Bonjour/Bonsoir/Holà !

Ce recueil se constitue de textes produits lors des nuits du FoF, nuit d'écriture qui a lieu tous les mois durant le premier week-end, de 21h à 4h du matin, un sujet par heure. Allez jeter un œil si vous ne connaissez pas, c'est très sympa.

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Ce texte a été écrit pour la 121ème Nuit du FoF, pour le thème 4 « Malédiction ». Il est assez courtet se concentre sur Cersei, pour une fois. Je pense continuer, au-delà du délai de la Nuit du FoF, à développer l'aspect « maudit » des jumeaux.

- Maudits -

1/5

Cersei en vide majeur

Parfois, quand elle sentait le poids de son mari pesant sur elle, suant, musculeux, en quête de l'orgasme, elle se dégoûtait. Elle n'avait pas le sentiment de faire corps avec Euron dans ces moments-là, alors qu'elle l'avait choisi. Qu'ils avaient la même vision du monde sur bien des choses, qu'ils avaient des objectifs communs. Ils formaient un couple uni, quoi qu'on puisse en dire. Dès le départ, ils avaient été sur la même longueur d'ondes.

Mais quand il entrait en elle, ce n'était pas exactement normal. Comme si une fausse note s'était invitée au milieu d'un opéra parfait mené par des musiciens virtuoses. Physiquement, Euron était bon, et le corps de Cersei était fait de chair, biologiquement programmé pour réagir d'une certaine façon bien précise à certains actes bien précis. Il ne la forçait pas. Elle était – et avait toujours été – consentante. Mais quelque chose n'allait pas. Comme si, loin de ne pas être assez, Euron était simplement un peu trop différent.

Quand elle l'étreignait, quand elle le caressait, quand elle le goûtait, c'était bon, mais il lui manquait la saveur des Lannister. Ce petit quelque chose qui avait autrefois donné à Cersei le sentiment d'être de retour chez elle, où qu'elle soit.

Bien sûr, cette relation avec Jaime était impossible sur le long terme. Même si Cersei avait toujours le sentiment qu'ils étaient un seul être, elle devait penser à la place qu'elle occuperait un jour dans le monde, à la façon dont elle devait prendre en charge l'héritage paternel, le faire fructifier, obtenir la reconnaissance de ses pairs. Tout ça ne serait pas possible avec Jaime. Jaime était un besoin innommable, un amour impardonnable. Et ça, Cersei l'avait su dès le départ. C'est pour ça qu'elle avait quitté Castral Roc sans regret, en sachant qu'il fallait laisser cette relation derrière elle pour ne pas s'empêcher d'évoluer. Bien sûr, elle avait couché avec d'autres hommes. C'était normal. Il fallait bien que cela le soit, non ? Seulement, Jaime n'avait pas vu les choses de la même manière. Il s'était senti trahi, cet imbécile, et il n'avait plus voulu qu'elle l'approche. Et ça, Cersei ne pouvait pas le tolérer.

Elle et lui, c'était au-delà de tout. Ils étaient nés ensemble, ils étaient un même être, ils ne pouvaient que mourir ensemble. Peu importait qu'ils couchent avec d'autres personnes, qu'ils se marient ou qu'ils aient des enfants, ils étaient liés l'un à l'autre. Pourquoi Jaime ne voulait-il pas le reconnaître ? Pourquoi ne voulait-il pas combler ce vide en recommençant, comme avant ? Chaque fois qu'elle le voyait, Cersei se sentait plus vide que jamais. Elle avait envie de hurler, de le prendre à la gorge et de lui cracher au visage, de lui faire admettre qu'ils étaient les jumeaux incestueux, les monstres que tout le monde jugeait sans connaître, les deux faces d'une même pièce. Il était à elle. Et quoi qu'il fasse, il ne pourrait jamais changé ça.

Alors ça la faisait rire, quand elle le voyait éviter son regard durant les repas de famille, se faire escorter partout par Tyrion ou cette grande vache de Brienne Tarth qui le suivait comme un petit chien depuis qu'il l'avait ramassée à Port-Réal. Que croyait-il, l'imbécile ? Que cela allait changer quoi que ce soit ? Il était à elle. Elle avait beau trouver pitoyable que Jaime ne soit pas capable d'entretenir une relation durable, elle s'était sentie flattée le jour où il le lui avait hurlé, à bout de nerfs, alors qu'elle l'avait coincé dans une pièce vide de Castral Roc. Il était à elle, corps et âme, au-delà de tout. Le jour où Euron en aurait assez, où elle aurait tout perdu, lui, son jumeau, serait là pour elle.

- C'est notre force, avait-elle crié en riant. Nous, contre tous ! Pour toujours !

Jaime avait battu en retraite, l'air épouvanté, le teint livide.

- Ce n'est pas une force, avait-il bredouillé. Nous sommes maudits. Je suis maudit.

Il s'était enfui sans qu'elle ne puisse le rattraper. Elle n'avait pas même réellement essayé, car elle était persuadée, à ce moment-là, qu'il reviendrait vers elle quand il comprendrait son erreur. Quand il réaliserait que c'était une bonne chose, qu'ils soient liés. Il était un peu d'elle, elle était un peu de lui, et il n'y avait que quand ils étaient tous les deux qu'elle avait vraiment le sentiment d'être complète. Jaime était incapable d'avoir sa force, de prendre du plaisir ailleurs et de se marier pour assurer une continuité à leur empire familial ? Qu'à cela ne tienne ! Certes, ça faisait de lui un faible, mais c'était aussi la preuve qu'elle, Cersei, était tout pour quelqu'un. Qu'elle était dans le vrai.

Seulement, Jaime n'était pas revenu. Il avait continué à s'éloigner, à la regarder comme si elle le poignardait quand elle embrassait Euron. Le jour de son mariage, elle avait cru que son jumeau allait s'évanouir en pleine cérémonie, et elle avait presque éclaté de rire en voyant la gamine géante au visage ingrat qui se postait en protectrice de Jaime et l'empêchait elle, Cersei, de l'approcher. Elle qui était la seule à avoir le droit de toucher son frère. De savoir tout de lui.

Les années avaient passé. Cersei avait continué à espérer que Jaime comprenne, puis à l'espoir avait succédé la colère, la haine même, quand elle avait compris qu'il s'entêtait et que même la révélation de leur inceste ne l'avait pas éloigné de cette peste de Tarth. Et même maintenant, alors qu'elle était mariée depuis des années à Euron, qu'elle y trouvait son compte et lui aussi, qu'elle était fière de ses enfants et de sa carrière, elle continuait à penser à Jaime quand elle faisait l'amour à son mari. Parce qu'il y avait toujours ce vide, en elle. Parce qu'elle savait qu'il y serait toujours. Parce qu'elle n'arrivait pas à admettre que Jaime ait pu lui échapper, qu'il puisse se dire heureux loin d'elle. Parce qu'elle savait qu'il l'était, d'une certaine manière. Il la portait en lui, mais il avait réussi à lui tourner le dos, presque tout à fait, et il ne voulait plus d'elle.

A présent, elle avait quarante ans, comme lui. Et depuis vingt ans, il refusait de la toucher. Elle était bien parvenue à le coincer, quelques fois, mais ç'avait été si rapide, si minime, que ça n'avait pas comblé le vide. Et ce soir, pendant qu'elle achevait la soirée de son anniversaire par une séance de sexe dans sa chambre, après avoir passé une très agréable journée entre ses amis et ses enfants, elle savait que lui aussi faisait une soirée à Accalmie, dans cette maison qu'il avait achetée avec cette foutue Tarth. Elle le savait parce que Shae avait pris des photos et qu'elle les avait affichées sur son compte Facebook. Elle le savait parce qu'elle n'avait pas pu s'empêcher d'aller les regarder. Qu'elles montraient toutes Jaime heureux, en proie à des fou-rires, en pleine bataille de chatouilles avec cette vache de Brienne et ce nabot de Tyrion, ou bien en train de souffler les quarante bougies réparties sur trois imposants gâteaux.

Mais la pire de toutes, ç'avait été la dernière photo.

Alors qu'Euron sombrait dans le sommeil, Cersei l'avait contemplée pendant de longues minutes, et elle s'était sentie malade. Sur cette photo un peu floue, on voyait Jaime effondré sur le canapé, la tête de Brienne Tarth contre sa poitrine. Chacun était étalé sur un pan du canapé d'angle, et Tyrion était assis sur le ventre de son frère, avec des airs de conquérants. Ils avaient tous une bouteille de bière à la main. Ils souriaient, détendus. Un chat blanc les observait depuis un coussin.

C'est à ce moment-là que Cersei éprouva, pour la première fois, le sentiment de douleur que Jaime avait décrit des années plus tôt. Et l'idée stupide qu'ils puissent être maudits tous les deux, l'un par l'autre, fit lentement son chemin dans son esprit.

Peut-être avait-il raison.

Peut-être étaient-ils maudits.

Car sinon, comment expliquer qu'après toutes ces années de haine, de colère, de trahison et d'abandon, ce soit toujours aussi douloureux de le voir heureux avec une autre qu'elle ? De le voir simplement heureux, loin d'elle qui était un peu de lui, sans qui il déclarait autrefois qu'il ne pourrait plus respirer ?

Comment expliquer que le vide continuait à lui creuser la poitrine, rien qu'à voir cette stupide photo ?

Elle aurait dû éteindre son portable et dormir, car il faudrait le lendemain se rendre à Castral Roc pour célébrer leur quarantième anniversaire, et elle devrait se confronter à Jaime, le voir et subir les commentaires de Tyrion. Mais elle n'en avait pas la force. Elle voulait continuer à regarder ce visage détendu, cette bouche qui souriait, cette expression de bonheur simple qu'elle ne lui voyait jamais.

Elle voulait continuer à sentir cette douleur qui lui creusait la poitrine. Elle voulait sentir cette dernière preuve qui attestait du lien qui les unissait.