Un grand merci à Rosae Blue, pcam, DI5M & Fleur d'Ange pour vos reviews :)

Merci également à ma bêta pour sa correction ! Bonne Lecture !

XXVI. Breaking Away

« Tu veux un sorbet citron ? proposa Luna Lovegood, brandissant une poignée de friandises devant le visage de sa petite-amie.

Tracey Davis secoua la tête et mordilla nerveusement l'extrémité de sa plume, affichant une mine préoccupée.

« Non merci. » répondit-elle en soupirant. « Je n'aime pas ça. »

Tracey reporta son attention sur ses notes de Métamorphose, s'efforçant de se concentrer sur le contenu du parchemin. Sa tentative fut un vaste échec. Elle n'avait pas l'esprit à étudier et ses pensées étaient tournées vers une situation bien plus pressante.

« Tu t'inquiètes au sujet de ton père, n'est-ce pas ? De ce qu'il va penser ? » demanda gentiment Luna tandis qu'elle portait la friandise à sa bouche, commençant à la mastiquer énergiquement.

Tracey leva les yeux en direction de Luna, croisant ses grands yeux d'un bleu intense. Luna avait ce don pour deviner ses pensées, c'était presque…effrayant. Cela expliquait probablement pourquoi elle parvenait à lui remonter le moral et lui redonner le sourire avec une facilité déconcertante. Ça et ses affirmations d'une honnêteté brutale, lancées lorsqu'on s'y attendait le moins.

« Je ne sais même pas par où commencer. » se lamenta Tracey, de nouveau parcourue par cette nervosité qui la tiraillait régulièrement.

« Qu'est-ce que tu dirais s'il était là, juste à ma place ?» interrogea Luna avec un sérieux qui ne lui ressemblait guère.

« Hmmm… Papa, je suis amoureuse d'une fille ? » suggéra Tracey d'un ton hésitant, peu convaincue par ses propres paroles.

Les yeux écarquillés de Luna lui firent prendre conscience des paroles qu'elle venait de prononcer. C'était la première fois qu'elle exprimait la teneur de ses sentiments pour elle. Tracey sentit ses joues se réchauffer.

Luna ne lui laissa pas le temps d'être embarrassée. Elle se pencha dans sa direction, pressant ses lèvres contre les siennes avec avidité. Immédiatement, Tracey ferma les yeux, savourant la sensation des lèvres douces de Luna sur les siennes. Elles avaient un goût sucré et elle se surprit à vouloir en deviner tous les arômes subtils.

Tracey approfondit alors le baiser, glissant ses mains dans la longue chevelure blonde de la jeune fille, son parfum de vanille lui remplissant les narines. Comme à chaque fois qu'elle embrassait les lèvres chaudes de Luna, elle fut parcourue d'un plaisir indescriptible. Lorsqu'elles s'écartèrent finalement, à bout de souffle, ses yeux restèrent plongés dans ceux de Luna.

« Je viens de réaliser quelque chose. » annonça Tracey avec un sourire timide.

Luna leva un sourcil, l'encourageant à continuer.

« Finalement, je crois que j'aime bien les sorbets au citron. » affirma Tracey.

Un sourire rayonnant éclaira le visage de Luna.

« Ça tombe bien, le gérant d'Honeydukes m'a offert une dizaine de boites. » se réjouit Luna.

« L'un des nombreux avantages d'être Miss Fondatrice ? » commenta Tracey avec un sourire en coin.

Elle rassembla hâtivement les parchemins qui jonchaient la table, jetant un regard bref vers l'horloge. Dans une demi-heure, elle prendrait part à son dernier examen pour les ASPICs qui signerait officiellement la fin de sa scolarité à Poudlard. A bien réfléchir, la perspective de l'examen pratique de Métamorphose n'était pas aussi stressante comparé à ce qui l'attendait le lendemain. Lorsqu'elles quittèrent la salle de cours pour s'engager dans les couloirs, leurs mains entrelacées, elles croisèrent deux filles de septième année qui leur adressèrent des sourires éclatants.

« Salut Luna et Tracey ! » chantèrent Lavande et Parvati en cœur.

Tracey fit de son mieux pour ne pas lever les yeux au ciel. Même si elle s'était habituée à la nouvelle hypocrisie de ses condisciples envers Luna, son irritation à ce sujet n'avait pas changé.

Depuis son élection, six mois auparavant, la vie de Luna Lovegood avait été chamboulée. De l'élève la plus raillée de l'école, elle était devenue celle qu'on approchait pour demander des conseils ou bien pour plaider des causes diverses et variées auprès du corps enseignant.

Les humains sont vraiment curieux, se disait régulièrement Tracey, lorsqu'elle voyait la manière dont les autres traitaient désormais Luna. Son statut faisait d'elle quelqu'un de 'fréquentable', appréciable et même populaire. Ils ne l'encensaient pas pour sa gentillesse, ni son intelligence ou même sa personnalité formidable mais uniquement pour sa position et ses nouveaux pouvoirs au sein de l'école.

Luna, elle, n'avait pas changé devant cette popularité nouvelle. Elle était restée la jeune fille simple, originale et parfois excentrique qu'elle avait toujours été. Elle ne semblait pas se préoccuper de la notoriété, du regard des autres et de la soudaine hypocrisie dont certains faisaient preuve à son égard. Tracey était soulagée de constater que le titre ne lui était pas monté à la tête, comme cela aurait été le cas, assurément, pour les autres candidates.

Il y avait toutefois un avantage avec le nouveau statut de Luna : leur relation amoureuse avait été acceptée rapidement par la plupart des étudiants. Lorsqu'elles exprimaient leur affection en public, elles n'attiraient plus les regards curieux et emplis de jugement. Les réactions négatives se cantonnaient désormais à quelques remarques déplacées provenant d'une minorité d'élèves de Serpentard.

La vie de Tracey avait, elle aussi, subi des changements notables. Son amitié avec Daphné Greengrass était désormais définitivement enterrée. Malgré des premiers mois difficiles, Tracey était soulagée d'être enfin libérée de l'emprise de son ex-meilleure amie, de la pression continuelle pour lui plaire et de ce besoin vital de répondre à ses attentes. Désormais, elle était libre d'être elle-même et la sensation était des plus grisantes. Pansy Parkinson, elle, était toujours tiraillée entre son amitié avec Tracey et Daphné.

« On a de la chance qu'elle me laisse encore traîner avec toi. » avait dit Pansy d'un ton dramatique, après leur retour des vacances de Noël, quelques mois auparavant. « Je ne sais pas ce qu'il s'est passé pendant la nuit du bal, mais ça l'a changée. »

Cela n'avait rien d'étonnant. L'arrestation d'Hermione Granger avait ébranlé toute l'école. Lorsqu'elle avait découvert l'implication de cette dernière dans la mort de Millicent, Tracey s'était enfermée dans un silence choqué pendant plusieurs jours. Les semaines suivant la mort de Millicent avaient été les pires de sa vie. Savoir que son amie serait encore en vie sans l'acte écœurant de Granger l'avait profondément bouleversée. C'était la présence constante de Luna qui avait aidé Tracey à rebondir après cet énième coup dur.

« Et tu as entendu la nouvelle ? Daphné et Blaise ont rompu. » avait ajouté Pansy sur le ton de la confidence, visiblement sidérée.

Tracey lui avait jeté un regard interloqué.

« Daphné n'a pas voulu me donner les détails, ce qui est totalement louche, si tu veux mon avis. Elle dit qu'il est temps qu'elle 'travaille' sur elle-même et elle prétend devoir être seule pour le faire. » poursuivit Pansy en secouant la tête, peu convaincue. « A l'entendre parler, on croirait presque qu'elle a quarante ans et qu'elle vient de sortir d'un divorce difficile. »

La remarque avait provoqué un sourire amusé sur le visage de Tracey. En temps normal, c'était à elle-même que Daphné se serait confiée. Tracey aurait été la première à connaître les détails de sa rupture avec Blaise. Daphné n'allait jamais dans les détails avec Pansy lorsqu'il s'agissait de sujets trop personnels. Cette dernière était incapable de garder des informations pour elle. Pire encore, en cas de dispute, Pansy n'avait aucun scrupule à attaquer directement sous la ceinture, en vous balançant à la figure les détails de votre vie privée.

« Si tu veux mon avis, Blaise l'a plaquée et elle ne veut pas l'avouer. » avait ajouté Pansy en observant ses ongles parfaitement manucurés.

Elle avait laissé échapper un soupir à fendre l'âme.

« Je ne comprends plus ce qui se passe. Granger est une psychopathe. Blaise et Daphné qui se séparent. Toi et Loufoca Lovegood qui baisouillez. Mais va le monde ? J'ai l'impression d'être la seule personne normale dans cette école. » avait-elle affirmé.

« N'appelle pas Luna comme ça. » avait immédiatement répliqué Tracey, l'air contrarié.

« Désolée, Cece. Il va me falloir du temps pour ne plus l'appeler comme ça. C'est bizarre, après toutes ces années. » s'était justifiée Pansy. « Je ne me souvenais même plus de son vrai prénom. »

« Et Luna et moi, on ne baisouille pas. » avait ajouté Tracey en grimaçant.

« Ah oui, excuse-moi ! Vous vous cisaillez plutôt, c'est bien ça ? Je ne m'y connais pas trop en lesbianisme. Attends une seconde… J'ai le droit de dire 'lesbienne' ou c'est insultant ? »

Pansy avait posé cette question d'une manière presque innocente, comme si elle cherchait réellement à s'instruire davantage sur le sujet.

« PANSY ! » avait hurlé Tracey, morte de honte, s'attirant les regards curieux des élèves près d'elle. « On ne fait rien de ce genre, compris ? Pas de ''baisouillage'' ni de ''ciselage'' ou je ne sais quoi ! »

« Barbant. » avait commenté Pansy en prenant une moue déçue.

La voix sévère du professeur McGonagall ramena Tracey à la réalité et elle s'empressa de pénétrer dans la salle d'examen une fois son nom prononcé. Lorsqu'elle sortit de la pièce, vingt minutes plus tard, Tracey laissa échapper un soupir de soulagement. Elle se dirigea vers Luna qui sortait elle aussi d'une autre salle d'examen.

« Comment ça s'est passé ? » questionna Luna avec intérêt.

« Mieux que j'imaginais, et toi ? » annonça Tracey avec soulagement.

« L'examinateur m'a demandée de métamorphoser son assistant en une créature sauvage de mon choix. » expliqua Luna, tandis qu'elle sortait un étui à lunettes de son sac.

Elle revêtit des lorgnospectres, sa paire de lunettes psychédéliques favorite. Immédiatement, les verres clignotèrent.

« Il n'a pas eu l'air convaincu lorsque son assistant est devenu invisible. J'ai dû lui expliquer que les ronflaks cornus sont invisibles à l'œil nu mais il n'a pas eu l'air de me croire. » indiqua-t-elle, l'air pensive. « Je ne sais pas quelle note il va me mettre. Heureusement que l'examen théorique était simple. »

Tracey éclata de rire, sentant la pression retomber d'un coup après le récit de Luna.

« Tu aurais dû lui dire que tu es notre Miss Fondatrice. » suggéra Tracey, une fois son hilarité calmée. « Il te mettra un ''Acceptable'' d'office. »

« Ce ne serait pas très correct de ma part d'utiliser mon statut à des fins personnelles. » fit remarquer Luna d'une voix rêveuse.

« Tu vois, c'est exactement pour ça qu'ils t'ont élue. » assura Tracey en l'observant avec attachement. « Tu es trop bien pour nous autres. On ne te mérite pas. »

Le lendemain, ce fut avec une appréhension certaine que Tracey entra dans la maison familiale des Davis, une grande bâtisse de style géorgien. Lorsqu'ils avaient emménagé au Royaume-Uni, ses parents avaient insisté pour reproduire à l'identique la maison qu'ils habitaient à Trinidad-et-Tobago. Selon ses parents, cela leur permettrait d'appréhender le changement drastique de culture et d'environnement de manière plus saine. Il s'agissait d'une manière de retrouver la familiarité de leur île, désormais située à plusieurs milliers de kilomètres.

La maison était imposante et colorée, avec ses larges façades symétriques à colonnes, et sa teinte d'un rouge vif, bien plus clinquante que les maisons grisâtres qui remplissaient le voisinage. La maison, surnommée Villa Davis, attirait tous les regards avec son large verger qui donnait accès à un lac privatisé.

Dans la cuisine, Tracey trouva sa mère, Eralia, occupée à donner des ordres à deux elfes. Ils faisaient léviter un large chandelier dans les airs. Eralia insistait pour que le chandelier soit placé exactement à l'endroit qu'elle indiquait, pinaillant sur le moindre millimètre de différence.

« Aye aye. » salua sa mère. « Qu'est-ce que tu penses de mon nouveau chandelier ? »

Tracey observa le chandelier en cristal avec perplexité. Il était gigantesque et clinquant, parfaitement au goût de sa mère. Eralia Davis était une femme au foyer qui trouvait sa satisfaction personnelle dans la beauté de son intérieur. Elle ne vivait qu'à travers sa famille et aspirait à être une épouse parfaite, soumise envers son mari, ainsi qu'une mère totalement dédiée à ses enfants. Tracey n'avait jamais vu sa mère poursuivre une quelconque aspiration personnelle en dehors de sa vie familiale. Pourtant, jamais elle n'avait entendu sa mère se plaindre de cette situation. Il s'agissait de son choix de vie, et elle semblait parfaitement s'en contenter.

Heureusement pour Tracey, l'un des elfes eut un geste trop brusque et le chandelier manqua de tomber et de s'écraser sur le sol. Le second elfe parvint à stopper la chute avant qu'elle soit tragique. Immédiatement, Eralia partit dans un long sermon contrarié et sembla momentanément oublier la question qu'elle avait posé à sa fille. Tracey s'empressa de quitter la cuisine, soulagée. Elle était incapable de mentir et elle ne voulait pas vexer sa mère en lui avouant que ce chandelier était atroce. Dans le foyer, elle croisa Fitzroy et Clive, ses frères cadets, occupés à jouer à une bataille explosive. Tracey s'approcha de la table et agita sa baguette sur les cartes, qui tombèrent sur le sol, formant une pile désordonnée.

« Hey ! J'allais gagner ! » s'exclama Clive avec indignation.

Du haut de ses dix-ans, Clive était le petit génie de la famille. Il était aussi, accessoirement, le favori de ses parents. Sa mère pleurait régulièrement à chaudes larmes lorsqu'elle mentionnait son entrée imminente à Poudlard, qui aurait lieu à la fin de l'été.

« Pourquoi tu fais cette tête ? » demanda Fitzroy, jetant un regard curieux à sa sœur.

Tracey s'installa sur le fauteuil le plus proche, puis soupira tandis qu'elle jouait nerveusement avec l'un des coussins en velours beige.

« Il faut que je vous parle. » dit-elle avec gravité.

Pour une fois, ses frères semblèrent déceler le ton sérieux dans sa voix et ils consentirent à l'écouter attentivement.

« Ce soir, je vais avoir une discussion avec les parents. Une discussion très importante. » annonça Tracey, anxieuse.

Les yeux de Fitzroy s'agrandirent d'incrédulité. Il sembla saisir directement ce à quoi elle faisait allusion. Après tout, lui aussi était à Poudlard et il avait connaissance du secret de sa sœur, qui n'était désormais plus un secret pour le reste de l'école. Clive, lui, paraissait confus.

« Tu vas leur dire ? » demanda Fitzroy, médusé.

« Je ne veux pas continuer à leur cacher la vérité. Ils le verront à la cérémonie de diplômes, de toute façon. Je préfère que ça vienne de ma propre bouche. » déclara Tracey en soupirant.

« De quoi vous parlez ? » interrogea Clive en les observant sans comprendre.

« Je t'expliquerai plus tard, Clive. » promit Tracey avec patience. « Je veux juste être sûre que vous me laisserez seule avec Papa et Maman, après le dîner. Entendu ? »

Les deux garçons hochèrent la tête et Tracey esquissa un sourire attendri en observant ses frères.

« Merlin, vous savez à quel point vous êtes adorables quand vous écoutez votre grande sœur ? » dit-elle avec affection, avant de quitter la pièce.

Les heures suivantes se déroulèrent dans l'agonie la plus totale pour Tracey. Enfermée dans sa chambre, elle fixait les aiguilles de l'horloge tandis qu'elles se mouvaient inlassablement, la rapprochant du moment fatidique. Plus les heures passaient, plus Tracey sentait son angoisse grimper d'un cran. Elle craignait leur réaction. Elle répéta en boucle les paroles qu'elle avait prévu de dire à ses parents. Aucune de ses tentatives ne fut toutefois satisfaisante. Rien ne semblait convenir pour ce qu'elle s'apprêtait à leur avouer. Tracey finit par abandonner – elle devrait improviser.

Le dîner se fit dans un silence curieux. Habituellement, Clive et Fitzroy étaient toujours bruyants pendant les repas, se chamaillant sur des sujets insignifiants. Aujourd'hui, toutefois, ils restèrent muets, comme s'ils avaient senti la tension qui planait désormais dans la pièce. Eralia écoutait avec fascination les paroles de son mari, Desomond, qui expliquait ses récent déboires au bureau.

Après le dîner, Tracey se tourna nerveusement vers ses parents tandis qu'ils se dirigeaient vers le living-room.

« Est-ce que je peux vous parler une seconde ? C…C'est important. » dit-elle, tentant de contrôler le tremblement audible dans sa voix.

Du coin de l'œil, Tracey aperçut Clive et Fitzroy disparaître en direction des escaliers.

« Bien sûr, chérie. » répondit sa mère.

Elle suivit ses parents dans le large living room et les observa avec appréhension tandis qu'ils prenaient place sur l'un des sofas. A son tour, Tracey s'installa sur le fauteuil qui leur faisait face. Ses mains étaient moites, son cœur battait à toute allure dans sa poitrine et lorsqu'elle prit la parole, sa voix tremblait tellement qu'elle craignait de ne pas se faire comprendre.

« Pa-papa, Maman… » commença-t-elle avec hésitation. « Je…Je dois vous avouer quelque chose. »

Sa mère lui souriait joyeusement, l'encourageant à continuer. Quant à son père, il la fixait de son habituel air impassible. Desomond était un homme froid, qui montrait peu d'affection dans ses paroles et ses gestes. Toute sa vie, Tracey avait grandi dans la crainte de son père. La peur de le décevoir ou de le contrarier avait toujours dicté la manière dont elle interagissait avec lui.

Lorsque son amitié avec Daphné avait pris fin, Tracey avait réalisé qu'elle ressentait la même chose avec cette dernière. Elle avait craint Daphné comme elle craignait son père. Ils opéraient tous les deux cette pression invisible mais oppressante sur Tracey. Face à eux, elle s'effaçait totalement. Et dans cette course impossible pour satisfaire leurs attentes, elle s'était perdue.

Tracey avait vécu ces derniers mois passés sans le joug de Daphné comme une révélation. Luna avait raison. Tracey était parfaitement capable d'être indépendante et heureusesans sa meilleure amie. Elle n'avait pas besoin de vivre dans son sillage ni son ombre constante. C'était cette réalisation qui lui avait donné le courage de se présenter devant ses parents pour leur avouer la vérité. Elle ne voulait plus se cacher ni vivre un mensonge. Elle voulait être elle-même, sans artifice et sans masque, libérée du regard des autres et de leur jugement. Tracey prit une longue inspiration, dans une tentative désespérée de rassembler son courage.

« Je sais que vous voulez que je me marie après ma sortie de Poudlard. » commença-t-elle, reprenant le contrôle sur sa voix. « Mais, ce n'est pas ce que je veux. »

Un silence suivit ses paroles et elle en profita pour poursuivre avant que l'un d'eux ne puisse dire quoi que ce soit.

« Je…Je pense que… Je devrais avoir le choix de me marier quand je serai prête. Et avec qui je décide de le faire. » continua-t-elle. « Je sais que vous ne voulez que mon bien, mais ça devrait être mon choix. »

Tracey s'arrêta, observant avec attention la réaction de ses parents. Ils échangèrent un long regard, comme s'ils partageaient une conversation silencieuse. Finalement, sa mère lança :

« Tu es une grande fille, et tu as raison, ça devrait être ton choix. On te laissera choisir tant qu'il s'agit de quelqu'un d'acceptable. Mais il est important que ton père et moi donnions notre accord. C'est la tradition. » expliqua-t-elle avec un sourire.

Tracey écarquilla les yeux. Elle ne s'était pas attendue à ce qu'ils cèdent de manière si…facile. Elle réprima toutefois son soupir de soulagement. Ce n'était pas terminé.

« Je… J'ai rencontré quelqu'un à Poudlard. Et nous sommes ensemble depuis six mois. » avoua-t-elle dans un souffle.

« Six mois ? » répéta sa mère, interloquée. « Six longs mois et nous ne l'apprenons qu'aujourd'hui ? »

« J'avais peur de votre réaction. » admit Tracey, le regard fuyant.

« Je veux rencontrer ce garçon. » lança son père de sa voix grave.

C'était la première fois qu'il prononçait la moindre parole depuis le début de la conversation. Il ne s'agissait pas d'une demande ou d'une suggestion mais d'un ordre. Immédiatement, Tracey sentit sa nervosité s'accroître.

« Ce n'est pas un garçon. » dit-elle finalement dans un souffle. « C'est une fille. Elle s'appelle Luna et… je l'aime. »

Tracey avait lancé phrase avec une conviction qui la surprit elle-même. Elle leva les yeux, vers ses parents. Sa mère avait ouvert la bouche de stupeur, semblant prise au dépourvu. Quant à son père, son visage s'était figé, visiblement sous le choc de la révélation.

Ce fut le silence le plus long et le plus pesant qu'elle eut à subir de son existence entière. L'air semblait si étouffant qu'elle se sentit chancelante. Tracey avait été persuadée que prononcer ces mots serait le plus difficile. Elle réalisa toutefois qu'elle avait eu tort.

Le pire était l'attente.

Ces instants interminables pendant lesquels elle dût attendre les premières paroles de sa famille après sa révélation furent agonisants. Son estomac était noué et ses mains tremblaient sous l'angoisse.

« Non. » dit finalement Desomond d'une voix calme.

Tracey et sa mère lui jetèrent des regards hébétés.

« Je n'accepterai jamais ce genre de perversion sous mon toit. » poursuivit-il, les dents serrées, son regard s'assombrissant.

Tracey sentit son propre visage se décomposer lorsqu'elle vit le dégoût sur les traits de son père. Il l'observait comme si elle venait de lui lancer la pire des insultes.

« Nous ne participons pas à ce genre de dépravations. Pas dans cette famille. » dit-il de sa voix grondante.

Il paraissait désormais furieux. Il se tourna vers son épouse qui paraissait toujours paralysée.

« Je t'avais dit que nous n'aurions pas dû les envoyer dans cette école. Nous aurions dû nous occuper nous-même de leur éducation, dans nos propres traditions. C'est en restant avec ces gens qu'elle a appris ce comportement dégoûtant. » dit-il avec contrariété.

Tracey sentit son cœur se fendre face aux paroles blessantes de son père. Le rejet qu'elle lisait dans ses yeux la blessa profondément. C'était la même peine qu'elle avait ressenti face aux mots intransigeants que Daphné lui avait lancé à la figure pour la blesser, quelques mois auparavant. Cette fois pourtant, la douleur était dix fois pire.

« Je n'ai pas choisi d'être comme ça. » murmura Tracey, sentant des larmes apparaître au coin de ses yeux.

Comment pouvait-il penser qu'elle avait été influencée ou qu'il s'agissait d'un choix de sa part ? Elle ne pouvait pas contrôler son attirance envers une fille, ni sa sexualité. Il s'agissait de sa nature inhérente et aucune méthode d'éducation alternative n'aurait pu changer cet état de fait.

Tracey tourna les yeux sur sa mère. Pendant l'espace d'un instant, cette dernière sembla tiraillée entre prendre sa défense ou apporter son soutien à son père. Il ne fallut pas longtemps pour qu'Eralia fasse un choix.

« Tracey, tu sais que ce ne sont pas des choses acceptées chez nous. Nous sommes prêts à te pardonner si tu arrêtes de voir cette personne. » assura-t-elle, l'air suppliant.

« Non. » répondit immédiatement Tracey. « Je l'aime et vous ne m'empêcherez pas de la voir. »

« Aucun de mes enfants ne sera un détraqué. Pas sous mon toit. » répliqua son père avec fureur. « Je suis ton père et c'est moi qui fais les règles. »

Tracey se leva d'un bond, fixant ses parents avec déception.

« Si vous ne pouvez pas m'accepter comme je suis, alors je n'ai plus rien à faire ici. » dit-elle, sa voix menaçant de se briser.

Tracey se retourna vivement et quitta la pièce, le cœur asphyxié. Elle remonta les escaliers, prenant appui contre les murs pour ne pas s'effondrer sur le sol. Lorsqu'elle retrouva finalement l'intimité de sa chambre, elle fondit en larmes. Jamais elle ne s'était sentie aussi mal de sa vie. La douleur était si insupportable qu'elle l'empêchait de respirer correctement.

Le rejet dans les yeux de ses parents la marquerait à jamais. Ces deux personnes qui étaient supposées la soutenir en toutes circonstances, l'avaient rejetée comme une moins que rien. Ils avaient brisé quelque chose en elle. L'idée même de les pardonner un jour lui semblait impossible.

Tracey pleura longtemps - perdant toute notion de temps et d'espace autour d'elle. Elle entendit régulièrement la voix de sa mère de l'autre côté de la porte mais l'ignora. Eralia essaierait probablement par tous les moyens de lui faire accepter les demandes extravagantes de son père.

C'est terminé, pensa Tracey avec conviction. Elle ne laisserait plus personne contrôler sa vie tandis qu'elle observait à distance, comme une spectatrice de son propre destin. Ses choix lui appartenaient.

Elle essuya les larmes au coin de ses yeux et se releva avec difficulté, le cœur lourd. D'un geste fébrile, elle attrapa le premier sac qu'elle trouva dans son placard, puis commença à le remplir avec ses affaires, les jetant pêle-mêle à l'intérieur. Elle ne pouvait plus rester ici après ce qui venait de se passer.

Elle jeta un dernier regard à sa chambre avant de sortir, nerveuse. Le couloir était silencieux et la maison semblait plongée dans l'obscurité totale. Silencieusement, elle se dirigea vers les escaliers.

Quand sa main se posa sur la porte d'entrée, Tracey hésita longuement. Elle savait qu'elle ne pourrait pas faire marche arrière si elle décidait de partir. Son père, ancré dans sa fierté inflexible, ne la laisserait plus revenir. Sauf si elle le suppliait et acceptait de se plier à la moindre de ses demandes. Cela suffit à convaincre Tracey et elle actionna la poignée, serrant fermement la lanière de son sac tandis qu'elle franchissait les marches du perron et s'engageait sur la pelouse, en direction du portail. Une pluie torrentielle s'était abattue dehors. Tracey s'efforça d'ignorer les gouttes épaisses qui lui recouvrirent le visage, se mêlant à ses larmes.

« Cece ! » entendit-elle soudainement, derrière elle. « Cece ! »

Elle se retourna vivement, cherchant l'origine de ces appels insistants. Elle aperçut deux silhouettes sur le perron et lorsqu'elle plissa les yeux, elle reconnut ses frères. Devant le regard émotionné de Tracey, ils accoururent dans sa direction.

« Tu allais partir sans nous dire au revoir, Cece ? » demanda Fitzroy en secouant la tête, feignant la contrariété.

La culpabilité envahit Tracey et elle baissa les yeux, honteuse.

« Tu vas vraiment nous quitter ? » demanda Clive, frottant les verres de ses lunettes, désormais trempés.

Tracey saisit sa baguette et la posa sur la monture des lunettes, murmurant un sort. Immédiatement, les verres devinrent étanches et la pluie sembla changer de trajectoire, évitant les lunettes de Clive.

« Je suis désolée. » fut la seule chose qu'elle put articuler.

Les mines attristées de ses frères étaient déchirantes mais elle s'efforça de réprimer ses larmes devant eux.

« On a entendu tout ce qu'il s'est passé. On était cachés derrière la porte, dans le hall. » expliqua Fitzroy, avec gravité.

« Je ne voulais pas que ça se passe comme ça. Mais…Je ne peux plus rester ici. » admit Tracey, la gorge obstruée.

« Nous on s'en fiche, on t'aime comme tu es. » déclara Clive avant de se rapprocher d'elle pour enlacer sa taille.

Cette fois, Tracey fut incapable de se retenir davantage et elle sanglota tandis qu'elle serrait son petit frère dans ses bras. Lorsqu'elle s'écarta, à contrecœur, elle s'agenouilla devant lui.

« Tout ça ne change absolument rien entre nous. Je serai toujours votre grande sœur, et je vous aimerais toujours plus que tout au monde. Compris ? » demanda-t-elle en les observant tour à tour.

Ils acquiescèrent et le cœur de Tracey se serra de nouveau. Elle posa un baiser sur leurs fronts, à tour de rôle, avant de les étreindre une dernière fois, longuement.

« Je peux avoir ta chambre pendant ton absence ? » demanda Fitzroy. « Je te promets de la ranger tous les soirs pour ne pas laisser de germes. »

Tracey laissa échapper un rire étranglé à sa remarque.

« Oui, tout ce que tu veux. » assura-t-elle. « Maintenant rentrez à l'intérieur, vous allez attraper froid. »

Elle les observa s'éloigner, des larmes coulant le long de ses joues. Elle attendit qu'ils aient disparu à l'intérieur de la maison avant de reprendre sa marche en direction du portail principal.

Une fois sortie de la propriété, elle farfouilla dans son sac à la recherche d'un morceau de parchemin. Tracey parcourut l'adresse des yeux avant que celle-ci ne disparaisse du papier vieilli, emportée par la pluie torrentielle. Elle ferma les yeux, tentant de se concentrer sur sa destination puis transplana. Ses pieds prirent terre devant un portail délabré, donnant accès à une maison en forme de cylindre noir. Lorsqu'elle s'approcha de la bâtisse, elle distingua trois écriteaux se balançant dans l'air, provoquant un grincement sourd à chaque mouvement. Sur l'un deux, on pouvait lire le nom 'Lovegood'.

Tracey se dirigea vers la porte d'entrée et appuya sur le heurtoir massif en forme d'aigle. Quelques instants plus tard, l'épaisse porte en bois s'ouvrit, laissant apparaître un visage familier. A la vue de Luna, Tracey sentit ses dernières barrières fléchir et elle fondit en larmes – causées par un mélange de soulagement et de peine. Elle n'eut pas besoin de prononcer la moindre parole pour que Luna comprenne.

Luna la laissa entrer à l'intérieur et l'attira immédiatement dans une longue étreinte rassurante. Seuls les sanglots de Tracey résonnaient dans la pièce. Lorsqu'elle retrouva un semblant de calme, Luna la conduisit dans un living-room encombré, où se dressait une large presse à imprimer qui occupait la moitié de la place. Tracey se laissa complètement faire, tandis que Luna retira sa veste trempée et ses chaussures embouées. Elle avait l'impression d'être dans un songe éveillé. Puis, lorsque Luna lui tandis une tasse de thé fumante, Tracey esquissa un faible sourire de reconnaissance, sortant de sa torpeur.

« Désolée, je sais que j'aurais dû prévenir avant de venir ici à l'improviste. Je ne savais pas où aller. » murmura Tracey, embarrassée.

« Tu sais que tu es toujours la bienvenue ici. Papa demandait après toi, ce matin, d'ailleurs. Il va être content de savoir que ma petite-amie n'est pas imaginaire. » répondit gaiement Luna.

Sa remarque provoqua le rire de Tracey. Comme d'habitude, Luna parvenait toujours à lui faire regagner le sourire avec une facilité déconcertante.

« Au moins, l'un de nos pères accepte cette idée… » murmura Tracey, la gorge nouée. « Je viens de dire la vérité à mes parents et ça s'est très mal passé. Je ne sais même pas pourquoi je réagis comme ça, je savais très bien qu'ils le prendraient mal. »

« Laisse-leur du temps. » suggéra Luna d'une voix douce. « La plupart des humains agissent avant de réfléchir. Lorsqu'ils réaliseront qu'ils ont fait une erreur, peut-être qu'ils reviendront sur leur décision. »

Tracey ne répondit pas. Luna avait ce regard rafraîchissant sur les humains. Elle faisait preuve d'une positivité à toute épreuve malgré le traitement détestable qu'elle avait reçu de la part de ses pairs.

Tracey désirait vraiment la croire. Pourtant, elle connaissait ses parents mieux que quiconque. L'égo de son père ne lui permettrait jamais de pardonner sa fille. Quant à sa mère, comme toujours, elle prendrait son parti et s'alignerait sur la décision de son père. Tracey eut un pincement au cœur lorsqu'elle pensa à ses frères. Luna sembla remarquer son agitation car elle posa sa main sur la sienne.

Pour la première fois depuis son arrivée, Tracey observa avec attention l'intérieur de la maison des Lovegood. A côté de l'imprimante géante, elle remarqua de larges piles de papiers qui occupaient le reste de l'espace ainsi que des vases et des récipients ornés, visiblement peints par un enfant particulièrement créatif. Lorsqu'elle leva les yeux vers le plafond, Tracey aperçut des figures miniatures représentant diverses créatures magiques ailées.

C'était la première fois que Tracey voyait un intérieur de ce genre. Sa propre maison ne ressemblait pas aux maisons britanniques car ses parents avaient construit une réplique de leur ancienne maison. D'autre part, les propriétés qu'elle avait visitées au Royaume Uni étaient principalement celles de ses amies : des manoirs imposants et luxuriants, bien loin de l'intérieur rustique et excentrique des Lovegood. Pourtant, la maison dégageait un sentiment chaleureux et familier qui lui fit directement se sentir en sécurité. La décoration encombrante de la pièce provoqua toutefois l'anxiété de Tracey. Elle aimait les intérieurs minimalistes, moins enclins à attraper la saleté et la poussière.

« Papa est encore à Londres. Il interviewe une dresseuse de focifères pour la prochaine édition spéciale du Chicaneur. » expliqua Luna avec excitation. « Il a même promis de ramener des plumes. Elles sont géniales pour écrire. »

« Tu es sûre que ça ne lui posera pas de problèmes que je reste ici ? » demanda Tracey, inquiète.

« Oh non, rassure-toi. Il sera content d'entendre que j'ai une invitée. Je suis autorisée à ramener tout ce que je veux à la maison, sauf des murlaps. Papa est traumatisé depuis que j'en ai ramené deux il y a cinq ans. Ils ont élu domicile dans la cuisine pendant six mois et il a été difficile de les déloger, après ça. » déclara Luna.

Elle se releva, observant Tracey d'un air pensif :

« Tu es trempée et tu dois être frigorifiée. Tu as une tenue de rechange dans tes affaires ? » demanda-t-elle en désignant le sac que Tracey avait posé à ses pieds.

« Oui. Est-ce que je peux me changer quelque part ? » interrogea Tracey, mal à l'aise.

Luna la mena dans un escalier étroit en colimaçon. Sur les murs, on avait peint une fresque grandeur nature, représentant une prairie pendant une journée de printemps. Sur les arbres, les feuilles se mouvaient paresseusement, comme si elles étaient caressées par un vent léger. Tracey entra dans la salle de bain que lui désigna Luna et se changea à la hâte, avant d'appliquer un sort de séchage à ses cheveux. Elle suivit ensuite le chemin de la lumière, laissée par une porte ouverte dans le couloir.

La chambre de Luna était curieuse et originale – exactement à son image. Comme le living room, la pièce était encombrée et l'espace semblait manquer. Des objets singuliers s'entassaient sur les étagères, et sur les murs étaient placardés des dessins et des peintures en tout genre, visiblement réalisées par Luna elle-même.

Ce qui attira l'attention de Tracey fut sans doute le tableau gigantesque accroché au mur représentant une Luna plus jeune en compagnie d'une femme brune. Malgré leur couleur de cheveux différente, Luna lui ressemblait comme deux gouttes d'eau. Tracey savait que Luna avait perdu sa mère quelques années auparavant à cause d'un sort qui avait mal tourné. C'était toutefois la première fois qu'elle voyait une image d'elle.

« Je suis sûre qu'elle aurait aimé te rencontrer. » commenta Luna, qui avait suivi son regard.

Tracey esquissa un sourire, incertaine de la réponse adéquate à apporter devant la remarque de Luna. Cette dernière ne sembla toutefois pas attendre une réponse et Tracey la vit farfouiller dans les tiroirs d'un vieux bureau. L'un des pieds du meuble était manquant, mais la table tenait encore grâce à un sort de lévitation.

Sous le regard perplexe de Tracey, Luna extirpa finalement une boite qui ressemblait à un coffre. Elle souffla dessus, faisant virevolter une pluie de poussière dans l'air, ce qui provoqua une l'anxiété profonde de Tracey. Elle tenta de se calmer. Ce n'était pas le moment de laisser ses troubles prendre le dessus. Luna tendit le coffre à Tracey, l'air satisfait.

« Qu'est-ce que c'est ? » demanda Tracey avec perplexité.

« Le prix que j'ai gagné pour Miss Fondatrice. Cinq mille gallions. » annonça fièrement Luna. « Ils sont à toi. Je te les donne. »

Les yeux de Tracey s'écarquillèrent sous l'ébahissement. Elle secoua la tête frénétiquement.

« Non, Luna, tu ne peux pas… » commença-t-elle à protester.

« Tu en as plus besoin que moi. » insista Luna, l'air confiant. « C'est largement assez pour que tu deviennes indépendante, comme tu en rêves. »

« Je ne sais pas quoi dire. » murmura Tracey, qui s'efforça de toutes ses forces de ne pas pleurer. « Je…Je ne peux pas accepter ça. »

Sa tentative fut un échec - elle sentit de nouvelles larmes courir le long de ses joues. Qu'avait-elle fait pour mériter une petite-amie aussi prévenante et désintéressée ? Luna Lovegood avait la plus belle âme qu'il lui avait été donné de rencontrer. Tracey se sentait tellement imparfaite à ses côtés.

« 'Merci' suffira amplement. » suggéra Luna en haussant les épaules, avant de reposer le coffre sur le bureau. « Je ne saurais même pas comment dépenser tout cet argent, pour être honnête. J'ai déjà tout ce que je veux. »

Elle avait regardé Tracey en prononçant ses paroles et cette dernière sentit une foule d'elfes miniatures jouer une partie de Quidditch effrénée dans son estomac. Elle se rapprocha de Luna et prit ses mains dans les siennes avant de se pencher dans sa direction pour déposer un baiser sur ses lèvres. Tracey réalisa que sa peine, ses conflits intérieurs, et la déchirure familiale qu'elle venait de traverser n'avaient pas été vains. Tracey avait tout ce dont elle avait besoin. Elles échangèrent un long baiser.

« Luna ? » demanda soudainement Tracey d'une voix hésitante, lorsqu'elles s'écartèrent.

« Hm hm ? »

« Est-ce qu'on peut faire un peu de ménage avant de dormir ? »

/

Daphné Greengrass croisa les bras, dardant un regard irrité sur Astoria, sa demi-sœur. Parfois, cette dernière lui rappelait vaguement un boursouflet - une petite créature adorable, agaçante et incapable de rester sur place. Daphné n'avait jamais remarqué le débit de paroles intarissable d'Astoria. Sans doute parce qu'elles n'avaient jamais échangé autre chose que des insultes durant ces dernières années. Leur relation avait pris un tournant différent depuis la nuit du bal de Noël, pendant laquelle elles avaient frôlé la mort.

Depuis, Daphné avait fait l'effort de tolérer Astoria. Tout d'abord parce que leur conflit était épuisant et qu'elle n'avait plus l'énergie de s'enliser dans une nouvelle guerre. Ensuite, il était tellement plus simple et profitable de tenir sa demi-sœur dans la paume de sa main. Astoria semblait tellement désireuse de lui plaire et de la satisfaire, qu'elle obéissait à la moindre de ses demandes. En échange, Daphné lui accordait un peu d'attention et faisait preuve de moins de mépris qu'à l'accoutumée. La situation leur était mutuellement bénéfique.

« Tu crois que Papa va aimer sa surprise ? » demanda Astoria d'une voix surexcitée.

A l'occasion du soixantième anniversaire de leur père, Daphné avait décidé d'organiser une réception gigantesque, réunissant tout son entourage.

« Évidemment. » répondit Daphné, comme si ça coulait de source.

« J'espère bien. Tu ne le trouves pas un peu fatigué, ces derniers temps ? » lança Astoria d'une voix inquiète, fronçant les sourcils.

Daphné secoua la tête. Même si elle ne voulait pas l'avouer à Astoria pour ne pas la paniquer, elle avait remarqué que leur père semblait malade depuis quelques semaines. Lui qui était d'habitude un homme énergique et vigoureux, il dégageait désormais un épuisement qui ne lui ressemblait guère. Daphné avait mis cela sur le compte du stress et du surmenage. Après tout, ses deux filles avaient failli perdre la vie. D'autre part, depuis quelques semaines, elles étaient toutes les deux des témoins clé dans le procès d'Hermione Granger, accusée de l'homicide involontaire de Millicent Bulstrode.

Daphné avait vécu les mois les plus étranges de sa vie. La mort de Millicent en avait été l'élément déclencheur, sans aucun doute. La couronne de Miss Fondatrice lui avait filé sous le nez, son groupe d'amies n'existait plus, elle avait perdu son statut privilégié dans l'école et sa relation avec Blaise s'était enfoncée droit dans un mur. Elle n'avait pas été étonnée, lorsque ce dernier lui avait fait part de sa décision de rompre. Après tout, Daphné avait laissé leur relation prendre une place secondaire dans sa vie.

Dès que les élèves de Poudlard avaient appris la vérité sur Hermione Granger et ses actes effroyables, le statut de paria de Daphné Greengrass et Ginny Weasley s'était évaporé. Pendant des semaines, leur séquestration et leur libération héroïque avaient été les sujets de discussion favoris des étudiants.

Daphné n'avait eu qu'une hâte - terminer ses ASPICs et quitter cet environnement qui ne lui correspondait plus. Et surtout, elle avait attendu l'été avec impatience car il marquait le début d'un évènement important : le procès d'Hermione Granger.

Cette dernière avait passé les premières semaines suivant son arrestation dans l'aile psychiatrique de Ste Mangouste, après un épisode psychotique bref. Selon les informations rapportées par Sleezer, que Daphné avait mandaté une nouvelle fois pour investiguer, l'état psychologique d'Hermione ne lui avait pas permis d'être incarcérée à Azkaban.

« Elle a eu plusieurs épisodes délirants. » lui avait appris Sleezer, pendant une visite au Manoir Greengrass.

« Je suis sûre que c'est de la comédie. » avait répondu Daphné, sombrement.

Le jour du bal, dans le bureau de Sirius Black, Hermione Granger lui avait paru extrêmement lucide. Elle avait parfaitement eu conscience de ses actes.

« Oh, rassurez-vous, plaider la folie devant le Magenmagot n'est jamais une bonne stratégie. Ça ne fonctionne pas, généralement. » avait indiqué Sleezer.

La seconde évaluation l'avait considérée comme étant apte à intégrer la prison. Quelques semaines plus tard, Granger avait finalement été incarcérée à Azkaban. Le cœur de Daphné s'était temporairement apaisé. C'était exactement ce qu'Hermione Granger méritait. Elle devait finir ses jours dans une cellule pour la mort de Millicent.

Sans surprise, l'histoire avait fait la Une de nombreux journaux. Un meurtre à Poudlard, avait publié la Gazette du Sorcier sur une première page racoleuse, au lendemain de l'arrestation. Rita Skeeter ne s'était pas privée de rédiger une série d'articles à sensations.

L'affaire avait pris un nouveau tournant lorsqu'on avait annoncé la nomination de Cenestra Kavanaugh, une célèbre Mage de Loi, pour représenter Hermione Granger. Selon Sleezer, l'avocate s'était présentée devant la famille moldue de Granger pour les convaincre de mandater ses services.

D'après Sleezer, il ne s'agissait pas d'une bonne nouvelle. Vraisemblablement, en plus de son statut d'avocate, Cenestra était également une fervente défenseur de la cause des Nés-Moldus. Elle intervenait régulièrement dans les médias pour parler des discriminations et du préjudice profond de la société sorcière à leur égard. Selon elle, l'affaire d'Hermione Granger était un exemple flagrant des conséquences problématiques de cette ségrégation systémique.

« Elle se sert de cette histoire comme un étendard politique pour ses propres objectifs. » avait indiqué Sleezer.

Tout au long du procès, Cenestra Kavanaugh fit passer Hermione Granger comme une martyr, victime d'années d'harcèlement à cause de son statut de sang. Même si Daphné était furieuse de voir le tournant que prenait l'affaire, elle fut rassurée de voir Cenestra accabler Sirius Black pour ses manipulations devant le Magenmagot. Elle exposa son passé trouble à la vue de tous.

« Vous définiriez-vous comme quelqu'un de bien, M. Black ? » demanda-t-elle, lorsqu'il fut convoqué à la barre pour donner sa version des faits.

« Oui. » répondit-il sans aucune hésitation.

A l'aide de sa baguette, Cenestra fit léviter devant l'assemblée des dizaines de photos. Chacune d'entre elles représentaient des femmes.

« Reconnaissez-vous ces femmes, M. Black ? » interrogea-t-elle avec sévérité. « Elles semblent toutes avoir une opinion différente à ce sujet. »

Pour la première fois, Daphné vit une lueur agitée apparaître dans les yeux sombres de Sirius Black. Immédiatement, il perdit son air confiant et son sourire charmeur. Il ne s'attendait probablement pas à ce que Cenestra déterre autant d'informations sur son passé douteux. Black ne put nier sa relation avec Hermione, Millicent et ces autres femmes. Il réfuta toutefois toute implication dans la disparition de Millicent. Pendant son témoignage, il ne jeta pas un seul regard en direction d'Hermione. Cette dernière parut dévastée. Elle avait ôté la vie à une innocente, pensant s'attirer les faveurs d'un homme qui n'éprouvait aucun sentiment pour elle.

Assise parmi l'assemblée, Daphné tourna la tête vers Harry Potter et ses parents, installés dans les gradins opposés. Elle vit l'horreur, la déception et le dégoût se dessiner sur chacun de leurs visages.

« Mentir à des femmes n'est pas un crime passible d'emprisonnement. Techniquement, il n'a rien fait d'illégal. » indiqua Sleezer à Daphné, lorsqu'elle s'insurgea du manque d'actions contre Black. « Il n'a pas forcé Granger à faire du mal à votre amie - elle a fait ce choix de son plein gré. »

« Mais il a fréquenté des élèves alors qu'il était professeur. Il ne peut pas s'en sortir ainsi ! » s'exclama Daphné avec frustration.

« Elles étaient toutes les deux majeures. Aucune action ne sera prise contre lui juridiquement. Mais il sera destitué de ses fonctions et radié définitivement de la Ligue des Aurors. La révocation de sa licence l'empêche d'intégrer une quelconque fonction au Ministère. Et croyez-moi, après cette histoire, personne ne voudra avoir affaire à lui. Il ne s'en sortira pas indemne. L'opinion publique est un autre type de tribunal, tout aussi efficace. » assura Sleezer.

Ensuite, ce furent les témoins directes que Cenestra décida d'attaquer. Astoria, Ginny et Daphné furent toutes les trois convoquées à la barre pour rapporter le récit de leur séquestration. Le témoignage d'Astoria fut rapide - elle avait été inconsciente et enfermée pendant la plus grande partie de la soirée. Lorsque Ginny fut convoquée à la barre, Cenestra n'eut aucune difficulté à la déstabiliser.

Cenestra cita des passages de son dossier scolaire, soulignant les évènements dans lesquels Ginny avait été impliquée l'année précédente. L'avocate provoqua des froncements de sourcils parmi l'assemblée lorsqu'elle accusa Ginny d'être une extrémiste anti-moldue. Cette dernière sembla sur le point de fondre en larmes et le Président-sorcier du Magenmagot ordonna à ce qu'on l'escorte hors de la pièce. Elle était trop agitée pour pouvoir poursuivre l'entretien.

Sleezer n'avait pas menti - cette femme était vicieuse, réalisa Daphné. Elle ne put toutefois s'empêcher de l'observer avec une certaine admiration. Plus Cenestra questionnait la fiabilité des témoins, plus elle discréditait leurs témoignages auprès du Magenmagot.

Quand ce fut au tour de Daphné de prendre place sur le siège face aux membres du Magenmagot, elle ne lâcha pas Cenestra du regard. Contrairement à Ginny Weasley, il en faudrait davantage pour l'intimider. Daphné relata de manière factuelle les semaines ayant mené à la mort de Millicent, ses révélations sur sa relation avec Sirius Black puis les événements survenus pendant la nuit du Bal.

« Comment décririez-vous vos relations avec ma cliente, Miss Greengrass ? » demanda Cenestra d'une voix doucereuse.

« Inexistantes. » répondit Daphné.

« Pourriez-vous extrapoler, Miss Greengrass ? »

« Je ne fréquentais pas Granger. Je ne l'ai jamais appréciée. » répondit Daphné d'un ton calme.

« Quelle est l'opinion de ma cliente à votre sujet, selon vous ? » insista Cenestra.

« J'imagine que c'était réciproque - en général on ne séquestre pas les personnes qu'on apprécie. » indiqua Daphné avec un sarcasme non dissimulé.

« Plusieurs témoins ont décrit votre harcèlement continu envers les autres élèves de Poudlard - et notamment envers ma cliente. » indiqua Cenestra. « Qu'avez-vous à répondre devant ces accusations ? »

« Juste des petites querelles d'adolescents. Vous savez ce que c'est - il faut toujours que tout le monde exagère en colportant des ragots. » répondit Daphné d'un ton faussement complaisant.

Un sourire en coin se dessina sur les lèvres minces de Cenestra tandis qu'elle observait Daphné avec attention. L'avocate se dirigea ensuite vers la table sur laquelle on avait disposé les preuves à conviction de l'affaire. Elle sembla échanger un mot avec l'Auror qui assurait la sécurité de ces derniers.

« Reconnaissez-vous ce journal, Miss Greengrass ? » demanda alors Cenestra.

D'un geste théâtral, elle brandit un carnet noir devant l'assemblée. Daphné le reconnut immédiatement et elle sentit sa mâchoire se serrer.

« Il m'appartient, oui. » répondit finalement Daphné d'une voix modulée, sans sourciller.

Cenestra ouvrit le carnet, parcourant rapidement les pages des yeux, comme si elle découvrait une lecture particulièrement palpitante. Le silence dura plus longtemps que nécessaire et Daphné réalisa que c'était probablement pour l'effet dramatique. Finalement, Cenestra s'éclaircit bruyamment la gorge. Toute l'assemblée semblait pendue aux lèvres de l'avocate, attendant avec appréhension la suite de ses paroles.

« Heureusement que la famille d'Ernie Macmillan a de l'argent. Qui voudrait sortir avec lui, sinon ? On dirait que son visage a été écrasé par un cognard. » énonça Cenestra d'une voix claire.

Daphné s'empêcha de grimacer en réalisant ce que Cenestra essayait de faire.

« Cet idiot de Filtwick vient de me donner une retenue. Je ne sais pas comment on accepte que les cours soient dispensés par un hybride qui a l'air d'être le croisement raté d'un Gobelin avec un elfe de maison. » poursuivit Cenestra d'une voix sinistre.

Elle tourna une nouvelle page du journal et continua dans sa lancée.

« Morag MacDougal est tellement irritante. Pas étonnant que son père se soit pendu l'année dernière. J'aurais fait la même chose si elle était dans ma famille. Au moins, il doit avoir la paix là où il se trouve. » énonça Cenestra d'une voix claire.

Elle s'interrompit, relevant ses yeux vers Daphné. Cette dernière remarqua des expressions outrées sur le visage de certains membres du Magenmagot.

« Ce sont vos propres mots, Miss Greengrass. » dit-elle, l'air grave.

« Qui n'a jamais craché sur ses camarades d'école ? C'était de l'humour douteux, je vous l'accorde. Mais il s'agissait de conversations privées. » avança Daphné, s'efforçant de garder une voix mesurée.

« Vous avez passé votre scolarité à harceler des élèves sans vergogne, y compris ma cliente. Vous avez aussi utilisé votre privilège pour rabaisser les autres. Votre comportement est l'une des raisons pour lesquelles ma cliente a été poussée à bout. Vous êtes une personne très dangereuse, Miss Greengrass. Ce qui est effrayant à votre âge. » avança Cenestra.

L'avocate se tourna auprès du Magenmagot, observant tour à tour les membres, une lueur intense dans les yeux.

« Ma cliente aurait pu être l'un de vos enfants. Imaginez un seul instant qu'ils aient subi le même harcèlement constant par des personnes comme Daphné Greengrass, ici présente. Imaginez vivre dans cette souffrance perpétuelle, sans aucune défense face aux attaques continuelles de bourreaux protégés par un système injuste et inégalitaire. Je ne vous demande pas de croire qu'Hermione Granger est innocente. Ce que je vous demande de réaliser, c'est que c'était une jeune fille manipulée, rabaissée, humiliée de toute part qui a désespérément cherché une échappatoire. Malheureusement, cela s'est terminé en un terrible accident qu'elle n'a jamais eu l'intention de causer. Honorables membres du Magenmagot, j'espère que vous saurez vous montrer clément en rendant votre décision finale. » acheva Cenestra avant de se diriger vers son banc, prenant place à côté de sa cliente, l'air satisfait.

Même si Daphné parvint à garder son sang-froid devant le Magenmagot, elle laissa échapper un cri de rage une fois sortie de la pièce. Elle croisa Ginny Weasley à l'entrée des toilettes, qui échangeait des paroles à voix basse avec Draco Malfoy. Ses yeux étaient rougis et elle était visiblement chamboulée après l'interrogatoire serré de Cenestra.

Daphné jura bruyamment tandis qu'elle entrait dans les toilettes, écœurée par la scène qui venait de se dérouler devant elle. La perspective que Granger puisse être acquittée était insupportable. Une partie d'elle s'en voulut d'avoir passé sous silence les abus dont Millicent avait été victime. Ce n'était pas à elle d'en parler, avait-elle décrété, avant le début du procès. Pourtant, au vu du déroulement de l'affaire, Daphné regrettait de ne pas l'avoir révélé au Magenmagot pour s'assurer de créer de la sympathie supplémentaire pour Millicent et sa vie troublée.

Si Granger s'en sortait, elle s'en voudrait toute sa vie, réalisa Daphné avec horreur. Elle avait été persuadée qu'il serait simple pour Hermione Granger d'être condamnée. Après tout, cette dernière avait elle-même avoué ses actes devant le Magenmagot, les preuves physiques étaient irréfutables et les témoins, nombreux. Daphné avait été persuadée que le procès ne serait qu'une formalité. Pourtant, elle avait dû se résoudre à accepter que l'affaire ne serait pas aussi simple.

Finalement, le jour du verdict se profila et Daphné s'installa dans les premiers rangs des gradins, en compagnie de son père et Astoria. Elle n'avait jamais été aussi nerveuse de son existence entière. De l'autre côté de la salle, elle aperçut Pansy et Tracey. Pansy lui adressa un signe de la main mais Daphné l'ignora, faisant mine de ne pas les avoir vues.

Daphné coula un regard vers Hermione Granger, qui était restée amorphe pendant la plus grande partie du procès. Une satisfaction immense traversa Daphné lorsqu'elle vit la cicatrice vive qui défigurait désormais le visage de Granger.

Millicent, pouvait-on lire, gravé sur son front.

C'était le dernier cadeau que lui avait laissé Daphné, lorsqu'elles s'étaient retrouvées seules dans le bureau de Black, la nuit du Bal de Noël. Et comme tous les sortilèges de magie noire, les effets étaient permanents et inguérissables. Hermione Granger porterait à jamais la preuve de son acte, gravée sur son visage. Chaque fois qu'elle regarderait son reflet dans le miroir, sa cicatrice lui rappellerait qu'elle avait ôté la vie d'une innocente. A la grande surprise de Daphné, Granger n'avait pas semblé révéler l'origine de la cicatrice. Probablement parce qu'elle savait, qu'on fond, elle la méritait.

Le Président-sorcier du Magenmagot se leva et l'assemblée l'imita instantanément. Un silence de mort s'installa dans la pièce. La tension était palpable. On entendait uniquement le son de la plume de la greffière, qui écrivait frénétiquement sur un parchemin.

« Pour l'homicide involontaire de Millicent Bulstrode et les séquestrations d'Astoria Greengrass, Daphné Greengrass, et Ginevra Weasley, accompagnées de circonstances aggravantes, le Magenmagot reconnaît Hermione Granger…coupable. » annonça l'homme. « L'accusée est condamnée à dix-sept ans d'incarcération dans la prison d'Azkaban. »

Un soulagement indescriptible envahit Daphné lorsqu'elle entendit la sentence. Dix-sept ans de prison. Cela n'était pas anodin. C'était l'âge de Millicent au moment de sa mort. Il y avait là quelque chose de symbolique.

Daphné se laissa tomber sur son siège, chancelante. Elle sentit une main se poser sur la sienne. Elle tourna la tête et croisa le regard d'Astoria qui lui murmurait des paroles qu'elle n'entendit pas. Daphné était perdue dans une transe étrange. Après tous ces mois d'anxiété et de culpabilité, Millicent avait enfin obtenu justice. Elle se tourna vers Hermione qui avait baissé la tête, visiblement accablée. A ses côtés, Cenestra Kavanaugh semblait furieuse.

« Les nobles membres du Magenmagot ont également décrété que l'elfe de maison impliqué est coupable de complicité et exigent son exécution immédiate. » acheva le Président-sorcier.

A côté d'elle, Daphné entendit Astoria émettre une exclamation horrifiée.

« Mais… C'est horrible… » murmura-t-elle en commençant à sangloter. « Ils n'ont pas le droit de faire ça, ce n'est pas de sa faute. C'est à cause d'elle ! »

Les elfes de maisons n'avaient aucun droit particulier dans la société et il était commun que tout écart soit traité avec une sévérité injustifiée. Selon les sorciers conservateurs, il s'agissait d'une mesure de dissuasion extrême pour les elfes, dont l'existence ne gravitait qu'autour de la satisfaction et la protection des sorciers qu'ils servaient.

Daphné écarquilla les yeux lorsqu'elle vit Hermione Granger soudainement fondre en larmes. Elle avait à peine réagi à l'annonce de sa propre sentence. Pourtant, lorsqu'on avait annoncé le sort de l'elfe de maison qu'elle avait manipulé pour réaliser ses actions effroyables, c'était comme si elle avait réalisé toute l'ampleur de ses actes.

Ce soir-là, pour la première fois depuis des mois, Daphné parvint à dormir correctement.

Deux semaines plus tard, Daphné se présenta devant l'imposante bâtisse des Bulstrode à Lyndhurst. Ce fut le père de Millicent qui lui ouvrit la porte. Elle fut surprise lorsqu'il l'étreignit et la remercia profusément. Il semblait heureux, comme si on avait ôté un poids énorme de ses épaules. Comme Daphné, il avait assisté à l'intégralité du procès de Granger.

Aujourd'hui, Millie aurait fêté son dix-huitième anniversaire. Pour l'occasion, M. Bulstrode avait invité ses proches afin de remémorer sa fille défunte dans un cadre intime et privé. La sentence de Granger avait sans doute été un cadeau inespéré pour lui.

« Est-ce que je peux monter dans sa chambre ? » demanda Daphné avec espoir.

« Bien sûr, Daphné. Tu es en avance, les autres ne devraient pas tarder à arriver. » indiqua-t-il.

Daphné se dirigea vers les escaliers en marbre poli qui mettaient en valeur la décoration noble du Manoir. Elle avança d'un pas machinal vers la chambre de Millicent, située à l'extrémité du corridor du premier étage.

La chambre de Millicent était exactement comme dans ses souvenirs. C'était la première fois qu'elle entrait ici depuis sa mort. La pièce était d'une netteté immaculée et toutes les affaires de son amie étaient encore en place. Il était évident que M. Bulstrode avait tenu à la garder en l'état. Le Manoir devait paraître tellement vide et sinistre depuis la disparition de sa fille unique, pensa-t-elle avec un pincement au ventre.

Sur l'un des murs, Daphné remarqua immédiatement qu'il avait accroché un gigantesque portrait à l'image de Millicent. Elle en avait vu un similaire dans le living room, à son arrivée. Le portrait de Millicent lançait des sourires éclatants à Daphné et lui adressait des clins d'œil de temps à autre. Même si son tableau ne parlait pas, son visage était si expressif qu'il remplit Daphné d'émotions. Elle sentit les larmes remplir le coin de ses yeux.

Elle se dirigea vers l'une des commodes, observant avec attention les photos joliment encadrées. Il s'agissait de clichés de Millicent avec son père et d'autres avec Daphné, Pansy et Tracey à divers moments de leur adolescence. Daphné entendit brusquement les bruits de pas sonores et elle se retourna vivement, effaçant ses larmes d'un revers de sa manche. Elle n'aimait pas qu'on la voit pleurer. Pansy Parkinson entra dans la pièce, un sourire aux lèvres.

« Tu es en avance, chaton. » s'exclama Pansy avec excitation.

Daphné ne répondit pas. Ses yeux restèrent résolument fixés sur la personne qui venait d'entrer à la suite de Pansy.

« Hey. » la salua timidement Tracey Davis, visiblement mal à l'aise.

Elles ne s'étaient pas adressées la parole depuis des mois – depuis le jour où Daphné avait appris sa trahison pour être exact. Même si Ginny Weasley lui avait révélé les circonstances atténuantes de Tracey, Daphné ne les avait pas trouvées suffisantes pour lui accorder son pardon. Au fil des mois, Daphné avait réalisé qu'elle ne détestait pas Tracey. Son amertume s'était même envolée avec le temps. Elle ressentait toutefois une indifférence profonde envers son ex-meilleure amie et n'avait aucun désir de recoller les morceaux de leur amitié brisée. Pansy soupira dramatiquement, tandis qu'elle observait le portrait de Millicent.

« C'était vraiment la plus jolie du groupe. Après moi, bien sûr. » ajouta-t-elle, après une seconde de réflexion.

Daphné et Tracey échangèrent un regard blasé.

« Je n'arrive pas à croire qu'elle aurait eu dix-huit ans, aujourd'hui. » continua Pansy avec un soupir. « Vous pouvez le croire ? »

« Elle avait toute la vie devant elle. » déclara Tracey en secouant la tête, l'air affligé. « Ce n'est pas juste qu'elle soit partie aussi tôt. »

« Qu'est-ce qu'elle serait devenue, à votre avis ? » interrogea Pansy, nostalgique.

« Elle rêvait de faire le tour du monde et essayer toutes les poudres de Billywig qui existent. » se rappela Tracey avec un rire.

« Et je suis sûre qu'elle aurait épousé un médicomage. Elle fantasmait toujours sur les Médicomages. » dit Daphné avec un sourire désabusé.

« Ils auraient eu trois enfants. Fox, Falcon et Finch. » ajouta Pansy en gloussant.

« Vous pensez qu'elle était sérieuse en disant ça ? » interrogea Tracey.

« Je n'espère pas, sinon pauvres gamins. » commenta Daphné, fronçant le nez.

Elles partirent dans un long fou rire nerveux qui dura plusieurs minutes. Leur hilarité redoubla lorsque Pansy se cogna le pied contre le coin du lit de Millicent et commença à sautiller dans la pièce, gémissant de douleur.

« Millicent ne se serait pas moquée de moi, bande de garces. » lança Pansy en leur tirant la langue.

« Tu plaisantes ? Elle aurait rigolé pendant des jours. » répliqua Tracey.

Pansy se releva et s'approcha de Daphné, passant une main autour de sa taille. Elle fit signe à Tracey de s'approcher et répéta le geste.

« Elle me manque tellement. La vie n'est plus la même sans elle. » dit Pansy avec gravité, ses yeux désormais humides.

Daphné ne répondit pas mais les paroles de Pansy lui semblèrent plus vraies que jamais. Elle avait toujours pensé que ses amies seraient son roc en toutes circonstances. Des épaules sur lesquelles elle pouvait se reposer quand tout allait de travers. Daphné savait que rien ne redeviendrait comme avant. Elles avaient toutes profondément changé durant ces derniers mois et les chemins qu'elles avaient empruntés les mèneraient sans doute dans des directions différentes. Lorsqu'elles quittèrent finalement la chambre de Millicent pour retrouver le reste des invités dans le séjour principal, Daphné lança :

« J'ai quelque chose à faire, je reviens dans une seconde. »

Elle avait repéré Jackie Bulstrode près du large piano à queue placé dans le living room, un verre d'hydromel à la main, riant bruyamment aux paroles d'un vieux sorcier qui portait une moustache en trait de crayon. Jackie semblait déjà pompette. L'oncle de Millie, lui, n'était nulle part en vue. Daphné se dirigea vers elle d'un pas résolu.

« Mrs. Bulstrode ? » demanda-t-elle d'une voix neutre, son visage impassible. « Vous avez une minute ? J'aimerais vous parler en privé. »

Jackie lui adressa un sourire éclatant.

« Évidemment, chérie. » dit-elle joyeusement en se dirigeant vers la cuisine, Daphné sur ses talons.

Une fois dans la pièce, Daphné vérifia que la porte était close avant de se retourner vers Mrs Bulstrode. Elle croisa les bras, l'observant avec un dégoût non dissimulé. Elle n'éprouvait que du mépris envers cette femme.

« Tout va bien ? » s'étonna Jackie, en fronçant les sourcils.

« Je vais écourter les politesses et aller droit au but » lança Daphné d'un ton sec, sans se donner la peine de faire preuve de tact. « Je connais la vérité à propos de Millicent. »

« Qu'est-ce que tu veux dire ? » interrogea Jackie d'une voix hésitante, perdant son sourire radieux.

« Son agression sexuelle. » répondit Daphné d'une voix glaciale. « Par votre propre frère. »

Immédiatement, le visage de Jackie se décomposa. Ses yeux s'écarquillèrent d'horreur. Elle sembla vouloir se justifier mais Daphné l'interrompit.

« Elle vous l'a dit et vous ne l'avez pas crue. Vous savez l'impact que cela a eu sur elle ? » cracha Daphné, avec répugnance. « Comment avez-vous pu l'accuser de mentir ? »

Jackie fondit en larmes et Daphné l'observa avec hauteur, ne ressentant aucune compassion pour son soudain éclat. Mrs. Bulstrode avait toutes les raisons du monde de pleurer et de se sentir coupable après son inaction.

Après la découverte de l'agression de Millicent, Daphné s'était débrouillée pour retourner dans le cabinet de Caitlyn, la psychomage, et elle avait cette fois obtenu le dossier dans son intégralité. Elle y avait trouvé le nom de l'oncle de Millicent.

« Comment avez-vous pu continuer à le protéger ? » poursuivit Daphné d'une voix accusatrice.

« Je…Je n'avais pas de preuve, je pensais qu'elle essayait d'attirer l'attention sur elle… » sanglota Jackie en reniflant bruyamment. « Quand elle est morte, j'ai réalisé qu'il y avait probablement une raison sérieuse pour qu'elle prenne toutes ces drogues… Alors je suis allée voir la psychomage que j'avais engagé pour elle. Elle m'a confirmé que Millicent disait la vérité. »

Daphné afficha une mine interloquée. Les psychomages étaient tenus par le secret professionnel et ne devaient pas divulguer les informations personnelles relatives à leurs clients. Pourtant, au vu des circonstances douteuses autour de la mort de Millicent, il était plausible que la psychomage ait donné cette information à sa mère, surtout si elle pensait que cela avait un lien éventuel avec son décès. Le dégout de Daphné envers Jackie s'accrut davantage – si c'était possible. Quel genre de mère était-elle ? Elle n'avait pas voulu croire sa propre fille mais la confirmation d'une psychomage avait eu plus de valeur à ses yeux.

« J'ai confronté Alfie et… » commença Jackie d'une voix chevrotante.

« Trop tard. » coupa Daphné avec fureur. « Et le confronter ne suffit pas. Il doit payer pour ce qu'il a fait. Vous vous rendez compte qu'il pourrait recommencer ? Si ce n'est pas déjà fait... Comment arrivez-vous à dormir la nuit ? »

Jackie sanglotait toujours inlassablement et Daphné la toisa froidement.

« Vous avez été une mère horrible pour Millicent. Elle ne pourra jamais se reconstruire après ce qui lui est arrivé. Elle ne pourra jamais vous pardonner pour vos actes. » lança Daphné en serrant les dents. « Faites au moins une seule chose décente pour elle. Allez dénoncer ce monstre. Vous devez au moins ça à Millie. »

Daphné, elle-même, savait pertinemment qu'elle ne mériterait jamais totalement le pardon de son amie. Pourtant, elle s'était efforcée de tout faire pour honorer sa mort et lui rendre justice. Cela était passé par la découverte de sa meurtrière. Daphné voulait désormais s'assurer que l'homme responsable des souffrances de son amie paierait les conséquences de ses actes. Elle espérait que la propre mère de Millicent serait prête à en faire autant.

Jackie hocha la tête, la mine abattue et bouleversée. Son maquillage épais avait coulé et deux lignes sombres étaient apparues sur ses joues. Daphné lui lança un dernier regard méprisant avant de quitter la pièce.

« Que se passe-t-il ? » demanda Pansy d'un ton curieux lorsqu'elle vit Daphné puis Jackie, réapparaître dans le living room.

« Rien. Elle préparait une tourte à l'oignon, et a les yeux sensibles. » lança Daphné d'un ton évasif.

/

Ginny Weasley lança un hurlement surexcité tandis qu'elle observait Cho franchir la ligne d'arrivée du Parcours de la Mort, raflant au passage la dernière ceinture de la saison, sous les applaudissements et les cris d'une foule en délire.

La course avait duré près d'une heure et comme d'habitude, elle s'était révélée particulièrement mouvementée. Trois compétiteurs avaient déclaré forfait, abandonnant à mi-parcours, et six autres s'étaient retrouvés inconscients. Ils avaient immédiatement été disqualifiés par les juges. Après Cho, seuls deux autres compétiteurs se débrouillèrent pour franchir la ligne d'arrivée.

« C'est vraiment la meilleure. » déclara Ginny pleine d'ardeur, applaudissant avec véhémence.

Elle observa Cho avec émerveillement, tandis que cette dernière effectuait un tour des gradins, saluant ses supporters surexcités et s'arrêtant de temps à autres pour signer des autographes.

« Je suis sûr que tu lui donnerais du fil à retordre. » commenta Draco avec un sourire en coin.

« N'importe quoi. » répliqua Ginny, même si elle ne parvint pas à dissimuler son sourire satisfait face à ses paroles.

Ils quittèrent les gradins, s'engageant à la suite d'un groupe de supporters affublés de masques représentant des têtes de dragons. Quelques minutes plus tard, ils se retrouvèrent sur le terrain vague faisant office d'entrée secrète. Ginny saisit le bras de Draco, jetant un regard bref à sa montre.

« Ça s'est terminé plus tôt que prévu. » remarqua-t-elle avec étonnement. « Tu sais ce que ça veut dire ? »

« Cho est très talentueuse et les autres sont des guignols ? » suggéra Draco d'un ton moqueur.

« Non, imbécile. » dit-elle avec un rire. « Ça veut dire que mes parents ne rentrent pas avant au moins deux heures et qu'il n'y a personne au Terrier. »

Ginny encercla la nuque de Draco avec ses bras, une lueur espiègle apparaissant dans ses yeux noisette.

« Ça signifie aussi qu'on a deux heures pour s'emballer en toute tranquillité. » dit-elle avec un sourire mutin.

« Crois-moi l'idée est terriblement attirante - mais j'ai prévu quelque chose d'autre, à vrai dire. » annonça Draco, affichant soudainement un air mystérieux qui attisa la curiosité de Ginny.

« Tu me poses déjà des lapins, Draco ? » dit-elle en faisant la moue, faussement contrariée.

« Ne sois pas stupide, Ginevra. » répliqua-t-il tandis qu'il attrapait sa taille.

Une seconde plus tard, Ginny fut saisit par la sensation désagréable du transplanage. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, son estomac était encore barbouillé et elle grimaça d'inconfort. Elle jeta des regards circulaires autour d'elle, se demandant dans quel endroit ils avaient atterri. Il s'agissait d'une banlieue résidentielle calme. Elle reconnut le moyen de locomotion que les moldus utilisaient - des chariots rapides à quatre roues - disposés le long de routes pavées et parfaitement entretenues. L'endroit lui sembla étrangement familier.

« Où sommes-nous ? » demanda-t-elle, lançant un regard confus en direction de Draco.

Elle remarqua immédiatement dans son regard qu'il tramait quelque chose.

« Où sommes-nous, Draco ? » insista Ginny, en croisant les bras sur sa poitrine.

« Près de Barnsley. » annonça-t-il, évasif. « Viens. »

Draco attrapa sa main et ils descendirent une rue en pente, passant devant une série de portails en métal grisâtre. Au bas de la pente, Ginny aperçut deux enfants qui tapaient dans une balle bicolore avec leurs pieds. Curieux, pensa-t-elle. Les Moldus aimaient décidemment des activités étranges. Soudainement, lorsqu'ils s'engagèrent dans une intersection, Ginny se rendit compte qu'elle reconnaissait l'endroit. Elle sentit son cœur s'arrêter dans sa poitrine lorsqu'ils atteignirent l'un des portails. Cette rue lui était familière parce qu'elle était déjà venue ici, des années auparavant. Il s'agissait d'une petite ville moldue. Ginny sentit une boule se former dans sa gorge.

« Non. » refusa-t-elle, s'arrêtant brusquement, tous ses sens en alerte. « Non, non, non. »

« Ginevra… » commença Draco d'une voix ferme.

« Pourquoi tu m'as emmenée, ici ? » s'écria-t-elle, retirant sa main de la sienne d'un geste sec, contrariée. « Je ne veux pas être ici. Je ne peux pas être ici. »

« Lorsque tu m'as raconté cette histoire à propos de Nellie, j'étais persuadé qu'elle était morte. Je pensais que ça serait bien pour toi de te recueillir sur sa tombe ou quelque chose du genre. C'est comme ça que j'ai réalisé qu'elle avait survécu. » expliqua Draco, l'air grave.

« Quelle différence, ça fait ? » s'exclama Ginny, désemparée. « Elle n'est peut-être pas morte mais c'est exactement comme si elle l'était ! J'ai gâché sa vie, Draco. »

Elle jeta un regard paniqué autour d'elle, comme si elle cherchait une quelconque issue. Elle n'avait qu'un désir - quitter cet endroit au plus vite. Elle pouvait déjà sentir sa culpabilité l'envahir de nouveau, comme une vague impitoyable.

« Et jusqu'à quand vas-tu laisser ton passé gâcher ta vie, Ginevra ? » demanda Draco, ses sourcils froncés, arborant une expression frustrée. « Jusqu'à quand vas-tu t'en vouloir pour ce qui est arrivé à ton amie ? »

Ginny secoua la tête, s'efforçant de ne pas écouter ses paroles. Elle n'arrivait pas à croire qu'il lui ait tendu une embuscade.

« Pourquoi est-ce que tu me fais ça ? » demanda-t-elle, sa voix tremblante, esquissant un geste de recul, comme pour s'éloigner.

Sa respiration se fit plus erratique tandis que son anxiété refaisait surface. Elle sentit Draco l'attraper fermement par les épaules.

« Ginevra… » appela-t-il d'une voix rassurante, posant une main sur sa joue pour la forcer à le regarder.

Ginny cessa de s'agiter dans tous les sens et son attention se focalisa sur les yeux de Draco.

« Ça va continuer à te ronger de l'intérieur tant que tu refuseras d'y faire face. » dit-il avec sérieux. « Tu ne peux pas continuer à ignorer ta culpabilité et croire qu'elle va finir par s'envoler par magie. »

Ginny se mordit la lèvre, sentant une frustration latente la parcourir. Même si son premier réflexe était de chercher le conflit et de maudire Draco pour l'avoir emmenée dans cet endroit sans son accord, une partie d'elle savait qu'il avait raison. Après tout, ces derniers mois, il avait assisté en première loge à ses réactions excessives lorsque le sujet 'Nellie' était abordé.

« Je ne peux pas faire ça… » bredouilla-t-elle, partagée entre le découragement et le désespoir.

La vérité était qu'elle craignait d'affronter ce qui se trouvait de l'autre côté de ce portail. Ginny avait fermement refusé de gérer la situation de manière saine, préférant refouler sa culpabilité profonde derrière son attitude provocatrice. Elle s'était persuadée que le sentiment disparaîtrait avec le temps. Pourtant, le temps était passé et sa culpabilité ne s'était pas estompée – bien au contraire.

« J'ai peur. » admit-elle d'une voix faible, les yeux vitreux.

Il était rare qu'elle montre de la vulnérabilité, préférant se cacher derrière son masque d'assurance. Draco ne sembla pas surpris par son aveu. Il était devenu l'une des rares personnes devant lesquelles elle se permettait de montrer cette facette de sa personnalité. Il était difficile de cacher quoi que ce soit à Draco. Ginny était parfois surprise par la capacité de Draco à comprendre ce qu'elle ressentait sans qu'elle n'ait besoin de l'exprimer. Il lisait désormais en elle comme dans un grimoire ouvert. Leur relation avait pris une place si importante dans sa vie – ça en était presque effrayant. Elle, qui avait opposé tant de résistance à l'idée de leur rapprochement, ne pouvait plus imaginer passer un jour sans sa présence. Contrairement à Ron qui préférait la laisser faire pour éviter le conflit, Draco, lui, n'hésitait pas à lui tenir tête et à la pousser dans ses derniers retranchements lorsqu'il n'aimait pas son attitude.

« Tu es une fille courageuse, Ginevra. Il n'y a pas de raison que ce ne soit pas le cas aujourd'hui. » dit-il avec un sourire en coin, cherchant vraisemblablement à attiser son sens du défi.

« Je sais ce que tu es en train de faire. » prévint-elle, désabusée.

Elle inspira longuement, tentant de reprendre sa contenance et jeta un regard à la maison du coin de l'œil.

« Très bien. » dit-elle finalement, avec un aplomb qui la surprit elle-même.

Draco acquiesça, et elle put distinguer une lueur de soulagement dans ses yeux acier. Il poussa la grille du portillon et ils s'engagèrent sur un chemin étroit menant directement à la maison. Elle était simple mais coquette, avec sa façade en briques rouges et son jardin parfaitement entretenu. Lorsqu'il se retrouvèrent devant la porte, Ginny fut de nouveau envahie par l'hésitation et le doute. C'est une mauvaise idée, pensa-t-elle avec désarroi.

« Et si ce n'est pas le bon moment ? » dit-elle en se tournant vers Draco, cherchant un moyen de se sortir de cette situation.

« Je suis déjà venu la semaine dernière. J'ai dit que je reviendrai avec toi. » déclara Draco, d'une voix ferme.

Il n'avait visiblement aucune intention de laisser Ginny se défiler. Elle savait également qu'il serait inutile d'essayer de prendre Draco par les sentiments. Il semblait bien trop résolu. Avant qu'elle ne puisse trouver une quelconque échappatoire, Draco appuya sur la sonnette d'entrée, et une sonnerie mélodique retentit de l'autre côté de la porte. Les secondes suivantes furent interminables. Avec appréhension, Ginny attendit, la respiration instable. Ils entendirent soudainement le bruit d'un loquet qu'on retirait et la porte s'ouvrit lentement. Une femme apparut dans l'encadrement de la porte et Ginny ouvrit la bouche, confuse. Elle s'était attendue à voir l'un des parents de Nellie. La jeune femme blonde portait une tenue de travail verte, sur lequel l'emblème de Sainte Mangouste avait été brodé au niveau de la poitrine. Elle sembla reconnaître Draco car elle lui adressa un sourire avenant.

« Draco, c'est bien cela ? » dit-elle d'un air concentré, comme si elle n'était pas sûre de se souvenir du bon prénom. « Et vous devez être Ginny. »

Ginny jeta un regard incertain vers Draco qui hocha la tête de manière imperceptible, comme pour lui assurer que tout allait bien.

« Nous vous attendions un peu plus tard mais ce n'est pas grave. Nous venons à peine de terminer la séance. Entrez, je vous en prie. » pria-t-elle, avant de s'effacer pour les laisser pénétrer à l'intérieur de la maison.

« Excusez-moi, mais qui êtes-vous exactement ? » interrogea Ginny, sans pouvoir s'en empêcher.

Elle ne voulait pas paraître impolie au vu des circonstances - mais elle n'était pas certaine de saisir ce qu'il se passait autour d'elle.

« Je suis infirmière à Sainte Mangouste et je viens régulièrement aider Eleanor pour sa rééducation. » expliqua-t-elle d'un ton avenant. « Par ici, elle est dans le séjour. »

Eleanor, pensa Ginny. Il était rare qu'on se réfère à Nellie en utilisant son nom complet. L'infirmière conduisit Ginny et Draco dans le long couloir qui menait à la pièce principale de la maison. Ginny se rappelait distinctement du chemin - elle avait passé beaucoup de temps chez Nellie lorsqu'elle était plus jeune. Son cœur battait toujours à toute allure dans sa poitrine lorsqu'ils entrèrent dans le living-room.

La pièce était exactement comme dans les souvenirs qu'elle en avait gardés. La tapisserie fleurie, la moquette d'un vert mélèze ainsi que les meubles en vieux bois de cerise. Ginny reconnut la boite curieuse affichant des images mouvantes, devant laquelle le père de Nellie passait parfois des heures, sans interruption.

Le cœur de Ginny rata un battement lorsqu'elle aperçut Nellie sur un large sofa, une couverture posée sur ses cuisses, ses yeux verts rivés dans sa direction. Le silence ne dura probablement que quelques secondes, mais pour Ginny, il sembla durer une éternité. Elle ne parvint pas à décoller son regard du visage de Nellie.

Les derniers souvenirs que Ginny avait gardés de son amie étaient morbides. Le premier était celui de son visage ensanglanté, face contre terre, après sa chute. Le second remontait à quelques jours après la chute. Dans son lit d'hôpital, Nellie lui avait paru à peine reconnaissable, du fait de ses blessures sérieuses. Sa survie avait été un miracle, selon les Médicomages. A cette hauteur, la probabilité de la mort était quasi certaine. Nellie avait survécu mais selon les premiers diagnostics des Guérisseurs, les séquelles seraient importantes et permanentes.

« Salut, Ginny. » dit Nellie d'un ton plat. « Je suis contente que tu sois enfin venue me rendre visite. »

Ginny réalisa immédiatement que sa voix était différente. Nellie avait toujours eu une voix douce, presque chantante. Elle semblait désormais grave et rugueuse. Ginny ouvrit la bouche, comme pour dire quelque chose, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Elle était pétrifiée.

« Je t'ai connue plus bavarde, Gin. » fit remarquer Nellie d'un ton acerbe, levant un sourcil perplexe.

L'appellation provoqua un pincement dans l'estomac de Ginny. Seuls Ron et Nellie l'appelaient ainsi.

« Nous allons vous laisser discuter en privé. » intervint soudainement l'infirmière, derrière Ginny.

Ginny entendit des bruits de pas qui s'éloignaient et elle réalisa qu'elles étaient désormais seules dans la pièce.

« Assieds-toi. » proposa Nellie en désignant une place libre sur le canapé qu'elle occupait.

Sortant de sa léthargie béate, Ginny esquissa un geste pour s'approcher du sofa, le pas hésitant. Elle prit finalement place à l'autre extrémité du sofa et eut le loisir d'observer Nellie de plus près. Elle n'avait pas changé. Son visage avait repris son apparence originelle et ne présentait pas de cicatrices visibles. Ses cheveux châtains étaient attachés dans un chignon désordonné, comme dans ses souvenirs. Pourtant, la lueur dans son regard n'était plus celle de la Nellie joyeuse qu'elle avait fréquenté pendant toutes ces années.

« Étrange de me voir ainsi, hein ? » dit Nellie, le coin de sa bouche s'étirant en un rictus inamical. « Je crois que la dernière fois que tu m'as vue, j'étais encore inconsciente à l'hôpital. »

Ginny hocha la tête lentement, toujours incapable d'énoncer la moindre parole.

« Traumatisme crânien. Bassin, bras et jambes fracturées. Blessure de mes cordes vocales. » énuméra Nellie d'un ton blasé, comme si elle parlait d'une liste de courses. « J'aurais dû mourir. Ça aurait été le cas s'il n'y avait pas eu autant d'arbres pour amortir ma chute. Enfin, c'est ce qu'on dit les Guérisseurs. »

Nellie prit appui sur ses paumes pour se déplacer légèrement sur le canapé, puis ajusta la couverture qui couvrait ses jambes.

« Je ne pourrais plus jamais marcher. » annonça-t-elle en soupirant. « J'imagine que c'est le coût de ma survie. Ça aurait pu être pire. Au début, je n'arrivais plus à bouger quoi ce soit. J'étais complètement cassée. Heureusement, la douleur physique était supportable grâce aux Médicomages. A vrai dire, ce n'était rien comparé à la douleur psychologique. Tu ne peux pas imaginer à quel point ça a été difficile pour moi. Devoir traverser tout ça et ne pas avoir ma meilleure amie à mes côtés. »

Nellie n'avait pas prononcé ces mots de manière accusatrice. Elle parlait même d'un ton factuel. Cependant, ses paroles furent suffisantes pour que Ginny perde toute sa contenance. Elle ne put contenir les larmes qui se déversèrent avec une virulence qu'elle avait rarement connue.

« Je…Je…suis…tellement…désolée… Nellie. » hoqueta Ginny, enfouissant son visage dans ses mains, incapable d'arrêter ses sanglots.

« Je t'en ai tellement voulu. Des semaines, des mois même, pendant que j'étais encore à l'hôpital. Et puis on m'a expliqué ce qui s'était passé après mon accident. Les rumeurs qui t'accusaient d'être impliquée dans ma chute et cette histoire avec cet autre élève Né-Moldu. » expliqua Nellie. « J'ai essayé de comprendre pourquoi tu n'étais pas venue me voir. Peut-être que tu te sentais coupable ou que tu avais peur que je t'accuse aussi ? »

Elle observa Ginny d'un air pensif.

« Mais ça n'avait pas d'importance. Parce que je savais que, dès que tu me rendrais visite, je pourrais te rassurer, te dire que ce n'était pas de ta faute. Mais tu n'es jamais venue, alors l'occasion ne s'est jamais présentée. » acheva Nellie d'une voix acerbe.

« C'était de ma faute. Si je ne t'avais pas demandé de venir, si je ne t'avais pas convaincu de boire autant, tu n'aurais pas fait cette chute et… » commença à bredouiller Ginny.

« Stop. » l'interrompit soudainement Nellie d'une voix contrariée, une soudaine colère apparaissant sur ses traits fins. « Pour une raison que j'ignore, tu t'es toujours comportée comme si tu étais responsable de moi. Comme si j'étais une petite fille sans défense. Si j'y suis allée, c'est parce je voulais y aller. Rien d'autre. »

Les larmes de Ginny cessèrent l'espace d'un instant, surprise par l'éclat soudain de Nellie. Elle ne l'avait jamais vue réagir de manière aussi virulente.

« Tu n'es pas responsable de ce qu'il s'est passé. Je ne voulais plus être cette fille ennuyeuse toujours mise à l'écart. Je me suis même amusée ce jour-là, enfin au début. Je me souviens que tu avais tellement bu - tu nous écoutais à peine. Moi et ce type, ce Eoin, nous avons passé toute la soirée à discuter. Et il insistait pour remplir mon verre, à chaque fois. Je n'avais pas l'habitude de boire alors ça m'est vite monté à la tête. Au début, je trouvais ça drôle et j'étais contente d'être enfin acceptée dans ton nouveau groupe d'amis. Je me souviens que les autres ont décidé de rentrer à l'école. Tu étais toujours dans les vapes. Eoin m'a proposé de faire un tour. Il m'a dit que ça aiderait à faire redescendre l'alcool plus vite. J'arrivais à peine à marcher. On s'est rapprochés de la falaise et même si j'étais ivre, j'ai tout de suite remarqué que son attitude était bizarre. Il essayé de me toucher de manière inappropriée, c'était juste répugnant. Je l'ai repoussé et il est devenu encore plus insistant, après ça. Il a dit que je l'avais provoqué pendant toute la soirée et que c'était normal qu'il se passe quelque chose. » raconta Nellie, un dégoût évident se dessinant sur son visage. « J'ai crié ton nom. Je crois que ça a attiré ton attention car nous avons entendu des bruits de pas se rapprocher. Eoin a dû prendre peur en voyant que quelqu'un arrivait pendant que je me débattais. Alors il a transplané. J'étais tellement proche de la falaise…J'ai fait un mauvais mouvement et j'imagine que c'est à ce moment que je suis tombée. »

Elle entoura sa poitrine à l'aide ses mains, frissonnant légèrement au souvenir.

« Tu sais ce qui est complètement fou ? Je ne me souviens même pas de cette chute. Je ne me souviens pas être tombée dans le vide, ni d'avoir touché le sol. Je crois que mon cerveau a bloqué ce souvenir, enfin c'est ce que m'ont dit les Médicomages. Apparemment, ça arrive quand on vit des évènements aussi traumatisants. Je me souviens juste de m'être réveillée à Sainte Mangouste, quelques jours plus tard. » acheva Nellie.

Ginny l'observait les yeux écarquillés - choquée par les paroles qu'elle entendait.

« Même si ce qui m'est arrivée est horrible - je ne peux pas m'empêcher d'être reconnaissante d'avoir échappé à ce type. J'ai vu dans ces yeux qu'il n'avait aucune intention d'arrêter avant d'avoir eu ce qu'il voulait. » révéla Nellie avec aversion.

« Je…Je… » bégaya Ginny.

Elle ne trouvait pas les mots. Et pour être honnête, quels mots seraient adéquats devant un tel récit ? Aucune parole qu'elle pourrait prononcer ne réconforterait Nellie.

« Je ne veux pas que tu t'en veuilles pour mon accident. Ce n'était pas de ta faute. » assura Nellie « Mais Ginny, tu dois comprendre que j'avais besoin de toi. »

Sa voix se brisa lorsqu'elle fit cet aveu et la douleur que Ginny vit dans ses yeux la bouleversa. Suivant son instinct, elle se rapprocha de Nellie et l'enlaça, ses larmes se mêlant aux siennes, murmurant inlassablement des excuses entre ses sanglots. Elles restèrent dans cette position pendant une éternité. Finalement, leurs larmes semblèrent s'atténuer.

« Si tu savais comme tu m'as manqué. Je pense à toi tous les jours. » avoua Ginny.

Elle ne mentait pas - Nellie occupait toujours une partie de ses pensées, même si elle tentait de refouler sa culpabilité. Pourtant, plus les jours avançaient, plus il était devenu difficile de se résoudre à lui rendre visite. La honte était devenue tellement immense que Ginny avait fini par abandonner l'idée.

Draco avait cependant eu raison. Ginny ne pourrait pas passer à autre chose tant qu'elle n'affrontait pas ses craintes et sa culpabilité profonde. Entendre le récit de Nellie et les conséquences de son accident avait été une épreuve difficile mais cela l'avait libérée d'une certaine manière. Et Ginny n'avait désormais qu'un seul désir. Rattraper le temps perdu et se racheter de cet abandon lâche.

« Mais assez parlé de moi. » dit soudainement Nellie, retrouvant une voix plus joyeuse, et secouant la main d'un geste distrait, comme si ce qu'elle racontait était ennuyeux. « Comment ça s'est passé, pour toi ? Et qui est ce garçon super mignon avec qui tu es venue ? »

« Draco. Mon petit-ami. » répondit Ginny avec un sourire en coin. « C'est lui qui m'a convaincue de venir te voir. »

« Je l'apprécie déjà. » décréta Nellie, provoquant un rire étranglé de la part de Ginny. « Et comment se passe la vie dans ta nouvelle école ? »

« Disons que cette année a été… mouvementée. » répondit Ginny, après de longues secondes de réflexion. « J'espère que tu as du temps pour écouter cette histoire pleine de rebondissements. »

Nellie désigna ses jambes, l'air blasé.

« Je te rappelle que je ne peux aller nulle part. » rappela-t-elle avec morgue. « J'ai tout mon temps. »

Deux heures plus tard, Ginny retrouva Draco près de l'entrée de la maison. Il la regarda s'avancer dans sa direction, une lueur curieuse dans les yeux. Sans un mot, Ginny l'étreignit, posant sa tête sur sa poitrine.

« Merci. » murmura-t-elle.

« J'en conviens que ça t'a aidée ? » interrogea-t-il contre ses cheveux, l'étreignant à son tour.

« Absolument. » dit-elle en acquiesçant. « Je vais même revenir demain. »

Une semaine plus tard, la famille Weasley et son entourage proche se retrouvèrent tous agglutinés dans le séjour chaleureux du Terrier. Un large poste de radio avait été disposé sur la table basse du salon, et passait en boucle l'anthologie de Celestina Moldubec, sous l'insistance de Molly Weasley.

Un mois auparavant, Ron avait pris part aux sélections du club des Canons de Chudley, afin d'entrer dans la réserve de l'équipe. La tradition voulait que tous les clubs de la Ligue Britannique et Irlandaise de Quidditch annoncent publiquement à la radio les nouvelles sélections, avant le début de la saison. La moitié des Weasley portaient désormais des jerseys aux couleurs des Canons de Chudley, d'un orange flashy.

Même Pansy Parkinson, la petit-amie de Ron, avait fait l'effort de revêtir une robe orange, bien que cela 'ne soit pas sa couleur.' Depuis le matin même, elle agissait de manière encore plus dramatique qu'à l'accoutumée. Elle semblait même plus nerveuse que Ron à l'idée de sa sélection potentielle. Pansy était installée sur les genoux de Ron, serrant contre elle une assiette de brownies au chocolat préparés par Mrs Weasley.

« On pourrait presque croire que c'est elle qui a passé les tests et qui attend le verdict final. » ironisa Ginny à l'oreille de Draco, qui était assis à côté d'elle dans un sofa.

« Ce qui m'étonne le plus, c'est qu'elle ait rompu son régime sans sucre. Elle doit vraiment être stressée. » commenta-t-il avec sarcasme.

Ginny lâcha un petit rire à sa remarque. Parfois, elle avait du mal à comprendre par quel miracle la relation de Ron et Pansy était toujours d'actualité. Non loin de l'entrée de la cuisine, elle vit Mrs Weasley qui jetait des regards irrités à Pansy de temps à autres. Il avait été compliqué pour sa mère d'accepter Pansy. Ses frasques, son exubérance et ses remarques déplacées à longueur de temps ne semblaient pas toujours du goût de la matriarche Weasley. Depuis le début de l'été, Pansy passait toutes ses journées au Terrier avec Ron, ce qui semblait causer l'agacement de Molly.

Jusqu'à présent, il avait été commun pour Ginny et sa mère de se liguer pour critiquer Fleur, l'épouse de Bill, particulièrement maniérée. Depuis que Ron fréquentait Pansy, toutefois, c'était contre cette dernière que leur alliance s'était retournée.

« Ginny, peux-tu aller mettre d'autres brownies au four ? » demanda soudainement sa mère. « Il n'y en a plus assez pour tout le monde. »

Elle envoya un regard accusateur vers Pansy, dont la bouche était barbouillée de chocolat, et qui tenait toujours le plat fermement serré contre sa poitrine. Ginny ricana sous sa barbe et se releva lentement.

« Je vais t'aider. » annonça Draco qui se leva à son tour.

Il la suivit dans la cuisine encombrée du Terrier, où des plats et des ustensiles utilisés s'entassaient un peu partout dans la pièce. Il s'agissait des vestiges de la matinée que Mrs Weasley avait passé dans sa cuisine, afin de préparer la venue de la fratrie au grand complet.

Ginny agita sa baguette en direction du moule contenant la pâte à brownie et l'introduisit dans le four qui se ferma machinalement, provoquant un grincement ressemblant au cri d'une goule.

Lorsqu'elle se retourna, Ginny sentit Draco attraper sa main et l'attirer à lui. Ginny ne put s'empêcher de glousser lorsqu'il la fit reculer contre l'un des comptoirs de la cuisine. Il la souleva pour l'aider à s'asseoir sur la surface.

« J'aurais dû me douter que tu avais autre chose en tête quand tu as proposé de m'aider. » dit-elle avec un sourire en coin, l'air amusé.

« C'est une torture d'être assis à côté de toi et de ne pas pouvoir te toucher. Avec toute ta famille dans la pièce, je n'ai pas trop le choix. » admit-il.

Il captura les lèvres de Ginny et son baiser lui fit momentanément perdre sa capacité à réfléchir. Ses bras s'enroulèrent autour de la nuque de Draco et elle approfondit le baiser. Lorsqu'ils se séparèrent, il observa la tenue qu'elle portait - une robe d'été légère - l'air visiblement très appréciateur.

« Comme tu es belle aujourd'hui. » complimenta-t-il.

« Tu me dis ça tous les jours, Draco. » rappela Ginny d'un ton enjoué.

« Parce que c'est le cas tous les jours. » répliqua-t-il, arborant son éternel rictus satisfait.

Ginny sentit ses joues rosir. Merlin, Draco pouvait être tellement intense, parfois. Il la regardait souvent avec un air adulateur, comme s'il avait obtenu le premier prix d'une compétition particulièrement difficile. Les amoureux transis des Hauts d'Azkaban et de Raison et Scrutoscopes paraissaient bien fades, face à lui. Ginny le soupçonnait parfois d'exagérer volontairement, pour la mettre dans l'embarras.

Elle pressa de nouveau ses lèvres contre les siennes pour le faire taire. Soudainement, la porte de la cuisine s'ouvrit, faisant sursauter Draco et Ginny. Ils s'écartèrent aussitôt, mettant une distance plus respectable entre eux. Charlie venait d'entrer dans la pièce et les observait désormais d'un air sévère.

« Draco Malfoy, retire immédiatement tes griffes obsédées de ma sœur. » gronda-t-il, l'air peu commode.

« Charlie ! » s'exclama Ginny, outrée. « Tu ne peux pas rentrer comme ça, sans frapper à la porte ! »

« Je te rappelle que nous sommes dans la cuisine, pas ta chambre. » rétorqua Charlie en levant les yeux au plafond. « D'ailleurs, je vais commencer à entrer dans ta chambre sans permission si c'est ce qui se trame quand vous êtes seuls. »

Dans un geste très enfantin, Ginny lui tira la langue. Charlie se tourna vers Draco, une lueur hostile dans ses yeux sombres.

« Attends d'avoir épousé ma sœur avant de la toucher ainsi. Compris ? » interrogea-t-il, l'air entendu.

Draco hocha frénétiquement la tête et Ginny lui lança un regard outré, secouant la tête devant son attitude docile lorsqu'il s'agissait des intimidations de ses frères aînés. Draco perdait sa prestance et son assurance habituelle lorsqu'ils se montraient agressifs à son égard. Il semblait particulièrement craindre Charlie et les jumeaux, Fred et George. A chaque fois, Ginny ne se privait pas pour le railler.

« Compris. » confirma précipitamment Draco.

Son frère sembla se satisfaire de la réponse de Draco. A l'aide d'un sort d'attraction, Charlie fit léviter des verres dans sa direction puis quitta la cuisine. Ginny ricana en observant Draco. Elle sauta du comptoir, remettant de l'ordre à sa robe.

« Que dirait Charlie s'il savait que tu n'as pas perdu de temps pour déflorer sa petite sœur ? » demanda Ginny d'un ton innocent, soulignant le mot avec un sarcasme manifeste.

« Je te rappelle que je n'avais aucun problème à attendre plus longtemps que tu sois prête. » dit Draco. « Tu as insisté. »

« Deux semaines, c'était assez long. » se justifia-t-elle en haussant les épaules.

« Dans tous les cas, tes frères n'ont pas besoin de savoir cette information. En ce qui me concerne, je ne dirais rien avant qu'on soit mariés. » ajouta Draco en grimaçant.

Il jeta un regard bref en direction de la porte, comme pour s'assurer que personne ne ferait une entrée soudaine dans la pièce.

« Ce qui n'est pas près d'arriver. » rétorqua Ginny avec un rire en attrapant une limace en gélatine dans un bol posé sur la table.

« Pourquoi pas ? » demanda Draco.

Ginny faillit s'étrangler avec sa friandise lorsqu'elle entendit sa question. Elle toussa difficilement devant le regard perplexe de Draco. Une fois sa toux passée, elle lui jeta un regard médusé, ne sachant pas s'il plaisantait. Pourtant à la vue de son expression, elle se rendit compte que Draco était totalement sérieux.

« Pourquoi ? » répéta Ginny, consternée. « Je dois vraiment me justifier ? Je te rappelle que nous n'avons même pas encore reçu nos diplômes. Et nous sommes trop jeunes. »

« Mes parents n'avaient qu'un an de plus que nous quand ils se sont mariés. » fit-il remarquer avec sérieux.

Ginny lui jeta un regard blasé.

« Je ne sais pas ce que je vais faire de mon avenir. Merlin, je ne sais même pas ce que je vais faire après l'été et tu me parles de mariage ? » demanda Ginny, indignée.

« Ça va bientôt commencer ! » hurla quelqu'un dans le séjour.

Cela fut suffisant pour mettre un terme à cette conversation malaisante et ils se ruèrent dans le living-room, où le reste des occupants s'étaient rapprochés du poste de radio.

« Ça va commencer après la publicité. » indiqua George avec excitation. « Bonne chance, petit frère. Tu vas enfin faire quelque chose qui va nous rendre fiers ! »

Il envoya une tape enthousiaste sur l'épaule de Ron qui brandit son majeur en l'air en guise de réponse.

« Ronald, pas de vulgarités dans cette maison ! » s'exclama Mrs. Weasley, outrée.

Ginny prit place sur le siège libre à côté de Pansy et Draco s'installa sur le bras du canapé.

« Vous savez quoi ? On devrait organiser une énorme fête. Ça a été une année intense, riche en émotions, on mérite de fêter ça en beauté. » annonça Pansy à l'attention de Ginny, l'air enflammé. « Le thème de la soirée serait 'Tout est bien qui finit bien' »

Draco et Ginny échangèrent des regards peu convaincus.

« Je veux dire, ça aurait pu finir de manière tellement tragique. Mais Granger a finalement eu ce qu'elle méritait et nous avons tous réussi nos ASPICs. » poursuivit-elle.

« Et Ron va probablement obtenir un contrat en or. » murmura Ginny à l'oreille de Draco. « Pas étonnant qu'elle soit aussi contente. »

« On pourrait même faire une soirée déguisée. Avec un stand de maquillage et de peinture corporelle. Qu'est-ce que vous en pensez ? » demanda Pansy avec excitation.

« Je pense qu'il y a du whisky pur feu dans les brownies que tu viens de manger. » dit Draco, s'attirant un regard noir de la part de son ancienne condisciple.

« Personne n'apprécie mon génie, ici. » se lamenta Pansy, soufflant de manière théâtrale. « Merlin, vous êtes tellement négatifs, tous les deux. Vous vous êtes bien trouvés, décidemment. »

« Sérieusement Pansy, je me demande d'où te viennent tes idées de 'génie' parfois. Tu es née comme ça ? » demanda Ginny, prenant un air faussement préoccupé. « Ou c'est venu plus tard ? »

« D'après Nott, ses parents versaient de l'hydromel dans son biberon. » prétendit Draco d'un ton goguenard.

« Hilarant, Malfoy. » répliqua Pansy d'un ton sec. « Et si vous voulez vraiment savoir, mon père m'a dit que ma mère buvait encore régulièrement de la vodka pure glace au début de sa grossesse. Mais elle ne savait pas encore qu'elle était enceinte. »

« Tout s'explique. » ironisa Ginny.

La répartie cinglante de Pansy ne lui parvint pas aux oreilles car le poste de radio émettait désormais un bruit assourdissant. Arthur Weasley avait augmenté le volume et toutes les conversations s'étaient interrompues. Un silence peu caractéristique au clan Weasley régnait désormais dans le séjour, tandis qu'un homme à la voix rauque annonçait les nouvelles sélections des treize clubs de la Ligue. Tout le monde retint son souffle lorsque vint le tour des Canons de Chudley.

« Galvin Gudgeon, Gordon Horton, Ronald Weasley… » annonça le commentateur d'une voix monocorde à travers le poste de radio.

A l'entente du nom de Ron, la pièce se fondit en hurlements surexcités. Fred et George entamèrent une danse de la victoire intitulée 'Weasley est notre roi' et Mrs Weasley éclata en sanglots. Draco et Ginny échangèrent des regards choqués lorsque Molly étreignit Pansy, qui semblait également au bord de l'extase. Ron, lui, ne semblait pas y croire. Il observait les autres avec un air hébété, comme s'il s'agissait d'une farce. Lorsque son regard croisa celui de Ginny, elle lui adressa un grand sourire, emplie de fierté.

Elle éprouva un bonheur immense d'être entourée de toute sa famille, après tous ces mois mouvementés. Hermione Granger payait désormais pour ses crimes, Draco était à ses côtés et elle avait retrouvé l'amitié de Nellie. En définitive, même si Ginny aurait préféré avaler des limaces gluantes plutôt que de l'avouer, Pansy n'avait eu pas tort. Tout est bien qui finit bien, pensa-t-elle.

Fin du Chapitre

J'espère que ce chapitre vous a plu ! Je vous poste un petit épilogue bonus très vite !

En attendant, j'attends vos impressions :)

Fearless