Voilà un nouveau chapitre, plus calme cette fois. Au programme du reylo, petite séance de bains de vapeur et des fantômes du passé...;)
HelaStark : Rey ne s'intéresse pas à la politique. Si ça ne tenait qu'à elle, elle prendrait Ben sous le bras et ils partiraient ensemble vers l'horizon sans se retourner.
NoChaDaiSAlamander : Je n'ai jamais lu ou vu un épisode de Death Note, mais je le prends comme un compliment. Je comprends que ce ne soit pas simple de suivre le fil quand il s'écoule facilement 2 mois entre des chapitres. J'essaie de faire au mieux.
ilai: Merci beaucoup pour le compliment. *^^*
Lindt75 : Merci de ton commentaire. J'espère que tu aimeras la suite.
Le conte de l'Esclave devenu Roi
Des canards barbotaient paisiblement au milieu d'un étang. Les mâles se chamaillaient et se tiraient les plumes, tandis que les femelles surveillaient leurs canetons qui prenaient leur première leçon de pêche. Les grenouilles croassaient sur la berge et sortaient de temps en temps leurs langues extensibles pour attraper une mouche ou une libellule imprudente.
Ce tableau paisible fut soudain perturbé par le sifflement d'une flèche fendant l'air avant de transpercer le flan d'un canard. Tout le reste de la faune soit s'envola, soit courut se réfugier sous les nénuphars ou entre les roseaux. Rey sortit de sa cachette pour aller récupérer le cadavre de sa proie qui flottait à la surface de l'étang. L'eau lui arrivait jusqu'aux genoux et ses pieds s'enfonçaient dans la vase. Satisfaite, elle fourra sa prise dans sa besace, avec les lapins qu'elle avait attrapés un peu plus tôt avec ses collets. Elle aurait du canard pour son prochain repas. Maz lui avait promis qu'elle le préparerait elle-même si elle lui ramenait assez de gibier.
La vieille cuisinière était arrivée depuis une semaine au château de Mustafar, avec une armée de marmitons et de commis. Kylo Ren voulait le meilleur pour recevoir ses invités de marques. Et il n'y avait pas meilleure cuisinière que Maz Kanata à travers tout le territoire Sith – ni même au-delà, à en croire l'intéressée. Pour autant, organiser la préparation des repas à l'intérieur de Mustafar n'était pas une mince affaire. Les cuisines n'avaient pas accueilli âme qui vive – en dehors des araignées et des chauves-souris – depuis des lustres. Les fourneaux et les cheminées étaient envahis par la poussière. Et tous les ustensiles nécessaires à la préparation des aliments avaient dus être acheminés depuis Korriban. Ajouter à cela que les garde-mangers étaient vides et que les potagers ne faisaient plus pousser que de la mauvaise herbe.
Le temps que des provisions arrivent des terres voisines, il fallait se contenter des racines, fruits et légumes sauvages qui poussaient hors du château. Et la viande provenait exclusivement de la chasse.
Rey était heureuse de se prêter à l'exercice. Cela lui faisait une bonne excuse pour sortir des murs du palais et courir à travers la campagne. Maz l'accueillait toujours à bras ouverts lorsqu'elle revenait les bras chargés de gibier et les deux femmes pouvaient ensuite discuter gaiement tandis qu'elles préparaient les viandes.
La jeune Jedi réalisait combien il lui avait manqué de ne pas pouvoir avoir de conversation badine et amicale avec quelqu'un. Avec Finn, elle marchait constamment sur des œufs. Et puis, le jeune homme n'était plus des leurs. Alors à quoi bon ? Quant à Ben…
Son cœur se serrait à sa simple évocation.
Alors que Rey rentrait au château après avoir chassé une bonne partie de la journée, elle passa près d'une rivière où s'étaient rassemblées les servantes chargées de la lessive. Il n'y avait pas de salle réservée à la blanchisserie dans Mustafar, malgré la présence de sources chaudes sous les fondations. Une grande pièce dédiée aux bains avait été aménagée dans les sous-sols par l'architecte du domaine. Mais l'accès en était strictement limité aux nobles et aux gens haut gradées. Pour laver le linge du château, les lavandières devaient se rendre à un cours d'eau à l'extérieur de la citadelle.
Pour se donner du cœur à l'ouvrage, tandis qu'elles plongeaient leurs mains dans le courant glacé, les filles chantaient une comptine populaire en battant la mesure sur leurs planches avec leurs battoirs.
Laisse-moi dedans ou dehors
A dit le vent à ma porte
Vois le froid que je t'apporte
Ouvre la porte pour moi
Il a soufflé pendant des heures
Hurlé tant qu'il pouvait
Renversé, brisé mon cœur
Je ne l'ai pas laissé rentrer
Rey s'arrêta un instant non loin du groupe de travailleuses, en amont du ruisseau, s'accroupissant pour boire un peu d'eau. Sa gorge était sèche à force d'avoir battu la campagne. Distraitement, elle écoutait la chanson, en laissant son esprit dériver vers ses ruminations.
Laisse-moi dedans ou dehors
Dit la misère à ma porte
Vois la faim que je t'apporte
Ouvre la porte pour moi
J'avais déjà si peu de choses
Pas d'argent sous mon toit
J'ai gardé la porte close
Elle n'est pas rentrée chez moi (1)
Un mois auparavant, lorsqu'on l'avait fait mandée dans la salle du conseil – au fief des Penza – elle avait d'abord craint le pire face à tous ses seigneurs Sith qui l'avait reluquée comme si elle était une bête curieuse. Son appréhension n'avait fait que croître quand l'un d'eux lui avait demandé si elle était une des apprentis du Temple d'Endor. Rey avait tourné son regard paniqué vers Ben Solo.
Que devait-elle répondre ? Officiellement, l'Ordre Jedi était dissout et il n'était plus sensé s'en trouver un seul sur les terres sith.
Mais Ben ne lui avait donné aucun signe. A vrai dire, il semblait aussi perdu qu'elle. Et tout le monde autour d'elle semblait attendre une réponse. C'était finalement Pyrcel qui s'était avancé, l'air serein et rassurant, et lui avait affirmé qu'elle pouvait dire la vérité sans crainte. Alors Rey avait osé confirmer les doutes de ses interrogateurs. Ce qui n'avait pas empêché ces derniers de l'assaillir encore de quantité de questions : sur elle, ses origines, dans quelles circonstances elle avait pu quitter le Temple en emmenant un Luke Skywalker blessé et à l'agonie.
L'atmosphère fut franchement bizarre durant tout l'interrogatoire. Rey avait peur de commettre un impair, de divulguer un secret qu'elle n'aurait pas dû. Elle aurait voulu que ce dernier lui vienne en aide. Qu'il mette un terme à toutes ses questions ou qu'il lui explique au moins à quoi rimait tout cela.
Finalement, au bout d'une longue séance, ils finirent par cesser. Les Sith semblaient étrangement satisfaits. Certains lui firent la révérence et lui présentèrent même leurs hommages. De plus en plus perplexe, Rey ne détachait plus ses yeux de Ben.
Ce dernier, froid et taciturne, congédia tout le monde, pour être seul avec ses chevaliers. Il ne lui demanda pas de rester. Déboussolée, Rey quitta la salle, ne sachant plus à qui se vouer. Ce fut finalement Pyrcel qui, une fois encore, vint lui offrir son soutien. Le jeune homme l'entraîna dans un coin à part et lui fit un résumé de l'altercation qui s'était produite entre Kylo Ren et Lord Frak à son sujet.
- Je suis désolé d'avoir divulgué votre identité sans votre accord, s'était excusé le jeune Sith. Mais la situation était sur le point de prendre une tournure dramatique. Il m'a semblé de mon devoir d'apaiser les tensions.
- Je comprends les raisons qui vous ont poussé à agir, l'avait rassuré la jeune femme. Mais je ne m'explique la réaction des autres Sith. Ils avaient l'air… presque soulagés d'apprendre que Kylo Ren cachait une apprentie Jedi… ?
L'adolescent avait hoché la tête, indiquant qu'il comprenait.
- Il y a une raison à cela. Mais elle est… assez complexe à expliquer.
- Pyrcel, j'ai énormément de respect pour vous. Mais j'ai désespérément besoin de comprendre ce qui se passe. Alors, même si cela nécessite un exposé complet, je veux que vous me donniez des explications. Vous me devez au moins ça…
Le jeune homme avait acquiescé encore.
- Vous rappelez-vous l'histoire que je vous ai racontée au sujet du Journal des Whills et du serment d'armistice passé entre les Jedi et les Sith ?
Rey s'en rappelait.
- D'après une légende, une prophétie fut faite à cette époque : disant qu'un jour un enfant venu du désert renversera l'équilibre des forces. Que les Jedi chuteraient et qu'ils entraîneraient les Sith avec eux…
- C'est cela qui leur fait peur ? Que la disparition des Jedi entraîne celle du Clan… ?
Vous ne pouvez concevoir, Rey, à quel point ce mythe a forgé nos coutumes, notre religion et celle des Jedi. Malgré tous les conflits qui ont traversé nos deux clans, les Jedi et les Sith ont toujours veillé scrupuleusement à ne pas s'annihiler mutuellement durant des siècles. Quand Dark Vador s'est brouillé avec l'Ordre Jedi et a commencé à rogner leurs privilèges, la Force a commencé à décliner dans les plus puissantes familles. C'est pourquoi Leia a reçu le soutien de certains seigneurs, qui croyaient ainsi pouvoir inverser la tendance. C'est pourquoi Snoke ne s'est pas résolu à détruire le Temple pour éliminer les deux derniers Skywalker. Malgré cela, le Clan n'a jamais retrouvé sa puissance d'antan. Et lorsque Hux a finalement attaqué le dernier bastion des Jedi, beaucoup ont cru entendre sonner le glas de leur propre existence.
- Et aujourd'hui… ils voient en moi le dernier rempart entre eux et la Chute de leur empire… ?
Pyrcel avait confirmé son analyse. Rey s'était sentie soudain prise de vertiges. En un éclair, elle était passée du statut d'obscure servante au service d'un Roi tout puissant à celui d'incarnation de la Force Lumineuse. De dernière survivante d'un Ordre disparu, elle était devenue l'Ordre à elle toute seule.
Laisse-moi dedans ou dehors
Frappait la Mort à ma porte
Vois la peur que je t'apporte
Ouvre la porte pour moi
J'ai crié, crié encore
Pleuré mon triste sort
Toutes les larmes de mon corps
Je l'ai laissée dehors
Et les effets ne tardèrent pas à s'en faire sentir. Le lendemain même, elle fut convoquée de nouveau pour assister à une inspection des troupes de réserves. Alors qu'elle s'apprêtait à sortir, un serviteur lui avait apporté un paquet de linges, disant qu'on exigeait d'elle qu'elle porte une tenue correcte. Rey avait froncé les sourcils – c'était bien la première fois qu'on se souciait de sa mise. Elle avait rapidement inspecté les vêtements en question. C'était de la laine de bonne qualité, un peu défraichie, qui avait sans doute connu des jours meilleurs. Une fois dépliée, cela ressemblait à l'une de ses robes de bure que les Sith arboraient lors des cérémonies funéraires.
La jeune femme craignit qu'on ne veuille lui jouer un vilain tour. Mais le vêtement avait été lavé et en meilleur état que sa vieille tunique rapiécée.
En rejoignant tout le monde dans la cour, elle croisa le regard de Ben. Rien qu'à sa tête, elle comprit que ce changement d'accoutrement n'était pas son idée. Sans savoir qui l'avait commandité, elle comprit quel effet était recherché : sa tunique était d'un blanc crème immaculé. On ne voyait qu'elle au milieu des manteaux noirs, des armoiries chatoyantes et des cuirasses en métal.
Alors qu'elle restait modestement derrière Kylo Ren, Rey sentait les regards peser sur elle. Des mouvements de tête furtifs, des murmures dans son dos. D'un coup, elle se retrouvait au centre de l'attention et sentit progressivement monter en elle un certain malaise.
A partir de ce jour, on ne l'autorisa plus qu'à porter du blanc. Fini les teintes gris souris, brun terreux ou bleu gris, qui la rendaient invisible et insignifiante. On la voyait arriver de loin, même quand elle voulait se faire discrète. Elle avait l'impression de porter en permanence une cible dans le dos. Les soldats et les serviteurs commencèrent à la surnommer « Lady Jedi ». Elle détestait ça. Et elle se mit à détester le blanc également.
C'était la couleur des Maîtres Jedi, du deuil pour les Sith, de la Mort, de la Lumière, de la Pureté… de tout ce que Rey ne voulait plus être.
Et pour la première fois, elle réalisa qu'elle ne voulait pas de ce rôle-là. Alors que des mois auparavant, que son désir le plus cher était de ressusciter les Jedi, elle ne voulait plus rien à voir à faire avec eux. Parce qu'être la dernière Jedi, cela voulait dire que son destin serait à jamais antagoniste de celui de Ben. Elle ne voulait pas cela.
Quand elle avait envisagé de refonder l'Ordre Jedi, ce qu'elle voulait c'était retrouver le foyer qu'elle avait perdu. Retrouver un endroit où elle se sentirait chez elle. Mais à présent, son foyer c'était Ben. Qu'importe la distance qu'imposaient leurs rangs respectifs. Quand elle envisageait sa place au sein de ce monde, dont elle peinait encore à comprendre toutes les règles, c'était toujours au côté de Ben qu'elle se voyait. Son écuyère, sa maitresse, sa compagne ou son élève… qu'importe ! Qu'importe le rôle qu'on la forçait à jouer temps qu'elle pouvait le tenir au sein de son existence.
Cruelle ironie : elle ne s'était jamais sentie plus éloignée de lui que depuis qu'elle devait se tenir régulièrement à ses côtés pour jouer les potiches. La Dernière Jedi, le dernier grain de sable qui maintenait l'Equilibre dans la Balance entre le Côté Clair et le Côté Obscur. Quelle blague !
Laisse-moi dedans ou dehors
Sonne le Diable à ma porte
Vois le mal que je t'apporte
Ouvre la porte pour moi
Je n'aurais pas cru m'en défaire
Mais je l'ai chassé au loin
Poursuivi jusqu'en enfer
Écarté de mon chemin
Maintenant, on la réclamait durant toutes les réunions et discussions sur la gestion de la Guerre et du Clan. En tant que Jedi, Rey n'était pas sensée avoir de parti pris dans la guerre. En revanche, elle représentait pour les seigneurs Sith une sorte de caution morale : la preuve vivante que la Balance de la Force penchait de leur côté. Ou plutôt celui de Kylo Ren.
Ren qui lui accordait à peine un regard durant ses réunions. Entièrement renfermé sur lui-même, le Roi Sith se livrait à des joutes verbales perpétuelles avec ses vassaux et ses ministres. Devant eux, il devenait plus dur et cassant. Chacun de ses mots étaient comme des carreaux d'arbalètes décochés au moindre doute, à la moindre remise en question.
Rey demeurait en retrait, mais attentive. On ne lui demandait pas de participer, juste d'être témoin. Elle écoutait, observait et emmagasinait petit à petit une somme d'informations conséquente sur l'organisation de l'armée et des rivalités entre les différents fiefs. Plus elle en apprenait sur ce monde, moins elle avait envie d'en faire partie.
Laisse-moi dedans ou dehors
Dis le banquier à ma porte
Vois l'argent que je t'apporte
Ouvre la porte pour moi
Je n'voulais pas de sa cause
Encore moins de son or
J'ai gardé la porte close
Il est toujours dehors
Ses parties de chasses hors des murs de Mustafar étaient devenues sa principale source d'évasion. Ca et ses entrainements avec Daeron. Sauf que le chevalier au crâne rasé lui avait imposée une nouvelle adversaire.
Le jour où la suite de Kylo Ren s'était installée au château de Mustafar, alors en pleine rénovation, le maître d'armes avait convoquée Rey dans ce qui avait dû être un jardin somptueux, alors abandonné aux ronces et aux mauvaises herbes. A sa grande surprise, une autre personne se trouvait avec son professeur : une jeune fille à peu près de l'âge de Rey, blonde, toute menue, aussi fine qu'une sauterelle, avec de grands yeux verts en amande. La jeune Jedi reconnut en elle Cirii, l'une des chevalières de Ren et la troisième fille du groupe – avec Phasma et Solak.
Rey supposa d'abord qu'elles allaient prendre une leçon commune, mais très vite Daeron la détrompa en lui demandant de se battre contre Cirii. La jeune femme en fut désappointée dans un premier temps. Après des mois à s'entrainer seule avec Daeron, à enchainer les déculottées et aux vues de ses récents exploits en tant que soldat clandestine, elle estimait mériter mieux qu'une jouvencelle comme adversaire.
Elle garda ses réflexions pour elle, cependant. Suivant les recommandations de leur maître, les deux combattantes se mirent en garde et entamèrent une session de passe d'armes et d'échanges de coups assez classique. Jusqu'à moment où Daeron fit un signe à Cirii. La petite blonde s'immobilisa un bref instant, puis – sous les yeux ébahis de Rey – se dédoubla en trois versions d'elle-même. La jeune Jedi en était encore toute abasourdie lorsque les trois Cirii l'encerclèrent et se mirent à l'attaquer à tour de rôle. Rey parait les coups autant que possible, mais elle avait l'impression que cinq fois sur six son arme frappait dans le vide. Elle fut touchée plusieurs fois, jusqu'à ce qu'à bout de force elle ne parvienne plus à se concentrer et se fasse laminer par sa rivale.
Daeron décida de mettre fin au combat. Il n'y eu plus qu'une seule Cirii devant elle, les deux autres s'étant évaporées. Le maître d'armes congédia son acolyte tandis que Rey se relevait péniblement, les membres endoloris et la tunique crasseuse.
- C'était quoi ça ? s'énerva-t-elle.
- Un vieux tour de Force, répondit doctement Daeron.
- J'ai jamais entendu dire qu'on pouvait se dédoubler en utilisant la Force. C'est une technique du Côté Obscur ?
- Non. Une simple illusion. Tu n'as jamais combattu qu'une seule personne. Mais grâce à son influence mentale, elle est parvenue à te faire croire que tu avais trois adversaires en face de toi.
- Comment je peux acquérir cette capacité ?
- Par une pratique assidue de la méditation. Mais ça n'est pas pour ça que je voulais que tu l'affrontes.
- Pourquoi alors ?
- Comme tu le sais, Cirii fait ton gabarit. Elle est même bien moins puissante que d'autres ennemis que tu as eu à affronter. Pourtant, elle t'a battue à plate couture. Pourquoi à ton avis ?
- Parce que je devais affronter trois adversaires en même temps…
- Parce que tu t'es laissée distraire. Tu n'avais qu'une seule adversaire. Mais elle a su détourner ton attention et te pousser à te battre contre du vent, pendant qu'elle avait les coudés franches pour t'asséner autant de coups qu'elle le voulait.
- Qu'est-ce que j'étais sensée faire ?...
- Ne pas te faire avoir.
Daeron avait le don de faire en sorte que Rey se sente idiote à chaque fois qu'elle posait une question. C'était toujours pareil, à chaque fois qu'elle pensait progresser, elle finissait par reculer.
- Ton nouvel objectif désormais sera de ne pas te fier qu'à ta vision. Le regard est trompeur, sache-le. Tu as quatre autres sens. Apprends à t'en servir.
Ce fut ainsi qu'une nouvelle sorte d'entrainement débuta pour Rey. Chaque soir, en fin de journée, Cirii et elle se retrouvaient dans le jardin embroussaillé. Durant une heure, la chevalière à la tresse blonde multipliait les ruses et les tours pour déstabiliser Rey et lui faire perdre le combat. La jeune femme était rapide, agile et elle ne manquait pas d'imagination. Chaque jour, elle trouvait une nouvelle façon de dérouter Rey et de la mettre au tapis. Chaque soir, Rey regagnait son lit avec des courbatures.
Le point positif était que l'épuisement l'aidait à oublier la frustration et la solitude. Cela faisait un mois maintenant qu'elle n'avait plus partagé de moment intime avec Ben Solo. La petite bulle de sensualité qu'ils étaient parvenu à créer après l'attentat d'Aleema, avait fini par éclater.
Laisse-moi dedans ou dehors
Soufflait l'hiver à ma porte
Vois le froid que je t'apporte
Ouvre la porte pour moi
Il a soufflé la nuit entière
Hurlé tant qu'il pouvait
Décimé, glacé la terre
Je n'l'ai pas laissé rentrer
A présent qu'elle était, aux yeux de tous, la dernière Jedi, le Roi ne lui accordait plus qu'une considération de façade. Il avait fait installer sa chambre à côté de ses appartements. Et désormais, Rey disposait d'une garde-robe flambant neuve – d'un blanc immaculé. Les couturières du château avaient même reçu pour ordre de lui confectionner un trousseau complet et une tenue de cérémonie pour l'arrivée prochaine des ambassadeurs. Elle pouvait désormais aller et venir comme bon lui semblait, sans qu'on lui oppose la moindre objection. Même Naïs devait la saluer poliment à chaque fois qu'il la croisait dans un couloir.
Mais désormais, elle ne voyait presque plus Ben en privé. Les rares fois où il faisait appel à elle – pour dicter une lettre ou lui donner des ordres à transmettre aux maîtres d'œuvre chargés de diriger les travaux de rénovations ou aux chefs des domestiques commandant tel ou tel aspect de la vie quotidienne du château -, il se montrait froid et distant. Parfois, Rey avait le sentiment qu'il lui en voulait personnellement.
De s'être faite remarquer par les autres seigneurs Sith, d'avoir compromis sa couverture ou tout simplement d'avoir accepté d'endosser ce rôle de dernière Jedi… ? Difficile à dire.
En plus de cela, la question d'un mariage royal était sournoisement revenue à l'ordre. A chaque conseil ou réunion, Lord Frak ou l'un de ses acolytes ne manquait pas l'occasion de glisser une allusion ou une suggestion sur le choix de la future Reine. Dès que le nom d'une princesse ou d'une dame de haut rang était murmuré à l'oreille du Roi, Rey sentait une épine s'enfoncer dans son cœur.
Evidemment, le sujet n'était pas nouveau. Mais ce n'était que maintenant que la jeune femme prenait toute la mesure du drame que cela représenterait pour elle.
Et comble de malheur, après des semaines exilées à Korriban, Lady Fénide et Lady Senyse avaient été appelées à la cour de Mustafar. Afin d'apporter une touche féminine au décorum que comptait déployer les Sith pour impressionner leurs visiteurs. Mais c'était surtout prétexte pour les deux femmes à s'exhiber devant le Roi et à rivaliser de stratagèmes pour attirer son attention.
Bien que Lady Senyse ne se plia pas de bonne grâce à cet exercice, tant elle paraissait éprouver d'aversion pour Kylo Ren. D'autres se chargeaient de la pousser dans les bras du Roi. Deux factions s'étaient formées au sein des courtisans, entre ceux qui voulaient voir l'une ou l'autre devenir Reine du Clan.
Rey observait toutes ces manigances de loin. Moitié intriguée, moitié écœurée. Prenant chaque jour un peu plus conscience à quel point son maigre statut ne pesait pas lourd dans la balance. Parfois, elle se demandait si ce n'était pas pour la préserver que Ben prenait ses distances avec elle.
Laisse-moi dedans ou dehors
Disait cet homme à ma porte
Vois l'amour que je t'apporte
Ouvre la porte pour moi
Je suis tombée dans ses yeux verts
Réchauffée dans ses bras
Pour lui je n'ai rien pu faire
Il est rentré chez moi.
Se remettant debout, Rey alla en direction de l'immense pont en pierre qui enjambait la rivière et permettait de rejoindre la seule porte d'accès au château de Mustafar. Suspendu sur un mont rocheux posé au bord d'une cascade, le grand donjon noir de la forteresse dominait toute la vallée en contrebas. En plus de l'eau formant une barrière naturelle, le complexe palatial était entouré d'un mur d'enceinte muni de tours de guet. Une grande porte rouge barrait l'entrée au visiteur.
Rey traversa la passerelle et frappa à sur la palissade de bois écarlate. Un petit interstice s'ouvrit entre les linteaux et une paire d'yeux caves se posa sur elle. Après l'avoir reconnue, le concierge tira le verrou de l'entrée de service et la laissa passer, avant de refermer derrière elle.
D'un aspect extérieur austère et lugubre, Mustafar se révélait bruyante et pleine d'activité lorsqu'on en franchissait le seuil. Les ouvriers chargés de la rénovation, allaient et venaient, avec de lourds sacs de gravats sur le dos. Des gardes jouaient aux cartes ou aux dés dans les corridors. Les palefreniers rassemblaient le foin et changeaient l'eau des abreuvoirs dans les écuries. Les volaillères couraient après les oies dans la cour.
Rey prit machinalement le chemin des cuisines où Maz l'accueillit chaleureusement. Surtout en voyant la réserve de gibiers qu'elle lui ramenait.
- Regarde-toi ! lança la cheffe cuisinière alors que Rey étalait son butin sur la table. Tu t'es encore mise d'en un sal état. Ah, elle a fière allure notre Lady Jedi !
- Ne m'appelle pas comme ça.
Rey connaissait le caractère taquin de Maz. Elle n'en prenait pas ombrage. Mais elle ne supportait plus ce surnom de « Lady Jedi ».
- Tss tss… Tu ne toucheras pas à cette viande avec tes mains sales ! rétorqua la petite bonne femme en lui tapant sur les doigts avec sa cuillère en bois. Vas te décrasser et reviens quand tu seras plus présentable.
Rey soupira, mais se plia à la consigne. Il fallait bien reconnaitre qu'elle n'était pas très nette après avoir courut les bois une bonne partie de la journée et s'être accroupie dans les fougères et au bord des étangs.
Chassée des cuisines, elle prit le chemin des sous-sols, là où se trouvaient les bains d'eau chaude. Officiellement, l'accès en était strictement limité, mais en tant que Dernière Jedi et écuyère royale, on lui accordait certains privilèges.
Arrivée dans la grande salle aux murs de pierres nues, éclairée par des torches, où régnait une atmosphère humide et ouatée, Rey s'approcha du bassin le plus reculé. Elle se défit de ses vêtements, les plia consciencieusement et les posa près du rebord, sous un siège en pierre sculptée. Elle entra précautionneusement dans le bain, comme on descend les marches d'un escalier escarpé, laissant la chaleur du bain l'envelopper doucement. Elle s'immergea jusqu'aux épaules et prit le temps d'inhaler les effluves de vapeurs parfumées à la surface.
Elle n'avait plus profité d'un tel bien-être depuis le Temple d'Endor, quand elle passait des heures dans la salle d'eau. Après quatorze ans passés dans le désert de Jakku, sa peau avait soif d'eau et de caresses. Comme une plante qui aurait poussé entre les joints d'une muraille délabrée, elle se sentait revivre dès qu'elle entrait en contact avec l'élément liquide. Tous ses doutes, toutes ses craintes se dissolvaient instantanément pour laisser place à un corps jeune et ferme, plein de vie et d'espérance.
Soudain, Rey fut interrompu dans sa méditation par des bruits de pas et des éclats de voix venant de l'escalier qui remontait à la surface. Quelqu'un descendait vers la salle d'eau.
Rey jeta un regard paniqué autour d'elle. Elle n'avait pas particulièrement envie d'avoir de la compagnie durant ses ablutions. Mais au rythme où les bruits se rapprochaient, elle n'aurait pas le temps de sortir du bassin et de se rhabiller avant que les nouveaux arrivants ne débarquent et la surprennent nue comme un ver.
Alors que les claquements de pas sur le pavement se rapprochaient et que les voix se faisaient plus distinctes, Rey, le dos collé contre le rebord du bassin, prit une profonde inspiration et plongea la tête sous l'eau. Le monde autour d'elle devint sourd et aveugle. Les sons de la salle ne lui parvinrent plus qu'étouffés. Elle attendit. Personne ne sembla s'approcher de son bassin. Elle demeura seule au milieu des minuscules bulles de gaz qui remontaient en rangs serrés jusqu'à la surface. Elle attendit jusqu'à ce que ses poumons prennent feu et qu'elle soit au bord de l'asphyxie.
L'eau fit des remous lorsqu'elle émergea, ouvrant grand la bouche pour avaler de l'air. La tête lui tournait et sa poitrine et sa gorge la brûlaient au point que tout le reste autour lui paraissait glacial.
Derrière elle, elle entendit les bribes d'une conversation.
- Frak devient de plus en plus insolant… Je ne sais pas ce qui me retient de le renvoyer à Korriban…
Elle reconnut la voix dure et grave de Ben Solo. Manœuvrant prudemment, Rey passa le regard par-dessus le bord de sa baignoire. Les nouveaux venus avaient pris d'assaut le grand bassin central.
Lui tournant le dos, Ben était immergé jusqu'à la taille dans l'eau. Ses larges épaules et ses bras démesurés s'étalaient sur la moitié de la margelle de carrelage. Et ses cheveux noirs, chargés d'eau, collaient contre son visage, laissant voir le bout de ses oreilles.
- Il est de bon conseil. Et il a beaucoup d'influence sur le reste des Lords.
Il était entouré de Naïs, Daeron, Jarrus et Lothal. Aucun d'eux ne semblait avoir noté la présence de Rey. Ils avaient tous quitté leurs vêtements. A l'exception d'une serviette de bain nouée autour des reins, ils étaient entièrement nus.
Rey commença à ressentir une chaleur radiante entre ses joues et ses oreilles. Et elle était à peu près sûre que les vapeurs du bain n'y étaient pour rien.
- Beaucoup trop. C'est à moi, qu'ils ont juré obéissance. Non à lui.
Kylo Ren était de mauvaise humeur – pour changer – et ses compagnons semblaient s'évertuer à tenter de l'apaiser.
- Il n'en demeure pas moins qu'il serait compliqué de s'en débarrasser.
- Un moyen de contrer son influence serait de faire alliance avec ses principaux rivaux…
- Je vois très bien où tu veux en venir, répliqua sèchement Kylo. Et j'ai déjà donné ma réponse.
- Votre mariage avec Lady Muraka serait pourtant un message fort envoyé aux seigneurs renégats. Vous n'êtes pas sans savoir que des rumeurs circulent sur le fait que vous auriez vous-même assassiné son frère et que l'attentat du Temple n'était qu'une couverture…
- Je ferais couper la langue à tous ceux qui colportent ces calomnies ! Comme si je n'avais pas payé assez cher pour avoir été dans ce lieu maudit ce jour-là…
- Il est vrai cependant qu'une union entre vous réglerait bien des problèmes. J'avoue que je ne saisis pas bien votre réticence. Malgré ses airs de duègne, Lady Senyse a un visage plutôt agréable. Et de ce que j'ai pu voir de son corps, elle n'est pas contrefaite non plus…
- Le problème reste le même qu'avec Lady Yama. Je me retrouverais sous la coupe d'une partie du Clan. Je tiens à garder mon indépendance et à ne laisser planer aucune ambiguïté sur mon autorité.
- En parlant de Lady Fénide, j'ai bien cru qu'elle allait vous dévorez tout cru tout à l'heure. Si Lady Senyse est aussi froide qu'une pierre tombale. On ne peut pas dire que sa rivale ne met pas tout en œuvre pour vous convaincre…
C'était plus que ce que Rey pouvait supporter d'entendre. Elle devait à tout prix quitter l'endroit. Mais si elle sortait de sa cachette, les cinq hommes la repéreraient immédiatement.
- Je suis surpris que Lord Frak ne tente pas plus de plaider sa cause auprès de vous…
- Il doit trouver qu'elle y met déjà assez d'ardeur.
- Je dirais que c'est surtout la jalousie qui le retient. Vous avez entendu les rumeurs sur eux…
- Je n'ai cure des restes de Lord Frak. Et j'aurais moins peur de dormir avec une vipère, que de partager mon lit avec Lady Fénide.
Ren avait parlé d'une voix sèche, faisant ainsi comprendre à ses compagnons que le sujet était clos. Chacun sembla se replonger dans ses ablutions sans décrocher un mot. Naïs massait les épaules de son maître. Daeron se raclait la peau à l'aide d'une spatule en métal. Lothal épilait les poils de sa barbe. Tandis que Jarrus se curait les ongles avec une tige.
Rey avisa ses vêtements, toujours pliés sous le tabouret au bord de son bassin, que personne n'avait remarqué, elle compta les piliers dispersés entre son bassin et celui des cinq hommes. Par chance, elle était dans un coin reculé et assez sombre de la salle. Elle pourrait sortir de son bain discrètement et se rhabiller derrière un pilier. Le plus difficile ensuite serait de se faufiler jusqu'à la sortie sans attirer l'attention.
Avec des gestes lents et mesurés, elle s'extrayait de sa cachette en s'appuyant sur la margelle, non sans jeter quelques regards dérobés pour vérifier que les bruits d'éclaboussures n'avaient pas alerté le groupe plus loin.
Mais les hommes s'étaient trouvé un autre sujet de discussion.
- Un émissaire de Bespin a également répondu présent à votre invitation. J'ignorais que vous aviez envoyé des missives vers la Côte Corélienne.
- Je ne l'ai pas fait. C'est un Baron Administrateur de la Banque de la Cité des Nuages. Ces gens ont des yeux et des oreilles partout…
- Quel est son nom déjà ?
- Landonis Balthazar Calrissian, récita Kylo de mémoire. Il précise dans sa missive qu'il sera accompagné de sa fille, Lady Jannah.
- Vous pariez combien qu'il va tenter de l'inscrire sur la liste des prétendantes ?...
- Ca serait une solution. Un beau-père Baron Administrateur de la Cité des Nuages nous garantirait une main sur les coffres de la Banque.
- Assez !
Ren venait de jeter de l'eau au visage de Lothal.
- Sortez tous ! s'impatienta-t-il en repoussant les mains de Naïs. Je veux prendre mon bain en paix.
Les chevaliers ne se firent pas prier. Quand leur maître était de cette humeur, négocier ne servait à rien. Ils rassemblèrent leurs affaires et partirent.
Pendant ce temps, Rey s'était rhabillée derrière son pilier. Tandis que les quatre hommes venaient de disparaître, elle devait trouver un moyen de gagner la sortie sans attirer l'attention du dernier restant.
Sur la pointe des pieds, en slalomant entre les colonnades, elle se dirigea vers les escaliers, tout en jetant de temps à autre un regard vers le bassin où se trouvait toujours Ben Solo. Ce dernier, la tête jetée en arrière, les yeux fermés, n'avait toujours rien remarqué. Rey avait presque atteint son but lorsque de nouveau des pas résonnèrent à l'étage supérieur.
A tous les coups, l'un des chevaliers qui revenait récupérer un vêtement oublié.
Obligée de battre en retraite, Rey se précipita vers une cachette. Mais en passant près du bassin central, elle glissa sur un pain de savon abandonné sur le sol. Elle ne sut trop comment elle s'y prit, mais elle parvint à tomber tête la première dans la baignoire centrale où se trouvait Ben.
Rey se retrouva donc trempée jusqu'à son petit linge au milieu du bassin, en face à face avec un Ben Solo médusé, toujours appuyé contre la margelle, qui la fixait avec des yeux ébahis.
- Pa… pardon… désolée… la savonnette… pas vu… bredouilla-t-elle en recrachant de l'eau.
Elle allait sortir du bassin, lorsqu'une main ferme la saisie par le bras et l'attira contre la poitrine puissante de Ben.
Ce dernier se tenait debout au centre du bassin, l'eau lui arrivant à peine au niveau des reins. Il avait plongé son regard dans le sien et jamais ses prunelles n'avaient parues aussi noires.
- Tu m'espionnes dans mon bain, maintenant ? murmura-t-il.
Ses lèvres étaient si proches des siennes. Et si Rey n'était pas déjà mouillée, elle aurait pu rougir d'embarras.
- Non, je… bafouilla-t-elle encore, en essayant de se dégager faiblement. La savonnette…
A ses maigres tentatives pour se libérer, Ben répliqua en passant un bras dans son dos. Une main large et possessive se referma sur sa fesse droite et la plaqua un peu plus contre le bas-ventre du Roi, lui permettant de sentir l'érection proéminente contre ses reins.
Il n'y eut plus un mot échangé entre eux lorsque Ben captura sa bouche et l'entraîna dans un baiser désespéré. Rey se laissa repousser contre le bord du bassin. Sans effort, Ben la saisit par la taille et la tira hors de l'eau. Il la fit allonger sur le sol dur et lui retira ses vêtements. Le tissu trempé lui collait comme une seconde peau. Les paumes de Ben étaient si chaudes qu'elle s'étonna qu'il ne produise pas de la vapeur. Elle-même ne pouvait s'empêcher de poser ses mains partout sur lui : dans ses cheveux mouillés, collés contre son cou, sur ses oreilles proéminentes, sur ses épaules larges et sa poitrine… Sa peau était si douce et si ferme en même temps… C'était comme caresser du marbre…
Quand il se coucha sur elle, l'écrasant à moitié, ses poumons se vidèrent. Elle chercha sa bouche pour lui voler son souffle. Et quand son membre dur écartela ses chairs offertes, elle lui mordit les lèvres.
- Puis-je me joindre à vous ? lança une voix féminine au-dessus de leur tête.
Rey se réveilla dans son bassin après avoir manqué boire la tasse. Elle s'était endormie alors qu'elle attendait que les chevaliers de Ren se décident à quitter les lieux. Avec les vapeurs de l'eau et le calme de la salle, sans compter la chasse qui avait dépensé une bonne part de son énergie, ses sens s'étaient émoussés.
- Puis-je me joindre à vous ?
La voix de femme qui l'avait tirée de son rêve humide résonna dans la salle des bains.
Rey risqua un nouveau regard vers le bassin central. A son grand déplaisir, Lady Yama Fénide se tenait juste au-dessus du rebord, enveloppé dans une simple robe d'intérieur, ses longs cheveux noirs cascadant jusqu'à ses hanches rondes, soulignant sa taille fine. Elle faisait face à Ben, qui tournait toujours le dos à Rey. Tous les chevaliers avaient disparu.
- J'espérais profiter d'un moment de calme, maugréa Ben.
- N'ayez crainte, je sais être discrète.
Sans cérémonie, la noble dame laissa choir sa robe sur le sol, exposant son corps de nymphe aux courbes et aux formes irréprochables, dont la peau avait les nuances d'un bois précieux. Elle entra dans l'eau comme une reine s'assoie sur un trône. Installée confortablement, elle jeta un regard équivoque à Kylo Ren, qui jetait à présent des regards dans toues les directions, en quête d'une échappatoire.
Cette fois, c'en fut trop pour Rey. Elle bondit hors de son bassin et s'enroula dans la serviette qu'elle avait laissée près de ses vêtements. D'un décidé, elle marcha vers le bassin central où se tenaient la noble dame et le Roi. Si la première fut surprise de voir la dernière Jedi au milieu de la salle des bains de Mustafar, elle n'en laissa rien paraître. A peine un haussement de sourcils curieux. Le second en revanche tourna vers Rey un regard interloqué et presque embarrassé, tel un enfant pris en faute.
- Pardonnez-moi de vous interrompre dans vos ablutions, déclara la Jedi avec toute la dignité dont elle se sentait capable. Mais Sire, je viens de me rendre compte de l'heure avancée. Si vous voulez pratiquer la méditation avant l'heure du repas, nous devrions nous hâter…
Ben fronça les sourcils sans comprendre, avant de saisir la perche que Rey lui tendait. Il s'appuya sur la margelle pour s'extraire du bain, avant de marquer un temps d'arrêt. Rey s'empara du linge blanc posé tout près et le tendit devant lui. Ben bondit hors de l'eau et s'enveloppa dans le rectangle de tissu immaculé. Rey réalisa que leurs deux serviettes étaient de même dimensions. Mais si la sienne la drapait comme une toge. Celle de Ben lui faisait un pagne à mi-mollets. Et cela peinait à camoufler l'érection qui pointait en-dessous.
Rey ressentit une pointe de déception et de colère à cette constatation. Les pommettes de Ben rougissaient, tout comme le bout de ses oreilles. C'était un aveu de faiblesse pathétique. Et ça ne faisait que porter un comble à la jalousie de la jeune femme.
Lady Fénide, elle, n'avait pas quitté le bain et affichait un sourire amusé, comme si elle assistait à une pantomime fort divertissante.
- Vous êtes d'une discrétion remarquable, nota-t-elle à l'adresse de Rey. J'ai sondée la salle en entrant et je ne vous avais pas remarquée. Ceci dit, il est incongru de voir une Jedi et un Roi Sith faire leurs ablutions ensemble. Fut-ce dans des bassins séparés…
- Aider sa Majesté dans ses devoirs spirituels fait partie de mes prérogatives, rétorqua Rey d'un ton un peu trop sec. La voie Jedi recommande les ablutions avant la méditation afin de purifier le corps et l'esprit pour les rendre plus ouverts à la Force.
- Vous me l'apprenez. Je croyais les Jedi tellement prudes qu'ils se lavaient entièrement vêtus…
Pendant qu'elles parlaient, Kylo Ren avait ramassé ses effets et s'était rhabillé en tournant ostensiblement le dos à Lady Yama. Il n'avait pas desserrés les dents. Et plus il était silencieux, plus Rey se sentait humiliée et furieuse. Il lui fallait tout le sang froid qu'elle avait en réserve pour ne pas éclater.
- Partons, lança le Roi d'une voix rauque, une fois entièrement vêtu.
Rey n'avait même pas pris le temps de remettre ses propres vêtements. Elle alla les récupérer précipitamment et quitta la salle des eaux derrière Kylo Ren, ses affaires sous le bras et sa serviette nouée autour de son corps. Ils remontèrent ensemble l'escalier en colimaçon. Ben était tellement massif qu'il remplissait tout l'espace, bouchant la vue à Rey. Tout ce qu'elle voyait, c'était son dos large et ses épaules.
Soudain, il s'immobilisa au milieu d'un pallier. Une volée de marches plus haut les ramenait dans un couloir de service. D'un mouvement ample du bras, il poussa Rey dans un renfoncement.
- Tu ferais mieux de te rhabiller.
Rey prit seulement conscience à ce moment-là qu'elle était toujours enroulée dans sa serviette, avec ses vêtements sous le bras. Les rumeurs iraient bon train si on la voyait quitter la salle des bains avec Kylo Ren dans cette tenue.
Elle s'empressa de se rhabiller tandis que Ben lui tournait ostensiblement le dos.
- Pourquoi tant de pudeur ? grommela-t-elle. Tu m'as déjà vue dans des postures bien plus compromettantes…
Ben ne fit aucun commentaire. Absorbé dans la contemplation des marches comme si, à tout moment, une armée pouvait en surgir.
- Bien sûr... persifla encore la jeune en enfilant sa tunique. Comparée au corps de nymphe de Lady Yama, je fais pâle figure…
Elle n'avait pas encore bouclé sa ceinture lorsque Ben fit brusquement volte-face et la plaqua contre la paroi, ses poignets emprisonnés dans ses grandes mains, coincés au-dessus de sa tête.
- A quoi est-ce que tu joues ?
Par réflexe, Rey tenta de se débattre pour se dégager, mais cela n'eut pour effet que de pousser Ben à raffermir sa prise sur elle et à la presser un peu plus contre le mur. Elle en eut presque le souffle coupé en sentant contre elle son torse dur et aussi large qu'un bouclier. La puissance de sa respiration balayait le sommet de sa tête. Et contre sa cuisse, elle sentait le renflement de…
- Cherches-tu à me rendre fou ?...
Elle leva vers lui un regard interloqué. Son visage était plongé dans la pénombre que les torches éclairaient à peine. Elle devinait, plus qu'elle ne distinguait l'éclat de ses iris.
- Qu'est-ce que tu faisais dans cette salle ?
- Rien, se défendit-elle faiblement. Je prenais un bain. J'étais la première… mais vous m'avez surprise… Je me suis retrouvée coincée…
- Tu trouves que ce n'est pas assez pénible ?...
Elle ne voyait pas à quoi il faisait allusion. Ses sentiments étaient tellement confus. Elle ressentait de la tristesse, de la frustration et une colère sourde qui refusait de s'apaiser. Et la possessivité aussi. Un besoin quasi-primitif d'affirmer ses droits. Elle voulait déchirer ses vêtements, apposer sa marque partout où elle le pouvait… Elle voulait…
Mais elle réalisa alors que ses pensées n'étaient pas les siennes, ou pas juste les siennes.
Elle est mienne, répétait constamment dans sa tête la voix de Kylo Ren. Elle voyait tous ses seigneurs Sith lui rendre hommage et la saluer comme une sorte de divinité. Et cela le mettait en colère. Elle n'est pas aux Jedi ! s'insurgeait-il. Ni au Côté Clair… Ni à la Force... Elle est à moi !
Ce constat l'effraya. Car elle réalisa qu'elle ne savait plus faire la distinction entre ses pensées et les siennes. A quel moment s'était faite la bascule ? A quel moment « je » et « tu » s'étaient-ils confondus en « nous » ?
- Te voir chaque jour, murmura doucement Ben contre sa joue, savoir que tu te trouves seulement quelques pas derrière moi et ne pas pouvoir te toucher, ni t'embrasser… Et chaque jour m'entendre rappeler que je ne t'appartiens pas… Que je ne puis disposer ni de mon cœur, ni de mon corps comme je le veux et que je dois mettre en sourdines mes désirs pour servir les intérêts du Clan…
Il plongea son visage au creux de sa nuque. Et la chaleur de son souffle contre sa peau était comme un feu de l'enfer.
- Parce que la seule autre option qui s'offre à moi, dit-il encore, c'est de mettre toutes ces terres à feu et à sang… et de passer au fil de l'épée tous ceux qui voudront se mettre entre nous…
Il plia lentement les genoux et posa sa tête sous sa poitrine, au niveau de son sternum. Ses grandes mains enserrèrent sa taille et ses hanches. Elle se faisait l'effet d'une poupée de chiffon entre ses bras. D'un geste, il aurait pu la déchirer, la mettre en pièces. Mais en même temps, il semblait s'accrocher à elle, comme un naufragé à son radeau.
- Est-ce que c'est ce que tu veux ? Veux-tu que je les détruise tous ? Pour toi ?...
Il n'y avait aucune ironie dans ses questions. Mais bien plutôt une prière. Comme s'il lui demandait la solution d'un problème insoluble.
Rey essuya d'une main rageuse les larmes qui coulaient sur ses joues. Elle enfouit ses doigts dans sa chevelure noire. Ses caresses n'étaient pas douces. Elles étaient avides, brutales, désespérées. Elle se pencha sur sa tête, colla son nez contre son cuir chevelu, respira son odeur. Elle se faisait l'effet d'une opiomane en pleine crise de manque. Du bout des lèvres, elle chercha son front, son nez, ses yeux, sa bouche…
Un bruit à l'étage supérieur les fit sursauter.
Ben se remit sur ses jambes en s'arrachant de ses bras. Il risqua un regard vers les degrés supérieurs, avant de reporter son attention sur Rey. Cette dernière restait prostrée contre la paroi, comme si elle cherchait à se fondre avec la pierre.
- Je vais sortir le premier, dit-il. Attends quelques minutes avant de faire de même.
La tête de Rey fit un bref mouvement de haut en bas. Elle était à peine consciente d'elle. Ben disparut dans l'escalier. Et une pierre lui tomba au fond de l'estomac.
Une heure plus tard, Rey alla rejoindre Cirii dans le jardin pour sa session d'entrainement. Ou plutôt pour sa séance de raclée quotidienne.
- Tu es en retard, lança la voix fluette de Cirii.
La chevalière était juchée sur un rocher recouvert de mousse.
- Désolée, répondit mollement Rey. Je…
- M'en fiche de tes excuses, la coupa-t-elle. La leçon durera moins longtemps. C'est tout.
Elle sauta à bas de son perchoir et s'empara du bâton qu'elle avait laissé au sol. Rey fit de même. Les deux jeunes femmes entamèrent le combat. Comme d'habitude, Cirii utilisa plusieurs projections astrales pour tromper Rey et l'attaquer à la dérobée.
Depuis quelques temps, Rey arrivait à déjouer deux ou trois de ses ruses. Mais cette fois-ci, elle n'était vraiment pas à la fête. Elle se prit plusieurs coups dans les jambes et se retrouva sur les fesses, dans l'herbe humide, et elle n'évita pas non plus les mandales que Cirii lui asséna à l'arrière du crâne.
Au bout de la cinquième, ce fut la chevalière qui perdit patience.
- Tu fais n'importe quoi, lâcha-t-elle. Et tu me fais perdre mon temps. Si j'avais besoin de me fatiguer inutilement, j'irais frapper sur un sac de farine.
- Je fais de mon mieux…
- Tu n'es pas concentrée.
- Si…
- Menteuse.
Cette fois, le bâton de Cirii arriva droit devant elle. Par réflexe, Rey leva le bras et l'arrêta d'une main. Elle le tira sur le côté, faisant perdre momentanément l'équilibre à son adversaire. Mais la petite blonde s'en tira avec une pirouette.
- On arrête, déclara-t-elle. J'ai assez perdu mon temps.
- Quoi ? Mais ça ne fait même pas une heure !
- Tu étais en retard. Et puis tu fais n'importe quoi. On reprendra demain, quand tu n'auras plus la tête ailleurs ou que tu seras décidée à prendre cet entrainement au sérieux.
- Mais je le prends très au sérieux !
- Alors débarrasse-toi de ce qui t'embrouille l'esprit. Un guerrier distrait sur le champ de bataille est un guerrier mort. Et toi tu es plus étourdie qu'une girouette.
Cirii avait dit cela sans colère ni raillerie – peut-être une pointe de mépris -, avec le même flegme que Daeron. Rey comprenait pourquoi son ancien maître d'armes la citait en exemple. Depuis que Cirii avait rejoint le groupe, elle ne quittait presque jamais l'ombre du chevalier au crâne rasé. Elle était son élève la plus douée et la plus assidue.
De ce que Rey avait entendu dire, Cirii avait été la dernière à intégrer le groupe des mercenaires – c'était longtemps après que les padawans se soient enfuis du Temple. Sa sensibilité à la Force ne faisait aucun doute. Daeron l'avait rapidement prise sous son aile pour être son formateur. Une relation singulière s'était nouée entre eux. C'était plus profond qu'un lien de camaraderie et en même temps moins fusionnel que l'amitié fraternelle qui unissait Naïs et Solak.
En fait, à bien des égares, Daeron et Cirii se comportaient comme un maître Jedi et son padawan.
- Je te conseille d'intensifier la méditation ces prochains jours, conclut la chevalière. On verra dans une semaine si tu as progressé…
Sur ces dernières recommandations, elle partit avec son bâton sur l'épaule. Laissant Rey seule au milieu du jardin abandonné. La jeune femme était en sueur, essoufflée, et nul doute qu'elle venait de récolter une nouvelle collection de bleus sur tout le corps.
Et si elle devait être honnête, Cirii avait raison : sa performance avait été pitoyable. Elle n'était pas concentrée, elle négligeait ses entrainements et la méditation. Pas seulement cette fois-là, mais depuis plusieurs jours, voir des semaines. Et sa rencontre dans les bains avec Ben n'avait rien arrangé.
Il fallait qu'elle se reprenne, qu'elle trouve le moyen d'apaiser les forces tendues en elle, sinon elle allait devenir folle.
Imitant Cirii, elle s'assit sur le rocher couvert de mousse et de lierre, croisa les jambes et tenta une séance de méditation.
D'abord elle se concentra sur sa respiration, comme Luke le lui avait appris. Elle vida l'air de ses poumons, les remplit doucement, par paliers. Les vida de nouveau, et recommença. Ainsi de suite jusqu'à ce que son souffle soit parfaitement régulier et que son rythme cardiaque ralentisse.
Ensuite, elle essaya de se projeter mentalement. Pour ce faire, elle ouvrit ses sens à la nature qui l'entourait : au bruissement de l'air dans les feuillages, à l'odeur d'humus, à la dureté de la pierre sous elle. Elle essaya de voir son environnement sans avoir besoin d'ouvrir les yeux.
Elle visualisa le rocher sur lequel elle se tenait. Elle redessina mentalement ses contours et ses aspérités. Progressivement, son image devint plus précise. Elle voyait la pierre sous la mousse et la végétation envahissante. Elle retrouvait la couleur d'origine du schiste bleu, les angles aigus taillés au burin et les courbes douces de sa bien-aimée.
C'était ici qu'elle reposait à présent, sous une dalle de pierre, sous la sculpture gisante à laquelle un artiste talentueux avait tenté de redonner ses traits. Mais en dépit de ses efforts, l'œuvre n'avait ni la chaleur de sa peau, ni la vivacité de son regard. Ce n'était qu'un aggloméra minéral, sans âme et sans vie. Une pâle copie, un vague souvenir de ce qu'avait été son amour.
Et comme contempler cette chose lui faisait mal. Savoir que son corps magnifique pourrissait sous la terre, tandis que lui continuait de se morfondre à la surface, faisait naître en lui un sentiment de colère et d'injustice. Comme il aurait voulu briser ce sceau, soulever la terre, l'arracher de sa tombe et la tenir encore une dernière fois dans ses bras. Juste une dernière. Encore une fois.
Mais l'heure n'était pas encore à l'apitoiement. Il lui restait beaucoup à faire s'il voulait préserver leur héritage. Hors de question qu'elle soit morte en vain ! Il laisserait aux enfants qu'elle lui avait donné un royaume riche et prospère. Il balaierait d'une main tous les obstacles qui se dresseraient sur son chemin. Ses rivaux le croyaient affaiblis par cette perte ils n'allaient pas tarder à goûter l'amertume de la désillusion…
Rey ouvrir les yeux et reprit son souffle. La tête lui tournait. Jamais de sa vie elle n'avait été imprégnée d'un tel sentiment de colère et de chagrin. Sauf peut-être… lorsqu'elle remontait ses souvenirs à sa toute petite enfance. Elle était haute comme trois pommes et sa mère la trainait derrière elle à travers le marché aux esclaves. Avec les années, Rey avait presque tout oublié d'elle : le son de sa voix, la couleur de ses yeux ou l'odeur de sa peau. Elle se rappelait seulement des crevasses dans ses mains – qu'elle serrait autour de son bras au point de lui couper la circulation - et des taches sur sa robe d'un vieux beige grisâtre. Tout le reste s'était effacé au fil du temps. Sauf le goût de sel sur le bout de sa langue et de sa gorge qui la brûle à force de crier « Reviens ! » à une silhouette informe et déjà lointaine.
Ce jour-là, pour la première fois de sa vie, Rey s'était sentit en colère et désespérée. Abandonnée. Elle avait haï cette femme pour ce qu'elle lui avait fait. Elle l'avait haïe pendant si longtemps. Tout en guettant chaque jour son retour. Tout en priant de la voir apparaitre au coin d'une rue, pour qu'elle la prenne par la main et la ramène chez elles. Et chaque journée passée amenant son tribu d'espoir déçu avait jeté un peu plus de sel sur sa blessure. Jusqu'à ce qu'elle cesse de guetter son retour. Et qu'elle réalise un beau matin que même si sa mère se présentait devant elle, elle serait incapable de la reconnaître.
Rey secoua la tête, se recroquevilla sur elle-même et se boucha les oreilles. Non, elle ne voulait plus ressentir ça ! Après tout ce temps, à quoi bon ? Pourquoi ses souvenirs rejaillissaient-ils maintenant ?
Elle sauta à bas de son estrade et prêta plus d'attention au siège de pierre qu'elle s'était choisi. A bien l'observer, les formes du rocher étaient bien trop régulières pour être naturelle. Elle en fit le tour pour l'observer sous tous les angles. Sous le lierre, la mousse et le lichen, le socle formait une plateforme rectangulaire, surplombée d'une forme vaguement ovoïde.
Rey se rappela de la sculpture de gisant qu'elle avait observée dans sa vision. Poussée par le doute, elle tira sur les tiges de plantes grimpantes, mettant la pierre à nue. Dessous elle trouva ce qui ressemblait à un visage. La végétation et l'érosion avaient abimé les détails et lissé la surface de schiste. Mais on devinait vaguement un nez, une bouche et des boucles de cheveux autour d'un front bombé.
Une émotion nouvelle la submergea. Elle arracha encore quelques lianes jusqu'à dégager entièrement la sculpture de la gisante. Et une inscription, taillée dans la pierre : « Etoiles qui brillez dans le ciel, veillez sur ce trésor. Jusqu'au soir où nous serons à nouveau réunis. »
Ben caressa du bout des doigts les lettres, agenouillé dans l'herbe. Rey se tenait quelques pas derrière lui et n'osait pas faire un mouvement, le moindre geste qui aurait pu le troubler dans son recueillement.
Elle était allée le trouver directement pour lui faire part de sa découverte. Il l'avait suivie sans protester. Croyait-il vraiment qu'elle venait de découvrir la sépulture de la Reine Amidala ? Ou qu'elle cherchait juste un prétexte pour être seule avec lui ? Quoiqu'il ait pu penser, en se retrouvant devant la tombe de sa grand-mère il était devenu très grave. Comme beaucoup d'autres, il avait dû passer à côté des dizaines de fois sans se douter un seul instant de ce qu'elle représentait.
Après Luke, c'était la deuxième tombe d'un membre de sa famille devant laquelle il s'agenouillait. Le corps de Leia avait été brûlé et ses cendres dispersées – comme le voulait l'usage pour les souverains sith -, tout comme celui d'Anakin. Han Solo avait été jeté dans une fosse commune après son exécution. Les membres de cette famille avaient la fâcheuse habitude de disparaître dans le néant.
- J'ai séjourné à Naboo, il y a longtemps…
La voix de Ben venait de s'élever dans la quiétude du jardin.
- Ça faisait cinq ans que je m'étais enfui d'Endor, précisa-t-il. Ce pays te plairait je pense. Il est plein de parfums et de musique. Les habitants sont particulièrement fiers de leur production textile et ils ne s'habillent qu'avec les couleurs les plus criardes qui soient. Rien à voir avec les coutumes vestimentaires des Sith et des Jedi.
Il se remit debout.
- J'ai arpenté les rues… j'ai observé les maisons et les œuvres d'art… A chaque pas, je me demandais si elle était passée par les mêmes endroits que moi… Si elle avait vu les mêmes choses…
Un soupir s'échappa de sa gorge.
- Puis je me suis senti ridicule.
- Ça n'a rien de ridicule.
Rey osa enfin parler. Elle s'approcha prudemment de lui. Sans le toucher. Sans toucher à la tombe non plus. Elle se sentait honteuse de s'être assise dessus aussi cavalièrement quelques heures plutôt.
- C'est normal de vouloir te rapprocher de son souvenir. Elle fait partie de ton passé, de tes racines…
- Quel passé ? Elle est morte bien avant ma naissance. Je ne sais rien d'elle. Même Luke ne savait rien. Juste qu'il ne fallait jamais l'évoquer devant Dark Vador… Beaucoup disent qu'elle était son seul point faible…
Il contempla encore le visage buriné de la sculpture.
- Un mariage diplomatique qui s'est transformé en mariage d'amour. Ca ne leur a porté chance ni à l'un ni à l'autre…
Un nouveau nœud se forma dans le ventre de Rey. Elle se demandait à présent si c'était une bonne idée de l'avoir amené ici. Elle eut soudain envie de le distraire de sa mélancolie.
- Quand je vivais encore en Jakku, il existait peu d'occasion de s'amuser. Sauf pendant le festival des Anciens.
Ben se tourna vers elle. Haussant les sourcils, l'air circonspect.
- C'était le seul moment de l'année où Nîima ressemblait à une ville animée et plus à une antichambre du purgatoire. Y avait des dresseurs de lézards de feu, des acrobates et mêmes des marionnettistes. Ils racontaient toujours les mêmes histoires. Au point que les dernières fois, je pouvais pratiquement les réciter avec le conteur. Mais il y en a une en particulier que j'adorais…
Ils échangèrent un regard. Ben n'avait pas esquissé un geste pour s'en aller, ni paru agacé par son anecdote.
- Elle racontait l'histoire d'un petit garçon né dans les mines de sel de Tatooine. C'était le fils d'une esclave.
- Elle est sinistre ton histoire.
Rey lui sourit.
- Un jour, sa mère finit par mourir. Le petit esclave décide alors qu'il ne veut plus vivre sous la servitude de ses maîtres. Il s'enfuit à travers le désert et se retrouve pris dans une tempête de sable. Il est alors sauvé in extremis par deux chevaliers Jedi qui le prennent sous leur protection. Ensemble, ils voyagent à travers les différentes contrées. Ils se battent contre des créatures dangereuses et des chevaliers maléfiques. Puis ils arrivent dans un royaume gouverné par un sorcier malfaisant et tyrannique. Mais le sorcier a capturé une très belle princesse qu'il garde en otage pour rançonner le roi du pays voisin. Le père de la princesse promet la main de sa fille au chevalier qui éliminera le sorcier. Le petit esclave se rend dans le château du sorcier avec ses deux compagnons. Ils l'affrontent ensemble, mais leur ennemi est trop puissant et il les chasse après avoir tué le plus vieux d'entre eux. C'est alors qu'ils passent près de la tour où est enfermée la princesse. Dès qu'elle les aperçoit, elle jette une pierre par sa fenêtre, à laquelle est attaché un message. Le petit esclave la ramasse et découvre qu'il s'agit du secret pour vaincre le sorcier. En fait, pour se rendre invulnérable, le sorcier s'est arraché le cœur de la poitrine et l'a enfermé dans un coffre. Il a ensuite jeté le coffre au fond d'un lac pour que personne ne puisse le prendre. Le jeune garçon se rend au bord du lac. Il trouve le coffre au fond de l'eau et le ramène à la surface. Il parvient ensuite à ouvrir le coffre et perce le cœur avec son épée.
- Laisse-moi devinez, l'interrompt Ben. Le sorcier meurt. La princesse est libérée. L'ancien esclave l'épouse. Ils vivent heureux et ont pleins d'enfants.
- Ah ! tu le connais aussi ! s'exclama Rey en faisant l'ingénue.
- C'est un conte pour enfants. Comme tous les contes, il est prévisible, plein d'espoir et de bons sentiments. Une histoire complètement fantaisiste et irréaliste, comme il en existe des milliers à travers les contrées, maugréa Ben.
- Même les contes ont leur utilité. Ils aident à rendre la réalité plus supportable.
- Des histoires à dormir debout, pour les rêveurs. Mais je comprends pourquoi il te plait.
1 Les couplets qui suivent sont une réinterprétation de la chanson de Cécile Corbel, Working Song.
