Trois fois rien
Une sinistre alarme se fit entendre. Trois longs, un court. Les deux femmes se regardèrent sans rien dire. Elles connaissaient toutes les deux le sens de ce signal. Sans rien dire, Cersei alluma la télévision à distance. On était vendredi soir, il était dix-neuf heures. Les deux femmes sentaient que l'annonce allait gâcher leur week-end.
— La ville est en quarantaine stricte, annonça le maire sans aucune émotion. Chaque citoyen est prié de rester où il se trouve présentement et de respecter les consignes que la Garde fournira.
L'image changea et Robert Baratheon apparut. Il portait un uniforme de militaire et ses cheveux étaient relevés en chignon désordonné. Il était simplement assis derrière une table avec quelques feuilles devant lui.
— Nous venons de subir une attaque critique. Un des Citrons est entré dans notre ville et il est porteur d'un virus. Trois morts jusqu'à présent. Le retrouver est la priorité, pour cela vous allez tous scrupuleusement respecter les ordres suivants.
» Règle une : personne ne sort. Les contrevenants finiront en cellule, y compris chaque putain de gosse qui se sentira au-dessus des lois. S'il y a une personne qui ne peut subsister seule à ses besoins, appelez le numéro qui s'affichera. Règle deux : zéro contact. Les services de communication sont dédiés aux personnels réquisitionnés, ne monopolisez pas les lignes. Règle trois : coopérer. Du personnel est susceptible de passer là ou vous vous trouvez, ils seront reconnaissables par leur insigne. Si des excès sont commis, notez-les. Pour toute situation particulière, référez-vous à l'annexe qui va défiler. Voilà.
Cersei se tourna vers Catelyn qui avait encore les yeux fixés sur l'écran. Elle était sous le choc, c'était rien de le dire. Alors les voilà coincer ici. Quelle galère.
— Ils ont l'air d'avoir la situation en main, finit par soupirer la Stark en jouant compulsivement avec son téléphone.
— À tel point que ce bon vieux Robert est en charge, s'enthousiasma faussement la Lannister.
— Vous abusez, il est tout de même à la Garde Quatre depuis trois décennies.
— Et vous savez ce qu'il a comme titre ?
Catelyn secoua la tête et Cersei se fit un plaisir de l'informer :
— Celui de plus gros bouffeur de cul de l'Internat !
La brune hocha la tête avec scepticisme. Elle se demanda pourquoi elle était là. À oui, elle avait cru pouvoir marchander avec les Lannister pour mener une étude commune mais cette réunion avait été un échec complet. Pourtant elle était restée. Elle savait combien les frères Stark espéraient obtenir un résultat utilisable en peu de temps. Mais malgré la robustesse de leur entreprise, ils ne pouvaient le faire seuls.
Puisque les Lannister aimaient l'argent, ils avaient été les premiers collaborateurs envisagés. Malheureusement, le groupe au lion d'or manquait singulièrement d'attrait pour leur projet.
— On peut refaire une réunion si vous voulez, proposa ironiquement Cersei avec un petit sourire.
— Je vous remercie mais je préfère aller voir nos provisions.
Catelyn devait s'éloigner. Elle était revenue à la charge vers dix-huit heures avec plus de fougue. Elle connaissait les investisseurs et Cersei Lannister en était une malgré ses grands airs. Elle aimait le risque et le gain. Il fallait la voir choisir ses maris.
La grande blonde au regard sarcastique l'avait laissée déblatérer son vibrant exposé avant de la gratifier d'un :
— Super mignon.
Quelle horreur.
Heureusement, elle ne s'était pas arrêté là. Elle avait exposé précisément les points faibles de son argumentaire qui tenait moins à ses compétences d'oratrice qu'au projet en lui-même. Elles en étaient aux froides salutations quand l'alarme s'était faite entendre et qu'elles avaient appris qu'elles étaient jusqu'à nouvel ordre en cohabitation forcée.
Fichu Robert même pas foutu d'indiquer une date de fin.
Au bout de neuf jours néanmoins cette chaotique situation fut réglée. Entre temps, Cersei et Catelyn avaient bien failli s'entre-tuer.
Au premier soir, l'ancienne Tully avait fait un repas simple et c'était mise en pyjama. Il était tout à fait ridicule de se balader en pantalon à flanelle dans des bureaux, Cersei le lui fit remarquer. Elles dormirent ensemble sur le seul matelas gonflable qu'elles parvinrent à trouver. Elles n'avaient rien pour le gonfler.
Au deuxième jour, Catelyn découvrit un bleue sur sa côte. Elle demanda à sa colocataire si elle l'avait frappée, cette dernière confirma. Apparemment, ronfler n'était pas permis en présence de Mme la Directrice Générale. Il fallut se contenter du café des machines en service, heureusement qu'elles n'étaient pas uniquement à pièces.
Au troisième jour, Catelyn jeta violemment le coûteux portable de sa comparse contre le mur. Cersei était folle furieuse − parfait, elle aussi. Qu'est-ce qu'elle ne comprenait pas dans « aucun contact » ? Tout le monde était inquiet, les listes des décès et des hospitalisations s'allongeaient à cause de la poursuite du fugitif. Et c'était exactement pour cela qu'il fallait obéir patiemment aux directives.
Cersei lui demanda son téléphone.
D'abord, gentiment, l'air de rien. Puis de façon plus insistante. Puis comme une vraie mégère. Catelyn dut détourner son attention en lui proposant de regarder un film. Comprenant sa stratégie, Cersei accepta. Elle pourrait ressasser sa colère devant un divertissement, elle aimait ça plus que tout.
Elles avaient entassé tous les tapis de l'immeuble pour faire un semblant de matelas et déplacé un bureau pour regarder leur film depuis leur lit.
— Quelque chose à boire ? proposa Cersei avec quelque chose qu'on entendait rarement de sa part − de la sympathie.
— Oui, merci bien.
Catelyn avait répondu sans y penser, elle était occupée à chercher quoi regarder. Elle sursauta réellement quand elle sentit la lourdeur de la bouteille que sa colocataire lui tendait. Elle regarda la femme mais aucune trace d'ironie sur ses traits décidés. Alors elle s'attendait vraiment à ce qu'elle s'enfile du rhum sans diluant.
Bon.
— J'ai pris une comédie romantique et musicale, annonça-t-elle déjà sur la défensive.
— Parfait.
Encore une fois, nulle trace de moquerie. Peut-être que Cersei Lannister avait épuisé son stock et qu'il serait plus facile de vivre avec elle. Elles regardèrent le film avec attention sans beaucoup boire. Constatant qu'elles étaient toutes deux aussi réceptives l'une que l'autre, et elles se laissèrent aller aux larmes dans les moments d'émotion et aux rires dans les instants comiques.
C'était agréable.
Quand l'écran fut noir, il n'y eut eu que la lumière de la guirlande décorative pour les éclairer.
— Jouons un peu, proposa alors Cersei, pour faire connaissance.
— Un jeu d'alcool, devina aisément Mme Stark. Non merci.
— Vous êtes aussi rabat-joie que n'importe quel Nordien.
Catelyn ignora la pique. Elle connaissait la réputation de son mari et celle de sa contrée. Rien de nouveau.
— Voilà un jeu qui devrait vous plaire. On pose uniquement des questions fermées et si on ne souhaite pas répondre, alors on boit. Ça reste bon enfant et vous êtes tellement sincère que vous ne vous ferez jamais prendre.
Pour accepter ses termes, Catelyn entrechoqua sa bouteille de rhum avec celle de sa comparse. C'était ainsi qu'elles étaient devenues compagne de beuverie.
— Est-ce que vous avez un souvenir particulièrement honteux lié à une levrette ? commença Cersei avec un sourire de prédateur.
Catelyn but.
Au quatrième jour, elles furent toutes les deux malades. Elles n'avaient plus dix-huit ans pour espérer boire et compter sur leur corps pour assurer le service derrière. Elles étaient dans un sale état. Elles passèrent la journée au lit à discuter. Cersei s'amusait à continuer l'interrogatoire commencé plus tôt, voulant écarter les zones d'ombre. Catelyn n'avait pas une telle curiosité et elle se contentait de repousser ses assauts.
Elles se contentèrent d'un bol de nouilles instantanées sans trop d'épices et retournèrent dormir profondément.
Le cinquième jour, elles en avaient marre de se retrouver enfermées sans rien faire. Alors elles se mirent au travail. On leur avait demandé de réduire l'utilisation de la bande passante donc les deux femmes s'étaient chargé de la comptabilité et des autres démarches administratifs. À deux, elles prirent deux jours. Par la suite, Cersei se pencha sur le projet des Stark et elles se questionnèrent sur comment l'améliorer et est-ce qu'une telle entreprise de recherche valait le coût.
Les frères Stark avaient pour ambition de commercialiser une puce qui non seulement stockerait de manière cryptée une importante masse d'informations mais qui offrirait aussi un certain contrôle à distance. C'était un gros projet et il paraissait encore irréaliste même aux plus convaincus.
Vint le huitième jour, elles tentaient désespéramment de trouver un jeu intéressant à faire à deux. C'était assez drôle puisque ayant eu des enfants à peu près en même temps, elles avaient toute deux subi la mode des jeux de société maison. Quelqu'un avait soudainement décidé que les bonnes mères créaient des jeux de société avec leurs enfants.
Elles tombèrent dans une douce mélancolie en parlant de leurs enfants. Ils étaient adolescents maintenant. Le plus jeune de Cersei avait quinze ans, tandis que le petit dernier de Catelyn en avait treize.
— C'est horrible de ne pas savoir comment ils vont, souffla la Lannister avec presque une pointe de désespoir.
— Je suis d'accord. Je préférerais être chez moi à supporter leurs bagarres incessantes.
— Peut-être que grâce à tout cela, ils deviendront littéralement adorables jusqu'à la fin des temps.
Elles croisèrent le regard de l'autre et éclatèrent de rire. L'idée d'enfants parfaits ne pouvait avoir que cet effet sur elles. Elles avaient trop de fois du répéter cent quinze fois la même chose ou punir pour des choses stupides.
Elles décidèrent de manger un festin en accompagnant leurs pâtes au beurre de coupes de champagne. Elles trinquèrent à la santé des enfants et des maris, qui étaient finalement comme des enfants d'après Cersei.
Elles trouvèrent un film à regarder et se pelotonnèrent l'une contre l'autre. L'idée d'une trop grande proximité ne leur avait pas effleuré l'esprit. Pourtant, proches qu'elles étaient, elles voyaient tout l'une de l'autre. Un téton qui pointe. Un poil disgracieux. Une moiteur soudaine. Un rythme cardiaque saccadé. Tout.
Quand le couple principal s'embrassa à l'écran, Cersei se pencha vers sa comparse et s'empara de ses lèvres sans prêter attention à son air ahuri. Elle avait déjà fait cela des centaines de fois, aux côtés de son frère la plupart du temps. À la fin du baiser, Catelyn la regardait toujours avec ce même ahurissement.
— Est-ce que tout va bien ?
Le ton concerné et le regard soucieux et chaleureux de Catelyn la firent fondre. Cersei se pencha à nouveau et l'embrassa doucement. Elle caressa ses cheveux d'une main et pressa sa hanche de l'autre. Son amie n'avait aucun mouvement de reculer. Elle avait toujours la main sur son épaule et ne paraissait pas se décider.
— J'embrasse bien ? questionna Cersei.
— Oui, souffla l'autre en souriant. Je ne comprends pas ce qu'il se passe par contre.
Son air perdu était toujours mignon. Et Cersei avait du mal à comprendre son attirance soudaine pour les femmes mais elle ne comptait tout de même pas faire part de ses doutes.
— Et bien on est deux femmes adultes en quarantaine et frigorifiées. Alors on se réchauffe qui pourrait le savoir ?
Sa voix suave n'avait été qu'un murmure à la fin et un éclair de culpabilité traversa Catelyn. Heureusement, la grande blonde la serra contre elle. Elles recommencèrent à s'embrasser. À s'explorer aussi.
Quand Cersei n'avait pas les mains sur elle, Catelyn se souvenait qu'elle avait un mari qui n'avait rien fait de mal. Elle ne voulait pas lui mentir en ayant une infidélité. Elle voulait garder une relation authentique et sincère avec son mari.
Ce qu'il se passait ici. Ce n'était peut-être pas une tromperie. Peut-être que c'était rien. Que c'était amical, voilà ! Quand Robert lèverait la réglementation spéciale, tout disparaîtrait. Y compris ce « nous » étrange.
Prompt : 768. Titre – Trois fois rien
Code : 960
