Après avoir parcouru des centaines de mètres des galeries plus proches de l'organique que de l'artificiel, il était presque étrange de retrouver des couloirs normaux, aux sols désormais grillagés et aux murs affublés de câbles et de garde de fou. Là où auparavant, il n'avait pas été nécessaire de surveiller le bruit de leurs pas sur la terre sèche des grottes et des tunnels, leur avancée sonnait désormais bruyamment à leurs oreilles et forçait les alchimistes à s'arrêter fréquemment.
Ils avaient brièvement secondé Alphonse, dans le rapatriement des jeunes femmes, l'armure finissant par les chasser de la pièce en arguant qu'il saurait parfaitement se débrouiller sans eux et qu'ils n'avaient pas de temps à perdre. Edward avait exigé qu'il scelle la porte par laquelle ils étaient tous les deux partis, à la recherche de leur coupable et Helena avait hésité un instant avant de les laisser faire.
Ses transmutations étaient limitées à un seul domaine et condamner la porte qui leur servirait potentiellement de sortie n'était pas pour lui plaire. Mais elle comprenait la logique d'assurer les arrières d'Alphonse et avoir Fullmetal à ses côtés la rassurait quelque peu. Elle n'aurait certainement pas à se soucier de se créer une voie d'évacuation tant qu'il était là pour la seconder.
De l'autre côté des cellules, un long couloir s'envolait plus loin dans l'installation minière. Ici, les plafonds étaient plus hauts, les environs, travaillés et aménagés. Ils ne mirent pas si longtemps que cela, avant d'atteindre une autre pièce.
Un laboratoire, si l'on s'en fiait à la décoration ambiante. L'espace de travail d'un scientifique clairement fou et Helena vit son compagnon grimacer à plusieurs reprises alors qu'ils inspectaient soigneusement le matériel et les nombreux traités d'Alchimie qui jonchaient les tables et les pupitres alentours. Il flottait dans l'air une étrange odeur de soufre, les traces résiduelles de transmutations maintes fois répétées. Sur les murs se dessinaient même des marques brulées, résultats des tentatives échouées et au sol, des gribouillis se chevauchant sans cesse, des cercles à moitié ébauchés, raturés dans l'instant et bien trop modifiés pour être utilisables.
Eh bien, au moins, ils ne marcheraient pas par mégarde sur un piège, c'était déjà ça de gagné. Helena se tourna vers son acolyte.
_ Tu penses que c'est là qu'ils font leurs essais ?
_ Non… La salle n'est pas assez vaste, il faudrait un espace plus grand et plus ouvert, pour être certain que la transmutation ne s'étouffe pas elle-même et qu'elle aille chercher les bons matériaux. En cas de rejet ou d'un rebond, les dégâts et les risques seraient bien trop importants pour le lanceur. Il doit y avoir…
Prenant appuis sur une table dont il déblaye le contenu d'un coup de main rageur, sans la moindre considération et avec une pointe de joie sadique, Edward ressortit sa précieuse carte, l'étudiant brièvement avant d'en pointer un morceau du doigt.
_ On devrait se situer par ici, déclara-t-il alors que sa collègue venait le retrouver. Je mettrais ma bonne main à couper qu'il y a un accès à cette grotte là et que c'est ici qu'on trouvera tout ce qu'on cherche.
_ En espérant qu'ils soient encore dans les parages. Sinon, je pense qu'avec tout ce qui se trouve ici, nous avons largement de quoi relier ce laboratoire aux Ackermann.
_ Ouais, mais je serais plus rassuré de savoir ces tarées derrière les barreaux, franchement.
_ A qui le dis-tu. Viens, continuons. On ne peut pas prendre le risque de les perdre maintenant.
Ils repartirent, Edward hésitant à nouveau à couper le laboratoire du reste de l'infrastructure souterraine. Rien ne leur garantissait que les femmes Ackermann étaient les seules dans la combine et dès lors qu'elles seraient averties de leur présence, elles pouvaient faire disparaitre toutes les preuves à l'aide d'un complice. Mais si jamais il modifiait le moindre détail dans l'environnement actuel, cela pouvait également sceller désagréablement leur tentative d'infiltration et adieu leur belle discrétion.
Mieux valait laisser en l'état, le temps d'aller casser des nez et péter des genoux, comme le disait Helena, avant tant de poésie.
Ils reprirent leur chemin, se sentant telles des souris insignifiantes, dansant déjà dans la gorge du chat. Helena avait laissé Edward reprendre les devants, les guidant avec une efficacité redoutable —et cela frisait presque l'invraisemblance— à travers le nouveau réseau de couloirs métalliques. Finalement, poussant une dernière porte qui semblait plus prometteuse que les autres —sans doute à cause des lourds panneaux condamnant son accès, qui y étaient accrochés— le duo déboula dans la vaste caverne qu'Edward avait repéré, quelques minutes plus tôt sur son plan.
Malgré la gravité de l'affaire, Helena ne put s'empêcher de s'émerveiller en silence devant la magnificence des colonnades naturelles qui s'élevaient jusqu'au plafond bardé de formations épineuses, et des jeux de lumières que lançaient les dizaines de braséros, dispersés à travers la salle.
Ils se tenaient sur une coursive métallique, courant le long de la paroi de la grotte, un escalier descendant jusqu'au sol. A ses côtés, Edward étouffa un juron et Helena était persuadé que ça n'était pas à cause de la beauté brute du lieu. Accroché à la rambarde qui prévenait des chutes, il s'était penché un peu trop en avant à son goût.
_ Fullmetal ?
_ Putain de merde, regarde ça. Ce foutu cercle est gigantesque.
Helena baissa les yeux, suivant son regard et elle sentit un frisson glacé grimper à l'assaut de sa nuque.
Elle n'entendait pas grand-chose aux théories complexes de l'Alchimie, encore moins lorsque cela avait attrait à la transmutation humaine et ses dérivées. Les lignes, gravées profondément dans le sol, et les formules qui s'y entrecroisaient, n'avaient aucun sens à ses yeux. Mais elle sentait pourtant le malaise tordre son estomac, une impression prégnante que quelque chose n'allait définitivement pas dans ce cercle. Comme une maladie, un parasite. Quelque chose qui grouillait et suintait.
Elle cligna des yeux alors qu'Edward la contournait et descendait les escaliers aussi vite et silencieusement que possible.
Eurus n'eut pas le temps de l'arrêter. Malgré les dizaines de petites sources de lumière qui entouraient le cercle et la salle, éclairant les alentours et les longues tables de bois barbouillées de sang et autres résidus séchés dont elle ne pouvait que deviner la composition, les colonnes masquaient efficacement la vue et n'importe qui aurait pu se dissimuler dans les ombres immenses qu'elles projetaient, sans qu'ils n'en sachent rien.
Elle suivit précipitamment le jeune alchimiste, chuchotant férocement à son adresse pour qu'il ralentisse le pas.
Elle l'atteignit alors qu'Edward s'était accroupi au bord du cercle, l'effleurant d'une main prudente comme s'il craignait de l'activer d'une simple caresse.
Sur ses gardes, Helena scrutait les alentours, les mains crispées. Seuls crépitaient les braséros, témoins d'une vie, quelque part dans les profondeurs de la mine, et le souffle sifflant qui s'engouffrait par les tunnels d'aération, percés en hauteur. Au sol, elle ne distinguait aucune autre issue que celle par laquelle ils étaient venus.
Elle posa une main prudente sur son épaule. Elle pouvait comprendre son besoin d'en savoir plus sur le cercle et ce à quoi il était destiné mais elle n'aimait pas trainer ici plus que nécessaire. Ils auraient tout le loisir de revenir lorsqu'ils auraient attrapé leurs criminels.
_ Ed, il faut qu'on reprenne les recherches. C'est pas bon, de rester là.
_ Une minute, donne-moi juste une minute. Je veux comprendre ce que…
Il se releva, commença à faire le tour du cercle extérieur alors qu'Helena sentait la nervosité la gagner, une poussée d'adrénaline la forçant elle aussi se déplacer. Etait-ce une illusion d'optique ou bien…
Il y eut un sifflement, quelque part dans son dos, par-dessus son épaule et Helena eut tout juste le temps de se retourner, les mains brandit et la lueur d'une transmutation dansant sur ses doigts, qu'elle sentit une vive douleur atteindre son bras droit.
Elle ferma le poing, envoyant une brève rafale qui percuta son agresseur en lui tirant un glapissement douloureux alors que sa vision devenait soudain horriblement floue.
Elle savait que les ombres leur joueraient des tours, bon dieu.
Alerté par le brusque vacarme, Edward se redressa et vacilla presque dans le même temps alors que ses yeux se baissaient sur l'aiguille qui avait traversé les couches de ses vêtements pour atteindre le haut de sa cuisse. Il jura, arracha le tout en pivotant vivement sur lui-même pour attaquer. Helena s'écroula au sol, ses jambes refusant de coopérer alors qu'elle essayait vainement de lancer une autre transmutation. A plusieurs mètres de là, Edward avait défoncé le sol pour en faire jaillir une lance ouvragée —Il a vraiment des goûts étranges, songea-t-elle alors que les contours se fondaient et se déformaient tout autour d'elle— et la brandissait à l'attention de leurs agresseurs.
Dissimulés dans les ombres ambiantes, ils n'avaient cependant qu'à attendre que les tranquillisants fassent effet, sans même avoir à se mettre en danger. Elle entendit plus qu'elle ne vit Fullmetal heurter douloureusement la terre ferme, sa lance tintant et roulant hors de sa poigne.
Il gémit faiblement et Helena sentit ses poumons hurler d'agonie, son cœur ralentir atrocement.
Paralysants…
Son esprit suivit son corps et lâcha complètement prise.
Merde…
₪. ₪. ₪
Edward battit des paupières, la vision trouble et les sens étouffés. A ses oreilles ne résonnaient que le battement sourd de son cœur et le rugissement de son sang. Il grinça des dents lorsqu'il le gouta sur sa langue —il s'était probablement mordu— et sentit le résidu désagréablement amer du produit qui l'avait couché sur le sol de la caverne.
Il cracha, lorsque la salive s'accumula contre son palé et attira bien entendu l'attention de ses kidnappeurs et potentiels tortionnaires. Une silhouette sombre —est-ce que c'était une… toge ?!— se vouta sur lui, s'accroupissant pour le tourner sur le flanc, une main ferme sur l'épaule.
Edward allait pour ruer, balancer son pied dans les reins de son adversaire. Le mouvement, toutefois, lui tira de méchantes nausées au creux de l'estomac et sa nouvelle position lui permis de voir la silhouette immobile d'Helena. Son sang bouillonnant devint un immense bloc de glace.
_ Celui-ci est réveillé, commenta son geôlier —une voix d'homme. Et l'autre ?
Semblant surgir des ténèbres, une seconde silhouette encapuchonnée se pencha cette fois ci sur Lewin et poussa un sifflement agacé.
_ Vivante, mais elle respire mal. On pourra pas s'en servir dans son état.
_ La touche pas, connard, éructa Fullmetal en s'agitant légèrement sous la poigne de l'homme. Du bout des doigts, il testa les contraintes métalliques qui maintenaient ses bras dans son dos. Pas moyen de claquer des mains pour lancer une transmutation, évidemment. Forcer sur son automail était vain, il ne ferait que se démettre l'épaule et cela ne les aiderait certainement pas à s'échapper.
Bon dieu, il était plus qu'heureux que Al ne les ait pas accompagnés.
L'homme au-dessus de lui laissa s'esquisser un sourire ironique au coin de ses lèvres, lui tapotant la joue comme il le ferait avec un animal récalcitrant. En réponse, Ed lui montra les dents.
_ Ce petit gars est plein d'énergie, par contre. Il sera sans doute utile.
_ Tu veux rire ? râla l'acolyte numéro deux en se redressant. Un bras et une jambe en moins ; si Bérénice parvient à tirer quoique ce soit de ces deux-là…
Il laissa sa phrase en suspens, ne dissimulant pas le moins du monde le mépris qui habillait ses mots. Pris d'un excès de zèle et pour démontrer ses propos, il lança un léger coup de pied à Eurus qui suivit le mouvement avec la même inertie qu'une poupée de chiffons malmenée. Edward gronda.
Sa vision était plus claire, à présent. Ils se tenaient encore dans la caverne sans merveilles, écroulés là où les tranquillisants les avaient terrassés. Le produit avait été foudroyant mais ne semblait pas tenir sur la durée car leurs ravisseurs n'avaient pas eu le temps de les trainer plus loin, se contentant de les immobiliser et les empêcher de transmuter. Ses sens lui revenaient peu à peu, toujours vaguement étouffés, comme au travers d'un tissu épais, et le silence d'Helena, son absence de réaction, commençait à l'inquiéter sérieusement. Deux membres en moins, il était un poids léger mais retrouvait déjà la maitrise de ses moyens. Sauf que son cœur à lui était en bonne santé. Et si les doses avaient été trop fortes pour son corps fatigué ?
Sentant une sueur glacée par la peur lui dégouliner le long du dos, Edward laissa volter ses yeux aux alentours, à la recherche d'une issue ou d'une arme. Il faisait trop sombre, les lumières projetaient trop d'ombres pour qu'il puisse trouver son bonheur dans ses environs proches. On l'attrapa par le bras pour le trainer plus loin, le jeune homme se redressant tant bien que mal en une position semi-assise, le dos appuyé contre la roche. Il gémit lorsqu'on lui balança sur les genoux sans ménagement, la masse inerte d'Helena.
_ Hey, marmonna-t-il d'un voix tremblante alors que les deux autres s'éloignaient de quelques pas, tout à leurs plans machiavéliques. Helena, je vais avoir besoin de toi.
Difficilement, il souleva un genou pour la secouer et la jeune femme roula sur le côté. A travers le voile de ses cheveux défaits, il aperçut ses yeux entrouverts, tachés par la douleur et les narcotiques. Son front brillait d'une fine couche de sueur, ses joues prenant une pâleur inquiétante.
_ Toujours avec moi ?
_ J'ai… du mal à… respirer.
Son souffle était faible et superficiel, presque erratique et Edward était persuadé d'y entendre des échos liquides qui ne lui plaisaient pas le moins du monde. Il se pencha autant qu'il le pu vers l'avant, approchant son visage du sien en guise de réconfort et pour éviter aux toges d'entendre trop de leur conversation.
_ Tu vas tenir le coup ? voulut-il savoir tout en ayant peur de la réponse qu'elle pouvait lui apporter.
Elle déglutit difficilement et lui tira un sourire ironique au possible.
_ Je sens plus mon bras, confia-t-elle en agitant les doigts de sa main gauche. C'est grave, doc ?
Edward étouffa un rire.
_ T'es trop conne.
_ Ça fait partie de mon charme.
Elle se roula un peu plus loin sur ses jambes, essayant de lui laisser le champ libre et gémit sourdement alors qu'elle s'immobilisait à moitié sur le dos, les bras douloureusement écrasés. Edward lui lança un dernier coup d'œil pour s'assurer, entre autre, qu'elle ne lui claquerait pas sur les genoux, et reporta son attention sur les deux hommes à quelques pas d'eux. Helena toussa.
_ Le cercle, marmonna-t-elle du bout des lèvres. Tu sais ce que c'est ?
_ J'ai pas eu le temps de bien voir. Mais il y a des éléments de transmutation humaine. De toute façon, on devrait pas tarder à en savoir plus, j'ai cru comprendre qu'on serait aux premières loges pour une démonstration expresse. Et les méchants adorent faire des monologues explicatifs. C'est limite ridicule, si tu savais le nombre de fois où Al et moi avons dû écouter leurs conneries, franchement. On devrait en faire un recueil.
Il babillait, plus pour habiller le silence et le manque de réaction d'Helena que pour tenir une conversation constructive. Parler aider son cerveau à se concentrer sur d'autres tâches, curieusement, comme si les mots tenaient au loin la panique qui rongeait ses tripes et l'empêchaient de péter joyeusement les plombs. Il avait besoin de trouver une solution et vite. Dans son état, Eurus ne lui était d'aucune utilité et il était persuadé qu'avec ses deux mains libres, il pouvait renverser définitivement la tendance et faire manger le cuir de ses bottes à ces toges de malheur.
Avant qu'il n'ait pu trouver d'issue miraculeuse —à l'heure actuelle, Ed aurait pris n'importe quoi pour les tirer de ce mauvais pas—les encapuchonnés revenaient vers eux et il sentit sa gorge se serrer lorsqu'il aperçut le reflet sinistre du feu sur une dague courbe, dans la main de l'un des hommes. Misère, ils allaient être sacrifiés sur l'autel de la folie d'une alchimiste à la manque et il avait autre chose à foutre que mourir ici.
Par réflexe, Edward chercha à se reculer le plus possible, rapidement arrêté dans sa fuite par le mur dans son dos. Son mouvement délogea Helena, qui resta sur le côté. L'homme s'accroupit devant eux, la pointe de son coutelas titillant la joue de la jeune femme qui ne battit pas même d'un cil. Ed devait l'admettre, il admirait son sang-froid exemplaire ; il n'était pas capable du même calme.
_ Bérénice va décider ce qu'il adviendra de vous, leur dit-il sur un ton mielleux, faussement câlin et Edward voulut lui cracher au visage en guise de réponse. Mais avant ça… —le couteau creusa une légère virgule carmin dans la joue d'Helena qui ne broncha pas— j'aurai quelques petites questions à vous poser.
Il souriait, avec beaucoup trop de dents et même son acolyte semblait nerveux. Il leva un doigt à la manière d'un maitre d'école devant ses élèves attentifs.
_ Question une : on sait que vous n'êtes pas entrés ici tout seuls. Alors dites-nous où se trouve votre petit copain l'armure et peut-être que nos gars seront cléments avec lui et veilleront à ne pas le faire souffrir lorsqu'ils le trouveront.
Edward serra les dents à s'en briser la mâchoire, la fureur obscurcissant sa vision pendant une brève seconde.
_ Va te faire foutre, cracha-t-il vertement, déjà prêt à supporter les tortures qu'ils n'hésiteraient pas à leur faire subir. Helena esquissa un sourire.
_ Même chose ici.
Contrarié, l'homme accentua sa prise sur le manche de son poignard, traçant un sillon plus important dans la peau mate de la jeune femme, lui tirant cette fois ci une grimace. La cicatrice serait nette, à défaut d'être belle, s'il continuait à creuser ainsi dans les chairs.
_ Bien. Question deux : vous—
Son petit interrogatoire —ridicule. L'homme était ridicule à bien des égards— s'interrompit brutalement lorsque la lourde porte par laquelle ils étaient arrivés, des siècles plus tôt, percuta violemment le mur. Le deuxième acolyte se raidit, le regard tourné vers la coursive métallique et il tapota rapidement l'épaule de son compagnon.
_ Elle est là…
L'escalier trembla sous le rythme de pas nerveux, suivit par l'approche d'une nouvelle troupe, menée en tête par une silhouette menue. Edward plissa des yeux cependant que leurs tortionnaires du dimanche se redressaient, faisant face à la femme qui les toisait de toute sa grandeur malgré son dos vouté et sa petite taille. Derrière elle se tenait d'autres toges sombres, certaines aux capuches retroussées et dont les faciès ne manquèrent pas de se rappeler au bon souvenir de Fullmetal. Ackermann mère et fille se tenaient désormais devant eux, des grimaces identiques aux lèvres et les yeux brillant d'une lueur fiévreuse et encolérée.
La plus jeune des deux pointa un doigt accusateur et un rien arrogant en direction des deux hommes.
_ Je vous ai demandé de rattraper notre fuyard et je vous retrouve ici, à vous amuser avec nos prisonniers ?
_ On espérait les faire parler, rétorqua le plus âgé des deux alors que l'autre se recroquevillait vaguement sous l'attaque. Ils savent forcément quelque chose et—
_ Et tout cela n'est qu'une perte de temps ! Les filles ont disparu, les autres patrouillent les abords de la montagne et vous jouez comme des enfants avec des fourmis et une loupe ! Ils ne diront rien, ce sont de foutus alchimistes d'Etat et ils sont entrainés pour ça, ces chiens ! Maintenant, dégagez et allez aider les autres. Si jamais il parvient à avertir qui que ce soit, tout mon travail tombera à l'eau et je n'ai pas sacrifié autant de temps et d'énergie pour échouer maintenant.
Sous la force de sa colère, sa voix partait vers des aigus insupportables et le souffle lui manqua, la jeune femme blonde comme les blés s'étouffant presque dans sa tirade. Sa mère vint immédiatement la soutenir et lança un regard des plus noirs aux hommes qui leur tenaient tête.
_ Obéissez, ou vous serez les prochains sur la liste, les menaça-t-elle d'une voix blanche. Je veux cette maudite armure démantelée à mes pieds maintenant. Quant à vous —elle se tourna vers le reste de la troupe— préparez le rituel ! Ces deux vermines ne doivent plus être en vie si jamais nous sommes découverts.
Elle lança un regard lourd de mépris aux deux Alchimistes et attrapa les épaules de sa fille, la tirant dans son sillage en soutenant la plupart de son poids. Telle une volée de moineaux, le reste de la troupe se dispersa, chacun gagnant les fonctions et le poste qui lui était attribué sans souffler le moindre refus. Les deux hommes qui leur avaient servi de geôliers temporaires s'empressèrent également d'obéir et les alchimistes furent laissés seuls, le temps des préparatifs.
_ Pas de monologue, déclara platement Helena. Je suis presque déçue.
_ Moi aussi. Ça nous aurait aidés à y voir plus clair. Mais je suis soulagé : Al va bien.
_ Pour le moment. Il faudrait que la situation perdure. Je ne sais pas depuis combien de temps nous sommes là, j'espère simplement qu'il a pu atteindre un téléphone et prévenir quelqu'un.
_ Tu crois qu'on pourra attendre jusqu'à ce que la cavalerie arrive ?
Helena resta silencieuse et scruta la salle, le large cercle au sol, les hommes et femmes qui s'y activaient. Un peu plus loin, Ackermann mère et fille s'entretenaient, penchées l'une sur l'autre et la jeune femme vacilla à nouveau. Eurus tiqua.
_ La fille est malade, déclara-t-elle et alors que la réflexion se faisait un chemin dans l'esprit d'Edward, elle vit ses yeux fauves briller de compréhension.
_ Le cercle. C'est à ça qu'il sert. A la soigner.
_ On ne peut pas soigner par l'alchimie, contra Helena. Ça se saurait, et il y a longtemps que je m'en serais servie.
_ Techniquement parlant, on le peut. Mais le coup à payer est trop grand. C'est ce qu'ils font ici. Ils prennent l'énergie des autres pour la faire transvaser vers elle. C'est pour ça, les lignes semblables à la transmutation humaine.
Helena garda le silence quelques instants, les yeux rivés sur Bérénice Ackermann, son doux visage et la blondeur délicate de ses cheveux. Elle semblait frêle, pâle et simple. Pure, presque. On avait peine à croire qu'elle pouvait participer, pis encore, organiser une telle horreur.
_ Ça n'a pas l'air de fonctionner comme ils le souhaitent, remarqua-t-elle à mi-voix. Elle pue la maladie, je peux le sentir d'ici. Les animaux mourants savent se reconnaitre entre eux.
_ Personne ne va mourir, Eurus.
_ Personnellement, ma mort est programmée pour dans une dizaine d'années, j'aimerai tenir jusque-là. Si on ne trouve pas rapidement une solution, on va partir plus tôt que prévu pour ce dernier voyage.
_ Je cherche, figure toi. Et je vais trouver, Edward Elric est plein de ressources.
_ Si ton immense cerveau plein de ressources pouvait cogiter plus rapidement…
Edward étouffa un grincement devant son ton un rien condescendant. Quelque part, il était agréable de se disputer bêtement de la sorte et il comprit son manège. En agissant comme la grande courge narquoise qu'elle était, Eurus ajoutait une touche incongrue de normalité dans leur situation désastreuse. Et cela lui faisait du bien. Il sentait la panique reculer, laissant place nette à des idées plus claires, une vision plus apaisée.
Edward n'eut toutefois pas le loisir de profiter davantage de cette nouvelle lucidité que Bérénice Ackermann revenait vers eux, aussi majestueuse et digne que lui permettait son triste état. Il le voyait, désormais, le mal qui rongeait sa silhouette trop mince, les veines bleutées sous sa peau de parchemin. Les cernes creusaient son visage, les ombres projetées des braseros accentuant ses traits. Elle ressemblait à sa mère, ainsi, le visage long et chevalin, une lueur hargneuse dans le regard.
Elle s'accroupit nonchalamment à leurs pieds, penchant légèrement la tête sur le côté pour mieux les étudier, comme s'ils n'étaient plus que des rats de laboratoire. Du bout des doigts, elle toucha la joue d'Helena, recueillant une perle de sang sur le bout de son ongle.
_ Mh… J'espère que ton teint ne se transférera pas. Je n'aimerai pas ressembler à une sauvageonne.
Pour seule réponse, Helena avança brusquement la tête et ses dents manquèrent de peu les doigts de la jeune femme qui se recula en glapissant. Ni Ed, ni Eurus ne l'avait vue venir mais Ackermann sénior se précipita sur son enfant comme un faucon et son pied —lourdement botté— entra violemment en contact avec l'abdomen de la métisse. Sous l'impact, l'alchimiste du vent laissa échapper un hoquet étranglé et Edward se projeta vers l'avant, vengeur.
_ Qu'est-ce que vous nous voulez, bande de connasses ?!
_ Les chiens dans votre genre doivent être mâtés, clama la reine mère en appuyant le bout de sa chaussure contre les contraintes d'Helena, broyant ses bras tordus et le creux de son dos. Elle gémit sourdement, suffoqua dans sa propre respiration et Bérénice se redressa, attrapant le bras de sa mère.
_ Laisse là. Il nous la faut vivante, sans quoi le cercle ne pourra pas s'activer.
_ Je sais pas ce que fait votre cercle, éructa l'Ishbal alors que de la salive et un peu de sang lui coulait sur le menton. Mais j'espère que mon putain de cœur pourri et mes poumons nécrosés te feront crever plus rapidement.
Un autre coup la réduisit au silence et Edward hurla sa rage contre les colonnes de pierre. Putain. Putain de merde, ils devaient trouver un moyen de sortir d'ici avant que les choses ne tournent mal et qu'ils en soient réduis à servir de réservoir d'énergie pour une transmutation qui ne ferait qu'échouer. Les marques sur les corps des jeunes femmes, des traces des rebonds innombrables, les échecs incalculables de toute cette folie. Il pourrait peut-être en encaisser une ou deux. Helena succomberait à la première transmutation, il en avait la certitude et cela lui glaçait les sangs.
Dans un réflexe protecteur, Edward passa l'une de ses jambes libres par-dessus le corps de sa camarade, un faible écran contre la colère qu'il voyait briller dans les yeux de leurs tortionnaires.
_ Alors ?! Aboya Mme Ackermann à l'adresse de ses acolytes.
_ Tout sera prêt dans quelques minutes, Madame ! Si Bérénice veut bien…
Claquant sèchement de la langue, la femme se détourna, sa fille au bras et laissa les alchimistes d'Etat à leur mince répit. Edward les suivit des yeux avant de siffler à l'adresse de sa collègue, le visage retourné contre le sol.
_ T'en rate pas une, putain. D'habitude, c'est pas moi qui tiens les discours sur la nécessité de pas faire de conneries !
Helena se tourna à demi vers lui, grimaçante, et le sang collait des cheveux contre ses lèvres meurtries. Elle arborait un rictus terrifiant.
_ Peut-être, mais cette connerie valait le coup.
Elle eut un mouvement d'épaule étrange, le tissu étiré sur son bras comme si le membre à l'intérieur ne se trouvait plus à sa bonne place. Edward cligna des yeux sans comprendre puis la lumière se fit.
_ Tu t'es déboitée le bras, mais —
_ Je suis en train de me déboiter le bras, nuança-t-elle. Contrairement au tien, mon automail est un vieux coucou et il tombe rapidement en morceau. Même si je dois avouer que depuis que tes mécanos lui sont passées dessus, il résiste beaucoup mieux.
_ Formidable. Donc, au lieu d'avoir deux alchimistes avec les mains liées, ils vont se retrouver avec une manchote en prime.
Helena lui donna un petit coup de genou en guise de vengeance.
_ Ça va me libérer l'autre main. Et j'aurai une arme ; ces salauds m'ont pris mon couteau.
_ Tu vas faire quoi, leur envoyer ton bras à la figure et t'en servir comme une batte ?
_ T'as une meilleure idée, peut-être ?
Fullmetal resta silencieux. A l'heure actuelle des choses, non. Il n'avait pas de meilleure idée que celle-ci —et elle était particulièrement stupide, même lui s'accordait à le dire— et il cherchait déjà de nouvelles idées pour coller au plan plus que farfelu de sa collègue. Certes, elle pourrait à nouveau utiliser ses bras et se mouvoir, mais Helena ne savait pas transmuter sans cercle et ses mitaines avaient été arrachées de ses mains, alors à moins qu'elle ne parvienne à tracer quelque chose pour le défaire de ses entraves en moins de quelques secondes, il avait du mal à saisir où elle voulait en venir.
_ Et s'ils sont armés ? s'enquit-il en se souvenant du couteau dans la main de l'homme-toge ou même des seringues hypodermiques qui les avaient couché là. Enfer, ils ignoraient absolument tout de leurs adversaires et il n'était même pas certain que le produit s'était suffisamment diffusé dans leurs veines pour avoir perdu de son effet. Est-ce qu'ils seraient même capables de se lever et fuir ?
_ Un, je sais me défendre. J'ai suivi une vraie formation militaire et je peux utiliser autre chose que l'alchimie pour me battre. Deux, s'ils avaient été un peu plus malins, ils auraient enlevé mon bras dès le début ; j'ai des cercles d'urgence gravé sur les plaques internes et c'est pour ça que j'essaye de me déboiter l'épaule depuis tout à l'heure. Ils sont vieux mais ça devrait me permettre de te libérer un peu plus rapidement.
Edward la fixa en silence alors qu'elle tentait de légers mouvements pour déloger son bras de son support, bouche bée.
_ … tu t'es déjà retrouvée dans ce genre de situation, auparavant ?
_ Une fois, lui confia Helena en grondant, luttant contre ses entraves et forçant sur son bras. J'avais un coéquipier, et ça ne s'est pas bien terminé pour lui. Depuis, les peu de fois où je me suis retrouvée sur le terrain, j'ai fait en sorte de travailler seule et d'être préparée un minimum. Putain, aide-moi, avant qu'ils ne reviennent.
Helena s'était suffisamment tortillée pour coincer son bras entre les jambes du Fullmetal, qui aurait pu trouver la position terriblement déplacée s'il n'avait pas compris ses intentions. Serrant les cuisses et croisant les chevilles par-dessus l'épaule de la jeune femme, il pivota sur le côté, entrainant un mouvement de torsion alors que l'une de ses bottes tentait de maintenir Helena en place et lui briser littéralement le bras. Une petite partie de lui était très curieuse de voir quel genre de spectacle ils offraient tous les deux, car ce devait être aussi ridicule que majestueux.
Il y eut un « clac » léger, rapidement suivit d'un couinement de douleur et Edward relâcha ses jambes et la pression qu'il exerçait sur le bras de Eurus. Affalée sur le sol, elle respirait lourdement et s'était mordue la lèvre jusqu'au sang.
_ Okay, relève toi et viens m'aider qu'on puisse—
Edward avait relevé la tête pour surveiller la troupe de fanatiques qui ne devaient pas être loin de terminer les derniers préparatifs pour le cercle massif tracé dans le sol. Il se figea, son cerveau noyant son cri d'effroi et de stupeur dans un flot d'incompréhension et il sentit le feu lui gagner les joues.
_ Non mais attend, qu'est-ce que — QUOI ?!
Son exclamation attira l'attention des toges noires et brunes, deux individus encapuchonnés se tournant vers eux. Helena, sifflant une insulte entre ses dents serrées, jeta un coup d'œil par-dessus son épaule disloquée qui ne tenait plus en place que par l'entortillement de ses vêtements sales et ouvrit à son tour des yeux ronds.
Elle avait bien saisi que les personnes présentes dans cette grotte étaient folles, à défaut d'une autre appellation politiquement correcte. Elle faisait confiance à Edward lorsqu'il lui affirmait que leur foutu cercle n'était pas le moins du monde viable —et les corps des jeunes femmes kidnappées étaient là pour affirmer sa théorie— et qu'il fallait un certain degré de connerie pour croire encore en ce procédé après tant d'échecs.
Visiblement, Bérénice Ackermann avait délaissé l'aspect purement scientifique de sa théorie car elle se tenait désormais les bras écartés au milieu de son cercle, entièrement nue et prête pour un rituel satanique savamment orchestré. Il ne manquait plus que les poulets noirs et les chèvres à trois pattes sacrifiés aux cinq coins du cercle et ils auraient eu la panoplie complète.
Une bulle de rire nerveux naquit dans le creux de sa gorge et se transforma en un cri douloureux alors qu'on la saisissait violemment par les cheveux pour la trainer loin d'Edward. Oh. D'accord, donc elle était la fameuse chèvre à trois pattes. Formidable.
_ Hey ! HEY ! Laissez-là bande de tarés !
Les vociférations du jeune homme lui valurent à son tour un coup dans l'abdomen, lui coupant la respiration et Helena reprit son propre souffle lorsqu'on la balança dans le cercle sans le moindre ménagement, s'écroulant sur son bras arraché. Battant difficilement des yeux derrière le voile rouge et malsain de la douleur qui s'était posé sur elle, Eurus fixa Bérénice qui ne lui accordait pas le moindre regard. Exposée à la foule qui se plaçait lentement autour du cercle —ils s'étaient mis à trois pour maitriser le blond et l'empêcher de mettre ses pieds partout où il le pouvait, et surtout dans des gueules— la jeune femme tendit les mains vers le plafond.
Sa prière impie monta à l'assaut de la voute, une incantation étrange et gutturale —superflue, également, car l'Alchimie n'avait pas besoin de ce genre de formule pour fonctionner— qui ajoutait au mysticisme invraisemblable de la scène. De quoi fidéliser et terrifier efficacement les adeptes de son projet. Par-delà le cercle qui commençait à prendre des lueurs inquiétantes, entre le verdâtre et le rouge, Helena voyait les petits yeux de l'aînée Ackermann. Cette femme était un serpent, se délectant de voir périr ses proies et les épines dans son pied.
Nul doute qu'avec la disparition brutale de deux Alchimistes d'Etat, les villageois de Yadrov seraient les premiers à être suspectés et interrogés. Mais l'enquête leur avait été retirée, les documents officiels, traités. On les avait sans doute vus à North City, et les témoins étaient nombreux à les avoir vus quitter le village mais pas y retourner. Si Alphonse ne parvenait pas à se saisir des instances militaires pour donner leur position et demander du renfort ; personne ici ne viendrait soupçonner la famille Ackermann. Et rien ne pourrait empêcher leur délicate fille de commettre des meurtres à répétition, dans le seul but de vivre quelques années de plus.
Helena pouvait comprendre mais jamais elle ne cautionnerait.
Bérénice hurla soudainement, envoyant ses cris vers le plafond et Helena sentit le rugissement de la transmutation avant même dans voir les éclairs. Sous elle, le cercle brilla vivement et si elle avait réussi à maitriser sa panique jusque-là, elle n'avait plus aucun moyen de la juguler.
Elle allait mourir. Sacrifiée comme une putain de chèvre malade et Edward serait le prochain sur la liste.
Les adeptes brandirent les mains. Les capuches rejetées vers l'arrière, les visages tendus, Helena attrapa du coin de l'œil les violents mouvements du Fullmetal qui tentait de se dégager et luttait contre ses adversaires. Elle pouvait lui concéder, le jeune homme était une véritable teigne et son énergie, devant le désespoir de la situation, était décuplée.
Helena sentit une douleur blanche lui vriller soudainement la jambe et elle se tendit de tout son long. Elle cracha une gerbe de sang, ses poumons protestèrent et son cœur tonna dans ses oreilles, désespéré de vivre encore un peu. Eurus se fit violence, troublée par la souffrance et déroutée par les cris et les éclairs sanguinolents. La mélopée des fidèles était presque enivrante, brouillant ses sens et il lui fallut toute sa volonté pour parvenir à dégager son bras de métal suffisamment loin de son port d'attache et l'attraper par sa main valide.
Le jeu nouveau dans l'ensemble de cordages lui permit de dégager son poignet de chair et Helena se redressa difficilement. Le sang glissait entre ses lèvres, maculant le devant de son vêtement et elle conjura toutes ses forces restantes pour balancer l'automail en direction de Bérénice.
Par-delà les chants terrifiants, elle entendit Ackermann pousser des cris de rage et se précipiter vers l'avant alors que le lourd membre de métal heurtait sa fille dans le milieu du dos. Bérénice perdit l'équilibre et sa concentration se brisa. La lumière du cercle vacilla, crépita comme une pluie d'étincelles et les arcs alchimiques qui s'en dégageaient échappèrent à tout contrôle.
Un rebond.
Oh putain.
Helena s'appuya sur son bras intact, paniquée et se précipita vers l'extérieur du cercle. Les fidèles, désorientés, baissèrent les mains, firent trembler leurs chants alors que plusieurs, sous les ordres d'Ackermann, se ruaient qui vers la jeune femme blonde, qui vers Helena. L'un d'eux hurla à pleins poumons lorsqu'un éclair le toucha, brulant sa jambe et fondant le tissu dans ses chairs.
Profitant de la confusion ambiante et des cris qui s'élevaient désormais en concert tout autour du cercle qui prenait de l'ampleur et illuminait tous les alentours, Edward envoya bouler l'un de ses geôliers. Sous l'impact de l'épaule du jeune homme dans le creux de ses genoux, l'homme trébucha vers l'avant et s'écroula les deux mains contre la bordure du cercle. Ses braillements de pure douleur firent fuir les autres, libérant suffisamment Edward pour qu'il puisse en assommer un au passage.
Fullmetal se redressa, les bras toujours liés dans le dos mais prêt à se jeter stupidement vers le rebond qui allait tous les tuer. Il vit Helena se trainer laborieusement vers lui, écroulée un bref instant alors qu'un arc lui lacérait le flanc et le dos. Ses vêtements fumèrent, il l'entendit distinctement hurler dans la cacophonie insupportable.
Au centre du cercle, Bérénice hurlait elle aussi, sa voix se vrillant sous des aigus insupportables. Au cœur du vortex, elle brulait de l'intérieur, sa peau se déchirant sous les attaques de la transmutation, le sang éclaboussant ses alentours. La grotte se mit à gronder, un tremblement sourd et terrible, les adeptes se dispersant tels des oiseaux affolés à l'approche d'un ouragan.
Edward n'eut pas le temps de se précipiter vers Helena pour l'aider à se tirer de cet enfer que la jeune femme lui atterrit brutalement dans le creux de l'estomac, les envoyant bouler un peu plus loin. Le souffle coupé, il lui lança un regard interloqué alors qu'au-dessus d'eux, le plafond commençait sérieusement à se dégrader et perdre des morceaux.
_ Mes semelles, se contenta-t-elle de souffler en rampant sur le côté. Elle lui libéra difficilement les mains, s'aidant de ses dents et s'écroula sur le côté, vidée de ses forces, lorsque la dernière corde céda.
Edward prit immédiatement les choses en main. Plissant les yeux sous le chaos, la transmutation ne cessait de prendre de l'ampleur. Bérénice avait cessé de geindre et de se lamenter, étendue et inerte au centre du cercle, vraisemblablement morte, et il se demanda si c'était ce qui été aussi arrivé à son frère. La grotte s'effondrait, les toges s'enfuyaient dans tous les sens et le feu avait pris quelque part sur les tables d'examen ou d'offrandes, il ne se souvenait même plus. La seule porte de sortie était prise d'assaut et déjà, l'escalier se voilait sous la force dévastatrice de l'Alchimie en roue libre et le poids des fuyards.
Il aperçut Ackermann trop tard, la femme se jetant sur eux dans un silence presque dérangeant. Les mains crispées comme des serres, la bouche tordue par un rictus horrifiant, elle s'apprêtait à les tuer de sang-froid, ses doigts osseux profondément enfoncés dans leur gorge.
Edward leva les mains, prêt à frapper mais hésita une brève et pourtant trop longue seconde. Que devait-il faire ? La repousser ? D'ici, il risquait de la faire chuter dans le cercle, ce qui la condamnerait à coup sûr. Mais s'il se contentait de l'immobiliser, elle serait ensevelie sous les roches qui commençaient à tomber du plafond en une pluie drue.
Il ne voulait pas la tuer. Il n'allait pas la —
Ackermann fut sur lui, le renversant sur le côté et l'Alchimiste se débattit violemment pour la faire lâcher prise alors qu'elle cherchait à l'étrangler. Ses dents claquèrent près de son visage, ses yeux sortant de leurs orbites et Edward glapit, persuadé qu'elle allait déchirer la peau mince de sa gorge et fouiller ses chairs jusqu'à atteindre sa trachée.
Le visage transfiguré par la rage de la femme quitta brutalement son champ de vision, la violence du souffle qui l'envoya heurter sèchement le mur entrainant Edward sur le côté. Avachi sur le flanc, il se redressa sur un coude, ses yeux se posant un bref instant sur la forme froissée d'Ackermann, puis vers Helena. Eurus s'était ramassée sur le côté, la main tendue vers leur combat et dans sa paume brillait la lueur mourante d'une transmutation, un cercle grossier tracé avec son sang.
Un bloc de pierre tomba lourdement tout près d'eux, la jeune femme glapissant sous la peur et Edward se releva tout à fait. Les mâchoires serrées, le cerveau si paniqué qu'il en devenait brutalement logique et pragmatique, il se précipita vers son amie.
Helena était chaude, contre lui, sa main de chair rencontra une moiteur suspecte et inquiétante à l'arrière de son dos et Edward refusa même d'y jeter un coup d'œil. Plus tard, peut-être. Lorsqu'ils seraient sortis d'ici, à l'abri, qu'il verrait Alphonse se précipiter vers eux et les sermonner pour être deux têtes brulées. Ils pourraient rire, dormir tout leur saoul et finalement rentrer chez eux.
Oh bon dieu, comme il voulait rentrer chez lui.
Un bras jeté autour de la taille de Eurus, l'autre sous son épaule, il tira l'Alchimiste du Vent sur ses pieds qui se dérobèrent sous son poids. L'une de ses jambes avaient été touchée et alors que derrière eux, la transmutation n'en finissait plus de tourbillonner, détruisant les éléments alentour à défaut de pouvoir servir son but premier, Edward parvint à les trainer tant bien que mal jusqu'aux escaliers. Il leva le nez vers l'étage et la structure gémissante. Il n'aurait pas le temps de la consolider et grimper chaque marche leur ferait perdre de nombreuses minutes. Déjà, il voyait la voute se détacher, les stalactites s'écraser et exploser au sol en un rythme de plus en plus soutenu. Toute la caverne s'effondrait et ils seraient ensevelis avec s'ils ne bougeaient pas maintenant. Le bras d'Helena se resserra sur son épaule, secoué d'un spasme et avant qu'il n'ait pu enregistrer le mouvement, elle les propulsait vers les hauteurs d'un coup de talon malhabile.
Ils s'écrasèrent sur la coursive métallique, à quelques mètres de la porte qui les mènerait vers leur salut et la liberté. Helena fut incapable de se relever, malgré les exhortations de plus en plus énervées d'Edward et le jeune homme finit par la hisser difficilement sur son dos. Elle était lourde, malgré son apparence malingre et il sentait l'épuisement lui bruler les os et les muscles.
Aussi vite que possible, Fullmetal remonta le large couloir central, excluant toutes les galeries qu'il croisait dans le coin de sa vision.
_ Allez, allez, allez, allez…
Il sentait le souffle rauque d'Helena, près de son oreille, la chaleur rayonnante de son corps à l'agonie sur son dos. L'odeur du sang qui le prenait à la gorge jusqu'à l'écœurement.
Dans l'affolement général et l'urgence de sortir de ce tombeau en devenir, Edward tentait désespérément de se remémorer le plan des mines. Peine perdue, les couloirs et les portes se succédaient en enfilade sans qu'il ne puisse se souvenir si le chemin emprunté les ramenait bien à la surface ou bien s'ils s'enfonçaient davantage dans les profondeurs de la montagne.
Les longues galeries aménagées étaient vides, les rares occupants encore en vie ayant fui aussi vite que possible. Le grondement de la terre était devenu plus lointain mais pas moins menaçant et il craignait à tout instant qu'une partie du tunnel ne s'effondre entièrement sur eux. Ses poumons le brulaient, son souffle devenu court et Edward se demanda un bref instant qu'elle énergie parvenait à le tenir encore debout et lui permettait de courir aussi vite.
Elle s'évanouie cependant toute entière lorsque sa course effrénée le conduisit à un cul de sac. Il dérapa et manqua de s'effondrer à genoux.
_ Merde ! NON !
Du plat de la main, il frappa la roche, son poing de métal heurtant la pierre jusqu'à la lézarder. Ils ne pouvaient pas faire demi-tour, ne sachant pas ce qui les attendait de l'autre côté : la mort, sans doute, mais celle-ci s'était contentée de patienter dans les galeries obscures, les regardant tourner avec délice et riant de leur vaine échappée. Helena gémit sourdement lorsqu'il la déposa lourdement sur le sol, tournant en rond tel un fauve en cage. Elle tenait son côté et respirait trop vite, trop faiblement pour que cela soit une bonne nouvelle.
_ Merde, merde, merde. Réfléchis, Edward, réfléchis !
Il ferma les yeux, ses mains volant à ses tempes alors qu'il martelait son crâne de ses doigts, cherchant une solution, une idée, une lueur dans l'obscurité. Il était Edward Elric, bon dieu. Il était un foutu génie et qu'il soit damné s'il ne trouvait pas un moyen de les sortir d'ici, vivants.
_ Ed…
Le jeune homme n'accorda pas la moindre attention son amie, scrutant les murs, passant la main sur la roche alors qu'il calculait les probabilités que le tunnel s'écroule s'il tentait une transmutation pour leur frayer un passage. Si tant est qu'ils aient avancé tout ce temps dans la bonne direction, mais avec la rumeur de la terre frémissante dans leur dos, il ne pouvait que l'espérer.
_ Ed.
_ Quoi ?!
Helena pointa la fissure qu'il avait faite malgré lui dans le mur qui scellait leur sort, le narguant par sa simple existence. Ses yeux étaient voilés par la fièvre, papillonnant difficilement et le blond eut honte de voir qu'il mettait bien trop de temps à comprendre ce qu'elle essayait de lui communiquer.
Il se précipita sur la paroi, posant la joue sur la lézarde et dut retenir un hurlement de soulagement lorsqu'il sentit l'air lui caresser la peau. Ils devaient être proches d'une autre galerie parallèle, voire même, purement et simplement, de la sortie et putain, s'il n'avait pas eu la moindre retenue —et un relent de pudeur— il aurait pu embrasser Helena sur place.
A défaut, il se contenta de sautiller de joie comme un enfant et poser les mains sur la paroi, priant de toutes ses forces pour avoir raison. La transmutation éclaira violemment les murs autour d'eux, le forçant à plisser des yeux et l'instant suivant, un grondement des plus terrifiants les entoura alors que la matière se transformait sous sa volonté.
Merde. La structure était trop fragile et tout allait s'écrouler d'une minute à l'autre.
Il ramassa Helena, la trainant dans son sillage et s'engouffra dans le nouveau tunnel.
