Interlude XIV

Une sale histoire

"How can you 'just be yourself' when you don't know who you are?

Stop saying 'I know how you feel', how could anyone knows how another feels?"

Nightwish, Song of myself

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Kogoro n'avait pas pris la peine de frapper à la porte de cette chambre d'hôpital, que ce soit pour s'assurer qu'il n'empiéterait pas sur l'intimité de ses occupants avant de l'ouvrir à la volée ou pour leur donner le temps de se préparer à la confrontation .

Les yeux dissimulés derrière une paire de lunette s'étaient écarquillés face à cet invité surprise qui était venu imposer sa présence sur la scène d'une tragédie, et l'angoisse avait clignoté tel un phare par delà la brume formée par la confusion. Est-ce que le morveux anticipait par réflexe le contact du poing qui lui martèlerait le crâne une fois de plus d'ici quelques secondes ? Un père de famille s'amusa quelques instants avec cette idée, avant que l'ancien policier ne l'écarte de son chemin dans un soupir pour identifier les symptômes typiques du criminel qui ne pouvait pas s'empêcher de s'imaginer le mot coupable tatoué sur son propre front chaque fois qu'il était effleuré par le regard inquisiteur d'un membre des forces de l'ordre.

Malgré le fourmillement qui lui démangeait le poing, Mouri l'endormi résista héroïquement à la tentation de claquer une porte au nez du père de Ran pour qu'il puisse rester derrière lui, de l'autre côté du seuil de cette pièce, laissant ainsi les coudées franches au détective qui désirait boucler une affaire sordide au plus vite...

Un luxe qui était malheureusement hors de sa portée, malgré la quantité d'efforts phénoménale qu'il avait déployé en la matière, on ne pouvait pas maintenir une cloison étanche entre l'époux d'une avocate, le père d'une championne de karaté, l'ancien tuteur du petit Conan Edogawa et l'investigateur venu réclamer des comptes à un criminel qu'il avait longtemps hébergé sous son toit, suffisamment longtemps pour qu'il en vienne à le voir comme un membre de sa propre famille, certains mensonges s'obstinant à avoir une force digne de se mesurer à la vérité, même après la date officielle de leur certificat de décès...

Famille... Un mot dont la saveur s'obstinait à demeurer des plus amère tandis qu'un couple se retrouvait dans la ligne de mire du détective, ces deux parents qui se blottissaient instinctivement contre le corps de leur fille unique, chacun de leur côté, une épouse entremêlant ses doigts à ceux d'un mari pour verrouiller leurs bras autour de la taille d'une adolescente, dans l'anticipation douloureuse du moment fatidique où une cellule familiale se retrouverait amputée d'un de ses membres...

Définitivement pas la première fois qu'une pantomime de ce genre se déroulait sous les yeux de Kogoro, il n'avait pas attendu d'ouvrir sa propre agence pour apprendre que les criminels n'étaient pas des îlots isolés au sein de l'océan formé par le reste de l'humanité, ce n'était pas toujours des solitaires dépourvus de la moindre attache avec leurs semblables, ou des célibataires qui avaient eu le bon goût de ne gâcher qu'une seule vie en plus de celle de leur victime, la leur, encore plus rarement des orphelins... Parfois, et même trop souvent, rendre la justice impliquait de briser des foyers, de punir les parents pour les péchés de leurs enfants, ou de faire indirectement expier à une innocente le crime qui avait souillé la conscience de celui qui resterait un père ou une mère à ses yeux...

Certes, dans ce cas de figure précis, les reproches comme l'angoisse brillaient par leur absence dans les yeux de l'innocente concernée, mais c'est parce que toute forme d'émotions en avait été balayé, son âme demeurant emprisonnée à l'intérieur du cercueil dont on avait réussi à extirper son corps in extremis...

L'espace de quelques instants, un détective s'enlisa dans une vision des plus dérangeantes qu'on ne pouvait pas tout à fait qualifier d'hallucination, l'impression fugitive que c'était bel et bien une morte qui se retrouvait encadrée par ceux qui lui avait donné le jour, deux parents au bord du désespoir ayant confié la dépouille de leur fille aux bons soins d'un taxidermiste pour qu'il dissimule la cruelle réalité d'un deuil derrière la plus morbide des illusions... Une image qui ne manqua pas de se superposer à celle du cadavre vivant que Mouri l'endormi avait du restituer à une famille en lieu et place d'une disparue...

Gagné par une rage irrépressible, un père sentit son bras frémir tandis qu'il serrait le poing jusqu'à s'en faire blanchir les articulations, symptôme d'une colère d'autant plus difficile à contenir que le monde n'était pas disposé à lui offrir la moindre bouche d'égout pour y vomir sa rancœur, deux familles prenant un malin plaisir à se renvoyer mutuellement la balle à tour de rôle en lui laissant le rôle ingrat de tracer une fois pour toute la ligne séparant les victimes des coupables...

Qu'est-ce qu'il faisait ici ? Il n'était pas taillé pour jouer les arbitres, encore moins les médiateurs, et il ne sentait pas la force de jouer les juges comme les avocats du diable... Est-ce qu'il n'aurait pas été plus sage de se décharger de cette macabre besogne sur le commissaire Megure ? Sans doute, oui... Mais s'il se lavait les mains de cette affaire là, le détective n'était pas certain de pouvoir se payer le luxe de se regarder dans la glace le lendemain...

Une bulle de silence se calcifia autour des occupants de la pièce, enfermant chacun d'entre eux dans une coque de métal glacial qui aurait pu être celle d'un spoutnik condamné à errer dans les profondeurs silencieuses de ces espaces infinis en quête d'un quelconque point d'ancrage susceptible de mettre fin à son errance solitaire dénué de toute perspective d'avenir...

Statu quo qui perdura durant une éternité avant qu'un vétéran des forces de polices ne se décide à s'extirper du marécage dans lequel il s'était enlisé, en s'emparant d'une chaise qu'il retourna avant de s'y installer, les jambes de part et d'autres et les deux bras positionnés sur le dossier, en l'absence d'une adolescente catatonique, le vieux limier aurait volontiers extirpé un paquet de cigarette de sa poche pour souffler une bouffée de tabac en direction de ses deux suspects pour leur faire comprendre que le moment de se mettre à table était enfin venue...

« Je peux te concéder une chose, morveux. Elle était bien rodée ta petite comédie, même maintenant, je suis tenté de me laisser prendre au piège, une fois de plus...pour ne pas dire une fois de trop...»

Il y avait une forme d'affection dans le rictus cynique que le détective adressa à son confrère, qui préféra user de son droit à garder le silence.

« Nous pourrions faire comme si de rien n'était, toi et moi. Je pourrais t'enguirlander pour toutes ces années où tu as été aux abonnés absents, t'en secouer une pour ne pas avoir informé ta grande sœur de ton retour au pays après treize si ce n'est quatorze ans d'absence, te féliciter pour ton récent mariage... Bien dommage que vous ayez négligé d'adresser un carton d'invitation à Sato, elle avait misé un joli pactole sur vous-deux auprès de ses collègues. Rassurez-vous, je prendrais la peine de lui annoncer la bonne nouvelle...»

Raillerie qui arracha un frisson d'horreur à son auditoire, poussant deux criminels à se tourner l'un vers l'autre pour entamer un conciliabule silencieux et accorder leur violons, en commençant par la base de la petite histoire cousue de fil blanc qu'il leur faudrait déballer dans une salle d'interrogatoire d'ici peu, déterminer lequel des deux se porterait volontaire pour jouer le mauvais rôle en laissant à son conjoint celui de l'innocent horrifié qui resterait au bercail pour prendre soin de leur fille pendant que le fautif purgerait sa peine pour deux...

« Ah bien sûr, je pourrais me poser des questions sur votre fille... Bon, ça n'aurait pas été la première fois qu'une donzelle se serait retrouvée en cloque avant la cérémonie, et je serais mal placé pour vous reprocher de ne pas être resté bien sage jusqu'à la nuit de noce, après tout, si j'avais attendu un mois de plus, Eri se serait retrouvée à dissimuler quelques rondeurs sous sa robe de mariée... Sauf que voilà, je ne suis peut-être pas une pointure en maths, mais si prends la peine d'additionner deux et deux, la conclusion qui s'imposerait serait que la petite Haibara, pardon, la petite Edogawa aurait accouché avant même d'avoir soufflé sa dixième bougie... Je veux bien avouer que la gamine me paraissait précoce pour son âge, mais quand même...»

Un silence de mort s'installa entre un détective et ses interlocuteurs, avant d'être balayé d'un claquement sec, non pas celui d'une gifle mais l'impact de la paume de Mouri l'endormi lorsqu'elle percuta son propre front, au moment où le mot Eurêka pouvait se lire sur son visage avec une certaine nuance d'ironie.

« Oh, le con... Avant de remuer la merde, je devrais peut-être y réfléchir à deux fois, après tout, une explication toute bête me tends gentiment les bras... Vous avez adopté cette gamine! Et...Bingo ! C'est la bonne réponse, il y a même tout les formulaires dûment tamponnés dans les tiroirs de l'Etat-civil pour peu qu'un fouineur dans mon genre ailler y fourrer son nez. Propre, rien à redire là dessus, tout ce qu'il y a de plus admirable, même si là encore, vous brûlez les étapes à mon humble avis en prenant une telle responsabilité à votre âge supposé... Je pourrais me gratter un peu la tête, en me demandant pourquoi l'ancien nom de famille de la petite Hirota me titille la mémoire comme ça, avant de me dire que ça m'en touche une sans faire remuer l'autre au final...»

Aussi sarcastiques que puisse être les paroles du détective, un semblant d'empathie flotta dans son regard quand il constata le rictus de souffrance qui avait tiraillé les traits d'une métisse au cours de son monologue, donnant l'impression qu'un ancien policier avant enfoncé son index dans une blessure par balle avant de s'amuser à le faire tournoyer.

« Quitte à jouer les abrutis, je pourrais me dire que vous n'avez pas cherché bien loin pour le prénom, petites feignasses, c'est tout juste si vous avez fait l'effort de changer de kanji... Ah, pardon, vous n'aviez pas choisi le prénom de la petite Ai, vous l'avez récupéré avec sa propriétaire, c'est vrai. Sacré coïncidence, quand même...J'imagine que ça ne doit pas être pratique tout les jours, n'empêche, si tu ne peux pas t'adresser à ton épouse sans que ta fille se retourne en même temps... Bon, d'accord, si j'avais pris la peine de déchiffrer le certificat de mariage d'un peu plus près, j'aurais capté que la petite Haibara nous avait bien baladé, en nous cachant son véritable prénom pendant toutes ces années... Dis-moi, Hikari-chan, si je peux me permettre cette familiarité, quel bobard avais-tu préparé pour expliquer ce mic-mac à tes anciens proches ?Tu aurais préféré que tes parents s'adressent à toi en disant Bonjour, Tristesse, alors tant qu'ils n'étaient pas là pour te contredire, tu pouvais te permettre de nous offrir ce prénom fantoche à la place du vrai, après avoir embobiné ton brave tonton pour qu'il joue le jeu, c'est ça?»

Si Kogoro ne s'était pas retrouvé face à une adolescente dont les yeux vitreux auraient pu être deux billes de verres confirmant son impression que deux parents avaient empaillé leur progéniture suite à son décès, un spectateur ignorant aurait pu croire qu'un vieux policiers à la retraite était venu jouer les pères de substitution auprès de deux garnements qui faisaient dix ans de moins que leur âge supposé.

« Ouais, je pourrais faire mine d'avaler tout ça, quitte à vous proposer de me beurrer la gueule à vos frais pour que le bobard passe plus facilement au lieu de me rester en travers de la gorge... Mais bon, il serait peut-être temps d'arrêter de me prendre pour un con, hein Kudo?»

Même s'il avait été offert à la cantonade comme la chose la plus naturelle qui soit, le nom de famille d'un détective ne manqua pas de faire l'effet d'une bombe, poussant son ancien propriétaire à écarquiller les yeux, avant que la surprise ne laissa la place à la mélancolie tandis que l'adrénaline achevait de se dissoudre dans les méandres de la fatigue.

« Alors c'est pour ça que vous êtes venu?»

Difficile de dire si la réalisation avait apporté un semblant de soulagement au jeune couple, de toutes manière, en admettant que ça puisse être le cas, l'accalmie serait de courte durée.

« Ce serait plus simple pour tout le monde si c'était le cas, hein ? Oh, c'est sûr que je ne manquerais pas de te faire ravaler toutes tes dents pour la sale blague que tu as joué à ma fille, et si je ne le fais pas aujourd'hui, dis-toi que ce n'est que partie remise, petit salaud, mais non, morveux, ce n'est pas à Shinichi Kudo que je suis venu réclamer des comptes aujourd'hui. Si je suis là, c'est pour le taf... Pas l'affaire la plus lucrative qui me soit tombé dessus, mais un client reste un client, et je n'ai plus les moyens de choisir les miens depuis qu'un pique-assiette s'est barré de chez moi du jour au lendemain...»

En réalité, cette affaire ne lui apporterait strictement rien, pire, la seule trace qu'elle laisserait dans ces archives serait une perte sèche dont il commençait seulement à évaluer le montant faramineux. Mais ce n'était pas l'appât du gain qui l'avait poussé à ouvrir la porte à sa dernière cliente, cette petite cliente qu'il avait prise à crédit sans espérer le versement de la moindre mensualité jusqu'à la fin de ses jours... Au cours des premières minutes de son entretien avec l'adolescente, un ancien policier avait écouté les sollicitations d'un collégienne d'une oreille distraite, contemplant l'écran de son téléphone portable d'un air blasé tout en sélectionnant discrètement la ligne directe du commissaire Megure dans sa liste de contacts, au cas improbable où la victime d'un kidnapping bien réel se dissimulerait derrière une banale fugueuse dont l'absence inexpliquée avait poussé une amie à s'imaginer le pire... Téléphone que le détective replia d'un geste sec, passé les quelques secondes de stupeur qui avaient succédé au coup de tonnerre qu'avait constitué le nom Edogawa au beau milieu d'une conversation où il n'était pas supposé avoir sa place, A fortiori si on lui offrait le rôle de principal suspect.

« Ironique, pas vrai ? Je ne serais sans doute jamais remonté jusqu'à la piste de ce petit crétin de Shinichi Kudo si tu t'étais montré assez futé pour laisser ton dernier pseudonyme pourrir sous la même tombe... Il faut croire que j'y tenais un minimum à ce sale gamin, au moins autant que toi... J'y tenais tellement que je suis parti à la chasse au dahu, bien déterminé à dénicher le plus petit embryon de preuve de son innocence avec les dents s'il le fallait...ou lui coller moi même mon poing dans la figure si c'était hors de ma portée...»

Des paroles que Kogoro illustra en baissant les yeux sur le poing qui frémissait au bout de son bras.

« Combien de fois est-ce que je t'avais dit de ne pas traîner les pieds autour des cadavres, de peur qu'un beau jour un meurtrier finisse par te coller au cul,hein ? Beaucoup trop...ou pas assez selon le point de vue... Tu me diras, c'est toi qui a fini par lui coller au cul au final, et pour ce que j'en vois, tu n'as pas manqué de t'attaquer à la face nord au moins une fois...Alors oui, techniquement, ce n'est pas une affaire de meurtre, c'est vrai... mais je ne pense pas que j'ai besoin de vous expliquer qu'aux yeux de la famille de ta victime, ça ne fait pas une si grande différence que ça... Eh, tout ce que tu as à faire pour t'en convaincre, c'est de tourner la tête vers ta gauche, pas vrai?»

Un constat des plus amer qui agrippa le cœur d'une épouse d'une main de fer tandis que son mari donnait l'impression d'avoir encaissé un uppercut au foi avec un stoïcisme tout relatif. Néanmoins, les doigts d'un époux se resserrèrent de plus belle sur la main de la mère de son enfant tandis qu'il relevait la tête en direction d'un accusateur pour lui démontrer par son seul regard qu'il ne détenait pas le monopole de la détermination en ces lieux, encore moins celui de la rancœur.

« Vous n'avez pas tellement changé au fil des ans, à ce que je vois... Quand on vous laisse faire, ce sont toujours les innocents que vous pointez du doigt avant que le seul véritable détective ne reprenne l'affaire en main à votre place...»

Si les circonstances avaient été différentes, Mouri l'endormi n'aurait pas manqué de se lever de sa chaise suite à cette provocation de trop, écarter un meuble d'un coup de pied et faire ravaler ses mots à un morveux en plus de ses dents, quitte à s'engourdir les doigts à force de se défouler sur sa cible. Mais pour le meilleur comme pour le pire, il se contenta de comprimer ses mâchoires, qu'il faille créditer la décennie de déchéance à contempler sa carrière s'enliser au fond du caniveau, détruisant toute illusion sur l'étendue de ses compétences en tant qu'investigateur, ou qu'il faille blâmer la triste vérité que Kogoro avait débusqué à la fin de sa toute dernière enquête...

« Écoutes-moi bien, petit merdeux, la seule personne que j'ai jamais autorisé à me baiser en toute connaissance de cause est une avocate, alors n'essaie plus de me prendre pour un con. Crois-moi sur parole quand je te dis que la fois suivante sera celle de trop.»

Une menace sous-jacente qui était à la hauteur des sentiments qui l'inspiraient. Quand bien même il ne l'avouerait jamais, même après le plus musclé des interrogatoires, et A fortiori devant le principal intéressé, il y tenait décidément beaucoup trop à ce morveux qui s'était planqué derrière les lunettes de l'écrivain qui lui avait tenu lieu de géniteur à défaut d'autre chose. Les cellules grises d'un détective avaient beau lui répéter que c'était Shinichi Kudo qui lui faisait face, certainement pas Conan Edogawa avec dix ans de plus au compteur, le cœur d'un père s'obstinait à ménager un espace suffisante à ce criminel pour qu'un fils puisse allégrement y tenir.

Est-ce que ce petit imbécile en avait conscience ? On aurait pu le croire au vu de la manière dont il se décida à détourner les yeux pour dissimuler la honte qui s'y était reflété.

« Ce n'est pas Shinichi Kudo qui vous intéresse, et vous semblez convaincu de l'innocence de Conan Edogawa, alors qu'est-ce que vous êtes venu chercher ici, au juste?»

Pour être tout à fait honnête avec lui-même, Kogoro n'était pas certain de le savoir.

« Des explications ? Je crois que tu me dois au moins ça, gamin.»

Requête qui fût accueillie par un soupir.

« Des explications ? Par rapport à quoi ? Si c'est la vérité derrière la disparition de Shinichi Kudo que vous voulez, il n'y a vraiment rien à en dire...et si c'est la vérité derrière votre toute dernière affaire...il y a encore moins à en dire... De toutes manière...depuis quand vous intéressez-vous aux raisons d'un assassin ? A fortiori quand vous les avez sous les yeux...»

Depuis qu'elles prenaient la forme d'une mère, de ce qui aurait pu tenir lieu de dépouille à une fille et de celui qui aurait pu être un fils... Une vérité que Kogoro dissimula derrière une expression bourrue, en usant à son tour de son droit à garder le silence, offrant un certain contraste avec le sourire désabusé et empreint de tristesse que Conan Edogawa avait emprunté au défunt Shinichi Kudo, ce sourire qu'il avait adressé à un tueur en série, jadis, sans s'imaginer qu'il se refléterait sur les yeux de la favorite d'un héritier de Moriarty.

« Vous me direz, nous partageons le même crime, alors je suppose que vous pouvez...que vous pourriez...que vous auriez pu comprendre...»

La dernière personne sur terre qui avait eu le privilège douteux de sentir le regard glacial qu'un ancien policier darda en direction d'un morveux pour le transpercer, elle avait eu la sottise de prendre une avocate en otage sous les yeux de son mari.

« Qu'est ce que tu me chantes, là?»

« Je ne pense pas que vous connaissiez cette plaisanterie... Pas que je puisse vous en blâmer, je n'en aurais jamais entendu parler si mon épouse n'avait eu le bon goût de me l'offrir avec le résultat d'un test de grossesse... La vie est si terrible qu'il aurait mieux valu ne jamais venir au monde. Mais qui a eu cette chance ? Pas un seul sur une centaine de milliers... Ma fille n'a pas eue cette chance, elle non plus, et s'il ne fallait blâmer qu'une seule personne pour ce triste état de fait...»

Si un zeste de nostalgie teintée de mélancolie brilla dans les yeux d'un père tandis qu'il contemplait le visage d'une mère, il était visible que cette dernière n'avait plus le cœur à rire de cette plaisanterie, d'autant plus qu'elle ne l'avait jamais prise au second degré avant de croiser la route d'un certain détective.

« Ce genre de crime se fait à deux, au cas où tu l'aurais oublié...et j'étais la mieux placée pour faire avorter celui-ci avant qu'il ne soit trop tard...Bien trop tard...»

« Mais ce crime là, tu n'aurais jamais eu la force de le commettre si je ne t'y avais pas encouragé... Pas après ce qui s'est passé... Tout ce qui s'est passé...»

Un vétéran plissa les yeux devant cette comédie qu'un couple de criminels s'était décidé à lui offrir. Est-ce qu'ils espéraient réellement qu'un ex-policier serait trop benêt pour ne pas lire entre les lignes et comprendre la nature exacte du péché dont ils se disputaient le blâme devant lui ? D'un autre côté, il y avait une similitude troublante entre l'existence du petit Conan Edogawa et les regrets d'avoir donné la vie à une adolescente, dans un cas comme dans l'autre, le mensonge était infiniment plus crédible que la pauvre vérité qui s'abritait timidement derrière, au point de menacer de se confondre avec jusqu'à la supplanter pour de bon, et pas seulement aux yeux de ceux qu'on essayait de berner avec...

« Monsieur Mouri... Est-ce que vous m'autoriseriez à vous offrir une question...en guise de réponse à la vôtre?»

Ce maudit sourire que les années avaient épargnés, se contentant de l'émousser légèrement. Kogoro n'avait jamais été autant démangé par la tentation de l'effacer à coup de raclées.

« Si tu espère t'en tirer comme ça avec moi...»

« Si Ran s'était retrouvée dans ce cercueil à la place de ma fille...si vous aviez trouvé son cadavre à l'intérieur...et croyez-moi quand je vous dis que c'est deux cadavre qui étaient dissimulés à l'intérieur quand on a relevé le couvercle au pied de biche...il m'a fallu du temps pour cesser de confondre la catatonie avec la rigor mortis quand j'ai constaté que ses mains restaient bloquées sur leur position, même après avoir coupé cette corde...beaucoup trop de temps...si vous l'aviez trouvé dans cet état...si vous vous étiez retrouvé à ma place...qu'est ce que vous auriez-fait...à ma place?»

Une question qui n'était pas aussi rhétorique que se l'imaginait un détective, ce détective qui avait contemplé le tremblement de ses propres mains en la lui murmurant, alors que le pire moment de sa vie, le pire moment de la vie d'un père, on pouvait le déchiffrer sur un visage dont la pâleur n'avait rien à envier à celles du cadavre qui se tenait à ses côtés... Oui, c'était bel et bien une réponse qu'on quémandait à Kogoro, qu'on lui implorait silencieusement de donner, une réponse à une question qu'un ancien policier ne souhaitait définitivement pas se poser, et qu'il ne pourrait sans doute jamais se poser, qu'il ne voudrait définitivement jamais se poser...

« Gamin... »

La haine s'était définitivement éclipsée derrière la pitié dans ce simple mot, ce n'était pas pour agripper un criminel que Mouri l'endormi avait posé la main sur l'épaule de celui qui resterait Conan Edogawa à ses yeux.

« Qu'est-ce que vous auriez...fait ? »

Kogoro s'emmura dans un silence lourd de sous-entendu, sans pour autant écarter sa main de l'épaule qu'il comprimait d'une poigne de fer sans qu'il faille y déchiffrer la moindre forme de reproche.

« Eh...hehehe... Tout ces mois que j'ai passé dans votre dos... Ça vous pendait sous le nez, juste sous votre nez, et vous n'y avez vu que du feu...Oh, il y a eu des moments où vous vous posiez un peu trop de questions à mon goût, j'en tremble encore rien que d'y penser, même maintenant... mais vous n'avez jamais cherché à creuser plus que ça... Parfois, je ne savais pas s'il fallait en rire ou en pleurer... Et vous savez quoi ? Maintenant que je me retrouve...à votre place...je n'ai vraiment...vraiment plus envie...d'en rire... »

Un détective avait encaissé stoïquement la provocation, le dindon de la sinistre farce qui avait constitué l'apogée de sa gloire estimant que le sale gamin qu'il avait eu sur le dos avait déjà expié ses fautes un peu trop durement à son goût comme au sien, au point de réclamer un coup de poing à Mouri l'endormi à la place, prêt à endosser le rôle du garnement encaissant une torgnole bien méritée si ça pouvait lui faire oublier, l'espace d'un instant, le rôle qu'il n'avait pas réussi à assumer auprès d'une fille quand elle en avait eue réellement besoin . Faveur qui lui fût accordé, mais le cœur n'y était définitivement pas, ce n'était pas la brutalité mais la douceur qui avait comprimé un poing sur le crâne de Conan Edogawa... Le policier avait bien compris la nature du crime que se reprochait réellement celui qui s'était décidé à passer aux aveux.

« Si ma fille...s'était retrouvée à la place de Ran...est-ce que vous auriez eu besoin de la chercher au fond de ce cercueil ? Non...Sans doute pas...vous n'en auriez pas eu besoin... vous n'étiez pas le détective que vous vous imaginiez...mais vous étiez...vous êtes...»

Deux fronts se percutèrent tandis que le père de Ran emprisonnait entre ses poings les tempes de celui qui n'était définitivement pas son fils, sans que cela fasse une bien grande différence aux yeux de Conan comme aux siens.

« Arrêtes tes conneries... Si c'est réellement ce que tu penses, alors pourquoi as-t-il fallu que ce soit cette foutue gamine qui se présente à la porte de mon agence pour me réclamer de l'aide à ta place, hein ? Petit con... Espèce de sale petit con... Si tu étais venu me voir...j'aurais pu...j'aurais pu te tirer la merde du cul avant...avant... Merde...Merde ! Merde!Merde ! Bon Dieu de putain de merde!»

Il fallait qu'il se dégage de ce bourbier, s'il restait dans cette chambre une seule seconde de plus, le père de la petite Ai Edogawa ne serait définitivement plus le seul à se mettre en tête de porter le blâme pour un crime qu'il n'avait pas commis, non deux crimes qu'il n'avait définitivement pas commis sans que ça change quoi que ce soit...

Si un alcoolique notoire avait pu ouvrir les yeux sur ce qui se dissimulait derrière les paupières de Mouri l'endormi un peu plus tôt, non beaucoup plus tôt, peut-être que... Peut-être que...

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Megure soupira face au triste spectacle qu'il découvrit au fond d'une ruelle, à quelques mètres de l'agence d'un détective. Ce détective qu'on aurait pu confondre avec un pitoyable poivrot tandis qu'il demeurait affalé contre un mur crasseux, une cigarette entre les lèvres, une bouteille de whisky largement entamée à ses genoux, en train de contempler les flammes qui consumaient les pages du dossier auquel il avait consacré plusieurs semaines de travail intensif et non remunéré, nuits blanches comprises, envoyant un nuage de cendres dans l'atmosphère, celles de ses dernières illusions...

Le nom d'un ancien subordonné s'immisça entre les lèvres d'un commissaire de police, un nom qui était aussi et avant tout celui d'un ami, et la tonalité qui avait vibré aux oreilles de Mouri n'était définitivement pas celle du mépris face à sa déchéance, encore moins celle d'un reproche...

« Oublies mes conneries, Juzo... Pas la première fois que je me suis planté en beauté...certainement pas la dernière...»

Un fonctionnaire de police secoua la tête avant de s'accroupir pour se mettre à la hauteur d'un ex-inspecteur.

« Ce ne serait pas la première fois que tu nous emmerdes avec des histoires à dormir débout avant de nous fournir les clés de l'affaire en guise d'excuses...»

« Ouais, sauf que cette fois, je jettes l'éponge, trouve un autre pigeon si tu veux que quelqu'un d'autres torche cette merde à ta place...»

Deux mains comprimèrent doucement mais fermement les épaules de Kogoro, le poussant à relever la tête en direction d'un ami.

« Ton suspect t'a fourni des aveux complets, hein ? Et ils te sont restés en travers de l'estomac, malgré ta tentative de les dégobiller à l'abri des regards...»

Un sourire railleur fît son aurore sur le visage d'un ivrogne, cette ivrogne qui n'avait jamais été aussi lucide dans sa vie, au point qu'il s'état efforcé de s'imbiber d'une quantité suffisante d'alcool, non pas pour s'enivrer mais pour revenir à un état qu'on pouvait à peu près qualifier de normal, à tout le moins suffisant pour se donner des raisons de quitter son lit, le matin.

« Des aveux ? Tu parles...Il m'a envoyé chier, et il a eu raison...Je ne suis qu'une merde, Juzo, je n'ai jamais été autre chose qu'une pauvre merde...dans un monde de merde...»

Pourquoi s'ennuyer à mentir quand il suffisait de tordre légèrement la vérité pour aboutir au même résultat ? Si ce foutu gamin avait réclamé à un détective l'aide qu'il aurait été en droit d'attendre d'un père, alors...

« C'est ton dernier mot ? »

La main d'un commissaire avait agrippé le rebords de son chapeau de feutre pour dissimuler ses yeux par dessous, trop tard pour dissimuler les émotions qui avaient fluctués à leur surface.

« Ouais...Megure... Mon tout dernier mot... Rassures-toi... Tu peux laisser ce petit con de Kudo dormir sous sa tombe, il est bel et bien mort ce soir là, crois-moi sur parole... Qu'il repose en paix... Fais confiance à ce bon vieux Kogoro, quand il s'agit de sortir des conneries, je suis...définitivement...le meilleur... et si jamais tu n'arrives pas à te sortir la toute dernière de la tête, va rendre une visite à ce sale gamin pour lui demander son avis les yeux dans les yeux... Eh, tu as sans doute ta chance, contrairement à moi... tu n'es pas... Ah, je n'ai jamais été son père... mais je restais celui de Ran..Je restais un père tout court... Un père de pacotille, je sais bien... mais c'était déjà trop...ou pas assez...pour digérer cette sale histoire... »

« Ne t'inquiète pas... Je ne perdrais pas mon temps dessus...»

En revanche, il risquait fort bien d'en perdre le sommeil pendant un certain temps, une sombre réflexion que le policier mâchouillait comme la plus acre des chiques avant que le marmonnement d'un détective n'interrompe le sombre cours que prenaient ses pensées.

« Eh, Juzo... Eri ne pouvait pas blairer cette moustache, comment tu penses qu'elle réagira avec la barbe que vais me payer?»

« Que...Quoi?»

Kogoro haussa les épaules en arborant un sourire railleur tandis qu'il s'affalait un peu plus au fond du caniveau à ciel ouvert que constituait l'univers dans la perspective de celui qui n'avait rien d'un ivrogne, malgré ses efforts méritoires pour le devenir à nouveau.

« Bah, tu sais... Pas facile de se raser convenablement sans se regarder dans la glace, alors je devrais tout aussi bien...»

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