Mardi, 21h54
Regina éteignit l'autoradio de sa berline, tandis qu'elle attendait patiemment à un feu rouge. Encore une fois, la journée avait été harassante. Les enquêteurs du district 4 avaient dû faire état de toutes les rencontres qu'ils avaient eues avec Harry Benfield avant son suicide. De plus, il leur avait fallu remplir plusieurs rapports concernant l'enquête autour du Lightning Killer. Après les derniers développements, la cour voulait effectivement être certaine que leurs interrogatoires n'entraineraient pas de nouveaux drames. Toutefois, si leurs recherches menaient désormais vers une seule personne, ils n'avaient aucune raison valable de pouvoir l'arrêter. Depuis son premier meurtre, l'assassin ne laissait pas de trace de son passage. Aussi, ils ne pouvaient évidemment pas arrêter un individu sous prétexte que son profil correspondait à celui qu'ils avaient établi. Néanmoins, Regina avait particulièrement hâte de pouvoir enfin se confronter à Fiona McMahon. Depuis sa première rencontre avec la rouquine, elle avait l'impression qu'il s'agissait d'une personne d'intérêt pour l'enquête. Désormais, l'étau se resserrait autour de la jeune femme qui faisait carrière sur internet. Il ne leur restait plus qu'à trouver assez de preuves pour l'arrêter, voire l'accuser.
Encore une fois, la détective n'était cependant pas uniquement préoccupée par l'affaire sur laquelle elle était. La veille, son altercation avec Emma l'avait particulièrement agacée. Elle savait pertinemment qu'elle aurait dû lui faire part de ses émotions la semaine précédente, mais s'y était évidemment refusée. De ce fait, elle était en proie à des sentiments qu'elle ne se sentait pas en droit de partager. La portoricaine était pleinement consciente que ce qui s'était passé entre la profiler et leur suspecte n'avait aucune importance aux yeux de la blonde. Toutefois, elle ne parvenait pas à l'accepter. Ni même à aborder un point de vue objectif sur la situation. À chaque fois qu'elle y songeait, elle rêvait de pouvoir affronter la jeune femme aux cheveux rouges et la maudire de ses actes. Pourtant, elle savait qu'elle ne pourrait pas évoquer ses ressentis, même si elle devait finir par l'arrêter. Pour l'heure, ses rapports avec la criminologue étaient redevenus cordiaux, sans dépasser la simple relation professionnelle. Elles revenaient donc à leur point de départ, néanmoins avec de nouvelles tensions.
Quand elle s'engagea dans l'allée de graviers, Regina ressentit un frisson parcourir son échine. Ses phares éclairant le chemin désert qui menait à sa maison, elle eut la sensation que quelque chose clochait. Elle essaya néanmoins de se convaincre du contraire, actionnant la petite télécommande sur son trousseau de clé pour que la porte de son garage s'ouvre. Cependant, rien ne se produisit. Songeant que même la technologie n'était pas de son côté, elle coupa le moteur en soupirant. Elle éteignit évidemment les phares, attrapant son sac sur le siège passager avant de sortir. Elle fit les quelques pas qui menaient vers le perron, espérant que son système de sécurité n'avait pas, encore une fois, rendu l'âme.
Ce n'est que quand elle vit la porte de sa maison entrouverte qu'elle comprit que quelque chose n'allait pas. Réalisant ce qu'il était en train de se produire, elle sentit son coeur accélérer son rythme dans sa poitrine. À l'intérieur de sa demeure, toutes les lumières étaient éteintes. Néanmoins, elle savait très bien qu'elle n'avait pas oublié de verrouiller la porte avant de partir. Par réflexe, elle fit volte face vers son véhicule et courut aussi vite qu'elle le put. Elle déverrouilla la porte, s'engouffra dans la voiture et choisit de ne pas allumer le moteur. Si quelqu'un s'était introduit chez elle, elle ne devait évidemment pas éveiller de soupçons chez cette personne. Justement, elle se maudit de n'avoir pas pris son arme de service, comme elle le faisait régulièrement. Comme prise au piège, elle se décida à saisir son téléphone dans son sac pour appeler à l'aide. Toutefois, ce n'est pas un numéro à trois chiffres qu'elle choisit de composer sur le petit appareil. Le coeur battant à ses tempes, la respiration saccadée, elle pria intérieurement pour obtenir une réponse rapide. Désormais, ses minutes étaient bel et bien comptées. Surtout si l'intrus se trouvait encore dans sa maison…
21h43
Emma ajusta le col de son veston pour se donner une contenance, avant de prendre une gorgée de son verre de scotch. Dans le bar, un morceau de jazz très populaire semblait donner le rythme à cet endroit très huppé. Accoudée au comptoir, la blonde était assise sur un petit tabouret élégant. Autour d'elle, l'atmosphère était particulièrement chaleureuse, invitant à la détente. Les boiseries autour du bar et les larges canapés capitonnés de la salle reproduisaient effectivement le décor d'un speakeasy. C'était d'ailleurs ce qui faisait la gloire de ce lieu incontournable du centre-ville. Les habitants de Vancouver appréciaient apparemment de plonger dans l'ambiance atypique des années folles, sans doute pour oublier leurs problèmes, le temps d'une soirée. Pourtant, Emma ne se sentait pas particulièrement à l'aise, dans ce véritable décor de film. Plus tôt dans la journée, elle avait accepté l'invitation qu'on lui avait donnée sans hésiter, ne sachant toutefois pas à quoi s'attendre de la part de l'autre personne. Elle était arrivée quelques minutes plus tôt, peu surprise de voir qu'elle n'aurait pas à l'attendre. La profiler avait alors immédiatement commandé un verre de scotch, comme pour se détendre avant leur conversation. D'ailleurs, elle essayait de détailler ses traits sérieux pour deviner ses pensées.
« Je ne m'attendais pas à une telle invitation, » admit-elle en prenant une seconde gorgée pour se détendre. Accoudée au comptoir, elle détourna le regard pour s'attarder un instant sur la barmaid qui préparait ce qui semblait être un cosmopolitan.
« Tu sais très bien pourquoi je t'ai invitée ici.
-C'est de la supposition plus que de la véritable connaissance.
-Je croyais que les profilers étaient plutôt doués pour ce genre de chose.
-On est doués pour établir le profil des criminels, pas pour lire dans les pensées, » rectifia la blonde.
« Mmmh… je pense quand même que tu sais, en partie, pourquoi je t'ai proposé de venir ici.
-Le « en partie » m'inquiète quand même un peu, » sourit la criminologue.
« Disons que ça concerne deux sujets brulants d'actualité, si j'ose dire, qui vont pas mal te plaire.
-Je doute vraiment de la notion de « plaire » pour le coup, » répliqua la blonde.
À sa gauche, Robin laissa échapper un gloussement avant de finir son verre. Emma remarquait qu'il avait évidemment troqué son veston de travail pour une veste de cuir noire.
« Comme tu t'en doutes, j'aimerais qu'on parle d'une certaine personne qui travaille au poste, avec moi, » débuta l'Homme d'un ton sérieux.
« Certes, » gloussa la profiler. « Mais je ne comprends pas pourquoi c'est moi que tu as choisie pour cette conversation, et non Regina.
-Parce que tu sembles plus accessible sur le plan émotionnel, » lança-t-il sans hésiter. « Je suis sûr qu'elle m'enverrait promener si je lui en parlais. » Il commanda alors un second verre à la barmaid, sans oublier de lui adresser un sourire aguicheur.
« Ok… Quand tu dis deux sujets brulant d'actualité... C'est quoi le second ? » s'enquit Emma en lui adressant un regard suspicieux. Comme de fait, le détective se pencha légèrement vers elle, comme pour lui faire une confidence.
« Une de mes sources m'a récemment informée qu'une ancienne cellule du crime organisé vient de rouvrir à Vancouver, » débuta-t-il d'un ton calme. « Et j'aurais besoin de toi pour une enquête, justement. C'est pour ça que j'ai été absent toute la journée.
-Ingrid t'a dit de me demander ça ? » s'étonna la criminologue. « Pourtant elle sait très bien que je ne suis pas une experte du crime organisé.
-Ce n'est pas Ingrid qui m'a demandé de t'approcher sur le sujet.
-Je ne suis pas sûre de comprendre, » sourcilla la profiler, désormais peu à l'aise de poursuivre leur conversation.
« Tu travailles pour le gouvernement, Emma, » déclara Robin d'un ton évocateur. « Tu te doutes que les enquêteurs au crime organisé ne sont pas uniquement reliés à la police. Parfois nos sources sont bien plus hautes que les simples postes de district, si tu vois ce que je veux dire. »
Réalisant ce à quoi il faisait allusion, la blonde poussa un profond soupir, finissant son verre d'une traite.
« Je leur ai déjà dit non, Robin, » admit-elle sans hésiter. « Et Regina a déjà été approchée aussi. Ils savent qu'on ne trainera pas dans ces affaires-là. Puis, si tu cherches vraiment un profiler, demande à Gold. Il est excellent dans le domaine du crime organisé.
-La raison pour laquelle je t'en parle n'est pas anodine, Emma, » répéta le détective. « Cette cellule qui vient de rouvrir, c'est quelque chose que tu connais bien. Je dirais même que tu serais très intéressée de pouvoir m'aider à les arrêter. »
L'évocation interpella évidemment la profiler, qui n'eut pas de mal à comprendre ce à quoi l'enquêteur faisait allusion. Cependant, il était hors de question pour elle de plonger dans de telles affaires. Elle préférait amplement la tranquillité de ses enquêtes habituelles. Surtout si cela impliquait un certain groupe du crime organisé.
« Je suis désolée mais je refuse catégoriquement, » affirma-t-elle. « Je ne compte vraiment pas m'embarquer dans ces histoires…
-Je vais quand même te laisser quelques jours pour y réfléchir. Je pense réellement qu'ils ne m'ont pas demandé ça pour rien.
-Eh bien tu leur diras que… »
Emma fut coupée par les vibrations de son téléphone dans la poche de son jean. Saisissant le petit appareil, elle décrocha immédiatement, faisant signe à son collègue que c'était important.
« Allo, Regina ? Tout va bien ? » demanda-t-elle, quelque peu inquiète par l'appel impromptu de la détective.
« Emma… J'ai besoin de toi… J'aimerais que tu viennes le plus vite possible… Je pense qu'il y a quelqu'un chez moi… »
La profiler eut l'impression que son coeur venait de rater un bond dans sa poitrine, tandis qu'elle se levait déjà du tabouret pour attraper sa veste. Surpris, Robin l'interrogea évidemment du regard mais elle lui fit signe de se taire.
« Ok, j'arrive dans une dizaine de minutes, » souffla la criminologue. « As-tu appelé le poste ?
-N… non… je ne sais pas pourquoi, j'avais besoin d'entendre ta voix parce que…
-Tu es où exactement ?
-Dans ma voiture, » répliqua la brune. « J'ai verrouillé les portes mais je n'ai pas mon arme de service… Et je pense que le courant a été coupé… Je ne préfère pas prendre de risques…
-Ok tu ne bouges pas, d'accord ? » ordonna la blonde.
Tandis qu'elle attrapait son casque de moto au pied de la chaise, elle incita l'enquêteur à la suivre. Comprenant que c'était urgent, il laissa quelques billets sur le comptoir avant de prendre la direction de l'extérieur du bar. Une fois dehors, il prit son téléphone pour contacter le poste de police.
« Je suis désolée de te déranger Emma… J'aurais dû appeler le poste d'abord… » bredouilla la portoricaine, dont la voix était légèrement saccadée. De l'autre côté, Robin indiqua à la profiler qu'il était en ligne avec les patrouilleurs. Après avoir branché ses écouteurs sur son téléphone, elle envoya un message à Robin, lui indiquant l'adresse de Regina. Ainsi, il put immédiatement transmettre l'information aux patrouilleurs avec qui il parlait. Emma rejoint alors sa moto dans le stationnement du bar, tandis qu'il marchait vers sa voiture. Elle enfourcha ensuite son deux-roues, démarrant le moteur aussi vite que possible. Plaçant son téléphone dans sa poche, elle referma la visière du casque d'un coup sec.
« Restes en ligne avec moi, Regina, ok ? » reprit-elle, tandis qu'elle sentait son coeur battre à ses tempes. « J'arrive. J'ai déjà prévenu le poste.
-Ok… Sois prudente s'il te plait… » articula la détective, espérant que son ex-petite amie arriverait avant que l'intrus ne se décide à quitter son domicile…
22h01
Quand Emma entra dans la chambre de Regina, son arme au poing, elle ne fut pas surprise de voir que la plupart de ses effets personnels avaient été touchés par l'intrus. Derrière elle, la portoricaine avançait à pas de loup. Les patrouilleurs avaient évidemment investi le rez-de-chaussée de la maison, vérifiant que l'intrus n'était plus là. Cependant, la criminologue avait décidé de leur prêter main forte, bien décidée à comprendre qui s'était introduit chez Regina. Évidemment, leur première pensée s'était dirigée vers le Lightning Killer. Le fait que la portoricaine était responsable de l'enquête n'était effectivement un secret pour personne. Le tueur avait donc peut-être voulu effrayer l'enquêtrice en investissant sa demeure. Pourtant, il n'avait laissé aucun message, ni aucun signe de sa visite. De toute évidence, il n'était pas resté plus de quelques minutes chez la brunette, se contentant de signaler sa présence par quelques objets désordonnés ou brisés. Cependant, un détail interpella particulièrement la profiler. Dans la chambre de la détective, plusieurs livres avaient été jetés à terre, voire déchirés. De plus, son tiroir à sous-vêtements avait été fouillé. L'intrus avait même choisi de laisser quelques-uns de ses bas sur le lit, comme pour lui passer un message. Justement, Emma se retourna vers son ex-petite amie, qui faisait, avec horreur, le même constat qu'elle.
« Ce n'est pas l'œuvre du Lightning Killer… » murmura Regina d'un seul souffle. Elle dévisagea la blonde, comme pour essayer de se rassurer.
De son côté, la criminologue la dépassa pour descendre en toute hâte à l'étage inférieur. Au milieu du salon, Robin dirigeait les patrouilleurs pour qu'ils fassent état des dégâts laissés pas l'intrus. Tout détail pouvait effectivement les amener sur une piste intéressante.
« Appelle l'identité judiciaire, » ordonna Emma à son collègue. « Je veux qu'ils passent la maison au peigne fin et qu'ils me sortent toutes les traces d'ADN qu'ils pourront.
-Mais le tueur ne laisse jamais aucune trace, » contesta l'homme. « Tu as toi-même dit qu'il était passé professionnel dans son domaine.
-Ce n'est pas le Lightning Killer, » déclara la profiler d'un ton ferme. Elle tentait de garder son calme, mais son coeur battait la chamade dans sa poitrine.
« Comment tu peux en être si sûre ? » s'enquit le détective.
« Tu veux bien appeler l'identité judiciaire, s'il te plait ? » répéta-t-elle, autoritaire.
Réalisant qu'il n'aurait pas le dernier mot, il haussa les épaules avant de s'exécuter. De son côté, la criminologue essayait de réfléchir aussi vite qu'elle le pouvait. Elle ne pouvait s'empêcher de dévisager son collègue, se remémorant leur conversation. Il ne s'était évidemment pas trompé sur les informations qu'il lui avait données. De plus, cette intrusion confirmait apparemment ses dires. Désormais, la sécurité de Regina était définitivement en jeu…
2h28
Emma referma la porte de son balcon derrière elle, tâchant de rester le plus discrète possible. Dans sa chambre, Regina dormait depuis près d'une heure désormais. Après les évènements de la soirée, la criminologue avait proposé à son ex-petite amie de venir séjourner chez elle. La situation angoissait évidemment la détective, qui ne se sentirait certainement pas en sécurité dans un hôtel. Pourtant, rien n'aurait pu annoncer qu'une telle chose pourrait se produire. Depuis 2015, Cora Mills était en prison et la cellule portoricaine du crime organisée avait été démantelée. Sept ans après, les criminels semblaient avoir décidé de se réunir à nouveau. Leur leader n'était toujours pas libre, mais il était clair qu'ils recevaient toujours ses ordres. Sinon, ils n'auraient eu aucun avantage à s'introduire chez une sergent enquêtrice de police. Plus qu'un message, cette visite constituait une réelle menace pour la jeune femme. La personne qui était parvenue à déjouer son alarme n'était pas simplement venue pour l'intimider. Ainsi, il était clair que la portoricaine était désormais en danger. Cela arrivait malheureusement au cours d'une enquête très prenante, mais la brunette n'aurait pas le choix de devoir s'en charger également. D'ailleurs, la profiler songeait à la proposition de Robin, tandis qu'elle allumait une cigarette. Dans la nuit morose d'octobre, quelques volutes de fumée s'envolèrent bientôt au-dessus de son crâne. Prendre une telle décision n'était certainement pas évident.
Depuis qu'elle avait commencé au CSIS, elle s'était toujours refusée à se mêler au crime organisé, notamment à cause du passé de Regina. Pourtant, les services secrets canadiens l'avaient déjà approchée deux fois, espérant l'inciter à rejoindre leurs rangs. La même chose était également arrivée à la portoricaine, reconnue pour son expertise en matière de meurtre. D'ailleurs, la personne qui l'avait contactée lui avait dit qu'elle pourrait très bien être un agent double. Mais la brunette avait refusé sans hésiter. Elle avait quitté ce monde-là avec perte et fracas et ne souhaitait absolument pas le retrouver. Au contraire, elle était plus qu'heureuse d'avoir trouvé son équilibre auprès de la criminologue. Mais tandis que la portoricaine était une fois de plus en danger, Emma Swan ne parvenait pas à prendre de réelle décision. Elle détestait l'idée d'accepter une enquête dont elle ne pourrait parler à personne. Néanmoins, elle abhorrait encore plus le fait que son ex-petite amie ne risque sa vie, simplement parce que sa génitrice avait réussi à réunir ses anciens sbires. À ses yeux, la décision était pourtant prise dès l'instant où elle avait compris qui s'était introduit chez la détective.
Expirant la fumée cancérigène de ses poumons, elle saisit justement son téléphone dans la poche de son pantalon de sport. Pianotant rapidement sur l'écran tactile, elle repéra un numéro spécifique dans son répertoire. Sans hésiter, elle le composa, sachant très bien que son interlocuteur répondrait certainement. Alors qu'elle entendit la première tonalité, elle se demanda où pourrait bien la mener cette nouvelle enquête…
