Bonjour/Bonsoir/Holà !

Ce recueil se constitue de textes produits lors des nuits du FoF, nuit d'écriture qui a lieu tous les mois durant le premier week-end, de 21h à 4h du matin, un sujet par heure. Allez jeter un œil si vous ne connaissez pas, c'est très sympa.

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Ce texte a été écrit pour la 121ème Nuit du FoF, pour le thème 6 « Présomptueux ». Il fait suite aux OS 16, 17, 18, 20, 21 et 22. Margaery est toujours en rééducation après son accident, et squatte chez Jaime et Brienne.

Pour ceux qui ne liraient qu'un chapitre çà et là, Jaime, Brienne et Tyrion étaient étudiants en pension indépendante au cœur de Port-Réal, chacun dans ses études, et ont réussi à rester très soudés au fil des années. Ils sont maintenant adultes. Jaime et Brienne ont une maison où ils vivent en colocation avec leur chat, et Tyrion est marié à Shae.

Âges : Brienne (32 ans), Margaery (31 ans)

Cet OS m'aura demandé plus d'une heure. Je n'ai pas le timing précis, mais je dirais 1h30.

Cet OS est de rating M. Il n'y a rien de graphique, mais soyez avertis. De plus, il s'agit de relation entre deux personnages de même sexe.

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« Elle sera plus vite belle que je ne serais quelqu'un de bien »

Quand elle était plus jeune, Margaery croyait que le monde lui appartiendrait si elle suivait les enseignements de sa grand-mère. Elle savait quel poids avait son nom, quelle responsabilité était la sienne. Elle était brillante, faisait du bénévolat, s'intéressait aux sciences, aux arts, à la médecine, à l'environnement. Elle s'impliquait dans les récoltes éthiques du miel de Hautjardin, se savait belle, capable d'évoluer dans le milieu futile et empli de rapaces des femmes politiques. Elle savait jauger un homme, une femme, une menace. Ce n'était pas pour autre chose qu'elle avait, à treize ans, trahi son début d'amitié avec Brienne pour obtenir l'oreille de Stannis Baratheon et se servir de lui pour protéger les intérêts de sa famille.

C'était à ce moment-là que, pour la première fois, Margaery avait revu son image d'elle-même. Avait considéré que le monde ne serait peut-être pas toujours à ses pieds, et pas pour de bonnes raisons. Elle qui présumait avoir un bon fond s'était confrontée de plein fouet à ce qu'elle était réellement. De ce jour, les choses n'avaient plus jamais été pareilles.

Aujourd'hui, elle présumait aussi de quelque chose. Depuis l'accident, depuis que son petit-ami, qui n'en avait que le titre et encore, l'avait larguée, elle était persuadée que plus personne ne verrait autre chose qu'une aveugle avec des cicatrices. Une infirme. Il suffisait de soulever les cheveux pour voir les stigmates, de soulever un pan de tissu pour découvrir un fin tissu cicatriciel qui l'a mettait encore mal à l'aise. Il n'était pas évident de se réapproprier un corps qui avait tant changé et qu'elle ne pouvait même plus voir. Mais elle savait que les gens ne lui adressaient plus que des regards médicaux, incisifs, ou bien curieux. Elle entendait, quand elle sortait en ville, les messes-basses entre Jaime et Brienne qui, d'un regard, promettaient mille et une torture aux malotrus.

Et maintenant, elle écoutait la respiration erratique de la jeune femme qui tremblait contre elle. Avec mille précautions, Margaery s'était écartée, l'avait lentement guidée hors de la cuisine, car ce n'était pas le genre de conversation que l'on peut tenir en menaçant de s'effondrer contre le lave-vaisselle. Elle avait pensé au canapé, mais un miaulement intempestif lui avait appris que bébé-chat s'y était étalé. Brienne avait trébuché sur la première marche, et Margaery avait cru un instant qu'elle ne soit pas capable de monter, mais elle s'était rattrapée, et ensemble, elles avaient lentement monté les marches jusqu'à l'étage des chambres. Jusqu'à entrer dans celle de Brienne. Margaery l'avait poussée sur le lit. Pas parce qu'elle avait une idée derrière la tête, mais parce que le corps contre le sien était trop grand, trop lourd et beaucoup, beaucoup trop tremblant pour ne pas l'inquiéter. Et il versait toujours des larmes, réalisa-t-elle en parcourant doucement le visage de ses doigts. Elle-même déglutit, s'assit sur le bord du lit, passa à nouveau ses bras autour de Brienne. Elle ne savait pas quoi dire pour l'apaiser. Elle ne savait même pas par où commencer.

Les bras autour d'elle étaient secoués de spasmes incontrôlables, le souffle qui passait au-dessus de son visage était incertain. Au bout d'un moment, elles glissèrent sur les draps, et Margaery nicha sa tête contre une épaule dont elle sentait, contre le bord du t-shirt, les traces de la guerre. Une cicatrice blafarde qu'elle avait vue et traitée, durant les premiers temps où Brienne avait été de retour, quand il lui arrivait de ne pas trouver de service infirmier pour refaire son pansement depuis son appartement.

Lentement, Margaery glissa ses mains sur la peau, dessinant des caresses qu'elle espérait apaisantes. Elle avait la gorge serrée, la tête creuse. Qu'y avait-il à dire ? Tout était embrouillé dans son esprit. Ces derniers mois lui revenaient, certaines scènes la frappaient à nouveau, sous un autre jour. Elle n'osait même pas imaginer l'importance que Brienne accordait à leur amitié pour avoir encaissé sans un mot, chaque jour un peu plus, jusqu'au point de rupture.

- Je suis là, murmura Margaery d'une voix rauque. Je ne vais nulle part. Je suis désolée. Je suis tellement désolée. Je suis là. Je ne bouge pas. Tout va bien, Bri. Tout va bien.

Elle se répétait. Que dire d'autre ? Qu'admettre, maintenant ? Elle n'était pas sûre de savoir comment domestiquer les mots qui n'avaient que trop peu servis. Certains n'aiment pas user de déclarations communes, polies par des générations entières, honnêtes parfois, trop souvent mensongers. Mais Margaery n'avait pas le même rapport à ces mots. Son problème était bien davantage de savoir comment les prononcer, comment réussir à retranscrire la vérité. C'était une chose d'endormir un sentiment inapproprié au fond de soi pendant des années, c'en était une autre, c'en était une autre de laisser se déverser ce sentiment brutalement, pour ne pas en perdre le destinataire. Elle n'avait pas pensé que les choses se passeraient de cette façon. Elle avait toujours cru, comme les autres, qu'il existait entre Jaime et Brienne quelque chose de bien plus sérieux qu'ils ne le laissaient entendre, et elle avait eu raison. Elle avait seulement commencé à comprendre, au fil des semaines, que cela n'avait pas les relents amoureux que les autres leur prêtaient.

Et maintenant...

Maintenant, eh bien, elle ne savait pas quoi dire.

Depuis ses treize ans, s'il y avait bien une chose dont elle était certaine, c'était qu'elle ne pourrait jamais plus présumer qu'elle valait mieux que Brienne Tarth. Pas même qu'elle était à son niveau. Depuis qu'elle avait vu la grande fille voler au secours de Loras, depuis qu'elle avait osé l'affronter à nouveau dans les jardins, au milieu des agriculteurs et de l'odeur du miel, elle avait su que jamais elle ne l'égalerait. La suite, toutes ces frappes au fil des années, n'avait fait que le lui confirmer.

Comment aurait-elle pu croire que tout ce temps, en dépit de ses défauts et de ce que ce maudit accident avait fait d'elle...

La respiration de Brienne s'était un peu calmée. Margaery se redressa légèrement, s'écartant au passage. Posa le plus délicatement possible une main sur son visage pour essayer d'en lire l'expression, en vain. Il n'y avait que de la confusion qui se lisait sur la peau. Et un souffle tremblant qui tentait de former des mots.

- S'il te plaît...

- Quoi ? demanda doucement Margaery.

- Arrête. S'il te plaît, arrête.

Ce n'était pas de la confusion. C'était de la douleur. Une douleur telle qu'elle suintait de la voix, qu'elle jaillissait péniblement de la gorge. Margaery resta interdite un instant.

- Tu crois que je me moque de toi ?

- Je crois que tu essayes... que tu essayes d'être gentille, mais par pitié, arrête. Il faut... je ne peux pas...

Brienne tenta de se relever, de lui échapper. Sauf que si elle la laissait partir, Margaery savait qu'elle ne la rattraperait pas. Que ce serait fini. Perdu. Dix-huit ans de remparts lui bloqueraient le passage. Alors elle se jeta en avant, entoura Brienne de toutes ses forces, se cogna douloureusement le front au passage contre une épaule bien trop solide. Elle sentit la crispation revenir, la gorge déglutir, les mains de Brienne se poser sur les siennes en tremblant, pour lui faire lâcher prise.

- Tu ne vas aller nulle part avant de m'avoir écoutée, dit Margaery, et les mots se pressaient à ses lèvres, en chutaient comme un éboulement. Je n'ai rien dit pendant des années, en partie par que Jaime et toi semblez faits l'un pour l'autre depuis toujours, en partie parce que je n'en reviens toujours pas que tu aies accepté de me redonner une chance comme amie. Mais si je l'avais su, si... Je ne joue pas avec toi. Je ne veux pas te faire de mal. Je veux juste que tu me laisses te montrer.

Elle n'arriverait pas à le dire. Elle n'en avait jamais été capable, pas avec sincérité. Dire des mots vides de sens, pour coller aux attentes, pour faire ce qu'il fallait, se conduire selon les besoins qu'elle avait, cela, elle en était capable depuis toujours. Mais se montrer parfaitement honnête, c'était au-dessus de ses forces. Elle avait toujours été capable de dire aux gens ce qu'ils avaient envie ou besoin d'entendre quand ces gens ne lui étaient rien. Elle avait toujours su que, sur ce point comme sur d'autre, elle n'était pas quelqu'un de bien. A peine l'était-elle presque.

Brienne méritait plus qu'un simple « presque ». Mais Margaery n'avait jamais ménagé ses efforts quand elle voyait se dessiner un nouvel objectif.

A tâtons, elle retrouva le visage confus, étira le cou et l'embrassa à nouveau. Encore une fois, ce n'était pas parfait. Un peu décentré. Elle bougea un peu, trouva un meilleur angle. Se cramponna d'une main pour être certaine de ne pas être repoussée, laissa traîner la deuxième à l'orée d'un t-shirt. Passa doucement en-dessous du tissu. Effleura les côtes.

Soudain, quelque chose changea. Bri lui rendit son baiser, et tout son corps qui, une seconde plus tôt tirait dans la direction opposée, se jeta en avant, contre le sien. Elles chutèrent à nouveau sur le matelas.

Ses lèvres ont le goût du désespoir, songea tristement Margaery. Comme s'il n'existait plus de place pour la préservation. Comme si Brienne s'était dit que quitte à perdre la tête, il valait mieux que ce soit en succombant. Alors Margaery se fit la plus douce possible, la plus lente, rassurante. Ce n'est pas un adieu, aurait-elle voulu dire, mais il n'y avait plus de place pour les mots. Alors ce furent ses mains, ses doigts, contre la peau qu'elle savait blanche, qu'elle sentait avide, un peu fraîche, dont déclencher le frisson était si facile. Elle dessina des paroles rassurantes à même l'épiderme, s'efforça de reprendre le contrôle du baiser pour l'apaiser, tira sur le t-shirt pour l'ôter, parce qu'il la gênait, parce qu'il fallait que Brienne comprenne. Au moment où l'une de ses mains remontra jusqu'à la lisière du sous-vêtement, Margaery la sentit s'écarter, le souffle court. Et même si elle ne la voyait pas, elle était certaine qu'à cet instant, Brienne Tarth la fixait avec des yeux écarquillés.

- Je ne plaisante pas, haleta Margaery en caressant doucement sa joue. Je te le jure. Et si tu veux arrêter parce que c'est trop rapide, ou quoi que ce soit, je comprendrais. Mais je suis très sérieuse. Et si j'avais su... je te jure que j'aurais été aussi sérieuse il y a déjà des années.

Du pouce, elle éprouvait déjà la douceur de la chair, en se glissant lentement sous la barrière de vêtement. D'une main experte, elle extirpa un sein de sa prison tissu. Ce fut la goutte d'eau de trop. Margaery sentit le monde tourner sans plus rien comprendre, et se retrouva clouée au matelas, écrasée par un poids chaud, un peu tremblant. Une main lui saisit le visage, s'y arrima pour l'embrasser, et ce n'était plus le même désespoir, celui-ci témoignait de quelque chose de plus, un sursaut d'espoir peut-être ? Ténu, mais bien là. Ou bien un sentiment plus puissant encore. Une deuxième main avait entrepris de déboutonner son jeans, de tirer dessus un peu trop brusquement pour libérer l'accès à la peau, et cette même main remonta, arracha la chemise trop ample.

Autrefois, Margaery s'était plu à regarder l'effet qu'elle avait sur ses partenaires. Elle prit conscience, au fil des minutes, que la vue ne lui était finalement pas nécessaire. C'étaient les mains, les bouches, qui dessinaient le contour des seins, suivaient le fil des côtes, traçaient le fantôme des blessures le long des cicatrices, et découvraient la moiteur, la chaleur. C'étaient elles qui faisaient naître les frissons, qui arrachaient les gémissements ou les étouffaient, qui exploraient, plongeaient, découvraient.

C'étaient elles qui dessinaient les corps, qui les asservissaient, les poussaient dans leurs derniers retranchements avant de les laisser pantelantes, en sueur, si étroitement emmêlées que pas une parcelle de peau ne semblait privée de contact.

Deux bras fermes l'encerclaient, la serraient étroitement contre une poitrine qui respirait un peu trop vite. Des lèvres douces lui embrassaient le front. L'une de ses propres mains suivait le fil des vertèbres, l'autre s'était arrimée à la mauvaise épaule, celle détruite par un éclat de quelque chose, des années plus tôt, au milieu d'un champ de bataille. Et ses lèvres, qui ne savaient toujours pas dire la vérité car celle-ci était trop grande, trop entière, embrassaient autant de parcelles de peau qu'il y en avait à leur portée. Il était trop tôt pour réfléchir, mais elle savait déjà qu'elle ne lâcherait pas cette peau contre la sienne.

Laborieusement, une ancienne pensée, portée par des souvenirs à la dérive, traversa l'esprit embrumé de Margaery.

« Elle sera plus vite belle que je ne serais quelqu'un de bien. »

Elle ignorait si elle était devenue quelqu'un de bien. L'unique chose dont elle était certaine, c'était que sous ses mains, sous ses lèvres, s'était dessinée une femme belle.