Edward fit mine de toussoter dans son poing mais parvenait difficilement à camoufler son rire. Devant lui, soigneusement calée dans des oreillers et contre les grandes jambes de métal d'Alphonse, Helena haussa un sourcil interrogatif.
_ Qu'est-ce qui te fait rire ? demanda-t-elle en prenant une gorgée de son thé avec un sourire en coin. Elle préférait le voir comme ça que mortifié à l'annonce de sa mort prochaine.
_ Non mais c'est juste, gloussa l'autre en renonçant à être discret. Le Colonel Bata— Mustang, en train de faire de la lecture à une mioche. Désolé mais ça me parait trop absurde pour être réel.
_ Et pourtant. Ça n'était pas toujours le meilleur, mais il faisait de son mieux pour être un bon père.
_ Et tu as fini par t'assagir, avec le temps ? Suggéra Edward en ricanant toujours.
Helena gloussa à son tour, secouant à peine la tête pour ne pas déranger le travail fastidieux d'Alphonse qui s'était lancé, après s'être assuré que ses cheveux étaient parfaitement secs, dans un tressage élégant et compliqué. Elle l'avait laissé faire sans rien dire, heureuse pour une fois, d'être le centre d'attention et non pas la bête noire dans le monde quelque peu fermé des frères Elric.
_ Tu parles. Têtue comme une mule, je ne suis pas une Mustang pour rien. Pour te dire, j'ai eu ce satané bras dans un atelier clandestin. Roy était fou.
La tension comique retomba d'un cran et Edward la fixa, interloqué alors qu'Alphonse se penchait un peu vers l'avant.
_ Les greffes d'automail sont déjà dangereuses en temps normal…
_ Et tu ne nous avais pas dit que ton état de santé n'était pas propice à une méca-greffe ? Je croyais que tu l'avais eu bien plus tard que ça…
Helena secoua à nouveau la tête.
_ Honnêtement ? J'aurai pu y rester, et les artisans qui se sont occupés de moi ont eu de la chance de s'en sortir, eux aussi. Roy aurait pu les tuer sur place. Je n'ai pris conscience de tout ça que des années plus tard, pour tout avouer. Je voulais tellement retrouver ma mobilité, les conséquences ne me paraissaient pas très importantes, à ce moment-là. Et j'avais encore moins pensé à la réaction de Roy.
_ Et il ose venir me dire que je suis irresponsable et impulsif…
Helena retint la remarque qui lui brulait les lèvres, à savoir que Roy était toujours très attentif et particulièrement inquiet en ce qui concernait les gens qu'il aimait et considérait comme était les siens. Elle n'était pas certaine que Fullmetal apprécierait particulièrement de se voir octroyer un tel statut et l'atmosphère était si calme qu'elle n'avait pas la moindre envie de la briser.
Amusée, et parce qu'elle sentait bien la curiosité les dévorer tous les deux, elle reprit son récit.
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_ Comment tu dis ?
_ Un automail. Ou une méca-greffe, reprit patiemment Fuery, le nez plongé dans ses câblages, pince en main et casque autour du cou. Helena pencha la tête sur le côté, laissant un rideau de cheveux bruns suivre le mouvement. Il avait fallu toute la force de persuasion de Mustang—et c'était finalement Riza qui avait eu le dernier mot à ce sujet— pour qu'elle daigne les rafraichir un peu et les entretenir un minimum. Sa réticence venait bêtement du fait que sa mère les avait toujours préférés longs et la petite métisse refusait catégoriquement qu'un inconnu y touche sans sa permission.
Assise à même le bureau du jeune officier, Helena battait des pieds contre le bois. La journée était chaude, un début de printemps agréable qui annoncerait un été tout aussi radieux. Eh bien, moins aride que ceux qu'elle connaissait à Ishbal mais depuis neuf mois qu'elle vivait ici, elle s'était fait au climat plutôt clément et changeant. Tout comme à la présence de Roy, qui ne représentait plus ni une menace, ni une épine dans son pied et avec qui elle s'entendait de mieux en mieux chaque jour. Bon, ils n'en n'étaient pas encore au stade fusionnel du lien père/fille sous son meilleur jour, mais ils s'amélioraient.
Et que dire des relations qu'elle avait réussi à nouer avec les membres de l'équipe de travail de Mustang sénior. Elle avait été adoptée par tous, qui veillaient sur elle, et en retour, elle les avait également adoptés dans son monde brisé.
La gamine haussa les épaules.
_ C'est un nom étrange. C'est qu'elle sorte de magie ?
Fuery laissa éclater un rire amusé devant sa question naïve.
_ Ça n'est pas de la magie, Helena. C'est de la science et de la mécanique. Du fil, du métal, des connexions neurales, et hop. Un nouveau membre, aussi fonctionnel que l'ancien.
L'enfant semblait perplexe, se grattant pensivement la tempe de sa main valide. Fuery ne put s'empêcher de lui jeter un bref coup d'œil, s'attardant sur la manche vide que Roy lui avait joliment nouée sur l'épaule, ce matin-là. Il devenait de plus en plus doué à ce jeu-là.
_ Est-ce que tu as déjà demandé au Colonel, si tu pourrais peut-être avoir une opération ? S'enquit tranquillement Kain dans le silence tout relatif de la pièce. Riza avait quitté le bureau, partie à la poursuite du Général Grumman pour lui soumettre leur dernier rapport et les autres, Falman excepté qui se penchait toujours sur ses dossiers, avaient choisi de prendre leur pause. Eh bien, le Colonel tenait également le bureau, craignant trop de croiser son Lieutenant dans le couloir si jamais il venait à s'éclipser sans son consentement.
Helena secoua la tête. Jamais elle n'avait entendu parler d'une telle technologie —c'était à peine si elle maitrisait le four de l'appartement, c'était pour dire— et elle n'avait pas souvenir d'avoir déjà croisé des gens munis de ces membres artificiels. Du métal mêlé au corps, l'idée était fantaisiste mais séduisante.
Effrayante, aussi. Dans les traditions de son peuple, toucher au corps offert par leur dieu était un péché sévèrement puni. Mais après tout, son peuple n'était plus et vu le peu d'intérêt qu'Ishbala leur avait porté, alors qu'ils se faisaient massacrer dans les rues de leur capitale et sur les marches de son temple, Helena n'avait guère de réticence à s'imaginer avec un nouveau bras. Les murmures sur son passage cesseraient peut-être, si sa manche se gonflait subitement. Elle manquerait peut-être les nœuds fantaisistes et bêtement complexes de Roy. Elle lui laisserait ses cheveux en contrepartie.
La jeune fille sauta lestement du bureau, pliant les genoux à l'atterrissage pour conserver son équilibre précaire. D'un pas ferme et décidé, elle fila jusqu'au bureau de son tuteur, qui gémissait de l'autre côté du battant. Elle le trouva, comme d'ordinaire, affalé sur la table, le front contre le bois et s'y cognant méthodiquement la tête. Il espérait très certainement qu'une commotion cérébrale l'éloignerait quelques heures de la paperasse mais Helena savait mieux. Jamais Hawkeye ne le laisserait se reposer tant que ces piles n'auraient pas diminué de moitié.
Il se redressa lorsqu'elle referma soigneusement la porte, une lueur curieuse dans ses prunelles noires et épuisées.
_ Qu'est-ce qui se passe ?
Helena avait rapidement appris, tout comme les autres, à ne pas le déranger inutilement lorsqu'il travaillait —parce que tous craignaient les foudres du Lieutenant à ce sujet. Aussi sa présence sur le seuil du bureau pouvait paraitre inquiétante. Roy se redressa tout à fait, écartant sa chaise alors qu'elle contournait le meuble et se plantait devant lui, le poing sur la hanche.
_ Je veux un nouveau bras. En métal. Fuery m'en a parlé.
Le Colonel se raidit, sentit le sang vider ses joues et une sueur froide glisser le long de son cou.
_ C'est impossible, Helena, expliqua-t-il calmement, les sourcils légèrement froncés. La métisse fit de même.
_ Pourquoi ? C'est trop cher ? Trop compliqué ?
_ Je pourrais me permettre la dépense et la rééducation, corrigea-t-il. Mais l'opération est lourde, douloureuse. Ton corps ne pourra sans doute pas le supporter.
La fillette grimaça, son poing convulsant légèrement. Ils avaient toujours très peu parlé de sa maladie. Helena n'était pas idiote, loin s'en fallait et elle savait que ses poumons et son cœur étaient faibles, susceptibles de l'emporter plus rapidement que d'autres vers sa propre fin. Elle en avait pris conscience, des années auparavant et avait suffisamment vu de personnes dans son quartier succomber à ce mal pour ne plus en avoir complètement peur.
Régulièrement, Roy et elle montaient jusqu'à Centrale pour rendre visite au docteur Knox, le seul à s'occuper de son cas, et qui lui faisait passer toute une batterie de tests plus déplaisants les uns que les autres. Les résultats en ressortaient toujours inchangés.
Jusqu'à présent, elle n'avait plus fait la moindre crise. L'environnement dans lequel elle évoluait désormais était dépourvu des particules de sable qui lui avaient été tant nocives par le passé. Elle ne pouvait se permettre de trop grands efforts physiques —ils l'avaient découvert durant les entrainements sportifs parfois un peu trop poussés de Riza et Jean, qui avaient réadaptés leurs interventions en conséquence— et tous les médicaments et les onguents que pouvait lui donner le doc ne faisaient que reculer l'inévitable.
Faible, elle était plus sujette aux infections bégnines. Elle avait dû tenir le lit plusieurs jours à la suite d'un simple rhume et Havoc avait eu la gentillesse de rester avec elle un moment, lui contant ses histoires de jeunesse et veillant sur elle. Roy n'osait imaginer ce qu'il lui arrivait si on l'opérait pour un bras artificiel.
_ Si on n'essaye pas, on ne saura pas, argua-t-elle en accentuant la mine boudeuse qui ornait ses traits. Roy secoua la tête en esquissant un sourire amusé autant que triste. Il ne pourrait jamais comprendre véritablement sa douleur, ni même les difficultés qu'elle vivait au quotidien mais l'alternative lui prendrait bien trop pour qu'il tente sa chance. Quoi qu'elle en dise ou en pense, lui, il aimait cette satanée gamine et il refusait de la perdre.
_ Je suis désolé, Lena —sa langue avait fourché une fois ou deux et la petite n'avait pas semblé en prendre ombrage— mais nous ne pouvons pas risquer ça. Patiente encore un peu, que ton état se stabilise ou s'améliore. Peut-être qu'on pourra envisager une opération à ce moment-là. Mais maintenant, c'est bien trop tôt.
L'Ishbal resta silencieuse, le fixant d'un air presque mauvais. Elle n'était pas capricieuse pour un sou mais n'appréciait pas toujours lorsque les choses qu'elle jugeait importantes, n'allaient pas dans son sens. Aujourd'hui, elle jouerait les pestes, refuserait de se laisser abattre et qu'on lui oppose une quelconque résistance. Quelques années d'attente ? Et puis quoi ? Son état ne s'améliorerait pas, ses organes ne se répareraient jamais seuls, et ils le savaient tous les deux.
Elle n'attendrait pas. Elle avait suffisamment attendu. Tant pis s'il fallait le regretter par la suite.
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Edward se laissa aller contre le dossier du canapé, poussant un sifflement étrange, impressionné autant que consterné de son obstination.
_ Et donc tu as décrété, comme ça, qu'il te fallait une greffe et peu importait le prix.
Helena lui renvoya une petite grimace ironique.
_ Ose me dire que tu n'as pas fait de même pour ton bras et ta jambe.
Edward lui concéda ce point de bonne grâce, espérant surtout qu'elle n'insisterait pas davantage sur le sujet, car il n'avait aucune envie de lui expliquer maintenant comment il avait hérité de ses auto-mails. Et Al, son armure.
Alphonse, d'ailleurs, qui en avait finalement terminé avec ses cheveux et Ed devait avouer que le résultat n'était pas si mal, pour les grands doigts malhabiles de son jeune frère. Helena, prudente et curieuse, bougea légèrement la tête d'un côté et de l'autre, évaluant sa nouvelle coiffure avant de le remercier sur un ton de jeune fille ravie. Elle semblait plus jeune, soudainement, et le contraste était saisissant. Edward croyait voir sans trop de peine l'enfant capricieuse qu'elle avait été, quelques années auparavant.
_ Alors, un atelier clandestin, tu disais ? Reprit Fullmetal, un peu impatient de connaitre la suite de l'histoire. Bon sang, on se serait cru dans un de ces romans d'aventures qu'il avait l'habitude de dévorer sur le sol de l'étude de son père, la tête d'Alphonse posée contre son épaule pour suivre avec lui.
Helena acquiesça, reposant tranquillement son auto-mail sur ses genoux, comme pour preuve de ses actes passés.
_ Mh, mh. Un coin peu fréquentable d'East-City, ça n'était pas vraiment un atelier clandestin en tant que tel, mais les mécaniciens n'avaient ni licence, ni matériaux de qualité. Disons qu'ils offraient leurs services pour ceux dont les moyens n'étaient pas suffisants pour acquérir des prothèses correctes. Evite de te froisser avec ta jeune amie mécanicienne. Elle fait un travail remarquable pour des prix vraiment cassés.
Dans son dos, elle sentit Alphonse se gonfler, visiblement très fier de ladite amie et Helena rit avant de reprendre. Ses yeux se posèrent sur sa main gauche, glacée et rayée de toute part. Sur la partie interne de son avant-bras, cachés par les plaques de métal se chevauchant, elle y avait tracé des cercles de transmutation qu'elle n'utilisait qu'en cas d'urgence et lorsqu'elle ne parvenait pas à mettre la main sur ses mitaines. Les signes étaient si usés qu'ils en disparaissaient presque, pour certains, et avant sans doute perdus de leur puissance. Le cercle dans le creux de sa paume était sans doute le seul encore véritablement en état. Il faudrait qu'elle prenne le temps, un jour, de graver à nouveau les signes sur son bras. Mais il y avait si longtemps qu'elle était éloignée du terrain et des conflits qui nécessitaient l'emploi de l'Alchimie…
Son rôle avait toujours était d'apaiser les conflits, plutôt que de les régler et Roy avait toujours veillé —plus ou moins inconsciemment— à ce qu'elle ne se mette jamais en danger durant ses missions. A cet égard, elle avait peut-être, au final, moins d'expérience que les Elric dans l'art du combat au corps à corps. Mais elle pouvait se vanter de s'y connaitre un peu, en survie.
_ Où est-ce que tu as trouvé de quoi te payer ton opération, dans ce cas ? J'imagine que le Colonel ne t'a pas donné de l'argent et sa bénédiction, s'il était contre ce projet dès le début.
_ Je ne suis pas bien fière de l'avouer, mais je lui ai volé ce qu'il me fallait. Roy est… relativement bordélique, et il laissait trainer ses affaires en permanence, à la maison. C'est d'ailleurs toujours plus ou moins le cas. Ça n'a pas été bien compliqué d'amasser petit à petit l'argent dont j'avais besoin.
Fullmetal croisa les bras, ricanant.
_Une Mustang hors la loi. C'est de famille, faut croire, de prendre des risques à la con. Sa collègue agita la main comme pour chasser une mouche, ainsi que son commentaire un rien désobligeant.
_ Bref, comme je n'allais techniquement pas à l'école, ça n'a pas non plus été très difficile de lui demander de rester à l'appartement une journée, en feignant de faire mes devoirs. Je pensais avoir tout préparé dans les moindres détails. J'avais fait mes recherches, un peu de repérage —à ce moment, je commençais à sortir seule aux alentours, histoire de « prendre en autonomie »— et je savais à qui m'adresser. J'ai eu de la chance ; j'ai toujours fait un peu plus que mon âge et les hommes là-bas n'étaient pas très regardant, du moment qu'ils avaient leur argent. Une journée, c'était ce que je pensais qu'il me fallait. Roy serait revenu à la maison et devant le fait accompli, il ne m'aurait certainement pas demandé de retirer mon nouveau bras.
Edward la fixa quelques secondes, levant les yeux vers Alphonse qui devait, tout comme lui, se remémorer le calvaire qu'avaient été ses deux opérations. Evidemment, l'entreprise avait duré plus longtemps puisqu'il avait deux membres à faire remplacer, mais même un enfant aurait pu se rendre compte que le raisonnement d'Helena était plus qu'utopiste. Idiot et dangereux, même : personne ne se remettait d'une telle chirurgie en l'espace d'une journée. Enfer, la préparation et la pose du port, relié aux nerfs, prenait plusieurs heures de travail et il fallait bien des jours avant de s'en remettre suffisamment pour pouvoir supporter la première connexion.
Helena sembla deviner ses pensées et lui offrit un sourire mi-figue, mi-raisin.
_ A Ishbal, nous n'avons pas ce genre de technologie. Il me manquait une masse d'informations conséquentes à ce sujet, et je t'ai dit : j'étais jeune, têtue et prête à tout pour retrouver ce que j'avais perdu.
_ Et qu'est-ce qui s'est passé ? Demanda doucement Alphonse, inquiet et vivant la scène comme s'il y était, alors que tout ceci avait pris fin, des années auparavant. Il avait fait suffisamment de cauchemars où Ed hurlait à l'agonie sous les vagues incessantes de douleur, pour que son imagination fasse le travail à sa place en ce qui concernait Eurus.
_ Eh bien, j'ai fait une réaction allergique aux sédatifs, un début de crise cardiaque. J'étais en état de choc lorsqu'ils m'ont déposé au dispensaire le plus proche. Ils devaient très certainement penser que j'allais y rester et ne voulaient pas du corps d'un enfant sur les bras.
Encore une fois, elle débitait des réalités crues et terrifiantes sur ton badin qui frisait les nerfs du Fullmetal et faisait mentalement grincer les dents de son cadet. Comment pouvait-elle… Edward renonça à chercher une explication. Helena avait vu et subi des évènements plus que marquant, peut-être était-ce pour elle une manière de s'en distancier. De se protéger.
S'il y réfléchissait un tant soit peu lui aussi, il n'était pas bien mieux, cachant ses craintes derrière des boutades, sa peur de ne pas parvenir à sauver son frère sous une couche d'arrogance et de courage mal placé. Ils n'étaient pas si différents…
Et il préférait ne pas y penser.
_ Si je n'avais pas eu mon carnet sur moi à ce moment-là, poursuivait Helena en le tirant de ses pensées. Je pense que Roy ne m'aurait pas retrouvée avant des jours.
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Le docteur Ronsard s'épongea le front en poussant un soupir épuisé. Ses cheveux humides de sueur collaient à ses tempes et sur son front dégarni se dessinaient des rides d'inquiétude de plus marquées.
De son regard délavé, il fixait le corps pâle et immobile de la jeune fille —elle devait avoir quoi ? Douze ? Treize ans ?— qu'on leur avait déposé deux heures plus tôt, dans un vent de panique des plus flamboyants.
Il n'avait pas reconnu les hommes nerveux et désemparés qui lui avaient confié l'enfant. Littéralement confié, sitôt leurs mains débarrassées alors que les médecins et les infirmiers s'activaient autour d'elle, ils avaient tourné les talons et étaient repartis en courant sans demander leur reste. Ronsard avait été trop pris dans la lourde tâche de garder l'enfant en vie qu'il n'avait même pas eu la présence d'esprit de contacter la police locale pour les intercepter. Ils devaient être loin, à l'heure actuelle et il était bien inutile de les faire chercher maintenant. Son assistant était allé au commissariat du coin pour faire une déclaration, mais Ronsard savait que l'enquête n'aboutirait à rien de ce côté-là. Tout du moins, tant que la petite ne reprenait pas conscience. Elle était très certainement la plus à même de leur raconter ce qui s'était passé.
Mais s'il devait en juger par ses seules expériences et son regard aiguisé, le médecin avait déjà sa petite idée sur la question.
Scrutant les machines auxquelles sa dernière patiente de la journée était raccordée, il s'assura de la stabilité de ses signes vitaux. Mis à part un pouls encore lent et une tension trop basse, elle allait bien. La fièvre qui l'avait saisie à son arrivée était en train de retomber et de ce qu'il pouvait en juger ; le travail avait été grossier, mais pas bâclé et il y avait peu de chance qu'une infection se déclare au niveau de sa méca-greffe.
La douleur de l'opération, très récente, et le choc gardaient sagement l'enfant dans les limbes de l'inconscience et compte tenu de la situation, Ronsard restait persuadé qu'il s'agissait de la meilleure solution pour elle. Le corps savait toujours comment prendre soin de lui-même.
Ils n'étaient pourtant pas sortis du bois. L'enfant avait bien failli leur rester sur les bras plusieurs fois au cours des dernières heures, le cœur manquant de lâcher et sa respiration s'arrêtant et repartant d'une manière si chaotique qu'il s'était même demandé si l'on n'avait pas essayé de lui greffer des poumons artificiels, dans la foulée. Les premières analyses, cependant, avaient rapporté une intolérance —qui aurait pu être fatale, grands dieux— a un tranquillisant musculaire souvent utilisé durant les opérations d'auto-mail, et potentiellement, l'anesthésiant y avait joué également son rôle dans cette réaction.
Fort heureusement, le reste des organes ne semblait pas avoir été touché outre mesure et l'enfant avait survécu en s'accrochant de toutes ses forces à chaque once de vie et d'énergie que possédait son petit corps malingre.
Ronsard aurait pu saluer l'involontaire performance et l'incroyable ténacité de la petite, mais il était plus préoccupé désormais de contacter sa famille et leur annoncer la nouvelle, plutôt que de les féliciter pour avoir engendré une fille d'une telle pugnacité.
La gosse leur était arrivée complètement nue, si ce n'étaient les minces vêtements qu'elle avait sur le dos et le petit carnet dans la poche de son manteau élimé, trop grand pour elle, où avaient maladroitement été inscrits quelques numéros de téléphone. Pas d'argent, pas de clés d'un quelconque logement, pas de papiers d'identité. Ses… ravisseurs ? n'avaient même pas pris le temps de lui remettre ses chaussures et son t-shirt avait été troqué par une grossière blouse de papier, qu'il s'était empressé de jeter et de remplacer.
Il espérait désormais que les numéros de téléphone étaient bien ceux de ses parents —et il aurait peut-être même quelques mots de choix à leur adresser pour laisser partir ainsi leur enfant sans la moindre supervision— sans quoi, il en était quitte pour un autre aller-retour au commissariat. Au moins, il n'avait pas besoin du légiste pour identifier leur Jeanne Doe, c'était un point positif comme un autre.
Le docteur Ronsard, donc, après de longues minutes passées à emberlificoter le cordon du téléphone de son bureau et atterrir sur des répondeurs stériles, finit par arriver au standard du QG militaire de l'Est et manqua de raccrocher sous la surprise.
A la voix de l'hôtesse d'accueil, il fut bien incapable de réagir et encore moins de lui répondre lorsqu'elle lui demanda poliment la raison de son appel. Avait-il un crime à signaler, des informations ou des renseignements à demander ? Avait-il besoin d'entrer en contact avec l'un des militaires présents sur la base ? A priori, oui. Un certain Roy Mustang, s'il parvenait à déchiffrer correctement le nom difficilement gribouillé face au numéro. De la part de la clinique Ronsard, pour… sa fille ? Supposait-il. Le médecin ne savait foutrement pas à quoi s'attendre lorsqu'il eut finalement son interlocuteur au bout du fil, après avoir patienté à nouveau de longues minutes angoissantes.
_ Colonel Mustang, je vous écoute.
Ronsard entendait des bruits de feuilles et de stylo, la rumeur lointaine de conversations discrètes. Les yeux fixés sur le carnet de la fillette, qui dormait à quelques chambres de là, le médecin se racla la gorge, cherchant ses mots.
Ceux qu'il trouva ne convinrent certainement pas au jeune homme enflammé de l'autre côté du fil. Il eut bien du mal à expliquer correctement la situation, finissant par être violemment coupé par le colonel en herbe qui exigea de lui un nom et une adresse.
Ronsard raccrocha en soupirant plus lourdement encore qu'auparavant, redescendant à l'accueil pour attendre l'énergumène qui ne tarderait pas à venir retourner leurs bureaux sous sa colère.
Il comprenait, cela dit. Lui-même était le fier papa de deux enfants à peine plus âgés que la petite évanouie dans leurs lits, et n'allait pas jeter la pierre à un autre père inquiet. Car visiblement, le pauvre homme tombait des nues et tout comme il avait découvert l'enfant sur une civière en débarquant aux urgences, quelques heures plus tôt, celui-ci apprenait de la bouche d'un parfait inconnu que sa fille —mais peut-être n'était-ce pas elle. Peut-être était-elle la fille d'un autre ?— était à l'hôpital.
Bon dieu, rien que d'y penser, Ronsard savait qu'il en aurait fait des cauchemars pendant des jours.
L'homme débarqua une demie heure après son coup de fil, le visage si tiré et livide qu'Albert Ronsard, médecin de son état, voulut le faire assoir sur le champ pour lui éviter un malaise. Grand mal lui en prit, et seul le peu de réserve qu'il possédait encore permit au jeune homme de ne pas lui carrer son poing en pleine figure pour avoir osé s'être mis entre lui et sa fille.
Le docteur espérait presque qu'il ne s'agissait pas de la sienne car désormais, il anticipait grandement sa réaction et avait fort peur pour la suite.
Le militaire, toutefois —il était venu en uniforme, impressionnant le personnel et terrifiant Ronsard qui voyait déjà un contingent de soldats débarquer dans son établissement pour le faire fermer— resta étrangement composé lorsqu'ils traversèrent les couloirs et les chambres, respectueux du calme et du silence nécessaire au rétablissement des patients. La manière qu'il avait de jeter des regards partout était quant à elle, tout sauf calme et posée. L'homme était si nerveux qu'Albert le sentait contre son dos et sa nuque, comme la lame glacée d'un scalpel contre sa peau.
Debout près du lit, Ronsard s'était reculé d'un pas pour lui offrir une certaine forme d'intimité, retenant son souffle en attendant son verdict. Reconnaissait-il l'enfant ? Etait-ce sa petite ? A première vue, ils ne se ressemblaient en rien, mais lorsqu'il aperçut sa mâchoire serrée et ses poings crispés d'une telle force qu'il devait s'en briser les doigts, le médecin sut qu'ils étaient indéniablement liés.
La voix du jeune homme était pareille au crissement du papier de verre sur le métal.
_ Comment son état va-t-il évoluer ? Demanda-t-il dans un chuintement désespéré, saisissant la chaise la plus proche du lit pour s'y laisser choir, ne quittant jamais l'enfant des yeux.
Ronsard laissa échapper un soupir qu'il ne se souvenait même pas avoir retenu. Durant son appel, il lui avait rapidement exposé la situation, ajoutant des précisions lorsqu'ils avaient fait leur chemin jusqu'à la chambre et il se félicitait de ne pas avoir besoin de recommencer cette douloureuse expérience. Il pouvait s'en tenir aux faits, désormais, à quelque chose qu'il maitrisait bien mieux et pouvoir garantir à cet homme que les choses n'étaient pas aussi désespérées qu'elles le paraissaient. Même si, à première vue, le bien-être de la petite n'était pas des plus flagrants.
_ Elle ira bien, promit-il tout en priant pour que Dieu ne lui joue pas un mauvais tour et ne vole subitement l'enfant sous leurs yeux. Il lui faut seulement du temps pour récupérer. Sa fièvre est basse mais il n'y a pas de risque d'infection, et elle semble très bien supporter la greffe, pour le moment. Il faudra surveiller ça de près pendant les prochaines semaines, mais en général, les rejets d'auto-mail sont assez… rapides et voyants, je dirais.
Le jeune homme acquiesça distraitement. Sa main planait au-dessus du bras valide de la petite, comme s'il hésitait à la toucher et craignait par son geste, de lui causer plus de torts.
_ Et quand est-ce qu'elle se réveillera ?
_ Quand son esprit aura décidé que son corps est suffisamment fort pour le faire. Nous sommes vraisemblablement sur un état de choc, lié directement à l'opération. Lorsque son cerveau aura traité la douleur et qu'il l'aura jugé acceptable, elle se réveillera.
_ Vous lui avez donnez des sédatifs… ? Elle est allergique à certains produits.
_ Nous avons fait de notre mieux. Et oui, nous avons constaté ses allergies, nous avons ajusté son traitement en conséquence.
_ Est-ce qu'il y aura des séquelles ?
_ C'est un peu tôt pour le dire. Physiquement parlant, la connexion semble avoir bien pris. Il faudra tester la sensibilité de la greffe mais le travail semble avoir été correctement fait, à défaut d'être… parfaitement adapté. Mentalement parlant, je n'en n'ai pas la moindre idée, malheureusement.
Il garda le silence, laissant le temps au père bouleversé de traiter l'information et commencer à la digérer. Ronsard hésita un bref instant avant de lui tapoter l'épaule, lui offrant un sourire compatissant.
_ Je vais dire aux infirmiers de faire des rondes régulières et de vous apporter de quoi vous installer.
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Roy ne bougea pas de la chaise durant les trois prochains jours. Le personnel soignant du dispensaire avait bien entendu essayé de l'en déloger à de nombreuses reprises mais devant son acharnement et les regards meurtriers qu'il leur lançait, avait fini par renoncer et le laisser en paix.
Tenant le chevet de la petite fille telle une sentinelle silencieuse et immuable, Ronsard était le seul autorisé —toléré— dans ses environs et restait juste assez pour lui offrir de quoi se sustenter et se rafraichir, même si le militaire mangeait à peine et qu'une barbe commençait à naitre sur son menton et ses joues creuses.
Finalement, Helena émergea au monde des vivants, le regard flou et dérouté, les membres lourds et la bouche pâteuse. Roy fut si soulagé de la voir finalement réveillée qu'il ne sut même pas comment réagir. Devait-il hurler ? Lui embrasser le front et la serrer contre lui ou bien finalement s'écrouler tant son soulagement était grand et la fatigue, pesante sur ses épaules ?
Entre toutes ces options, il se contenta de prendre sa main pâle entre les siennes et presser ses doigts. Encore désorientée et affaiblie, l'enfant tourna difficilement la tête en sa direction et une vilaine grimace vint déformer ses traits. Oh, les dieux seuls savaient à quel point elle aurait des ennuis pour sa stupidité et Roy entendait bien lui faire comprendre qu'on ne pouvait pas se mettre dans ce genre de pétrin sans de fâcheuses conséquences. Mais pour l'heure, il se délecterait simplement de son regard ardoise, même flou, même fatigué, même voilé par les analgésiques qu'elle prenait pourtant en petite quantité.
_ Tu es la petite fille la plus stupide et la plus téméraire que je connaisse, laissa échapper le colonel d'une voix râpée et basse, qui n'avait pas servi depuis trois jours.
Helena battit difficilement des paupières, sa grimace se renforçant sous la douleur qui assaillait maintenant ses sens. Mustang voulait profiter de sa présence sans avertir le médecin qui s'était occupé d'elle pour le moment. Ils auraient tout le temps de vérifier correctement son état lorsqu'elle serait un peu plus lucide.
_ Est-ce que ça valait vraiment la peine, Lena ? Demanda-t-il encore en jouant de ses doigts sur la paume de sa main trop frêle, qui se noyait presque dans la sienne.
Il n'avait jamais remarqué à quel point les doigts de l'enfant étaient délicats, longs et fins, ils auraient été parfaits pour jouer de la musique ou participer à un quelconque processus créatif. Mais les stries légères sur son dos, les minces cicatrices qui montaient à l'assaut de sa peau, trahissaient la mort qui s'était posée sur eux. Le combat qu'avait mené cette petite main plus forte qu'il n'y paraissait, ces ongles courts des acharnés qui refusent d'abandonner.
Helena remua à peine, ses grands yeux bleus dérivant lentement vers le bras de métal qui reposait sagement sur le côté. La prothèse était grossière, du travail correct mais sans grâce, donnant à la greffe un aspect terriblement froid et métallique, sans une once d'humanité. Elle était devenue la partie d'une machine, ou bien la machine était devenue une partie d'elle-même et l'Ishbal ne savait guère quoi en penser. Elle tenta un mouvement d'épaule, échoua lamentablement, fatiguée et malade, l'auto-mail trop lourd et malhabile pour son corps épuisé. Elle reporta son attention sur Roy, qui attendait toujours sa réponse.
Cela valait-il la peine ? La souffrance, la peur et le dégoût de ce bras monstrueux ? Bien sûr. Elle avait deux mains, désormais, deux bras fonctionnels pour se battre et vaincre le monde. Déchirer les obstacles qui lui résisteraient, protéger ce à quoi elle tenait désormais de tout son corps. A Ishbal, elle avait été faible, petite et insignifiante. Ici, en ces temps finalement apaisés, peut-être qu'elle pourrait…
_ Oui.
Roy se laissa aller en arrière sur sa chaise, la tête reposant négligemment sur le dossier raide qui avait accueilli son dos supplicier durant trois jours. Helena nota les cernes sous ses yeux, la barbe sur ses joues, ses vêtements froissés et l'odeur de sueur qui s'en dégageait. Elle retint une réflexion, qui lui brulait pourtant les lèvres et se contenta de serrer ses doigts contre les siens, les enlaçant légèrement.
_ Ne recommence plus jamais ça.
La voix du jeune homme avait tremblé, la dureté de son ton s'effaçant sous des sanglots qu'il réprimait depuis bien trop longtemps. Helena, gênée et honteuse, craignit vraiment qu'il se mette à pleurer sous ses yeux mais il n'en fit rien.
Elle l'avait déjà entendu hurler et verser des larmes amères, lorsqu'il croyait que ses cauchemars ne l'avaient pas réveillée. Qu'elle dormait encore sagement dans son lit alors que lui s'étranglait avec ses couvertures et le sang de ses victimes. Mais Helena avait les mêmes rêves, chaque nuit remplie de flammes et de rouge, de cris et de violence. Elle était seulement plus discrète que Roy. Mais tout comme son tuteur, une fois le jour levé et les heures de la nuit dissipées, jamais elle ne l'évoquait. A quoi bon, de toute façon ? Cela ne ferait pas fuir les rêves et quelque part, elle était heureuse de voir qu'elle n'était pas la seule à souffrir de la sorte. Que sous une forme un rien tordue, la justice poursuivait son œuvre et que Roy, l'Alchimiste de Flammes, payait ses crimes chaque soir.
Quant à elle, elle ignorait encore quel péché son dieu pouvait bien lui reprocher mais elle acceptait la punition en courbant l'échine et la bouche pincée. Si cela était une manière de ne pas oublier les siens, de là où elle venait… Elle subirait sans rien dire, elle aussi.
_ Pourquoi ? Demanda-t-elle un rien stupidement. Sa tête battait, elle avait chaud et se sentait lourde, encore engourdie par le sommeil et les médicaments. Elle croyait connaitre la réponse mais redoutait de l'entendre.
Ou n'attendait que cela, elle ne savait plus.
Roy laissa échapper un rire ironique, un peu trop humide pour son propre confort.
_ Je tiens à toi, petit écervelée. Je ne veux pas qu'il t'arrive malheur, je crois que tu en as suffisamment eu pour ton compte ces derniers mois.
Et elle était là, cette bulle de chaleur douce, qui parcourait son estomac tout entier. Ça n'était pas la maladie, Helena le savait mais se refusait encore à nommer le sentiment qui l'envahissait.
_ Je suis désolée, dit-elle à mi-voix. Pour t'avoir effrayé. Le rire de Roy se fit plus grinçant encore, et presque plus libéré.
_ Arrête, Lena. Toi et moi, nous savons que tu ne regrettes certainement pas ce que tu as fait. Maintenant, je vais seulement te demander pourquoi s'était si important pour toi de ne pas prendre ton mal en patience comme je te l'avais suggéré. Tu aurais pu mourir, tu sais.
Elle contempla ses paroles un moment, réfléchissant à celles qu'elle pourrait lui offrir en retour et qui ne la satisfait qu'à moitié. Finalement, elle lâcha les doigts du colonel et porta difficilement sa main de chair à celle d'acier, les joignant comme une prière étrange.
_ Je t'ai entendu discuter, une fois, avec Maes, confia-t-elle en luttant pour trouver les bons mots et les bonnes explications. Silencieux, le brun la laissa poursuivre sans l'interrompre, curieux autant qu'inquiet. Il disait beaucoup trop de choses à son ami et certaines n'étaient pas des plus adaptées pour une enfant de treize ans, fut elle aussi intelligente et éveillée qu'Helena.
L'Ishbal plissa la bouche et il lui sembla qu'elle était gênée, comme sur le point de révéler un secret si énorme qu'elle ne savait pas comment le formuler sans paraitre idiote. Quelques qu'aient été les raisons qui l'avaient poussé à faire ça, elles devaient être sacrément bonnes et à ce stade, Roy était capable de tout accepter. Enfer, les motivations des porteurs de greffes étaient bien souvent de retrouver simplement leur mobilité. Il ne pouvait pas lui en vouloir pour en avoir aussi rêvé.
_ Tu disais que tu voulais aider les faibles. Les petites gens. Les gens comme moi, comme les Ishbals. Tu veux monter au sommet, pour aider. Je veux faire pareil.
Elle tourna la tête vers lui et soutint son regard de nuit, comme un défi qu'elle lui lançait et le jeune homme esquissa un sourire ironique, sentant pourtant le désagréable goût de la culpabilité lui dévorer les tripes. Ses paroles avaient donc eu tant d'effet ? Helena s'était lancée dans cette périlleuse entreprise pour quelques mots prononcés un peu trop vivement, avec un peu trop de fougue et il était le seul responsable.
_ Il n'y a qu'une seule place au sommet, plaisanta-t-il pour tromper son malaise grandissant et le dissiper au mieux. Et elle est pour moi.
L'enfant découvrit les dents, sans qu'il ne sache si ses paroles l'avaient blessée ou bien si la douleur se faisait plus présente à mesure que les médicaments perdaient de leur effet.
_ Je ne veux pas de ta place, grinça-t-elle abruptement. Je veux juste que mon peuple revienne. Je veux qu'on nous redonne nos terres, nos foyers et nos vies. Je veux… Je veux que nous puissions nous entendre. Tous. Toi, les militaires, les Ishbals. Qu'il n'y ait plus jamais de guerres.
Son ton s'était enflammé, celui d'une enfant encore pleine d'espoir malgré la noirceur qui s'était abattue sur son monde avec une violence sans pareille. Puis elle se radoucit, fixant ses mains.
_ Moi, poursuivit-elle dans un souffle. Moi, je suis faible, presque inutile. Mais je veux t'aider. Avec mes deux mains, je veux t'aider, parce que je te fais confiance.
Jamais encore elle ne l'avait dit à haute voix et Roy sentit sa gorge se serrer en réponse. Elle l'avait plusieurs fois manifesté au cours des dernières semaines, plus à l'aise auprès de lui, plus encline au dialogue et au partage. Roy s'en était réjoui en silence, craignant que lui faire la remarque la braquerait et qu'ils repartiraient de plusieurs pas en arrière sur le chemin laborieusement accompli.
Mais lui confirmer à voix haute et claire ce qu'il soupçonnait… Les larmes menacèrent encore une fois de déborder, bien involontairement et il se retint. Il n'avait plus pleuré depuis la mort de ses parents et c'était à peine s'il s'en souvenait. Même si toutes les larmes du monde méritaient d'être versées pour Helena.
Il reprit sa main.
_ C'est un peu présomptueux, comme rêve, tu ne crois pas ?
_ C'est le mien, rétorqua-t-elle. Ne te moque pas, parce que le tien est encore pire. Jean dit que tu ne connais pas la modestie.
_ Et Havoc devrait apprendre à se taire, répondit l'autre avec humeur, espiègle, sentant finalement le poids sur ses épaules s'alléger quelque peu. Du bout des doigts, il repoussa les mèches trempées de sueur qui tombaient sur le front d'Helena, l'enfant fermant les yeux sous le contact inattendu mais bienvenu.
_ Très bien, dit-il après s'être complait quelques instants dans cet échange d'une tendresse inédite pour eux. Faisons un marché.
_ Encore un ?
_ Hm-mh. Tes deux mains, ici —pour faire bonne figure, il lui attrapa les mains, celle de chair et celle d'acier— elles vont m'aider de toutes leurs forces pour bâtir un monde où personne n'aura à souffrir. Un monde pour les gens d'Amestris, d'Ishbal et les autres. Et en échange.
Il porta les mains d'Helena à son front puis brièvement contre ses lèvres, un baiser léger comme une plume sur ses phalanges, ne quittant jamais la fillette des yeux qui le fixait, curieuse et dans l'expectative.
_ En échange, ces deux mains là, elles te protégeront. Et elles construiront à côté des tiennes.
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Les médecins l'avaient prévenue —Ronsard, qui s'y connaissait davantage que Knox sur le sujet, avait accepté de suivre l'Ishbal le temps de son rétablissement— la rééducation et la thérapie seraient aussi longues que douloureuses. Helena pouvait se vanter d'être dure au mal, mais elle n'en restait pas moins une enfant, toujours sujette à la douleur et à l'impatience, qui commençait à prendre de sévères proportions. Plus particulièrement lorsque, au bout de trois mois passés à s'exercer chaque jour pendant des heures ; elle ne parvenait toujours pas à mouvoir correctement son membre artificiel.
Le calme était finalement revenu au foyer Mustang, fait d'une compréhension mutuelle et nouvelle, d'un lien aussi dur que l'acier qui composait désormais son bras. Aurait-elle eu l'âme d'un poète et une compréhension suffisante pour formuler une telle pensée, Helena aurait pu dire que son bras était la manifestation physique de ce qui la liait désormais à Roy.
Toutefois, il subsistait encore entre eux quelques tensions qu'Helena lui excusait sans trop de mal. Bien que lui faisant confiance, le militaire répugnait réellement à la laisser sortir de son champ de vision —la dernière fois qu'il l'avait fait, elle s'enfuyait pour se faire greffer un foutu automail, après tout— et c'était à peine si elle pouvait faire un pas sans qu'il ne soit au courant de ses moindres faits et gestes. Même si cet instinct surprotecteur commençait sérieusement à l'agacer, la métisse laissait couler et faisait en sorte de lui faciliter la tâche au mieux pour retrouver cette confiance perdue. Aussi, les rares fois où elle restait à leur domicile étaient parfaitement justifiées et elle avait pour consigne de répondre au téléphone à heure régulière.
Revenue au QG où elle avait établi ses quartiers semi-permanents dans le bureau de son père et celui de ses subordonnés, elle avait dû s'excuser platement devant chacun d'entre eux à son retour. Havoc, mécontent, lui avait flanqué une taloche à l'arrière du crâne pour la peur qu'elle leur avait faite et Helena avait accepté de bonne grâce les diverses punitions qu'ils s'étaient apparemment amusés à lui inventer pendant son hospitalisation. Au moins, les réprimandes avaient valeur d'apprentissage car chacun s'appliquait, à sa manière à l'aider à maitriser sa greffe.
Elle avait reçu du médecin de nombreuses recommandations et des exercices qu'elle suivait à la lettre, s'appliquant, à l'aide de Fuery, à comprendre au mieux les dispositifs qui remplaçaient les nerfs et les tendons, fascinée par le processus, et à entretenir la fragile mécanique.
Malgré tous ses efforts et sa bonne volonté, cependant, les progrès demeuraient trop insignifiants à ses yeux. Roy ne comptait plus le nombre de fois où, de rage, elle avait balancé les ouvrages qu'elle lisait sur la table du salon et avait piétiné avec colère avant de partir s'enfermer dans sa chambre. Elle en sortait au diner, boudeuse et renfermée et nettoyait scrupuleusement après chacun de ses coups de sang. Frustrée, elle refusait toutefois d'en parler plus que nécessaire et le lendemain, reprenait ses entrainements comme si de rien était, plus acharnée encore que la veille.
Depuis leur discussion au dispensaire et leur nouveau marché, la jeune Ishbal s'était montrée bien plus ouverte et audacieuse, comme si le barrage de sa réserve et de sa timidité avait brutalement sauté. Roy notait chaque jour une nouveauté, sur sa manière de se comporter, de parler, de rire et de sourire. L'enfant muette qu'il avait ramené à East City par le premier train de la journée avait finalement laissé la place à une jeune fille curieuse, effrontée et un peu trop maligne pour son propre bien, s'il devait en juger.
Etait-ce ainsi, le métier de parent ? Roy découvrait toujours un peu plus d'un monde dont il n'avait encore jamais foulé les sentiers et si son immensité et son renouvellement perpétuel pouvaient l'émerveiller, il était également la source de nombreuses peurs et interrogations. Maes n'aidait d'ailleurs pas le moins du monde à ce propos, pas plus que ses collègues, qui venaient diaboliquement le tourmenter avec la future adolescence d'Helena —honnêtement, elle était, à son sens, déjà les deux pieds dedans et lui, enlisé jusqu'au cou— qui se promettait d'être explosive.
Roy tentait en vain de se souvenir de la sienne —qui n'était pourtant pas si loin—, ne se rappelant que des longues heures d'étude, penché sur ses livres d'Alchimie et son apprentissage auprès de son maitre, avant l'armée et les Alchimistes d'Etat. Mais qu'en serait-il de la métisse ? Y avait-il…Des rites de passage, chez les Ishbal ? Des traditions dont il devrait avoir connaissance ? Il bénissait il ne savait trop quelle divinité pour ne pas avoir eu besoin de lui expliquer le miel et les abeilles, mais viendrait forcément le moment où… Non. Il ne voulait pas penser à ce genre de conversation, pas maintenant, ni jamais, s'il pouvait l'éviter, d'ailleurs. Peut-être que Riza s'en chargerait à sa place, c'était une femme, elle saurait trouver les mots, à coup sûr. Restait encore à demander à sa Lieutenant… Chaque chose en son temps.
Au fil des mois, les mouvements d'Helena se firent plus fluides, moins douloureux et plus précis. Gérer la force du bras était une gymnastique éprouvante, qu'elle peinait à maitriser correctement encore, mais le nombre de verres brisés à la maison avait nettement diminué. Et Roy constatait, avec non moins de plaisir que l'intéressée, que sa mobilité revenait lentement mais surement.
Il était étrange, de voir Helena déambuler dans le bureau ou l'appartement, désormais affublée de deux bras parfaitement fonctionnels. Mustang avait fini par s'habituer à cette manche vide et le contraste était d'autant plus saisissant qu'Helena étant gauchère, elle se faisait un devoir de ne se servir plus que de sa nouvelle main. Et si, de temps à autres, le brun sentait une vive nausée le saisir et une colère grondante l'envahir alors que ses yeux se posaient sur le bras argenté de sa fille, le sourire qu'elle arborait, en parvenant à saisir un objet sans le casser suffisait à faire fondre ses rancœurs et sa culpabilité.
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Appuyé au chambranle de la porte, Mustang observait en silence sa fille adoptive assise à la table basse du salon qui s'appliquait avec un soin tout particulier à tracer un cercle régulier sur une feuille volante. Cela faisait quelques semaines déjà qu'il avait remarqué son petit manège et l'intérêt qu'elle portait, mine de rien, à ses traités d'alchimie. Soigneuse et respectueuse des vieux volumes, elle avait pris l'habitude d'en emporter une petite pile dans sa chambre, qu'elle replaçait avec attention une fois sa lecture terminée.
Roy n'en n'avait rien dit sur le moment, fier qu'elle se plonge dans ces livres qu'il avait lui-même étudié et avait cru qu'il ne s'agissait là que d'une curiosité de sa part. Après tout, sa bibliothèque, sans être des plus fournies, restait impressionnante et il pouvait comprendre qu'un tel étalage de connaissances, à sa disposition, la fascine de la sorte.
Maintenant qu'il voyait les cercles se multiplier sur les feuilles, des ébauches de calculs grossiers, des paragraphes théoriques recopiés et annotés en tous sens sur des dizaines de feuilles volantes, il n'était plus certain qu'il s'agissait là d'une lubie passagère.
_ Il me semblait pourtant que l'Alchimie était interdite, à Ishbal, s'enquit-il doucement en avançant jusqu'à elle, s'accroupissant pour regarder par-dessus son épaule.
Helena haussa les siennes, demeurant concentrée sur ses crayonnages, une moue songeuse aux traits alors qu'elle tentait de saisir un concept encore trop obscur pour elle.
_ Je ne suis plus à Ishbal.
Il lui avait été plus simple que ce qu'elle avait escompté d'abandonner son dieu à son triste sort. Helena ne reniait en rien ses origines et ses traditions, mais en Ishbala, elle n'avait plus foi. Comment aurait-elle pu encore accorder son attention en une déité qui n'avait rien fait d'autre que de les observer mourir les uns après les autres ? Iris et David avaient-ils mérité d'être sacrifiés sur son autel, dans l'indifférence la plus totale ? Certains diraient sans doute qu'il s'agissait d'une épreuve pour tester leurs convictions mais Helena n'en n'avait cure. Le destin, elle avait cessé d'y croire et elle construirait le sien comme elle l'entendrait. Et cela passerait par l'apprentissage de l'Alchimie.
Si les premiers temps, Roy se tint à distance respectable de ses petites magouilles et autres découvertes, il ne put se contenir bien plus longtemps avant de venir y mettre le nez. Par quelques remarques, des corrections discrètes et des questions lancées à droite, à gauche, il en vint finalement à prendre sur son temps libre —déjà restreint— pour lui enseigner quelques ficelles et des rudiments de cet art ô combien complexe. Il était étrange de se retrouver ainsi dans le rôle du professeur plutôt que de l'élève mais l'attention qu'Helena lui portait —loin de se braquer comme cela avait été souvent le cas auparavant— était gratifiante. Il n'allait pas se mentir, être le centre d'intérêt avait du bon, de temps en temps.
D'autant que sa jeune élève était attentive et appliquée, plus assidue qu'elle ne l'était en arithmétique et il s'avéra également qu'elle n'était pas si mauvaise que ça. Bien entendu, elle n'était pas une enfant prodige, capable de maitriser en quelques battements de cils les arcanes les plus complexes de l'alchimie mais elle se débrouillait.
En quelques semaines, elle parvint à acquérir les bases fondamentales de la transmutation et les grands principes de la matière. A tel point que sa première réelle tentative, un bête cube de bois tiré du parquet de leur salon, fut une franche réussite. Il lui semblait qu'Helena, bien loin de suivre les théories et les leçons barbantes et trop carrées, agissait à l'instinct. Ses cercles étaient d'une simplicité presque navrante, parfois même si brouillons que c'était un véritable miracle qu'ils puissent fonctionner, mais elle obtenait des résultats toujours surprenants. Des semaines aux mois, elle finit par se spécialiser lentement mais surement dans une Alchimie plus élémentaire et naturelle, se concentrant davantage sur la modification de l'environnement, plutôt qu'en une création pure à partir des éléments à sa disposition. Une réminiscence des principes de son peuple, peut-être, qui prônait le respect du corps et de la vie dans son ensemble. Des lois naturelles que beaucoup d'alchimistes avaient tendance à oublier, malheureusement, se prenant pour les dieux qu'ils n'étaient pas.
Ainsi, Roy eut la stupeur, un soir où il l'avait laissée faire à sa guise dans l'appartement, de la retrouver entourée de plusieurs dizaines de livres épais qu'elle s'amusait à maintenir dans les airs au moyen de nombreuses feuilles de papier, dispersées un peu partout au sol. En soi, faire léviter un objet à l'aide d'un cercle n'était pas si complexe et si le dessin était stable, la transmutation l'était aussi. Mais à un nombre aussi grand ? Il fallait garder une attention et une vigilance constantes ; afin de maintenir la transmutation en place et cette force d'esprit n'était certainement pas donnée à tout le monde.
Choqué, sur le moment, Roy s'était empressé de la féliciter chaudement et avait fait passer ses études et ses exercices à un niveau supérieur.
Comme tout don fraichement acquis et exploité, cependant, il était à craindre que quelqu'un finisse par le remarquer. Et comme il n'était pas rare, de croiser Helena dans les couloirs du QG et que presque tout le monde à l'étage la connaissait… Ce fut Hakuro qui, visitant Mustang à l'improviste, repéra la jeune fille et ses expériences.
Mustang avait bien tenté de limiter la casse, prétendant qu'il ne s'agissait là que des expérimentations hasardeuses et curieuses d'une adolescente ennuyée, l'inspecteur envoyé à la demande du Général débarqua moins d'une semaine plus tard au bureau dans l'optique relativement claire de tester la métisse et la recommander auprès du Führer.
Sceptique et méfiante, la jeune fille se prêta néanmoins au jeu sous l'œil extrêmement vigilant et angoissé de son paternel, redoutant les résultats. Il espérait de tout son cœur qu'ils soient négatifs, que l'on oublie jusqu'à l'existence de la petite Ishbal. Hélas, ses prières silencieuses et désespérées ne furent pas écoutées. La lettre envoyée par l'inspection leur enjoignait vivement d'inscrire l'adolescente au prochain examen et l'aval du Généralissime à ce sujet ne souffrait d'aucun refus.
Et Roy le pressentait : Helena n'avait pas le niveau pour devenir une Alchimiste d'Etat mais des ficelles seraient tirées pour qu'elle intègre ce corps très fermé. L'occasion pour ses ennemis était bien trop belle pour qu'ils se la refusent et il avait beau chercher une parade, il n'en voyait aucune, si ce n'était l'âge légal d'enrôlement, qui pouvait leur acheter encore deux ans de tranquillité.
Helena lui coupa l'herbe sous le pied.
_ J'ai réfléchi, lui dit-elle un matin après le briefing de la journée.
Penché sur ses dossiers, Mustang n'avait pas réagi immédiatement, pour une fois concentré à la tâche, puis il avait fini par lever le nez de ses papiers pour fixer sa fille qui jouait avec le bout de ses cheveux.
_ A quoi donc ?
_ La proposition du Président. Je vais accepter et passer l'examen.
La nouvelle l'assomma tant qu'il ne sut comment réagir et se contenta d'ouvrir la bouche comme un poisson hors de l'eau. Helena le laissa patiemment reprendre ses esprits, s'asseyant tranquillement sur un coin du bois alors qu'il se redressait et s'écartait de ses papiers, calé dans son siège.
Depuis presque deux ans qu'elle résidait avec lui, désormais —son 14ème anniversaire approchait à grands pas— il s'était habitué à ses idées parfois farfelues et impulsives. Comme le disait si bien Breda en riant, la pomme n'était pas tombée si loin de l'arbre et il semblait que le Colonel avait lui-même eu de l'influence sur l'adolescente.
Mais celle-ci, putain, il ne la digérait que très peu.
_ C'est hors de question, lâcha-t-il avant d'avoir pu réfléchir davantage. Helena grimaça.
_ C'était toi qui disais qu'il ne fallait pas résister au Führer.
_ Je me contre fous de King Bradley. Helena, est-ce que tu sais ce que ça implique, de passer cet examen ? Tu sais… Tu sais qu'ils vont te laisser gagner.
_ Tu insinues que je ne suis pas suffisamment douée pour y parvenir par mes propres moyens ?
Elle plaisantait, bien sûr. Helena connaissait plus que bien ses forces et ses faiblesses dans le domaine de l'Alchimie et elle restait définitivement une novice. Elle était suffisamment maligne et intelligente pour comprendre que tout ceci relevait d'un jeu politique dont elle entendait encore très peu de choses et qui était bien au-delà de sa propre vision. Mais si… Mais si cela pouvait aider Roy, si cela pouvait la protéger, d'une certaine manière…
Elle était prête à le tenter, pour l'amour de son père et celui des siens. Elle n'était pas assez éduquée pour tout entendre de l'Alchimie et de ses subtilités, mais elle savait que ce pouvoir prodigieux pouvait faire le bien, et elle comptait bien s'en servir à cet effet.
_ Tu sais ce que je veux dire, ronchonna le jeune homme en se massant les tempes. Helena, je ne veux pas que tu deviennes une sorte de jouet pour mes magouilles, ou celles des autres Généraux.
_ Je sais. Et je sais aussi que tu es capable de faire en sorte que je travaille pour toi, ou bien pour le Général Grumman. Il m'aime bien, et toi aussi, je suis sûre qu'il voudra bien faire quelque chose. D'ailleurs, j'ai bien revérifié les effectifs : le QG Est ne compte pas suffisamment d'Alchimistes d'Etat, donc j'y aurai parfaitement ma place une fois ma licence accordée.
_ Quand est-ce que tu as… Non, laisse tomber, j'ai renoncé à savoir comment tu t'y prenais pour toujours obtenir ce genre d'informations.
_ Et ça fait partie de notre marché.
_ Quoi ?
Elle sourit, mutine et Roy se rendit compte à quel point elle avait grandi. Comme elle avait pu changer, en si peu de temps, cette petite fille d'Ishbal aussi sauvage qu'un animal et dont le feu brillait dans le fond de ses yeux. Elle leva les mains en guise de preuve absurde et il se souvint de cette foutue promesse.
_ Tu as dit que tu aiderais ces mains à construire un monde nouveau, et meilleur. Eh bien, pour bâtir, il faut de la puissance et je n'en n'ai pas. Mais les Alchimistes d'Etat, eux, si. Et avec ça, même mes sales petits doigts d'Ishbal pourront t'aider à monter jusqu'au sommet et tu pourras changer les choses.
Elle lui souriait par-dessus ses paumes, animée d'une conviction touchante. Elle était une enfant du désert, sauvée de la misère par un militaire un peu trop romantique, un peu trop fou. Condamnée à mourir, dévorée par son propre corps d'ici quelques années, Helena désirait vivre plus que tout. Et laisser quelque chose derrière elle, une trace, une différence, même infime, dans l'histoire de ce monde tordu et celle de son peuple.
Roy la contempla un long moment, cherchant la moindre faille, une mince hésitation qu'il ne trouva pas. Helena était droite et sereine, et il poussa un soupir las et résigné. Lui, le trop célèbre Alchimiste de Flammes, militaire émérite et décoré, le Colonel respecté, ne parvenait pas à tenir tête à une adolescente un rien trop ambitieuse. Il devenait mou, vraiment.
_ Sale gamine effrontée, se contenta-t-il de dire avec un sourire amer. Helena éclata de rire
_ Eh bien, tandri [1], il faut croire que je ne suis pas une Mustang pour rien !
[1] Père
