Hello ! Merci pour ceux qui ont laissé une review au dernier chapitre, merci à ceux qui ont lu, merci à ceux qui sont encore là, merci !
Je vous laisse avec le chapitre vingt-deux, le plus long pour le moment (presque 6000 mots...), bonne lecture à tous !
La désillusion. Ce sentiment qui ébranle les certitudes les plus solides, les affirmations les plus robustes. Qui transforme une impulsion en un remord amer, qui change l'assurance en honte et l'espoir en crainte.
Elle peut être vécue différemment par tout le monde, évidemment, et dépend de tout un tas de facteurs.
Ce qui ne serait qu'un grain de sable pour une personne peut s'apparenter à un rocher catapulté en pleine figure pour une autre.
Surtout quand on a dix-sept ans.
Surtout quand on est au lycée.
Surtout quand on est une fille.
La respiration saccadée, le corps tremblant, la peau en feu, Marinette laissa ses doigts courir le long des cheveux d'Adrien. Pressée entre une cloison et son torse brûlant, elle ferma ses yeux, la gorge sèche, les membres endoloris.
Le souffle d'Adrien cognait contre sa peau à chaque nouvelle expiration, la faisant frissonner alors qu'elle était loin, vraiment très loin, d'avoir froid. Le front appuyé contre son épaule, les mains posées contre sa taille, il redressa lentement son visage, jusqu'à planter son regard dans le sien. Quelques mèches claires retombaient devant son visage luisant de sueur aux pommettes rougies et aux lèvres entrouvertes.
— Ça va ? souffla-t-il d'une voix rauque.
Marinette lui offrit un sourire rassurant et hocha la tête. Les lèvres du jeune homme se pressèrent contre son front parsemé de cheveux noirs et les bras de la lycéenne entourèrent son cou, pressant son visage tout contre elle, caressant doucement sa nuque.
Ce moment, qu'ils avaient vécu des dizaines de fois, était comme suspendu dans les airs. Le temps s'arrêtait, les aiguilles des montres cessaient de trotter, les secondes stoppaient leur avancée. Se calant sur la respiration de l'autre, sur l'odeur de l'autre, sur la présence de l'autre, ils savouraient cet instant qu'ils savaient privilégié, redescendant peu à peu du nuage qu'ils avaient atteint.
Simultanément à la réalité où son esprit se dirigeait, Marinette se laissa doucement glisser sur le sol. Ils se rhabillèrent rapidement, retrouvant leur souffle et le monde actuel par la même occasion.
— T'aurais pas vu mon...
Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'Adrien se redressa, une bretelle de son soutien-gorge passée autour de son doigt. Elle déposa ses lèvres sur sa joue et enfila son sous-vêtement, avant de froncer les sourcils en sentant le regard du jeune homme sur elle.
— Me regarde pas comme ça ! l'accusa-t-elle en sautillant pour remettre son pantalon.
— Comme quoi ? demanda-t-il comme un enfant prit en train de faire une bêtise.
Marinette attrapa son tee-shirt.
— Comme si tu voulais recommencer !
— Je peux pas contrôler mes yeux !
Elle secoua la tête en riant avant de se pencher pour attraper son pull.
— Tu vas pas avoir le choix parce que tu peux pas me regarder comme ça. Ou alors autant arriver en cours avec une pancarte « on vient de faire l'amour dans les toilettes ! »
Il lui prit le vêtement des mains avant de l'enfiler en râlant.
— Bon, je sors en première, le temps que t'apprennes à maîtriser tes yeux.
Son ton était moqueur mais plein d'affection ce qui fit sourire Adrien.
— Ça fait un truc de moi à cocher sur ma bucket list, ajouta-t-il.
Marinette leva gentiment les yeux au ciel et déverrouilla la porte. Mais il la retint au dernier moment en attrapant son poignet.
— Mari ?
Elle redressa ses yeux dans les siens et fronça les sourcils.
— Je t'aime, murmura-t-il.
Son cœur se gonfla d'amour jusqu'à lui couper la respiration. Elle s'avança vers lui, posa sa main sur sa joue et l'embrassa doucement. La lèvre inférieure emprisonnée entre ses dents, elle le fixa de ses iris bleus comme les cieux.
Il lui fit signe d'y aller, relâchant son poignet dans une caresse qui la fit frissonner. Marinette attrapa son sac avant de se frayer précautionneusement un chemin en dehors de la cabine où ils étaient, se lava les mains et s'aspergea le visage d'eau froide avant de regarder son reflet dans le miroir qui lui faisait face. Ses joues étaient un peu trop rouges, ses cheveux un peu trop décoiffés, ses yeux un peu trop rêveurs, son air un peu trop ailleurs. Mais, personne n'allait le remarquer, n'est-ce pas ?
N'est-ce pas ?
Pourtant, à la seconde où elle mit un pied dans le couloir, une sensation étrange l'enveloppa. Ce n'était pas comme être entourée par de l'amour, par du bonheur ou par l'espoir qu'elle éprouvait il y a encore quelques minutes. Non, c'était plutôt comme être prise dans un étau qui l'oppressait jusqu'à lui bloquer la respiration. Pourtant, les couloirs étaient presque vides : la plupart des lycéens étaient en train de déjeuner. Mais ce sentiment ne la lâcha pas pour autant.
Au contraire, lorsqu'elle arriva dans la salle où elle allait avoir cours dans une dizaine de minutes, cette sensation ne se fit que plus intense. L'air se raréfiait, son cœur se mit à battre plus vite, et un poids lui comprimait la poitrine. Mais il n'y avait toujours personne dans la pièce.
Marinette mit ça sur le compte de la tension qui redescendait, du désir qui se calmait, et de son corps qui se concentrait sur une autre que sur celui d'Adrien.
À moitié convaincue, elle s'assit à sa place, ouvrit son cahier et se mit à grignoter une barre de céréales qui trainait au fond de son sac. Soudain, un gloussement retentit à ses oreilles. Rapidement suivi d'un sifflement. Et d'exclamations de surprise. Marinette se redressa, et découvrit que les regards des quelques élèves qui venaient d'entrer faisaient des allers-retours entre leur téléphone auquel ils se cramponnaient comme des automates et elle. La manière dont leurs yeux la sondaient, comme s'ils pouvaient lire en elle, comme s'ils pouvaient voir à travers ses vêtements, comme s'ils connaissaient ses pensées, c'était terriblement troublant. Sa gorge se comprima un peu plus à cette impression soudaine.
Et puis, cette sensation qui la guettait ne s'accentua que davantage.
Son cœur dont les battements étaient déjà bien trop rapprochés fit un double-looping dans sa poitrine lorsqu'elle vit Alya arriver, suivie de Nino, le téléphone à la main, l'air catastrophé.
— Oh mon dieu, Mari !
C'est là qu'elle sut.
Elle n'avait pas besoin de plus de mots ni de plus de regards ou de plus de rires qu'elle savait déjà. Mais elle tendit quand même la main vers le téléphone, que Nino lui donna, une expression désolée collée sur le visage.
Ses yeux se posèrent sur l'écran.
Sa respiration se bloqua.
Son visage pâlit en une seconde.
Son cœur s'arrêta un instant.
Un frisson de dégoût courut le long de sa colonne vertébrale.
Une boule se forma dans sa gorge.
Tout cela était vraiment réel ? C'était vraiment en train de lui arriver ?
Cette idée la fit déglutir douloureusement. Sa gorge était si sèche. Sa respiration si chaotique. Son rythme cardiaque si rapide. Cette vidéo se jouait devant ses yeux médusés, la faisant enfoncer ses ongles dans ses paumes un peu plus profondément à chaque nouvelle image.
Les pixels devenaient de plus en plus flous à mesure que les larmes emplissaient ses yeux. Mais la vidéo semblait ne jamais avoir de fin. Son supplice paraissait ne jamais se terminer. Les images défilaient, montrant d'un autre point de vue ce qu'elle avait vécu il y a quelques minutes. Elle se vit embrasser Adrien. Elle vit le baiser se transformer une embrassade brûlante qui n'avait rien d'innocente. Elle vit les mains de son petit-ami parcourir son corps, se poser contre ses fesses dans un mouvement qui, lui aussi, n'avait rien d'hésitant, comme s'il l'avait fait des dizaines de fois avant — ce qui était vrai, mais les gens n'avaient définitivement pas besoin de le savoir. Elle le vit la soulever de terre d'un tour de bras. Elle se vit enrouler ses hanches de ses jambes. Elle se vit rouler son bassin contre le sien d'une manière qui n'avait rien d'inexpérimentée. Elle se vit l'embrasser, encore et encore. Elle se vit glisser une de ses mains jusqu'à sa ceinture avant de s'enfuir sous son pantalon. L'angle de la vidéo faisait qu'il n'y avait aucune place à l'imagination, aucun doute ne pouvait planer, on distinguait bien les mouvements de va-et-vient de sa main à travers le vêtement. La mâchoire contractée, Marinette regarda la suite sans ciller. Elle vit leurs deux silhouettes s'engouffrer dans une des cabines. Elle vit leurs vêtements tomber au sol. Et la suite, il ne fallait pas beaucoup d'inventivité pour la deviner.
Mais le pire restait à venir. Alors que Marinette croyait que la torture était finie, elle se crispa encore plus qu'elle ne l'était déjà, ressemblant plus à une poupée de cire qu'à une adolescente. Parce que les images n'étaient pas la seule fonction d'une vidéo. Il y avait aussi le son. Elle entendit le claquement de la porte qui se referme, le bruit sourd de son corps qu'Adrien plaquait rudement contre l'une des cloison, celui de leurs bouches qui se rencontraient toujours plus avidement, celui d'un emballage de préservatif qu'on déchire. Mais surtout, elle entendit ses bruits à elle. Ses gémissements étouffés mais qui restaient largement perceptibles. Son souffle saccadé. Ses soupirs qui s'intensifiaient. Quelque chose de chaud remonta dans sa gorge — probablement la barre de céréales qu'elle venait d'avaler — et Marinette crut un instant qu'elle allait littéralement vomir sur cette vidéo lorsqu'un bruit qui s'apparentait à ce stade plus à un cri remonta jusqu'à ses oreilles.
Mais, heureusement pour le téléphone de Nino, heureusement pour le peu de dignité qu'il lui restait, heureusement pour tout le monde, la vidéo s'arrêta.
Tout était flou autour d'elle. Tout semblait se dédoubler.
Le téléphone qu'elle rendit à Nino d'une main tremblante, les mots qui sortaient de la bouche de son ami, l'énervement manifeste qui déformait les traits d'Alya, les rires autour d'elle qui s'intensifiaient à mesure que la pièce se remplissait.
C'était comme vivre ce fameux cauchemar : celui où on arrive complètement nu au lycée. Sauf que c'était pire. Tellement pire.
Parce que c'était pire que d'être seulement nue.
Parce que ça ne la concernait pas qu'elle.
Et surtout, surtout parce que ce n'était pas un rêve.
Tout cela était réel. Affreusement réel.
Elle ne savait pas quoi faire, quoi dire, quoi penser. La seule phrase qui se répétait dans sa tête et qui avait du sens était : « qu'est-ce que j'ai fait, qu'est-ce que j'ai fait ? Mais qu'est-ce que j'ai fait ? »
Tout à coup, comme si elle revenait à la surface de l'eau après s'être faite retourner dans tous les sens par une vague en pleine tempête, les sons redevinrent clairs. Mais, Marinette aurait préféré rester sous l'eau. Elle prit une grande inspiration, ne s'étant pas aperçue qu'elle retenait son souffle depuis près d'une minute. Ses yeux se redressèrent avant de se figer à nouveau dans un regard qu'elle connaissait si bien.
— Le voilà !
Soudain, ce qui était à son encontre de piètres moqueries, des sifflements irrespectueux et des regards d'animaux se changèrent en applaudissements.
En applaudissements, sérieusement ?
Adrien, les sourcils froncés, regardait Marinette avec inquiétude. Elle était si pâle.
— Sympa la pause, Agreste ?
Il attrapa le téléphone que Nino lui tendit et sa mâchoire se contracta la seconde suivante. Son regard n'avait plus rien de tendre, et l'aura d'ange qui émanait de lui une demi-heure plus tôt n'était plus qu'un souvenir à présent. Son sourire se changea en grimace de rage. De la rage, cette émotion qu'elle ne lui avait jamais vu sous les traits d'Adrien.
Alors qu'il rendit le téléphone à Nino, un des garçons de leur classe pénétra dans la salle, tout sourire, donnant une tape gratifiante sur l'épaule d'Adrien. À la limite de l'explosion, il se retourna en une fraction de seconde, le poing à quelques centimètres du visage de celui qui venait d'entrer. Ce dernier, plaqué contre le mur, ne souriait plus du tout, et Marinette pensa qu'il était même carrément terrifié. Il fallait dire que le regard tranchant d'Adrien, ses dix centimètres de plus et son goût prononcé pour la bagarre — que lui ignorait, mais qu'elle connaissait très bien — étaient loin d'être rassurants.
Sans réfléchir, son côté Ladybug remonta aussi à la surface et Marinette se précipita jusqu'à eux, attrapant la main d'Adrien juste avant qu'elle n'entre en contact avec la mâchoire du malheureux. Elle fit un léger signe de tête au concerné, lui intimant de déguerpir s'il voulait éviter que ça dégénère. Ce qu'il fit sans se faire prier, accourant au fond de la classe comme une proie qui s'échappe. Marinette relâcha le poing d'Adrien, le regarda de ses grands yeux brillants et secoua doucement la tête. Ce n'était vraiment pas la meilleure chose à faire.
Adrien soupira, sachant qu'elle avait — encore une fois — raison. Mais il n'avait pas la patience de Marinette, pas dans cette situation. Il voulait la prendre dans ses bras, il voulait... non. Il voulait remonter le temps et contrôler ses hormones d'adolescent amoureux. Mais, le temps de se remontait pas, et Marinette s'éclipsa avant qu'il ne puisse faire quoi que ce soit.
Elle se laissa tomber sur sa chaise dans un soupir désespéré alors que la sonnerie retentit, la libérant un instant de tous les murmures amusés qu'elle entendait dans son dos.
— Je sais pas ce qu'il fait pour la faire crier comme ça, mais...
Tous les muscles de Marinette se contractèrent, et Adrien, juste devant elle, avait très bien entendu aussi si on se fiait à son dos qui se tendait en dessous des mailles de son pull. Mais Alya fut plus rapide.
— T'es juste jaloux parce que t'y arriveras jamais ! lui cracha-t-elle en se retournant.
Un début de sourire — presque rien — se forma sur les lèvres de Marinette qui remercia sa meilleure amie d'un regard. Celle-ci lui serra l'avant-bras dans un mouvement de support implacable, de protection imparable, de loyauté infaillible.
Adrien, par contre, n'arbora aucun sourire, même pas une ébauche de lèvres redressées. Ses doigts tapotaient furieusement la surface de la table devant lui, luttant pour ne pas se transformer et utiliser son cataclysme contre chacune des personnes qui oseraient ne serait-ce qu'avoir une pensée de travers.
Il laissa tomber son visage entre ses mains, « quelle merde ! » pensa-t-il avec amertume.
La sonnerie du dernier cours retentit et Marinette soupira de soulagement. Même si elle allait devoir recommencer le lendemain, savoir qu'elle n'allait plus entendre de chuchotements moqueurs, de sifflements plein de convoitise mal placée, de remarques dont la subtilité n'avait d'égale que la répartie, c'est-à-dire proche de zéro, pour le restant de la journée était vraiment appréciable.
Qu'elle n'allait plus entendre, ou presque.
Un frisson de répulsion parcourut son corps lorsqu'elle sentit une main se poser contre sa taille. Main qu'elle reconnaissait comme ne pas être celle d'Adrien. Ce n'était pas la caresse subtile des doigts de son petit-ami mais un mouvement bien plus appuyé, bien plus maladroit, bien plus écœurant.
— Si c'est ton truc de le faire au lycée, on peut s'arranger...
Le regard de Marinette rencontra une paire d'yeux dont la couleur lui échappait. Seule la lueur presque bestiale qui y brillait monta jusqu'à son cerveau où une seule émotion se fraya un passage parmi ce voile d'indifférence forcée qu'elle avait tenté d'établir toute la journée : la colère.
— Je te promets de te faire crier encore plus fort que ton copain...
La scène se déroula au ralenti.
La main sur sa taille qui dérivait jusqu'à ses hanches. Alya qui leva les yeux de ses affaires qu'elle rangeait. Nino qui écarquilla les yeux. Et Adrien qui se redressa, les sourcils froncés, avant de se rendre compte de ce qu'il passait.
— Et y'aura pas besoin d'une vidéo pour t'entendre.
Trop.
C'était trop.
Beaucoup trop.
C'était la goutte d'eau qui fit déborder son vase de tolérance, celle qui fit exploser son océan de patience.
Alors qu'elle sentit avec dégoût cette main se presser contre sa hanche et ce souffle chaud cogner contre sa peau, Marinette n'en pouvait plus.
Pourquoi ils congratulaient Adrien et la traitaient comme un bout de viande ?
Pourquoi ils lui lançaient des clins d'œil entendus et la regardaient elle en se léchant les lèvres ?
Pourquoi il pouvait respirer et elle avait peur ne serait-ce que de cligner des yeux et que ce geste soit mal interprété ?
Elle ne prit pas la peine de répondre à toutes ces questions qui avaient toutes la même explication. Au lieu de ça, Marinette rapprocha son visage du sien, lui adressa un sourire forcé avant de plier son genou et de le balancer de toutes ses forces — ce qui n'était pas peu dire — dans son entrejambe.
Alya se pinça les lèvres pour ne pas rire. Nino émit une grimace de douleur. Et Adrien se stoppa net dans son avancée, les sourcils haussés et la bouche entrouverte.
Sentant toujours cette main pressée contre sa peau, Marinette la retira de sa hanche, qui était ce à quoi l'adolescent se raccrochait. Ce dernier s'étala par terre, les larmes aux yeux.
Personne ne bougeait. Ni les quelques élèves qui restaient au fond de la salle, ni Nino, ni Alya, ni Adrien, ni Marinette. Seul celui qui se tortillait par terre comme un ver et qui hurlait de douleur leur rappelait que le temps ne s'était pas arrêté. Les regards des lycéens montraient qu'ils n'allaient pas accourir au bureau du proviseur. Ils étaient remplis de surprise, d'admiration, et d'un poil d'amusement. Et le concerné, se contorsionnant pour atténuer la douleur, n'allait sûrement pas avouer qu'il venait de se prendre la raclée de sa vie par une fille. Il semblait bien trop idiot pour ça.
Alors, Marinette attrapa son sac d'un mouvement sec et sortit en trombe de la salle avant que quelqu'un ne soit alerté par ces gémissements aigus qui lui lancinaient les tympans. Elle avait besoin d'air. Le vent frais du mois de février l'accueillit à la sortie du lycée, l'enveloppant dans un cocon de tranquillité l'espace d'un instant.
— Mari !
Elle se retourna, rencontrant le regard de sa meilleure amie, à mi-chemin entre l'inquiétude et l'émerveillement. Nino arriva derrière elle d'un pas rapide, suivi de près par Adrien dont les yeux l'attirèrent aussi sûrement qu'un aimant. Il ne semblait ni admiratif, ni même surpris. Après tout, ce n'était pas la première fois. Un flashback de cette nuit de pluie, la nuit où tout avait basculé, où elle avait su qu'il était Chat Noir, remonta dans son esprit. Tout cela semblait si loin désormais !
Mais si son regard n'était pas aussi ébahi que ceux de leurs amis, il était aussi inquiet, pour ne pas dire largement plus, et infiniment coupable, ce qui brisa le cœur de Marinette. Elle savait très bien ce qu'il pensait. Le mécanisme de son cerveau n'avait plus aucun secret pour elle, et elle était persuadée qu'il était en train de se bombarder l'esprit avec des « et si ? » à lui donner mal à la tête.
— Bon, commença Alya d'une voix décidée. Ça vous dit qu'on aille tous se poser quelque part après cette journée vraiment, vraiment pourrie ?
Quelques minutes plus tard, Alya et Nino marchaient devant, laissant Marinette et Adrien un instant de tranquillité.
Ils marchaient côte à côte, leurs doigts se frôlant sans vraiment se toucher, leur bouche s'ouvrant sans jamais laisser échapper un mot.
— Je suis vraiment désolé, je...
— Écoute, tu...
Ils s'interrompirent en même temps, et Marinette lui fit signe de parler le premier.
— Je suis tellement désolé, Mari, j'aurais dû... Je... Je veux dire tu as tellement déjà de trucs a gérer, t'avais pas besoin de ça en plus !
Sur ce point, elle ne pouvait pas le contredire.
— Je comprendrais que tu veuilles mettre une certaine distance, je...
Sur celui-ci, par contre, il faisait complètement fausse route.
— Ce n'est pas ta faute, se contenta-t-elle de dire, la gorge serrée.
Il tourna le visage vers elle. Sa mâchoire était contractée, et il pouvait voir ses lèvres trembler légèrement.
— C'est moi qui ai commencé. Et puis, peu importe qui a commencé, on a fait ça à deux. Alors on doit assumer tous les deux. Pas juste toi ou moi, mais nous deux, ensemble.
Sa voix était chevrotante, bien que sûre d'elle et de ce qu'elle avançait. C'était ce qu'il admirait chez elle, sa raison à — presque — toute épreuve. Cette capacité de regarder la situation dans son ensemble et pas seulement de son point de vue.
— Si on commence à se séparer, alors ils auront gagné. Je pense d'ailleurs que c'est exactement le but de la personne qui nous a filmé.
Encore une question sans réponse : qui avait filmé cette vidéo et qu'elle détestait, à cet instant précis, plus que le Papillon ?
— J'aimerais tellement faire quelque chose...
Marinette tourna à son tour son visage vers lui.
— Tu fais déjà quelque chose, assura-t-elle en frôlant davantage ses doigts.
Ils ne s'en rendirent pas compte, mais ils étaient passés en quelques heures de l'apothéose de l'intimité à un frôlement de doigts hésitant. Ils ne s'en rendirent pas compte, mais cette vidéo s'était déjà interposé entre eux.
Ils ne s'en rendirent pas compte, mais le Papillon avait réussi son coup.
Marinette se laissa tomber sur son lit, la tête enfoncée dans les oreillers, les paupières closes. Alya s'assit sur la chaise de son bureau, les sens aux aguets, prête à mettre en place un plan d'action imparable. Nino se laissa tomber sur un pouf à même le sol, un regard inquiet en direction de ses deux amis. Et Adrien s'installa doucement à côté de Marinette, posant timidement sa main sur son épaule. Elle se redressa légèrement, ancrant ses yeux dans les iris inquiets de son petit-ami.
Il semblait si désolé, malgré ce qu'elle lui avait assuré quelques minutes plus tôt. Marinette tourna la tête et déposa ses lèvres contre son poignet avant de se lever de son lit, la démarche lourde. Ce n'était plus seulement son corps qu'elle portait mais tous ces problèmes et toute cette honte qui pesait sur ses épaules aussi sûrement que le ferait un poids de cent kilos.
— Je vais me changer, j'ai besoin de...
Elle ne finit pas sa phrase que ses amis lui répondirent de hochements de tête entendus. Leur adressant un léger sourire, elle s'engouffra dans la salle de bain, laissant ses trois amis seuls dans sa chambre.
Adrien retomba contre le matelas en grognant. Alya et Nino se lancèrent un regard avant de reporter leur attention sur le jeune homme.
— Bon, commença Nino en chuchotant, sérieusement, qu'est-ce qui vous a pris ? demanda-t-il en se penchant en avant, sur le ton de la confession.
Adrien savait que cette question en était réellement une, qu'il ne cherchait pas à le juger ou à le mettre mal à l'aise. Il savait que les yeux ambrés qu'Alya posait sur lui voulaient juste les comprendre pour mieux les défendre. Alors, il soupira longuement, l'odorat titillé par le parfum de Marinette dont son lit était imprégné.
Parce que c'était bien plus compliqué que deux adolescents aux désirs incontrôlables et aux hormones indomptables. Même Plagg qui virevoltait dans les airs l'avait compris. Même Tikki et sa raison à toute épreuve ne disait pas un mot.
— C'est difficile à expliquer, commença-t-il.
Il se frotta les yeux avant de se redresser. Le dos appuyé contre la tête de lit, les jambes pliées et les avant-bras posées sur les genoux, il cherchait ses mots.
— C'est que... on se connaît depuis tellement longtemps, on a vécu tellement de choses ensemble. Je veux dire, tout Paris savait que j'étais amoureux de Ladybug et que Marinette était amoureuse de moi.
— Sauf toi, répliqua Alya en souriant.
Il ne put qu'acquiescer.
— Mais, avec le temps, il y a aussi eu l'amour de Ladybug pour moi et mon amour pour Marinette. Et ces quatre combinaisons mélangées c'était vraiment... difficile. Alors, quand on appris nos identités, tout s'est additionné. C'est inexplicable, c'est comme si tout s'était...
— Amplifié ? compléta Nino.
Adrien hocha la tête.
— Et puis tous ces problèmes, toutes ces batailles, tous ces cauchemars, toutes ces fois où on a eu peur l'un pour l'autre, ça aussi c'est inexplicable. Parce que le danger est constant, et qu'on ne sait pas si on pourra se retrouver à la fin de la journée ou non.
Sa voix était assurée mais commençait à trembler.
— On a beau être tout le temps ensemble, savoir que tout peut s'arrêter à chaque seconde c'est... vraiment effrayant. Alors...
— Alors vous n'avez pas vraiment le contrôle sur votre propre corps parce que vous êtes sans arrêt obligés de contrôler vos émotions pour ne pas péter un câble. Je comprends, analysa Alya.
Adrien leva les yeux, surpris.
— Mais personne d'autre ne comprendra, compléta-t-elle.
Personne, Alya avait raison. Pourquoi essaieraient-ils de les comprendre, après tout ?
Pourquoi se mettre à leur place, à leur très inconfortable, très désagréable, très douloureuse position alors qu'ils pouvaient juste les pointer du doigt, secrètement soulagés de ne pas se retrouver dans leur situation ? Pourquoi se comporter avec maturité et tolérance alors qu'ils étaient juste au lycée ? Pourquoi éprouver de la compassion alors qu'ils avaient la possibilité de cracher leur haine refoulée, peut-être même leur jalousie, et de lutter contre l'ennui d'être un adolescent en manque de confiance ?
Parce qu'Adrien et Marinette étaient en réalité Chat Noir et Ladybug, leurs idoles — et celles de tout Paris ? Non, bien sûr que non. Car, premièrement, ils n'en savaient — en tout cas dans l'immédiat — absolument rien. Mais aussi, et surtout, parce que leur double-vie héroïque n'excusait en rien leur petit (énorme ?) égarement. Enfin, si en partie, mais Adrien ne se voyait pas expliquer ce qu'il venait de raconter à ses deux meilleurs amis à tout son lycée.
Parce qu'ils étaient sûrs et certains que les toilettes étaient vides, et que la probabilité que quelqu'un y entre était assez faible, étant donné l'horaire ? Non plus. Car quelqu'un y était entré, au final, donc cette excuse était bonne à jeter aux orties.
Parce qu'ils étaient complètement, désespérément, éperdument amoureux ? Ça ne marcherait probablement pas non plus.
Parce qu'ils étaient deux adolescents de dix-sept ans en proie à leurs hormones ? C'était probablement la seule excuse qui aurait du sens. Mais ça n'arrangerait pas le problème.
La conclusion était et resterait toujours la même : personne ne comprendrait.
— Et sûrement pas Chloé, ajouta Nino.
La surprise laissa place à l'incompréhension.
— Chloé ? demanda Adrien en fronçant les sourcils.
L'incompréhension se changea en assimilation.
— Quoi ? Comment ça Chloé ? intervint Marinette en revenant dans la pièce.
En réalité, elle avait très bien compris. Trop bien compris.
— On pensait que vous le saviez... C'est elle qui a envoyé la vidéo à tout le lycée, sauf à vous deux. On voulait pas remuer le couteau dans la plaie, expliqua Nino.
Marinette se laissa tomber plus qu'elle ne s'assit sur son lit. Elle se massa les tempes, à la limite de l'explosion.
Puis l'assimilation devint de la colère.
Elle s'était faufilée dans les couloirs, avait entrouvert la porte, avait sorti son téléphone et s'en était servi comme l'espionne qu'elle était.
— C'est elle qui a filmé... C'est Chloé... murmura-t-elle plus pour elle-même que pour ses amis.
Un nouveau poids s'abattit sur ses épaules. Celui de la désillusion. Qu'est-ce qu'il était lourd, celui-ci !
— Par jalousie, peut-être ? supposa Alya. Elle a toujours été accroc à Adrien...
Marinette secoua la tête.
— Non, rien à voir. Enfin, ça a peut être joué mais c'est pas pour ça qu'elle nous a... filmé, dit-elle avec dégoût.
Adrien sortit de la transe dans laquelle il s'était plongé et posa sa main sur celle de la jeune fille dont la gorge s'était nouée. Comme le duo qui s'appuie l'un sur l'autre qu'ils étaient, qu'ils avaient toujours été et qu'ils seraient toujours, il prit le relais.
— Le Papillon connaît nos identités, expliqua-t-il d'une voix blanche.
Et la colère se transforma en peur.
Un bruit dont la détresse déchira les tympans d'Adrien retentit. C'était une inspiration désespérée, une tentative vaine de récupérer de l'oxygène. Il tourna la tête vers Marinette et son sang se glaça dans ses veines. Sa peau qui s'était embrasée de désir, incendiée de colère, enflammée de culpabilité, se frigorifiait désormais de terreur. Sa main toujours refermée sur celle de Marinette, tous ses muscles se contractèrent, serrant ses doigts dans les siens.
Le désespoir était encore trop faible pour qualifier l'état dans lequel se trouvait la jeune fille. La main posée contre son cœur, elle avait pâlit encore plus qu'à la découverte de la vidéo. Sa peau était si blanche qu'Adrien pouvait distinguer ses veines courir sous ses tempes. Son souffle était si chaotique qu'il n'était même plus sûr que « respirer » soit un verbe adapté pour décrire le gonflement de ses poumons.
Alya se jeta aux pieds de son amie, les yeux exorbités, inquiète comme elle ne l'avait jamais été.
— Respire Mari, respire !
Mais ses veines ne ressortirent que davantage, son souffle se bloqua encore plus dans sa gorge et sa peau prit une teinte plus claire encore.
— Tout... est... de... ma faute !
Sa voix transperça le cœur d'Adrien aussi sûrement qu'une flèche à la lame aiguisée.
— Si j'avais... si j'avais... réussi à contrôler mon pouvoir... rien de tout... ça... ne serait arrivé !
Alya, les yeux grands ouverts, secoua la tête.
— Rien n'est sûr, peut-être qu'il ne sait rien !
— Tout le monde est en danger... à cause de... à cause de moi !
Adrien ne pouvait plus bouger, ni un doigt, ni un muscle, ni un cil, ni rien du tout. Il était statufié par leur découverte. Mais par dessus-tout, il était médusé par l'état de Marinette. Elle qui était toujours pleine de contrôle d'elle-même, de raison, de mesure et d'espoir semblait avoir perdu toute foi en elle-même.
— Si je n'existais pas...
Alya détourna son regard, plantant ses yeux terrorisés dans ceux d'Adrien. « Fais quelque chose ! » lui hurlaient ses pupilles dorées.
Comme une clé qui ouvre une serrure, comme un code qui déverrouille un coffre-fort, le cerveau d'Adrien retrouva le lien avec son corps. Il se jeta sur Marinette plus qu'il ne l'a pris dans ses bras, entourant son corps de ses bras puissants.
Le nez enfoui dans ses longs cheveux, il caressa tendrement son dos, la serrant toujours plus fort. Comme si l'oxygène dont elle avait terriblement besoin se trouvait sur la peau d'Adrien et non pas dans les airs, Marinette prit une grande, une gigantesque inspiration. Ses doigts couraient dans ses mèches noires, son corps était si proche du sien qu'il semblait vouloir la soulager de ce poids qu'elle ne supportait plus. Ce n'était pas qu'une apparence, en réalité, c'était réellement ce qu'il faisait, sans réellement s'en rendre compte.
— Adrien, qu'est-ce que tu fais ? demanda Plagg d'une petite voix.
Le teint de Marinette devint moins cadavérique tandis que celui de son coéquipier blanchissait à vue d'œil. Ses veines disparurent à nouveau sous sa peau alors que celles du lycéen se révélèrent à leur tour. La respiration de la jeune fille se stabilisa quand celle d'Adrien s'accéléra.
— Adrien ? murmura Tikki.
Les deux kwamis regardèrent un instant Alya et Nino qui étaient tout autant perdus. L'apprentie journaliste avança une main hésitante mais une force dont elle ignorait l'origine l'empêcha d'aller plus loin. Une sorte de barrière se révéla un instant autour des deux adolescents, s'effaçant aussi vite qu'elle était apparue sous les yeux ébahis de Plagg, Tikki et de leurs deux amis.
Tout à coup, Adrien desserra son emprise autour de Marinette, n'éloignant pas son corps du sien pour autant. Au plus grand soulagement du jeune homme, il sentit sa main se poser contre son torse et son front s'appuyer contre son épaule. Elle n'était plus un pantin à la blancheur de craie mais Marinette, la Ladybug de tous les jours, à nouveau.
Il posa sa joue contre sa tête, tournant le regard vers ses amis. La scène aurait pu être comique, vraiment. Ils avaient tous les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte et Alya avait toujours la main tendue, comme s'ils étaient tous pétrifiés. Il fronça les sourcils, une expression d'incompréhension plaquée sur le visage.
— T'as pas le droit de nous regarder comme ça ! lança Plagg de sa voix nasillarde.
— Je suis d'accord ! enchérit Nino. Pas après avoir fait... ça !
Tikki s'approcha de sa porteuse.
— Tout va bien, Marinette ? demanda-t-elle précautionneusement.
L'intéressée se redressa, s'éloignant légèrement du corps d'Adrien. Elle tendit les mains, réceptionnant son kwami entre ses doigts avant d'hocher la tête.
— Bon, quelqu'un m'explique ? réclama Alya.
— Expliquer quoi ? questionna Adrien en gardant une main sur la taille de Marinette.
— T'as aucune idée de quoi on parle, en fait ? conclut Nino.
Plagg percuta la tête de son porteur après que celui-ci ait hoché la tête.
— Aïe !
— Tu viens de lui enlever sa douleur, pauvre idiot !
Il ouvrit la bouche pour répondre à l'insulte de son kwami avant de se rendre compte de ce qu'il venait de dire.
— J'ai fait ça ?
Ils hochèrent tous la tête, même Marinette. Ses yeux se plongèrent instinctivement dans les siens alors qu'il pencha la tête sur le côté.
— Tu as fait ça, assura-t-elle d'une voix enrouée.
J'ai vraiment hâte de savoir ce que vous pensez de ce chapitre ! Concernant la description de l'état d'esprit de Marinette par rapport à la vidéo, de sa réaction, de celle d'Adrien, et de son pouvoir qui prend de l'ampleur ! Je suis sûre que vous avez beaucoup de questions, les réponses viendront au fur et à mesure, ne vous inquiétez pas ;)
Le prochain chapitre sera publié samedi, je suis déjà en train d'écrire le vingt-quatrième, que je publierai normalement mercredi de la semaine prochaine. Mais, avec la reprise des cours (à distance pour l'instant, mais quand même) je ne sais pas si je pourrais maintenir le rythme de deux chapitres par semaine. Je vous tiendrai au courant !
En attendant, prenez soin de vous, et passez une bonne journée :)
