Voyager ainsi dans les couloirs de cette immense bibliothèque qu'est la mémoire humaine est une expérience… particulière. Une déesse appelée Lythia m'a envoyé là. Libérée de toutes les mauvaises pensées immédiates, je redécouvre mon existence.

Et étrangement, cela me fait du bien…

Je flotte dans une étendue sans fin composée d'images en tout genre. Je suis déconnectée de la réalité et il m'est impossible de réfléchir à tout ce qui se trouve en dehors de cette univers tiède.

C'est étrange d'avoir accès à tous ses propres souvenirs sans interruption, sans voile, sans déformation… Je ne suis moi-même pas sûr qu'une telle chose soit possible en temps normal mais je suppose que la nature divine est capable d'exploit qui dépasse la perception humaine…

Ceci explique cela.

J'ai sombré dans un abysse lointain. Tellement lointain que rien ne peut s'en échapper. Celle qui porte le nom d'Hystoria allait disparaître et celle qui se nomme Harmonie n'allait jamais apparaître. C'était ce que la déesse m'avait annoncée et je suis plutôt d'accord avec elle… mais sûrement pas pour les mêmes raisons. Il n'est pas question de faire venir l'ancienne ou la nouvelle fille que je suis.

Non !

Celle qui allait bientôt immerger et faire la paix avec elle-même, c'était moi !

Celle que je suis réellement.

O_o_O_o_O

Hystoria.

C'est mon prénom !

D'aussi loin que je me souvienne, c'est celui que j'ai toujours porté.

Et d'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été seule.

Affreusement seule.

Je ne rêvais de rien, n'imaginais rien et n'espérais rien.

Comment ai-je pu en arriver là ?

Comment-ai-je pu être aveuglée à ce point ?

Ma vie n'est qu'une illusion.

Mon existence n'a aucune substance, aucune matière,

Elle n'est qu'une ombre solitaire à peine discernable et dépourvue de passion.

Tout le monde m'ignore,

Tout le monde m'abandonne.

Je ne suis qu'une ombre nocturne,

Noir sur noir.

Personne ne me voit, personne ne me comprends.

Personne ne sait que je suis là !

Triste constat que voilà…

Ma vie est comme on m'a nommé.

Une histoire…

Mais une histoire qui n'est pas belle à raconter.

Voici ce que mon esprit a retenu de mon passé

Voici toute la cruauté de mes souvenirs et de celle que je suis devenue pour un jour servir de pion sur un échiquier.

Sombre et terrifiante symphonie inachevée.

Qui malheureusement, je le crains, est loin de se terminer.

O_o_O_o_O

Un formidable éclair zébra le ciel et un coup de tonnerre assourdissant transperça le silence des couloirs d'un des très récent bâtiment du complexe des Chevaliers Célestes. Un orage terrible persistait à déverser toute son animosité sur les murs blancs depuis des heures, sans répit. Il ne faisait pas totalement nuit mais les nuages noirs contribuaient à assombrir le paysage qui, à présent, n'avait plus rien d'attrayant. Cela faisait penser un décor abandonné, remplit d'esprits torturés et errants dans une prison immaculée de blancheur. Une blancheur qui n'avait rien de rassurante.

En cette fin d'après-midi, la tension était palpable. Nul ne savait pourquoi et nul ne cherchait à le savoir. Chacun préférait se concentrer sur ses tâches plutôt que d'accorder un temps soit peu d'intérêt à cette aura néfaste qui englobait leur corps et leurs nouait l'estomac.

Pour certains en revanche, cette sinistre ambiance avait bel et bien une origine et ce berceau trouvait sa place entre quatre murs, dans une section isolée du complexe où les très jeunes enfants passaient les heures nombreuses et intarissables de leur jeune existence. Une garderie, un pensionnat, chacun l'appelait comme il le souhaitait mais sa fonction demeurait clair et précise. L'endroit accueillait des êtres qui s'étaient retrouvés seuls par la force des choses. Des âmes sans parents qui avaient trouvés refuge en ce lieu si particulier. Ils ne pouvaient le concevoir mais ils étaient voués à devenir une corde supplémentaire à un arc déjà très bien équipé.

C'était cependant une véritable chance.

N'étant qu'une entité jeune et venant tout juste d'aménager dans ces nouveaux locaux, les Chevaliers Célestes n'étaient pas nombreux, à peine deux cents têtes, en comptant les quelques rares bambins qui séjournaient à l'abri des regards.

Parmi eux se trouvait une femme, une ancienne institutrice de l'académie de magie de Lyphalie, capitale de Lyranyann. Son nom Faine Esther, et son travail consistait à s'occuper de toutes ses petites têtes en bas âge. Elle n'était pas seule dans ce rôle mais elle était néanmoins la plus investie parmi ses collègues. Tous les jours, après ses entraînements matinaux, elle prenait la relève du personnel du matin pour sa tâche essentielle. Chaque journée se ressemblait, elle changeait les couches des plus jeunes, elles les nourrissaient aux horaires appropriés… en somme, elle veillait à leur bien-être au quotidien… Au fur et à mesure du temps, elle avait pris plaisir à cette mission et elle avait fini pas succomber aux charmes de ses charmants bambins. C'était d'autant plus vrai qu'en plus, elle n'avait pas d'enfant. Une mère de substitution, voilà ce qu'elle était et cela lui convenait parfaitement.

Mais tous les jours, elle faisait face à une petite fille aux cheveux dorés qui ne se comportait pas comme une enfant de son âge, c'est-à-dire une enfant de quatre ans. À vrai dire, s'était fortement inquiétant. Elle l'avait fait remarquer à ses collègues et à ses supérieurs mais on ignorait tout ce qui avait attrait à cette petite fille et elle n'avait, jusqu'à présent, obtenue aucune réponse. Faine n'était pas au fait de tous les secrets concernant cette enfant… cette dernière était obscure, dans tous les sens du terme. Fille de Reiyan à n'en pas douter car c'était ce qui était inscrit dans son dossier mais pourtant, et c'était là aussi un fait intriguant, toute trace de la mère était inexistante, comme parfaitement inconnue au bataillon.

Enfin bon, savoir avec qui Reiyan avait conçu cette enfant ne la regardait pas et de toute manière, elle ne préféra pas savoir. Elle avait trop de bambins à gérer et de responsabilités au sein du complexe pour accorder du temps à une investigation poussée.

Mais il y avait malgré tout quelque chose de sombre dans cette histoire car Faine approchait la petite fille avec bien plus de précaution qu'envers ses autres protégés. Un sentiment naturel et un instinct qui lui dictait de faire très, très attention à la moindre parole ou au moindre geste. Était-ce normal ? Sûrement que non !

Dehors, la tempête orageuse ne perdait pas en amplitude, le vent soufflait avec force, la pluie se déchaînait avec une violente intensité et les éclairs illuminaient les terres de l'organisation de leurs stries droites et complexe. C'était une journée bien particulière mais elle était teintée de mystère et cela ne faisait que confirmer les précautions qu'elle prenait... ou plutôt qu'elle allait prendre. Cela n'avait aucun sens bien sûr mais Faine ne pouvait s'abstenir de relier la petite fille à la tempête formidable qui avait lieu au même moment. Pourquoi ? Comment ? Impossible de le savoir.

Dans les couloirs presque déserts de ses locaux attitrés pour sa tâche journalière, Faine devait à présent se diriger vers la chambre de cette petite fille. Elle le redoutait, peut-être même plus que d'habitude. L'orage était un facteur qui démultipliait ses émotions et cela ne la rendait pas plus sereine bien au contraire. Oh bien sûr, il ne s'était jamais rien passé de foncièrement intriguant avec la petite fille, pas directement en tout cas mais pourtant, elle ne pouvait ordonner à ses sens de ne pas être en alerte. Elle le sentait émanant de l'enfant, une entité qui ne demandait qu'à être libéré pour semer le chaos. Un constat froid et terrifiant auquel elle faisait face tous les jours… Pourtant, rien ne s'était jamais produit… ou du moins pas encore.

Était-ce dû à l'âge beaucoup trop faible de la petite ? Si oui, qu'allait-il se passer dans les années à venir ? Pourquoi personne ne voulait l'écouter quand Faine disait que cette enfant n'était pas « normale » ?

Faine traversa la pièce de vie du pensionnat qui fut soudain illuminée par un formidable éclair, suivit d'un puissant coup de canon qui se répercuta sur les murs, créant une symphonie macabre. Elle sursauta inconsciemment, prise de surprise par cet évènement qui pourtant durait depuis des heures. Quelle orage interminable et inhabituel… Elle ne devait pas se laisser surprendre ainsi, c'était…

Une voix enfantine la coupa dans ses pensées.

– Owage !

Faine sursauta de plus belle en se tournant vers l'origine de la voix et sans vraiment sans rendre compte sur le coup, une sueur froide descendit lentement son dos. Elle se rattrapa néanmoins en affichant un calme de façade. Ce problème qu'avait cette enfant pour articuler les « r » était attendrissant mais cet aspect mignon rendait l'atmosphère encore plus sinistre en compensation.

Au beau milieu du labyrinthe de fauteuil, de jouet, de coussin et de tapis, se tenait une petite fille aux cheveux blonds. Cheveux qui commençaient tout juste à onduler le long du visage de la petite comme des vagues marines. Assise sur ses genoux, elle regardait en direction des fenêtres en s'exclamant de nouveau quand d'autres figures géométriques de plusieurs milliers de volts traversèrent le ciel noirâtre.

Malgré elle, cela arracha à frisson à Faine. Normalement, la petite devait être dans sa chambre, pas dans cette pièce, seule…

– Tonnewe, déclara la petite de sa petite voix cristalline en agitant les bras.

Bon dieu, mais que faisait-elle là ? Elle devait être dans sa chambre en attendant son arrivé.

– Hystoria ! Appela doucement Faine en retenant au mieux les tremblements qu'elle ne pouvait s'empêcher d'avoir.

Aucune réponse.

– C'est beau, owage ! Fit encore Hystoria en pointant la fenêtre de sa petite main.

L'enfant ne s'était pas rendu compte de la présence de Faine.

Avec une infime lenteur, pour éviter tout mouvement brusque en réponse, Faine alla s'asseoir à coté de sa protégée. Avec des gestes on ne peut plus maternel, Faine prit une mèche des cheveux d'Hystoria entre ses doigts pour la déplacer ailleurs. Elle ne souhaitait pas comprendre davantage la raison qui avait amenée cette singulière situation. Non, Faine préféra rentrer dans le « jeu » d'Hystoria. C'était là, et elle l'avait appris à force, la meilleure façon de dialoguer avec elle.

– Maman ? Fit la concernée en se tournant vers sa « nourrice ».

– Oui ma chérie ? Répondit Faine sur un ton rassurant (qui la rassura d'ailleurs elle-même) en se sentant absorbé par les yeux améthyste d'Hystoria…

Ce regard… Cette petite fille avait une emprise sur elle inimaginable.

C'était là l'une des raisons principales à ses hésitations à s'occuper d'Hystoria, âgée alors d'un peu plus de quarante-huit mois. La petite exerçait une sorte de pression involontaire qui semblait juger toutes les personnes qui croisaient ses iris violettes. Mais le pire la concernant, c'est qu'elle ne s'en rendait même pas compte. Normal pour son âge cela dit. Pourtant, Hystoria continuait à être une enfant toute mignonne alors qu'elle transpirait la solitude, la détresse et la souffrance. Et il était inutile de s'attarder sur le fait qu'Hystoria était la seule à appeler Faine maman, ou plutôt, Faine était la seule à se faire appeler comme ça.

Depuis les premières nuits où elle avait veillée sur la petite fille, celle-ci s'était mis en tête de considérer Faine comme sa mère. Pour la concernée, cela la remplissait de chagrin car non seulement elle n'était pas la mère d'Hystoria, mais en plus elle n'avait pas le cran de lui faire comprendre qu'elle n'était qu'une jeune femme qui s'occupait d'enfants parce que son devoir actuel lui demandait de le faire. Hystoria était beaucoup trop jeune pour saisir qu'elle n'avait pas sa mère biologique à ses côtés et elle comprendrait encore moins que Faine se mette subitement à se faire distante. Pourtant, cela arrivera bien un jour et ce n'était pas réjouissant.

Non, impossible d'envisager une telle solution. Faine ne pouvait s'y résoudre. C'était inhumain. Déjà que le chef des Chevaliers Célestes n'accomplissait pas beaucoup son devoir de père… Si en plus, elle brisait le lien qui l'unissait, malgré elle, à Hystoria… Elle ne voulait même pas y penser, ça serait trop cruelle. Autant pour elle que pour la petite… surtout pour la petite.

– Maman ? Pouwquoi il y a owage ? Fit enfin Hystoria avec une expression toute mignonne d'une enfant qui se posait une vraie question existentielle.

Faine lui caressa la tête tout en réfléchissant. C'était quand même un casse-tête d'expliquer les phénomènes météorologiques à une enfant de même pas cinq ans.

– Eh bien tu sais, c'est quelque chose de naturelle qui arrive parfois, fit-elle tranquillement en continuant ses mouvements horizontaux de sa main gauche. Quand il n'y a pas de soleil, il y a des nuages ou de la pluie. À certaines occasions, il arrive que des orages éclatent sans prévenir. Il suffit qu'il fasse un peu chaud et…

Un nouveau fracas résonna dans la pièce et Hystoria cria cette fois !

– Monstwe !

Désemparée durant un court instant, Faine reprit néanmoins ses esprits et observa Hystoria pointer du doigt, d'un air affolé, quelque chose qui se trouvait au sol. La nourrice se tourna vers l'endroit indiqué mais ne vit rien. Mais juste avant qu'elle ne fit face à Hystoria pour la questionner, un nouvel éclair illumina la pièce et une projection composée de plusieurs traits perpendiculaires apparue sur un des tapis. Tout de suite, Faine capta qu'il ne s'agissait que d'une ombre crée par un objet qui avait fait obstacle à la lumière produit par l'éclair. Mais il ne s'agissait de rien d'affreux car en suivant l'angle de l'ombre qui était apparue Faine en déduisit que c'était un jouet en forme de bateau, posé sur la bordure de la fenêtre qui avait provoqué cette apparition, aux yeux de la petite fille, fantomatique.

Cela frappa l'esprit de Faine comme une question sans réponse. Pourquoi Hystoria avait-elle eu ci peur ? Enfin bon, la priorité n'était pas aux mystères mais à réconforter la petite fille. C'était son devoir avant tout et elle avait tout le temps d'y penser au cours de la soirée.

Faine rassura Hystoria en la serrant dans ses bras avec beaucoup de soin. Cependant, Faine ressentit encore plus fort cette sensation de malaise. Elle sentait le cœur de la petite fille battre plus fortement qu'à l'accoutumer. Preuve en était qu'il y avait quelque chose d'anormal. La petite fille était fascinée par les orages quand il y en avait pourtant, elle avait eu peur d'une simple ombre ? Un éclair aurait frappé un arbre et l'aurait enflammé, elle aurait compris mais ça… Enfin, Hystoria n'était qu'une enfant et était donc facilement influençable par ce qui l'entourait, pourtant, cela n'empêchait pas Faine d'être intriguée.

Pourquoi avait-elle la désagréable sensation que le jouet en forme de navire avait indirectement produit une ombre pas si anodine que cela au yeux d'Hystoria ?

O_o_O_o_O

Mais quelle empotée celle-là !

Dans un élan de rage, l'homme ne put se retenir d'hurler au visage de sa pauvre aspirante.

– Tu es la honte des Chevaliers Célestes Hystoria ! Je n'ai jamais vu pire que ta maladresse et tes pleurnicheries à répétition ! Tu es la fille d'un grand homme nom de dieu ! Aies au moins la décence de ne pas lui faire honte !

Timidement et en se confondant en excuse multiple, Hystoria se redressa en grimaçant de douleur. Sa cheville droite la lançait abominablement et elle était couverte d'ecchymoses. De plus, elle ne savait plus où donner de la tête à force d'être la cible de remontrance. Elle avait, sans le vouloir, fait tomber un vase assez gros et lourd qui, par extension était venu fendre le support qui retenait la corde qui retenait elle-même une poutre où était accroché de multiples cibles.

Mais le système était tombé… la poutre était de travers et même si les cibles n'avaient strictement rien, la structure n'était plus utilisable… Un sacré problème puisque ses autres « camarades » pratiquaient sur cet atelier avec ces cibles là…

Hystoria n'osa pas croiser le regard de celui qui lui faisait vivre un vrai tourment depuis maintenant deux semaines.

– Pardon, balbutia-t-elle. Excusez-moi, je…

– Je ne te le fais pas dire fillette ! S'écria de nouveau le maître d'arme d'une voix sévère et grave. Tu m'emmerdes profondément, tu le sais ça ?

– S'il vous plait, pardon…

– Assez !

Hystoria sursauta encore une fois en entendant le poing de son maître d'arme taper férocement contre une armure en métal posée juste à côté de lui. Il semblait ne pas prendre plaisir à élever la voix mais ses yeux reflétaient tout la colère et le mépris qu'il éprouvait à Hystoria.

– Déjà que je n'étais pas heureux d'apprendre que j'allais t'avoir dans mes pattes mais en plus tu passes ton temps à ridiculiser ce lieu si prestigieux avec ton incompétence. Maintenant écoute moi bien idiote ! Tu vas retourner dans ton coin pratiquer les mouvements que tes camarades maîtrisent déjà depuis une semaine et tu vas me foutre la paix avec tes conneries jusqu'à que je juge que tu sois apte à passer à un niveau supérieur. Et puisque tu t'entêtes à faire des bêtises toutes les cinq minutes, je pense que ta séance va se rallonger d'une ou deux autres heures supplémentaires…

– Non s'il vous plait je…

– SILENCE !

Le ton était catégorique et mordant. Tous la regardaient à présent et les expressions qu'elle vit sur leurs visages lui firent très mal. Ils passaient leurs temps à la considérer comme une moins que rien et ils ne loupaient pas une occasion pour la rabaisser sous prétexte qu'elle était une potiche qui passait son temps à pleurer… sans compter qu'elle était la fille du dirigeant de l'organisation.

Elle n'osa pas luter. Résigné à son sort, Hystoria prit sa petite épée en bois dans sa main et partit dans sa zone d'entraînement à l'écart des autres aspirants, tout en versant quelques larmes.

Pourquoi lui avait-on imposé cette initiation aussi tôt ? Elle n'avait que sept ans et elle avait globalement deux ans de moins que les autres enfants. Elle était trop jeune et pourtant…

Effectivement, on la laissa tranquille. Personnes ne s'intéressa un tant soit peu à elle. Comme d'habitude depuis ses débuts deux semaines plus tôt, on ne vérifia même pas si ce qu'elle faisait était correct d'un niveau technique. On la laissait s'épuiser… et on n'hésitait pas à lui balancer des provocations ou des paroles blessantes…

Et tout ça pendant deux heures supplémentaires de temps.

Cent cinquante minutes pendant lesquelles elle répéta les mêmes mouvements qui ne voulaient pas définitivement s'inscrire dans ses bras. Cent cinquante minutes de souffrance à travailler sans relâche pour ne pas subir une énième remontrance. Pourquoi s'acharnait-on à vouloir faire d'elle une guerrière ? Elle avait horreur des armes et elle ne comprenait pas l'utilité de ces objets froids. De plus, une peur instinctive naissait à chaque fois qu'une poignée métallique passait entre ses petits doigts mais elle n'en connaissait pas la provenance. Elle n'avait pas le loisir de réfléchir à cela car déjà occupé à éviter de décevoir son maître… et accessoirement, son père.

Tout ce qu'elle voulait, s'était jouer ou lire des histoires. Elle aurait même préférée faire des devoirs supplémentaires que d'être débout là, à manier un stupide bout de bois. En plus, elle avait été de nouveau montrée du doigt pour son incompétence. Son père n'allait pas être content en apprenant sa bêtise et elle frémissait déjà à l'idée de devoir le croiser. Ce n'était jamais un bon moment quand elle se trouvait avec lui… et elle en frémissait déjà d'angoisse.

Reiyan lui faisait peur. Tout le monde lui faisait peur et elle n'était pas comme les autres. Hystoria n'avait que sept ans et demi et elle comprenait déjà qu'elle était différente. On la prenait pour la honte des Chevaliers Célestes, gâchant la chance inouïe d'être la fille d'un grand homme.

Mais à qui pouvait-elle se confier ? Elle était seule.

Faine s'était montrée de plus en plus froide et distante envers elle ces derniers temps et elle n'en comprenait pas la raison. Hystoria voulait se réfugier dans ses bras mais elle n'arrivait jamais à la croiser. Impossible de la voir. Qu'avait-elle fait de mal ? Pourquoi Faine l'ignorait-elle aussi ?

Elle se rappelait les moments passés en sa compagnie les soirs d'orages, lorsque les éclairs zébraient le ciel pour former de magnifiques compositions visuelles. Les souvenirs étaient flous mais bien présent… Si ça se trouvait, elle s'était peut-être mal comportée ou avait fait une bêtise… Après tout, elle ne faisait que causer des dégâts partout où elle allait.

C'était surement pour ça que tous les gens du pensionnat n'étaient plus aussi attentionnés avec elle. Elle avait dû les contrarier d'une façon ou d'une autre.

La nuit était désormais tombée.

Son maître d'arme ne réapparu pas. Alors qu'elle s'entraînait de manière désespérée en priant pour que cette torture cesse, un simple garde lui indiqua qu'elle pouvait partir. Même pas un commentaire sur ses efforts, rien… mais c'était devenu une habitude de ne jamais recevoir de compliment…

Ni une ni deux, elle posa son morceau de bois sur une caisse, enleva ses maigres protections et courut du mieux qu'elle le pu vers la sortie. Un objectif difficile à atteindre. Ses jambes ne la supportaient plus et elle tremblait de faim, de soif et de fatigue.

Il n'y avait plus un bruit dans les couloirs, quelle heure était-il ? Tout en haletant et trempée jusqu'aux os de la tête aux pieds, Hystoria se dirigea tant bien que mal vers le réfectoire. Elle cligna des yeux plusieurs fois en sentant sa vision se brouiller, signe qu'elle allait bientôt faire un malaise. Elle entra sans conviction dans ledit réfectoire toutefois et sans faire attention aux quelques mercenaires qui traînaient là à jouer au dé. D'ailleurs, il était fort probable qu'on ne l'avait pas du tout remarqué. Il fallait dire que sa petite taille et la finesse de son corps d'enfant n'y était pas étranger et même ses cheveux blonds n'y pouvaient rien.

Elle était invisible, même sous la lumière des torches.

Hystoria se dirigea donc vers la réserve, le ventre grondant et une appréhension certaine dans le regard…

Mais malgré sa préparation mentale, la déception fut quand même immense. Il n'y avait rien d'autre que du pain, une tranche de bœuf séché et une pomme… une pomme Astra de surcroit, la variété qu'elle préférait par-dessus tout. Cependant, vu la couleur, le fruit était trop mûr. Hystoria le prit quand même car il n'y avait rien d'autre.

Penaude face à ce triste repas, Hystoria prit néanmoins tous les éléments restants dans ses petits bras tremblants. Elle avait faim et puis… elle avait l'habitude de manger « les restes » au diner. Elle mangeait très bien au déjeuner de midi heureusement mais c'était là son seul repas consistant.

Malgré tout, elle trouva en sortant, sur une petite cagette, une carafe d'eau à peu près pleine. Elle regarda dedans en angoissant mais fort heureusement, il n'y avait que de l'eau inodore et transparente. La carafe n'avait visiblement pas servi ce soir. À défaut de pouvoir manger à sa convenance, elle allait au moins étancher sa soif.

On ne s'intéressa pas davantage à elle lorsqu'elle prit le chemin inverse et heureusement. Les gens étaient parfois méchants avec elle. On la traitait de tellement de noms… Maigrichonne, pleureuse, ignorante… C'était tellement blessant… mais l'habitude faisait qu'elle considérait cela comme normal. On la voyait sans doute comme un animal qui subsistait à ses besoins du mieux qu'il le pouvait…

Elle n'était pas à la hauteur et elle avait une peur morbide de contrarier son père. Elle se jugeait comme étant une petite fille à part mais peut-être était-ce à cause d'elle, tout simplement. Cette pensée baissa encore un peu son estime de soi (bien qu'elle ne pût pas saisir ce que c'était réellement du haut de ses sept ans).

Les provisions dans les bras, Hystoria sortit du bâtiment et entreprit de traverser le complexe en diagonal, dans la nuit noire, pour rejoindre sa chambre, endroit où elle allait manger, dans son coin, seule. Puis elle irait se coucher sans aucune manifestation d'affection… avant de s'endormir, seule. Ensuite une nouvelle journée commencerait le lendemain…

Et ainsi de suite.

En étant toujours de plus en plus seule…

O_o_O_o_O

Un formidable éclair zébra le ciel et les flancs des collines avoisinantes au sud du lac Hylia s'illuminèrent de concert. La tempête était affreuse la pluie tombait sans discontinuer et le vent soufflait avec une violence inouïe.

Toute cette vision n'était qu'apocalypse, inutile d'être divin pour le deviner.

Telle était mon souvenir de cet évènement teinté de rouge et de cruauté…

Je ne pouvais pas savoir à l'époque que tout n'était qu'orchestration !

Une mise en scène macabre pour me guider encore plus loin dans les limbes de l'obéissance et des funestes arcanes.

À dix ans, ma vie avait pris un nouveau tournent.

Je n'étais plus la petite fille sombre et lugubre qui hantait son pensionnat par sa simple présence. Je n'étais plus l'enfant rabaissée, pleurnicheuse, incompétente et livrée à elle-même qui essayait d'apprendre...

Par la force des choses, tout avait changé…

À cette époque, on ne me voyait plus comme une souffre-douleur… à vrai dire, on me craignait…

On me craignait tellement que j'avais eu le droit à la plus grande intention qui soit pour éviter une éventuelle complication. On me souriait, on veillait à ce que je ne manque de rien…

Oui… On me dorlotait pour retenir la bête retenir la louve prête à bondir sur sa proie déjà toute trouvée. De la solitude, j'étais passé à un statut autrement plus flatteur mais malgré tout…

Et mon subconscient le savait lui.

La vérité n'était pas face à moi.

Elle était ailleurs et on faisait tout pour me la cacher.

Ainsi, mon âme avait déjà compris. Il savait déjà que tout n'était que façade. Rien n'était vrai, c'était évident que rien ne pouvait être vrai. Pas après ce que j'avais puérilement accepté de subir !

Pourtant…

La bêtise humaine atteignait des degrés tels… Contre tout attente j'y ai cru, naïvement…

Bêtement !

Et j'ai sombré… comme ce qu'on avait attendu de ma part.

Mais j'étais insouciante, autant que pouvait l'être une petite fille parfaitement inconsciente des dégâts qu'elle causait et laissait derrière elle. Qu'aurai-je pu faire d'autre à part écouter la seule personne qui prenait la peine de m'écouter… à savoir moi-même ?

Mais tout ceci n'a plus réellement d'importance à présent.

Je me rappelle très bien ce jour-là ! Il s'agit d'un souvenir marquant de cette transition entre l'enfance et le monde adulte sans passer par la case nommée « Adolescence ».

Les vagues de pluies, les bourrasques, les éclairs et le tonnerre… Les ténèbres.

Ce pauvre village qui n'avait finalement rien demandé et qui ne voulait de mal à personne.

Ce sauvetage à Mysteny n'était qu'une sinistre illusion.

Mes supérieurs avaient monté l'attaque délibérément.

Pour que nous puissions débarquer en héros derrière.

Notre objectif ? Détruire des êtres humains qui étaient contre mon soi-disant père. Aucune justification ne pouvait porter cette volonté abjecte d'ôter la vie à des êtres humains de cette façon et pourtant nous l'avons fait.

J'ai pris part à cette mission en tant que jeune guerrière… On m'avait enfin accepté depuis peu dans les rangs des unités d'élites des Chevaliers Célestes. Débarrassée des préjugés et des airs méprisants, j'avais acquis une certaine notoriété…

Mais à présent, je me rends compte qu'il ne s'agissait que d'une récompense empoisonnée, aussi bien dans la forme que dans le fond.

J'ai eu cette capacité de me transformer en louve. Je ne sais pas comment cela est arrivé mais c'est arrivé, aussi soudainement qu'une pomme qui tombe de son arbre suite à une bourrasque aussi surprenante qu'inattendue. J'arrivais à manier mon épée convenablement mais cela n'était qu'une option que j'employais par peur d'avoir à faire appel à la louve. L'animal qui sommeillait en moi suffisait amplement à lui-même. Il attendait, patiemment, les crocs prêts à mordre jusqu'au sang.

Cette transformation d'ailleurs, quel horrible instant… mais à la fois quel moment exaltant. Un tel sentiment de puissance… Étais-je déjà folle à l'époque ? La certitude ne me trompait pas.

Tout comme le fait d'avoir ressenti envers et contre tous, un terrible sentiment de détresse après coup. Je me suis sentit tellement mal et souillé…

Et la raison en était extrêmement simple.

Ces pauvres gens, les habitants de ce village nommé Mysteny, anciens Lyrannien pour une raison que j'ignore... Ces gens-là, ils n'avaient jamais touché une arme pour la plupart. Avoir trouvé refuge sur cette terre sainte qu'était Hyrule avait déjà été un si grand exploit… et une excellente idée en soi, je ne pouvais décemment pas dire le contraire.

Mais quoi qu'il en soit…

Ils devaient disparaître de la surface de la terre.

À jamais !

Les ordres étaient les ordres et il était inenvisageable que je refuse ces ordres. La lâcheté et la désobéissance ne faisaient pas partis du dictionnaire des Chevaliers Célestes.

Reiyan nous en avait parlé. Nos « ennemis » n'était que des gens comme vous et moi, mais opposés à lui, et également partisans d'une femme contre qui Reiyan entretenait une haine viscérale.

Mais était-ce aussi étrange que cela ?

Dans notre monde, ou de ce qu'il en reste, tout n'est que lutte de pouvoir, lutte pour l'avenir, pour un domaine… Les mariages arrangés étaient légion mais les discordent étaient proportionnellement aussi nombreuses… Tous servaient leurs propres intérêts au détriment d'un but commun.

Peut-être que toute cette histoire tire son origine d'une querelle qui aurait mal tourné.

Étais-je en quelque sorte impliqué ?

C'est une vraie question qui, à présent, me hante l'esprit moi, Hystoria, ou d'après une certaine déesse, Harmonie vel Estelle… qu'avais-je à voir là-dedans ?

À cet instant, devant mes yeux, un formidable éclair zébra le ciel et les flancs des collines avoisinantes au sud du lac Hylia s'illuminèrent de concert à nouveau.

Mes pensées replongèrent dans l'abîme.

Quelques maléfices et un détestable stratagème eurent suffi.

Nous avons indirectement attaqué des êtres humains qui étaient contre les pratiques de Reiyan, contre ses manigances… contre son pouvoir. Nous les avons tué pour le simple fait qu'ils existaient…

Et ils n'en avaient même pas conscience.

Nous avons procédé à diverses actions visant à diriger les quelques camps de monstre qu'il restait à Hyrule contre ces gens-là… avant de nous-même « intervenir ».

La suite fut innommable.

Une horreur sans nom, voilà ce qu'il s'est passé.

Des dizaines de familles désarmés et inaptes à se défendre… massacrés !

Et par la suite, nous sommes arrivés dans les flammes et les débris. Mes pulsions de prédatrice se sont enclenchées à cette sombre vision de l'enfer. La louve qui dormait en moi à retranscrit sa rage de la meilleure des manières… en déchiquetant tout ce qu'il traînait de vivant ou non (sans toucher aux corps humains).

Les monstres que nous avions manipulés furent ainsi anéantis, au prix de la naissance d'une nouvelle entité… peut-être plus dangereuse encore que la « menace » que représentait ces pauvres gens.

Mais c'était pour le bien de notre communauté. Pour le bien de nos idées… Pour que les plans de Reiyan puissent voir le jour en toute liberté…

Quels arguments grotesques. Des paroles proférées pour justifier un acte déplorable… Le terme lui-même est abjecte tellement il est faible…

Je n'avais que dix ans et, aujourd'hui, dans la bulle de mon subconscient, je me demande encore comment j'ai pu accomplir une telle chose.

Une enfant normale n'a pas à faire ça !

Une fille ayant vécu cent-vingt mois n'a normalement pas la capacité de supporter un tel cauchemar !

Ni même de prendre par à l'horreur des affrontements.

Ni-même se battre… et encore moins se transformer en louve.

Je n'étais pas normale ! Je ne pouvais pas prétendre être normale ! Le concevoir me soulevait des hauts de cœur.

Depuis ce jour empreint du tonnerre, de la pluie diluvienne, des flammes et des corps sans vies, tout a changé…

Et moi, Hystoria, j'ai été plongée dans ce chaos-là, dans cette lutte infernale qui n'avait aucun sens.

Je n'avais que dix ans. Je n'étais même pas une adolescente !

Mais j'étais déjà devenu un monstre…

Une véritable démone prête à tout pour satisfaire un homme qui se faisait appeler père. Cet homme qui, en réalité, n'était peut-être pas mon géniteur réel.

Et je le crois de moins en moins… grâce aux paroles de la déesse qui m'a envoyé dans cet univers parallèle.

Pourtant…

J'ai fait ce que je pensais être juste… Mais je n'aurais jamais imaginé l'impact que cela allait produire dans le futur.

Après ces évènements traumatisants, nous étions restés en planque non loin pour nous assurer que rien ne permettrait de remonter jusqu'à nous…

En secret, tapis dans l'ombre comme une prédatrice prête à sauter sur sa victime, j'ai pu apercevoir un dénommé Link et une dénommée Zelda. Le roi et la reine d'Hyrule en personne. Un honneur en soi mais outre le fait que des survivants eurent été découvert (à notre grande surprise), ce n'était pas ça qui m'eut laissé une trace indélébile.

Je ne savais pas pourquoi mais une sensation étrange m'avait traversé en voyant ce couple royal, comme si j'avais identifié une particularité à même de me guider vers une part de moi-même, comme un carnivore attiré par l'odeur du sang. Mais pas pour boire ce sang justement… plus pour retrouver quelque chose qui lui appartenait… en quelque sorte.

Depuis ce jour, je n'avais eu qu'une seule idée en tête…

L'idée la plus ténébreuse et la plus immorale de ma jeune existence.

Je n'avais que dix ans, mais je pensais déjà comme une tueuse, élaborant les plus vils stratagèmes pour m'approprier un bien dépassant de loin ce que j'aurais pu espérer obtenir dans mes rêves les plus fous.

Je ne voulais plus être seule.

Lors d'un déplacement en infiltration au sein d'Hyrule, j'ai pu voir d'assez prêt les trois enfants royaux Aram, Aurore et Laura.

J'ai tout de suite été attiré par eux, d'une manière inexplicable et soudaine.

Mais c'était plus que cela…

C'était un appel ! Un besoin immédiat !

Un sombre désir…

Tellement sombre qu'il allait me détruire.

À l'époque je ne pensais pas à mal… Je ne voulais pas détruire des cœurs et je ne voulais pas déchirer une famille parce que j'allais accomplir… La seule chose qui m'intéressait était de sortir de ma bulle d'une manière ou d'une autre pour ainsi ne plus apparaître comme une faible !

C'était réellement le désir qui me guidait. Il n'y avait rien d'autre.

Mais bien entendu, cela n'enlevait en rien l'atrocité de l'acte que j'allais commette…

C'est ainsi que cette sinistre idée m'est venu.

Je voulais Aram.

Je voulais Aurore.

Je voulais Laura.

Et j'allais tout faire pour y parvenir !

Quitte à être le pire monstre que l'histoire ait connu…

O_o_O_o_O

Les préparatifs étaient terminés.

Du haut de ses douze ans, Hystoria se repassa mentalement et soigneusement les détails de l'opération, comme on lui avait appris. Elle avait bien conscience de réaliser le travail de personnes plus âgés mais elle avait tant envie que son plan réussisse. Elle ne voulait rien laisser au hasard. Qui plus est, on ne lui avait pas tellement laissé le choix. Son esprit devait se former à la stratégie et aux tactiques. Deux domaines très proches mais non similaire.

Par ailleurs, personne ne lui venait en aide. Hystoria prenait la tâche naturellement comme si elle avait toujours accompli cette besogne là. Beaucoup pensaient que ce n'était pas là, la place qu'elle devait occuper. On la voyait plutôt jouer encore aux poupées ou passer son temps avec des précepteurs dans l'optique de la gaver de connaissances. Pourtant, les élites associées à l'unité d'Hystoria, avaient dû se rendre à l'évidence que cette petite blonde qu'ils côtoyait cachait bien son jeu derrière son apparence juvénile et son charme déjà plus qu'évident. C'était même allé au-delà car certains avaient pris peur en voyait une gamine de douze ans prendre les rênes d'une telle opération avec autant d'efficacité. Oui, quelque uns avaient été choqué de la voir prendre la place de quelqu'un plus ancien en grade. Au niveau hiérarchique, Hystoria n'était rien dans l'organisation des Chevaliers Célestes et pourtant, d'après l'avis de ses subordonnées au minimum deux fois plus vieux qu'elle, elle démontrait un talent invraisemblable pour la création à partir de zéro de tactiques audacieuses et terriblement efficace. C'était anormal de posséder une telle maîtrise à un âge si jeune et le fait qu'Hystoria soit en plus capable de se transformer en une louve au pelage dorée n'arrangeait rien. Elle était beaucoup trop puissante par rapport à sa jeunesse. Cependant, la jalousie devant une telle force de la nature n'avait pas sa place et les soldats de l'unité d'Hystoria l'avaient très vite compris. Ils ne pouvaient pas être jaloux car ils étaient intimidés en la présence de la blonde. Celle-ci dégageait une telle animalité sauvage que la seule option envisageable pour ne pas créer une situation discordante était de simplement se comporter aussi normalement que possible.

Un exercice difficile quand une paire d'yeux améthystes vous fixait avec une intensité absolument bouleversante.

Mais pour autant, personne n'arrivait à déceler l'illusion derrière l'apparence frêle de la jeune blonde.

Hystoria elle-même n'avait pas conscience d'intimider autant ses propres subordonnés et à vrai dire, elle ne s'était rendu compte de rien. Elle n'accordait aucun regard attentif aux émotions qui l'entouraient de toutes parts. Tout ce qui lui importait était que son plan réussisse. Il était complexe et culotté mais les chances de réussite étaient horriblement élevées.

Et cela la stimulait, car bientôt, elle allait avoir des amis…

Fruit d'une existence passée dans une profonde solitude, Hystoria avait développé une envie dévorante pour les relations sociales. Un besoin inassouvi jusqu'à présent et l'occasion se présentait enfin pour obtenir ce droit d'être quelqu'un de normal ! Elle ne supportait plus de se sentir seule au monde…

Pour parvenir à son but, le travail que cela demandait était fastidieux et seule la théorie avait fini par être concrétisée sur des feuilles de papiers. Si tout se passait bien, elle aurait à sa disposition les trois enfants royaux, les héritiers de la couronne, pour elle toute seule… enfin presque. En réalité, c'est une récompense indirecte qu'elle allait obtenir car les trois enfants allaient servir à un projet que son père avait mentionné à une brève prise de parole. Mais toujours était-il que ces émotions avaient basculées rien que d'imaginer sa solitude s'envoler de façon définitive ! Elle allait apporter son aide à Reiyan, son père, et le simple fait de savoir qu'elle n'allait bientôt plus être un poids mort la rendait toute légère…

Elle rêvait tellement d'être complimentée par son père ! Elle ne voulait pas le décevoir, pas après tous les efforts qu'elle avait fournis pour en arriver là.

À présent, elle était une guerrière, une vraie ! Quel sentiment d'allégresse…

Et puis, elle était certaine que ses prochains nouveaux amis sauront se montrer obéissant avec elle. Elle y veillerait ! Hors de question de perdre de pareils compagnons ! Ah ça non !

Car depuis le jour où elles les avaient vu, lors d'une cérémonie dans la citadelle où elle s'était discrètement faufilée, elle nourrissait une envie dévorante les concernant. Quelque chose l'appelait, lui demandait de se rapprocher d'eux ! Quoi de mieux que de les faire venir directement chez elle ? Ils s'y plairont, c'était une certitude car elle avait tout prévu avec minutie. Son père avait même fait réaménager une bâtisse jusqu'alors abandonnée pour elle et ses futurs occupants. À cette nouvelle, Hystoria avait même pensée à commander à l'avance pleins de pâtisserie pour que ces nouveaux camarades se sentent bien dans leur nouvelle maison.

Hystoria eut un petit rire discret en enfantin.

Et ce qu'elle avait prévue dans son plan génial empêchait tout bain de sang et elle s'en réjouissait par ailleurs. Cela fera une tâche bien difficile à nettoyer dans l'esprit des enfants qui allaient bientôt changer de toit. Cependant, comme elle avait appris à le savoir, si la théorie était une chose simple, la pratique était une chose autrement plus compliquée.

Enfin bon, cela n'allait pas être évident d'arracher des enfants à leurs parents mais en s'y prenant bien… La subtilité était d'or et déjà de mise et tout ne pouvait que bien se passer… à une exception près !

Le plan ne mentionnait aucunement la venue d'un groupe extérieur aux Chevaliers Célestes ! Personne dans l'unité d'Hystoria, elle-même comprit, ne savait quoique ce soit sur le sujet. Cela avait été une surprise totale et ils ne connaissaient pas la teneur de l'implication de ce mystérieux groupe sortit de nulle part. Ça chiffonnait fortement Hystoria. Reiyan avait imposé la venue de ces hommes et femmes, sans demander l'avis de ses propres troupes et encore moins de sa propre fille, elle qui avait presque tous manigancée depuis le début.

On lui avait transmis l'ordre de ne pas interférer dans les mouvements de la mystérieuse unité tout en se focalisant sur la réussite du plan d'Hystoria. C'était la priorité. Les « mercenaires » dont l'identité était tenue secrète étaient déjà infiltrés dans le château et ils n'agiraient qu'en tant qu'espion…

Enfin ça, c'était ce qu'elle avait compris de la lettre qu'elle avait reçu du messager quelques jours plus tôt.

Hystoria se repassa une énième fois les détails du plan en tête en commençant par le tout début.

Premièrement, faire croire à des agressions impliquant des personnes étrangères à Hyrule ! Les Chevaliers Célestes s'employaient depuis un moment à pratiquer des attaques dans la plaine sud, est et ouest du royaume sans chercher à occasionner des blessures mortelles. Ce n'était pas l'objectif. Avec l'aide des sections de recherches scientifiques des Chevaliers Célestes, ils avaient mis au point un poison faisant oublier aux victimes les derniers instants pendant et précédant l'agression. Appliquée sur les lames ou injectée après-coup, c'était la méthode rapide et sûre pour créer la confusion dans les rangs hyliens.

Deuxièmement, et c'était sans doute là l'étape la plus délicate à franchir… Ils devaient faire en sorte que la sécurité se porte davantage sur les entrées et sorties du château que sur la sécurité en interne. C'était là, la plus grande difficulté car cette étape dépendait directement de la réussite de la première… enfin bon, rien d'indiquait pour le moment que les efforts des Chevaliers Célestes à ce propos étaient vains.

Si tout se passait comme prévue, les inconnus engagés dans cette opération devaient réussir à s'emparer des trois enfants royaux à l'abri des regards. Mais à l'heure actuelle, personne dans l'unité d'Hystoria, elle comprit, ne pouvait savoir à quoi s'attendre. Ils espéraient tous que tout se déroulerait selon le plan et que l'improvisation continuerait d'hiberner tranquillement et sagement dans le placard.

Troisièmement et pour finir, et c'était là toute la mission d'Hystoria, les enfants royaux nouvellement « acquis » devaient perdre tout repère concernant leurs parents. Mais ici, l'incertitude n'avait pas sa place ! Reiyan et elle avaient tout prévu ! En premier lieu, une petite dose de poison un peu plus concentrée et en second lieu… et bien c'était une surprise. Hystoria ne savait pas ce que manigançait son père à ce sujet-là. Qu'à cela ne tienne, elle le découvrirait assez tôt.

Il y avait bien entendu, une bonne centaine d'autres détails auxquelles elle n'avait pas repensé mais l'essentiel était-là, noir sur blanc, sur des feuilles en papier toutes banales.

Hystoria se leva de sa chaise en bois et se dirigea vers une fenêtre en sautillant d'excitation. Elle attrapa le fourreau de sa petite épée qu'elle accrocha à sa ceinture ainsi qu'un petit objet qui, vu de loin, n'évoquait rien de suspect malgré sa forme étrange. C'était-là dedans qu'elle avait rangé les premières doses du poison qu'elle réservait aux trois enfants.

Un coup de tonnerre résonna violemment !

Hystoria s'écarta de ses feuilles et se tourna vers une fenêtre.

Tout en regardant l'orage perforer le ciel de sa lumière et de sa musique particulière, Hystoria sentit sa bonne humeur faire place à un sentiment qu'elle ne connaissait que trop bien.

L'opération débutait dans un peu moins d'une semaine et elle espérait juste avoir assez de jugeote pour réagir efficacement en cas d'imprévu. Elle ne voulait pas décevoir son père et malgré son statut actuel, elle ne pouvait pas se permettre d'échouer. Elle devait encore faire ses preuves… encore et encore. À croire que rien ne suffisait pour enfin obtenir la reconnaissance des plus grands de cette organisation.

Mais Hystoria était confiante ! Elle avait vérifié tellement de fois son plan… Rien ne pouvait mal tourner… Hein ?

N'est-ce pas ?

O_o_O_o_O

– Sales traîtres ! Cria une voix masculine qui fit trembler les murs.

Face au chef des Chevaliers Célestes, droite comme un i, Hystoria n'esquissa pas le moindre geste, un peu effrayée par une telle manifestation de colère. Elle ne se sentait pas à l'aise dans cette pièce, avec cet homme qui pouvait déclencher une véritable éruption volcanique en une fraction de seconde. C'était justement ce qu'il s'apprêtait à faire !

Pourquoi fallait-il que ça se passe comme cela ? Pourquoi ?

C'était un scénario tellement inenvisageable et pourtant… Mais l'accusation de Reiyan envers les « traîtres » était en soi justifiée et à défaut de ressentir la même chose que lui, Hystoria en éprouvait de la honte.

Oui, elle avait honte. Honte de ce qu'il s'était passé. Le plan ne stipulait pas le massacre d'une centaine d'innocent par une bombe à l'ancienne ayant explosée – d'après le rapport-même des mercenaires concernés – en plein centre de la salle de bal. La liste des victimes était longue, pratiquement tous les invités avaient péri. Cela comptait, outre la noblesse hylienne, quelques délégations étrangères et il était certain qu'au moins une personne influente ait péri dans la tempête de poudre.

Elle n'avait jamais voulu ça ! C'était la pire chose qu'il pouvait se passer et s'était malgré tout arrivé ! Dire que des semaines avant, elle avait justifié devant ses supérieurs, des heures durant, de sa stratégie dénuée d'écarlate en insistant pour éviter également la moindre altercation, quelle qu'elle soit. Tout ça pour que le résultat soit au final à l'extrême opposé de ce qu'elle avait imaginé. C'était juste consternant… et horrible !

De plus, il était certain qu'une part de la responsabilité de ce fiasco allait retomber sur elle. C'était injuste, car rien n'y personne n'aurait pu prévoir qu'une troupe de mercenaire indépendante, engagée spécialement pour cette opération, allait mettre en place un stratagème aussi vil et inhumain. Pourtant elle savait qu'on n'allait pas tarder à parler dans son dos… C'était la solution de facilité. Puisque les responsables avaient disparu dans la nature, il ne restait plus que le cerveau de la mission, à savoir elle. Pourtant, personne n'ignorait tout ce qu'elle avait entrepris pour éviter, justement, un tel évènement. Mais la nature humaine était ce qu'elle était et les plus idiots (et idiotes) qui ne la portaient pas dans leur cœur allaient s'amuser comme jamais. C'était purement politique et elle allait en être la cible… Mais que pouvait-elle y faire ? Elle était presque seule contre tous…

Mais s'il n'y avait que ça…

Cela ne faisait que quelques jours que l'explosion s'était produite mais Hystoria ressentait toujours des hauts de cœurs violents rien que de penser à la scène sanglante et chaotique qui avait eu lieu là-bas. La nouvelle de l'explosion avait déclenché une vague d'indignation au sein du complexe – et elle s'attendait à pire concernant les pays limitrophes qui avaient participé au bal–. L'atrocité de cet acte était restée en travers de la gorge de bon nombre des Chevaliers Célestes et même si la plupart avaient déjà tué, ils répugnaient à l'idée qu'on puisse en venir à une telle extrémité pour capturer trois gamins… et encore aurait-il fallu que les trois enfants soient effectivement capturés !

Bon sang ! Tout ce carnage pour arracher de la pire des manières Aram et Aurore, respectivement prince héritier et première princesse d'Hyrule ! Laura en avait réchappé de justesse d'après d'autres rapport arrivés le matin même et les deux souverains n'avaient même pas été blessés d'après ces mêmes rapports. Tant mieux pour eux cela dit mais à présent que le mal était fait, si jamais une rumeur désignait l'organisation des Chevaliers Célestes comme responsable… C'était toute une stratégie à long terme qui s'effondrait…

Enfin ça, c'est ce qu'Hystoria savait dans les grandes lignes. Pour le reste, elle était parfaitement ignorante des projets de son père. Quel impact allait avoir l'absence de Laura dans les projets de Reiyan ? C'était bien la question qui interrogeait Hystoria sans relâche. Sans compter que, si par un hasard incroyable, Aram ainsi qu'Aurore retrouvaient Laura ou l'inverse… Le plan qu'elle avait mis du temps à concevoir possédait désormais une faille béante.

– Si je les retrouve, ils sauront de quelle manière je m'occupe des traîtres ! Continua Reiyan d'une voix grinçante en tapant du poing sur son bureau.

Le choc fit sursauter Hystoria qui eut une soudaine envie d'aller se réfugier sous sa couette par peur des représailles. Son père ne s'en prenait jamais physiquement à elle mais elle avait déjà essuyé de lui des propos blessants et à force, Hystoria s'était rendu compte que les mots avaient plus de portée que les blessures.

– Père…, tenta-elle sans conviction l'air apeurée.

– Qu'est-ce qu'il y a ?! Cria Reiyan dont le visage évoquait une bombe prête à exploser. Je ne suis pas d'humeur Hystoria ! Qu'attends-tu pour partir, ton rapport est terminé jeune fille ! Ajouta-il abruptement.

Son père n'avait aucune envie de la voir traîner davantage dans ses pattes. Ce n'était pas censé se passer comme ça. Elle avait tellement attendue que cette mission se termine avec succès, espérant recevoir des compliments pour la première fois de sa vie… Mais cet espoir s'était évaporé dès l'instant où elle avait perçu l'humeur destructrice de Reiyan.

Pourquoi la vie lui en voulait à ce point ? Pourquoi ?

– J'aurais au moins pensé…, essaya Hystoria dans une ultime tentative pour obtenir ce qu'elle recherchait à tout prix depuis trop longtemps. J'aurais au moins pensé que vous me féliciterez pour ce que j'ai réussi à accomplir malgré les désagréments… Je veux dire, ce n'est pas totalement un ech…

La température chuta brutalement.

– Te féliciter ?! Tonna Reiyan avec une voix qui fit pâlir Hystoria. Et puis quoi encore ! Cette mission est un échec et la seule chose pour laquelle je suis admiratif, c'est la manière que tu as employé pour sauver les miettes de l'opération en te rendant la première dans la maison de cette femme pour reprendre Aram et Aurore. Heureusement d'ailleurs qu'elle est de notre côté… Mais pour le reste gamine, reprit-il d'une voix acide, tu n'as fait que ton boulot et je n'ai aucune raison de te complimenter pour ça ! Maintenant fous moi le camp avant que je dirige ma colère sur toi !

C'était dur…

Même si elle s'y était préparé, Hystoria sentit comme des lames traversées son cœur pour le réduire en poussière.

– Mais…

– Dégage espèce d'empotée ! Hurla cette fois Reiyan.

Un silence inquiétant s'abattit dans la pièce et Hystoria mit quelques instants à réagir. Elle avait une folle envie de pleurer.

– Bien, excusez-moi…, lâcha-t-elle timidement en retenant ses larmes et en vouvoyant son père.

Comme d'habitude en fait…

Puis sur ces mots, elle se retourna et avança d'un pas précipité vers la sortie. Quelques instants après, la porte du bureau de Reiyan se referma derrière elle, la laissant seule dans le couloir sombre et froid.

Choquée par une telle indifférence, Hystoria ne pu se retenir de pleurer quelques larmes. La brutalité qu'avait affiché son père lui faisait autant mal que le fait de savoir qu'Aram et Aurore avaient assisté à l'enfer au sein même du château qui les avait vu naître. Qui plus est, elle n'avait pas obtenu ce qu'elle désirait le plus au monde. La vie était décidément pourvue d'un sens de l'humour cruel et toute cette peine qui la submergeait n'allait pas pouvoir être extériorisée car elle n'avait personne à qui parler. Elle allait devoir faire bonne figure, comme d'habitude et c'était d'autant plus vrai qu'elle ne devait, en aucun cas, montrer un quelconque signe de faiblesse devant les nouveaux arrivants.

Enfin si, il y avait bien un moyen d'évacuer tout ce qu'elle retenait au fond de son cœur depuis tant d'années…

Elle voulait s'occuper pleinement d'Aram et Aurore pour qu'ils se sentent bien ici. Elle devait les couvrir d'amour au point qu'ils en oublient définitivement leur royaume d'origine, pas parce que les plans de Reiyan le demandaient mais parce qu'elle avait à sa disposition une solution pour combler le manque qui l'assaillait depuis des milliers de jours. Pas de faux semblant, elle serait sincère dans ses émotions. Elle allait les traiter comme son frère et comme sa sœur, à défaut de les considérer comme un cousin et une cousine… Et même là, elle commençait à se demander si c'était quelque chose de vrai. À sa connaissance, et parce qu'elle avait fouillé clandestinement les archives des naissances un mauvais jour de tempête, elle n'avait trouvé aucun lien généalogique entre elle et les enfants de la famille royale d'Hyrule. Était-elle vraiment la cousine de ces enfants précis ? Rien n'était moins sûr.

Mais cela importait tellement peu désormais ! Tellement peu…

Cette petite pensée positive ne parvint pas, malgré tout, à faire disparaître la noirceur qui l'habitait. Cette même ombre qui, parfois, lui donnait envie de tout détruire. Cette voix glaciale et terrifiante qui l'incitait à faire jaillir son agressivité et à sortir les canines pour déchiqueter tout ce qui représentait une menace. Quelle folie !

Après un bon quart d'heure de marche, Hystoria arriva dans la petite maison qu'on avait aménagé pour elle et les enfants… Enfin, aménager était un bien grand mot car il n'y avait pas grand-chose d'autres qu'une table, quelques chaises et un peu de vaisselles dans la pièce principale. Mais s'il fallait aménager le lieu, elle pouvait se débrouiller pour trouver des meubles à bas prix et de quoi s'occuper dans la ville la plus proche. Si elle faisait des achats pour sa maison et non pour elle-même, personne n'allait rien trouver à redire.

C'était la première fois d'ailleurs qu'elle entrait dans la bâtisse et l'absence de vie à l'intérieur lui fit ressentir un sentiment étrange. Un sentiment qui se voulait réconfortant. Elle avait son chez elle et elle pourrait y faire ce qu'elle voulait s'en être inquiétée de qui que ce soit. Avec les nouveaux occupants en les personnes d'Aram et Aurore, elle était certaine de pouvoir créer une atmosphère apaisante dans cette maisonnette.

Une fois les quelques affaires qu'elle transportait déposés sur la table, Hystoria se dirigea à l'étage pour y découvrir les chambres. Elle entra dans la première pièce qui se présenta. Comme prévu, à part un lit et un coffre, il n'y avait rien. Ces pièces, au nombre de six – elle se demanda d'ailleurs pourquoi il y en avait six – étaient dépourvues d'âme. Elles étaient vides au sens premier du terme. Tout était à créer !

La température n'était pas désagréable en revanche. Visiblement, la maison isolait assez bien du froid mordant de l'hiver. Un bon point.

Hystoria sortit de la première chambre et fit quelques pas dans le couloir avant de s'arrêter d'un coup devant une porte ou un panneau était accroché. Son prénom était inscrit dessus. Intrigué, Hystoria attrapa la poignée et ouvrit la porte. On avait en plus choisi sa chambre ? Pour quoi faire ?

Mais ces interrogations cessèrent aussitôt lorsqu'elle découvrit ce qui était posé sur le lit. Ses yeux améthyste s'agrandirent de stupeur et la suite de ces mouvements vers les deux objets reposants sur son futur lit, fut hésitant. Alors à moins de trente centimètres de son lit, Hystoria n'osa pas s'approcher davantage. Elle ne pouvait pas croire ce qu'elle voyait, c'était impossible. C'était juste impensable après tout ce que Reiyan lui avait dit quelques dizaines de minutes avant.

Tremblante, Hystoria vit qu'un petit morceau de papier traînait juste à côté des deux objets étincelants malgré leur couleur atypique. Sur la feuille, il n'y avait marqué qu'une seule phrase :

« Tu as intérêt à en prendre soin ! »

Et lorsqu'elle vit la signature du message, Hystoria dut lutter pour empêcher son cœur de bondir dans sa cage thoracique. Elle ne pouvait y croire, c'était son père qui avait écrit ce message ! Elle reconnaissant son écriture en plus.

Mais pourquoi maintenant ?

C'était une récompense, elle en était certaine mais comme elle l'avait pensé plus tôt, les mots avaient plus de puissance que n'importe quoi et ce cadeau n'effaçait pas complètement l'amertume qui habitait Hystoria.

Mais cela ne dura pas bien longtemps finalement.

Elle regarda de nouveau les deux objets et ses yeux furent instantanément fascinés et envoûtés, comme si plus rien n'existait autour d'elle. Elle eut juste le temps de se sentir partir en arrière avant de plonger dans un océan… très particulier.

Délicatement, Hystoria attrapa les poignées de ses deux nouvelles épées. Les deux lames étaient noires comme la nuit et la garde ainsi que la poignée étaient de la même teinte. Ces deux épées étaient sublimes à leurs façons et leur éclat était mystérieusement attirant. Une vague de confiance et d'énergie traversa le système nerveux d'Hystoria et ses lèvres s'ouvrirent en un rictus de satisfaction digne d'un prédateur face à sa proie. Une sensation grisante et galvanisante et cela fut amplifié lorsqu'elle découvrit le poids ridiculement faible de ses armes.

Sans faire attention à ce qui l'entourait, Hystoria tournoya rapidement avec ses nouveaux jouets – qui n'en étaient pas – aiguisée, fendant l'air à la vitesse d'une flèche tiré par les meilleurs arcs hylien. C'était exagéré et absolument par représentatif de la réalité mais c'était la sensation qu'avait eu Hystoria à cet instant. Une sensation de puissance incroyable.

Sans s'en rendre compte, elle plongea dans un état de transe qui, aux yeux d'un observateur externe, aurait paru inquiétant et malsain. N'importe qui, qui se serait trouvé dans le périmètre aurait senti l'aura dangereuse qui émanait à présent d'Hystoria.

Hystoria ne se rendit même pas compte que quelque chose venait de se briser en elle. La seule chose qui occupait son esprit à présent était cette envie de tout contrôler et de montrer aux guerriers des Chevaliers Célestes qui elle était vraiment ! À bien y penser, elle sentit qu'elle pouvait faire encore plus que cela.

Bientôt Hystoria allait découvrir qu'il était possible de manipuler mentalement certaines personnes avec ces épées ! Des armes empreintes d'une magie qui remontait à des temps immémoriaux, où une déesse livrait un combat acharné pour protéger son royaume qui n'avait rien demandé pendant que l'autre avait décidé de trahir son statut pour assurer sa survie, condamnant par la même occasion sa propre sœur.

Mais à l'instant présent, il n'y avait qu'une petite fille aux cheveux blonds qui se tenait là immobile en admirant ses deux épées avec un sourire carnassier. Seule dans cette pièce qui était sa chambre attitrée, l'Hystoria naïve et pleureuse disparut de manière définitive. Une aura de vengeance planait autour de sa personne comme une sentence qui allait tomber un jour ou l'autre sur.

Hystoria ne mit qu'une demi-seconde à trouver le nom de son arme. Il ne voulait rien dire en tant que tel mais elle trouvait que Nayorna était un nom à la hauteur et comme pour approuver le choix de sa propriétaire, les deux épées se mirent à luire faiblement…

Mais suffisamment pour démontrer Hystoria que ces épées avaient trouvées leur maîtresse !

O_o_O_o_O

Cela me donne des frissons rien que d'y repenser.

Ce qu'il venait de se produire n'était que la suite logique de mon passé ténébreux.

J'étais une fille née sous de bons augures qui connut un changement de destin radical lors d'une nuit d'orage particulièrement violente. Cette nuit-là, la plus importante de mon existence, celle par laquelle tous les nuages qui me brouillaient la vue pouvaient se dissiper…effacée de ma mémoire grâce à un certain poison concocté spécialement par Reiyan lui-même.

Un acte horrible en tant que tel mais qui n'était rien en comparaison de ce qui allait suivre.

Se retrouver dans une dimension divine pour replonger dans sa mémoire enfouie avait un bon côté. On y réfléchissait plus paisiblement, on pouvait lier les évènements entre eux avec facilité. C'était sans doute parce que cet univers inhibait toutes pensées inutiles. Le divin était spectaculaire !

Je ne suis pas en mesure de tout savoir bien sûr, cela défierait des lois élémentaires dans nos mondes. Mais tout ce que j'ai dit jusqu'à présent est clair et précis dans ma tête ! Je ne peux pas me tromper…

Mais bref…

Voilà qui j'étais à cette époque, je ne pouvais pas me rendre compte que ce que je tenais entre mes mains était un cadeau empoisonné qui allait me changer à tout jamais ! Du haut de mes douze années de vie, je ne pouvais pas concevoir que j'étais moi-même un pion, et pas n'importe lequel, dans l'échiquier de son père. J'étais la Reine, le pion le plus dangereux et le plus puissant. Le pilier d'une partie gagnée.

C'était sans doute pour cette raison que j'étais mise à l'écart. Parce que j'étais trop précieuse pour être employé comme une soldate de bas étage.

O_o_O_o_O

Non loin de la maison, un groupe d'élite des Chevaliers Célestes marchaient tranquillement en se dirigeant vers la place centrale… Leur journée de travail était terminée mais le groupe avait décidé de s'arrêter boire un coup sur la place centrale du complexe des Chevaliers Célestes, un lieu de vie indispensable occupé à toutes heures de la journée et tout bons mercenaires qui se respectaient devaient y faire un tour plusieurs fois par semaine. Le chemin pour y accéder était très peu fréquenté et il servait essentiellement pour l'approvisionnement des vivres, des matériaux et des colis de la ville voisine.

C'était quelque part par là qu'une maison se trouvait. De ce qu'il se disait entre deux chopes de bières, elle allait bientôt être habitée par la gamine de Reiyan et les enfants royaux capturés. On avait même déjà prévu d'y inclure deux têtes en plus en les personnes de Kaze et Matael. D'après les rumeurs, ils seraient inaptes à s'intégrer dans les unités régulières de l'organisation… Mais leurs affectations ne surviendraient que dans un an ou deux.

Enfin bon, du moment que ces adolescents immatures ne les dérangeaient pas, eux, les élites reconnues dans les pays alentours, tout se passerai bien. Bien sûr, si le groupe d'indésirables se faisait entendre, il était certain que quelques leçons devront être inculquées pour rendre ces gamins un peu moins ignorants du respect qu'ils devaient porter à leurs supérieurs !

Cette pensée commune parcourut les esprits des dix membres d'élites qui marchaient d'un pas décidé vers leur récompense alcoolisée.

Soudain, un bruit attira leur attention. C'était une voix féminine à en juger par la tonalité du son mais c'était étrange… comme si c'était une voix qui provenait des enfers.

L'un des membres de l'unité, ancien garde d'un village d'Hyrule quand le Fléau était toujours présent, cru entendre la voix de Ganon lui-même… mais en version féminine. Cela le terrifia davantage que ses propres camarades.

Toutefois, le chef se comporta comme son devoir le lui indiquait… Prenant son courage à deux mains, il ordonna à son groupe d'aller vérifier par lui-même la teneur de ces bruits terrifiants. L'unité changea donc de direction et se dirigea vers la source du son en se frayant un chemin à travers la végétation. Chacun de ces hommes attrapa l'arme qu'il portait épée, lance ou hache, et se mit en position défensive. Arrivés en bordure de la petite forêt qui bordait la maisonnette, les mercenaires du groupe comprirent au bout de quelques secondes que la source du bruit venait directement de la maisonnette.

Le chef de groupe donna l'ordre de s'arrêter pour tenter d'identifier la source qui produisait ce son atroce, il n'était lui-même pas confiant mais il devait montrer l'exemple.

Il fut le premier à s'élancer vers les murs beiges…

À peine quelques minutes plus tard et un bon kilomètre plus loin – parce que le complexe possédait une superficie immense –, la place centrale du complexe des Chevaliers Célestes vit débarquer dix hommes paniqués agitant leurs bras de façon grotesque. La rumeur atteignit peu à peu les occupants de la place et bientôt, chacun pu savoir qu'un monstre avait élu domicile dans la petite maison récemment rénovée à l'est du complexe.

Mais les dix vaillants guerriers reconnus pour leur talent n'avaient en réalité pas entendu un monstre…

Ils avaient juste entendu Hystoria ricaner de façon démente !


Quel chapitre ! J'ai bien cru ne jamais en voir le bout quand je l'ai écris !

Je ne voulais pas me contenter de simplement faire une scène "informative" avec un protagoniste qui raconte tout avec un air de "C'est moi le méchant mouhahaha". C'est pour cela que ce chapitre se concentre sur Hystoria à la première et troisième personne. Toutes les longues parties en italique sont du point de vue d'Hystoria dans son monde bizarre (ce qui fait suite aux chapitres précédent).

Bien sûr, Aram, Aurore et compagnie apprendront tout cela à un moment donné mais ça ne sera pas écrit, puisque je viens de le faire ici. J'espère en tout cas que certaines de vos interrogations ont trouvé une réponse ! La plupart des questions posées avec l'arc 1 ont été résolu.

Si vous avez un avis à donner, je le lirai avec plaisir ^^.

À bientôt ;)