Ses paupières étaient lourdes comme du plomb. Les muscles de son dos lui faisaient mal. Il ouvrit les yeux – enfin, il essaya. Lors de la première tentative, il les referma aussitôt tant la lumière l'aveuglait. Il recommença, prenant cette fois-ci des précautions en y allant très lentement. Il était assis – avachi – sur une chaise de bois. En face de lui, un grand bureau de chêne ancien. Draco se redressa, et prit conscience de là où il se trouvait. Cette pièce était le bureau de Dumbledore, tout du moins avant sa mort. Depuis, c'était donc l'antre de la directrice. Il n'y était venu que rarement, mais assez pour remarquer que peu de choses avaient changé. Des centaines de livres de magie poussiéreux encombraient des étagères, les tableaux des anciens directeurs et directrices étaient toujours accrochés sur les murs. Par contre, les objets magiques bizarres que le vieux sorcier entassaient dans tous les coins de la pièce avaient disparu. Draco jeta un coup d'œil angoissé à la peinture représentant l'ancien directeur – ce dernier semblait en pleine conversation avec le tableau à sa droite, ne prêtant aucune attention au Malfoy qui était seul dans son bureau. Mais le Serpentard ne s'y trompait pas, Dumbledore avait été quelqu'un qui ne laissait que rarement les choses lui échapper – il le savait de source sûre. Les souvenirs de sa sixième année au château – horrible – lui revenaient, mais il s'efforça de les repousser, d'autant plus qu'il entendait à présent des bruits venant de la porte. Des bruits de pas. Sa gorge se serra. Dans quel pétrin s'était-il encore fourré ?

Minerva McGonagall entra, ou plutôt déboula comme une furie. Elle le fusilla du regard tout en allant s'asseoir sur son fauteuil, de l'autre côté du meuble en bois. Son chignon était serré comme si elle s'était efforcée de capturer toutes les potentielles mèches rebelles, son chapeau de sorcière était impeccablement positionné. Néanmoins, son visage traduisait une lassitude propre à des années de travail intensif, la responsabilité d'être en charge d'une des écoles de sorcellerie les plus prisées, le poids d'un combat acharné contre les Forces des Ténèbres. Cette année était censée apporter un peu de tranquillité et de nouveauté dans sa vie, et cet après-midi avait sonné la fin du calme et le retour à des ennuis plus importants qu'un désaccord entre deux elfes de maison, des élèves qui s'envoyaient des Bombabouses, ou des chouettes qui déféquaient sur les fenêtres.

- Malfoy, débuta-t-elle d'un ton qui ne pouvait être plus autoritaire. Avez-vous une explication à me fournir ?

Draco fronça les sourcils durant une micro-seconde, ce qu'elle parut tout de même remarquer.

- Que faisiez-vous au beau milieu du terrain de Quidditich, alors que Potter tombait de son balai ?

L'idée que l'on puisse supposer qu'il y était pour quelque chose, qu'il était coupable de cet évènement qu'il ne parvenait pas à s'expliquer, le frappa en pleine figure comme une claque.

- Vous pensez que..

- Je ne pense rien pour l'instant, je pose des questions, coupa-t-elle, sèchement.

Il poussa un soupir profond, se passa les mains dans les cheveux.

- Professeure, je peux vous assurer que je n'y suis pour rien. Je n'ai pas essayé de tuer Potter.

Celle-ci le fixait avec un air de marbre qui ne laissait rien transparaître. Le blond avait le souffle court. Il savait qu'il était difficile de le croire – il avait un certain passif qui n'était pas aisé à oublier.

- Malfoy, reprit-elle, pourriez-vous, de ce fait, me dire pourquoi vous vous êtes retrouvé sur le terrain, alors que l'ensemble des élèves ainsi que du corps enseignant semble avoir été… figé sur place ?

Il hésitait. Devait-il tout révéler ? Allait-on seulement faire confiance à sa parole ? Se mettait-il en danger s'il expliquait précisément ce dont il venait d'être témoin ? Allait-on le considérer, quoi qu'il fasse, comme un suspect, un ennemi, un possible danger ? Puis, il se dit qu'il avait assez menti. Il avait assez dissimulé. Et à quoi bon ? Qu'est-ce que cela lui rapporterait de ne pas dire la vérité ? De plus, cela pouvait contribuer à aider Potter. Sa tête lui faisait terriblement mal, ses yeux le brûlaient. Il en avait marre de se battre.

- Je ne comprends pas ce qui s'est passé, professeure. Je… j'étais comme tout le monde, dans les gradins, nous suivions le match, et puis tout à coup, le balai de Potter a semblé devenir dingue, je n'étais pas le seul à l'avoir remarqué, j'ai entendu les cris commencer à fuser. Puis tout à coup, j'ai senti… j'ai senti une vague de magie se propager tout autour de moi, mais je n'ai pas réalisé immédiatement. Je me suis juste rendu compte du silence qui se propageait, alors je me suis retourné vers mes amies, puis vers le reste des gens. Et tout le monde était gelé, en plein mouvement, comme s'ils avaient été pris dans la glace. Et j'étais seul, j'étais le seul à pouvoir bouger, et Potter était là, dans les airs, en train de se débattre.

Il émit un son rauque, entre le rire et le hoquet.

- Je suis descendu sur le terrain, puis j'ai lancé tous les sortilèges que je connaissais et rien ne fonctionnait.

- C'est tout ? interrogea la sorcière.

Draco n'arrivait pas à voir si elle le croyait ou non.

- Ce n'est pas tout. Ensuite, il s'est passé quelque chose de vraiment étrange.

La sensation bizarre de peur enveloppante, ces volutes de noirceur qui entouraient la silhouette, la voix qui se gravait dans son esprit alors que le silence le plus étouffant lui comprimait les poumons.

- Quelqu'un est arrivé. Je ne sais pas d'où cette personne est sortie, c'était comme si l'individu apparaissait de nulle part. Tout ce que je pouvais distinguer était une silhouette sombre. Faite d'ombres. Rien de plus. Je lui ai demandé à plusieurs reprises qui elle était, et ce qu'elle voulait.

Puis il répéta avec exactitude les mots que la personne d'ombres lui avait dits plus tôt. C'était très peu, à vrai dire, mais cela pouvait signifier beaucoup. La directrice changea d'expression faciale pendant un instant d'une durée infinitésimale. Mais Draco vit l'éclat d'angoisse dans ses prunelles.

- Par Merlin, murmura-t-elle.

Les personnages des tableaux se mirent à discuter à voix basse les uns avec les autres, mais cela créait un bruit de fond, comme un grésillement très désagréable. Draco se surprit à penser, avec envie, à s'allonger dans son lit et dormir. Tous les membres de son corps le faisaient souffrir, et sa fatigue était telle qu'il aurait probablement pu se rendormir sur la chaise si la sorcière ne s'était pas levée d'un bond de son fauteuil, pour faire les cents pas en long et large de la pièce.

- Tout cela est très inquiétant.

Draco se retint de crier : « Sans blague ?! »

- Il faut avertir le Ministère, oui, certainement, les Aurors également… interroger les repentis, peut-être… Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi vous êtes mêlé à cette affaire, Malfoy. Pourquoi vous ?

C'était aussi ce qu'il se demandait.

- Vous êtes l'un des seuls élèves à avoir été Mangemort, et vous avez, de toute évidence, joué un rôle dans la guerre. Cependant, je ne vois pas en quoi cela serait lié à l'attaque de cet après-midi.

Elle lui jeta un coup d'œil déconcerté, comme si elle se rappelait soudainement de sa présence.

- Vous pouvez retourner dans votre dortoir, Malfoy.

Il acquiesça d'un signe de tête, se remit debout – trop vite, ses genoux lâchèrent et sa vue se flouta pendant une seconde, avant qu'il ne se reprenne. Il se dirigeait vers la sortie, lorsqu'il se souvint.

- Et Potter ? Où est-il ? Est-ce qu'il va bien ?

Il espérait que les tremblements dans sa voix ne trahissaient pas trop son affolement intérieur. Le front de la professeure se plissa, comme si elle ne comprenait pas bien pourquoi il posait cette question. Elle se détourna de lui, lui tournant à présent le dos.

- Il a été transféré à l'hôpital de Sainte Mangouste. Il est toujours en vie, mais nous ne pouvons en savoir davantage sur son état pour l'instant.

Sur ce, elle se désintéressa totalement de lui, et Draco détala, dévalant les escaliers, avalant les marches quatre pas quatre, faisant fi de son éreintement.