Chapitre 24 : Murmures aux fleurs
La maison des Todoroki respirait l'immensité et la richesse par tous les murs ; en plus de s'étaler sur deux étages, les meubles criaient leurs prix démentiels avec orgueil. Tout ici empestait l'excès et moi, seule tache dans cette propreté éblouissante, les fenêtres si lustrées que je pouvais voir ma silhouette se réfléchir à travers, je ne me sentais pas du tout à l'aise.
Les bras croisés derrière l'une d'elles, je contemplais un grand jardin, où, perdue au sein d'innombrables arbres et plantes en tout genre, se trouvait une vaste piscine de forme ronde. L'eau chlorée ondulait doucement, les rayons du soleil reflétés accentuaient son apparence cristalline. Un peu plus loin se tenait une large serre florissante, d'où je ne distinguais que des points de couleurs aussi belles que fascinantes.
Comme pour marquer un changement d'ambiance, dans un coin plus reculé, dépassait le toit d'un dojo.
Regarder tant d'abondances réunies dans un seul endroit me donnait le tournis. Je n'avais pas ma place dans ce décor d'opulence, moi, le pauvre stagiaire qui attendait patiemment son superviseur, parti chercher un dossier oublié dans un des bureaux de la propriété.
Mon formateur d'habitude si organisé paraissait préoccupé ces derniers temps, ce genre d'omission arrivait souvent. Je commençais à m'inquiéter, ignorant si la cause venait de la prochaine transformation sur le point de survenir au sein de la direction ou bien de moi. Conscient de l'urgence, je ne me risquais pourtant pas à aborder la question de front, effrayé à l'idée de le bloquer.
Parfois, il me donnait l'impression de vouloir se rapprocher de moi, et d'autres fois, il se renfermait à l'intérieur de sa carapace de glace, si bien que la communication devenait difficile sans raison apparente. Je n'étais pas pressé, bien décidé à rester à ses côtés le temps nécessaire ; toutefois, je m'interrogeais quelques fois sur le genre de place qu'il m'avait attribué, celle qu'il aimerait que je tienne, en supposant qu'il le sache.
- Oh ! s'exclama une voix surprise derrière moi. Je ne m'attendais pas à trouver quelqu'un ici à cette heure matinale !
Je me retournais pour voir une jolie femme de taille fine, debout à l'entrée du grand salon. Elle descendit les petites marches avec grâce, ses longs cheveux d'un blanc aussi pur que la neige relevés en un haut chignon. Sa combinaison de travail, portée avec élégance, mettait en valeur un regard gris intense, quoique triste, pareil à la pupille droite de mon superviseur. À en juger par la délicate senteur qui se dégageait d'elle, et son vêtement, elle sortait de la serre.
J'inclinai la tête lorsqu'elle arriva en face de moi :
- Bonjour, Madame. Je me nomme Midoriya Izuku, je suis stagiaire... à la clinique. J'assiste votre...plus jeune fils, me présentai-je, un peu maladroit.
Un sourire franc effleura ses lèvres pincées.
- Enchantée, Izuku. Je suis la mère de Shōto, Rei Todoroki.
Gêné par la manière dont elle m'analysait, comme si elle cherchait à résoudre un mystère qu'elle devinait à travers moi, je baissais les yeux.
- Si tu es là, c'est que tu dois l'attendre, n'est-ce pas ? demanda-t-elle à mi-voix. Je dois dire que ça me surprend, Shōto ne ramène jamais personne dans le domaine. C'est d'ailleurs très rare de le voir ici.
En une réaction irrépressible, le rouge me monta aux joues. Je ne pensais pas avoir autant d'importance, ne faisait rien de particulier pour mériter un tel traitement. À part sa venue le jour de mon emménagement, ce baiser échangé dans un moment de faiblesse, il paraissait toujours aussi distant, malgré son désir de s'ouvrir à moi sur ce sujet.
Nous n'avions pas parlé de ce soir-là, et, secrètement, j'espérais ne pas l'évoquer. Pas insensible à ses appels muets pour autant, j'ignorais comment justifier ce comportement. Avais-je le droit d'avouer toute la détresse que j'avais décelée dans ses yeux, écho à la mienne ? Je ne nierais pas avoir ressenti quelque chose ; il ne me laissait pas indifférent, offrir mon cœur à un tel homme serait facile, mon intuition me soufflait qu'il le chérirait sans doute plus que sa propre existence.
Mais j'étais bien forcé de reconnaître... que je ne l'aimais pas.
Cette manière passionnée, sauvage, qui me consumait corps et âme lorsque je me trouvais à proximité d'un certain explosif, ne tenait pas la comparaison. À mon grand désespoir, cet imbécile avait gravé mon palpitant de ses initiales, en dépit de mes barricades, sans mon autorisation, et malgré une probabilité assurée qu'il signe ma perte. Seulement, j'éprouvais avec lui une plénitude telle, au cœur de cette tempête de sentiments déchaînés et intenses, cet enivrant cocktail réduisait ma raison en un tas de cendres.
Même si ça ne durait jamais, dans les bras de Katchan, je me sentais exister, serein, accompli. Cette vérité uniquement connue de mes rêves, et contre laquelle j'avais refusé de me confronter, pesait lourd sur mon organe vital, ma colère décuplée contre cette traîtresse de pulsation accélérée chaque fois qu'elle m'étouffait avec.
- Désires-tu boire quelque chose ? proposa Rei Todoroki, de cette voix basse.
- Ça ira merci, déclinai-je.
À la façon dont elle scrutait nerveusement les alentours, sa lèvre inférieure mordue, je vis qu'elle souhaitait me demander autre chose sans oser. Après une longue inspiration, elle se lança finalement.
- Quel genre d'homme est mon fils ?
La question, surgie de but en blanc, me prit de cours et je ne pus cacher ma surprise qu'une exclamation se chargea d'exprimer. Madame Todoroki ne se formalisa pas de ma réaction, attendant une réponse de ma part.
Il me fallut quelques secondes pour rassembler mes pensées, puis accéder à sa requête en toute sincérité.
- Consciencieux. Fascinant. Nous ne sommes pas toujours d'accord, mais c'est une joie d'apprendre avec lui, dis-je, au terme d'un long silence.
Elle parut relâcher toute la tension de son corps dans un soupir de soulagement.
- Mon interrogation doit te sembler étrange, concéda-t-elle, mais...
Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase ; la porte du bureau s'ouvrit et Shōto apparut, le fameux dossier oublié dans la main. Il se figea en voyant sa mère à mes côtés, son regard passant d'elle à moi, les deux yeux un peu écarquillés, comme s'il ne croyait pas à l'image envoyée par sa rétine.
Il se reprit, salua sa génitrice d'une voix blanche qui confirma mes soupçons : malgré leurs ressemblances physiques, ces deux personnes ne se connaissaient pas.
Mon cœur se serra.
D'un signe de la main, je fus sommé de suivre mon formateur, tout à coup pressé de quitter sa propre maison.
Je remerciai Rei Todoroki, incliné une dernière fois devant elle, avant de me lancer à la poursuite du surdoué, déjà loin.
Mon tambour intérieur ne se maîtrisait plus, saisi d'une fièvre d'angoisse qui ne cessait d'augmenter au fil des secondes. Cette peur aussi brusque qu'incontrôlable avalait ma raison, la nécessité de le retrouver placé avant tout le reste.
Une fois dehors, ma tête tourna à droite, puis à gauche, mes émeraudes paniquées de le constater introuvable. Soudain, un mouvement rapide attira mon attention, sa silhouette élancée enfin visible à plusieurs mètres en face de moi.
Je fonçai sans réfléchir vers lui.
Lorsque je finis par le rattraper, il courait encore, déterminé à fuir. Sa peine ? Non, c'était bien plus que ça ; une agonie, éveillée par ses souvenirs fantômes.
- Arrête, Shōto ! suppliai-je en saisissant son bras.
Avec une virulence que je ne lui connaissais pas, il se défit de mon emprise. Surpris par sa force manquant de me déséquilibrer, je reculai.
- Je suis désolé, s'excusa-t-il aussitôt, en me regardant d'un air coupable, je ne...
Il tremblait de tous ses membres, sous le choc. Après des mois à se contenir, il craquait complètement. Son expression désorientée, ses orbes assombris par un chagrin immense, il semblait sur le point de s'effondrer.
Sensible à sa douleur, je m'avançai vers lui.
- Tout va bien, tentai-je de tranquillisé, les deux mains levées, en le voyant prendre ses distances, je veux juste te serrer dans mes bras.
Une idée stupide, sans doute, la seule qui me venait à l'esprit ; je devais l'étreindre, ou je perdrais la chose qu'il essayait de me donner de cette façon étrange et maladroite, sa confiance. Son corps refusa d'abord, recula jusqu'à heurter le tronc d'un arbre. Ses pupilles aux deux couleurs me lancèrent alors un appel si désemparé que les sanglots comprimèrent ma poitrine.
- Tout va bien, répétai-je, d'un timbre enroué, tu ne risques rien avec moi.
- Izuku... murmura-t-il, désespéré.
Il se haïssait de faiblir face à moi. Shōto Todoroki, fils prodigue d'Enji Todoroki ne devait souffrir d'aucune forme de vulnérabilité, surtout pas devant la personne qu'il se chargeait de former.
À cet instant, je me fichais de notre relation hiérarchique. Je ne pouvais pas me détourner, même pour préserver sa fierté touchée. Sans en avoir conscience, il me suppliait de l'aider, moi et personne d'autre.
L'énergie à la fuite manquante, il me laissa l'approcher, puis le prendre dans mes bras. Lorsque je sentis sa réponse, cette manière à peine perceptible de m'effleurer, comme par peur de me casser, mes larmes s'échappèrent, comprenant que personne ne l'avait jamais enlacé de sa vie. Sa solitude, son désir de se libérer de ses chaînes, cette menue étincelle que je représentais à l'intérieur de son monde sans lumière... Tous ses sentiments inexprimables me frappèrent de plein fouet et en silence, j'éclatais en sanglots.
Ces larmes ne m'appartenaient pas cependant ; c'étaient les siennes, celles qu'il retenait sans cesse. Par leur intermédiaire, même si je ne discernais pas la totalité de son comportement, je comprenais enfin les raisons de sa distance. Depuis ma pleine arrivée dans sa vie, il tentait d'apprivoiser toutes ces inconnues qui l'envahissaient en continu. Il craignait en outre que le retour de son père ne m'éloigne de lui.
J'eus envie de le rassurer, lui dire que tant qu'il en ressentirait le besoin, je me tiendrais à ses côtés, prêt à le maintenir s'il flanche. En bon assistant, je le soutiendrais envers et contre tout, je ne partirais que s'il ne l'exprime. Mais la parole me manquait, noyée sous ce chagrin que je contenais à grande peine.
Je pris une profonde inspiration, et murmurai :
- Trouvons un endroit où nous asseoir, et discutons tous les deux, s'il te plaît.
Il secoua la tête, sans pour autant se détacher de moi. Il ne souhaitait pas parler, simplement rester ainsi. Je resserrai mon étreinte dans l'espoir de lui communiquer à mon tour ce que je ne parvenais pas à partager à voix haute...
[*]
- Tu as les yeux rouges et gonflés, Deku.
Assis à une table de la cafétéria de la clinique, Mirio me faisait face, dans l'attente que je daigne ouvrir la bouche en cette fin de journée riche en émotion. Shōto et moi étions retournés chacun à nos besognes respectives sans échanger un mot, sitôt revenus. Les heures restantes s'écoulèrent à la vitesse d'un temps figé, enfermées dans une boucle, lente et cauchemardesque.
Non seulement mon superviseur ne m'avait pas adressé pas ne serait-ce qu'un son, mais en plus, il refusa mon assistanat pour la première fois depuis son accord, quand vint le moment de ma prise de fonction.
Je le laissais digérer, mais qu'il se fut isolé dans son bureau dès notre arrivée ne me rassurait pas. Je me sentais responsable de son état, qu'il m'évinçât ainsi me touchait plus que cela ne le devrait. Je me rendais compte que cette ligne censée délimiter notre relation professionnelle et privée s'effaçait peu à peu, et cela me troublait. J'échouais en outre dans cette mission de lui apporter ce dont il avait besoin, m'apercevant de l'effet contraire, ma frustration élevée en conséquence à son plus haut niveau.
En désespoir de cause, j'étais allé trouver Mirio dans le désir de lui confier tout ce qui me pesait, sans cela dit évoquer la scène de ce matin. Mais malgré l'envie, je ne prononçai pas un mot.
- Alors, qu'est-ce que ça fait de vivre avec son âme sœur au féminin ? demanda-t-il en riant.
La tentative de détournement identifiée, mon cœur malmené déborda de reconnaissance. Mon aîné possédait ce don particulier de détendre les atmosphères les plus lourdes, sa magie efficace la plupart du temps. Dans ce cas précis, je pus répondre, en souriant un peu.
- Ça ne fait que deux semaines, mais c'est comme si on avait toujours habité ensemble. L'avoir près de moi m'aide beaucoup, et je sais que c'est la même chose pour elle.
Attendri, Mirio m'enveloppa d'un regard doux.
- En tout cas, elle parle de toi comme de son petit ami, ça m'a fait rire ! s'amusa-t-il. C'est mignon, la façon qu'elle a de t'appeler Deku a tout bout de champ. D'ailleurs, elle m'a expliqué que je faisais désormais partie du cercle très fermé de ceux qui te nomment ainsi.
Il me lança un clin d'œil, je ne pus me retenir de pouffer. Ochaco pouvait en effet se montrer assez possessive envers ce diminutif, dont elle revendiquait fièrement l'invention, en lui débarrassant de son sens premier. Pour elle, Deku ne signifiait pas bon à rien, elle y décelait au contraire un synonyme de courage ; de fait, personne hormis elle n'avait le droit de le prononcer... à part Katchan, mais à son insu et pour des raisons bien différentes.
- Ce n'est pas ce que tu penses, me sentis-je obliger de justifier. On s'aime, mais cela se situe au-delà de physique, c'est bien plus profond que de l'amitié, aussi... je n'arrive pas à l'expliquer...
- N'essaie pas, je vois très bien ce que tu veux dire, apaisa-t-il aussitôt. C'est un lien qui vous appartient, et il est très beau.
Il ajouta, un brin taquin.
- Et j'ai cru m'apercevoir que tu avais un faible pour les blonds cendrés à la mine un peu revêche.
J'eus un hoquet de surprise, cette description tout de suite reconnue. Pour définitivement enterrer mes doutes, mon aîné afficha un visage victorieux.
- Je ne me trompe pas, alors ! Laisse-moi réfléchir... c'est de lui que tu me parlais il y a de ça plusieurs mois, n'est-ce pas ?
Mes émeraudes s'abaissèrent soudain, la honte débordante que mon vilain secret soit découvert.
- Comment as-tu deviné ? chuchotai-je, dans un souffle.
Mon vis-à-vis rit.
- C'est Nejire qui l'a remarqué pas moi. Elle a vu le groupe se produire à plusieurs reprises au Ground Zero, les a tout de suite repérés, ce jour-là. À force d'observation, elle m'a dit que le batteur gardait les yeux braqués sur toi. Et bien sûr, quand vous avez disparu tous les deux...
Une déduction logique, implacable, aussi évidente que le résultat du plus simple des calculs mentaux. Je me tortillai sur ma chaise, au comble de l'embarras. Cette scène dans la salle de bain tournait en boucle dans mon esprit et avec elle, la conviction que sans l'interruption providentielle de Shōto, rien n'aurait pu nous arrêter.
- Le responsable de tes yeux gonflés ? voulut-il savoir.
Un rire sonore et sans joie sortit de ma gorge.
- Katchan me met dans bien des états, concédai-je, mais ce n'est pas lui, cette fois, non.
Il haussa les sourcils, surpris de m'entendre prononcer ce surnom alors que mes dires précédents ne laissaient sûrement pas deviner une telle familiarité, mais s'abstint de commenter l'étrangeté.
- Alors, c'est notre directeur remplaçant qui occupe tes pensées.
Je levai des émeraudes ébahies vers lui, impressionné par cette capacité qu'il avait de pouvoir lire en moi. Nous nous connaissions depuis plusieurs mois, maintenant, il nous arrivait même souvent de déjeuner ou dîner ensemble, toutefois, je ne m'étais confié à lui sur rien, comme j'avais pu m'ouvrir à Shōto, par exemple. Il ne voyait que ce que je montrais, du moins le pensais-je. Je m'apercevais que préserver mon intimité face à lui devenait de plus en plus difficile, et si, en temps normal, mon premier réflexe était de prendre mes distances, quelque chose m'en empêchait.
La conviction que, contrairement à une certaine personne, Mirio ne percerait jamais mes protections sans mon autorisation. Ni invasif ni curieux, encore moins dans le jugement, il se guidait de ce besoin sincère d'apporter son aide, tout en restant en retrait, l'une de ses innombrables qualités.
- Excuse-moi, je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, temporisa-t-il, j'ai fait cette supposition parce que vous avez l'air plutôt proches.
Il s'adossa contre la chaise.
- Tu sais, Deku, cela fait un moment que je suis là, deux ans et trois mois, précisément. Je connais son caractère, et si je le respecte beaucoup pour son parcours, j'imagine aussi sans mal les raisons de sa carapace.
Il soupira.
- Tu ignores ce que c'est, que de travailler avec Enji Todoroki. C'est lourd, pas toujours sain, et beaucoup supportent difficilement cette atmosphère pesante. Pourquoi sommes-nous si peu à ton avis, alors que la clinique figure parmi les meilleurs établissements du pays ? Pour autant, ceux qui restent s'en tirent à bon compte, comparés à ce que Shōto traverse.
Une douloureuse grimace s'imprima sur son faciès, puis il poursuivit.
- Je ne veux pas connaître les détails, je t'assure. Je me contente de partager ce que je ressens. Quand tu m'as fait part de sa présence avec nous le jour de ton emménagement, je ne t'ai pas cru, convaincu qu'il ne pourrait pas le supporter, lui qui a toujours rejeté les gens. Mais il est venu. Pour toi, et pour toi seul, il a fait cet effort. Il semblait d'ailleurs si apaisé à tes côtés, c'était la première fois que je le voyais comme ça. Je me suis senti heureux pour lui, qu'il accepte enfin la main tendue de quelqu'un.
La gorge nouée, je baissais mon regard vers mes genoux.
- Crois-moi, Deku, même s'il ne te le dit pas, il est reconnaissant de toutes ces choses que tu apportes au quotidien, sans t'en apercevoir. Il n'arrive pas à l'exprimer de vive voix, cependant, ça ne fait aucun doute qu'elles signifient beaucoup à ses yeux, comme un trésor qu'il découvre.
Il pressa ma main dans la sienne avec tendresse. Lorsque j'affrontai de nouveau son immensité bleue, elle brillait d'une étincelle toute différente de l'habitude ; elle ruisselait de larmes contenues.
- S'il te plaît, je te le demande comme une faveur, dit-il d'une voix tremblante d'émotion. Continue d'être toi-même, mais plus que tout, tu as désormais un devoir d'honnêteté envers lui, parce que c'est toi qu'il a choisi. Dans quel sens, je l'ignore, mais quoi qu'il en soit, n'ai pas peur de lui dire ce que tu ressens, je suis certain qu'il t'écoutera.
[*]
Dans la nuit fraîche, je guettais la silhouette de Shōto. Encouragé par les conseils de mon aîné, je me sentais prêt à partager avec le surdoué tout ce que je ressentais, tant vis-à-vis de la scène de ce matin, que ce baiser entre nous. Mirio avait raison : je ne pouvais pas l'empêcher, juste parce que ça m'arrangeait. Je devais aussi penser à lui.
Je le vis apparaître, les épaules basses, ses pupilles fixant le sol d'un œil vague. Son désespoir criant, je bondis vers lui dans l'espoir de le faire disparaître.
Sans un mot, son regard remonta vers mes émeraudes. L'espace d'un infime instant, le temps d'un battement de cil, se situait au fond de ses paupières aux deux couleurs, de la gratitude, de l'avoir tiré de ses sombres réflexions.
Ses barrières extérieures solides, il lâcha un soupir résigné.
- Viens avec moi, pria-t-il, j'aimerai te montrer quelque chose.
Intrigué, je le suivis docilement.
Dans un silence de mort, nous marchâmes jusqu'au domaine des Todoroki, à quelques kilomètres de la clinique. Cette fois, nous contournâmes la gigantesque propriété - effrayante à cette heure - pour nous rendre du côté de la serre. Curieux, mais également pas très rassuré, je réussissais néanmoins à bloquer l'envie de le questionner, bien que ma tête menaçât d'exploser, étourdie par tant de mystères.
L'éclairage horticole allumé, j'eus la sensation de basculer dans un monde de douceur. Des rangées de fleurs s'entendaient, belles et fières, dans une multitude de couleurs. Je contins de justesse une exclamation d'admiration, mes yeux émerveillés et envoûtés à la fois.
- Cet endroit est le refuge de ma mère, m'expliqua-t-il, tandis que je m'avançais, poussé par le feu de l'exploration, elle y reste des jours, souvent. Quand personne ne peut le voir, il devient aussi le mien. Pendant mes jeunes années, lorsque je subissais toutes les maltraitances de mon père, je venais parfois dormir ici.
Je me figeai et me tournai vers lui alors qu'il passait devant moi. Mes jambes décidèrent de le seconder et mon pas s'ajouta au sien, tandis qu'il poursuivait d'une voix posée.
- Je suis né dans le seul but de le suppléer, vois-tu. Dès la petite enfance, ce géant que beaucoup admire m'a élevé en marge de mes frères et de ma sœur. C'est à peine si je pouvais les approcher. Il me disait que je n'avais rien en commun avec eux, il m'isolait à cause de mon statut de surdoué. Dans sa logique, je n'avais pas besoin de leur compagnie.
Je déglutis, le corps recouvert de sueur froide en imaginant son calvaire.
- Tous les jours, inlassablement, je subissais un entrainement poussé et pour lui, rien ne paraissait assez bon. Trop lent dans ma réflexion, pas assez rapide dans l'assimilation d'une notion médicale qu'il jugeait facile à comprendre, rien n'allait jamais.
Absorbé, j'en oubliais d'observer les rangées qui se succédaient, sans le moindre arrêt. Tout ce que je parvenais à distinguer ne se résumait plus qu'à son timbre calme, limite berçant, et ce subtil parfum fleurit.
- Pendant des années, j'ai nourri une rancune tenace envers ma mère, insensible à ce que je vivais. Elle me laissait seule affronter l'ambition folle de son mari, quand elle aurait dû m'en préserver. Puis je me suis aperçu qu'elle ne pouvait rien contre lui, et encore moins pour moi.
Sa voix se teinta d'amertume.
- Elle subissait aussi, de même que le reste de ma fratrie, et malgré tout, elle l'aimait, ça n'avait aucun sens pour moi. Ce dégoût se dirigea donc vers moi, trop faible pour mettre un terme à cette spirale.
Il soupira :
- Jusqu'à mon entrée à l'université, je ne connaissais pas le monde extérieur et l'unique fenêtre symbolisée par ma scolarité, accentuait mon désir d'en sortir. Il ne m'attirait pas plus que je le repoussais. Les gens venaient à ma rencontre, mais ils ne me voyaient pas vraiment, appâtés seulement par mon nom, mon héritage, loin de se douter de sa malédiction.
Il émit un son semblable à un rire, mais creux, sans émotion, mon cœur aussitôt craquelé d'une vive douleur en l'écoutant.
- Les visages amicaux, tels des masques revêtus en façade m'insupportaient, continua-t-il, imperturbable. En conséquence de cette hypocrisie à peine voilée, ma carapace, déjà présente, s'est renforcée plus encore, me protégeant de tous sentiments humains, ou du moins, c'est ce que je croyais.
Il stoppa enfin son avancée, la tête baissée.
- Un soir, où j'étudiais dans une salle de la clinique, un soir ordinaire, comme il y en avait eu des milliers avant lui, j'ai entendu un hurlement de désespoir.
Je retins soudain ma respiration, comprenant où il voulait en venir.
- J'ai levé les yeux, je ne sais pas pourquoi. Peut-être que dans cet écho, se cachait aussi le mien, celui que je taisais des années au point de l'oublier. Et c'est toi que j'ai vu, ta maman dans les bras. J'ai été le spectateur secret de tout ton calvaire, et en effet, à ce moment-là, je me réfléchissais à travers toi.
Il se tourna vers moi. Son regard, doux, regorgeait de cette tristesse déjà perçue dans celui de sa mère, excepté que dans le sien, elle semblait décuplée à une puissance infinie.
Mon cœur s'accéléra.
- Tu es parti trois jours suivant cet accident. Je ne pensais pas te revoir, pourtant ton image continuait de m'accompagner sans que je comprenne pourquoi. J'ai obtenu mon diplôme, j'ai été nommé directeur remplaçant tout de suite après, et quelques mois plus tard, j'ai remarqué ta candidature. Fuyumi, qui ne t'avait pas oublié non plus, fut touchée par ta lettre, au point de l'appuyer auprès de notre père.
Un petit sourire se dessina sur ses lèvres.
- Et te revoilà, devant moi. Je suis sûr que tu l'as deviné, mais ce n'est pas toujours facile de t'avoir à mes côtés pour des raisons que je ne m'explique pas encore. En revanche, ce dont je suis certain, c'est que ta simple présence m'apaise.
Il s'éloigna un peu, en évitant mon regard.
- Mais ce matin, en te voyant à côté d'elle, j'ai ressenti pour la première fois, une réelle colère contre toi. Et j'ai compris... que je déteste la façon dont tu t'insinues dans ma vie. Je te l'ai dit, je ne suis pas une âme à sauver, mais tu t'acharnes, tu forces mes barrières, tu continues de te créer une place que je ne suis pas sûr de vouloir t'attribuer. Tu t'es débrouillé pour me devenir indispensable, aussi bien dans le domaine professionnel que privé.
Mes jambes tremblaient, je manquais de souffle, retiré par la véracité de ses paroles qui m'atteignaient en plein cœur. Au prix d'un effort surhumain, j'empêchai mes larmes de couler.
- Si le retour de mon géniteur m'inquiète à ce point, c'est à cause de toi, accusa-t-il, les traits durcis. Si mon père apprend que tu représentes autant pour moi, même de manière floue, tu deviendras une cible à abattre. Grâce à toi, cette maudite machine à battement fonctionne, celle qu'il s'est acharné à détruire, parce que selon lui, elle ne servait pas ce à quoi je suis destiné.
Il prit une profonde inspiration.
- Je connais une solution, renoncer à tous ces sentiments dont j'ignore toujours le nom. Jusqu'à ce que tu me serres dans tes bras, j'étais prêt à le faire. Mais plus maintenant. Par ce geste, tu m'as retiré toute volonté à m'éloigner de toi, et je ne sais pas si je pourrais te le pardonner un jour. Alors, à ton tour, assume tes responsabilités.
Il s'accroupit, le regard vers une fleur à l'écart des autres. Une orchidée blanche que je reconnus d'emblée.
Je chancelai.
- C'est une variété très rare, m'expliqua-t-il, la même qui se trouve sur la tombe de tes parents chaque année.
Il n'ajouta rien, conscient de l'inutilité. Moi-même, je ne pouvais plus parler, terrassé par toutes ces révélations dissimulées. Le corps tremblant, je regardais ce bijou vaniteux, lucide quant à sa nature d'exception, imaginé dans un vase.
Quelque chose rugit alors en moi.
Une envie furieuse. Un besoin. Une nécessité. Une obsession.
Je détalai hors de cet endroit sans un mot.
Les paroles de Shōto m'avaient anéanti, toutefois, à cette seconde, je n'y pensais plus, je n'y arrivais pas. Je courais comme si ma vie en dépendait, désireux de marquer une distance salvatrice entre cette maison de l'horreur et moi. Mon souffle saccadé ne connaissait aucun répit, un surnom martelé dans ma tête, mon trop envahissant objectif de cet instant.
Je hurlai à la lune de toute la force de mes poumons, un véritable appel du fond de mon cœur en sang :
- KATCHAN !
