Coucou ! Voici la suite des aventures de notre bande de joyeux lurons, avec l'introduction d'un nouveau personnage !
CHAPITRE 45
Théo avança pas à pas vers le bruit, épée à la main. Balthazar contourna le buisson pour prendre l'intrus à revers, une boule de feu dans les mains. Dans la végétation, la créature s'agitait frénétiquement, emmêlé dans la corde tendue par Grunlek. En apercevant Théo, la chose s'immobilisa. Le paladin put ainsi pleinement l'observer. Un peu plus petit que Grunlek, il s'agissait d'une espèce de gobelin rondouillet à la peau bleu vert et aux yeux disproportionnément grands par rapport à la taille de sa tête. Il était chauve et deux oreilles pointues abîmées pointaient de chaque côté de sa tête. Il poussa un cri, terrifié, avant de se jeter à terre, les mains sur la tête.
"Ne me tuez pas, supplia-t-il en pleurant comme un bébé. Je vous jure que j'ai une explication. Je ne vous veux pas de mal !"
Théo interrogea Balthazar du regard. Il haussa les épaules pour lui indiquer qu'il n'avait pas la moindre idée de ce dont il s'agissait. Les gobelins n'étaient pas intelligents, ils pouvaient en témoigner après en avoir rencontré à Fort Tigre, il y avait des mois de cela. Cette chose savait parler et semblait aussi légèrement plus fine et rusée. Après tout, il avait réussi à rendre fou les aventuriers pendant quelques jours, ce dont peu de personne pouvaient se vanter.
"T'es quoi ? grogna Théo, agressif. Pourquoi tu nous suis ?
- Pitié, maître, ne me tuez pas, continua-t-il de pleurer en tremblant comme une feuille. Je n'ai rien fait, je vous le jure !"
Agacé, le paladin donna un coup d'épée dans la corde. La bestiole retomba au sol dans un cri de terreur. Elle tenta immédiatement de fuir, mais Balthazar le cloua au sol du bout de son bâton. Ses yeux de chat avaient quelque chose de presque prédateur dans l'obscurité, et la créature déglutit. Le guerrier ramassa la corde et se tourna vers lui avec un sourire mauvais.
"Tu ne veux pas parler ? Eh bien tu vas venir avec nous. Je suis sûr que mon ami nain te trouvera une utilité dans une de ses recettes bizarres.
- Non ! cria la créature en se débattant alors que le guerrier lui ligotait les mains. Pas la casserole ! Pas la casserole ! rugit-il. Je vais parler ! Je vais parler, je le jure ! Ne me tuez pas ! A moi ! A moi !"
Il s'agita comme possédé et tira de toutes ses maigres forces sur ses liens pour mettre de l'écart entre lui et les deux hommes, que la situation amusait beaucoup. Théo échangea un regard complice avec le mage et tira la créature vers le camp sans la moindre pitié. Elle se mit à hurler de manière hystérique, alertant certainement tout ce qui se trouvait à la ronde. Au camp, les autres s'étaient réveillés en sursaut. A la vue de Grunlek, les cris de la créature redoublèrent d'intensité. Il agrippa la robe de Balthazar puis s'accrocha à sa jambe fermement comme un bébé ours sur le dos de sa maman.
"Pitié, maître, pitié, sauvez-moi, supplia-t-il. Je ne veux pas finir dans la casserole. Je ferais tout ce que vous voulez ! Dites-lui de ne pas me manger !"
Le mage secoua la jambe pour le décrocher. Il tira la grimace en s'apercevant que de petits résidus de boue restaient accrochés sur son précieux tissus au cours de l'opération. Grunlek, Cyrielle et Mictian jetèrent un regard perdu à Théo et Balthazar, tandis que Simaë et Maria restaient en arrière, l'air clairement dégoûté.
"C'est notre fouineur, expliqua Théo. Tes pièges ont fonctionné, Grunlek. On va pouvoir bien manger ce soir, dit-il d'une voix pleine de manigances en faisant un clin d'oeil au nain.
- Un peu gras, dit le nain en rentrant dans son jeu. Mais en râgout, ça devrait le faire."
La bestiole frémit d'horreur et planqua son visage dans la robe du mage. Les aventuriers éclatèrent de rire, avant que Théo ne reprenne les choses en main, plus sérieux.
"On ne te fera pas de mal si tu parles. T'es qui ? Tu veux quoi ?
- Je… Je suis Triste Chêne, je vis dans la forêt. J'ai… J'ai vu que vous transportez de la magie, de la grande, grande magie. Ici, la magie est rare, et j'ai besoin de magie pour survivre. Je… Je peux être utile ! Je ne mange rien. Enfin, presque rien. Je nettoie les excréments et j'absorbe les résidus magiques. Je sais… Je sais danser et faire tomber la pluie, et cracher des dards de sommeil aussi. J'ai très mauvais goût, dit-il en direction de Grunlek. Très, très mauvais goût.
- Un lutin ! comprit Balthazar, émerveillé. Mais je croyais que vous étiez tous disparus !
- C'est le cas, maître aux yeux de chat. Je suis le dernier de mon espèce. Les autres ont été mangés par des sorcières et des mages, frisonna-t-il. Pour leur magie. Et pour leurs yeux, leurs oreilles et leur foie aussi. Rôtis ! Carbonisés ! Hâchés ! Bouillis ! paniqua-t-il."
Cyrielle s'approcha, curieuse, et s'accroupit devant lui. Elle tapota son crâne, comme pour s'assurer que la bestiole était réelle. Il la dévisagea avec méfiance, avant de lui offrir un sourire timide. Il lui manquait des dents, et les rares restantes étaient noircies depuis bien longtemps. En se souvenant qu'il mangeait des crottes, elle recula subitement.
Balthazar attrapa les mains de Triste Chêne et le décrocha de sa robe. Encore ligoté, le lutin se recroquevilla au sol et se roula en boule. Sa peau prit l'apparence d'un rocher. Le mage se gratta le bouc.
"Il pourrait être utile. Tu sais localiser des sources de magie ?
- Oui, maître, répondit le caillou. Je sais faire ça.
- On pourrait s'en servir comme guide dans le déserte. Et puis il nous coûtera presque rien en nourriture comme il l'a dit.
- S'il me regarde chier, je le tue, grogna le paladin avec finesse, comme à son habitude. Puisqu'il t'aime bien, t'en as la responsabilité, dit-il à Balthazar. En tout cas, il monte pas sur mon cheval, tu te démerdes avec.
- Je peux courir, monsieur le chevalier noir. J'ai de très bonnes jambes."
Le guerrier grogna et l'abandonna aux mains de Balthazar. L'écuyère de Théo resta auprès du mage et s'abaissa pour le libérer, avec un sourire aux lèvres.
"Alors comme ça, vous aussi vous avez entendu parler de la légende des lutins ? demanda-t-elle à Balthazar. Je pensais que ce n'était qu'une légende de campagne.
- Ma mère me racontait ça plus jeune pour me faire peur et pour ne pas que je sorte la nuit.
- Et ça fonctionnait très bien, répondit l'intéressée derrière eux. La première fois, il a eu tellement peur qu'il a fait pipi dans son lit. A douze ans !
- Maman, soupira le mage, ça n'intéresse personne."
Cyrielle gloussa légèrement. Une fois libéré, le lutin commença à faire une série de cabrioles en riant gaiement, ravi d'être toujours en vie. Il se tint néanmoins loin de Grunlek, qui s'en amusa légèrement. Le nain commença à rassembler ses affaires, étant donné que tout le monde était levé, et les autres suivirent. Théo s'occupa de sceller les chevaux, Mictian de mettre les sacs dans le chariot, et les deux matronnes allèrent se soulager dans les buissons avant le départ. Au moment de partir se posa la question de qui prendrait le lutin. Alors que Balthazar tirait la grimace, Cyrielle surprit tout le monde en l'acceptant sans poser de question.
Ils se remirent en route alors que l'aube se levait peu à peu. Castelblanc n'était plus qu'à quelques heures de marche et les aventuriers pouvaient déjà apercevoir les hautes tours de la cité au loin. Le paladin ne se sentit pas des plus à l'aise à l'idée de rentrer au bercail. La reine voudrait certainement lui parler, ainsi que sa soeur, qui devait déjà être arrivée. Il allait devoir rendre des comptes pour sa nouvelle condition, sans oublier que les autres paladins sentiraient immédiatement l'énergie démoniaque qui coulait en lui. Cela n'allait pas être une partie de plaisir.
"Au fait, l'interrogea Balthazar, qu'est devenu la ville depuis…"
Il garda sa phrase en suspens, mal à l'aise. Personne n'avait envie d'évoquer ce qui s'était passé dans la chambre du Premier, en haut du Temple Blanc, désormais détruit. Théo se rembrunit légèrement.
"La moitié de la ville est en ruines à cause des incendies. L'église de la Lumière n'existe plus vraiment. Il y a eu des milliers de morts et de disparus, des tas de soldats sacrifiés… C'est tout sauf une réussite.
- On a au moins arrêté Manaril, rappela Grunlek d'une voix douce. Il l'a arrêtée."
Théo ralentit l'allure.
"Sa tombe n'est pas très loin, dit-il à voix basse. Vous voulez… ?
- Oui, bien sûr, répondit Balthazar.
- On lui doit bien ça, approuva Grunlek."
A l'approche du grand village, les trois aventuriers laissèrent donc le chariot, Mictian, Cyrielle et les deux femmes à la taverne afin qu'ils puissent se ressourcer, avant de s'éclipser discrètement en direction du cimetière. Celui-ci se trouvait un peu à l'écart, et il était tristement grand. De nombreuses tombes étaient plus blanches que d'autres et correspondaient aux victimes de l'attaque de Manaril. Parmi elles, plus de la moitié n'avait pas de nom. Certains transformés en élémentaires n'avaient pas pu être identifiés, tout comme nombre de civils emportés par les incendies de la cité. Il y avait aussi de nombreux soldats de Kirov, reconnaissables au rossignol gravé sur les pierres. Les trois quarts d'entre eux avaient péri au combat, moins équipés et entraînés que les paladins de Castelblanc. Enfin, dans un coin à la terre sèche se trouvait la fosse commune où avaient été jetés les corps de Coeurs Ardents et de Milich Oppenheimer, ceux tombés au combat comme ceux exécutés après coup. La cité avait besoin de responsables, et ils étaient l'emblème de ce qui clochait à Castelblanc. Certains de leurs corps pendaient encore aux abords de la ville par ailleurs : les généraux, les capitaines et ceux qui avaient violé des femmes en profitant de la diversion de l'attaque.
Bien à l'écart des autres, dans un champ de fleurs jaunes, se tenait la tombe de Shinddha Kory. Théo sentit son coeur se serrer en s'en approchant, comme si ce lieu n'était pas censé exister. Il pensait toujours fermement que le demi-élémentaire aurait détesté savoir qu'on le considérait comme un héros de guerre. De nombreux bouquets, offrandes et cadeaux avaient été déposés sur sa pierre, sans doute par des inconnus qui avaient entendu son histoire dans une taverne.
"Où est son arc ? demanda Grunlek.
- Sous terre, répondit Théo. Il n'y avait pas de corps donc… Je ne voulais pas que sa tombe soit entièrement vide.
- Tu as bien fait. Il aurait sans doute atterri chez un vendeur de reliques sinon."
Balthazar s'avança vers la tombe et s'assit au milieu des fleurs jaunes. Ses doigts parcoururent la pierre et il se tourna légèrement vers ses amis.
"Je suis désolé de n'avoir pas réussi à le ramener, dit-il d'une voix étranglée. Je sais que je vous ai donné de faux espoirs, je n'aurais pas dû. Je… Je n'abandonne pas. Je sais, je suis certain que je peux le ramener, mais ça prendra le temps qu'il faudra, je suppose.
- Tu n'as pas à te mettre la pression pour ça, répondit Grunlek. Je sais que ça te tient à coeur, mais tu faisais vraiment peur à voir les premiers jours, tu sais. N'oublie pas de penser avant tout aux vivants. Toi aussi, Théo. Je… Je sais que tu aurais aimé faire plus, mais…
- Si je l'avais pas soigné, il serait resté dans le coma et il serait peut-être toujours en vie.
- Oui, et Shin ne serait pas revenu sous sa forme d'élémentaire et on serait certainement tous morts avec lui, répondit gentiment le nain. Laisse-lui au moins ça. Fais que son sacrifice compte. Et puis, il a sans doute retrouvé les siens maintenant. Je suis sûr qu'il nous a déjà oublié et qu'il chasse des cerfs là-haut.
- Il n'y a rien après la mort, répondit Théo, froid."
Le nain ne répondit pas. Balthazar se releva.
"Remarque, il me manque vraiment, ce con, dit-il en reniflant. Ses blagues pourries, ses conquêtes ratées, ses enfants magiques… J'avais des doutes quand il nous a rejoint, mais je pense sincèrement qu'on l'a changé pour le meilleur. Regarde, il a même abandonné la vengeance sur la fin. Il en a fait un sacré bout de chemin.
- Oui… Comme nous tous, rit Grunlek. Il est loin le temps où Théo se comportait comme un chasseur d'hérésie et nous traînait comme deux prisonniers vers l'échafaud. Cela fait quoi, dix, quinze ans maintenant ?
- Dix-huit, rectifia Théo. Attention à la crise de la cinquantaine, papy Grunlek, ajouta-t-il vicieusement.
- Moque-toi, on verra qui rira quand t'auras tes premières courbatures à cause de la vieillesse. Au moins, Balthazar n'a pas ce problème. Il va rester jeune et pimpant pendant encore longtemps. Comme quoi, tout n'est pas tout noir."
Balthazar se tut et détourna le regard. Il sourit, mélancolique.
"Jusqu'à ce que je vous vois disparaître un à un en tout cas, dit-il d'une voix triste. Vieux, j'espère. Bah, ne vous en faites pas pour moi. C'est dans longtemps de toute façon. Bon… changea-t-il de sujet, mal à l'aise. On devrait rejoindre les autres. On a encore de la route à faire."
Ils saluèrent une dernière fois leur vieil ami disparu et tournèrent les talons vers la suite de leur aventure.
