Hey ! Eh oui, voici enfin le chapitre 25 de Nouveau départ ! Bon, clairement, je me suis beaucoup trop avancée la dernière fois. Il s'avère que j'ai toujours du mal à écrire en ce moment et que les corrections me prennent bien plus de temps que ce que je ne croyais (pour vous donner une petite idée, le chapitre a doublé de taille entre sa première version et celle-ci. D'ailleurs, c'est le plus long chapitre de la fic... Euh désolée pour ça ;p). La bonne nouvelle, c'est que j'ai décidé de travailler avec une bêta. Je pense que ça va grandement m'aider pour retrouver ma confiance et avancer plus vite dans mes corrections.
Donc, un immense merci à Moira-chan ! Merci de m'avoir aidée à terminer enfin ce chapitre et de bien vouloir m'accompagner jusqu'au bout. Ton soutien et ton avis m'ont été très précieux. Clairement, sans toi, je serais toujours en train de douter de ce chapitre. Et encore merci pour ta correction très rapide ! :)
Merci à vous aussi pour vos reviews et pour continuer à me lire, malgré tous mes retards. J'espère que vous allez tous bien dans ce moment difficile.
Je vous souhaite une bonne lecture :)
25. Une fatigue incessante
Izaya regarda le ciel sombre. La nuit tombait et les nuances de bleu étaient fascinantes à observer. Sur la terrasse de l'appartement de ses amis, Izaya profitait du temps qui se réchauffait. Les soirées redevenaient plus douces et agréables. La rue, en contrebas, n'était pas très animée en cette heure avancée. Malgré tout, Izaya se plaisait à regarder les rares voitures qui passaient. Ah... La vue qu'il avait à Shinjuku lui manquait, quand même. Mais ça faisait l'affaire. Il pouvait s'en contenter. En tout cas, tout était mieux que de rester dans sa chambre. Sa fenêtre donnait sur l'arrière d'un grand immeuble. Rien de bien passionnant, donc.
Izaya inspira profondément, laissant l'air frais remplir ses poumons. Il se laissa un peu plus aller contre le dossier de son siège. Il essayait de se détendre. Ce soir encore, il n'avait pas sommeil. Ses pensées l'empêchaient de se reposer. C'était toujours pareil. Quoiqu'il se passe, Izaya en revenait toujours au même point. Il ne pensait qu'à Shizu-chan.
Aucun d'eux deux n'avait essayé de contacter l'autre, ces derniers jours. Et c'était sans doute mieux comme ça. Izaya ne savait pas quoi penser de cette situation. À vrai dire, au plus il y songeait, au plus il en voulait à l'ancien barman. Pourquoi n'avait-il pas pu garder ses doutes pour lui ? Il avait été terriblement égoïste. Izaya n'était pas prêt pour ça. Il ne voulait pas entendre ce genre de phrases, surtout pas venant de Shizuo. Bien sûr, parce que c'était faux. Mais surtout parce qu'il ne pouvait pas le supporter. C'était trop lui demander. Izaya ne parvenait pas à y voir clair. Tout se bousculait dans sa tête. Mais ce qui dominait tout le reste, c'était la fatigue. Il était épuisé par cette situation et par ses pensées.
Souhaitant juste avoir un peu de repos au milieu de toutes ses réflexions, son regard se perdit alors sur l'homme qui marchait, plus bas, dans la rue. Il portait un casque audio sur les oreilles. Pendant un instant, Izaya se plut à imaginer quelle musique il pouvait bien écouter en ce moment même. L'homme avait l'air paisible. Il marchait sans crainte, malgré l'heure tardive. Izaya aurait aimé lui ressembler. Cette légèreté, cette insouciance... ça lui manquait...
Un bruit se fit soudain entendre derrière lui, mais Izaya n'y fit pas attention. Il continua à regarder l'homme, jusqu'à ce qu'il disparaisse de sa vue.
« Encore là ? »
La voix de Shinra paraissait amusée. Izaya ne lui répondit pas. Son ami prit alors place sur la dernière chaise qui restait.
« Tout va bien ?
— Oui.
— Et bien sûr, je devrais te croire, soupira Shinra. Dis-moi ce qui se passe. »
Shinra n'était pas aveugle. Il avait bien remarqué que, ces derniers temps, Izaya se faufilait de plus en plus sur la terrasse et y restait une bonne partie de la nuit. Ça l'inquiétait. Il avait pourtant l'impression qu'Izaya allait mieux. Il avait forcément manqué quelque chose.
« Il ne se passe rien, Shinra.
— C'est un vrai rien, ou c'est un rien made in Izaya qui veut dire qu'en fait, il y a quelque chose ? »
L'informateur ne put s'empêcher de sourire, sous le regard moqueur de son ami. Les yeux toujours fixés sur la rue, Izaya resta un moment songeur. Puis, il se dit que garder le silence ne ferait que rendre la situation plus étrange. Parce que, dans le fond, tout ça, ce n'était rien. Shizuo mélangeait tout – ce n'était pas nouveau. Il ne fallait pas qu'Izaya en fasse toute une histoire. S'il y accordait trop d'importance, il serait capable de finir par y croire...
« Bien... J'ai parlé de Kine à Shizuo, lâcha-t-il alors d'un ton désinvolte. Et... il a cru qu'on sortait ensemble. »
À ces mots, Shinra éclata de rire. Il ne l'avait pas vu venir, mais là, c'était trop... Comment c'était possible ?! C'était la meilleure de l'année !
« Kine et toi..., gloussa-t-il, incapable de s'en remettre. Ha ha ha... Mais qu'est-ce que Shizuo avait en tête à ce moment-là ?
— Peu importe, tiqua Izaya. Mais ça l'a rendu jaloux. »
Le rire de Shinra se calma, même s'il conservait son sourire. Ah... Alors ils en étaient là, hein ? Ce n'était pas très étonnant. Shizuo avait tant changé au contact d'Izaya. Il fallait être aveugle pour ne pas remarquer la douceur qu'il avait dans le regard lorsque ses yeux se portaient sur le brun. Pour Shinra, c'était plutôt une bonne nouvelle. Il observa alors Izaya, attentif à ses réactions.
« Et donc ? demanda-t-il d'une voix chantonnante.
— Comment ça, et donc ? Ça me parait évident qu'il y a un problème, s'agaça Izaya. Shizuo commence à tout mélanger.
— Oui, bien sûr. Et c'est vrai que c'est un problème. C'est pas comme si tu rêvais de ce genre d'attention depuis que tu l'as rencontré. »
Izaya garda le silence. Son cœur se mit à battre furieusement dans sa poitrine. Shinra ne comprenait pas. Ce n'était pas comme avant. Izaya ne pouvait pas se réjouir de la jalousie de Shizu-chan. Il ne pouvait pas se permettre d'espérer quoi que ce soit. Il n'était pas euphorique à l'idée de pouvoir jouer avec ses sentiments. Il avait juste peur. Et cette peur l'épuisait.
« Je vous observe depuis un bon moment, avoua Shinra. Je trouve que vous gérez la situation d'une façon plutôt intéressante. »
Izaya fronça les sourcils. En quoi est-ce que c'était intéressant ? Même lui n'arrivait pas à se moquer des erreurs de Shizuo. Izaya les trouvait juste pathétiques. Shizu-chan et lui... Jamais sur la bonne longueur d'onde... Toujours à côté de la plaque. Si seulement leur relation pouvait être normale... Mais où se trouvait la normalité avec eux... ?
« C'est une évolution que j'avais vue venir, reprit Shinra. Et, dans le fond, pourquoi pas ? Tu pourrais tenter d'aller plus loin avec lui.
— Certainement pas.
— Ah mais... ne sois pas aussi catégorique, Izaya. Tu pourrais le laisser t'aimer, non ? »
Izaya secoua la tête. Shinra ne comprenait définitivement pas. Ce n'était pas aussi simple. Ce n'était pas comme son amour stupide pour Celty. Izaya, sur certains aspects, avait encore peur de Shizuo. Mais, dans le fond, il avait encore plus peur de lui-même. S'il faisait ressortir les pires côtés de Shizu-chan, l'inverse était également vrai. Même si l'ancien barman ne le faisait pas exprès. Sans parler du fait que...
Izaya soupira. Il était de plus en plus lucide sur lui-même. Il n'était pas quelqu'un d'appréciable. Shizuo ne pouvait donc pas l'aimer. Ça ne fonctionnerait jamais. Mais Izaya n'avait plus envie de penser à tout ça. Ça le fatiguait beaucoup trop.
« Je ne veux pas en parler, lâcha-t-il alors à voix basse.
— Bien, comme tu veux. »
Shinra le regarda fixement. D'accord, il était peut-être allé un peu trop vite sur ce coup-là. Izaya semblait tellement perdu que ça lui fit mal au cœur. Ah... mais quand même... on ne lui retirerait pas de l'esprit que ses deux amis se prenaient beaucoup trop la tête. Seulement, est-ce qu'on l'écoutait, lui ? Non, jamais...
Enfin... L'heure n'était pas à la plaisanterie. Izaya n'avait pas besoin de conseils, en ce moment, mais juste d'une présence. Et ça, Shinra pouvait le faire. Il resta donc assis, auprès de lui, sans rien lui dire. Il voulait tant que l'informateur comprenne... Quoi qu'il arrive, quoi qu'il se passe avec Shizuo, Shinra serait toujours là pour lui.
Izaya apprécia son silence et sa présence. Ses craintes lui semblaient moins lourdes à porter, avec un ami à ses côtés. Il laissa, à nouveau, ses yeux se perdre dans la nuit. La fatigue reprenait le dessus. Tout se bousculait dans son esprit. Il pensait à Shizu-chan. Il était énervé, il avait peur, mais en même temps... il souhaitait juste le revoir. Pourquoi lui manquait-il déjà ? Izaya n'en pouvait plus. Il voulait juste que tout s'arrête... Ne plus réfléchir... Il était tellement épuisé par ses propres pensées...
Alors... ce moment de répit... où il écoutait simplement les bruits de la ville endormie, en compagnie de Shinra... lui fit juste... un bien fou...
La nuit fut plus longue et plus clémente pour Shizuo. Et lorsqu'il se réveilla, le lendemain matin, il fut même d'une humeur particulièrement calme. Ces derniers jours sans nouvelle d'Izaya lui faisaient du bien. Pour une fois, il n'était pas frustré par le silence de la puce. Il se doutait qu'il avait besoin de temps pour digérer tout ça. Lui-même en profitait pour faire le point. La distance lui permettait de réfléchir à la situation, à tête reposée.
Tout commençait à devenir plus clair dans son esprit. Il comprenait, maintenant, pourquoi il voulait tant qu'Izaya reste. Cette sensation d'inachevé... C'était une douce révélation. Malgré les incertitudes qui restaient, Shizuo se sentait apaisé et ça lui faisait du bien.
Un voile s'était levé sur ses sentiments et tout lui paraissait bien plus limpide. Il comprenait enfin son comportement de ces derniers mois. Et cet apaisement lui permettait d'être totalement honnête envers lui-même et d'avoir un autre regard sur ses récentes actions. En prenant du recul, il voyait à quel point il s'était investi dans cette relation. À quel point le retour d'Izaya avait été précieux pour lui. Et plus le temps s'était écoulé, plus il avait protégé – voire surprotégé – la puce. Ce n'était pas bon. Ni pour Izaya, ni pour lui. D'autant plus qu'il était allé jusqu'à délaisser ses autres amis.
Shizuo y repensa tandis qu'il se rendait, en ce moment même, à son travail. Sur place, Tom le salua d'un ton plus professionnel qu'amical et le mit au courant du programme de la journée. Shizuo n'avait jamais eu beaucoup de motivation à faire ce boulot, mais c'était encore pire maintenant que l'ambiance entre Tom et lui était aussi froide. Pourtant, comme chaque jour depuis leur dispute, Shizuo lui emboîta le pas sans rien dire.
À force d'y songer, Shizuo avait réalisé qu'il avait été injuste envers Tom. À trop vouloir protéger Izaya de tout et de n'importe quoi, il avait été trop loin. Sa réaction avait été exagérée. De façon objective, Shizuo pouvait voir, à présent, que Tom n'avait rien fait pour mériter sa colère. Comme toujours, il avait foncé dans le tas, en se mettant des oeillères. Mais à présent qu'il y voyait plus clair, il voulait que cela change. Et en prenant du recul avec Izaya, Shizuo s'en rendait de plus en plus compte.
Ces dernières semaines, travailler avec Tom s'était révélé de plus en plus pénible. Son ami lui en voulait toujours. Shizuo le savait. Il n'avait pas voulu en reparler avec lui jusqu'ici, parce qu'il sentait que ce n'était pas le bon moment. Dans le fond, il avait eu raison. Auparavant, il ne s'était pas assez remis en question pour être totalement honnête avec Tom. Mais à présent qu'il comprenait son comportement, il savait qu'il devait le faire. C'était fou à quel point une révélation en amenait tant d'autres. En réalisant qu'il avait de possibles sentiments pour Izaya, son champ de vision n'avait fait que s'agrandir de jour en jour.
Shizuo ne savait toujours pas comment agir auprès de la puce. D'autant plus que son rejet avait été assez clair. Et il se doutait que rien ne serait possible entre eux, à moins qu'il ne puisse lui apporter la preuve qu'il l'aimait sincèrement, sans que ce ne soit lié à sa culpabilité. Seulement, il en était bien incapable, puisqu'il ne le savait pas avec certitude lui-même. En revanche, il savait ce qu'il pouvait faire pour arranger la situation entre Tom et lui. Il voulait tant retrouver leur amitié d'avant. Il comprenait qu'il n'y avait pas qu'Izaya qu'il risquait de perdre s'il continuait sur cette lancée. Et il ne voulait pas perdre Tom. Ce dernier était l'une des rares personnes à lui faire confiance. Il lui avait donné un travail, il avait couvert ses nombreux dérapages... Shizuo s'en voulait tellement lorsqu'il y repensait. Alors, pour la première fois depuis des mois, il fit passer son ami en premier et relégua ses doutes concernant Izaya au plus profond de son esprit.
Ce jour-là, il décida donc qu'il était plus que temps de prendre les choses en main. Il laissa, néanmoins, la journée s'écouler. Il ne voulait pas aborder le sujet pendant les heures de travail, il savait que Tom n'apprécierait pas ça. Il tâcha alors de rester concentré et de ne pas négliger son boulot. Heureusement, les clients qu'ils rencontrèrent ne furent pas trop pénibles. Ils s'amélioraient, ces derniers temps. À moins que Shizuo ne soit devenu plus patient...
Le temps s'écoula lentement. Lorsque leur journée de travail toucha enfin à sa fin, Shizuo se sentit à la fois soulagé et un peu nerveux. Allumant une cigarette – seulement la deuxième depuis ce matin – Shizuo passa devant le Sunshine 60, en compagnie de Tom. Ils marchaient en silence, une légère tension accompagnant chacun de leur pas. La soirée chez Shinra et Celty avait beau s'être déroulée presque trois semaines auparavant, aucun des deux n'avait fait un réel pas vers l'autre, depuis lors. Il régnait entre eux une entente tout juste cordiale. Comment Shizuo avait-il pu attendre si longtemps avant de se rendre compte de la gravité de leur dispute ?
Comme avant, son lien avec Izaya avait occulté tout le reste. Mais, maintenant qu'il retrouvait la vue, il allait arranger tout ça. Du moins, si Tom était d'accord... Et il était plus que temps qu'il fasse le premier pas. Du coup, lorsqu'ils arrivèrent au bout de la longue rue, au lieu de se diriger vers la droite après un bref salut, il se tourna vers son ami.
« Ça te dirait de venir boire un verre chez moi ? »
Tom ne lui répondit pas tout de suite. Shizuo craignit un instant qu'il ne refuse. Mais Tom finit par acquiescer. Shizuo en fut soulagé. Ils partirent alors ensemble vers l'appartement de l'ancien barman. Le silence fut encore plus pesant. Heureusement, la marche ne fut pas trop longue. Une fois sur place, ils furent accueillis avec joie par Shiroi. Sans attendre, Shizuo lui donna à manger et le caressa. Puis, il alla prendre une bouteille d'alcool. Avant leur dispute, Shizuo et Tom avaient toujours aimé prendre l'apéro ensemble. Shizuo espérait recréer une ambiance détendue.
Ils s'installèrent, ensuite, sur le divan. Shizuo remplit leurs deux verres, avant de lui en tendre un. Tom le prit, en silence. Il attendait clairement que le blond parle en premier. Il n'était pas disposé à lui faciliter la tâche. Shizuo but alors une gorgée. Puis, il décida d'aller droit au but, n'aimant pas tourner autour du pot.
« J'ai déconné. Je suis désolé. Toute cette histoire... »
Il inspira profondément, essayant de trouver les bons mots.
« Je me suis laissé dépasser par tout ça.
— Oui, j'avais remarqué, lui répondit Tom avec froideur.
— Je sais que tu es allé parler à Izaya pour mon bien, ce soir-là. J'ai juste... Je ne sais pas ce qui m'a pris. Je voulais que tout se passe bien pour lui.
— Je comprends Shizuo, mais tu dois aussi comprendre ma position. Izaya t'a toujours pourri la vie. C'est très bien si vous décidez de passer à autre chose, mais excuse-moi de douter encore de sa sincérité. »
Non, bien sûr... Shizuo pouvait le comprendre, même s'il avait été aveuglé par ses sentiments jusque-là. Il lui faisait confiance désormais, mais c'était normal, quelque part, que ce ne soit pas le cas de tout le monde.
« J'ai voulu trop le protéger, avoua Shizuo. Il est passé par des moments difficiles. J'ai envie de le voir aller mieux.
— Mais à quel prix ? Je veux dire... Il va mieux, non ? Qu'est-ce que tu attends encore de lui ? »
Shizuo ne savait pas quoi lui répondre. S'il devait être honnête... Il repensa à sa jalousie. Qu'est-ce qu'il attendait au juste d'Izaya ? Tellement plus que ce que le brun n'était disposé à lui offrir...
« Je me suis attaché à lui. Il n'est pas qu'un informateur manipulateur. Il a de bons côtés aussi. »
Même s'il ne les montrait pas souvent. Même s'il avait fallu aller jusque-là pour les faire ressortir. Face à lui, Tom semblait sceptique. Shizuo ne pouvait pas lui en vouloir. Il avait, après tout, été aux premières loges de leur longue relation haineuse. Vu de l'extérieur, leur rapprochement devait sans doute surprendre. Et même si ça énervait toujours Shizuo quand on remettait en question leur relation, il essayait de prendre de la distance par rapport à ça. Il le fallait.
« Mais je comprends que tu te sois méfié. Tu avais le droit d'aller lui parler. Surtout après tout ce qu'il m'a fait. Je suis désolé, répéta-t-il. Je n'aurais pas dû m'emporter comme ça. »
Il avait envie de rajouter : mais bon, tu me connais. Il se retint pourtant de le faire. Il ne voulait plus se reposer sur ses problèmes de colère pour justifier son comportement. Il se devait d'assumer ses actes.
« Ta réaction m'a surpris et m'a blessé, avoua Tom.
— Je te demande pardon. »
Tom le regarda un moment, sans rien dire. Puis, il soupira.
« J'y ai pas mal réfléchi, pour tout te dire, reprit Tom. Je ne comprends pas pourquoi tu as réagi de façon aussi forte. Je n'arrive plus à te suivre. Ça me dépasse un peu tout ça, pour être honnête.
— Je comprends, souffla Shizuo. Crois-moi, je ne pensais pas que ça tournerait comme ça.
— J'ai l'impression qu'Izaya contrôle encore ta vie et je n'aime pas ça. »
Shizuo l'écouta, en tâchant de ne pas s'énerver. Ce n'était pas simple, tant il avait envie de défendre Izaya, mais il fallait qu'il apprenne à entendre l'avis des autres sans se mettre en colère aussitôt. Et puis, ce n'était pas entièrement faux. Même si Izaya ne le faisait pas consciemment, il contrôlait sa vie. Il venait distiller le doute, il dirigeait leur relation. Et Shizuo ne pouvait que le laisser faire.
« Ce n'est pas si simple, répondit-il pourtant. Il fait des efforts. Je sais que c'est dur à croire, mais il a changé avec moi.
— Parce que tu l'as presque tué. »
La phrase de Tom le percuta de plein fouet. C'était vrai. C'était vrai et il ne pouvait le nier. Cependant, il ne voulait pas s'attarder là-dessus.
« Peu importe pourquoi, répliqua-t-il alors. Moi aussi, j'ai changé à cause de ça. On n'aurait pas dû aller aussi loin. On l'a tous les deux réalisé et c'est tout ce qui compte. J'aimerais aller de l'avant avec lui, sans rester accroché au passé. J'ai l'impression qu'on arrive enfin à trouver un équilibre. »
Tom le regarda un moment, pensif. Il connaissait Shizuo depuis longtemps, mais c'était bien la première fois qu'il le voyait comme ça. Il semblait apaisé dans sa relation avec Izaya. C'était étrange... Eh bien, en soi, ce n'était pas une mauvaise chose. Tom préférait largement cette situation à la précédente, mais le changement le rendait méfiant, malgré tout. Parce qu'il ne pourrait jamais oublier tous les sales coups qu'Izaya avait faits à Shizuo. Et pourtant... Shizuo semblait lui pardonner. Il était si protecteur envers lui, désormais. Tom en avait pas mal discuté avec Vorona, envisageant avec elle toutes les possibilités. Il se sentait perdu. Shizuo avait tant changé de comportement vis-à-vis de l'informateur que Tom ne savait plus comment qualifier leur relation. Et puisqu'ils discutaient à cœur ouvert, c'était l'occasion de le lui demander.
« Je peux te poser une question franche ?
— Oui, répondit Shizuo.
— Qu'est-ce que tu ressens pour Izaya, au juste ? »
Tom voulait comprendre. Il souhaitait, sincèrement, retrouver sa complicité avec Shizuo et être de nouveau sur la même longueur d'onde que lui. Mais pour ça, il fallait qu'il sache ce qui se passait dans sa tête. Quand il vit le regard de Shizuo changer, il sut aussitôt. Son ami n'avait même pas besoin de lui répondre. Tom se troubla à cette révélation. Il l'avait vaguement envisagé à un moment, mais quand même... Ça le perturbait.
Shizuo, quant à lui, ne s'attendait pas à cette question. Il fut pris de court, mais il ne comptait pas mentir pour autant. Il n'avait jamais été du genre à cacher ses émotions. Et il n'en avait pas honte.
« Je crois que je l'aime, avoua-t-il alors. Mais c'est compliqué, à cause de tout ce qui s'est passé entre nous. »
Tom le fixa, avant de boire une gorgée de son verre. D'accord. Même s'il l'avait envisagé, c'était très étrange de l'entendre à haute voix. Il prit alors le temps de la réflexion, avant de lui répondre. Parce que, effectivement, c'était compliqué, là.
« Ecoute, ne le prends pas mal, Shizuo, finit-il par dire, mais tu devrais réfléchir à tout ça. Je veux dire... Qui est-ce que tu aimes au juste ? Cette nouvelle version de lui-même qu'il te montre ou l'ancienne dont tu es nostalgique ? »
Tom osa lui poser toutes ces questions, malgré la crainte de voir son ami s'énerver, parce qu'il était inquiet. Il savait à quel point Shizuo s'était toujours senti seul. Tom serait heureux de le voir dans une relation amoureuse, mais là... Il ne savait pas quoi en penser. Quand il avait revu Izaya à la soirée, il avait été choqué. L'informateur avait beaucoup changé. Il ne ressemblait plus du tout à l'homme vil qu'il était resté dans ses souvenirs. Si c'était sa véritable personnalité, bien, d'accord. Mais Tom craignait que ce ne soit pas le cas. Si Izaya agissait comme ça parce qu'il n'osait pas être comme avant avec Shizuo, alors ce dernier aimait une personne qui n'existait pas. Mais si Shizuo, malgré ses dires, restait accroché au passé et espérait retrouver l'Izaya d'autrefois, il risquait aussi d'être déçu.
Izaya avait toujours montré une vision déformée de lui-même. Où était la vérité ? Personne ne le savait. À part peut-être Shinra... Mais, dans tous les cas, Tom espérait surtout que Shizuo ne se fasse pas avoir. Que ce soit intentionnel ou non de la part d'Izaya, Tom ne voulait pas voir son ami s'effondrer une nouvelle fois. Il préférait donc le mettre en garde.
Pourtant, contre toute attente, Shizuo resta calme en entendant ses interrogations Ce dernier n'avait pas de raison de s'énerver. Ces questions, il se les posait lui-même depuis qu'Izaya avait commencé à le faire douter.
« En toute honnêteté, je ne sais pas, Tom. Et c'est bien pour ça que je ne tenterai rien avec lui, de toute façon. »
Tom l'observa à nouveau. Il voyait bien que Shizuo se sentait perdu. Peut-être qu'il pouvait faire un effort, à son tour. Après tout, s'il était honnête avec lui-même, Tom devait bien reconnaître que le retour d'Izaya en ville n'avait pas eu que des conséquences négatives.
En effet, depuis que Shizuo et lui se reparlaient, ce dernier allait mieux. Il fumait même beaucoup moins qu'avant. Tom se demandait parfois s'il l'avait remarqué. Dans tous les cas, oui, Shizuo allait mieux. Il recommençait à sourire. Tom pouvait voir, maintenant, la grande différence entre ce Shizuo-là et celui de ces deux dernières années.
Finalement, s'il avait semblé aller mieux pendant cette période de calme, ça n'avait été qu'une façade. Tout ce temps où Izaya était absent de sa vie... Shizuo avait beau s'être moins énervé, à ce moment-là, ça n'avait rien changé à la réalité. À cette époque, il n'allait pas bien. Tom se sentait stupide de ne pas s'en être rendu compte plus vite. Mais, aujourd'hui, il pouvait voir que son ami reprenait pleinement sa vie en main. C'était une très bonne chose et Tom ne voulait pas le décourager.
« Tu sais, reprit-il d'une voix calme, tu finiras bien par y voir plus clair. Et à ce moment-là, s'il y a quelque chose entre vous, je serai content pour toi. »
Devant le regard plus que sceptique de Shizuo, il rajouta :
« Je t'assure. Je veux juste que tu sois heureux. Et si Izaya est finalement capable de te rendre heureux, bien. Pourquoi pas ? Ça ne m'emballe pas, mais je ne dirai rien contre ça. Je me fierai à ton avis. Mais je veux juste que tu fasses attention, d'accord ? N'oublie pas trop vite tout le mal qu'il a fait, et qu'il fait peut-être encore, autour de lui.
— Je ne l'oublie pas. Mais merci Tom. »
Shizuo ne put s'empêcher de sourire. Il sentit un poids se défaire de sa poitrine. Il n'avait jamais aimé être en froid avec Tom. Cette conversation semblait avoir arrangé les choses entre eux. Du moins, il l'espérait. En plus, Tom se montrait bien plus ouvert qu'il ne l'aurait cru. Shizuo ne méritait vraiment pas d'avoir un ami aussi loyal que lui.
« Il n'y a plus de problème entre nous ? demanda-t-il alors.
— Non. Il n'y a plus de problème. »
Tom lui sourit, sincère. Lui-même se sentait mieux d'avoir, enfin, pu tout mettre à plat avec son ami. Il gardait des doutes sur la sincérité d'Izaya, mais il avait mis en garde Shizuo. Il ne pouvait rien faire de plus. Et puis, Tom n'avait plus envie de se battre avec lui. Encore moins à cause de l'informateur.
« Dans ce cas, ne parlons plus d'Izaya, déclara Shizuo. Dis-moi plutôt quand est-ce que Vorona revient ?
— Pas tout de suite, répondit Tom. Mais je pensais faire moi le trajet, la prochaine fois. Enfin, je ne sais pas trop. »
Tom sembla, d'un coup, beaucoup plus hésitant. Shizuo s'en amusa. C'était tellement étrange de voir son ami comme ça.
« Tu aimes Vorona, non ? »
Tom hocha la tête, peu à l'aise avec ses propres sentiments.
« Alors, va la rejoindre en Russie. Et dis lui clairement que tu es amoureux d'elle. Il faut que tu sois direct si tu veux qu'elle te comprenne. »
Tom sembla se dégonfler à cette idée. Son cœur s'emballa, mais il finit, malgré tout, par hocher la tête. Il savait que son ami avait raison, mais... ah... ça lui faisait peur... Il n'arrivait pas du tout à savoir si Vorona partageait ses sentiments. Ils avaient beau s'être considérablement rapprochés, Tom avait encore du mal à savoir ce qui se passait dans le cœur de la jeune Russe.
Face à lui, Shizuo sourit doucement. Ça lui plaisait de pouvoir donner des conseils à son tour. Pourtant, alors que la conversation se poursuivait, son cœur se serra. Une pointe de jalousie refaisait surface. Si seulement ça pouvait être aussi simple pour lui...
Le soir même, après le départ de Tom, Shizuo alla se coucher, l'esprit vidé. Il était heureux de s'être réconcilié avec son ami, mais un autre sentiment se fit plus fort. Comme tous les soirs, il ne pouvait penser qu'à lui. Izaya lui manquait. Ce n'était pas un sentiment agressif, comme ça avait pu l'être ces derniers temps. Non. Il avait juste envie de le revoir. Pour reparler de leur conversation, si la puce le voulait. Ou pour faire comme s'il ne s'était rien passé, s'il préférait. Ça n'avait pas d'importance pour Shizuo. Parce que... il voulait juste pouvoir passer encore un peu de temps avec lui et s'assurer qu'il allait bien... C'était tout. Etre à ses côtés lui suffirait en ce moment. Une part égoïste de lui espérait qu'Izaya ressentait ce manque, lui aussi.
Les paupières commençant à se fermer, Shizuo se dit que même s'il gérait bien leur distance actuelle, il n'était définitivement pas prêt à voir Izaya s'éloigner de lui...
Le temps passa à nouveau. La semaine touchait presque à sa fin, maintenant. Izaya avait, volontairement, laissé passer quelques jours de plus sans joindre Shizu-chan. Essayant toujours de se changer les idées et de ne plus partir en boucle dans ses réflexions, il avait passé une journée entière avec ses deux sœurs. Il avait, également, croisé Kadota lors d'une sortie et avait discuté avec lui un long moment. Sur les conseils de sa psychologue, à qui il s'était confié lors de leur dernière séance, Izaya faisait tout pour s'éloigner de ses sombres pensées et arrêter le plus vite possible de ruminer. Ça fonctionnait, parfois. Mais dès qu'il avait un moment plus calme, ses pensées traîtresses le ramenaient, à nouveau, à Shizu-chan.
Même lorsqu'il travaillait pour Shiki, son esprit se focalisait un peu trop sur son téléphone. Izaya ne cessait de regarder nerveusement l'écran. Il espérait, tout autant qu'il redoutait, y voir un message du blond. Mais rien... Shizuo lui laissait de l'espace. C'était ce qu'Izaya voulait, non ? Il aurait dû en être content, mais... comme toujours, c'était plus compliqué que ça ne devrait l'être.
Izaya n'en pouvait plus. Maudit Shizu-chan ! C'était de sa faute ! Pourquoi avait-il fallu qu'il rende la situation encore plus complexe ?! Izaya n'aimait pas ça. Il voulait juste reprendre leur relation là où elle en était restée avant cet élan de jalousie tout à fait déplacé. Mais Shizu-chan en serait-il capable ? Izaya n'en savait rien... Il allait donc bien devoir prendre un risque s'il souhaitait le revoir. Parce que la seule autre solution, c'était de mettre un terme définitif à leurs rencontres dès maintenant.
Après tout, ils n'étaient pas obligés de se revoir pour bien finir leur relation. Qu'avaient-ils d'autre à se dire, de toute façon ? Ils s'étaient pardonnés. C'était le plus important. Ils n'avaient pas besoin d'aller plus loin. Izaya pouvait sans doute gérer ses dernières craintes sans lui. Et pourtant... Malgré toutes ses peurs, malgré toutes ses insomnies, Izaya ne pouvait se l'effacer de la tête. Shizuo lui manquait. Izaya voulait profiter de sa présence jusqu'au bout. C'était égoïste. Comme toujours. Seulement, il avait du mal à s'en passer.
Il savait donc qu'il finirait bien par craquer un jour ou l'autre. Il avait trop besoin de le revoir. Mais ça l'inquiétait. Et ses interrogations ne cessaient de tourner en boucle dans son esprit, dès qu'elles le pouvaient. Il se disait que... peut-être que Shizu-chan pourrait comprendre... Peut-être que s'il faisait comme si rien ne s'était passé, le blond l'imiterait. Quel intérêt y avait-il, de toute façon, à en reparler ? Non, c'était complètement inutile...
Et voilà... Izaya recommençait à partir dans ses pensées pesantes et ça le fatiguait d'avance. Comme s'il n'avait pas déjà assez à gérer avec ses angoisses habituelles... Il ne pouvait pas supporter ça... Il se força alors à arrêter, avant que cela ne prenne de trop grandes proportions. Il en avait assez de cette situation, où il ne cessait de se poser des questions. Il fallait que ça s'arrête une bonne fois pour toutes !
Plus qu'agacé par son comportement, Izaya comprenait bien que pour y arriver, il n'y avait donc qu'une seule solution. Mais son ventre se serra. Il était stressé à l'idée de revoir Shizuo. C'était un stress différent de tout ce qu'il avait ressenti jusqu'ici. Parce que ses autres peurs... elles avaient beau être toujours tapies dans un coin sombre de son esprit, il parvenait à les gérer de mieux en mieux. Il savait quoi faire pour les contrôler. Mais cette angoisse-là... Il se sentait complètement impuissant face à elle. Il n'avait aucune emprise dessus. Il ne pouvait qu'espérer que Shizuo joue le jeu, lui aussi, et oublie ses stupides sentiments. Mais s'il ne le faisait pas ?
Izaya se sentait coincé. Une autre question se mit alors à tourner en boucle dans son esprit : cette angoisse était-elle plus forte que son envie de revoir Shizuo ? Izaya n'était pas sûr de connaître la réponse. Mais il savait que s'il répondait oui, ce serait comme s'il retournait des mois en arrière. Il avait tant avancé dans sa thérapie qu'il ne voulait surtout plus reculer.
Il se sentait si fatigué. Il fallait qu'il arrête d'y réfléchir. De toute façon, dans le fond, il savait déjà ce qu'il voulait faire. Que ce soit pour rester fort ou pour combler son manque, peu importe... Le résultat était le même. Il fallait juste qu'il se lance.
Alors, de bonne heure, il décida de sortir de l'appartement. Il avait besoin de changer de décor. Il n'en pouvait plus de fixer inlassablement les murs de sa chambre ou du salon, tandis qu'il se perdait dans ses pensées épuisantes. Il fallait qu'il bouge un peu. Après avoir refusé que Shinra l'accompagne, il prit ses béquilles et descendit dans la rue. L'air frais du matin était encore un peu froid, mais Izaya sentait que le temps ne tarderait pas à se réchauffer. Il marcha ensuite lentement, à son aise. Même s'il retrouvait de plus en plus de mobilité, ses jambes étaient toujours un peu raides et douloureuses.
Lorsqu'il arriva enfin au parc, il s'assit sur le premier banc qu'il croisa. Il reprit son souffle, tout en jetant un regard autour de lui. Malgré l'heure matinale, il y avait déjà quelques familles qui se promenaient. Izaya regarda un instant deux enfants qui jouaient plus loin. Leur insouciance lui arracha un maigre sourire. Personne ne semblait faire attention à lui. Aucun coup d'oeil déplacé ne s'attardait même dans sa direction. Autrefois, il aurait pu en être vexé. Mais aujourd'hui, ça lui convenait parfaitement. L'ambiance était apaisante. Et peut-être qu'elle inciterait Shizuo – du moins, s'il venait – à rester calme.
Son souffle se troubla l'espace d'un instant, alors qu'il repensait à leur dernière rencontre au parc. Il pouvait revoir la fureur déformer les traits de Shizu-chan. Izaya se mit à douter. Peut-être qu'il devrait choisir un autre endroit pour le revoir... mais il en avait plus qu'assez de fuir. Il aimait ce parc. Il fallait qu'il passe au-dessus de tout ça. Et puis, il lui faisait confiance. Shizu-chan n'allait plus l'attaquer...
Il inspira profondément, avant de sortir son téléphone. Bien. Il pouvait le faire maintenant. Ce n'était rien. Allez... Juste un simple message. Il avait fait bien plus difficile. Et il n'avait pas le choix. Shizu-chan semblait trop respecter son besoin d'espace que pour faire le premier pas. Izaya inspira à nouveau. Il espérait qu'il ne faisait pas une erreur. Que Shizu-chan ne lui prendrait pas la tête avec ses sentiments faussés et que... Non ! Stop ! Il recommençait.
Izaya prit alors le temps de faire quelques exercices de respiration pour retrouver son calme. Il ne pouvait pas se mettre dans un état pareil. Pas pour ça. Lorsqu'il fut un peu plus apaisé, il se força enfin à envoyer un message à Shizuo. « Je suis au parc. Si jamais... »
Nerveux, il ne quitta pas l'écran des yeux. Il avait toujours détesté ce moment. Cette attente... Il n'avait aucune idée de l'état d'esprit dans lequel se trouvait Shizuo et une partie de lui avait peur de le découvrir. Heureusement, il ne dut attendre que quelques minutes avant que Shizuo ne lui réponde. Tout en lisant sa réponse, Izaya expira l'air qui était resté bloqué dans sa poitrine. Il allait venir. Il n'avait posé aucune question. C'était bien. C'était forcément bien.
Après avoir remis son téléphone dans sa poche, Izaya posa ses mains de chaque côté de ses cuisses, agrippant le bois du banc. Ses jambes se balançaient lentement, créant une certaine tension dans ses muscles. Mais Izaya n'y faisait pas attention. Son regard était fixé sur un point de l'horizon. Il tentait de rester calme. Au vu de son message, Izaya était presque certain que tout allait bien se passer, mais il ne pourrait en être sûr qu'après avoir vu Shizuo. Alors il attendait, de plus en plus tendu. Il détestait ça. Pourquoi fallait-il qu'il soit aussi dépendant ? Garder ses distances serait le mieux à faire. Seulement, il n'y parvenait jamais avec Shizu-chan. Tout le ramenait toujours à lui. Que ce soit son obsession ou ses angoisses.
Il inspira à nouveau. Il tentait de se persuader qu'il avait bien fait. Il valait mieux confronter le blond au plus vite. Parce qu'il ne pouvait plus se mettre dans des états pareils, juste à cause d'une incertitude. Au moins, Izaya serait enfin fixé et il cesserait de se poser plein de questions. Si Shizuo ne parvenait pas à garder ses sentiments stupides pour lui, bon... il aviserait. Mais dans le cas contraire, Izaya n'aurait plus à s'en faire. Ils pourraient reprendre leur quotidien, comme avant. Continuer à se voir sans malaise. Et tout irait bien. Il s'accrochait de plus en plus à cette idée.
À nouveau perdu dans ses pensées, il ne vit pas les minutes s'écouler, mais il finit par être sorti de sa bulle par un aboiement joyeux. Il releva alors les yeux et vit Shiroi trottiner vers lui, tout en remuant la queue. Izaya ne put s'empêcher de sourire à cette vue. Ce chien était tellement adorable. Mais si Shiroi était là, forcément... Izaya sentit les battements de son cœur s'accélérer. Puis, il se força à regarder l'homme qui accompagnait Shiroi. Juste à ses côtés, Shizuo marchait d'un pas paisible. Il ne portait pas de nœud papillon aujourd'hui et sa chemise était légèrement ouverte. Anxieux, Izaya s'attarda sur les traits de son visage. Shizu-chan ne paraissait pas nerveux, ni en colère. Alors... il y avait des chances pour que cela se passe bien. Malgré tout, Izaya ressentit une boule à l'estomac.
« Salut Izaya, lui sourit Shizuo lorsqu'il arriva à sa hauteur. Comment tu vas ? »
Sa voix était calme et douce. Le brun tenta de s'y raccrocher. Mais avant même qu'il ne puisse répondre, Shiroi vint lui faire les yeux doux, tout en posant sa tête sur ses genoux. Izaya le caressa alors avec douceur. Ça lui donnait une bonne excuse, en plus, pour éviter le regard de Shizuo.
« Je vais bien, finit-il par répondre d'un ton qu'il voulait posé. Assieds-toi, si tu veux. »
Shizuo s'installa alors à ses côtés. Il avait été surpris en recevant un message de sa part un peu plus tôt. Izaya avait fait le premier pas et Shizuo n'avait pu qu'en être heureux. N'ayant rien à faire de sa journée, il était venu directement. Et maintenant... Ah... Il était si bien auprès de lui. Il pouvait enfin le revoir, passer un moment avec lui et... il se sentait toujours aussi apaisé. Un sentiment de bien-être remplissait son corps. Il savait qu'il était exactement là où il devait être. Seulement, en observant Izaya, il se rendit vite compte que ce dernier était tendu. Sans doute à cause de leur dernière conversation. Bien. Shizuo n'allait clairement pas revenir dessus, dans ce cas.
« Tu as passé une bonne semaine ? demanda-t-il à la place.
— Oui. » répondit lentement Izaya.
Il hésita un moment. Il pouvait faire comme si de rien n'était, mais le stress qu'il ressentait l'empêchait de se détendre. Il avait besoin de se confronter rapidement au sujet qui l'angoissait.
« D'ailleurs, reprit-il alors, j'ai oublié de te le dire, mais j'ai parlé avec Kine. Il est d'accord pour te rencontrer. »
Izaya tenta d'avoir l'air dégagé. D'accord, c'était un test un peu sournois pour voir comment Shizuo allait réagir. Même s'il ne mentait pas ! Il avait réellement téléphoné à Kine et ce dernier n'était pas contre l'idée de rencontrer Shizuo. Seulement... Izaya savait qu'en parler maintenant, ce n'était peut-être pas très sympa. Mais il avait besoin d'être rapidement fixé sur la capacité de Shizu-chan à faire comme si leur dernière conversation n'avait jamais eu lieu.
À ses côtés, Shizuo cligna des yeux. Comment ? Il ne s'était pas attendu à ce qu'Izaya revienne sur ce sujet. Surtout vu la tension qui émanait de son corps. Il se sentit un peu mal à l'aise. Qu'est-ce que la puce attendait de lui au juste ? Qu'il accepte ? Qu'il refuse ? Shizuo se sentait confus.
« Vraiment ? Tu es sûr ? demanda-t-il alors.
— Oui, se força à sourire Izaya. Ça ne lui pose pas de problème. Je vais te passer son numéro, si tu veux. »
Shizuo acquiesça, encore plus surpris. Il encoda alors sur son téléphone le numéro que lui donna Izaya. Mais il se fit la promesse de ne l'appeler que le jour où il serait vraiment sûr que c'était ce que voulait la puce.
Izaya, quant à lui, se détendit un peu. Visiblement, Shizu-chan ne semblait pas vouloir revenir sur le sujet et était prudent dans ses réponses. Parfait. Ils restaient donc sur un terrain qu'il maîtrisait. Izaya se sentit plus en confiance, même s'il restait encore sur ses gardes. Il décida alors de reprendre la conversation, comme il l'aurait fait avant tout ça.
« Et toi, Shizu-chan, comment s'est passée ta semaine ? »
Il se tourna enfin vers lui. Son sourire ne faiblit pas et se fit même plus sincère. Son cœur battait toujours trop rapidement dans sa poitrine, mais ça allait. C'étaient ses tensions habituelles qu'il connaissait bien. Il pouvait les gérer. Il avait réussi à le faire ces derniers temps, il n'y avait donc pas de raison que cela change.
« Oh bien... Je me suis réconcilié avec Tom.
— Vraiment ?
— Oui, je suis content, avoua Shizuo. Je n'aime pas être en froid avec lui. »
Izaya acquiesça, comme s'il comprenait. Mais, en réalité, il n'aimait ce qu'il entendait. Et il détestait encore plus ce qu'il ressentait. Chaque fois qu'il voyait Shizuo proche de quelqu'un d'autre, ça lui rongeait le cœur. Etre jaloux d'une amitié, c'était pathétique. Il le savait bien. Il n'avait pas à l'être. Shizu-chan pouvait avoir plusieurs amis. Il n'était pas menacé par Tom. Pourtant, il ne pouvait rien y faire, ça lui faisait mal. Il savait que ce n'était pas bien de ressentir des sentiments aussi négatifs, mais il ne savait pas comment s'y prendre pour les supprimer.
« Eh... ça va ? »
Le regard de Shizuo était si doux... Izaya se troubla un instant, avant de hocher la tête et de se forcer à sourire, s'éloignant ainsi de ses pensées insupportables.
« Bien sûr. Et parle-moi de tes clients alors. Ils sont toujours aussi pénibles ? »
Shizuo l'observa un moment. Il n'était pas dupe. Izaya n'était pas en forme. Il faisait juste semblant, espérant tromper son monde... Shizuo voulait tant pouvoir le réconforter et lui dire qu'il n'était pas obligé de jouer la comédie, qu'il pouvait lui montrer ses faiblesses. Shizuo saurait porter le poids des angoisses d'Izaya, de son mal-être et de tout ce qui lui pourrissait la vie. Mais il ne pouvait pas le lui dire, au risque de le faire fuir. Alors, il décida de ne pas pousser Izaya dans ses retranchements et respecta son envie de changer de sujet.
« Ils font des progrès, rigola-t-il alors. Peut-être qu'ils ont enfin compris qu'il ne fallait pas m'emmerder ?
— Oh, c'est nul, se moqua Izaya. Je préférais quand ils faisaient un concours pour savoir qui te mettrait le plus en rogne. C'était amusant.
— Seulement pour toi, sourit Shizuo. Ces salauds m'envoyaient, ensuite, les factures pour les dégâts que j'avais faits chez eux.
— C'est scandaleux. »
Amusé, Izaya laissa échapper un léger rire. Bien. Il y arrivait. Ce n'était pas si compliqué que ça, dans le fond. Il devait un peu surjouer, mais ça allait passer. Ça redeviendrait naturel entre eux. Il fallait juste jouer le jeu, en attendant, et se montrer patient. La nervosité grouillait encore dans son corps, mais même elle devenait plus paisible.
Pensif, Izaya continua à caresser Shiroi. Ce chien était tellement gentil. Izaya n'avait jamais voulu avoir d'animaux, encore moins un chien, mais à son contact, il commençait doucement à changer d'avis. Peut-être qu'il pourrait se prendre un chat. Il adorait les chats.
« Il t'aime vraiment bien, commenta Shizuo.
— Je l'aime bien aussi. »
Izaya tourna ses yeux vers Shizuo et lui sourit. Il avait l'air d'aller un peu mieux, maintenant que la conversation avait changé. Shizuo préférait ça.
« Comment se passe ta rééducation ? demanda-t-il alors. Je trouve que tu marches de mieux en mieux.
— Ah, ça va, répondit Izaya. On a intensifié les exercices. Mon kiné pense que je pourrai peut-être bientôt me passer des béquilles.
— C'est une super nouvelle !
— Oui, c'est vrai, sourit Izaya. Mais bon, ça va me demander encore pas mal d'efforts.
— Je suis sûr que tu y arriveras. Et pour ta psy ? »
Izaya répondit d'un vague mouvement des épaules. Le sujet était plus délicat que sa condition physique. Il ne voulait pas trop s'y attarder.
« Elle m'aide... Et le tien ? Tu ne devais pas bientôt commencer ?
— Si, j'y vais jeudi après le travail. »
Shizuo essayait de se montrer positif, même s'il n'était pas très à l'aise. Cette thérapie était importante pour lui, il espérait que ça pourrait l'aider. Mais il ne pouvait s'empêcher de douter. Son problème de colère remontait à tellement longtemps qu'il ne savait pas s'il pouvait réellement le régler. Et ça l'inquiétait. Même s'il allait beaucoup mieux, il ne pouvait ignorer les risques de rechute...
« Ça va aller, lui dit alors Izaya. Ne t'en fais pas. »
Shizuo plongea son regard dans le sien. Ce n'était pas la première fois qu'Izaya l'encourageait, mais ça lui faisait toujours ressentir ce même sentiment étrange. Il le regarda alors avec douceur. Il se sentait apaisé face à Izaya...
« Merci. »
Izaya haussa les épaules, comme si ce n'était rien. Mais son cœur s'était mis à battre furieusement dans sa poitrine. Le regard de Shizuo était difficile à supporter. Izaya ne parvenait pas à s'y habituer. Il évita alors ses yeux et se concentra, à nouveau, sur Shiroi. Allez Shizu-chan... Il fallait qu'il se reprenne là... Il ne pouvait pas... il ne pouvait pas le regarder avec autant de tendresse. Ça lui faisait trop de bien... mais ça lui faisait mal en même temps. Parce que c'était faux. Parce que c'était effrayant.
Il inspira profondément. Il fallait qu'il se concentre uniquement sur le positif. Au moins, il n'avait pas de réelle montée d'angoisse. Il gérait son stress de mieux en mieux. La présence de Shizu-chan n'était plus oppressante, comme avant. Il maîtrisait ses plus grandes peurs. Et ça s'améliorait de jour en jour. Il ne devait donc pas se laisser abattre par un simple regard. Non... Il fallait juste qu'il mette un peu de distance entre Shizu-chan et lui. Garder un lien – parce qu'il ne pouvait pas encore s'en passer – sans aller trop loin. C'était possible. C'était forcément possible.
Il pouvait le faire. Il se força alors à reprendre la conversation, sur un ton désinvolte. Ils parlèrent un peu de Shiroi. Puis de Celty. Et, enfin, ils se plaignirent de Shinra. Ils avaient, étrangement, beaucoup de choses à dire à ce sujet. L'ambiance se détendit à nouveau. Izaya parvint à se laisser aller à la plaisanterie. Tant que ce n'était pas sérieux, il pouvait rester calme. Même si dans sa tête, c'était plutôt les montagnes russes, il arrivait à se ressaisir. Il le fallait. Il n'avait pas d'autre choix.
« Au début, j'étais persuadé que Celty n'existait pas, avoua Izaya. Je le prenais pour un pauvre type qui s'inventait une vie amoureuse.
— Pareil, lui répondit Shizuo avec un sourire amusé. Et même quand j'ai rencontré Celty, j'ai continué à le penser. »
Ils échangèrent un regard complice, avant de rire. Non, il n'y avait pas à dire, mais se moquer de Shinra avait le don de mettre à l'aise Izaya. Ils continuèrent alors à discuter tranquillement, en évitant avec soin certains sujets. Izaya réussit à se détendre de plus en plus. C'était facile d'oublier leurs problèmes, dans des moments comme celui-là. Shizuo lui facilitait la tâche en se montrant aussi avenant. Le brun n'en demandait pas autant. Il se faufila, sans hésiter, dans cette dynamique plaisante et rassurante.
Sans qu'ils ne s'en rendent compte, le temps passa. Ce ne fut que lorsqu'Izaya reçut un message de Celty lui demandant s'il mangeait avec eux qu'il vit que la matinée était quasiment écoulée. Il lança alors un regard à Shizuo.
« Je vais devoir y aller.
— Très bien, lui répondit le blond. J'étais content de te revoir, Izaya. »
À nouveau, il le regarda avec une douceur déconcertante. Le brun hocha juste la tête. Le malaise revint aussitôt en lui, comme s'il n'avait jamais réellement disparu. Izaya trouvait ça effarant de voir à quelle vitesse ses émotions changeaient. Il ne se sentait pas très bien. Au final, il avait l'impression d'avoir été un peu déconnecté de lui-même tout au long de leur rencontre. Il valait mieux qu'il rentre...
Izaya caressa alors une dernière fois Shiroi, puis prit ses béquilles. Il se redressa péniblement. Shizuo dut se retenir pour ne pas lui proposer de l'aide. Il brûlait également d'envie de lui demander quand est-ce qu'ils pourraient se revoir. Mais il tâchait d'être patient. Il savait que ce n'était pas le moment d'insister.
Izaya lui dit alors au revoir et s'éloigna à pas lents. Ses jambes étaient un peu engourdies. Heureusement, il réussit à les faire bouger jusqu'à l'appartement de ses amis. Il mangea, ensuite, avec Celty et Shinra. Ce dernier était en forme et ne cessait de plaisanter de tout et de rien. Izaya appréciait ce qu'il faisait. Il savait que Shinra tentait de le mettre à l'aise et de le réconforter. Même s'il avait longtemps été un ami horrible, Shinra se rattrapait de plus en plus. Izaya se sentait chanceux de l'avoir. Mais il ne fallait pas compter sur lui pour le lui avouer !
Une fois le repas terminé, Izaya repartit dans sa chambre. Il avait essayé de tenir le coup pendant le dîner, mais ses pensées tournaient, à nouveau, dans son esprit. Il se sentait mitigé par rapport à sa sortie. Ça s'était bien passé. Shizuo avait été gentil. Il avait fait comme si rien n'avait changé, mais... dans le fond, c'était Izaya lui-même qui n'arrêtait pas d'y songer. Il se sentait étrange, comme engourdi. Il avait l'impression qu'un épais brouillard avait recouvert son cerveau toute la matinée. Et puis, il voyait bien qu'il avait de plus en plus de mal à donner le change, à jouer la comédie. Il se forçait, mais... ça lui paraissait si faux... Même s'il avait passé un bon moment avec Shizu-chan, au final, c'était comme si ce n'était pas réel. Il n'arrivait pas à comprendre ce qu'il ressentait exactement... Il était si fatigué... Il se dit qu'au moins, il avait réglé son problème principal. Shizuo avait mis ses sentiments faussés de côté. C'était une bonne chose. Il aurait dû aller mieux. Alors pourquoi s'était-il senti si bizarre pendant leur rencontre ? Shizu-chan avait fait tout ce qu'il fallait. Mais lui... ah... qu'est-ce qui lui arrivait à fin ? Ce n'était pourtant pas compliqué de passer au-dessus de tout ça. Et pourtant, il voyait bien qu'il n'y arrivait pas.
Non. Il devait arrêter d'y réfléchir. Il fallait à tout prix qu'il focalise son esprit sur autre chose. Il sentait bien, de toute façon, qu'il ne trouverait pas de réponse pour l'instant. Peu désireux donc de repartir dans ses interrogations incessantes, il s'installa alors à son bureau et attrapa son cahier. Ça faisait un petit moment qu'il n'avait plus écrit dedans. Pourtant, il avait besoin de continuer à avancer. Il ne devait pas se laisser freiner par les supposés sentiments de Shizuo. En plus, il devait se concentrer sur le dernier exercice que sa psychologue lui avait donné...
En effet, elle lui avait dit qu'à la prochaine séance, il allait devoir repenser à la nuit de l'accid... de son agression. C'était une bonne occasion pour ne plus penser aux récents évènements. Et puis, il était temps pour lui d'y faire face. Elle l'avait prévenu que cela se ferait sûrement en plusieurs séances. Et qu'il allait devoir répéter ce qui lui était arrivé jusqu'à ce qu'il parvienne à prendre de la distance par rapport à tout ça. Izaya se demandait si ça allait réellement être efficace. Mais il voulait le faire. Il voulait réussir à enfin passer au-dessus de son traumatisme. Il avait déjà bien avancé. Seulement, il sentait qu'il avait encore du chemin à faire. Il inspira alors profondément et chassa définitivement toutes ses pensées parasites. Il reprit ensuite la lecture de son cahier. Les événements décrits le replongèrent bien vite dans l'ambiance effrayante de cette nuit-là. Izaya sentit ses tensions se raviver. Cependant, il ne faiblit pas. Il lut chacun de ses mots, tout en gardant une barrière de sécurité. Il ne laissait pas les images revenir à lui. Ça aurait été trop dur à supporter. Lorsqu'il arriva péniblement à la fin, il s'efforça ensuite à recommencer l'exercice. Encore et encore... jusqu'à en avoir la nausée...
Lorsque la séance arriva, le lendemain, il était plus que tendu. Même s'il savait que c'était un passage nécessaire, il n'avait pas envie de se confronter à son passé. Les illusions étaient si douces... Il aurait préféré continuer à faire comme si rien de grave n'était venu déchirer leur vie. Mais Izaya savait qu'il ne pouvait plus se le permettre. Il l'avait bien vu. Il n'arrivait même plus à profiter de ces moments de calme avec Shizuo. Et puis, il avait déjà pris cette décision, des semaines auparavant. Maintenant, il fallait aller jusqu'au bout.
Le premier essai fut, néanmoins, catastrophique. Izaya se bloqua en pleine phrase et sentit sa respiration défaillir. Ils durent s'arrêter quelques instants. Ils prirent alors le temps de faire des exercices de relaxation, avant qu'Izaya ne réessaye. Les essais suivants ne furent pas beaucoup mieux. Il fallut un moment pour que le brun ne parvienne enfin à faire des phrases complètes et cohérentes.
« Il m'a attaqué. Il m'a blessé. Et puis, il se tenait face à moi, murmura-t-il d'une voix précipitée. J'ai cru qu'il allait me tuer. J'ai perdu connaissance. Et quand je me suis réveillé, j'étais loin de tout ça. »
C'était une version courte. C'était tout ce qu'il pouvait faire pour l'instant. Tasukuo le regarda avec bienveillance et lui conseilla de faire à nouveau quelques exercices de respiration pour retrouver son calme.
« Très bien, finit-elle par dire. On peut commencer par ça. On essayera de rajouter des détails par la suite. Dites-moi d'abord, qu'avez-vous ressenti au moment où vous avez cru qu'il allait vous tuer ? »
Izaya essaya de se souvenir. C'était un peu confus dans sa mémoire. Mais certains éléments lui revenaient petit à petit.
« J'avais peur. Mais, en même temps ... »
Il s'arrêta, incapable de poursuivre. La peur rongeait ses veines.
« En même temps ? l'encouragea Tasukuo.
— En même temps, j'étais impatient, souffla Izaya. S'il me tuait... ça prouvait que j'avais raison... qu'il n'était qu'un monstre... et moi... tout ça s'arrêtait enfin... »
Il y eut un petit silence après ces mots. Izaya se sentit nauséeux. Il détestait parler de ça à haute voix. C'était une partie de lui-même qu'il préférait cacher aux autres. Il se sentait tellement vulnérable de cette manière. C'était désagréable... non, pire que ça.
« Est-ce que vous avez déjà eu envie que tout s'arrête avant ça ? »
Izaya hocha la tête. Il avait l'impression qu'un bourdonnement lui remplissait les oreilles. Mais il devait continuer. Il le savait. Il fallait enfin qu'il sorte tout ça de son corps.
« Ça m'est arrivé quelques fois, pendant l'adolescence. Et puis, une fois adulte, c'est une idée qui m'a beaucoup obsédé.
— Vous pourriez mettre un mot plus précis là-dessus ? »
Izaya resta silencieux un moment. Ce n'était pas simple. Mais ce mot, il l'avait à l'esprit depuis un moment, alors... il devait juste être honnête avec lui-même.
« Le suicide. Le suicide m'a toujours obsédé. »
Ce n'était pas pour rien qu'il s'était glissé aussi souvent dans les forums qui en parlaient. Toutes les expériences qu'il avait menées, c'était pour essayer de comprendre... comprendre les humains, mais aussi lui-même.
« La nuit de votre agression, est-ce que vous vouliez vous suicider ? »
L'idée n'avait jamais été dite aussi clairement. Il avait déjà comparé Shizuo à l'arme que Mikado avait utilisée contre lui-même. Mais l'avouer à haute voix... Pourtant, il ne pouvait se mentir à lui-même.
« Oui. »
Il ne l'avait pas pensé avec certitude cette nuit-là. C'était quitte ou double. Soit Shizuo mourait, soit Izaya mourait. Il y était allé en toute connaissance de cause. La mort l'effrayait, tout comme elle l'attirait.
« Mais je l'ai idéalisé, reprit Izaya après un court silence. J'ai fantasmé sur ma mort... Je m'en suis rendu compte plusieurs mois après. Et j'ai tellement peur que ça recommence.
— Que quoi recommence exactement ?
— Que je perde à nouveau pied. Que ça m'amène à nouveau à des solutions aussi radicales. »
Il inspira profondément. Il détestait tout ce qu'il avouait. Il se sentait misérable. Et si ça prouvait qu'il avait une maladie mentale ?
« Est-ce que vous pensez encore au suicide ? demanda Tasukuo. Est-ce que c'est encore une idée attirante pour vous ? »
Izaya réfléchit un instant. Récemment, il avait eu des périodes très sombres où, oui, cette idée l'avait attiré. Mais il s'était tellement battu, contre son corps, contre son esprit, qu'il ne se voyait plus rendre les armes.
« Non, répondit-il alors. Mais je me dis toujours que ça pourrait revenir. »
Il se mit à jouer nerveusement avec les plis de son pull, mal à l'aise.
« Ne vous en faites pas, vous n'êtes plus seul désormais. D'accord ? Ne vous mettez pas trop de pression. Peut-être que ces envies reviendront, peut-être pas. Dans tous les cas, nous allons les gérer ensemble. Si ça vous convient. »
Izaya hocha la tête, essayant de respirer plus calmement.
« Vous avez fait de gros progrès. C'est important d'arriver à identifier les émotions que vous ressentiez ce jour-là. Nous essayerons d'aller plus en profondeur la prochaine fois, mais gardez à l'esprit tout ce que ça a déjà soulevé. Que vous le reconnaissiez, c'est déjà un énorme pas en avant. »
Izaya supposait que c'était vrai. Mais ça ne le faisait pas se sentir mieux pour autant.
« Comment est-ce que vous vivez ces premières tentatives ?
— Pas très bien, avoua Izaya. Je n'aime pas ça.
— Mais vous l'avez quand même fait. Voyez ça comme une victoire. »
C'était vrai. Au moins, il avait essayé. Il avait même réussi à le faire, en partie. Sans trop savoir pourquoi, il repensa au moment où Shizuo l'avait appelé pour la toute première fois. Où Izaya lui avait demandé de lui reparler de cette nuit-là... Il avait été dans un tel état de stress. Ça lui paraissait tellement loin. Il n'était, certes, pas à l'aise aujourd'hui, mais ça allait... Ce n'était pas insurmontable. Il pouvait voir tout le chemin qu'il avait déjà parcouru. Aujourd'hui, il n'avait plus qu'un petit bout de sentier à grimper. Le chemin était raide, mais... il était si proche de l'arrivée...
Sa psychologue lui proposa, ensuite, d'intensifier le rythme des séances. Elle lui expliqua qu'ils obtiendraient un meilleur résultat, de cette façon. Surtout maintenant qu'ils travaillaient sur le fond du problème. Izaya ne put qu'acquiescer. Il savait que ce serait difficile. Mais il n'avait pas d'autre choix.
Lorsqu'il rentra enfin chez lui, Izaya se sentait vidé. Heureusement, Celty comprit qu'il avait besoin de calme et ne chercha pas à lui imposer sa présence. Izaya se coucha alors sur le lit. Toutes les émotions qu'il avait ressenties lors de sa séance semblaient lui retomber dessus. Maintenant qu'il était seul avec ses pensées, il ne pouvait s'empêcher de songer à tout ce qu'il avait dit à sa psychologue. À tout ce qui était enfin sorti de lui.
Et... Il n'allait pas bien. Les larmes lui montaient aux yeux. Parler du suicide, c'était... ça restait difficile pour lui... Il ne voulait plus mourir, à présent, mais parfois... il se disait que tout aurait été plus simple s'il ne s'en était pas sorti. Il n'apportait que des problèmes aux autres... Surtout à Shizuo...
Shizu-chan... qui se croyait peut-être amoureux de lui... Pourquoi ? Izaya n'arrivait pas à le comprendre. Que voyait-il en lui qui pouvait l'attirer ? Izaya... était juste mort de l'intérieur. Il recommençait à vivre lentement, mais... mais il restait dévasté. Dès qu'il arrêtait de faire semblant, il pouvait le voir. Au plus il avançait dans sa thérapie, au plus il se confrontait à ce qu'il redoutait depuis longtemps. Sa solitude et sa laideur.
Izaya inspira profondément. Il roula les couvertures contre lui pour avoir de la chaleur, mais ce n'était pas suffisant. Il se sentait si seul. Cette discussion avait ravivé ses pires souvenirs. La première fois qu'il avait pensé sérieusement à se suicider, c'était l'année de ses quatorze ans. À ce moment-là, il avait pensé : « Si je meurs, combien de temps faudra-t-il avant qu'on ne s'en rende compte ? » Son cerveau, bien trop vif pour son âge, avait alors envisagé toutes les possibilités. L'idée de s'ôter la vie lui avait paru si délicieuse. Peut-être que de cette façon, ses parents ne pourraient plus jamais l'oublier.
Non. Il refusait de penser à eux. Ses doigts le démangeaient. Il tremblait légèrement. Rarement il ne s'était senti aussi mal après une séance. Il savait que c'était normal, parce que tout sortait enfin de son corps, mais... mais c'était tellement difficile à supporter. Il voulait griffer ses jambes jusqu'au sang pour se sentir mieux. Se taper la tête contre le mur, s'arracher les cheveux, se taillader les bras. Tout... Tout était mieux que cette douleur...
Et soudain, il craignit de ne pas être assez fort. Le silence de sa chambre lui fit peur. Il ne voulait plus être seul. Il l'était depuis bien trop longtemps. Le souffle court, il se redressa lorsqu'il entendit Celty passer dans le couloir. Il ne pouvait pas... Il se sentit tellement faible lorsqu'il l'appela. Celty entra dans la pièce. Elle était très expressive, même sans visage. Elle n'avait pas besoin de parler pour qu'Izaya la comprenne. Là, elle lui demandait ce qu'il voulait. Izaya s'assit sur son lit. Son regard se perdait sur le plancher. Ses doigts le démangeaient à nouveau.
« Celty... Est-ce que tu veux bien... rester un peu ? »
Si faible... Mais il ne pouvait plus rester seul. L'envie de se faire du mal remplissait tout son corps. Il ne voulait pas céder. Il ne voulait plus se blesser. Mais il était si fatigué de se battre encore et encore contre lui-même. Heureusement, Celty ne posa pas de question. Elle vint s'asseoir à ses côtés. Izaya savait qu'il devait avoir l'air pitoyable comme ça. Mais c'était si dur... si dur de faire face à tout ça... à lui-même...
Celty lui prit alors la main et la serra avec douceur. Izaya se sentit défaillir. Avec prudence, il posa sa tête sur son épaule. Celty ne le repoussa pas. Elle n'eut même pas un mouvement de recul. La respiration tremblante, Izaya essaya alors de se calmer. La chaleur de Celty était apaisante...
Lorsque Shinra rentra à son tour, il les retrouva dans cette position. Izaya redressa la tête. Il eut peur, un instant, que Shinra ne soit jaloux. Mais son ami ne dit rien. Il vint, au contraire, s'asseoir de l'autre côté de lui. Il passa ensuite une main dans son dos et lui sourit.
Izaya sentit son corps s'affaisser. Toute la tension le quittait. C'était épuisant. Mais son besoin de se faire du mal commençait à diminuer. Il n'était pas seul... Il n'était plus seul... Il savait que les prochaines semaines seraient exténuantes, qu'il allait encore passer par des moments difficiles... mais au moins, il savait qu'il pouvait compter sur Celty et Shinra pour le soutenir. Même si... dans le fond, il savait que ce ne serait pas suffisant... ça lui donnait quand même plus de force qu'il ne l'aurait cru...
Quelques jours plus tard...
« Vous êtes prêt à me reparler de cette nuit-là ? »
Izaya inspira profondément. C'était sa troisième séance uniquement portée sur son traumatisme et, non, il n'était toujours pas prêt. Ses nerfs étaient à vif. À chaque fois, il faisait sortir des émotions négatives de son corps pour les regarder en face. C'était dur... mais il n'avait pas trop le choix. Ce fardeau devenait trop lourd à porter. Izaya voulait, à nouveau, se sentir léger. Ne plus penser à ses problèmes. Pouvoir respirer, pouvoir vivre. Et pour ça, il savait qu'il devait passer par là.
« Je peux essayer. »
Sa voix trembla un peu, manquant d'assurance. Tasukuo lui sourit, avec bienveillance.
« Comme les dernières fois, à aucun moment, vous ne devez vous forcer. Nous allons repartir dans vos souvenirs, en douceur. Et n'oubliez pas de bien respirer. D'accord ? »
Izaya hocha la tête. Il sentit la nervosité monter en lui. Les mains moites, il s'agrippa à son pantalon.
« Fermez les yeux. »
Izaya fit ce qu'elle lui avait demandé. Son cœur se mit à battre de plus en plus vite dans sa poitrine. Sa gorge se fit sèche.
« Très bien. Alors dites-moi, est-ce que vous vous souvenez de la façon dont tout cela a commencé ? »
Izaya fronça les sourcils, essayant de se rappeler. Des frissons parcoururent son corps. Il avait des flashes. Ses souvenirs étaient flous. D'autant plus qu'il ne tenait pas particulièrement à les revoir. C'était une réaction instantanée. Il devait se battre contre lui-même pour réussir à se souvenir. Il se revoyait dans son appartement. Il jouait avec ses pions. Il était amusé. Il sentait que c'était le moment. Shizu-chan l'avait assez emmerdé. Il avait pris la décision de mettre un terme définitif à leur rivalité. Il avait choisi de le tuer. Il avait été mené par un désir de haine et de mort. Il avait été tellement loin dans ses sentiments.
« Oui, finit-il par souffler d'une voix peu assurée. Je l'ai appelé. Je voulais le piéger. »
Les images lui revenaient plus clairement, à présent. Mais il n'avait pas l'impression de revivre les événements. C'était plus comme s'il regardait la scène d'un point de vue extérieur. Le cœur battant contre ses tempes, il pouvait se voir, souriant, arrogant, en train de se moquer de Shizu-chan. Pourtant, c'était flagrant qu'il n'en menait pas large. Pourquoi personne d'autre ne l'avait vu ? Izaya pouvait s'en apercevoir lui-même, il avait été hésitant. Dans le fond, il n'avait jamais eu envie de faire ses adieux à Shizu-chan. Il n'avait juste pas eu le choix. Tout était allé trop loin. Il s'était laissé emporter. Mais ce qui l'avait frappé, c'était le ton de l'ancien barman. Izaya pouvait revoir son expression aussi clairement que s'il était face à lui. La peur rampa dans son ventre. Il dut lutter pour ne pas rouvrir les yeux. Ses doigts serrèrent davantage les plis de son pantalon. Il le voyait... Shizuo ne voulait plus jouer, lui non plus. À ce moment-là, ils avaient tous deux atteint le point de non-retour.
« Je l'ai attaqué, avoua-t-il alors, la respiration haletante. Je voulais le blesser. Je le haïssais tellement. »
Toute cette souffrance que Shizu-chan lui avait fait ressentir ! Alors qu'il n'aurait suffi que d'un geste, que d'un mot pour que tout s'arrange ! Izaya l'avait attendu, désespérément. Mais Shizu-chan l'avait rejeté, jour après jour. Izaya aurait réellement voulu qu'il meure. Pour ne plus souffrir. Pour se venger de tout le mal qu'il lui avait fait. Il avait été déterminé, comme jamais auparavant. Et pourtant, au fond de lui, cette nuit-là, Izaya savait qu'il le regretterait. Que si Shizuo venait à mourir... il se sentirait... soulagé, mais vide... tellement vide... C'était ce qu'il voulait. Eteindre la flamme qui brûlait en lui pour ce monstre. Mais Shizuo avait survécu...
« Je n'ai pas réussi, chuchota-t-il enfin. Et il a riposté. Sauf que lui... ne m'a pas raté... »
Les derniers mots sortirent difficilement de sa gorge. Izaya se souvenait de la scène. Ça lui donnait envie de vomir... Le souffle irrégulier, Izaya pouvait remarquer que Shizuo était envahi par une colère froide. Bien plus effrayante que ses coups de sang. Izaya distinguait même les traits de son visage. Le temps sembla alors se figer. Izaya savait qu'il avait vécu tout ça, et pourtant... il se sentait de plus en plus étranger à cette scène.
C'était... juste... bizarre. Comme s'il y avait un faux-raccord quelque part. Parce qu'il avait beau regarder Shizuo, il ne le reconnaissait pas. Ce n'était pas l'homme qu'il fréquentait en ce moment. Ce visage effrayant, cette haine pure qu'il avait dans le regard... Shizuo n'était plus comme ça. Izaya tentait d'affronter son passé, mais il se confrontait surtout à une vision du blond qui... n'existait plus... ?
Perdu, Izaya se revit ensuite tomber. Etre frappé de plein fouet. Traverser une fenêtre. Il pouvait se souvenir de la douleur et de la peur qu'il avait ressenties. De ce furieux désir de vivre malgré tout, aussi. Mais alors qu'il voyait Shizuo le poursuivre comme un enragé, d'autres images venaient l'éclipser. Comme tous ces moments où Shizuo avait commencé à lui montrer un nouveau visage... Quand ils avaient mangé ensemble chez Simon... Lorsque Shizuo l'avait raccompagné un soir, juste parce qu'il en avait envie... Sans oublier cette soirée où il avait laissé Izaya le toucher... Et puis... cet instant où Shizuo s'était calmé en le voyant paniquer... Sa volonté constante d'aller de l'avant, de vouloir qu'Izaya reste à Ikebukuro et qu'ils fassent une thérapie ensemble...
Izaya sentait les souvenirs le submerger. Il tenta de revenir aux évènements de cette nuit-là. Mais alors qu'il fixait le regard haineux de l'ancien barman, il se sentit défaillir. Ce n'était pas... Depuis quand Shizuo ne l'avait-il plus regardé de cette façon-là ? Il ne saurait même pas le dire. La différence était flagrante... Izaya ne pouvait penser qu'à leur toute dernière rencontre... Ce regard que Shizuo lui avait lancé plusieurs fois au parc... il était si doux... Et Izaya... se sentait tellement... tellement...
« M. Orihara, vous allez bien ? Nous pouvons faire une pause, si vous le voulez. »
Izaya mit plusieurs secondes avant de comprendre que des larmes coulaient sur ses joues. Il rouvrit les yeux, surpris, avant de les chasser. Mais qu'est-ce qui lui arrivait ? Ses doigts tremblaient sous le coup de l'émotion.
« Ce n'est rien..., souffla-t-il d'une voix nouée.
— Au contraire, c'est important, lui assura Tasukuo. Vous voulez m'en parler ?
— Je ne sais pas... Ça n'a rien à voir avec ce qui s'est passé cette nuit-là.
— Si vous y avez pensé, c'est tout ce qui compte. Mais vous n'êtes pas obligé d'en parler. »
Izaya hocha la tête. Il essaya de se calmer. Seulement, ce qu'il ressentait était si fort... que ça lui faisait peur. Une peur étrange et... ah... il finissait par comprendre. C'était donc ça, ce qu'il avait ressenti, la dernière fois, au parc. La respiration tremblante, il finit par se confier.
« Quand il m'a attaqué, Shizuo me haïssait. Mais maintenant... Il n'est plus du tout comme ça. Quand il me regarde, je me sens... aimé. »
Il souffla presque ce dernier mot. C'était pathétique. C'était pathétique que cette sensation le fasse pleurer. Et c'était d'autant plus pathétique que c'était faux. Shizuo ne l'aimait pas... Il ne pouvait pas être réellement amoureux de lui...
« Ça vous fait mal de savoir qu'il vous aime ?
— ... Oui... »
Sa voix était basse et pitoyable. Izaya réprima un sanglot. Non. Il ne pouvait pas... il ne pouvait pas se laisser aller...
« Parce que vous pensez que c'est uniquement sa culpabilité qui s'exprime ?
— Non... Enfin, si, je le pense, mais... ce n'est pas le seul problème.
— Est-ce que vous voulez m'expliquer ? »
Izaya prit quelques minutes pour retrouver un semblant de calme, avant de lui répondre. Sa poitrine lui semblait si lourde.
« C'est ce que j'ai toujours voulu. Qu'il m'aime. Je voudrais pouvoir essayer. Baisser mes barrières. Tenter quelque chose avec lui, mais je ne peux pas. »
Bien sûr que l'ancien Izaya aurait été plus que ravi de cette situation. Mais aujourd'hui... non, il ne pouvait pas... Parce qu'il avait peur de Shizuo, parce qu'il avait peur de lui-même. Et qu'il était tellement épuisé par tout ça...
Voyant qu'Izaya ne poursuivait pas et semblait perdu, Tasukuo reprit la parole.
« Parce que vous ne lui faites pas confiance ou parce que vous n'avez pas confiance en vous-même ? »
Izaya afficha un sourire ironique. Sa psy parvenait si bien à voir clair en lui. C'est vrai qu'il n'avait pas confiance dans les sentiments de Shizuo. Mais ici... il savait que ce n'était pas le seul problème. Soupirant, il décida d'être complètement honnête. Il fallait qu'il mette des mots sur ce qui l'inquiétait tant. Et peut-être qu'ainsi, ses sentiments pesants partiraient enfin...
« Je vais tout faire foirer, avoua-t-il. Parce que je suis comme ça. Je vais à nouveau perdre pied. Je vais le provoquer, je vais me servir de lui. Au fond, qui me dit que je n'aurais pas encore le plaisir malsain de le voir se mettre en colère contre moi ? De lui faire briser toutes ses promesses ? De le voir mal ? Parce que oui, j'y pense parfois. La peur me retient. Mais la curiosité me fait me demander comment il réagirait s'il me blessait à nouveau. »
Le souffle tremblant, Izaya baissa son regard sur ses mains. Avouer tout ça à haute voix était difficile. Il voyait bien qu'il n'avait jamais su donner ce qu'il fallait, au niveau relationnel. Soit c'était trop, soit ce n'était pas assez. Mais il n'avait jamais su trouver le juste milieu. Avec Shizuo, clairement, il avait été dans l'excès. Il avait trop donné dans cette relation, parce qu'il avait toujours refusé de voir le blond loin de lui. Izaya s'était enchaîné à cette relation toxique parce que... parce qu'il tenait à Shizuo, d'une façon tordue... tellement tordue que ça n'avait fait qu'aggraver son instabilité. Seulement, il ne voulait plus être comme ça avec qui que ce soit maintenant. Il voulait enfin réussir à nouer des liens solides et sains. Où il trouverait le bon tempo. Où il parviendrait à ne pas trop en faire. À ne pas trop donner. À ne pas être toxique.
« Je ne suis pas quelqu'un de bien, souffla-t-il. Je ne suis pas normal. Je suis juste... malade. »
Malade de toujours vouloir le malheur des autres. Il s'en nourrissait, il le cultivait. Juste pour combler le vide en lui. Juste pour s'amuser.
« Je veux changer. Je ne veux plus être cette personne détestable. Je ne veux plus me sentir comme un imposteur quand Shizuo me regarde comme ça. Mais c'est effrayant. »
Ses yeux se perdirent dans le vide, fatigués. Il relâchait enfin tout ce qu'il avait au plus profond de lui. Avec Shizu-chan... c'était perdu d'avance. Même s'il réussissait à ne plus avoir peur de lui, son histoire avec l'ancien barman était trop complexe. Izaya finissait par se dire que c'était mieux pour eux qu'ils ne se voient plus jamais. Avec Shizuo, Izaya ressentirait toujours le risque de basculer à nouveau comme avant. Arriverait-il à ne plus être un poison pour lui ? Saurait-il doser ses attentes envers lui ? Il en doutait... Au vu de leur passé, Izaya craignait de retomber dans ses travers, une fois ses angoisses dépassées, et que sa relation avec le blond ne soit jamais assez forte pour lui.
Surtout qu'auparavant, Shizuo lui mettait des limites. De manière violente, sans aucune doute, mais il les mettait. Sauf que maintenant... Shizuo s'attachait à lui... Il ne serait plus violent, il risquait de ne plus lui mettre de limites. Mais sans ça... Izaya avait peur de perdre complètement le contrôle de lui-même... Il ne pouvait pas supporter l'idée de détruire Shizuo et que ce dernier se laisse faire. Et pourtant, c'était ce qui allait arriver s'ils continuaient comme ça. Dès qu'Izaya serait totalement guéri... plus rien ne l'empêcherait de s'en prendre à lui. Sauf s'il parvenait réellement à devenir une personne meilleure, mais... mais même... tout avait été trop loin... Surtout que...
« J'ai peur de changer, chuchota-t-il d'une voix cassée, de ne plus être qui je suis. De me sentir perdu dans mon propre esprit. »
Il l'était déjà, mais il avait toujours vu cet état comme temporaire. Jusqu'à ce qu'il redevienne comme il était avant. Mais depuis qu'il avait compris que ça n'arriverait pas, il se sentait de plus en plus confus.
« Vous soulevez un point intéressant, déclara Tasukuo après quelques secondes de silence. Qui est Izaya Orihara au juste ? »
Izaya releva les yeux vers elle. Qui était-il ? Il s'était souvent posé la question ces derniers temps. Mais il n'avait pas de réponse claire. Il ne savait plus. Il se perdait entre l'image de l'informateur manipulateur et l'être plus humain qu'il était devenu. Plus humain et plus faible.
« Vous avez pardonné à Shizuo. Mais il est temps d'apprendre à vous pardonner, continua Tasukuo. Vous avez des mots très durs envers vous-même.
— Ils sont vrais.
— Vous devez apprendre à être plus bienveillant. Je suis persuadée que vous pouvez trouver d'autres formulations. »
Izaya l'observa, sans rien dire. Peut-être. Il ne savait pas. Ses doigts se crispèrent, à nouveau, sur les plis de ses vêtements. Cette conversation était éprouvante...
« Ecoutez, je vous propose de faire cet exercice chez vous. Vous allez vous regarder dans un miroir et vous décrire. Tout simplement. Pensez-vous pouvoir le faire ? »
Izaya haussa vaguement les épaules. Peut-être... Il n'aimait toujours pas regarder son reflet, mais il pouvait toujours tenter. Si ça pouvait l'aider...
« Nous en reparlerons en fin de séance. Ce serait une bonne chose que vous essayiez. Je pense que cela sera plus pertinent de le faire chez vous. En attendant, je vous propose de refaire encore une session. Pensez-vous pouvoir repartir dans vos souvenirs ?
— Je crois. »
Il n'était pas sûr de vouloir le faire. Mais, en même temps, il n'avait pas, non plus, envie de continuer sur ce sujet-là. Tasukuo avait raison, il avait besoin de temps pour digérer tout ça et y réfléchir. Il inspira alors profondément, essayant de se détendre. Puis, il hocha la tête, prêt à se lancer.
Quelques heures plus tard...
Assis sur la terrasse, Izaya regardait la nuit tomber. Comme après chaque séance difficile, à présent, il avait passé un moment avec Shinra et Celty. Mais maintenant qu'ils étaient partis dans leur chambre, Izaya était revenu s'installer ici. Il n'était pas très en forme. Même si, étrangement, il sentait que ça lui avait fait du bien. Pouvoir enfin être honnête... C'était si dur et si libérateur, en même temps.
Son souffle était tremblant. Il sentait qu'un rien pouvait le faire craquer. Etre si fragile, c'était... désagréable... Mais au moins, il commençait à se sentir, à nouveau, en vie. Ses pensées continuaient de venir épuiser son esprit. Il n'arrivait à songer à rien d'autre qu'à sa dernière séance. Il n'avait pas envie de faire l'exercice proposé par sa psychologue. Parce qu'il savait déjà ce qu'il verrait dans le miroir. Un être détestable. Il se haïssait tant ! Cette haine était si forte qu'elle n'était pas prête de s'en aller. D'autant plus qu'elle se mélangeait à un dégoût tenace. Dans le fond, c'était Shizu-chan qui avait toujours vu juste en lui. Il n'était qu'un parasite. C'était ironique qu'au moment où Izaya était enfin prêt à l'admettre, Shizuo, lui, ne le voyait plus du tout comme ça.
Izaya inspira profondément. Il n'était pas revenu vers le blond depuis leur dernière rencontre au parc. Mais il ne cessait de penser à lui et à ces images qui s'étaient superposées aux souvenirs douloureux qu'il gardait de leur affrontement. Pour une fois, Izaya tenta alors de se mettre à la place de Shizuo et... ah... non, il savait que si les rôles étaient inversés, il n'aurait jamais pu supporter la situation. Izaya était si cruel envers lui. À le laisser à l'écart dès qu'il avait besoin d'espace. À le rappeler dès qu'il le voulait à ses côtés. Il ne le faisait même pas exprès. Il piétinait les émotions de Shizu-chan parce que c'était tout ce qu'il pouvait faire. Il était une personne horrible. Si détestable...
Il avait décidé que les sentiments de Shizu-chan étaient faux. C'était bien plus simple comme ça. Mais s'il se trompait ? Pour tout un tas de raison, Izaya savait qu'il ne pouvait répondre à ses sentiments. Mais... mais il savait aussi qu'il était en train de le blesser, surtout si le blond l'aimait réellement. Et même s'il croyait juste l'aimer, en fait... Izaya se sentait mal. Quoi qu'il fasse, il ne pouvait être qu'un manipulateur. Et c'était bien pour ça que c'était aussi dur de faire face au regard doux de Shizuo. Une part de lui voulait le revoir, pour se sentir aimé, mais... l'émotion le submergea à nouveau. C'était effrayant... Il se dégoûtait lui-même de ressentir ça. Ce n'était pas le bon chemin à prendre... Et pourtant, il y pensait sans cesse...
Tout tournait dans sa tête. La solitude reprenait le dessus. Il savait que, cette fois-ci, la présence de Shinra et Celty ne pourrait pas l'aider. Parce que c'était plus profond. Plus vicieux... Cette solitude-là, il n'y avait qu'une seule personne qui pouvait la combler. Et Izaya se détestait encore plus pour ça.
Il repensait à la phrase que Shinra lui avait dite un peu plus tôt dans la semaine... Si seulement il pouvait laisser Shizuo l'aimer. Si seulement il n'était pas aussi tordu. Mais c'était trop tard. Certaines choses étaient trop cassées que pour être réparées. Et, malgré tous ses efforts, il resterait toujours tordu...
Il inspira profondément et sortit son téléphone de sa poche. Il regarda l'écran, un instant, sans réellement le voir. Il avait besoin de lui parler... Encore... et encore... Izaya n'arrivait pas à mettre les bonnes limites. Il avait beau savoir qu'il partirait bientôt. Il avait beau savoir qu'il ne pouvait pas donner ce que Shizuo attendait de lui, il... il n'arrivait pas encore à tourner la page. Pourquoi ? Pourquoi fallait-il qu'il soit comme ça ? Aussi pitoyable... Aussi détestable... Aussi faible...
Le regard que Shizuo posait sur lui le mettait mal à l'aise, et pourtant... il aurait juste voulu en être digne... S'il avait pu juste... être une autre personne...
Les doigts tremblants, il finit par envoyer un message à Shizuo. Sur un coup de tête. Il ne voulait pas y penser. Il voulait juste être honnête... Pour une fois...
« Je suis désolé. »
Malgré l'heure tardive, la réponse ne tarda pas. Izaya sentit son téléphone vibrer entre ses doigts.
« Pourquoi ? »
« Pour tout. »
Pour absolument tout ce qu'il avait fait à chaque fois qu'il avait interagi avec Shizuo. Izaya ne pouvait que lui faire du mal. Et même aujourd'hui... Il repensait à la jalousie qu'il avait ressentie en apprenant que le blond s'était réconcilié avec Tom. Shizuo ne comprendrait jamais... Il ne saurait jamais à quel point Izaya devait se battre contre lui-même pour ne pas interférer. Plus que tout, il voulait les séparer, cracher son venin sur Tom. Les voir se détester. Pour que le regard de Shizuo ne soit posé que sur lui. Uniquement sur lui. Et c'était si mal... Il ne pouvait plus être comme ça...
« Tu n'as pas à l'être. »
Shizu-chan, Shizu-chan... Pourquoi devait-il se montrer aussi avenant ? Alors même qu'Izaya niait ses sentiments. Alors même qu'il lui interdisait d'en parler... Le souffle court, Izaya tapa rapidement sa réponse, avant d'hésiter et de ne pas oser l'envoyer.
« J'aurais voulu être quelqu'un de meilleur pour toi. »
Si seulement... Shizuo méritait quelqu'un qui ne le faisait pas douter de son amour. Shizuo méritait quelqu'un qui pouvait l'aimer en retour, de façon saine. Et à la place, il n'avait qu'un monstre toxique. Sans lui laisser le temps de répondre, il lui renvoya un autre message.
« Tu ne sais pas à quel point tu avais raison sur moi. »
Izaya regarda ensuite son écran, le coeur battant fortement contre sa poitrine. Shizuo mit du temps, avant d'enfin lui répondre.
« Tu veux qu'on s'appelle ? »
Izaya renifla, moqueur. Toujours aussi gentil. Pourquoi ? Pourquoi Shizu-chan ? Tout était tellement plus simple à l'époque où il le haïssait de toutes ses forces.
« Non. »
Izaya ne se sentait pas assez bien pour ça. Il avait l'impression de perdre complètement pied. Et il savait déjà qu'il regretterait cette conversation, le lendemain. Mais là... il ne pouvait que s'accrocher à cette maigre discussion.
« Ok. Je me fiche de savoir si j'avais raison ou pas. »
« Moi aussi, j'aurais voulu être quelqu'un de meilleur pour toi. »
« Mais c'est le passé. C'est derrière nous. »
« C'est tout ce qui compte. »
Izaya lut la succession de messages. La respiration inégale, il sentit à nouveau la fatigue s'emparer de lui.
« Peu importe ce que je te dis, tu ne me laisseras jamais tomber, hein ? »
Il ne savait même pas ce qu'il attendait avec ce genre de question.
« Jamais. »
Izaya laissa échapper un léger rire alors que des larmes s'écoulaient de ses yeux. C'était horrible. Il pouvait sentir sur lui le regard doux et inquiet de Shizuo. Il pouvait presque entendre le son de sa voix, remplie d'amour et de promesses... Il voulait y croire... Il commençait à y croire... Mais il ne le méritait pas. Il ne le mériterait jamais. Il le prouvait encore maintenant. Il était revenu auprès de Shizuo parce qu'il allait mal. Parce qu'il voulait se sentir mieux. Il était toujours aussi égoïste.
« On peut se revoir bientôt ? »
Il ne pouvait s'en empêcher. C'était comme une drogue. Une drogue dont il devrait bientôt se passer. Parce que c'était plus fort que lui. Parce qu'il cédait toujours.
« On se revoit quand tu veux. »
Izaya afficha un sourire triste sur son visage. Shizuo acceptait tout de sa part... Pourquoi le laissait-il aller aussi loin ? Ça ne pouvait pas être de l'amour, ça... Shizu-chan ne pouvait pas l'aimer aussi fort. C'était forcément sa culpabilité qui le poussait à se montrer aussi gentil. C'était l'explication la plus logique...
Je suis désolé, Shizu-chan. Je me sers encore de toi. Mais promis... promis, je vais tout faire pour te rendre ta liberté bientôt. Izaya voulait y croire. Il espérait qu'il serait assez fort pour y parvenir. Parce qu'il n'en pouvait plus de ses inlassables pensées qui lui parasitaient l'esprit. Ses sentiments contradictoires se mélangeaient, le faisant juste se sentir confus et perdu. Il comprenait, à présent. Il ne pouvait pas faire comme si Shizuo n'avait jamais été jaloux de Kine. Il n'arrivait pas à l'oublier. Faire semblant, c'était... c'était hors de portée de main... Il n'y arrivait plus.
Il allait devoir trouver une solution. Et rapidement. Parce qu'il voulait continuer à le voir. Il voulait aller mieux. Et Shizu-chan... Se sentir aimé par Shizu-chan, c'était douloureux, mais, en même temps... Il ne se sentait pas seul, sous son regard. Il ne se sentait pas dégoûtant. C'était une douce sensation. Dont il voulait se nourrir. Dont il devait se méfier.
Il était épuisé par cette situation. Il se sentait démuni. Mais plus que tout... Il commençait sérieusement à se fatiguer lui-même... Il était temps que ça s'arrête. D'une façon ou d'une autre. Izaya sentait qu'il ne supporterait pas ça bien longtemps... Seulement, la balle était entièrement dans son camp. Et, pour une fois, il détesta ça...
Merci de m'avoir lue. Je fais au mieux pour la suite :)
Prenez soin de vous...
