Bonjour bonjour !
Il s'est passé, encore une fois, beaucoup de temps entre deux reprises, mais face à un temps soudainement libre et, disons, durable, j'ai enfin fini les corrections de ce chapitre 2 du Monde 3, ainsi que l'écriture de toute la saison 3. Enfiiin.
J'ai également repris les corrections de tout Mondes Alternés ! Toute la seconde version est en cours de publication sur AO3, et quand ce sera fini je verrai si je remplace les précédents chapitres par les nouvelles versions... A voir quand on y sera !
D'ici là, je vous souhaite une bonne lecture, et surtout prenez soin de vous !
Disclaimer: Jérémie et son équipe, ainsi que X.A.N.A, Lyoko et Kadic ne m'appartiennent évidemment pas, tout le mérite revient à leurs créateurs. Seuls les Mondes Alternés viennent de ma tête ~
La jeune femme se retourna et, d'un fin sourire, hocha la tête. Ils avaient réussi. Le vieillard la fixa, sursauta légèrement, puis se mit à rire. D'un rire franc, libéré, exubérant. Il applaudit d'un même mouvement en se penchant en arrière, tandis que Valdim brandit son poing en l'air en signe de victoire. La jeune femme quant à elle se retourna vers la silhouette devant elle qui commençait à s'agiter. Alors que la poussière se dissipait, elle repéra quelque chose de brillant près de son visage. Des lunettes. Elle les ramassa et les posa sur les yeux de leur propriétaire, repoussant au passage une mèche blonde.
Un fracas soudain secoua Ulrich. Sentant un vide atroce au-dessus de lui, il n'osa ouvrir les yeux, la poitrine compressée par une angoisse sourde. Pris d'un frisson, son dos sursauta et retomba sur une surface douce et confortable. Douce… ? Confortable.. ? La dernière chose que ses sens avaient enregistré pour cette zone était, pourtant, la rigidité et la froideur de l'acier… Soudain alerte, il réalisa que sa tête était surélevée par quelque chose d'aussi accueillant à ce qui soutenait son corps. Pour un peu… se croirait-il à l'internat de Kadic. Mais il manquait quelque chose, un lien entre son dernier souvenir, sa dernière sensation et ce que lui renvoyait l'instant présent. Les trois éléments étaient décousus, confus. Peu à peu, Solar Building lui revenait, la bataille dans la tour, les adieux à Elizabeth , le scanner… Puis le noir, le vide et cette voix, posée contre son oreille, murmurant des mots dénués de sens qui l'effrayaient. Il s'était senti seul, malade, incapable de riposter, redevenu un enfant et perdu dans des évocations de souvenirs qu'il s'était pourtant acharné à repousser… Mais pourquoi, pourquoi brutalement le traitait-on avec autant d'égards ? L'avait-on déplacé ? Sauvé ? Ses amis peut-être ? Jérémie, Aelita, Odd, Yumi… Ils avaient donc pu se sauver et le retrouver ?
Un nouveau bruit sourd lui parvint de loin, plus aigu cette fois, un mélange perceptible d'hésitation et de précision. Lui répondit un crachat de venin, des mots venimeux mais contenus, voilé à demi par d'autres voix fermes. Du monde… Il n'était pas seul… Il devait aller vers eux, il devait trouver une issue, comprendre… Il devait y avoir une raison… Il se leva douloureusement, les yeux entrouverts par la crainte et la confusion.
Odd étira ses jambes, la brume autour de son esprit se dissipant avec douceur. Une sensation de chaleur l'enveloppa en échange, et il s'y lova, heureux comme un dimanche matin. Un coussin moelleux intercepta sa joue alors qu'il se retourna en grognant, un sourire béat aux lèvres. Il lui fallut un temps avant de se rendre compte des courbatures dans ses membres, de la sensation de décalage horaire qu'il le maintenait assommé et du vertige persistant alors qu'il était à l'abri dans son lit… Quelque chose clochait. Mais il se sentait tellement empâté…
Attendez une minute… Il pouvait sentir quelque chose à nouveau ? Quoi ?
Le coup de grâce de sa léthargie fut donné quand la porte de sa chambre claqua rudement le mur, accompagné d'un juron bien senti. Mais il ne s'agissait pas d'Ulrich, qui pourtant avait l'habitude des entrées fracassantes après un appel de son père ou une discussion avec Sissi… La voix était féminine, aux accents durs et aux « r » roulés. Surpris, il ouvrit les yeux… Et se retrouva coi, pris de court.
Devant lui, une inconnue d'une vingtaine d'année, aux cheveux fous et flamboyant comme une terre désertique, emmêlés dans un bandana aux couleurs du ciel nocturne, la peau légèrement dorée et parsemée de taches de rousseur, les yeux d'un bleu d'océan perçant, le regard fatigué mais puissant, et une tenue couleur poussière et asphalte, le dévisagea, tout aussi prise de court que lui. Elle fronça les sourcils un instant, puis elle soupira en fermant la porte plus convenablement. Odd resta figé et la fixa. Même avec tous les efforts de mémoire du monde, il n'arrivait à se rappeler d'elle… La connaissait-il ? Et que faisait-elle dans sa…
Une minute. Ce n'était pas sa chambre !
Il se retourna, pivotant sur lui-même sans quitter le lit. La pièce était encadrée de murs de fer rouillé qu'on avait tenté de masquer maladroitement avec des tentures rouges bordeaux. Un autre lit, au squelette en fer tordu comme pour imiter un style ancien et couvert de draps décolorés légèrement défaits, était accolé au mur opposé au jeune homme. Des unités centrales, futuristes par design pour Odd mais à l'air abîmées par le temps, jonchaient le sol de-ci de-là, vrombissant et diffusant leur chaleur dans la chambre. Il n'y avait en revanche aucune fenêtre, la seule lumière provenant d'une parade d'ampoules à l'aura glacée pendant paresseusement du plafond. Que… Où était-il ? Et où étaient ses amis, et où étaient les Versaliennes…
Les quoi ? La tête d'Odd se heurta à une tapageuse migraine. L'effort de mémoire lui coûtait plus d'énergie que pendant ses contrôles de science ! Il avait l'impression de tourner au ralenti, de voir un monde qui lui semblait familier devenir soudain inconnu, et quand il pensait tenir un souvenir, un doute venait le lui arracher… Il se laissa retomber lourdement sur le coussin, sa tête entraînée par une gravité pesante. A chaque clignement d'oeil, un flash lui parvenait, rappelant à lui l'immense tour de Solar Building et les paysages fantastiques de Verso… Et des visages, des noms, des paroles… Tout son passé plus ou moins récent lui roulait dessus…
Le lit s'affaissa près de lui, dans un autre soupir. Odd dirigea laborieusement son regard vers la jeune femme, qui scrutait attentivement le jeune homme d'un air vaguement compatissant malgré un voile de neutralité. Il voulut parler, mais sa gorge sèche craquela au premier son. Il toussa douloureusement en se repliant sur le côté. Un cliquetis se fit entendre, puis le matelas s'affaissa plus près de lui. La jeune femme tendait une flasque vers lui.
— Tiens, bois, ça va te réveiller, ordonna-t-elle.
Odd ne se sentit pas d'argumenter, et sans y réfléchir saisit la flasque et but. Une délicieuse sensation de chaleur chocolatée passa dans sa gorge, se répandant dans les canaux de son nez et de ses oreilles. Il respira, l'inflammation s'atténuant. Il nageait encore en plein brouillard, aussi ne força-t-il pas et se contenta-t-il de tendre en retour la flasque et d'articuler, un son après l'autre :
— Où je suis ?
— Chez le Professeur, dans la région d'Auralvald. Et tu viens de loin.
— Je me sens complètement dans les choux…
— C'est normal, la machine du Professeur fait toujours ça, la première fois. Il faut un petit temps d'adaptation, mais tu devrais t'en remettre dans quelques instants. N'insiste pas trop en attendant, tes esprits vont revenir d'eux-même.
Il suivit le conseil et se redressa doucement, en grinçant des dents. Plus le temps passait, plus il avait des questions, mais n'avait pas la moindre idée d'où commencer… Bon sang, Odd le Magnifique perdait sa contenance face à une fille ! Et ce n'était pas comme s'il n'avait jamais emprunté de scanner pour savoir ce que ça faisait… Ca avait été aussi dur, sur Solar Building ? Le souvenir était déjà flou… Il parvenait à reconstituer l'attaque, son alter et Elizabeth, la rageuse et courageuse Elizabeth… Et ce Belpois, froid, implacable, tout ce qu'aurait été Jérémie s'il n'avait pas été… Eh bien, s'il n'avait pas été Jérémie. Doucement, Odd délia la pelote de fil, et revint sur Verso. Aelita et cette jeune reine, Eli… Le coeur et XANA, Asali… Le coeur…
— Verso ! Je ne me souviens pas de la fin de la mission, je ne sais plus ce qui…
La jeune femme désigna de la main la flasque d'un air entendu. Il crut apercevoir un froncement de sourcils contrarié, mais n'en était pas certain. Elle se cala contre le mur et annonça de but en blanc, d'une voix maîtrisée :
— Le Professeur n'a jamais pu retrouver Verso. Il y a consacré du temps et des recherches, mais à l'heure actuelle, ce monde est considéré comme disparu.
Une enclume s'abattit sur le crâne d'Odd. Aussitôt, il se souvint, la mission de Yumi, Asali, les Thalaam, et la sensation que tout s'effondrait, qu'il se déchirait, qu'il allait mourir… Ses amis ! Ils étaient au dehors quand la panique a commencé !
L'instant d'après, tout devint flou, et il n'était plus très sûr de comment réagir correctement, mais jamais il ne s'en était aussi peu intéressé.
— Les autres… Les autres, ils sont là, hein ?
Quelque chose de fugace passa dans les yeux de la jeune femme, quelque chose qu'Odd ne put interpréter. Un étau commença à enserrer sa poitrine. La panique se glissa le long de son dos et commença à lui tordre la nuque, quand il eut sa réponse :
— Jérémie, si le blond en bleu s'appelle bien ainsi, s'est réveillé il y a dix, ou vingt minutes. La fille en rose a suivi peu après. Ils sont chamboulés mais vont bien. Ton ami en vert s'est réveillé un peu plus sonné que les autres, mais il s'en remettait bien la dernière fois que j'ai vérifié. Ils doivent être tous dans une des chambres, à t'attendre.
— Mais… et Yumi ? Hoqueta-t-il, sa propre voix bourdonnant dans ses oreilles.
Soudain, un cri perça la porte de la chambre. Suivi d'un « Bong ! » sourd et d'un autre cri, plus terrifié. La jeune femme bondit hors du lit et se précipita dans la pièce d'à côté. Odd, perdu et craignant de comprendre, la suivit en ignorant ses jambes ankylosées. Il prit appui sur le mur, lançant son regard dans une espèce de grand salon de style XIXe, si ce n'était ces écrans d'ordinateur et ses plaques parcourues de circuits, empilées les unes sur les autres, ainsi que ces pièces de robot suspendues au mur par des crochets. Les murs en métal d'un gris hurlant étaient griffonnés et taggés de plans de ville et de machines, de notes éparses et occasionnellement de têtes de mort stylisées, le tout dans un improbable fouillis de couleurs passées, tout juste lisible. Les yeux d'Odd furent si sollicité qu'il resta un instant figé dans le salon vide. Mais il sursauta à nouveau alors que la voix de la jeune femme s'ajouta à la cacophonie, depuis un couloir au fond de la pièce.
Ulrich, bien réveillé, raide de rage et vociférant comme jamais Odd ne l'avait entendu faire, plaquait un Jérémie visiblement secoué contre un mur, ses poings serrés autour de son col. Les lunettes du génie étaient tombées à ses pieds sous le choc, et il gardait la bouche ouverte, comme incapable de produire le moindre son. A côté d'eux, Aelita jetait son regard de l'un à l'autre, balbutiant quelque chose à Ulrich sans grand succès. Elle fut gentiment poussée en arrière par un jeune homme aux cheveux verts, légèrement plus jeune que l'inconnue. De son autre main, il saisit le poignet d'Ulrich et essaya de lui faire lâcher prise, ne parvenant cependant qu'à le retenir. Odd eut soudain la nausée en s'avançant vers ses amis. Quelque chose clochait… Il avait l'impression de ne pas les reconnaître, comme s'il avait devant lui une miroir déformant de ses amis, comme si sa propre logique censurait leur image… Il savait que c'était eux, mais n'arrivait pas à les retrouver dans leurs mouvements, leurs voix…
— Qu'est-ce que tu as fait, hein ? QUOI ? Hurla Ulrich en fracassant le dos de Jérémie contre le mur, la colère gagnant des niveaux à chaque respiration.
La jeune femme se précipita sur lui et, avec l'aide du garçon aux cheveux verts, lui fit lâcher prise. Rapidement, elle se mit entre les deux garçons tandis que son camarade posa une main ferme sur l'épaule de Jérémie. Elle repoussa fermement Ulrich et tendit un bras vers lui pour le garder éloigné. Odd, sans trop réfléchir, la rejoignit et se tint en face d'elle, quoique trop tremblant pour être réellement impressionnant. Il ne sut pourquoi, mais il n'osait pas regarder Jérémie, pas plus qu'il ne se sentait capable de soutenir le regard d'Ulrich.
— Poussez-vous de là, siffla ce dernier en lançant un regard sans patience à la jeune femme. Elle ne broncha pas et resta campée sur sa position.
— Odd, pousse-toi bon sang ! Répéta-t-il en plantant ses pupilles dans celles de son ami, quoique chancelant encore sous l'effet de l'épuisement. Odd recula, incertain. Qu'Ulrich soit fatigué ne ferait aucune différence ; ils l'étaient tous les deux, et il connaissait assez le samouraï pour voir qu'il était aussi troublé qu'enragé.
— Mais enfin, qu'est-ce qui se passe ? Lança-t-il, ignorant le tambourinement de ses tempes qui s'acharnait à aller crescendo.
— Il va te le dire, tiens ! Il va te le dire, je te le garantis ! Grinça Ulrich entre ses dents.
Odd n'était pas si sûr de vouloir l'entendre, pourtant Jérémie murmura quelque chose, derrière lui, épuisé.
— On n'avait pas d'autres solutions, tu ne comprends pas…
— Ne t'avise SURTOUT PAS !
Ulrich amorça un mouvement vers Jérémie, mais aussitôt, le garçon aux cheveux verts poussa le génie derrière lui. La jeune femme empoigna brutalement le Lyoko-Guerrier par le T-shirt et le maintint en place sans le quitter des yeux. Quelques secondes restèrent suspendues tandis qu'Odd alterna son regard entre un Jérémie tétanisé et un Ulrich fulminant mais faiblissant, dévisageant en retour la jeune femme, qui ne bronchait pas et maintenait sa prise sur lui.
— Vous êtes chez un vieil homme, vous seriez aimables de ne rien casser et de ne pas crier, trancha-t-elle, réveillant au passage Ulrich qui se redressa.
— Qui tu crois être pour me dire ça ?
— Je sais que vous avez perdu quelqu'un, et je sais que ça fait mal, mais ça ne donne aucunement le droit d'agir de la sorte, répondit calmement la jeune femme.
Machinalement, Odd s'avança et ramassa les lunettes de Jérémie. Il les lui tendit gauchement.
— Perdu… Qu'est-ce qu'on a… Où est Yumi ?
— Il n'y avait pas le temps, et plus les moyens, et tout aurait prit beaucoup trop de temps… Articula Jérémie.
Le garçon au cheveux verts lui frotta doucement l'épaule d'un air compatissant. Jérémie ne répondit pas, se passant une main sur le visage. Il avait l'air centenaire. Odd resta à le regarder, ébahi. C'était un mauvais drame, un de ces films sirupeux où on vous dit pour la trentième fois que le monde s'effondre autour de vous, que vous croyez à une blague ou que vous allez vous écrier qu'il doit y avoir une solution… Il se vit, dans sa tête, vivre toutes ses étapes, les anticiper avec angoisse, avoir tout juste le temps de les ressentir mais pas de les extérioriser. Il se souvint de la Terre, des éclats de rire, des courses contre le temps, du self, des pauses dans la cour et des fêtes… Tout à coup, ces souvenirs devenaient envahissant, malvenus, détestés. Quelque chose était en trop, dans chacun d'eux, et il ne savait pas quoi, et il ne voulait pas que ça se passe comme ça, et…
L'instant d'après, il s'entendit demander la direction vers les toilettes. Le garçon aux cheveux verts l'y guida avec une rapidité compréhensive. Odd ne prit même pas la peine de l'inspecter et tomba à genoux devant la cuvette, les bras en appui contre la surface en ferraille glacée, le souffle erratique et l'estomac instable. Il hoqueta une fois, puis deux, puis il cessa de compter, mais il n'y avait rien à vider et il se contenta de cracher, le ventre douloureux sous l'effort inutile. Son esprit n'était même pas soulagé, engourdi et incapable d'anticiper plus loin qu'une demi-seconde. Pourtant ce n'était pas sans précédent, déjà la première fois c'était Yumi, ça faisait un an de routine, ils n'étaient pas encore tout à fait conscients de ce qu'ils tenaient au creux de leur petit secret, mais il se souvint que ce fut le pire des retours à la réalité. Ce n'était ni un jeu vidéo, ni un exercice scolaire, ils n'était encadrés par rien ni personne et tous les torts seraient les leurs… Sa mémoire bouclait confusément entre les paroles de Jérémie et celles de la jeune femme. Yumi était perdue sur Verso, du moins c'est qu'Odd avait cru comprendre. Mais Verso était perdue. Donc Yumi… Il continua à creuser, cherchant dans les conversations récentes le début d'un signe rassurant, quelque chose qui lui aurait paru obscur mais qui prendrait son sens maintenant, quelque chose d'utile, une faille dans le système… C'était comme ça, la première fois, ils avaient sauvé une vie comme ça, il n'y avait pas de raison... Puis il se souvint. Le génie, c'était Jérémie, pas lui. Lui, depuis le début, il faisait confiance à tout et tous, se contentant de songer qu'ils allaient s'en sortir tant qu'il y avait au moins une tête pensante, et que cette tête pensante n'était pas lui… Alors comment pouvait-il croire que du peu qu'il savait émergerait une solution… Son front heurta douloureusement le fer froid. Il n'avait aucune idée de ce qui était arrivé, ni de ce qui allait arriver. Tout ce qu'il pouvait supposer, c'était qu'ils s'étaient plantés, et en beauté. En retour, il n'y avait qu'à espérer que Jérémie trouve un plan pour la ramener… La mission n'était même plus dans son ordre du jour. Elle allait attendre.
Laborieusement, il se redressa, et se heurta à quelque chose de fin. Au-dessus des toilettes était suspendu un miroir au cadre accidenté ; visiblement, il était de coutume de s'y cogner. Entre deux tournoiements, il vit les cheveux blonds et les yeux violets, mais là aussi, rien de précis ne se fixa. Il saisit le miroir et le stabilisa. Pas de doute, il était bien Odd Della Robbia, mais tout dans ses traits étaient plus ferme et fatigué à la fois. Dans ses souvenirs, il n'était ni l'un ni l'autre. Mais surtout, il ne retrouvait plus les traits d'enfant qui remontaient ses pommettes quand il venait de blaguer. Même la pointe laquée de ses cheveux avaient perdu de leur superbe, les mèches teintes mêlées au doré naturel et retombant mollement vers son front. Quand il se détaillait, il avait l'impression d'avoir raté plusieurs épisodes. La nausée qu'il avait ressentie à la vue de ses amis le reprit, mais il ne s'y attarda pas. Pour la première fois peu désireux de rencontrer son reflet, il repoussa le miroir et rouvrit la porte des toilettes. De l'autre côté l'attendait toujours le garçon. Entre-temps, il s'était procuré un verre d'eau, qu'il tendit gentiment à Odd. Ce dernier le prit d'un geste fatigué.
— Ca s'est un peu calmé, là-bas. Si vous voulez, on peut vous laisser un peu de temps avant de tout vous expliquer, ça va sans doute faire beaucoup d'un coup…
— Non, on a pas le temps, répliqua depuis le salon la voix de la jeune femme. Job et Dana vont bientôt arriver, et tu sais comme c'est difficile pour eux de venir jusqu'ici, alors autant que leur visite soit efficace.
Le garçon soupira, mais ne s'opposa pas davantage. Il jeta un sourire désolé vers Odd, qui n'eut à répondre qu'une profonde lassitude marquée sur son visage. Il n'avait plus l'énergie d'être Odd pour le moment.
Une fois de retour au salon, les deux garçons rejoignirent l'assemblée, déjà dispersée entre deux canapés en cuir noir. Jérémie était assis, droit comme un « i » entre l'accoudoir et Aelita, à peine moins tendue. Assis au sol, en face des deux adolescents, Ulrich fulminait encore visiblement, sans décrocher ses yeux de Jérémie, comme s'il n'attendait qu'un soupir plus haut qu'un autre pour fondre sur lui. Cependant le trio accusait clairement le coup ; les épaules étaient basses et les regards évitants.
La jeune femme était, elle, installée en tailleurs sur le canapé derrière Ulrich, le surveillant également de près. Le garçon aux cheveux verts la rejoignit et se laissa tomber sans aucune grâce sur le coussin restant. Il amorça un mouvement pour laisser Odd s'asseoir, mais ce dernier préféra le sol entre les deux canapés.
— Bien, posa fermement la jeune femme quand tout le monde fut présent, ne laissant même pas le temps à un silence pesant de les rejoindre. Je suis consciente que votre cerveau est embrumé, mais comme je disais, le temps nous est compté.
— Je ne veux pas perdre de temps non plus. Pas tant que nous ne savons pas qui vous êtes ni si nous pouvons réellement vous faire confiance, répondit Jérémie d'une voix clairement forcée.
Ulrich laissa échapper un rictus, faisant sursauter Aelita et Odd, mais que le chef fit de son mieux pour ignorer. Les deux étrangers en firent de même, mais le calme qu'ils inspiraient parvint à mobiliser la concentration d'Odd. Ca pourrait ne pas si mal se passer… La jeune femme reprit les rênes, passant son regard sur chacun des Lyoko-Guerriers.
— Mon nom est Annda, et à mes côtes, c'est Valdim, mon frère cadet. Ne nous cherchez pas de nom de famille ou toute autre information personnelle, personne ne vous le donnera, et ce sera valable pour chacun de nos alliés que vous rencontrerez. Et oui, nous vous attendions. Vous faire venir ici n'a pas été une mince affaire, et je suis navrée du temps que ça a pris. Vous allez sans doute vous sentir dans un état second quelque temps, le décalage de cadre spatio-temporel alternatif est assez dur à encaisser quand on a pas l'habitude, mais vous retrouverez vite de nouveaux repères.
— Quel jour… Commença Odd en se retournant vers ses amis, nauséeux à nouveau.
— Difficile de vous donner une date précise qui vous parlerait. Notre technologie ne permet pas encore d'établir les correspondances temporelles entre mondes, et personnellement, mes croyances me poussent à vous répondre que le temps est trop malléable pour que ce champ de recherches ait un avenir. Cependant, si je me base sur l'âge que vous donnait le Professeur et votre apparence, je dirais qu'il s'est passé au moins trois années physiques pour vous. J'en suis désolée, j'ai tenté de vous capter à Solar Building pour limiter le décalage, mais vous n'y étiez déjà plus depuis longtemps.
Trois ans minimum… C'est pourquoi son reflet avait paru plus âgé… Odd regarda ses mains, la vue encore embrouillée. Il croyait y voir encore les lignes de sa jeunesse, mais soudain douta de lui. Et si son esprit n'arrivait pas à assimiler la réalité ? Il ne savait rien de ce fameux décalage spatio-temporel alternatif, mais une chose était sûre, il voulait que ça cesse.
— On ne l'a jamais ressenti jusque là… Tenta Jérémie, incertain.
— Verso est un monde virtuel, vous n'aviez pas de sensations physique tout court, n'est-ce pas ? Expliqua Valdim avec un petit sourire. Et vous n'avez pas fait d'écart temporel aussi violent entre votre monde et Solar Building. Là, on parle de plusieurs années que vos corps ont passé à flotter dans le néant. C'est un peu comme une seconde naissance, avec tous les inconvénients. Annda n'a pas pu quitter le lit pendant trois semaines, après son seul essai de ce genre, et elle n'avait vieilli que de six mois, ajouta-t-il en haussant un sourire taquin vers sa sœur aînée.
La jeune femme toussota, puis reprit : « C'est aussi pour ça qu'on ne perd pas de temps à vous dresser le contexte. Plus vous aurez de quoi appréhender votre environnement, moins vous vous sentirez dépassés. »
Les Lyoko-Guerriers hochèrent la tête. Jusque là, tout était plutôt logique… Mais de là à dire qu'ils se sentaient confiants, il y avait tout de même un monde.
— Alors… Où sommes-nous ? Se lança Odd en se massant les tempes.
— Comme je vous l'ai dit à tous à vos réveils respectifs, vous êtes dans la région d'Auralvald, mais plus largement sur la planète-station Parade. Nous sommes une plateforme de transition, un peu comme une station-service dans votre monde. Quand vous sortirez, vous verrez des espèces d'ascenseurs ; ils servent à passer d'une plateforme-planétaire à l'autre…
— Attend, attend, interrompit Jérémie. Tu as dit… Planète ?
— Oui, enfin, le nom va vous paraître un peu déformé, relativisa Valdim en riant. Il est vrai que dans les textes anciens, une planète est un astre, mais après des années à l'utiliser à tort et à travers, le terme a été fixé pour les différents îlots artificiels de population qui gravitent les uns autour des autres.
— Îlots artificiels de…
— Hm, c'est sûr que ça ne doit pas être très clair dit comme ça… Ne vous en faites pas, je vous ferai visiter ! Balaya finalement le jeune homme d'un grand sourire.
Odd en fit de même, bien qu'il n'était pas certain de vouloir sortir dans l'immédiat. Pour l'heure, il se contenta d'enregistrer chaque information telle quelle, espérant que tout prendrait son sens plus tard. Et, quelque part, il était un peu soulagé par la légèreté du jeune homme, plus amicale que le sérieux de sa sœur aînée.
— Si vous êtes ici, c'est que le Professeur vous y a finalement conduit, reprit Annda. Il vous recherche depuis de nombreuses années, et je le soupçonne d'avoir mené ses recherches illégales dans cet unique but. Vous êtes ici chez lui, mais il dort pour l'instant ; il n'est de retour chez lui que depuis peu. Mais il sera enchanté de vous voir.
— Et pourquoi devrions-nous être enchantés de le voir, lui ? Lança Ulrich en jetant un regard en biais à la jeune femme.
— Vous ferez comme bon vous semblera, rétorqua-t-elle en haussant un sourcil. Ceci dit, vous trouverez sans doute son histoire intéressante. Et enfin, sachez que nous ne sommes pas un groupe de pauvres hères en détresse, et que nous ne supplierons pas pour votre aide. Vous découvrirez bien assez tôt que, si vous pouvez en effet nous être utiles, votre survie ici est notre œuvre. Vous auriez pu continuer à errer pour des siècles avant d'être éventuellement interceptés par on ne sait quel savant fou sur un autre monde. Ca veut dire aussi, par extension, qu'on peut vous renvoyer. Nous ne serons pas votre pire cauchemar si vous n'avez pas l'intention d'être le notre.
Ulrich n'ajouta rien d'autre qu'un vague marmonnement.
— Donc, ce Professeur… Qui est-ce ? Reprit Jérémie, qui parvenait de moins en moins bien à cacher une certaine fatigue.
— Il a eu plusieurs noms. Quand je l'ai rencontré, il m'a dit s'appeler Ervin Nefic, mais il s'est présenté à Valdim sous celui de Yim Nravi. J'imagine que vous pourrez toujours lui poser la question, si vous tenez tant à le nommer. En tout cas, il vous connaît. Peut-être pas directement, mais en tout cas, plus que s'il vous avait juste vus en photo. Et assez pour juger nécessaire de risquer le bannissement en courant à votre recherche. Et d'embarquer des enfants dans des voyages intermondes.
Annda marqua une pause, un léger rictus sur son visage. Odd remarqua que la réponse n'avançait pas à grand-chose, mais ne chercha pas à le souligner. Il n'avait pas ce rôle dans le groupe, et de toute façon, il essayait encore d'ordonner tout ce qu'il venait d'entendre. Il se tourna vers ses camarades, qui bien que clairement secoués, semblaient tous s'en remettre mieux. Enfin, il n'en était pas sûr, mais…
Soudain, on toqua à la porte. Trois coups, qui aussitôt éteignirent les lumières, laissant pour seul éclairage un des robots suspendus au plafond. Sur les trois yeux qui ornaient son visage apparurent deux colonnes de trois points noirs. Certains virèrent au rouge, dans un code qu'Odd ne tenta même pas de déchiffrer. Par contre, Annda et Valdim en étaient clairement familiers ; la jeune femme soupira un « voyons voir » prudent tandis que son frère se releva avec enthousiasme et sortit de la pièce, chantonnant un « j'arrive j'arrive ! » d'une voix exagérément haute.
— Qu'est-ce qui se passe ? Lança Ulrich, sur ses gardes, loin d'être rassuré par le calme de la jeune femme.
— Oh, ça… C'est la sonnette d'entrée.
Un instant plus tard, et avant qu'un Lyoko-Guerrier n'ait le temps de répliquer, Valdim réapparut dans la pièce, suivi par trois nouveaux arrivants. La première, une jeune femme à l'allure élancée, des cheveux blonds et une mèche rose en cascade qu'elle libéra d'un chignon éprouvé, les laissant flotter autour de ses épaules le temps de retirer également le masque noir qui lui couvrait le nez et la bouche, fit une irruption lumineuse dans la pièce et salua ses occupants avec un naturel déconcertant. Son regard clair comme une aube pourpre balaya avec une assurance tranquille la pièce, son sourire se renforçant au signe de main que lui adressa une Annda, pour la première fois depuis l'arrivée des Lyoko-Guerriers, fermement enjouée. Bien qu'Odd était davantage adepte des couleurs en vêtements, il devait reconnaître que la tenue teintée de noir et décorée d'une veste aux motifs treillis foncés par le temps faisait brillamment ressortir ses cheveux blonds. Du reste, elle respirait la confiance et l'expérience, ce qui capta l'attention et la méfiance d'Ulrich et Jérémie. Odd pouvait le comprendre ; la dernière fois qu'ils s'étaient retrouvés face à quelqu'un de semblable, le garçon avait provoqué la discorde dans le groupe avant de tomber entre les mains de X.A.N.A… Encore que la jeune femme, elle, semblait être bien plus mature que William à son arrivée...
Cette dernière se retourna et fit place pour le reste du groupe. Sur ses traces, un jeune homme à peine plus âgé qu'elle, noyé sous de larges vêtements gris terne, les yeux assombris par une casquette noire bloquée contre ses tempes, et une large écharpe assortie au masque de la jeune femme et commençant à retomber nonchalamment, entra avec moins de panache. Depuis l'ombre de la visière, Odd le vit poser tranquillement son attention sur chacune des personnes du salon, peut-être davantage sur Jérémie, mais impossible pour le jeune homme d'en être sûr, ni d'en tirer une quelconque conclusion tant l'inconnu paraissait calme, voire inaccessible. Ce n'était pas l'assurance de sa compagne qui le rendait si imposant de tranquillité, mais davantage une neutralité qui se dessinait dans ses gestes patients. Il souleva sa visière pour saluer Annda, dévoilant des yeux sombres aux sourcils mélancoliques, mais son sourire était sincère. Il acheva de rejoindre le canapé, sans se presser. Sur son épaule gauche, il portait le troisième arrivant, visiblement‡‡ inconscient. Il reposa sa charge sur le canapé, une seconde à peine après qu'Annda n'ait libéré son coussin. Odd tendit le cou pour tenter d'y voir quelque chose, mais le troisième homme était enterré sous plusieurs manteaux et capuches sombres. Qui qu'il fut, il n'était visiblement pas prudent qu'il soit repéré… Jérémie remua sur son siège, mal à l'aise, et Ulrich fronça les sourcils. Visiblement, Aelita voulut parler, mais elle fut devancée par Annda.
— Est-il en vie ? Demanda cette dernière en levant un sourcil vers le garçon à la casquette.
— La dernière fois que j'ai vérifié, oui.
— Je vois. Trajet compliqué ?
— Comme un jour d'examen à l'Academia Vitae, reprit la jeune femme en noir, un léger accent roulant comme celui d'Annda trahissant ses « r ». On a eu à passer par une ou deux propriétés privées, rien de bien compliqué ni d'agréable.
Elle sourit d'un air entendu à Annda, puis prêta une attention plus appuyée vers les Lyoko-Guerriers.
— Vous êtes enfin arrivés ! On commençait à croire qu'on ne vous verrait jamais !
Elle tendit une main chaleureuse à chacun des adolescents. Odd la serra, un peu plus fébrile qu'il ne l'aurait voulu, mais elle ne lui en tint pas rigueur.
— Je suis Dana, reprit la jeune femme. Et mon compagnon s'appelle Job. On vous a déjà parlé du fonctionnement de notre groupe ?
— Ils ne sont pas réveillés depuis bien longtemps, on a à peine eu le temps de les briefer sur l'après-voyage spatiotempo et sur le Prof… Soupira Valdim avec amusement.
— On doit encore vous être obscurs, alors… Commenta le prénommé Job en débarrassant son protégé d'une première couche de manteau. Si vous avez des questions purement logistiques ou sur les technologies de notre monde, adressez-vous à moi. J'ai appris les bases et les manœuvres de secours au reste du groupe, il paraît que je ne suis pas mauvais prof.
— Quant à moi, je suis la femme de terrain, en quelque sorte, expliqua Dana. S'il y a de l'action, je suis là pour garantir que tout se passera bien pour moi comme pour les autres, mais surtout que la mission sera menée à bien. En clair, je sais me battre. Je fais aussi un peu d'espionnage, mais en réalité, c'est davantage le rôle de Valdim.
— Yep ! J'ai le contact humain facile, et je sais autant attirer la sympathie que détruire tout soupçon. Les gens m'aiment bien, et je suis assez bon juge des caractères. Autant que ça serve ! Cependant, je fais aussi, disons, du sabotage des troupes ennemies. Une rumeur peut s'avérer plus handicapante que n'importe quel assaut de front...
— Et enfin, je suis la tête stratégique de l'ensemble, termina Annda. Celle qui monte les plans et s'assure que les dégâts soient entièrement reportés chez l'adversaire. Ce qui veut dire que je suis aussi souvent sur le terrain. Le meilleur moyen d'évaluer une situation est encore d'aller l'éprouver soi-même.
— Je suis d'accord, ponctua Ulrich en fixant Jérémie. Ce dernier se prit soudain de passion pour le protégé de Job, alors débarrassé de la moitié de sa carapace.
— Et… Lui ? Osa enfin demander Aelita, en s'approchant timidement de l'endormi.
— Quelqu'un d'utile, comme vous. Cependant, je vous prierai de ne pas vous énerver, il m'a fallu du temps pour le ramener et, pour ne rien vous cacher, c'était un coup de poker comme je déteste les approuver, prévint Annda.
— Et le retrouver, parmi toutes les stations-planètes de notre monde, n'a pas non plus été une partie de plaisir, compléta Dana en s'asseyant, jambe croisée, une étrange curiosité pointant dans ses yeux alors qu'elle observa les Lyoko-Guerriers.
Et, en effet, il fallut à Odd toute sa fatigue pour ne pas bondir quand enfin, la capuche qui recouvrait le visage du dernier inconnu fut enlevée. Dès l'instant où il le reconnut, il se dit qu'un jour prochain et à l'usure, il ne pourrait plus regarder Jérémie en face sans sursauter.
Quand bien même il savait qu'en face de lui ne se tenait pas Jérémie, mais Belpois.
— Si j'entend encore un usager faire l'analogie entre la situation actuelle et une prise d'otage, je jure que je ferai le nécessaire pour qu'il sache vraiment ce que c'est que d'avoir sa vie en danger…
Les mains crispées sur le rebord de sa fenêtre, Levawki observa la situation s'envenimer dans le hall de l'immense plateforme de transit, les panneaux d'horaires virant au rouge à chaque ligne. Même si sa concentration était toute mobilisée sur le reflet de ses assistants, pressés derrière lui en attente du couperet qui décidera de l'ambiance de leur soirée, il pouvait encore entendre par le streaming que son ordinateur répétait en boucle les voix agacées des usagers, se couvrant l'une l'autre pour exprimer avec une insupportable emphase à quel point n'avoir plus qu'une porte d'embarquement pour la prochaine station-planète avait gâché leur journée… Quoi, il avait négocié toute une partie de la matinée auprès des forces de l'ordre pour qu'au moins elles en laissent une de pratiquable ! Ce n'était certes pas tant pour les milliers d'impatients se pressant chaque jour que pour sa propre santé financière et mentale, mais tout de même… Croyaient-ils donc qu'il riait en ce moment ?
Retenant une menace vide supplémentaire, il remarqua les efforts appuyés des assistants pour ne pas bouger. Même malgré l'imprécision d'un reflet, il percevait chaque ride d'inconfort, ce qui n'était qu'une piètre consolation. Ils ne bougeraient pas tant qu'ils n'auraient pas d'ordre, et lui ne pouvait pas les renvoyer sous le simple prétexte qu'il voulait être seul. Pourtant, la situation n'était pas entre ses mains. Comment pouvait-il prendre le contrôle du problème ? Une évasion dans un centre de retraite ! Ce monde avait clairement perdu l'habitude des remous pour s'affoler pour si peu… Boucler la ville, tout de même, c'était excessif, peu importe l'identité du fuyard. Mais ce monde repose sur les fondations qu'il a lui-même en partie entérinées, et l'une d'elle était qu'une communauté soudée doit savoir s'arrêter pour venir en aide à l'individu. Ca avait été un formidable frein à tout embêtement : la bonne volonté n'avait duré qu'un temps, mais quand l'obligation avait repris le pas, l'agacement était tel dans la population que chacun redoublait d'efforts pour ne pas avoir à troubler l'ordre public. Quant à ceux qui n'y pouvaient rien, eh bien… C'est à peu près au moment où l'éventualité a été mise sur le tapis qu'il s'était retiré pour monter son affaire d'ascenseurs transplanétaires. Dire qu'il n'en avait aucune idée serait exagéré, mais supposer que ça l'intéressait le serait tout autant. Sauf dans des jours comme aujourd'hui, où il goûtait au revers de sa propre stratégie. Il fallait limiter les dégâts pour sauver les apparences auprès de la population, mais elle ne semblait se satisfaire de ses tentatives jusque là…
— Qui est chargé du lien entre nous et les forces de l'ordre ? Tonna-t-il, conscient de monter d'un cran encore la tension parmi ses assistants. L'un d'eux sursauta vigoureusement et leva la main.
— Moi, monsieur Levawki. Ils m'ont dit que ça prendrait le temps que ça prendrait, mais…
— Parler pour ne rien dire, soupira l'homme. Connait-on l'identité du fuyard ?
— J'ai écouté la radio, monsieur Levawki, commença l'un des assistants avec un début de sourire triomphal. C'est un cas à problèmes apparemment, étroitement surveillé.
— Vous m'en direz tant, ricana Levawki. Soit. Et donc, son nom ?
— C'est ce qui est étrange, monsieur. Ils en ont donné plusieurs. Je les ai notés dans ce rapport, monsieur, conclut avec entrain le jeune garçon en secouant un duo de feuillets agrafés sous le nez de ses collègues difficilement impassibles.
Levawki aurait ri d'une telle scène si la dernière information n'avait pas rallumé un semblant de bonne humeur dans son esprit.
— Plusieurs noms, hein… Vieux brigand, est-ce possible que tu sois l'artisan de ce remue-ménage ?
D'un geste distrait, il renvoya ses assistants. Un sourire immense aux lèvres, il retourna à sa fenêtre d'un œil impatient, presque affamé, cette fois-ci réellement intéressé par la ville en ébullition.
— Si tu veux jouer, jouons. Il y a bien longtemps que nous n'avions plus de secrets entre nous, je suis curieux de savoir ce que tu me réserves, [i]bourreau des coeurs[/i].
