Chapitre 39 : La vie dans le Quatre
Cela faisait maintenant trois mois que j'étais installée dans le District quatre avec ma mère.
Annie n'étant pas loin, je la voyais quasiment tous les jours. Cela devait lui faire plaisir d'avoir une amie qui avait partagé les mêmes épreuves qu'elle à proximité, et je soupçonnais ma mère d'être soulagée de savoir qu'une personne aussi calme qu'Annie pouvait venir l'aider à s'occuper de moi.
Effectivement j'avais pu constater, ainsi que mon entourage, que depuis l'accident, j'avais des sautes d'humeurs plus régulières et plus puissantes qu'à l'accoutumé. L'on m'avait expliqué, que cela faisait partie des potentielles séquelles liées à mon hémorragie cérébrale et d'après les médecins je devais m'estimer heureuse de n'avoir que ce « léger problème ». Ils m'avertirent cependant, que je pourrais aussi, à l'occasion, subir quelques pertes de mémoire, avoir des douleurs à la tête, des vertiges ou encore des troubles de la concentration, ce genre de broutilles.
Après un mois d'enfermement à l'hôpital et compte tenu de mon insistance constante afin de sortir de cet endroit, les médecins finirent par lâcher prise à quelques conditions : je devais rester sous étroite surveillance, donc le fait que je proposai d'aller m'installer chez ma mère, après en avoir parlé avec elle, permis de peser dans la balance. Je devrais passer des examens de contrôles afin de vérifier que la guérison de mon cerveau se passait toujours bien durant les six prochains mois, puis après une fois par an. La bonne nouvelle dans tout ceci, était que je n'étais pas obligée de me rendre au Capitole pour effectuer ces examens. Cela me soulageait car je voulais à tout prix fuir cet endroit de malheur.
Ensuite il y avait l'étape de la rééducation de ma jambe ainsi que de mon bras ! Les médecins m'avaient expliqué que nous allions commencer avec mon bras, puisque ma jambe était encore immobilisée. Les séances de rééducations débutèrent donc une semaine avant ma sortie de l'hôpital et j'en faisais déjà voir de toutes les couleurs à mon kinésithérapeute. Il disait que je semblais « brûler les étapes ». Il en avait de bonnes lui ! Il n'était pas à ma place ! Je refusais l'idée de rester impotente plus de temps que nécessaire et surtout j'en avais vraiment assez de ne pas avoir ma liberté de mouvement habituelle pour pouvoir m'occuper de moi toute seule ! Je passais donc outre ses conseils et faisais continuellement des exercices même en dehors de nos rendez-vous à m'en faire pleurer de douleur. Je m'en fichais ! C'était le prix à payer pour retrouver mon indépendance et de plus cela me permettait d'évacuer cette colère que j'avais en moi, une colère dévorante, envers moi-même principalement, je devais bien l'avouer.
Ensuite de retour au quatre je devais, à raison d'une demie journée par jour, me rendre dans un centre de rééducation pour ma jambe et poursuivre également celle du bras ainsi que de ma clavicule. Si mon kiné m'avait trouvé difficile à l'hôpital du Capitole, l'équipe qui s'occupait de moi dans le quatre n'était pas en reste et subissait mes colères répétitives concernant le fait, que, selon moi, ils ne me laissaient aller plus vite alors que j'étais convaincue de pouvoir le faire. Au bout de deux semaines à peine, ils acceptèrent, après un chantage odieux de ma part et diverses menaces plus ou moins sérieuses, de me passer une paire de béquilles, tout en me recommandant d'y aller doucement et de ne pas m'en servir tous les jours. Je devais continuer de garder ma jambe immobile autant que possible. Mon bras me faisait encore mal donc ce n'était pas évident de m'en servir de toutes manières. Mais la douleur j'y étais habituée dans tous les sens du terme et c'était ce qui me permettait à présent de maintenir ma tête hors de l'eau. Je rongeais mon frein, car me faire materner comme ça, je n'en avais pas l'habitude et c'était détestable.
Ce n'était guère mieux chez ma mère ceci dit. La seule que je tentais d'épargner un minimum c'était Annie. Je ne sais pas comment elle arrivait à rester calme face à tous mes caprices. J'avais souvent envie de m'excuser mais je ne le faisais pas. Maman semblait être contente de m'avoir avec elle, mais je savais aussi, qu'elle se retenait parfois quand je la poussais à bout, ce qui était très fréquent. J'avais toujours agi sans la ménager depuis la mort de mon père et même si nous étions en train de renouer des liens depuis quelques temps, elle était en quelque sorte mon punchingball personnel. Elle encaissait sans rien dire. J'avais ce besoin de me défouler qui ne me quittait pas et n'ayant jamais été d'une nature douce ou patiente, je ne m'étais guère arrangée après l'accident et surtout suite à ma rupture avec Peeta.
Enfin, pour arranger le tout, le fait de ne plus pouvoir chasser et d'aller prendre l'air me rendais folle par moments. Maman insistait pour que nous allions de temps à autres nous promener vers les plages, mais me faire trimbaler en fauteuil roulant renforçait mon sentiment d'impuissance et ces petites escapades étaient bien souvent écourtées à cause de mes râleries multiples. Je faisais mine de ne pas m'inquiéter pour elle, car je savais qu'elle avait des gens autour d'elle pour lui permettre de vider son sac en cas de besoin, comme Haymitch par exemple. Il était venu me voir le lendemain de mon entrevue avec Peeta pour me dire que celui-ci était reparti le soir même dans le douze, incapable de rester plus longtemps au Capitole après ce que je lui avais dit et qu'il avait besoin de se changer les idées en s'occupant de son chantier pour l'ouverture de sa boulangerie. Ce vieil ivrogne, qu'un jour je finirais par appeler beau Papa au rythme où allaient les choses entre lui et Maman, avait encore su trouver les mots pour me faire culpabiliser quant à mon attitude vis-à-vis de Peeta, en me disant que définitivement je ne le méritais pas et que j'allais finir comme lui, ivrogne, vielle fille, à trainer en robe de chambre toute échevelée dans ma maison. Je m'imaginais telle qu'il me décrivait et l'idée ne me rebutait pas tant que ça en un sens. Au moins comme ça, je ne ferais du mal qu'à moi-même !
Il restât une semaine de plus au Capitole, après le départ de Peeta. Oh, principalement pour ma mère ! On ne pouvait pas dire que ma compagnie était des plus agréable de toutes façons.
Au quatre, j'alternais donc séances de rééducations, rendez-vous avec le Docteur Aurélius par téléphone, celui-ci avait d'ailleurs tenté, à maintes reprises, de m'extirper aux forceps mes ressentis sur ma confrontation avec Peeta, mais il avait fini par comprendre que c'était peine perdue. Il estimait cependant que j'avais progressé puisque j'acceptais, avec le projet que m'avait proposé Paylor, d'aller de l'avant et donc de sortir de mon délire sur la mission commando qui aurait mal tournée. Je me gardais bien de lui dire que toutes les nuits je me retrouvais soit avec Rue de nouveau morte dans les bras, soit dans l'arène voyant Peeta me foncer dessus comme un hystérique, ou encore en train de me faire torturer avec le venin des guêpes, sans quoi il ne m'aurait pas laissé tranquille.
Je ne voulais pas passer mon temps à penser à ce qui m'avait conduite à quitter Peeta cela me faisait encore trop mal. J'essayais par tous les moyens d'éviter de penser à lui. Il fallait que l'on apprenne lui et moi à se passer l'un de l'autre. J'étais devenue trop dépendante de lui durant toutes ces années et je ne pouvais pas me permettre de dépendre de quelqu'un, surtout quand on constate à quel point la vie ne tient qu'à un fil et qu'en une fraction de seconde tout peut basculer.
Un jour un carton fut livré chez ma mère avec quelques affaires, dont la veste de mon père, et d'autres vêtements, le médaillon que Peeta m'avait offert dans l'arène des jeux de l'expiation, la photo de mon père, mon livre des plantes ainsi le nécessaire pour écrire celui auquel j'avais pensé après mon retour au douze. Je savais que ce colis venait de Peeta. Je n'y avais pas touché durant plusieurs semaines, me contentant de le laisser dans un coin de ma chambre, le regardant comme s'il allait me sauter dessus. Je refusais catégoriquement qu'on me parle de lui, j'avais interdit à ma mère d'y faire la moindre allusion. Annie aussi avait eu droit à un sermon bien tranchant sur le sujet, mais au fond, s'il y avait bien une personne qui respecterait mon silence à ce sujet c'était bien elle. Johanna elle, n'avait eu de cesse de m'enguirlander, allant même jusqu'à à me traiter d'« imbécile égoïste ». Si j'avais été en état, nous en serions certainement venues aux mains elle et moi tellement elle m'avait fait sortir de mes gonds ce jour-là à l'hôpital. Je lui avais d'ailleurs rétorqué sans ménagement de s'occuper d'abord de sa pseudo relation avec Gale au lieu de se permettre de juger ma vie. Elle était devenue toute rouge et était sortie de ma chambre en claquant la porte, suivie de près par mon verre d'eau qui traversa la pièce pour s'écraser contre le mur. Je ne l'avais pas revue depuis.
J'avais quand même consenti à revoir Gale avant mon départ du Capitole. Je pensais qu'il allait me sermonner sur ce que j'avais dit à Johanna quelques semaines plus tôt, mais il n'en fit rien. Il me promit de venir me voir, au quatre, puis au douze et qu'il serait désormais plus présent. Avant de me laisser, il me confessa simplement qu'avec Johanna les choses avançaient dans le bon sens. Il m'expliquât qu'il avait découvert une fille beaucoup plus sensible qu'il ne le pensait au début et moins délurée. Cela me fit plaisir, pour eux, mais aussi pour moi. Au moins maintenant Gale aussi allait me laisser tranquille et s'occuper d'une autre fille que moi. Ce qui m'enlevait un poids.
Un soir, j'avais surpris Maman au téléphone avec Peeta, mais je m'étais éloignée comme je le pouvais, en toute discrétion avec mes béquilles, pour ne pas en savoir plus. J'avais du mal à accepter qu'elle lui parle, car elle devait forcément lui donner de mes nouvelles, et ça n'allait pas aider Peeta à couper le cordon. J'étais cependant curieuse en un sens, de savoir où il en était de son côté. Mais non ! Je ne pouvais pas ! Je ne devais pas ! Je devais rester disciplinée pour tenir et me concentrer sur le travail que j'avais à faire pour me préparer pour mon futur poste.
A ce sujet, Paylor avait été ravie d'apprendre ma décision et m'avait assuré que je pourrais suivre la formation dont elle m'avait parlé depuis le quatre et qu'elle mettrait tout à ma disposition pour que celle-ci se déroule le mieux possible. Je devrais prochainement me rendre dans le douze afin de superviser l'avancée des travaux de l'école. En hovercraft l'aller-retour pouvait se faire dans la journée cela ne posait aucun problème. J'avais également fait accepter à Paylor, non sans mal, le fait que je refusais toute rémunération, mes gains de vainqueur des Hunger Games acquis à vie, suffisant largement à mes besoins. N'ayant plus mis le nez dans des bouquins depuis ma première moisson, et à cause de ce fichu accident, il m'était parfois difficile de me concentrer plusieurs heures d'affilées. Je n'avais jamais été une élève brillante, bien que beaucoup de gens me trouvaient intelligente. Pour survire à tout ce que j'ai vécu ces dernières années depuis la mort de mon père, je devais sans doute l'être un minimum. Je m'étais donc établi un planning militaire alternant, rééducation, études, visite dans le douze et penser aussi à mon retour définitif là-bas.
Un jour, Plutarch m'avait contacté pour me demander s'il pouvait venir m'interviewer pour que je puisse montrer à tout Panem que mon rétablissement se passait bien. Je lui avais raccroché au nez et j'avais appelé la Présidente Paylor pour lui demander d'intervenir auprès de lui, afin qu'il me laisse une bonne fois pour toute tranquille. J'en avais terminé avec la célébrité.
Il était également convenu qu'elle devait me tenir informé des avancées concernant l'enquête sur l'accident des cérémonies. Contre toute attente, Beetee m'appela quelques semaines après mon arrivée au quatre pour m'informer qu'ils avaient trouvé une piste grâce aux indices récoltés avant la destruction du palais et aussi que les résultats de certaines analyses sanguines effectuées sur moi avaient révélés des anomalies, mais qu'ils n'avaient pas encore pu identifier avec précision de quoi il s'agissait. De ce qu'il m'expliquât il semblait que quelqu'un avait donc bien réactivé l'un des pièges de protection du palais, mais en faisant en sorte que seul le mien se déclenche lorsque ma masse s'abattrait sur la zone qui m'avait été désignée. Il s'agissait d'une sorte de lance projectile, un boulet de canon en caoutchouc, mais qui ne m'avait pas percuté directement. J'avais été attrapée sur le côté ce qui m'avait propulsé dans les airs, c'est ce que j'avais pu voir sur les images que m'avait montré Cressida. J'avais visiblement eu de la chance de ne pas avoir eu la moitié du corps arraché. Ce qui leur posait question c'était les empreintes relevées. Étrangement, celles-ci correspondaient à une personne de l'ancien régime qui avait été déclarée morte à la fin de la guerre. Il s'agissait d'un membre proche du conseil privé de apparemment. Ils étaient pour l'instant dans une sorte d'impasse mais Beetee m'assura que les recherches se poursuivaient et qu'ils ne négligeraient aucune piste avant d'avoir pu élucider cette affaire.
Après notre arrivée au District quatre, Haymitch prit pour habitude de venir passer une semaine par mois chez Maman. Il m'avait expliqué, sans tenir compte de mon interdiction de parler de Peeta, qu'il aimerait bien venir plus, mais qu'il devait veiller sur son autre petit protégé que j'avais lâchement abandonné. Il insista bien sur ce point à plusieurs reprises. Un jour n'en pouvant plus je lui balançais mon verre d'eau au visage et pour la première fois depuis des années, ma mère osa me gronder comme si j'étais encore une enfant. Je fus cependant soulagée d'apprendre, sans plus de détails que Delly et Peeta avaient repris contact et se voyaient régulièrement. Elle l'avait tellement aidé durant son rétablissement, je savais au moins qu'il avait quelqu'un de fiable sur qui compter et je tentais de refouler une pointe de jalousie, qui se fit sentir malgré tout.
Avec Maman et Haymitch nous avions commencé à parler de notre retour dans le douze. Un retour définitif cette fois-ci concernant Maman. L'installation de l'hôpital dans le quatre étant achevée, elle pouvait très bien envisager une mutation. L'idée avait semblé faire son chemin. Entre ce qu'il m'était arrivé et sa relation avec Haymitch, elle avait maintenant de solides raisons de revenir à la « maison ». Ce qui l'embêtait et moi aussi du reste, c'était de laisser Annie. Certes elle avait sa vie et ses habitudes avec Finn et ses amies, mais ce n'était pas comme avec nous qui étions devenus en quelque sorte sa nouvelle famille. Nous discutâmes tous ensemble des possibilités envisageables, puisqu'il était hors de question que je retourne habiter chez Peeta, et que je refusais également de manière ferme et catégorique l'idée de réintégrer notre ancienne maison, compte tenu des souvenirs présents et encore trop douloureux à supporter. Enfin, vivre chez Haymitch avec ses oies, nous était vite apparu comme étant …inenvisageable ! Je décidais donc que je profiterais de ma venue prochaine dans le douze pour de me mettre à la recherche d'une maison qui me conviendrait.
Et l'idée de quitter ce fichu « village des vainqueurs », même si depuis l'inscription avait été enlevée, ne me déplaisait pas et me permettrait d'une certaine manière de tourner une page.
Le Docteur Aurélius fut ravi de l'entendre. Cet homme semblait croire (mis à part mon rejet de Peeta) que je prenais des décisions fabuleuses, allant dans le bon sens, pour mon évolution personnelle. Parfois je me demandais comment il avait réussi à sortir Peeta de son marasme, si, avec quelques phrases bien placées, que je lui donnais à « manger », cela lui suffisait pour me croire guérie ou à minima en bonne voie pour l'être. Je devais admettre que je faisais simplement en sorte de lui dire ce qu'il voulait entendre, afin qu'il me fiche la paix plus rapidement. Pas que je ne l'appréciais pas !
Simplement j'avais une sainte horreur de me sentir analyser sous toutes les coutures et de m'entendre dire des vérités que je refusais la plupart du temps d'admettre et dont j'avais déjà conscience pour la plupart.
Ma vie prenait une nouvelle tournure que je n'aurais pas imaginé il y a plus d'un an après avoir assassiné Coin devant tout Panem et avoir voulu me laisser mourir.
Je sentais en moi un nouvel élan qui me permettait d'occulter les difficultés que je n'avais pas guéries, simplement laissées sur le bord de la route.
Un jour pourtant, il faudrait bien que je m'en occupe, mais pas maintenant, pas encore.
J'étais au début de ma vie d'adulte et pendant des lustres j'avais eu le sentiment de sentir le poids des années sur mes épaules, comme si j'avais déjà vécu cent vies. Mais ce poids s'envolait peu à peu et je m'autorisais à penser que je pouvais désormais construire un avenir qui m'appartiendrait à moi et moi seule.
