Chapitres 26. Confidences
La surprise fit perdre ses moyens à Hermione.
Comment son cœur pouvait-il battre si fort à la vue de cet homme?
Severus Rogue s'était frayé un chemin à l'intérieur de son petit monde bien ordonné, inexorablement, sans qu'elle s'en méfia. À présent, il était trop tard. Il prenait toute la place. Elle pensait à lui en se couchant le soir, en se réveillant le matin, en passant dans le corridor qui menait à son laboratoire de l'Institut pharmacomagique d'Édimbourg. Voir ces yeux noirs posés sur elle était devenu une drogue dont elle ne voulait plus se passer.
- La place est libre, dit-elle.
Il s'assit.
Elle fixa son gribouillis, soudain embarrassée.
- Vous avez repris des couleurs, dit la voix de basse.
Elle leva les yeux.
- Grâce à vous. Je… je voulais vous remercier.
Il hocha lentement la tête.
- C'est rarement aussi intense, lâcha-t-elle, au bout d'un moment.
Les prunelles noires l'observèrent.
- Depuis combien de temps avez-vous été marquée?
La réponse mit quelques secondes à franchir les lèvres d'Hermione. C'était étrange de parler des marques, ici, à haute voix.
- Treize mois.
- En même temps que la fuite du petit-ami, je présume.
Elle ferma les yeux. Elle avait oublié qu'il connaissait ce détail.
- Oui.
- Laissez-moi deviner : il s'est lassé que vous sabotiez toutes ses tentatives pour vous réconforter?
Ces mots firent mal à Hermione. Lui rappelèrent à quel point elle se sentait seule.
Elle déglutit pour dénouer le nœud de chagrin qui avait obstrué sa gorge.
- Non. Il s'est lassé d'avoir une petite-amie qui pleurait tout le temps.
Severus demeura silencieux. Elle savait qu'il la dévisageait, mais elle ne put pas se résoudre à soutenir son regard.
- C'était indélicat de ma part, dit-il. Pardonnez-moi.
Qui aurait cru que la chauve-souris des cachots lui demanderait un jour des excuses?
Il enchaîna.
- Qui est au courant?
- Pour Adam ou pour les marques?
- Les deux.
Hermione soupira.
- Eh bien, il y a… euh… vous. Et Adam, évidemment.
Elle fixa un point invisible, en plein centre de la poitrine de Severus.
- Je sais, c'est pathétique, laissa-t-elle tomber.
- Je n'ai rien dit de tel, Hermione.
Elle fit tourner son verre vide sur la table, machinalement.
- J'avais déjà des doutes à votre sujet, poursuivit-il.
Elle leva les yeux, surprise.
Severus sembla peser ses paroles.
- L'idée que vous soyez porteuse du maléfice m'a effleuré l'esprit il y a des semaines. Vous aviez une propension étrange à disparaître à l'improviste et à revenir avec une tête d'enterrement. Sans compter que vous êtes une née-moldue. Et pas n'importe laquelle.
- Qu'est-ce que ça veut dire, pas n'importe laquelle?
- Vous avez contribué à la défaite de Voldemort. Vous possédez un Ordre de Merlin. Et vous avez encore à ce jour les ASPIC les plus élevés obtenus à Poudlard depuis cinquante ans.
Hermione médita ses paroles. Puis elle lâcha soudain, sans analyser pourquoi elle ressentait ce besoin impérieux d'aborder le sujet :
- Le coup des toilettes, vous savez que j'ai fait ça à beaucoup d'hommes avant vous?
Severus eut un reniflement ironique.
- J'ai effectivement cru comprendre que je n'étais pas votre premier cobaye.
Ils se jaugèrent.
- Si vous avez envie de jouer à trouver qui est le plus mauvais entre nous, répliqua-t-il, je crains que vous n'oubliiez à qui vous vous adressez.
La prochaine question embarrassante vint de lui.
- Qu'est-ce qu'ils ont écrit sur votre ventre?
- Quoi?
- Vos agresseurs, précisa-t-il inutilement. Le maléfice.
Elle eut l'impression que l'oxygène s'était raréfié dans le bar. Elle savait qu'elle n'était pas obligée de répondre à cette question, mais à cet instant précis, elle était incapable de peser le pour et le contre, elle ne pouvait que contempler ce visage grave, ces yeux noirs inquisiteurs. Étrangement, elle constata que ce regard-là ne lui donnait plus envie de se sauver en courant. Comme si, enfin, elle avait fini par s'habituer à la sensation d'être exposée et vulnérable devant Severus.
- Que je suis une traînée.
Elle ne savait pas pourquoi elle lui avait révélé cette obscénité. Il était la dernière personne à qui elle aurait eu envie de le dire. Mais Severus avait un don particulier pour lui tirer les vers du nez sans y mettre de grands efforts.
Elle le dévisagea, la gorge sèche, essayant de déceler dans cette façade calme quoi que ce soit comme de la pitié ou de la répulsion. Mais la courbe de sa bouche était tranquille, la ligne de ses sourcils relâchée, son visage neutre.
- Et c'est ce qui vous pousse à vous mettre à genoux devant des inconnus dans des toilettes crades?
Elle ne trouva rien à répondre. Vaincue, elle échappa aux prunelles perçantes.
Un soupir se fit entendre, suivit d'un raclement de chaise.
- Je ne peux pas m'attarder plus longtemps, annonça Severus.
Autant elle s'était sentie bêtement heureuse de le voir apparaître, autant le voir se lever la plongea à nouveau dans une déception cuisante. Elle était devenue trop sensible. Beaucoup trop.
- D'accord, dit-elle avec un empressement qui sonnait faux. À demain.
Mais elle sut, au regard que Severus posa sur elle, qu'il n'était pas dupe de son enthousiasme forcé.
Il avisa le verre vide d'Hermione.
- Vous devriez rentrer aussi, dit-il. Plutôt qu'imposer vos œuvres d'art à cette pauvre serviette de table.
Mais Hermione n'écoutait qu'à moitié.
Elle fixait Severus avec une seule pensée, désespérée.
Touchez-moi.
Mais seul un pan de sa cape noire frôla le bras d'Hermione lorsqu'il quitta le pub.
