Chapître 29 – Les intentions cachées sont souvent les plus évidentes
Après avoir passé un long moment en compagnie de la famille Lacroix, Anne parcourait à nouveau les plaines pour se rendre chez Miss Stacy.
Elle pénétra enfin dans le bosquet et vit l'institutrice au loin faisant de la mécanique sur sa motocyclette, cette dernière était vêtue dans sa tenue de bricoleuse, pantalon et bandeau dans les cheveux, et était couverte de suie.
Soudain elle leva la tête et aperçut la rouquine sur sa jument, puis elle s'exclama avec un sourire radieux, « Anne ! Qu'il est bon de te voir ! »
L'ancienne élève attacha Belle à un arbre tout en déclarant, « Je ne pouvais pas ne pas vous rendre visite ! Vous avez l'air de vivre une matinée tout à fait passionnante ! »
« Eh bien… Cette machine me donne du fil à retordre, mais je suis sur le point d'y arriver. », Au même moment celle-ci refit démarrer son engin, apparemment le son parasite qu'il faisait la veille avait disparu.
Elle arrêta ensuite la motocyclette, « Je vais un peu me nettoyer, tu peux rentrer. », fit-elle en ouvrant la porte d'entrée de sa maison.
En attendant Miss Stacy dans le salon, la jeune étudiante commença l'un de ses fameux monologues, « Vous vous souvenez lorsque je vous avais quitté, j'étais plus triste que jamais, et aujourd'hui je suis tellement heureuse ! Vous aviez raison, pour connaître les plus grandes joies, il faut aussi avoir vécu les plus grandes peines. Ca ne se passe pas si mal à Queens, j'ai eu quelques problèmes, mais ils sont bien insignifiants comparés à ce que j'ai vécu il y a des mois de ça. »
« Je suis ravie de l'entendre ! Alors quel bon vent t'amène ici ? », Demanda l'institutrice qui maintenant s'essuyait le visage avec une serviette à l'autre bout de la pièce.
« Eh bien, comme je vous l'ai dit durant nos correspondances, il y a un concours de nouvelles au Queens College. J'ai écrit quelques brouillons, des premiers jets qui ont besoin d'être retravaillés, j'aurais aimé avoir votre avis, je ne l'ai fait encore lire à personne. »
Muriel se dirigea vers le divan et s'installa aux côtés de son ancienne élève, « C'est un honneur que tu me fais alors ! Et dis-moi quel est le prix du grand gagnant ? »
Celle-ci expliqua non sans une certaine excitation, « Oh bien, le grand gagnant aura l'honneur de lire sa nouvelle en public lors du Bal Des Premières Neige, qui se déroule juste avant la pause de Noël. »
« Le Bal des Premières Neiges ? Et ça se passe à Queens aussi ? », Demanda l'institutrice.
Au même moment une tête familière apparut devant la fenêtre du salon qui était grande ouverte. Aussitôt avec malice la personne déclara, « Alors on parle de mondanité ? »
« Mme Lynde ! Je suis contente de vous voir ! », puis avec un certain enthousiaste elle poursuivit en regardant l'institutrice, « J'aimerais beaucoup que vous veniez si jamais je gagne ce concours ! »
« Suis-je conviée aussi ? !» Demanda Rachel qui semblait un peu vexée.
La jeune rousse se contenta d'approuver timidement, « Oh mais… si vous le voulez bien, je ne vous oblige en rien. »
« Eh bien pour moi en tout cas ça sera avec plaisir ! » répondit Miss Stacy, emballée.
« Il faudra à tout prix venir accompagnée ? Je veux dire d'un cavalier ?», s'interrogea la commère du village, puis jeta un coup d'œil à la jeune institutrice.
Anne fronça légèrement les sourcils, elle ne sut quoi répondre, « Oh…euh… J'admets que je n'en ai aucune idée. »
La femme à l'âge avancé fit un sourire poli puis déclara, « Quoiqu'il en soit, je viendrai aussi avec plaisir, Mais normalement il est d'usage d'être accompagnée d'un cavalier, alors Muriel il vous faudra... »
La femme aux cheveux blonds décida de changer de sujet aussitôt, « Trêve de bavardage, tu voulais me faire lire ton premier jet Anne ? »
Mme Lynde qui avait remarqué que Miss Stacy avait délibérément évité sa remarque, se dépêcha de faire le tour de la demeure pour passer par la porte d'entrée, sans même que la propriétaire ne l'eut invité à entrer.
La jeune rousse donna alors ses feuillets à son ancienne professeur, « En réalité, c'est surtout le sujet de ma nouvelle dont j'aimerais avoir votre avis. »
« Voyons voir… », Muriel commença à lire, et son air se fit aussitôt sérieux, Anne regarda celle-ci avec la peur au ventre.
Au même instant Rachel arriva dans le salon, un air hautain sur le visage, « Je me suis permise de rentrer. », mais l'hôte ne réagit pas, elle était bien trop prise dans sa lecture.
Après un long silence pesant qui dura plusieurs minutes, avec seulement le bruit des pages qui tournaient, Miss Stacy se prononça enfin.
Cette dernière paraissait bouleversée, « C'est magnifique Anne. Kak'wet, est-ce l'amie dont tu m'avais parlé ? », Celle-ci se contenta d'acquiescer.
Rachel regarda la rouquine d'un air désolé, car en effet cette dernière avait pris connaissance du destin de la jeune mi'kmaq par l'intermédiaire de Marilla. Celle-ci se sentait responsable de la situation de la jeune fille, car après tout, c'était elle qui avait parlé de ce pensionnat à ses parents.
« Y a-t-il une limite de feuillets dans le règlement du concours ? » demanda l'institutrice.
« Oh oui ! Nous avons le droit à cinq feuillets maximum, vous m'imaginez lire cinquante feuillets devant tout le monde ? Oh j'aurais pu le faire ! Mais je ne suis pas sûre du monde qu'il restera à la fin…», répondit Anne en riant.
« Par rapport au thème que ça aborde. Je trouve cela très pertinent et ça pose des questions. Néanmoins… je ne suis pas en mesure de m'avancer sur ce que pourrait en penser le jury. Soit tu seras face à des gens ouverts, ou bien des gens entêtés, si tu vois ce que je veux dire… », La professeur jeta un rapide coup d'œil à Rachel en disant cela.
Puis elle ajouta, « Le principal, c'est que tu aies écrit ce que tu voulais. Le prix n'a pas d'importance. »
Mais l'étudiante ne partageait pas totalement le même avis, « Pour moi le prix est important. Je veux faire entendre cette histoire aux gens. »
Miss Stacy posa sa main sur l'épaule de la jeune rousse, « Je te le souhaite mais n'y mets pas trop d'espoir. »
Anne répondit simplement en hochant la tête avec un léger sourire doux-amer.
« Je voulais te demander, il y a longtemps que je n'ai pas eu de nouvelles de Gilbert, se plait-il à Toronto ? » demanda l'institutrice innocemment.
Celle-ci ne sut comment répondre à cela, elle sentait aussi le regard de Mme Lynde sur elle, qui semblait être particulièrement attentive à la réponse qu'elle pourrait donner.
Mais la jeune rousse répondit simplement, « J'ai l'impression qu'il s'y plait bien, à vrai dire je ne lui ai pas beaucoup parlé non plus. »
« J'ai pourtant entendu tout le contraire. », déclara Rachel avec un petit sourire sournois.
La femme avare de potins, en profita pour poser une question à la jeune fille, « Tu étais au courant que le jeune Blythe avait finalement renoncé à s'engager avec cette fille de Charlottetown ? »
Muriel leva les yeux au ciel immédiatement en entendant cela, « Rachel… Je crois qu'Anne n'a pas envie d'aborder ce sujet, et puis en quoi ça la concerne. »
Anne se retrouva dans une situation embarrassante, elle était en compagnie d'une femme qui en savait trop, et d'une autre qui semblait tout ignorer de la situation.
Alors pour se sortir de là, elle jeta un œil à l'horloge, « Oh mon dieu, je dois y aller ! J'ai promis à Marilla de rentrer avant 12h ! »
Les deux femmes regardèrent la jeune fille partir à toute allure.
La rouquine fit finalement demi-tour, elle avait oublié de dire une chose avant de partir, « Oh et si je ne vous revois pas avant mon départ demain, prenez soin de vous ! »
Sur ces mots, Anne prit la poudre d'escampette, et laissa les deux femmes avec un air hébété sur le visage, cela ne lui ressemblait de dire au revoir de cette manière. L'une des deux savait très bien pourquoi celle-ci avait eu une telle réaction, Rachel se contenta simplement d'esquisser un sourire embarrassé à Muriel, elle avait promis à Marilla de ne pas raconter ce qu'elle savait, mais on sentait que celle-ci luttait fortement.
Du côté de Toronto, en ce début d'après-midi, Gilbert s'apprêtait à se rendre dans le quartier de Rosedale, là où vivait la famille Stuart. Il était dans sa chambre et préparait quelques livres pour étudier, il avait même préparé des exercices de géométrie pour Christine.
Il était serein, il n'y avait aucune raison pour que ce premier cours particulier se passe mal.
Mais soudain il fut alerté par Jack, qui entra précipitamment dans la chambre, « De quoi ai-je l'air ?! », Demanda-t-il à Gilbert d'un ton pressant.
« Euh… Comme d'habitude. », Répondit son camarade nonchalamment.
Ceci n'a pas calmé le jeune rouquin, « Comme d'habitude ?! Mais c'est affreux ! »
Le jeune brun était confus, « Qu'est-ce que ça peut faire à quoi tu ressembles ? T'as décidé de m'accompagner finalement…? »
« Tu crois vraiment que j'étais prêt pour ça ?! Mais je croyais que tu étais au courant, Christine… elle-elle est sur le campus ! », Dit-il alarmé.
Ce qui affola l'apprenti enseignant, « Quoi ?! Mais je devais me rendre chez eux ?! »
« Je ne sais pas, mais c'était bien elle ! Et tu sais quel est le pire ?! »
Gilbert perdait peu à peu patience, « Non, mais je sens que tu vas me le dire. »
« Christine, elle discutait avec Chase Beauchemin ! », son partenaire de chambrée était définitivement au fond du gouffre.
« Et… c'est qui déjà ? », s'interrogea l'étudiant en médecine.
« Le gars de la confrérie ! Ce même type qui nous a emmenés dans cet… endroit. », Jack n'était pas particulièrement à l'aise avec cette anecdote.
Ce qui fit grimacer le jeune brun, « Oh… Ce type là. »
« S'il te plaît Gilbert, fais en sorte d'éloigner Christine de ce type, tu seras avec elle toute l'après-midi, dis lui la vérité ! », supplia-t-il.
Mais son ami contesta aussitôt, « Tu la connais bien mieux que moi ! »
Le rouquin se gratta la tête et avoua avec gêne, « C'est que… je n'ai pas envie d'avouer que j'ai été traîné dans ce genre d'endroit ! Bien que… je n'y sois pas resté. »
« Ecoute, je suis sûre qu'elle comprendra, si tu comptes lui faire la cour, il faut que tu.. »
Jack interrompit aussitôt son ami, « Bien, bien…Attends avant de me faire la leçon. Tu vas me dire que tu as tout raconté à Anne à ce sujet ? »
Le jeune brun fut tout à coup embarrassé par cette question, « Je n'ai pas encore eu l'occasion de le faire… »
« Et tu penses sérieusement lui dire ? », insista son camarade avec un petit sourire.
« Je crois qu'on parlait de toi au départ non ? », déclara Gilbert qui ne voulait pas s'attarder sur le sujet.
« Donc tu n'étais pas prêt à écorner ton image, comme moi aujourd'hui. », conclut le jeune roux.
« Je peux juste lui dire qu'elle doit éviter de le fréquenter, pourquoi rentrer dans les détails ? Et puis de cette façon, tu pourras lui dire toi-même.», l'étudiant était plutôt content de son raisonnement, il pensait avoir convaincu son ami.
« Et puis passer pour quelqu'un de jaloux ? », s'offusqua-t-il aussitôt.
Gilbert déclara sarcastiquement, « Ce n'est pas déjà le cas ? »
Son ami ne répondit rien à cela, il se contenta de regarder ailleurs.
Le jeune brun prit sa sacoche et se dirigea vers la porte, « Bon, je vais déjà essayer de savoir pourquoi elle est ici, je ne veux pas avoir de problèmes avec M. Stuart. »
Il était à présent dans les couloirs, et en effet, il vit Christine bavarder avec Chase, le chef de la fameuse confrérie, il se dirigea vers les deux individus, il n'avait pas parlé à l'étudiant depuis cette soirée au bordel.
Il se racla la gorge, « Hum. Bonjour.» Dit-il n'osant pas vraiment les interrompre.
« Oh M. Blythe ! », s'exclama Christine, cette dernière n'était pas mécontente que Gilbert l'aperçoive avec un autre garçon, « Je ne sais pas si vous connaissez M. Beauchemin. »
« On s'est déjà croisé. » fit sèchement Chase.
« En effet. » confirma l'étudiant en médecine sans grand enthousiasme.
« Je suis désolée, je sais qu'on aurait dû étudier chez moi, mais j'ai pensé que venir à l'université serait un meilleur environnement ! N'est-ce pas un endroit merveilleux ! », S'extasia la jeune brune.
« Votre père est au courant ? Je ne veux pas avoir de problèmes ? », Se soucia le jeune homme.
« Bien sûr qu'il l'est ! », puis elle demanda instantanément, « Alors où est votre chambre ! Je meurs d'envie de la découvrir ! »
« Oh je pense qu'on serait beaucoup mieux à la bibliothèque. Et puis il y a Jack qui a besoin d'étudier un peu seul. », Gilbert pensa que de cette façon, cette fille renoncerait à ses idées quelque peu déplacées.
Elle s'exclama à nouveau, « Mais ce Jack a tort ! Plus on est de fous plus on rit ! », Elle partit loin devant, « Alors M. Blythe où est votre chambre ? »
Gilbert leva les yeux au ciel, il se résigna bien malgré lui, il avait bien compris quel genre de fille elle pouvait être, c'est-à-dire, à ne pas prendre en considération l'avis des personnes qui l'entouraient. Il se demanda si les sentiments qu'éprouvaient Jack, étaient pour cette fille qui se tenait devant lui, ou bien pour la fille avec qui il faisait des parties de cache-cache étant enfant.
Quelque soit la réponse à cette question, le jeune étudiant conclut que l'après-midi allait manifestement s'éterniser, pour son plus grand désarroi.
