Chapitre 24
Comme un frère
Le samedi 12 février 2000
Il s'agissait d'un samedi particulièrement calme. Léna était en train de câliner Vinyle sur son canapé. Une petite musique de fond accentuait ce moment de détente. La pluie tombait à l'extérieur et un petit flop flop régulier se faisait entendre.
Quand quelqu'un frappa à sa porte, Léna eut le pressentiment qu'elle n'allait plus pouvoir se relaxer très longtemps. Elle repoussa délicatement Vinyle qui était allègrement étendu sur ses genoux. Celui-ci émit un petit miaulement de désapprobation.
Léna déverrouilla la porte et eut la surprise de découvrir Danny sur le pas de sa porte. Elle l'invita à entrer d'un geste. Ils ne s'étaient pas encore revus depuis leurs retrouvailles, la veille. Léna était ravie de le revoir, d'autant plus maintenant qu'elle n'était plus au bord des larmes. Elle en avait assez de se donner ainsi en spectacle. Elle ne souhaitait pas que les autres aient cette image d'elle : celle d'une pauvre fille larmoyante. Elle savait qu'elle avait toutes les raisons du monde de larmoyer, mais elle souhaitait plus que tout dépasser cette phase.
– Un café ? proposa Léna.
Danny acquiesça et Léna partit s'affairer en cuisine. Elle le fit à la manière traditionnelle – après tout, Danny ne savait toujours rien et il n'avait aucune raison de l'apprendre, bien que Léna sache qu'il était digne de confiance. Tandis que Danny observait le contenu des étagères de Léna, celle-ci revint avec deux tasses fumantes.
– Alors, comment tu vas aujourd'hui? demanda-t-il en s'installant face à Léna.
La jeune femme haussa les épaules avant de sourire.
– Honnêtement, ça va, assura-t-elle. Et toi, comment tu vas ?
– Eh bien, j'admets que j'ai beaucoup repensé à… tes révélations d'hier. Je suis toujours un peu sonné, je crois que je ne réalise toujours pas très bien. Je n'arrive pas à m'imaginer qu'il ne soit plus là… Mais tu n'as sûrement pas envie de parler de ça. Désolé, je manque totalement de tact.
– Non, absolument pas, le rassura Léna. Parfois, parler de lui m'est difficile. Dans mes mauvais moments, surtout. Mais l'autre partie du temps, c'est tout à fait le contraire. J'ai besoin de parler de lui, de penser à lui, de me remémorer son souvenir. Je ne veux pas qu'il s'efface.
– Je ne pense pas qu'il s'effacera, pas tant qu'on se souviendra de lui, et nous ne cesserons jamais de nous souvenir de lui.
– Tu as entièrement raison, approuva Léna.
– Tu sais, je me suis rappelé de quelque chose tout à l'heure. Je pensais à Yann, et je me suis souvenu d'un moment en particulier. Je pense que tu ne l'as jamais su, mais c'est une preuve de l'amour qu'il te portait. Je me suis dis que ça te ferait plaisir d'entendre cette petite anecdote. Tu te rappelles ce gars, celui avec qui tu es sorti un été, je ne sais plus son prénom…
– Thomas ? demanda Léna.
En vérité, elle n'était pas sortie avec tant de gars que ça. Et Thomas était le seul moldu avec qui elle avait eu une relation de ce genre.
– Je crois que c'est ça, acquiesça Danny. Ça s'est passé peu de temps après qu'il t'ait…
– Larguée, oui, acheva Léna.
– C'est ça, oui… Eh bien, je me rappelle que Yann et moi, on t'avait trouvée en pleurs en rentrant chez vous. Au départ, tu n'avais pas voulu avouer à Yann ce qu'il s'était passé, et puis tu avais fini par céder, après qu'il t'ait tiré les vers du nez un bon moment.
– Je m'en souviens, il était vraiment en colère après Thomas.
– Et toi tu essayais presque de le défendre, rappela Danny.
Léna ne put s'empêcher de rire.
– J'étais un peu stupide, mais j'ai toujours été comme ça, à tenter de défendre même les pires des imbéciles. Même quand il n'y a rien du tout à défendre.
– En tout cas, peu après ça, Yann et moi sommes repartis, reprit Danny. Il avançait à grand pas et je ne savais pas très bien où il m'emmenait. Il ne répondait pas à mes questions. Et puis j'ai reconnu la maison de ce Thomas et j'ai compris. Un peu inquiet de ce qu'il envisageait, j'ai essayé de le raisonner mais il paraissait déterminé. Il a frappé à la porte, et surprise… C'est Thomas en personne qui a ouvert la porte. Malheureusement pour lui… Le coup est parti tout seul. Yann l'a frappé en plein dans le pif !
Léna écarquilla les yeux et éclata de rire. Même plusieurs années après, c'était assez jouissif de savoir que Thomas avait payé pour ce qu'il lui avait fait, et cela lui réchauffait le cœur de savoir que son frère avait fait cela pour elle. Il était venu racheter son honneur face à cet imbécile fini. Elle aurait tellement voulu assister à la scène de ses propres yeux. Ce qu'elle précisa à Danny.
– Crois-moi, ça a du être douloureux. Yann avait drôlement bien visé.
– Cela ne m'étonne pas de lui, admit Léna avec une fierté non dissimulée.
– Après avoir vu ça, je me suis promis de ne jamais au grand jamais te contrarier… Quitte à me tenir éloigné de toi ! Tout plutôt que de subir la colère de Yann…
Léna accompagna son rire mais cela ramena un autre souvenir dans sa mémoire. C'était peu de temps avant qu'elle rencontre Thomas. Danny était venu dormir chez eux pour une soirée film d'horreur. À un moment donné, Yann avait du s'absenter. Peut-être pour aller aux toilettes, elle ne se rappelait plus très bien. A un moment donné de son absence, Léna et Danny avaient échangé un regard. Sans pouvoir se l'expliquer, Léna avait alors ressenti un changement d'ambiance. Son cœur s'était accéléré et le salon lui avait donné l'impression de rétrécir. Comme si, inexorablement, Danny et elle étaient attirés l'un à l'autre, par une force semblable à la gravité. Avec du recul, Léna mettait ses hormones d'adolescence en cause de cette illusion.
Néanmoins, Léna ignorait si elle avait été la seule à ressentir cette ambiance électrique. A l'époque, elle avait eu l'impression que Danny l'avait ressenti également. Comme une étincelle dans son regard. Tout à fait malgré elle, elle avait commencé à se rapprocher du meilleur ami de son frère. L'espace d'un instant, elle avait cru percevoir le visage de Danny se rapprocher à son tour. C'est là que Yann avait déboulé des escaliers et que les deux jeunes gens s'étaient brusquement reculés et figés.
Avant cela, Léna avait déjà un coup de cœur pour Danny, comme elle l'avait avoué à Fleur la veille, mais cet instant si éphémère en avait sûrement été le point culminant. Malheureusement, plus jamais rien ne s'était passé. Léna ne put s'empêcher de penser que les paroles de Danny avaient peut-être une part de vérité. Peut-être s'était-il vraiment passé quelque chose entre eux, ce soir-là. Mais peut-être que Danny avait choisi de ne rien faire, par respect pour Yann, et peut-être par crainte aussi…
– Et en dehors de ça, que deviens-tu ? demanda alors Danny.
La question de Danny sortit brusquement Léna de ses pensées.
– Oh, euh, je travaille dans la juridiction. C'est surtout de la paperasse, je ne compte pas rester là bas très longtemps.
Techniquement, tout était vrai. Elle évitait seulement de lui dire qu'elle travaillait pour le Ministère de la Justice Magique. « Magique » serait le mot de trop.
– Vraiment ? Je ne t'aurais jamais imaginé dans le milieu juridique, avoua-t-il.
– Moi non plus, en fait… Et toi, que deviens-tu ?
– Je suis ambulancier, lui apprit Danny. En fait, jusqu'à récemment, j'étais étudiant dans le management. Mais ça ne me ressemblait absolument pas, alors je me suis lancé dans tout à fait autre chose et ça me plaît vraiment.
– Tant mieux alors, c'est le principal, pas vrai ?
Des coups énergiques furent frappés à la porte, figeant la conversation. Léna haussa un sourcil. Elle n'attendait personne de particulier aujourd'hui, mais peut-être s'agissait-il de George. Elle ne l'avait pas encore vu cette semaine. Elle se retrouva néanmoins face à Lee, qu'elle était toute aussi contente de voir. Avant qu'il ne fasse une gaffe, elle se pencha vers lui et lui chuchota « moldu ». Il ne comprit pas dans un premier temps, jusqu'à ce qu'il aperçoive Danny. Il sembla ensuite faire le lien et acquiesça.
– Lee, je te présente Danny, reprit-elle après avoir guidé son ami jusqu'à la table du salon. Un ami d'enfance. Danny, c'est Lee, un ami anglais.
Bien heureusement, Danny parlait beaucoup mieux anglais que Lee ne parlait français. C'est pourquoi il commença de lui-même à parler anglais.
– Enchanté, fit-il en lui serrant la main. Euh, peut-être voulez-vous que je vous laisse ?
– Non, restes, tu ne déranges absolument pas ! s'empressa de répliquer Léna. Pas vrai, Lee ?
Ce dernier hocha la tête, en grande majorité pour lui faire plaisir. Léna s'éclipsa un moment pour préparer une nouvelle tasse de café. Les deux jeunes hommes se retrouvèrent alors seuls et une gêne s'installa, chacun ne sachant que dire à l'autre.
– Tu es un ami d'enfance de Léna, alors ? finit par demander Lee.
– En fait, j'étais surtout ami avec son frère, mais oui.
– Oh, je vois. Et comment vous êtes vous retrouvés ?
– J'ai emménagé dans l'appartement juste en-dessous. Pur hasard, précisa Danny. Et toi, comment as tu rencontré Léna ?
– Un ami en commun.
– George, intervint Léna qui revenait avec une tasse fumante qu'elle déposa devant Lee. D'ailleurs, tu as des nouvelles de lui ? Je ne l'ai pas vu depuis une semaine.
– Je l'ai vu en milieu de semaine, lui apprit Lee. Je suis retombée sur une amie d'école à nous, Angelina. Comme elle m'a proposé d'aller boire un verre, j'ai invité George à se joindre à nous. J'ai du partir plus tôt, comme je devais travailler, mais George est resté un peu après moi, je crois.
– Oh, d'accord, se contenta d'acquiescer Léna.
Malgré elle, elle se sentait un peu jalouse que George soit sorti voir cette fille et pas elle. Pour être honnête, il lui manquait sans arrêt quand il n'était pas là. Elle comptait tant sur lui en ces temps difficiles. Un peu trop.
La pointe de tristesse qui apparut malgré elle sur son visage fut remarquée par Lee, de même que par Danny.
– Mais il m'a dit qu'il passerait te voir dès qu'il peut ! ajouta précipitamment Lee.
George ne lui avait rien dit de la sorte mais, il était très probable qu'il le fasse très bientôt. Léna était si importante aux yeux de George. Lee ne comprenait pas qu'elle put penser que ce n'était pas le cas.
– Oui, bien sûr, fit Léna en se forçant à sourire.
Elle n'aimait pas être comme ça. Si attachée à quelqu'un qu'elle en devenait possessive. George n'avait pas qu'elle dans sa vie, après tout. Tout comme elle-même n'avait pas que George dans la sienne. George l'aidait à guérir mais elle ne devait pas non plus en faire son unique port d'attache. Elle avait été si vulnérable ces derniers temps qu'elle n'avait pas pris de précautions. Elle avait beaucoup trop conscience qu'il était risqué de compter sur une seule personne à ce point.
Après tout, elle n'avait effectivement pas que George. Elle avait ses parents, Fleur, Lee, peut-être même Danny désormais. Elle était entourée, bien plus qu'elle n'avait tendance à le croire. Réaliser cela lui réchauffait le cœur.
– On devrait se voir plus souvent, fit Léna. Sortir boire un verre, s'amuser… Comme on le faisait avant.
Elle ne précisa pas avant quoi, mais Lee comprit sans problème. Il s'enthousiasma à cette idée, ces instants lui manquaient également. De plus, que ce soit Léna qui le lui propose était bon signe. Elle retrouvait l'envie de sortir s'amuser qui l'avait quittée pendant un long moment. Léna lui adressa un grand sourire, comme scellant cette bonne résolution, avant de se retourner vers Danny.
– Et toi, comment as-tu rencontré Ryan ? C'est son colocataire, précisa-t-elle à Lee.
– Pendant mes études, répondit Danny. En vérité, on est très différents tous les deux. Cependant, pour une raison obscure, on s'est tout de suite entendus. Il est comme un petit frère pour moi. Un petit frère collant, mais dans le bon sens du terme. Je suis enfant unique et j'ai toujours voulu un frère…
– Yann aussi aurait voulu avoir un frère. Tu étais un peu un frère de substitution pour lui, lui confia Léna.
– Eh bien, il était un peu le mien aussi, admit Danny. Il était plutôt mon grand frère, alors que Ryan est plutôt comme un petit frère, bien qu'il soit souvent plus mature que moi.
– Tu as des frères et sœurs ? demanda Léna en se retournant vers Lee. Je réalise que je n'en ai aucune idée.
Le concerné secoua la tête.
– Non, mais j'avais moi aussi mes frères de substitution, Fred et George.
Au souvenir de Fred, Lee fut traversé par une vague de tristesse, puis il se reprit et son habituel sourire réapparut.
– Ils sont la meilleure rencontre de toute ma vie, je crois bien.
Léna elle-même se fit la réflexion que George était l'une des plus belles rencontres de sa vie. Elle aurait aimé rencontré Fred également. Cependant, George avec Fred aurait probablement été différent. Celui qu'elle connaissait était un George sans Fred, un George triste. Un George avec Fred était probablement un George différent, un George heureux, un ciel bleu sans aucun nuage à l'horizon.
Au final, Léna se demandait si les choses auraient été les mêmes si tous les deux n'avaient pas été aussi brisés au moment de leur rencontre ? C'était une question à laquelle personne ne pourrait jamais répondre.
De nouveaux coups frappés à la porte interrompirent son questionnement.
– Décidément, c'est un vrai défilé ! commenta la jeune femme tandis qu'elle se dirigeait pour la énième fois vers la porte.
Elle se retrouva face à un Ryan aussi souriant et rayonnant qu'à l'accoutumée. Il salua Léna avant de lui demander si Danny était là.
– Oh merde, j'avais oublié ! s'exclama le concerné depuis la table du salon. J'arrive !
Danny salua Lee avant de se précipiter vers Léna et Ryan.
– On a un rendez-vous à l'agence, expliqua Danny. J'avais complètement zappé.
– Pas de problème, le rassura Léna. J'étais contente de te voir.
Danny lui adressa un sourire puis, constatant que Ryan commençait à s'impatienter, il s'excusa avant de filer dans les escaliers à la suite de son colocataire.
– On va voir George ? proposa Léna quant elle eut rejoint Lee. On pourrait sortir tous les trois ce soir, aller boire un verre…
– Tu sais que je ne refuse jamais de telles propositions.
En moins de temps qu'il ne fallait pour le dire, Lee et Léna se retrouvèrent à Londres. Ils marchèrent tous les deux vers le chemin de traverse, puis vers la boutique de George, dans laquelle il se trouverait très probablement. Cependant, à leur surprise, ce ne fut pas le cas. Vérity, l'une des employées de la boutique, leur apprit qu'il avait prit son après midi.
Intrigués, Lee et Léna prirent la direction de son appartement. Ils trouvèrent néanmoins George bien avant d'arriver à destination. Il se trouvait en compagnie d'une belle et élancée jeune femme.
– George, Angelina ! les appela Lee.
Léna ne put s'empêcher de jauger la dite Angelina du regard. Son petit coup de jalousie n'était pas entièrement passé. George se tourna vers eux et son sourire s'élargit. Ce qui surprit le plus Léna, c'est le sourire qui était déjà présent sur ses lèvres. Un vrai sourire, pas l'un de ses sourires de pacotille.
– Oh, salut ! fit-il. Que faites-vous ici ?
– On venait te voir, répondit Lee, mais Verity nous a dit que tu avais pris ton après midi.
– C'est le cas, je me suis dis que je méritais un peu de repos. Au fait, Léna, je te présente Angelina, une amie d'école, reprit George. Angelina, c'est Léna.
Angelina adressa un sourire chaleureux à Léna auquel celle-ci ne put s'empêcher de répondre.
– C'est donc toi Léna, j'ai beaucoup entendu parler de toi, lui apprit Angelina.
– Ah oui ? répliqua Léna avec surprise.
– Oh que oui, confirma la jeune femme. Que ce soit par Lee ou par George. Tu as l'air de compter pour eux.
– Oh, eh bien…
Léna s'interrompit, ne sachant que dire. Elle était néanmoins très touchée par les paroles d'Angelina.
– Si on allait boire un verre ? proposa Lee pour la sortir de la gêne qu'il ne devinait que très bien.
Tandis que George et Angelina partaient devant, Léna remercia Lee du regard pour sa sollicitude. Tandis qu'elle lui souriait, elle se sentit vraiment chanceuse d'avoir des amis tels qu'eux. Et ainsi, toute rancœur quelconque envers Angelina s'envola complètement. George semblait beaucoup l'apprécier et, pour ça, elle devait probablement être quelqu'un de bien.
