Chapitre 23 : Le meilleur moyen de résister à la tentation


Dix bonnes minutes que je l'observais draguer la proie sélectionnée pour la nuit. Accoudé au bar, il remuait des lèvres en face d'un homme de mon âge, brun au teint basané, la paille dans le verre d'un cocktail de couleur bleue, coincée entre des lippes fines et rose. Je m'efforçais de garder mon calme, feignant ne pas voir les œillades suggestives qu'il lançait à sa victime, s'assurant ainsi son contrôle durant ses heures de débauche à venir. J'étais curieux de savoir comment il s'y prenait avec ses capotes à usages uniques, comme il les appelait. Il devait mettre les choses aux clairs dès le début de la chasse, un discours dans ce genre :

« Salut, moi c'est Katsuki Bakugo ! J'suis un super coup, c'est le pied avec moi ! Quoi, tu l'ignores ? Viens que je te montre comment je joue de mon instrument, un vrai maestro ! Mais gare ! Pas d'attachement, coco ! Je suis un solitaire moi, OK ? »

Ou bien, il l'adaptait en fonction de la personne en face : si réceptive, aucune tentative de séduction n'était fournie, il la baisait, la jetait aussi sec. Certains pensaient susciter un intérêt quelconque, que j'imaginais purement physique. Commençait alors une sorte de duel à qui prendrait le dessus ; heureusement pour son ego caressé, c'était toujours lui, le dominant. D'autres, plus rares croyaient qu'il tomberait dans le piège de l'amour et pendant un infime instant, il entretenait l'illusion. Dans ce jeu qu'il avait lui-même inventé, il n'abdiquait jamais jusqu'à la victoire.

Excepté avec moi. Je n'avais rien de plus que ces mâles en rut qu'il utilisait et chevauchait à tout va ; pourtant, à chacune de nos interactions, il se laissait posséder, tout en me rappelant ensuite l'effet temporaire de cette faiblesse.

Je soupirai, fatigué de ne pouvoir le quitter des yeux. Je voulais simplement lui parler, il me suffisait de foncer droit vers lui, il m'accorderait l'autre moitié de son attention, assez pour ce que je comptais dire. Cependant, probablement parce que je désirais graver la finalité de cette fausse parade, je restai en retrait, me remémorant ce moment où tous les efforts, tous les conseils, ne servirent à rien.

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J'étais incapable de me focaliser sur ce qui se passait autour de moi, les éclats de voix, les rires, les discussions de-ci, de-là, tout me parvenait dans un borborygme recouvert, indéchiffrable. J'arrivais même à faire abstraction de la brûlure des rayons chauds sur ma peau, en ce début d'après-midi. Rien ne m'atteignait, à cet instant, tout mon être concentré sur cette silhouette que j'évitais depuis six mois, aujourd'hui devant moi. Ses cheveux cendrés en batailles, ses yeux carmin, son impressionnante musculature affichée sans vergogne, tout chez lui donnait des complexes, suscitait le désir. D'autres avaient au moins la décence de dissimuler leurs torses sous un vêtement, à part cet idiot, bien sûr. Une provocation calculée, à laquelle je ne pouvais résister, mes instincts les plus pervers, que je croyais pourtant enterrés, réveillés par cette simple image.

Il ne perdait pas une miette de ma réaction, poussée à sa limite quand il recueillit du bout de la langue les restes de coca laissés sur ses lèvres avec une lenteur délibérée. Il s'amusait à mes dépens, l'imbécile. Je le détestais autant que je maudissais mon propre corps de la réponse immédiate qu'il envoyait.

Si Shōto ne se trouvait pas à mes côtés, à discuter avec mon âme sœur au féminin qui le harcelait de questions, la fuite aurait été une option. Néanmoins, trop conscient de cet effort incommensurable qu'il effectuait à ma demande, je me forçais à ne pas bouger. Mes yeux toutefois ne fixaient que l'homme en face de moi.

Je crus que le monde s'écroulait sous mes pieds, lorsque dans la petite foule, je reconnus sa silhouette élancée. Instinctivement, j'avais reculé, effrayé de retourner à cet état, dont je n'étais pas encore tout à fait sortit. En face de moi, un simple « Salut Deku » fut prononcé, mais je lisais dans son regard toute sa perfidie, son plaisir à peine dissimulé de me tourmenter. Une fois certain que je reçus le message de sa venue, il avait rejoint les autres membres du groupe, également présents.

Ochaco s'était ensuite à l'écart confondue en excuse, m'expliquant avoir conservé le contact avec Kyoka Jirō ainsi que Momo Yaoyorozu, respectivement la chanteuse, et la musicienne, dès leur première rencontre. Surexcité de ce changement, mon pendant féminin avait partagé son projet, un soir où toutes les trois buvaient un verre. Au fil des réunions, les deux amies s'intéressaient de toutes les avancées, ce qui puisqu'ils se retrouvaient souvent ensemble, arriva de manière inévitable aux oreilles de Katchan dont le jeu favori consistait à me torturer. Il avait donc sauté sur l'occasion.

Mon superviseur, spectateur muet de l'échange, devait désormais entrevoir ce lien sale qui m'enchaînait au cendré, ajoutant de la complexité à cette situation déjà alambiquée. J'ignorais ce qu'il se passait entre mon formateur et moi, la raison de ce baiser inexplicable, malgré tout, je ne pouvais pas y réfléchir maintenant, tandis que je commençais tout juste à remonter la pente. Je comprenais son envie de parler de cette soirée, mais c'était au-dessus de mes forces, pour le moment. Pas tout à fait guéri, j'en appelais en silence à sa clémence en attendant.

- Tout va bien ? s'enquit une voix lointaine.

Je m'extirpai de la vision enchanteresse, la tête tournée vers mon superviseur qui m'observait, un peu soucieux. Ochaco partit rejoindre une certaine Tsuyu Asui, une amie avec qui elle travaillait, l'attention de mon directeur revenait à moi.

- Oui, affirmais-je en souriant. Je suis désolé en revanche. Nous sommes plus que ce que je pensais, finalement...

Quand elle m'avait parlé d'une dizaine de personnes, nous étions en réalité loin du compte. En plus de mes connaissances et celles d'Ochaco, venaient se greffer celles de Mirio, ainsi que, plus surprenantes, de Tenya. Au courant par le biais d'un de mes messages, il avait envoyé plusieurs de ses collègues, même si lui préférait encore rester dans l'ombre. Un peu déçu, je promis de remercier néanmoins la délicate attention.

Lorsque le festival des présentations commença, j'eus un mal fou à me concentrer. La présence de Katchan, parmi les premiers, la perspective d'être beaucoup plus que ce que j'avais avancé, la réaction de Shōto face à cette foule resserrait les nœuds de la nervosité.

Tant bien que mal, je fis tout de même la rencontre de Hanta Sero, Mashirao Ojiro, Mina Ashido, et Toru Hagakure. Si les deux premiers paraissaient discrets, voire timides, les deux dernières, en plus de former un adorable duo, débordaient d'enthousiasme. Elles déballaient les cartons à une vitesse tellement folle qu'elles me rappelaient deux enfants en période de Noël. Elles déléguaient tout, se chargeaient de disposer les meubles dans une petite cinquantaine de mètres carrés refaits à neuf, sans même nous consulter. Le quatuor semblant s'occuper des moindres détails, nous autres fument contraints de rester à l'extérieur.

Je soupçonnais Tenya de nous les avoir envoyés précisément pour cette aptitude à nous alléger, et bien que doublement reconnaissant envers lui, l'absence de mon ami à lunettes commençait à me peser.

- Ça ne fait rien, objecta mon futur ancien directeur, c'est plus agréable que je ne le croyais.

J'eus un regard attendri. Il paraissait en effet plutôt détendu, pour quelqu'un pas habitué aux gens, en dehors du cadre professionnel.

Vêtu d'un débardeur blanc et d'un pantalon noir, il semblait tout droit sorti d'un magazine de mode, malgré les habits banals. Sur lui, ils accentuaient au contraire sa beauté, comme lors de notre dîner ensemble.

Cet homme fascinant m'attirait, c'était une certitude. Notre vocation commune, même si quelque peu différente dans certains aspects, son rôle de témoin durant le pire instant de ma vie, me poussait vers lui. Je l'intéressais aussi, d'après la façon dont il avait réagi à notre baiser ; mon cœur trouvait enfin la paix, les symptômes de mon addiction diminués près de lui. Mais malgré les similitudes, mon envie sincère de le sortir de cette emprise paternelle, tous ces signes ne suffisaient pas à faire de lui celui que mon âme appelait.

- Merci d'être venu.

- Pour la troisième fois, de rien, répondit-il, une étincelle taquine au fond de ses yeux aux deux couleurs.

J'éclatai de rire et sentis d'emblée le courroux silencieux de Katchan s'abattre sur moi. Même sans le voir, j'arrivais à capter son visage contracté d'une jalousie dévorante. Pas besoin d'être devin pour comprendre que dès le premier contact visuel, Shōto n'obtenait pas ses bonnes grâces. Dans d'autres circonstances, j'aurais pu m'amuser de ce fait, exacerber ce sentiment, l'emmener dans les hautes sphères de sa colère, mais je ne voulais pas entrer dans ce jeu malsain. D'une part, je respectais trop mon superviseur pour faire de lui une arme dans cette guéguerre imaginaire qui m'opposait à l'explosif ; il n'y avait de toute façon plus rien entre nous, le combat transformé en une bataille psychologique personnelle. Et d'autre part, si l'on se servait de moi ainsi, je ne le supporterais pas.

Le visage empli de gaieté de ma meilleure amie se plaça soudain au-dessus du mien :

- Je peux t'emprunter ton formateur deux minutes ? On aimerait lui poser quelques questions d'ordres médicales !

Avant même d'entendre sa réponse, elle saisit le bras droit de l'intéressé.

- Tu veux bien, dit ?

Devant ses orbes brillants d'espoirs, une mine, et un soupir résigné au bord des lèvres, comme s'il s'y attendait, il se leva sous son impulsion. La culpabilité vissée au cœur, qu'il fut réduit au statut d'attraction, je tentai de le réconforter avec un clin d'œil.

- Imagine que tu es en conférence, articulai-je du bout des lèvres, pour l'encourager.

Il hocha la tête, avant d'être entraîné vers la petite silhouette de Tsuyu. Je ne la connaissais que depuis quelques heures, mais je ressentais déjà un élan de gentillesse envers cette jeune femme aux cheveux ébène et au regard d'un noir profond ; son rôle d'oreille attentive deviné pendant les moments difficiles de ma future colocataire, elle avait gagné toute ma reconnaissance. Grâce à elle, Ochaco semblait plus apaisée.

Je coulais une œillade discrète vers le groupe pour remarquer que Mirio, accompagné de Nejire Hado et Tamaki Amajiki, ses deux amis d'enfance, remplaçait Katchan, volatilisé. Le grand blond discutait joyeusement avec la petite bande, en gesticulant, signant dans tous les sens. Je souris, content de le savoir dans son élément. Dès son arrivée, il veillait à parler avec tout le monde, sa mission d'aîné protecteur inscrit sur son front. Même si j'enviais un peu cette capacité à aller ainsi vers les gens, je réalisai que Mirio Togata était sans doute l'une de mes rencontres les plus précieuses.

Je me levais, soumis à un furieux besoin de me rafraîchir par cette chaleur ; un petit coup d'eau ne pouvait me faire que du bien. Je marchais en direction de l'appartement, la voix autoritaire de Mina, suivie par celle plus aiguë de sa compagne, parvint à mes oreilles. Elles paraissaient débattre de la place d'un meuble que les deux garçons s'occupaient d'assembler. Ne souhaitant surtout pas les déranger, sous peine de subir leurs foudres, je me dissimulais derrière l'amas de carton entassé pour me diriger vers la porte de la salle de bain, au moment où celle-ci s'ouvrait. Mes yeux accrochèrent alors des baskets blanches, remontèrent vers le jean gris, troué par endroit, et un torse ruisselant aux lignes reconnues entre mille.

Je retins une exclamation de surprise en voyant ses pupilles enflammées, une étincelle pas rassurante allumée au fond. Je voulus m'éloigner, mais plus prompt, Katchan me saisit le poignet, m'attira à lui, tandis qu'il reculait à l'intérieur de la pièce, ses lèvres retroussées en un sourire carnassier.

Il ferma la porte du pied, verrouilla le loquet, avant de me pousser durement contre le plâtre. Plaquant les mains de chaque côté de la surface lisse, j'étais de nouveau enfermé dans la cage du lion. Je n'osais pas relever mon regard de peur de lire le sort qu'il me réservait.

D'un geste tendre, il prit mon menton entre le pouce et l'index, me forçant à l'affronter.

- Je ne vais pas te bouffer, détends-toi.

Le problème se situait ailleurs, mais la parole me fuyait, rendant l'explication du véritable danger de notre proximité impossible. Attirées par une goûte cristalline, mes émeraudes s'abaissèrent pour suivre son chemin. Elle partait de la ligne de son cou, continuait de s'écouler lentement sur son torse, dessinait le tracé parfait d'un de ses pectoraux, descendait vers son nombril, s'y attardait un peu en son centre, puis mourait à l'entrée de son pantalon. Je remontai pour en contempler une autre, et une autre après elle. Elles me narguaient toutes, désireuses de sentir ma langue les recueillir. Mon cerveau égaré dans les vapeurs du vice, s'il ne me libérait pas, ou je me mettrais à le frapper, ou je me jetterais sur lui pour le débarrasser des derniers remparts de sa nudité.

L'habitude de graviter autour de lui perdue, mon enveloppe charnelle peinait à survivre dans cette atmosphère érotique ; je suffoquais presque, enchaîné par un trouble sensuel que je ne connaissais qu'avec lui. Ma respiration tout à coup sifflante, je m'apercevais que ma forteresse de protection, tous mes efforts s'effondraient lamentablement, alors que cette voix lubrique me murmurait de me pendre à son cou.

Rien ne changeait, je le désirais toujours de cette façon qu'il était seul à me faire ressentir.

- Comment vas-tu ? questionna-t-il.

Il plaisantait là ? Toute ma vie se retrouvait sens dessus dessous par sa faute, et il osait me demander ça ? « C'est l'éclate, et toi ? » fus-je tenté de répondre, toutefois l'usage de la parole refusait de revenir, conscient que si j'ouvrais la bouche ce serait pour le supplier de me consumer sans se retenir.

J'encaisserai sa fougue, j'absorberai ses marques, j'aspirai son souffle, j'étoufferai ses cris, je boirais la sueur de son corps sur et sous le mien ; j'obéirai à tous ses ordres, j'exécuterais toutes ses fantaisies, si cela me permettait de reconquérir cet état de combustion familière et nouvelle à la fois de notre fusion si unique.

- Ne me touche pas.

Je sursautai, clignai des paupières, comme si je sortais d'un rêve. Je vis mon bras tendu, à quelques centimètres de son buste humide. Il s'était mouvé tout seul, le traître.

- Je ne me retiendrais pas, si tu essayes encore, prévint-il.

Ses yeux assombris refermaient toute sa difficulté à se contenir. Il me désirait aussi, de façon plus viscérale. Toutefois, nous savions tous les deux que cela ne mènerait à rien, à part nous replacer à l'intérieur de ce cercle sans fin. Une baise avinée par-ci, une autre par-là, une relation dénuée de contours futurs, parce qu'il chérissait trop sa liberté. Pourtant, cette douleur indicible se lisait toujours dans ses orbes enflammés, et le sentiment prétentieux d'être le seul à la percevoir, à parvenir à l'apaiser, rejaillis, brûlant en moi.

Je devais partir, Shōto m'attendait, se demandait sûrement où j'étais passé. Mes jambes refusaient cependant de m'obéir, à l'image de tous mes membres emprisonnés par le parfum obsédant de sa peau. Il me donnait horriblement chaud, au point de fondre mes faibles défenses prêtes à céder devant cette tentation.

Il se pencha doucement vers mon cou, et, plutôt que d'écouter cette voix qui me hurlait de fuir, je fermais les yeux.

- Tu sens tellement bon... murmura-t-il contre mon oreille.

Il écarta le col de mon tee-shirt noir afin de s'enivrer de mon odeur à même son endroit favori. Je luttais pour ne pas me plaquer contre lui, prendre de force ce que nous voulions tous les deux.

- Deku... chuchota-t-il dans un gémissement retenu.

Des frissons indescriptibles dévalèrent l'ensemble de mon corps au supplice, cette appartenance déguisée ressentie. Une éternité qu'il n'avait pas prononcé mon surnom, la sensation procurée si intense que toutes mes entrailles se transformèrent en un feu ardent.

Au diable la souffrance commune de notre relation ; je brûlerai ma vie à ses côtés, j'incarnerai le prisonnier consentant d'une torture malsaine et sans fin, à jamais consumé par la douleur destructrice de mes cicatrices, souvenirs maudits de ses passages.

Je l'écartai un peu, préparé à tomber le premier.

- Embrasse-moi, ordonnai-je, d'un ton idem au sien.

Il poussa un grognement étouffé, hésita une seconde, puis finalement décidé, s'apprêtait à fondre sur ma bouche, quand des coups légers donnés sur l'autre face de la porte stoppèrent son élan, en plus de me faire sursauter.

- Izuku, tu es là ? demanda la voix de mon superviseur. Uraraka voudrait que toi et moi allions acheter à manger, il n'y en a pas assez pour tout le monde.

- D'accord, j'arrive ! acquiesçai-je en tentant de contrôler mon émotion.

- Je serai dehors, m'indiqua-t-il.

Je l'entendis s'éloigner. Katchan sourit, la flamme de son carmin éteinte.

- Vas-y, me pressa-t-il en déverrouillant la porte, il t'attend.

Je posai la main sur la poignée sans le quitter des yeux. Une conviction grandissait, m'envahissait : il se volatiliserait pendant mon absence, et, à la vue de ce qui allait se passer avant cette interruption, il valait peut-être mieux.

Malgré tout, un poids énorme oppressait ma poitrine, des larmes de rage me brûlaient les paupières, bien que je ne comprisse pas leurs provenances, le pire évité.

Sans hésiter, j'ouvris la porte et disparus derrière sans laisser une chance à mon cœur déçu de me retenir. En colère, il me tourmentait, me compressait, me forçait à écouter sa petite voix malheureuse, entrecoupée de pleurs de plus en plus fort, à mesure que je m'éloignai du cendré.

Dans la douloureuse agonie de cette effroyable vérité, je pris tout à coup conscience de tout l'amour que j'éprouvais pour cet imbécile de Katsuki Bakugo.