Il avait fait partie de l'équipe de Quidditch des vert et argent pendant des années. Il jouait alors au poste d'attrapeur, non pas parce qu'il adorait l'idée de voler après une minuscule balle dorée, mais surtout parce que Potter était attrapeur. Potter était le meilleur attrapeur que Gryffondor ait vu depuis longtemps, Potter était un joueur talentueux, Potter, Potter, Potter. Il avait eu envie de s'opposer à lui, par tous les moyens. D'exister dans son univers.

A l'époque, il pensait qu'intégrer l'équipe de Serpentard était une façon d'améliorer son image auprès de ses camarades, une façon de se faire remarquer. Une façon de défier Potter, encore et encore.

Aujourd'hui, il s'avouait que c'était surtout pour que le brun lui-même le voie. Pour attirer son attention. C'était une bonne excuse pour l'approcher plus près en toute discrétion – peut-on vraiment parler de discrétion, à vrai dire ? – et tout cela en endossant encore le rôle de l'antagoniste dans l'histoire. Cela lui avait semblé une idée en or. Une bonne manière d'affronter son ennemi sur un tout autre terrain, une autre façon de se mesure à lui, de montrer de nouveau au Balafré qu'il ne le laisserait jamais tranquille. Pour être honnête, il fallait dire que la robe de Quidditch couleur écarlate mettait en valeur sa silhouette, réhaussait son teint, que pendant qu'il volait sur son Eclair de Feu ses cheveux virevoltaient autour de son visage avec tant d'harmonie qu'il était impossible de le lâcher du regard. Lors des matchs, quoi de plus simple que de l'admirer en le suivant à la trace à la recherche du Vif d'or ?

Bien-sûr, il n'avait jamais été un attrapeur d'exception – forcément, s'il passait son temps les yeux rivés sur l'adversaire plutôt qu'à chercher la minuscule balle ailée... Pourtant, personne, à Serpentard, ne s'en était jamais plain puisque Lucius Malfoy leur fournissait généreusement l'équipement – neuf, dernier cri, aussi cher qu'un appartement dans le centre de Londres.

Lorsqu'il avait eu l'occasion de jouer en dehors de Poudlard, Draco préférait le poste de gardien. Il sourit en se remémorant Weasley, notre Roi… Se moquer du rouquin, l'humilier, avait été une de ses activités favorites. Evidemment, c'était cruel, méchant, abominable même, de s'en prendre de cette manière à quelqu'un… Mais qu'est-ce que ça l'avait fait rire. Tout cela appartenait au passé, et paraissait relever d'un autre monde, d'une autre galaxie, une autre dimension. Tout était loin. Des souvenirs. Que restait-il de cette insouciance qu'ils avaient tous et toutes ? Dire qu'il avait passé des soirées entières à concocter un chant spécialement prévu pour ridiculiser Weasley lors de son premier match… Qu'est-ce qu'il donnerait pour pouvoir revenir à ce temps où il n'était encore qu'un gosse se préoccupant des points et de la Coupe des Maisons.

Un match Gryffondor-Serpentard était prévu pour le lendemain, ce qui était exceptionnel, au vu de la guerre récente et des désastres qu'elle avait laissés sur son sillage. C'était le premier depuis mai dernier. Il n'y participerait pas cette fois-ci, mais il avait hâte d'y assister. Il avait beau souhaiter la victoire à sa maison, il mourait secrètement d'envie de voir Harry brandir le Vif d'or dans sa main. Car si le brun attrapait la balle, il faisait du même coup gagner 150 points à son équipe, et assurait donc – presque toujours – la victoire à sa maison. Si les lions remportaient le match grâce à lui, Potter sourirait forcément. Et Draco ne le voyait jamais sourire. Lorsqu'ils se croisaient – par hasard – le jeune homme avait l'air aussi vivant qu'un cadavre. Alors, si remporter la partie s'ensuivait d'un sourire de Potter, le blond était prêt à sortir les pancartes et l'écharpe rouge et or (évidemment, tout cela n'était qu'une façon de parler, un Serpentard ne brandirait jamais aucune pancarte de soutien à Gryffondor – il ne fallait pas rêver).

Draco se moquait intérieurement de lui-même. Oui, il avait effectivement réfléchi à tout ça. Oui, c'était effectivement pathétique. Oui, il était effectivement prêt à soutenir (implicitement) l'équipe ennemie si cela signifiait que Potter serait heureux, pendant une fraction de seconde. C'était totalement pathétique et ridicule, et digne d'un jeune pré-pubère en manque d'amour – ce qu'il était, pas pré-pubère mais en manque d'amour, bien entendu. Et il avait beau ne pas vraiment s'avouer à lui-même qu'il était aussi accro, il ne pouvait s'en empêcher. Le visage sombre et sans expression de l'Elu lui donnait envie de le serrer dans ses bras jusqu'à l'étouffer. Ce qu'il ne, de toute évidence, pouvait pas faire. Alors il pensait à tout ce qui pourrait le rendre heureux. Il y réfléchissait toute la journée – même durant la nuit.

De toute manière, il ne connaissait à présent plus personne dans l'équipe de Serpentard. Que des nouvelles têtes. Enfin, nouvelles pour lui, qui auparavant ne faisait attention à personne d'autre que lui, lui, et lui – et Potter, accessoirement. El, au contraire, était à fond. A cent mille volts. Elle avait créé un chapeau arborant un serpent vert vif, qui semblait plus vrai que jamais. L'animal s'animait – comme par magie – et se mettait à siffler, une langue fourchue entre les dents. Flippant, avait-il dit. Génial, avait-elle répondu. Luna l'avait aidée à le confectionner, étant donné qu'elle possédait un chapeau de la même sorte, sauf que le sien était affublé d'un lion rugissant.

Il allait voir le match, accompagné de ces deux filles-là. Elles avaient l'air totalement détraquées, à côté de cette foule de gens « normaux », elles détonnaient comme un éclat de soleil au beau milieu d'un ciel gris. Ses détraquées préférées.

Le samedi, en début d'après-midi, tout Poudlard se dirigeait vers le terrain de Quidditch. Les fans les plus inconditionnés avaient réservé leurs places depuis des heures dans les gradins. El et Luna n'arrêtaient pas de jouer avec leurs chapeaux personnels, entre sifflement et rugissement – la tête de Draco était à deux doigts d'exploser. Alya se tenait à leurs côtés, bien qu'elle passait dorénavant plus de temps avec ses autres amis, plutôt qu'avec El, qui, quant à elle, consacrait son temps à Draco et Luna. Il espérait qu'elle ne souffrait pas trop de l'éloignement de sa meilleure amie. Il s'imaginait bien que rien de tout cela ne devait être aisé pour elle, entre la mise en couple d'El avec Luna, la distance que Draco avait mise entre eux pour bien lui faire comprendre que rien d'autre qu'une relation platonique n'était possible entre eux. Elle n'avait pas l'air particulièrement triste à cet instant précis, mais il était possible de dissimuler son état intérieur au monde si on le voulait – Draco en savait quelque chose. Quoi qu'il en était, il se surprit à prier qu'elle n'ait plus de faible pour lui, car, indubitablement, elle ne serait jamais son genre. Et il avait une intime connaissance du sentiment de rejet que l'on peut ressentir face à quelqu'un pour qui l'on nourrit des sentiments et qui nous repousse – comme une impression de déjà-vu. Il n'avait jamais voulu la blesser. Elle n'était pour rien dans toute cette affaire.

L'ancien Draco Malfoy aurait vomi devant tant de gentillesse de sa part. Une partie de lui – Serpentard, sans doute – était de cet avis : depuis quand se souciait-il de blesser des gens ? Depuis que tu as ôté la vie à des innocents, susurra une petite voix.

Après avoir déambulé depuis le château, serrés comme des sardines au centre de la foule d'élèves, ils gravirent les escaliers d'une des tours de supporters qui se dressaient le long du périmètre du terrain de Quidditich. Puis, enfin assis, sur les gradins, entourés de jeunes gens portant une écharpe verte et argentée, ils se mirent à parler de leurs chances de gagner.

- On a de bons joueurs ! insistait encore une fois la rousse.

- Peut-être, concéda Luna, mais Gryffondor a Potter, et Potter à lui tout seul est meilleur que toute l'équipe de Serpentard.

Draco fut à deux doigts de crier « Ouais carrément ! » avec enthousiasme. Mais il se retint. Ce comportement aurait pu – aurait pu seulement – paraître étrange aux yeux des autres élèves de sa maison. Malfoy encourageant Potter ? Hum, pardon, vous avez dit ? Autant imaginer Hagrid en danseuse étoile. Ce serait plus crédible. D'ailleurs, le garde-chasse serait très élégant en tutu vaporeux et pointes.

Le blond se contentait donc d'un petit sourire en coin en les écoutant débattre. S'il voulait garder ses sentiments secret, il allait devoir apprendre à se contenir. A réprimer ses pulsions. A être un amoureux transi plus discret. Personne ne devait savoir, et déjà trop avait des doutes. La seule qui savait avec exactitude l'ampleur de la situation – du problème –, c'était El. Luna, quant à elle, savait, probablement inconsciemment, que quelque chose se tramait, cependant Luna étant Luna, ça ne comptait pas vraiment. Granger et Weasley, eux, se doutaient forcément qu'un truc leur échappait, entre le comportement de Harry et le sien, ce n'était pas compliqué. Il y avait également Alya, qui pouvait nourrir quelques doutes : après avoir eu l'impression de s'être faite larguée (sans qu'ils ne soient, en réalité, jamais sortis ensemble), elle avait pu remarquer ses attitudes pour le moins peu nettes à l'égard du brun en question. Et puis, pour finir, Potter. Qui devait être parfaitement paumé, au moins presqu'autant que Draco. Le Gryffondor avait dû se dire : « ce mec ne tourne pas rond, il est devenu dingue, il s'est pris un Cognard en pleine tronche ». Hypothétiquement, il avait pu comprendre que Draco éprouvait des sentiments pour lui – ce dernier l'avait quand même embrassé, c'était plutôt éloquent –, mais de là à penser que Draco l'aimait ? qu'il était amoureux de lui ? Peut-être pas. Au total, cela faisait six personnes, et c'était plus que beaucoup. C'était assez. Poudlard n'avait pas besoin de savoir.

Le match allait commencer dans quelques minutes. Les joueurs et joueuses étaient en train de finir de se préparer à l'intérieur. Mme Bibine avait sorti la malle contenant les différentes balles – Souafle et compagnie – et l'avait déposée au milieu du terrain. L'école entière – élèves et professeurs – était excitée comme pas possible. On se serait cru à la Coupe du Monde. Tous hurlaient, criaient à qui mieux mieux. « GRYFFONDOR ! » « SERPENTARD ! ». Draco, quant à lui, gardait le regard fixé en bas, attendant l'arrivée des joueurs et joueuses, le cœur battant la chamade au rythme des hurlements du public. Puis, enfin, ils débarquèrent, balais à la main, une moitié en robes vertes, l'autre en robes écarlates. Encore quelques secondes, et le coup de sifflet retentit. Tous prirent leur envol en se projetant dans les airs d'un coup de pied au sol.

Le blond ne prit pas tellement la peine de suivre le déroulement du jeu, étant donné que tout ce qui l'intéressait était une minuscule balle dorée et l'un de ceux qui tentaient de l'attraper. Le Souafle passait de main en main, sans rentrer dans un seul des anneaux qui démarquaient les buts. Les gardiens tournaient autour, de chaque côté du terrain. Les Cognards frôlaient les bras, les jambes, les balais, mais pour l'instant personne n'avait été frappé. Les Batteurs des deux équipes faisaient un bon boulot, tapant de leurs battes dans les ballons fous pour les envoyer sur le camp adverse.

Le temps défilait rapidement, la partie était déchaînée. Ses amies étaient folles ; à chaque fois que le ballon de cuir rouge s'approchait d'un des deux buts, elles se mettaient à hurler : « VIVE GRYFFONDOR ! », « LES LIONS TOUS DES LOOSERS ! », « ON VA VOUS ECLATER ». Après une demi-heure de jeu, le score était serré, 40 points à 50 pour Serpentard.

Lorsque soudain, quelque chose se mit à clocher. Quelque chose qui lui rappela des souvenirs de longue date. Le balai de Potter semblait être hors de contrôle, faisant de brusques mouvements, de haut en bas, vers la droite, la gauche. Au premier coup d'œil, cela aurait pu passer pour normal – il était courant que les matchs de Quidditich soient remplis d'imprévus et d'évènements étranges, de balais qui se métamorphosaient en girafe en beau milieu d'un vol, voire de joueurs qui disparaissaient sans jamais refaire surface. De plus, Potter avait déjà connu un problème semblable, plusieurs années auparavant, quand Quirrel en première année, puis Dobby – son ancien elfe de maison, en passant – en deuxième année avaient, chacun leur tour, tenté de le faire tomber de son balai au cours d'un match. Un sortilège était de nouveau en train d'essayer de le faire chuter, alors qu'il était à une trentaine de mètres au-dessus du sol. Pendant quelques instants encore, personne ne parut remarquer ce qui se passait ; puis les gens commencèrent à se lever de leur banc, les cris des supporters s'amenuisèrent. Draco sentit que l'atmosphère de la foule changeait du tout au tout ; une vague de peur palpable s'abattait sur les gradins, comme si on avait versé un immense seau d'eau gelé sur leurs têtes pour les sortir d'un rêve éveillé.

Son cœur se crispa.

Potter avait cet aura de sauveur du monde, et le voir en danger était presque ressenti comme une menace personnelle pour tous et toutes. Et, pour Draco, c'était comme avoir de la glace dans les veines. Il fut pris de vertige pendant une seconde. Terreur foudroyante.

Draco avait, sans s'en rendre compte, arrêté de respirer. Que faire ? Il fallait agir. Il n'allait pas rester les bras croisés. Ce n'était pas dans ses capacités. Non. El avait porté les mains à sa bouche, en signe d'effroi, les yeux écarquillés. Même les Serpentards, connus pour ne pas porter le Sauveur plus que ça dans leur cœur, avaient cessé d'encourager les joueurs et montraient l'attrapeur du doigt.

Le silence envahit bientôt l'espace. Draco suffoquait. Pourquoi personne ne faisait rien ? Pourquoi est-ce qu'ils restaient là, immobiles ? A regarder Potter se débattre sur son balai. A deux doigts de plonger dans le vide. Ça n'allait pas, ça n'allait pas du tout. Que faisaient donc les professeurs ? Le blond tournait sa tête dans tous les sens, s'évertuant à chercher du regard la loge des enseignants, mais tout ce qu'il voyait était flou. Il ne savait plus s'il le grondement était sous son crâne, ou s'il était en train de hurler. Peur, peur, peur. La peur s'insinuait dans ses veines. Comme il était effrayant, terrifiant, que d'imaginer un péril peser sur la vie de ce garçon de dix-neuf ans qui avait survécu au sortilège de Mort du plus puissant mage noir, qui avait survécu à la guerre qui déchirait les sorciers, ce garçon qui avait survécu, mais qui était tout aussi mortel que n'importe qui d'autre, et qui pouvait mourir en s'écrasant sur l'herbe jaunie et encore givrée, qui pouvait mourir aplati par terre, qui pouvait finir comme une crêpe de chair et d'os. Il avait envie de dégueuler. Cette pensée lui donnait la nausée.

Le cœur battant la chamade, il se retourna lentement vers Eleanor. Elle était figée. Comme si on lui avait lancé un maléfice de paralysie. En étendant son regard au-delà de la jeune fille, il se rendit compte qu'ils étaient tous dans le même état. Pétrifiés. Des statues. En une fraction de secondes, l'entièreté de Poudlard, réunie dans ces gradins, avait été changé en statues vivantes. Le silence était complet tout autour de lui, l'entourait comme une chape de plomb, lui broyait les poumons comme si l'air avait été remplacé par du ciment.

Seul.

Cessant de réfléchir, cédant à la panique, le blond dévala les marches qui menaient au terrain. Arrivé en bas, le souffle court, il sortit sa baguette de la poche de son manteau, et la pointa immédiatement vers le brun. Celui-ci se débattait toujours, tentant de reprendre le contrôle du balai ensorcelé, qui le secouait dans tous les sens avec force. Il voyait son visage tendu face à l'effort. Ses yeux parcouraient les gradins, à la recherche d'aide. Il avait l'air désespéré. Les autres joueurs s'étaient stupéfixés dans les airs, heureusement sans tomber comme des pierres. Il n'y avait que lui, lui et Potter qui semblaient capable de bouger.

Draco se mit à lancer tous les sorts qu'il connaissait pour arrêter le balai. Et, comme par hasard, rien ne fonctionnait. Comme par hasard, il était le seul à pouvoir aider le brun et aucun des sortilèges ne marchait. Comme par hasard, c'était lui qui allait assister à la chute du garçon qu'il aimait. Il poussa un cri d'impuissance, à s'en arracher les cheveux de fureur.

Il ressentait une sorte de terreur innommable, qui l'habitait des pieds à la tête. Potter se retenait à présent de ses seules mains au manche du balai, le reste de son corps basculant dans le vide. Le vide qu'il traverserait s'il lâchait. Le vide.

Draco fit volte-face et chercha dans la foule quelqu'un qui n'était pas figé. Quelqu'un. N'importe qui. Il ne pouvait être le seul, ce n'était pas pensable. Il lui fallait de l'aide. Absolument. Mais tout était affreusement silencieux. Il parcourut tous les gradins du regard. Rien. Rien, rien, rien, pas un signe de vie. On aurait dit qu'il avait devant lui des centaines de victimes du regard du Basilic, comme en deuxième année lorsque quelques personnes avaient croisé ses yeux par l'intermédiaire d'un miroir, de l'objectif d'un appareil photo, ou encore d'un fantôme. Sauf qu'aucun serpent monstrueux n'était intervenu ici.

Draco n'arrivait plus à respirer, il était sur le point de s'écrouler. Sa tête tournait, tournait, tournait ; il n'y voyait plus clair, sa vision était trouble, tout s'emmêlait, ses pensées s'enlisaient comme dans du sable mouvant.

C'était du grand n'importe quoi. Aujourd'hui, cet après-midi de février où devait avoir lieu un match de Quidditch, attendu par des centaines de jeunes depuis des semaines. Cette situation n'aurait pas dû exister. Ce n'était pas censé se passer comme ça. Ce n'était pas possible. Cet après-midi devait être rempli de supporters braillant de joie, de ferveur autour de l'équipe gagnante, d'enthousiasme, même pour la maison perdante, car ce match signifiait le retour à la normale, un retour aux choses qui font du bien et ne cachent pas derrière une bande de Mangemorts et Détraqueurs prêts à vous bouffer l'âme. Cet après-midi devait être rempli de sourires.

Ce qui était en train d'arriver n'était pas réel. Ça ne pouvait pas être réel. Il rêvait – cauchemar. Mais dans ses cauchemars, Draco brûlait, il voyait le feu lui parcourir la peau, les bras, le torse, emplir ses yeux de flammes. Tandis qu'actuellement, le froid s'installait en lui, le froid, le silence et l'effroi.

Il prit une grande bouffée d'air, et sa vision s'éclaircit peu à peu, comme si l'on chassait la brume qui lui brouillait la vue. Il se sentait épuisé par tous les sortilèges qu'il avait envoyés, en vain. Il se concentra de nouveau, la baguette pointée vers le ciel, voir Potter qui gigotait dans les airs, les jambes battant dans le vide.

- Finite Incantatem ! s'écria-t-il pour la dixième fois, sans succès.

- Tes sorts ne fonctionneront pas.

Draco fit volte-face. Il n'était plus seul. Une silhouette dont il ne pouvait distinguer les détails, sinon dire qu'elle semblait être faite d'ombres, s'approchait, traversait le terrain, à pas lents. Ce qui était pour le moins étrange était cette voix, à la fois grave et douce, qu'il n'avait pas entendue grâce à ses oreilles, mais qui avait comme résonnée à l'intérieur de son crâne. Or l'individu se trouvait à plusieurs dizaines de mètres du blond, qui ne pouvait toujours pas voir à quoi il ou elle ressemblait.

- Qui êtes-vous ? questionna-t-il, en criant presque.

Sa voix perça le silence, comme une lame fendant la chair.

Draco était tiraillé entre d'un côté continuer d'essayer d'empêcher Potter de tomber malgré son incapacité évidente à trouver un sortilège efficace, et de l'autre se tourner vers cet… être. Maintenant que l'individu était plus proche, le Serpentard voyait des volutes de fumée tout autour, comme pour l'empêcher de le discerner précisément.

- Qui êtes-vous ? répéta-t-il, bien que l'autre n'ait pas pu ne pas l'entendre la première fois.

La fumée sembla alors devenir liquide, et couler le long du corps de l'individu, couler comme de l'eau noire et visqueuse sur sa peau. D'apparence semblable à un être humain, celui-ci dégageait pourtant quelque chose qui ne l'était pas du tout. Draco avait l'impression de contempler l'incarnation d'un amas d'ombres. L'individu paraissait aspirer toute la lumière ambiante, n'être qu'un trou d'obscurité en forme de corps humanoïde. Par le barbe de Merlin, qu'était-ce cette chose ?

La voix, d'une tonalité qui ne pouvait réellement être décrite par des mots car elle était comme le bruit du vent qui pousse les nuages, reprit, retentissant dans sa tête.

- Cela importe peu, Draco Malfoy.

- Que voulez-vous à Harry ? s'écria-t-il, entrant soudainement dans une colère noire.

Draco se mit à courir vers la silhouette, lançant des sortilèges au hasard. Quand il arriva l'endroit où il pensait que l'individu fait d'ombres se trouvait, il se rendit compte que ce dernier avait changé de place, et se situait quelques mètres plus loin. Il essaya encore de se rapprocher, mais en vain, c'était comme tenter d'attraper… une ombre. Il sentait la rage bouillonner en lui, poison qui souillait ses veines, montait en lui comme de la lave. Quel horrible sentiment que celui de se sentir impuissant et totalement dépassé par la situation.

- Ne te fatigue pas, il n'est pas si aisé de m'atteindre.

Draco jeta un coup d'œil au public dans les tours de supporters. Comment se faisait-il qu'il soit le seul réveillé, le seul qui ne soit pas figé ? Un enchantement de cette taille devait demander une puissance immense…

- Ceci n'est qu'un essai. J'ai été appelé par ceux qui veulent vengeance.

Vengeance ? Draco aurait voulu répondre mais ses mots restèrent coincés dans sa gorge.

- Les derniers fidèles sont prêts à tout sacrifier. Prends-garde.

Sitôt le dernier mot prononcé, la silhouette disparut. Comme par enchantement. Comme si elle n'avait jamais été là. Comme si l'entièreté de la scène n'avait été qu'une hallucination. Un mirage. Etait-ce seulement arrivé pour de vrai ? Un mal-être profond s'insinua en lui. Mais que venait-il de se passer ?

Son cerveau n'eut pas le temps d'intégrer quoi que ce soit : à peine deux secondes plus tard le monde reprit vie autour de lui. Si rapidement que Draco sursauta en entendant le bruit parvenir des tribunes. Son regard allait de gradins en gradins, voyant la foule se mouvoir telle la surface de l'océan ; un grondement en provenait, comme l'annonce d'un orage prochain.

Se rappelant peu à peu que toute cette tourmente avait pour source l'Eclair de Feu de Potter qui partait dans tous les sens, il fit demi-tour sur lui-même. Retint son souffle. Le brun était tombé. Son corps se trouvait étendu au sol, sur l'herbe gelée.

Tout cela était donc un cauchemar. Car rien de ce qui arrivait ne pouvait être vrai. Rien de tout cela n'était possible.

Une violente envie de mourir le prit à la gorge. Main de fer qui se resserrait autour de sa peau.

Déjà, des gens – il n'arrivait pas à voir qui exactement – accourraient vers le Gryffondor, appelant son nom d'un ton paniqué. Mrs Pomfresh avait sorti sa baguette, et se ruait, aussi vite qu'elle le pouvait, en direction du blessé.

Draco n'avait plus l'impression d'être là. Il venait de perdre pieds avec la réalité – cela ne pouvait pas être réel. Ses genoux lâchèrent, et il se retrouva par terre sans comprendre pourquoi. Son champ de vision se rétrécissait, ses yeux ne voyaient plus rien.

Tout cela était allé beaucoup trop vite. Un horrible frisson le parcourut lorsqu'il comprit que ce qui s'approchait de lui n'était autre que Minerva McGonagall ; ses iris emplis d'éclairs de fureur furent ce qu'il vit en dernier avant de s'évanouir.