Chapitre 25 : Ce ciel envié des Dieux


Le dos appuyé contre le coin d'un mur, les bras croisés, et à distance, mes yeux fixaient un Katchan décidé à me provoquer. Bien sûr qu'il m'avait remarqué, sans doute dès mon entrée en trombe au Ground Zero, rien n'échappait à sa vigilance. C'est en tout cas ce que son regard envoyait, alors qu'il explorait la bouche de sa proie sans une once de gêne, s'assurant que je ne perdais pas une miette de la représentation.

De la rencontre des langues, au plaisir manifeste de sa victime, en passant par les doigts agrippés au postérieur de celle-ci, il ne m'épargnait rien. La musique, la foule, censées les couvrir, mon ouïe captait quand même les sons salaces transformés en un poison déversé à l'intérieur de mes veines à la place de mon sang. J'aurais aimé pouvoir détourner mes émeraudes, mais son carmin capturait la moindre tentative, il me clouait sur place. Ce rouge passion dissimulait un message que moi seul parvenais à déchiffrer : dans son mental, c'était moi qu'il embrassait, qu'il désirait, et le décoder bloquait toute douleur relative à cette désolante vision.

Je n'aurais pas dû laisser une impulsion m'emmener à l'endroit de notre première rencontre, mais à ce moment-là, ma pensée ployait face au besoin violent de tout lui avouer, ma course folle entamée peu après. Par chance, cette scène obscène replaçait les choses dans le bon ordre, mon tumulte intérieur enfin apaisé.

Ma fonction de témoin de cette exhibition impudique m'aidait à mieux renoncer, oublier, enterrer très profond ces sentiments que je ne voulais de toute façon pas éprouver à son égard. La tranquillité à laquelle j'aspirais ne cesserait de me fuir si je restais focalisé sur cette attraction étrange. Ma dépendance ne devait pas obstruer l'évidence : malgré l'amour, cette alchimie venue d'ailleurs, ce cendré ne me correspondait pas, ni aujourd'hui, ni jamais.

Ce jeu ne pouvait plus durer, un moment de faiblesse dans la salle de bain de mon nouveau logement ne remettrait pas ce fait en question. Mon temps trop précieux, il ne s'accorderait jamais selon les envies de cet idiot, uniquement intéressé par son petit plaisir personnel. Mon amour ne tiendrait pas une seconde face à sa soif de liberté, et je signifiais trop peu pour qu'il y renonce. La preuve sous les yeux me le scandait d'une voix narquoise : il connaissait mes sentiments, s'amusait à les écraser devant moi. Ce manque de décence me donnait la nausée, hors de question de me laisser manipuler de la sorte.

Mon objectif effacé, je finis par décoller le dos du mur, me diriger vers la sortie sans une dernière considération pour eux, ma résolution toute neuve insufflant le courage nécessaire pour appliquer la décision de m'éloigner sans regret. Je me respectais tout de même assez pour savoir quand abandonner la partie.

Qu'est-ce qui m'avait pris de croire que parce que je me sentais prêt à me déclarer, je devais le mettre au courant ? Son train de vie ne s'en trouverait pas chamboulé, et surtout, je ne détenais pas le droit de m'interposer entre lui et sa définition très personnelle du bonheur, même pour une question de transparence. Cette émotion que je ne parvenais pas à réfréner, c'était mon fardeau, pas le sien. Ma vigilance renouvelée, je quittais le Ground Zero sans me retourner.

De nouveau sous l'astre lunaire, mon esprit s'aéra, débarrassé de toute tension. Tout ne s'oublierait pas en un tour de main bien sûr, mais cette menue victoire, grâce à ce pauvre cobaye qui ne savait pas ce qui l'attendait, me comblait. Après ma presque rechute, ma réaction à toutes les révélations survenues plus tôt cette nuit, une certaine fierté pointait de récupérer un peu de ma capacité de réflexion.

Katchan embrassait des inconnus sur son lieu de travail, et je retrouvais mon état habituel. La plus froide des douches, un sevrage parfait pour me souvenir de l'essentiel, ma visite un peu allégée de son côté dramatique. Le type de scène vue le soir du jour de cette commémoration maudite resurgit soudain dans toute son absurdité. Un rire m'échappa, évacuant les derniers nuages symbolisés par les paroles de Shōto. J'ignorais si tout s'apaiserait entre nous, en revanche, je ne comptais pas l'abandonner, les vannes de son cœur désormais ouvertes.

Tout à coup, une main m'attira vers l'arrière, mon corps contre un autre, mes poignets emprisonnés. Surpris, un cri s'apprêtait à sortir, quand cette bouche, ce souffle contre mon oreille, ce pouvoir sur mes sens affolés, stoppèrent l'initiative, le gout du cocktail reconnu.

Mon assaillant me pressa plus fort.

- Où tu crois aller comme ça ? N'imagine même pas t'enfuir cette fois.

Les passants trop absorbés par leurs projets nocturnes pour admirer le spectacle, sa langue dessina un langoureux tracé sur mon cou, avant que ses dents viennent mordiller l'endroit qu'il affectionnait tant. Toute forme d'opposition impossible, un gémissement sans équivoque s'étouffa dans ma gorge, me rappelant à quel point je détestais me savoir à ce point réceptif au moindre de ses touchers.

- Et si je te prenais en pleine rue, devant tous ces gens, Deku ? demanda-t-il, la voix recouverte d'un soupçon de tentation, ça te plairait ? Dis-moi que tu en as envie autant que moi.

Oui.

Une petite seconde, une minuscule marque, et voilà ma belle confiance réduite à néant. Je ne souhaitais rien d'autre que ce qu'il désirait, mon désespoir immense face à ce haut degré de pathétisme.

Ses doigts insinués sous mon t-shirt, ses douces caresses sur ma peau attisèrent la flamme, son expression victorieuse devinée à travers mon expiration saccadée. Je réalisai avec horreur que je pouvais à présent m'éloigner de lui... et que je ne le voulais pas.

Mes émeraudes se fermaient, le contact se savourait, la fièvre augmentait, dirigée tout droit vers ma virilité frétillante, en attente de beaucoup, beaucoup plus.

Une toute petite parcelle de mon esprit résistait cependant, des millions de gifles mentales dédiées à mon inconsistance sur mes joues. Comment ce détestable personnage arrivait-il à exercer une emprise pareille sur moi ?

- Moi, c'est toi que je veux, souffla-t-il à mon oreille, tout le temps, nuit et jour, ça me rend dingue.

Je le sentais à sa voix, sa respiration, la dureté entre mes cuisses, mes sanglots contenus en additionnant ces signes. J'aurais beau prier avec toute la ferveur du monde, notre histoire ne s'arrêtait qu'à une entente charnelle, si magnifique, mais ô combien destructrice ! Notre relation en miroir, chacun tentait de survivre de son côté en minimisant tant bien que mal les effets intrusifs de l'autre. Il n'appréciait guère plus cette percée dans sa vie, luttait pour me repousser, conscient du non-sens de notre lien. Pourtant, l'agonie des âmes et des corps ne prenait fin que durant la fusion des deux. Une vraie farce.

Cette pensée me donna la rage nécessaire de me dégager de son étreinte. Mon cou essuyé d'un revers de la main, je reculai, assez pour qu'un mur invisible se dresse entre nous. Un sourire taquin sur les lèvres, cette étincelle familière allumée, ses prunelles se colorèrent d'une teinte enténébrée, le coup d'envoi de la chasse.

Il croisa les bras.

- Qu'est-ce que tu fous ici ? questionna-t-il, tu viens me reprocher d'avoir débarqué chez toi ?

J'aurais pu, je mourrais d'envie de l'accabler sur ce sujet, toutefois, cela ne servait à rien. Il s'était conduit comme à l'accoutumée, sans se soucier des sentiments des autres. Blâmer le fondement même de sa personnalité revenait à critiquer un fait hors de sa portée, et cela m'aurait épuisé. Mes nerfs fatiguaient déjà assez de chercher une logique à son comportement imbécile, mes neurones mis à mal devant son manque constant de considération.

Malheureusement, tout ça ne suffisait pas à l'exorciser de moi, d'après mon corps brûlant à cet instant.

Avant de répondre, je réajustai mon habit.

- Pas du tout, réfutai-je, en secouant la tête, ça ne m'étonne pas de toi, j'ai été surpris, je te l'accorde, mais je ne t'en veux plus. C'est habituel pour toi d'agir ainsi, c'est du passé, je n'ai pas l'intention de m'attarder dessus. Si je suis venu, c'est parce qu'il y a quelque chose dont j'aimerais te parler, mais pas ici. Chez toi, plutôt.

S'il ne m'avait pas rattrapé, je serais retourné à ma routine sans demander mon reste, ce faux secret emporté dans la tombe ; puisque ses actions manquaient de clarté, j'inverserai la tendance en assumant les miennes. Je me jetai moi-même dans les flammes qu'il représentait, mais au point où j'en étais, plus rien ne m'effrayait vraiment, poussé par cette simple volonté de clairvoyance.

- À tes ordres, princesse, consentit-il, son légendaire sourire carnassier affiché.

[*]

La porte coulissante de l'entrée fermée derrière moi, une cohue sans précédent régnait en mon for intérieur, si bien qu'une explosion crânienne se profilait. Cependant, je m'interdisais de revenir sur mes pas, si salvatrice parût la fuite. Mon tour arrivé, j'allais pouvoir me décharger auprès du responsable de mes tourments, et je ne comptais pas l'épargner, moi non plus.

Même s'il devait percevoir mon agitation, je m'appliquais à ne rien refléter sur mon apparence, le peu de ma concentration diriger vers l'endroit balayé du regard.

Ce lieu sacré sentait toujours autant la propreté.

- Tu veux un truc à boire ? proposa-t-il, sa silhouette vers le réfrigérateur.

La soif sonna l'alarme de mon corps exténué, entre ma course effrénée et ma scrutation silencieuse d'environ une trentaine de minutes. Une voix insidieuse me souffla que j'allais avoir besoin de toutes mes facultés en vue de ce qui s'annonçait ; étant donné la complexité de notre relation, notre dialogue allait ressembler à un champ de bataille.

Sans un mot, comme s'il lisait mes pensées, il me tendit une petite bouteille d'eau ingurgitée à grosses gorgées. Une fois remercié, il s'empressa de saisir le plastique vide pour le mettre dans la poubelle dédiée au recyclage. Je ne pus retenir un sourire, sa nature maniaque pleinement exprimée. L'instant de répit prit cela dit vite fin lorsqu'il se tourna à nouveau vers moi, un rude retour à la situation.

Je m'assis sur un tabouret de la cuisine, en essayant de ranger mon esprit bousculé aussi bien par les paroles de mon formateur, que par celles que je m'apprêtais à prononcer ; tout se mélangeait en un nœud difficile à défaire. Le propriétaire du loft attendait patiemment, le corps éloigné du mien, dans le but sans doute, de repousser cette attraction qui nous dirigeait en continu l'un contre l'autre. Un rire moqueur retentit dans mon cerveau devant sa résistance vaine, néanmoins plus farouche que la mienne. Ou alors, il se contentait de respecter un souhait dépourvu du volume de ma voix : une discussion et rien de plus.

En effectuant un dernier tour d'horizon émergea une interrogation : comment avait-il vécu ce temps sans nous voir ? À coup sûr, son corps avait dû fonctionner toutes les nuits sans relâche, dans cette optique - encore présente d'après sa distance actuelle - de m'extirper de lui ; malgré ça, avait-il parfois pensé à moi, la tristesse, les regrets au cœur ? Lorsque mon attention revint sur lui, il arborait toujours un visage calme en surface, le mince espoir qu'il connaisse une pincée de douleur liée à mon absence aussitôt évanouie.

Oh, Katchan, si seulement te parler ne ressemblait pas une épreuve... je t'aurais déjà tout expliqué.

Je pris une profonde inspiration, mes mains sur mes genoux.

- J'aimerais que tu m'écoutes sans m'interrompre, s'il te plaît.

Sans ciller, il me signa son accord d'un mouvement de tête. C'était risible, mais son approbation relâcha un peu cette tension revenue me hanter.

- Avant de venir au Ground Zero, je me trouvais chez Shōto, annonçai-je.

Le buste droit, j'affrontais son regard, l'objectif verrouillé de le soutenir jusqu'à la fin de cette conversation ; elle démarrait mal et ça n'allait probablement pas s'arranger. Je devais néanmoins réussir à soulager ce poids oppressant, ou je ne pourrais jamais avancer.

Stoïque, il attendait la suite.

- Il se trouve qu'il est... comment dire...

Je réfléchis sur le choix des paroles, avant de reprendre.

- Il fait partie de mon passé, déclarai-je très vite. Le soir de l'accident de mes parents, j'ai transporté ma mère à la clinique Todoroki, il m'a vu et...

Je m'interrompis un instant pour m'apercevoir que je n'avais pas abordé ce tragique événement à voix haute avec lui. Une erreur, sans doute de commencer par là ; dans le pire des cas, il me dirait qu'il avait lu mon statut de jeune orphelin, qu'il s'en fichait comme de sa première chemise, la directive d'abréger mon discours crié. Au mieux, il resterait silencieux.

À mon grand soulagement - et ma surprise aussi, il fallait bien l'admettre - il se rangea du côté de la seconde option.

Je poursuivis :

- Ce soir, je crois qu'il m'a avoué quelque chose d'important. C'est compliqué, hasardai-je, peu désireux de m'appesantir sur ses confessions. C'était assez confus, mais d'après ce que j'ai compris, je vais tout faire pour l'aider, c'est une certitude. En tant qu'ami et assistant. Seulement...

Je déglutis, la partie la plus difficile entamée :

- Il y a tous ces signes qui me poussent vers lui, et en contemplant le dernier, tu as formé l'unique pensée cohérente du chaos de mon esprit. Je devais te voir, en dépit de notre accord tacite. C'était si violent que je n'ai même pas réfléchi ou pu répondre à tout ce qu'il m'a dit, j'ai couru vers toi. Ce que je ressens, c'est plus fort que moi, ton caractère, notre incompatibilité, et j'en ai marre de me battre contre ça, lâchai-je dans un soupir épuisé.

Je marquais une pause, tant pour le laisser assimiler l'information que pour calmer le galop de mon organe vital. Il commençait à me faire mal à tambouriner contre sa cage, m'indiquant de ne surtout pas prononcer ces lettres fatidiques, ou il exploserait sous le choc.

Je repris mon souffle, le haut de mon corps écrasé par son regard perçant. Son expression ne trahissait aucune émotion, ce qui me déstabilisait autant que ça me soulageait.

- Je pensais sincèrement pouvoir contrôler les règles de ce jeu, me protéger de ses conséquences. Mais l'amour s'en est mêlé, je ne m'attendais pas à éprouver ça pour toi. Je l'ai rejeté un temps, je le reconnais, ça n'a pas été simple. Je t'en ai voulu, par facilité, parce qu'y faire face constituait la pire chose qui pouvait m'arriver.

À mesure que je parlais, les souvenirs de cette horrible période refluaient, ma gratitude redoublée, envers toutes ces précieuses personnes sans qui je ne me tiendrais pas devant lui à cet instant. Sans elles, une telle sincérité aurait relevé de l'inconcevable.

Mes pensées tournées vers elles, ma volonté se réaffirma.

- Tu es tout ce que je ne supporte pas, imbu, sanguin, prétentieux. En toute honnêteté, si je pouvais me débarrasser de ce truc en le jetant à la poubelle, comme ta bouteille, je ne me gênerais pas. Te voir avec ta proie de la soirée m'a remis les idées en place, et je comptais garder ça pour moi, jusqu'à réussir à l'ensevelir, avant que tu me rattrapes.

Les mains moites, j'allais au bout de ma confession.

- Je t'ai prévenu que ça pouvait arriver, tu t'en souviens ? rappelais-je. Eh bien, nous y sommes, mais ne te méprends pas surtout. Je déteste éprouver ce genre de sentiments pour toi, tu ne me corresponds pas, j'en ai parfaitement conscience, c'est ce que tu m'as dit aussi. Tu as pourtant gravé mon cœur de tes initiales, avec une encre que je ne parviens pas à effacer, malgré tous mes efforts. Je ne te demande rien, rassure-toi. Nous deux, ça ne marchera jamais. Tu as ton rythme de vie que je respecte, même si je ne le comprends pas.

Je m'exposais trop, l'ensemble de mes défenses abaissées, tandis que réfugié derrière un gigantesque mur de mutisme, il préparait son attaque impossible à parer ou esquiver. Le danger palpable, je me sentais pourtant soulagé d'enfin avouer une vérité reniée pendant si longtemps, tant par manque de courage, que par cette peur paralysante inspirée par la fureur de mes sentiments.

S'il ne représentait pas mon premier, je n'avais jamais autant aimé quelqu'un. Un lien maudit tissé de la façon la plus risible qui soit, j'en convenais. Mais grâce auquel j'apprenais à quel point un tel attachement pouvait laisser des traces, tant physiques que dissimulées à l'intérieur de l'âme. Il cachait cependant un trésor si transcendant, si désarmant, si tempétueux, que je le chérirai toute ma vie, que je le veuille ou non.

- Tu as fini ? s'enquit-il, après un long silence.

J'acquiesçai, plus de détails sur ma manière pitoyable de gérer notre séparation volontairement épargnés, estimant m'aplatir bien assez.

Il décroisa les bras, s'approcha si près que je me recroquevillai sur le tabouret, devant ses flammes dansantes au fond de son carmin.

- C'est bien joli, mais pourquoi tu me dis tout ça ? Tu ne m'apprends rien du tout. Alors quoi ? Tu pensais que j'allais être ému au point de changer et renoncer à ma liberté pour tes beaux yeux ? Ne rêve pas.

Voilà pourquoi dialoguer ne fonctionnait pas avec lui. Il ne comprenait rien, persuadé que j'exigeais quelque chose de lui, quand il s'agissait de tout le contraire, en réalité. Je n'imaginais pas non plus couler des jours heureux en sa compagnie, et en admettant une telle possibilité, je ne voulais pas l'enchaîner.

Katchan ressemblait à ces animaux sauvages pour toujours inaccessibles, à la beauté trop dangereuse pour être cachée, mais trop féroce pour être domptée, ou approchée sans risquer de se blesser. Il ne s'épanouissait que selon ses propres règles, ne réagissait qu'au chant mélodieux de la liberté. Dès le début, il m'avait prévenu. Ma confession partait d'une pulsion incontrôlée, un désir de transparence, amenée avec elle. Si Shōto avait réussi à m'avouer ses fêlures, je pouvais montrer une moitié de la plaie que cet explosif avait ouverte à l'intérieur de mon âme ; m'abriter derrière la protection branlante du mensonge ne me convenait plus.

Il m'observa, ses orbes rouge plissé.

- Et ta relation avec l'autre surdoué ne m'intéresse pas, cracha-t-il. J'en ai même carrément rien à foutre. Baise-le, si ça te chante, il attend que ça d'ailleurs. On n'est pas mariés, que je sache. Tu fais ce que tu veux de ton cul, et pareil en ce qui me concerne.

Toutes répliques barrées dues à la fatigue et l'exaspération de sa présomption faussée, mes lèvres restèrent closes, l'esprit égaré dans les rappels de sa jalousie affichée, chaque fois que mon formateur gravitait autour de moi.

Cet idiot préférait mourir plutôt que d'admettre son attachement, et tous les artifices qu'il maîtrisait semblaient utilisés pour nier sa tangibilité. Une attitude semblable à la mienne, mais à un niveau différent. Je ne ressentais pas de colère face à son mécanisme de défense. C'est humain après tout, de repousser ce qui effrayait, je ne pouvais pas le fustiger à ce propos. Son écran devait fonctionner avec plus ou moins de succès, avant le petit écart survenu deux semaines auparavant.

Cette mise en garde quant à ma tentative de proximité, cette contenance à deux doigts de se briser lorsque je l'avais supplié de m'embrasser...

Pas à moi, Katchan. S'il n'atteint pas le même degré, le tien existe bel et bien, la preuve de ton échec que ça te tuerait d'avouer.

- Je te repose donc la question Deku, dit-il, penché sur mon visage. Qu'est-ce que tu veux vraiment ?

Le cœur battant, la réponse jaillit, telle une évidence :

- Toi. Toujours toi. Seulement toi. Mais...

Un baiser me réduisit au silence. La violence mêlée à la passion m'arracha un sursaut, alors qu'il tirait sur la manche de mon blouson vert pour me forcer à reprendre appuie sur mes jambes afin de m'attirer contre lui. Le contact similaire que j'avais espionné plus tôt fut avalé par l'énergie enflammée de notre échange.

Cela finira mal, le cercle se retracera, nous emprisonnera à nouveau dès la fin de ce moment. Il changera de forme, métamorphosée en une spirale infernale, pourtant, que toutes les divinités m'accordaient leurs pardons, je ne pouvais pas résister à cette tentation.

Sa bouche se posait partout et nulle part à la fois. Ses mains actives, il me débarrassa de mon manteau, d'un geste frénétique, tandis que je remontais sa chemise en cachemire noire, impatient de toucher la peau de son torse sous la pulpe de mes doigts. Avant de me concéder ce plaisir, une paume sur le dos, il m'allongea sur le sol, le feu autour de nous si intense qu'il interdisait l'accès de sa chambre.

À l'image de notre dernière symphonie dans son bureau, il déchira mon haut, ses lèvres posées sur son endroit favori. La réponse immédiate, je gémis en fermant les yeux, un sourire de plénitude sur mon visage. L'exploration buccale du torse entamée avec une lenteur calculée, je l'aidais à retirer l'ensemble de mes remparts en vitesse, me retrouvant bientôt entièrement nu quand il portait encore son jean.

Au-dessus de moi, il observa mon corps revêtu de sa tenue d'Adam quelques secondes, comme s'il cherchait à se remémorer la moindre de ses courbes. Ses yeux éclairés d'une lueur affamée, vorace, laissaient peu de place au doute quant au traitement qu'il me réservait. Pour autant, au cœur de la zone de danger, je ne pensais à rien d'autre qu'à ce désir qui me dévorait les entrailles.

D'un geste délicat, il entrelaça ses doigts aux miens en se penchant sur moi.

- Pourquoi as-tu mis si longtemps à revenir ? murmura-t-il d'une voix méconnaissable, presque suppliante, je t'ai tellement attendu...

Quelque part, quelque chose s'éveilla en entendant cette phrase, les mots déjà prononcés ailleurs, toutefois, malgré mes efforts, impossible de me rappeler l'origine de cette certitude.

- Tu n'es pas curieux de savoir comment moi j'ai vécu tous ces mois ? demanda-t-il.

Je secouai la tête. Sa méthode de survie connue, écouter les détails me causerait une douleur insoutenable. C'était une chose de se douter, une autre de la confirmer, et je tenais à préserver ce grain de sable de dignité.

Ses lèvres vers ma jugulaire, il respira mes effluves.

- Qu'est-ce que tu veux, Deku ? chuchota-t-il.

Encore cette question. Que cherchait-il à me faire dire, au juste ? Je lui avais confié mes sentiments, je ne désirais guère plus ; dans un monde utopique, la réplique existait déjà : toutes ces choses espérées d'une relation amoureuse, l'assurance de son attachement en premier. Cependant, la réalité très lointaine de l'innocence représentée par des arcs-en-ciel et des licornes espiègles, ce genre de fantasmes fumeux se freinaient d'eux-mêmes.

Je me contemplais, le désir suspendu dans l'impatience de ma réponse. Je devrais me rhabiller et m'en aller plutôt, il ne me retiendrait pas, mais au lieu de ça, je m'enivrais de cette envie, une récompense empoisonnée. Je m'apprêtais à mordre la pomme à pleines dents, j'en paierai plus tard le prix. Pour l'instant, je pensais à toutes ces larmes versées au réveil de ces rêveries oubliées, qui prouvaient l'étendue de ma frustration, née de la douleur causée par notre séparation, engendrée par nos sentiments inavouables...

Je compris.

Mon cœur soulevé par une vague d'émotions aussi confuses que contradictoires, sa tête entre mes mains, j'articulai, dans le rouge de ses yeux.

- Fais-moi l'amour, Katchan.

Sa bouche émit un son étouffé qui secoua l'entièreté de son corps, puis il fondit sur mes lèvres.

Dans la douceur de ce baiser, contraste saisissant avec sa nature empressée, cette vérité qu'il taira à jamais, pourtant bel et bien présente, me submergea.

Il me hait... autant qu'il m'aime.

Il avait tout essayé durant six longs mois pour empêcher le tatouage de ces émotions indésirées, à son grand désespoir, rien n'avait fonctionné. Après une lutte intérieure acharnée, son subconscient épuisé avait abdiqué, mais son esprit continuait de se rebeller contre cette soumission. Et c'était pour cette raison qu'il ne me donnera jamais cette part à mon nom, le barrage incassable, malgré sa souffrance de la sentir scintiller en lui.

Je passai mes bras derrière sa nuque, alors que le contact s'enroulait autour d'une passion dévorante. Ses lèvres ayant gardé la saveur du cocktail consommé par le cobaye, je m'amusais tantôt à les mordiller, tantôt à les suçotés, si bien que ses lippes s'imbibèrent du liquide métallique, indice de ma maltraitance. Il ne s'en plaignait pas, au contraire, ses gémissements, son membre dont j'entendais les supplications, formait les indicateurs de son appréciation.

Mes doigts défirent la ceinture, le même sort réservé aux boutons de son pantalon ensuite, mes gestes fébriles empreints d'une avidité non dissimulée. Je ne me contrôlais plus, ivre à l'idée de me nourrir de son corps, son essence, de tout ce qui le définissait, lui, le maudit amour de ma vie.

Je savais que cet instant ne changeait rien à notre relation, mais cette voix qui m'ordonnait de me rassasier de cet homme me possédait complètement.

Avec sa participation, il se retrouva aussi découvert que moi. Lorsqu'il se redressa pour me regarder à nouveau, mon cœur bondit dans ma poitrine, ma respiration bloquée une poignée de secondes. J'avais presque oublié la beauté de sa nudité envoûtante à se damner, dont la contemplation à elle seule formait la quintessence d'une indécente extase. J'aurais pu l'observer une éternité ainsi sans plus d'exigence.

Il prit une de mes mains, la guida jusqu'à son torse où elle se posa. Je détournai des yeux emplis de honte la manœuvre affichée sous son sourire mutin ; il avait lu ma frustration, ma déception où, dans la salle de bain, je n'avais pas pu le toucher, alors que l'envie me consumait à ce moment-là.

- Tu veux que je m'asperge d'eau ? taquina-t-il.

Le rouge devint pivoine, son regard toujours évité.

Son organe vital à un rythme effréné, reflet de son excitation à peine contenue, il prenait quand même le temps de se moquer de moi... Pas de doute, je le détestais.

Je me redressai pour plaquer ma bouche contre la sienne, sans douceur aucune. Le but d'abord punitif, je transmettais surtout ma hâte, l'écoute de ses sarcasmes inutiles ce soir. Je le voulais en moi, tout à l'intérieur, si vite, si fort, si loin que j'en perdrais la raison.

Pour appuyer mon souhait désespéré, j'ondulais du bassin, nos membres gorgés de désir bientôt en contact. Une décharge foudroyante m'électrisa avec une violence telle que j'en aurais joui si je ne me concentrais pas autant sur l'effet qu'elle provoquait chez mon partenaire. La tête rejetée en arrière, les yeux fermés, son corps répondait au mien malgré ses secousses incontrôlées, son souffle erratique ; ces signaux réunis me procuraient un plaisir plus puissant que l'ensemble des sensations qui m'assaillaient. Photographiée, cette divine vision accompagnerait toutes mes nuits solitaires à l'avenir.

Une main audacieuse autour de sa hampe que je stimulais sans vraiment m'en apercevoir, j'abaissai mes lèvres vers son cou, mon odorat d'emblée possédé par son parfum. Il sentait si bon, sa senteur dépassait le niveau criminel, les menaces de sa masculinité inscrites dans sa fragrance : dominante, enivrante, irrésistible, dangereuse.

Je remarquai une petite perle de sueur glissée à cet endroit tant apprécié sur moi ; elle me séduisait, me narguait. La tentation trop grande cette fois, je la recueillis du bout de la langue, puis léchai la zone sur toute sa longueur avant d'y planter mes dents avec délicatesse.

- Ah ! s'exclama-t-il, surpris, mais au bord de l'extase.

Cet écho dans mon crâne, je compris son adoration pour cette pratique, mon excitation à son zénith. Mes doigts décidèrent de passer à l'étape supérieure, l'étau resserré, tandis que je parsemai son buste de baisers lascifs. Je souris, constatant que le gout de sa peau conservait sa saveur sucrée et pétillante entre mes lèvres et sur ma langue.

- Deku, Deku... Putain... ! jura-t-il.

Il répétait sans fin mon surnom d'une voix aiguë, soufflant, haletant, le corps fou sous l'emprise du plus merveilleux des charmes auxquels il ne pouvait s'empêcher de succomber, sa belle arrogance piétinée. S'il savait tout ce que j'éprouvais à son égard... il me haïrait encore plus.

Il empoigna soudain mes cheveux, me plaqua durement contre lui, le jeu aux mille délices interrompus. Ses projets devinés, je saisis sa nuque, mes jambes enroulées autour de sa taille, tandis qu'il se relevait :

- Tu vas me le payer, sale nerd, susurra-t-il, le timbre couvert d'un avertissement vengeur.

Il tint parole, sitôt qu'il me déposa dans son lit.

Ce fut comme retrouver son partenaire de danse idéal, celui qui éclipsait les précédents. En dépit de nos différences, il représentait le seul que je parvenais à totalement accepter, sa connaissance de toutes ces choses capables de transformer mon enveloppe charnelle en une flamme incandescente à nouveau démontrée.

Le tempo changeait selon le meneur, et souvent, l'un influait sur l'autre. Lents et rapides, tendres et durs, doux et violents ; les rythmes s'enchaînaient sans répit, les gestes s'accordaient à la perfection, portés par la musique de nos cœurs.

Nos corps se souvenaient des mouvements, nos âmes reconnaissaient l'air, tout s'emboîtait dans une union harmonieuse, jusque dans le mélange de nos cordes vocales, ces soupirs, ces gémissements, ces cris tant obscènes que libérateurs...

Ces larmes ignorées, mais versées, conscientes du caractère éphémère du moment, rappelaient que ce lien, aussi fort fût-il, ne modifiait pas sa finalité. Une fois cet instant brisé, l'existence de chacun reprendrait sans la présence de l'autre.

Ainsi, il ne me baisait pas, et je lui faisais l'amour sans sentiment parasite, excepté celui qu'il m'inspirait pour la toute première fois. Libéré de colère et de rage, une émotion pure et belle m'enveloppait tout entier, intensifiée par les sons de sa jouissance infinie. Cet homme parvenait à couper le fil de la réalité avec une facilité déconcertante, tant et si bien que je désirais plus renouer avec elle.

Il me soulevait si haut que j'en avais le vertige. Notre élévation mutuelle sans limites, je ne touchais plus terre, émerveillé par cette découverte plus charnelle, plus profonde que toutes celles vécues auparavant.

Dans ses bras, j'oubliais tout, je ressentais tout, je cédais à tout, aussi fort qu'il s'abandonnait à mon étreinte sans chercher à se protéger. Et il s'ouvrit devant nous, ce ciel divin accessible seulement aux pauvres mortels dépendants. Une osmose nous entoura aussitôt, tellement fulgurante que la raison fuit. Sa chaleur fiévreuse et fougueuse, sa force plus révélatrice que jamais, elle ravageait le corps, acculait l'âme. Et dans cette seconde éternelle, je m'aperçus qu'elle contenait en réalité tout ce que je recherchais.

Tant pis pour le bonheur.

À toi, mon enfer, ma damnation, mon élu maudit pour toujours inassouvi...

Je t'aime.

Dans un dernier cri, je m'écroulai sur lui.

[~~~]

Je ne lui confierai jamais à quel point j'adorais la sensation de ses cheveux cendrés entre mes doigts. Sa tignasse semblait, à l'image de son caractère, folle et désordonnée, mais possédait une douceur insoupçonnée, qui n'aspirait qu'à s'exprimer. Tapis si profond qu'il ne la remarquait plus, elle attendait d'offrir tous les cadeaux qu'elle avait amassé pour lui durant des années.

Elle le rendrait si heureux, pour peu qu'il la laisse émerger...

Allongé sur le lit, un peu étourdi, je caressais sa couleur blonde, un sourire aux lèvres. Il appréciait, ses orbes clos, la tête contre mon torse, à se bercer des battements de mon cœur. Une vague de tendresse irrésistible me submergeait en continu, devant ce tableau de couple amoureux, exténué après des heures de passion consommée.

De peur de briser le cocon réparateur du silence, cette magie entre nous, nous ne prononcions pas un mot.

- Deku, chuchota-t-il finalement sans me regarder, je voudrais te demander quelque chose.

- Je t'écoute.

D'une voix qui ne trahissait pas l'hésitation, il formula sa requête.

- Dors avec moi.

Dans sa bouche, ces mots ressemblaient presque à une déclaration. Il pensait que je ne voyais rien, alors qu'au contraire, dans ses instants de vulnérabilité surtout, il me donnait accès à beaucoup d'information sur lui. Je savais par exemple qu'aucun ne demeurait dans son refuge plus que le temps nécessaire ; il n'acceptait personne auprès de lui, fidèle à cette facette sauvage. Je ne connaissais pas les raisons de cette différence, toute son amertume néanmoins devinée, de se rendre compte que, probablement sans le vouloir, il m'avait ouvert une partie de son intimité solitaire.

La première fois qu'il m'avait prié de rester, j'ai répondu « Non », car je craignais mes sentiments, et peut-être aussi que je ne me sentais pas prêt de déjà affronter le rejet inévitable du lendemain. Les choses posées dès notre rencontre n'avaient eu de cesse de déraper malgré les souhaits de chacun ; ce qui devait n'être qu'une nuit s'était transformé en un plus flou, mais suffisamment fort pour que même pendant notre séparation, il occupât toute ma tête.

Aujourd'hui, malgré toutes mes précautions, j'étais amoureux, et cette vérité annihilait tout désir de fuite.

- D'accord.

Cela ne dura qu'une fraction de seconde, mais je crus voir l'ébauche d'un sourire.

Au moment de prendre place, je roulai sur le côté, à une distance contrôlée de lui. Lors de notre première soirée ensemble, nous avions pris soin de ne pas nous effleurer, pour préserver nos deux espaces vitaux. À l'époque, nous étions des étrangers l'un pour l'autre, et même si tout paraissait différent, je ne désirais pas l'envahir davantage.

Le cœur un peu plus léger, mon subconscient consenti enfin à m'offrir un peu de répit mérité, après tous ses tourments. J'avais beau ne pas me souvenir de ces rêves, la larme, le vide constant en moi parlait suffisamment. Il me manquait quelque chose que j'avais fini par retrouver. La porte de mon cerveau fermée, je pus dormir d'un sommeil de plomb sitôt que ma tête toucha l'oreiller.

[~~~]

Durant la nuit, je me réveillai sous la sensation de bras enroulé autour de ma taille, un corps contre le mien. La respiration calme et apaisée, il enfouit son visage à l'intérieur de mon cou. Je me raidis malgré moi, incertain du comportement à adopter, le rythme cardiaque élevé. Puis, concentré sur le cognement tranquille de son palpitant, son souffle doux, je me détendis.

La honte m'inonda, de savourer son étreinte inconsciente, toutefois, je ne pouvais résister. En dehors de nos moments charnels, des instants qui suivaient, je ne l'avais jamais senti aussi proche. Empli d'un sentiment d'allégresse, une main derrière sa nuque effleurée du bout des doigts, je chuchotai dans un murmure :

- Je t'aime, Katchan.

Je doutais qu'il m'entendît son expiration et sa pulsation inchangées, mais je ressentais le besoin de le confesser, une manière de graver cet instant. J'ignorais ce que me réserverait la sortie de cette bulle, en revanche, je savais que jamais je n'oublierais cette nuit.

[~~~]

Le soleil chatouillait le ciel, lorsque j'ouvris les yeux à nouveau, le corps soumis à une étrange sensation, que la place vide et fraîche de Katchan resserra.

Sous l'emprise d'une peur viscérale, je me redressai soudain en sursaut, comme si quelqu'un m'avait versé un seau d'eau froide.

Quelque chose ne va pas.

Je vis en face du lit mes habits assemblés sur une chaise, et en dérivant mon regard un peu plus haut sur la droite, je remarquai l'armoire chic grande ouverte... débarrassée de tout. Mon estomac se tordit, une nausée prête à accourir.

- C'est pas vrai... soufflai-je.

Je me trompais, forcément. Passer de l'euphorie pure à un cauchemar éveillé paraissait trop cruel, même venant de lui.

Le cœur battant, je me levai pour me diriger vers le petit meuble où trônaient mes affaires, une feuille blanche située en dessous.

D'un mouvement ralenti à son maximum, ma main tremblante saisit le morceau de papier, mon esprit concentré à la compréhension du message inscrit sous mes yeux, que mon cerveau refusait d'intégrer.

Une phrase de sept mots.

Je suis désolé, je ne peux pas.

Mes vêtements tombèrent au sol.

Une rage extrême déferla en moi, la feuille aussitôt froissée, déchirer, éparpillée sur le parquet boisé. Je secouai la tête, façon stupide de nier la réalité qui s'imposait à moi.

Un rire, mélange d'incrédulité et de hoquet sanglotant sorti tout à coup, se répercuta sur mes genoux entrechoqués, mon équilibre menacé.

La chute inévitable, je m'effondrai.

Ma mémoire me transporta au soir de l'accident, la souffrance revenue dans mes muscles endoloris. Je ne discernais qu'un brouillard vague, mes oreilles bourdonnantes, mon crâne emprisonné dans l'étau tumultueux de la fatalité.

J'avais si mal...

Les lignes rouges tracées le long de mes tempes, ma vision obstruée, mes jambes cisaillées, la fumée plein les poumons, j'entrepris de dégager ma mère de la voiture en priant pour sa vie.

Il ne me restait qu'une poignée de secondes avant que le véhicule n'explosât, je le savais. Je ne songeais même pas à mon père déjà perdu ; elle respirait, je devais la sauver, je pouvais y arriver. C'était ma seule pensée.

Nous avions encore tant à vivre...

Mes os craquèrent sous la commande de toutes mes forces réunies pour parvenir à la déloger ; je grimaçai, persuadé de me briser sous l'effort, mais je réussis à l'extirper.

Je l'aimais tellement...

Clopin-clopant, sous le choc, meurtri, mais poussé par un instinct de survie insoupçonné, je m'éloignais le plus rapidement possible du véhicule, ma mère hissée sur mes épaules. Le pouls faible, son cœur battait néanmoins. Le soulagement intense de le sentir pulser contre mon dos, je souris.

Pourquoi m'as-tu quitté ?

Derrière nous, une déflagration retentit.

Je me retournais pour observer les flammes hautes et furieuses en prenant tout à coup conscience que je venais de tuer un membre de ma famille.

Tu es parti, toi aussi...

L'ouragan de feu couvrit mon cri de désespoir.

Ces souvenirs tournoyèrent, puis frappèrent avec une violence inouïe ; une pluie de coups s'abattait sans pitié, sans fin, à l'impact de plus en plus brutal, si douloureux que les larmes roulèrent le long de mes joues.

- Enculé... sifflai-je entre mes dents, revenu à l'instant présent.

Mes épaules s'affaissèrent.

En proie à des maux si atroces et si nombreux qu'ils en devenaient difficilement identifiables, je vomis, complètement sonné.

La bile jaunâtre, reflet de mon état maladif en visuel, tout céda en moi. Ces plaies rouvertes causaient une telle agonie qu'à cette seconde précise, je mourrai.

Je me retrouvais à nouveau seul et perdu ; comme mes parents avant lui, Katchan m'avait abandonné.

Une nouvelle fois, je m'esclaffai en pleurant.

Fou de rage, ivre de détresse les traits contractés par une grimace de souffrance et le corps tressautant, j'exprimai ce tourbillon de sentiment aussi fort que je le pus :

- ENCULÉ !

Under : Fin saison 1


Merci de m'avoir lu !

Prenez soin de vous et à bientôt pour la suite^^