La respiration d'Erwin reprit un rythme lent et régulier, et la jeune femme se mit à espérer qu'il se soit endormi. Elle tourna légèrement la tête pour vérifier si le beau militaire avait fermé les yeux, mais se retrouva face à ses deux pupilles océan, bien éveillées. Il la fixait si intensément qu'elle devina sans peine qu'il n'avait nullement oublié sa promesse.
Elle soupira. Pourquoi Erwin était si curieux concernant son passé ?
Il lui caressa délicatement le visage et Lilith entreprit dans une dernière tentative désespérée de détourner son attention. La jeune femme s'était appuyée sur lui et le fixait d'un regard pétillant. Elle doutait de pouvoir l'avoir à ce petit jeu deux fois de suite, mas ne put se résoudre à abandonner si vite. Il éclata de rire.
- Pourquoi est-ce que tu détestes autant me parler de toi ? Râla-t-il alors qu'il empêchait Lilith de l'embrasser.
Elle se rallongea à ses côtés, contrariée. Elle aurait pourtant juré qu'il avait hésité. Il devait être sacrément curieux. Elle soupira de nouveau et Erwin comprit qu'elle rendait les armes. Il se redressa contre son oreiller, prêt à entendre ce qu'elle serait capable de lui dévoiler.
Et il ne fut guère en reste. Étonnement, Lilith se prêta au jeu et commença par lui avouer la provenance de ses cicatrices. Il ne s'agissait pas du même homme. Le Duc Everglow possédait une poignée d'amis fidèles, qui venaient souvent au Domaine pour parler affaire ou passer du bon temps. En effet, le riche noble était connu pour ses soirées peu conventionnelles.
Son père adoptif ayant les plein pouvoirs, que ce soit au sein de sa propre famille ou du Royaume de manière générale, Lilith n'avait aucun échappatoire, et elle se contentait de subir les humeurs massacrantes de l'homme. La puberté de la jeune fille n'était guère passée inaperçue, et les amis du Duc avaient pris la charmante habitude de mettre Lilith mal à l'aise. Puis lentement mais sûrement, les remarques firent place aux gestes, aux menaces puis aux violences. L'homme n'assistait guère à ce genre de tortures, mais laissait volontiers carte blanche à ses compères avant de disparaitre de la pièce lorsque cela se produisait.
Elle ne donna aucun détail, ni leurs noms, ni sur ce qu'ils lui avaient fait, mais Erwin devina sans mal le tableau. Pour en arriver à la lacérer à coups de couteau ou la brûler avec des cigares, l'escalade de violence et de domination avait dû grimper bien haut. Il réalisa à quel point Lilith abhorrait parler de ses faiblesses. Elle s'appliquait beaucoup à expliquer et justifier les raisons pour lesquelles elle n'avait pu se défendre.
Une fois ce point épineux abordé, Lilith expliqua à Erwin qu'elle avait passé six ans enfermée dans la tour Est du château. Si le Duc avait d'abord eu besoin de prendre du recul et l'avait simplement distancé pour ne pas s'emporter contre elle, l'homme avait vite prit goût à ne plus la voir. Elle était éduquée, et des servantes étaient chargée de nettoyer les lieux, mais avaient interdiction de sympathiser avec elle. Ses professeurs également, se devaient de rester froids et distants, et avaient signés un accord de confidentialité concernant sa condition.
Erwin comprit aussi le lien fort qui l'unissait à Ghérart, car le garde, à l'époque au service du Duc, était chargé de la surveiller de temps à autre. Puis elle avait plusieurs fois tenté de s'échapper, et son père adoptif avait dû prendre certaines mesures. Ghérart fut donc chargé de lui amener lui-même la nourriture quotidiennement, et il lui arrivait souvent de prétexter quelque chose pour venir lui rendre visite.
Pour la première fois depuis le début de son récit, Lilith esquissa un sourire, et le militaire se demanda quel souvenir positif elle avait bien pu garder d'une telle expérience. Elle lui conta alors qu'elle disait souvent à Ghérart que la nature lui manquait, et notamment les odeurs de plantes. Il y avait un magnifique parc à l'arrière du Domaine, dans lequel Lilith adorait se balader, avant tout cela.
Au bout d'un certain temps, elle avait remarqué que Ghérart portait sur lui le parfum de plantes, d'arbres, de fleurs, différents chaque jour. Lilith se mit à ricaner et confia à Erwin qu'une fois sortie de cette fameuse tour, elle n'avait jamais senti de telles odeurs sur lui de nouveau. Elle lui partagea alors ses hypothèses et il ne put s'empêcher de rire avec elle en imaginant Ghérart se rouler dans l'herbe pour satisfaire la fillette.
Comme Erwin l'avait deviné, le Duc Everglow dû stopper cette folie lorsqu'elle atteint l'âge de sociabiliser un peu plus. Des rumeurs commençaient à circuler, et il ne voulait pas que tout soit dévoilé au grand jour. La tour fut alors ouverte, et elle avait simplement l'interdiction de s'approcher des quartiers de son père adoptif. Le Duc levait rarement la main sur la jeune fille, et lui parlait peu de manière générale. Il exprimait sa haine par son absence de protection. Il ne la protégea jamais, ni de ses collègues vicieux, ni de ses gardes peu délicats, et encore moins des servantes rudes et méprisantes, dont il n'avait que faire.
Lilith avait une manière de raconter les choses qui décontenançait le Major. À l'entendre, tout était normal. Elle avait cette façon étrange de ne pas se révolter contre son passé, et il en arriva à se demander si elle pensait avoir mérité tout ceci. Elle détestait le Duc, mais davantage pour sa personnalité exécrable que pour ce qu'il lui avait réellement infligé. Quand aux autres, elle semblait simplement s'être résignée concernant la cruauté naturelle des humains. Il n'osa pas l'interrompre pour lui faire remarquer, sentant que ce moment de confidence n'était pas prêt de se reproduire.
Lilith survola rapidement les quelques flirts de sa jeunesse, et Erwin se rappela soudainement la peur panique qu'avait exprimé Naile à l'idée d'être mêlé à la jeune femme. Tout devint plus clair. Lorsque le Duc ne faisait pas tout bêtement assassiner les jeunes hommes lorsqu'ils n'étaient pas issus de la Noblesse, il les payait ou les menaçait pour renoncer à Lilith. Du jour où le Duc avait compris la supercherie, la vie de Lilith n'était devenue que distanciation, violence, mensonges et trahisons. Là encore, il bouillonna de l'intérieur en l'entendant formuler qu'il était normal de ne pas la choisir, puisqu'elle n'était pas assez forte.
Il se rappela le discours qu'elle avait tenu lors de leur expédition : « Un ami, contrairement à un allié, ne te tourne pas le dos quand ses intérêts sont en danger. Je n'ai pas ce genre de personnes à mes côtés ». Il se dit qu'il n'était pas étonnant qu'elle ait de sérieux problèmes de confiance envers les autres. Sa jeunesse avait été une lutte infernale pour survivre et ne pas laisser les autres la détruire. Les mots qu'elle choisissait pour se décrire étaient d'une telle violence qu'il se demanda si la confiance en elle qu'il l'avait toujours vu afficher était également un jeu d'apparence.
Lorsqu'Erwin lui demanda à quel moment elle avait commencé à monter en puissance, Lilith réalisa enfin ce que le Major essayait de faire. Il ne comprenait pas comment elle avait pu basculer d'une telle manière en l'espace de quelques années. Elle n'avait pas encore eu ce déclic à l'âge de seize ans, lorsqu'elle avait officiellement fait ses débuts dans la Haute Société. Elle était une adolescence compliquée, belle et impétueuse en apparence, mais surtout instable et malheureuse.
Elle avait déjà perçu tout le potentiel de sa position, mais le Duc l'écrasait, et ses compères la méprisaient, habitués à ce que son père adoptif le fasse. Elle hésita à parler du déclencheur à Erwin. Cela revenait à lui confier la place capitale qu'il avait pris dans sa vie, et elle s'y refusa, de peur qu'Erwin se sente responsable d'elle.
Lorsqu'elle l'avait vu pour la deuxième fois, de retour de mission, elle s'était soudainement reconnu en eux. Ils étaient fatigués, acculés, semblaient avoir perdu une partie de leur âme dans la bataille, et tous les villageois autour les critiquaient sans ménagement. Pourtant, aucun d'entre eux ne répondaient, murés dans un silence qu'elle ne connaissait que trop bien. Elle avait senti son estomac se retourner, et avait décidé à ce moment précis de devenir ce à quoi elle n'avait jamais eu droit : un ange gardien.
Elle les aiderait, elle deviendrait puissante, elle renverserait les choses. Derrière cette cause, Lilith avait trouvé la force de se battre pour sa propre vie, et avait trouvé un objectif. Elle était une Everglow, jeune, pleine de promesses : il était temps qu'elle rectifie le fil de son destin, là où tout était parti de travers. Et dans les yeux couleur océan de ce soldat, elle entrevit une immensité de nouvelles possibilités.
- Je devais devenir forte, pour me sentir protégée. Lui dit-elle.
Il n'insista pas, et elle ne sut dire si elle l'avait convaincu ou non. Elle se cacha mentalement derrière Ghérart pour justifier son demi mensonge. En effet, lui révéler cette partie revenait aussi à dévoiler le passé de son garde, et aucun d'eux n'aimaient qu'elle partage leur histoire.
Lorsqu'elle commença à s'impliquer réellement auprès du Bataillon, Lilith n'avaient guère réalisé qu'elle devait apprendre à mieux couvrir ses traces. Bientôt, un des nobles à la botte du Duc était venu la confronter et l'avait menacé de tout dévoiler à son père. Rapidement, l'homme perdit son sang froid, agressant physiquement la jeune femme, qui s'était retrouvée propulsée contre la bibliothèque. Le bruit alarmant du meuble massif avait alerté Ghérart, qui avait bravé les interdictions du noble et s'était interposé entre lui et la jeune femme.
Lilith ne se souvenait plus les paroles qui avaient poussé Ghérart à exprimer toute la violence dont il pouvait être capable, mais le garde avait sauvagement assassiné l'aristocrate. Elle n'avait pu le sauver de la condamnation, et Ghérart avait été emprisonné en attendant la date de son exécution. Connaissant leur relation, son père adoptif lui avait alors annoncé qu'il laisserait Ghérart moisir en prison et la forcerait à constater régulièrement sa déchéance avant d'abréger ses souffrances en ordonnant son exécution.
La violence de Ghérart avait choqué Lilith à l'époque, qui ne l'avait jamais vu si enclin à la fureur. De plus, il s'agissait de sa première scène de meurtre depuis l'exécution publique de son père, et l'effusion de sang l'avait figé dans un état de terreur. Cependant il était hors de question pour elle de l'abandonner. Cet incident eut raison de ses dernières réticences à reprendre ce qui lui revenait de droit : le titre Everglow, avec ses richesses, son pouvoir, et le respect qui allaient avec. Et une seule chose se tenait alors entre elle et cette nouvelle destinée : le Duc Everglow lui-même.
- Pourquoi tu souris ? La questionna Erwin qui avait remarqué l'expression triomphante qu'elle avait arboré.
En guise de réponse, elle saisit le visage du Major entre ses mains et déposa ses lèvres sur les siennes. Il était si lumineux qu'elle se demandait parfois comment elle avait fait pour capter son attention.
Erwin parut surpris de son soudain regain d'énergie mais s'adapta rapidement en lui répondant à son tour. Elle se remit à lui caresser les cheveux et il sentit son désir monter à nouveau.
- C'était très bien Erwin, mais que dirais-tu de tester autre chose ? Lui dit-elle.
- Je rêve où tu me proposes une seconde manche ? Lui répondit-il, particulièrement satisfait.
- Laisse-moi mener la danse cette fois-ci.
Il lui rendit son sourire et elle bascula ses cheveux en arrière, comme pour passer aux choses sérieuses. Il se laissa tomber sur le lit. Encore une chose qui avait le don de le mettre à terre.
...
Lorsqu'Erwin ouvrit enfin les yeux, il se dit que la journée allait être très longue. Il douta même d'avoir réellement dormi et contempla Lilith, encore dans ses songes. Il passa sa main dans ses beaux cheveux ébènes et elle lui souffla un « bonne chance pour ce matin » avant d'enfouir de nouveau sa tête dans l'oreiller.
Le procès ne commençant qu'à midi, elle pouvait en effet continuer à dormir comme bon lui semblait. Ce n'était pas son cas cependant, et Erwin rassembla ses forces pour se préparer à rejoindre Livaï devant la cellule d'Eren Jaeger.
Il jeta un dernier regard à Lilith et jura que le temps s'était suspendu. Il reprit finalement ses esprits au prix de quelques gifles mentales et descendut les escaliers du domaine afin de quitter les lieux. Il resta un instant figé devant la baie vitrée du château qui donnait sur les immenses vignes à l'arrière. C'était un très bel endroit. Bien plus beau et paisible que les champs de bataille qu'il avait l'habitude de côtoyer.
Erwin chevaucha sa fidèle monture et regagna rapidement le Tribunal des Armées. Comme il l'avait prédit, il n'eut aucun problème à pénétrer Trost, et remarqua que la foule de réfugiés voulant s'introduire dans Rosa n'avait pas désempli. Livaï l'attendait déjà devant l'immense bâtiment, épargné par les dégâts des jours précédents.
- Je commençais à me demander si tu serais à l'heure, Erwin. Râla son Caporal.
Contrairement à lui, Livaï n'avait guère pu s'offrir le luxe d'un bain parfumé, et lorsque ce dernier reconnut l'odeur équivoque de la verveine, il lui jeta un regard noir. Erwin ne s'excusa nullement du regard et répondit à sa dernière remarque d'une voix autoritaire et confiante.
« Bien sûr que non. C'est un jour important. Allons-y. »
