Il arrivait parfois à Alphonse de bénir son corps actuel, qui ne faiblissait pas et lui permettait littéralement de faire des merveilles dans des situations désespérées. Avoir une endurance illimitée et une force surhumaine avait ses avantages, il n'allait pas complétement mentir et il savait que, lorsqu'il retrouverait son corps, cela ferait partie des rares choses qu'il regretterait très certainement.
Cette nuit, toutefois, il était encore fait de métal et il mettait à profit toutes ses capacités.
Avec une moue mentale satisfaite, le jeune homme s'écarta, contemplant son ouvrage d'un œil critique et avisé. Il avait travaillé aussi vite que possible, une fois sortie des galeries étroites avec son précieux chargement sur le dos, et désormais, les victimes étaient soigneusement emmitouflées dans les vêtements qu'il avait trouvés dans leur voiture, et une grande partie de la tôle de cette dernière avait servi à confectionner un nouveau chariot, plus grand et plus maniable, pour les sortir de la forêt.
Ces jeunes femmes avaient besoin de soins et le médecin n'était pas à proximité. Il ne pourrait courir, ou bien prenait le risque de les blesser davantage et dans leur situation, ça n'était guère indiqué. Lorsqu'il reviendrait à East City avec son frère, il apprendrait à conduire : il espérait ne pas avoir besoin de revivre de sitôt de telles situations mais il aurait gagné bien plus de temps à savoir manœuvrer leur véhicule.
Pour l'heure, il se contenta de camoufler les jeunes femmes derrière une construction alchimique aussi naturelle que possible et s'en fut au pas de course vers les hauteurs. Les directives d'Helena tournaient dans son esprit, vives et impérieuses. Il avait une mission à accomplir et ne comptait pas faillir.
Craignant que des hommes de main des Ackermann —ou tout autre âme qui vive dans les parages à une heure pareille— ne se soient lancés à sa poursuite, Alphonse évita les sentiers serpentant entre les arbres, passant de taillis en fourrés dans une discrétion exemplaire.
Il sut toutefois que quelque chose n'allait pas lorsque les éclats de voix lui parvinrent, à plusieurs dizaines de mètres en amont, alors qu'il longeait la piste menant jusqu'à l'entrée principale des mines de Yadrov.
Prudent et méfiant au possible —il forçait ses pensées à se concentrer sur la tâche qu'on lui avait confié et non pas son frère, enfermé quelque part dans le ventre de la terre, trop loin pour qu'il puisse lui apporter son aide et qui était peut-être…— Alphonse s'approcha silencieusement, restant sous le couvert des arbres alors qu'il remontait lentement la pente. Des voitures étaient garées de travers le long de la route, un attroupement se formant un peu plus loin sur la piste, près de la guérite qui réglementait l'accès au site. Il voyait du mouvement et des lueurs, crut même reconnaitre quelques voix.
_ Landers. Envoyez vos hommes patrouiller dans le secteur, ne laissez passer personne et prévenez mes équipes dès que—
_ Colonel Mustang ?!
Alphonse sortit des taillis épais, pratiquement certain d'halluciner. Que faisait donc le supérieur de son frère, ici, perdu au nord d'Amestris alors qu'il aurait sagement dû attendre leur retour à son bureau. L'interpellé, tout aussi surpris que lui, se tourna pour lui faire face, les luminaires blafards de la guérite éblouissant cruellement son profil.
_ Alphonse ?
L'armure sortit définitivement du couvert des arbres, secoué d'un soulagement sans nom. C'était comme si un poids venait d'être enlevé de ses épaules alors qu'il se dirigeait vivement vers l'homme. Quelques-unes de ses recrues —des visages qu'il ne reconnaissait pas— eurent un mouvement de recul devant sa carrure massive. Aux côtés de Mustang, l'inspecteur Landers, semblant épuisé et mal à l'aise, gardait le silence et ne cessait de jeter des coups d'œil aux alentours, angoissé. Un peu plus loin, Alphonse aperçut la tignasse blonde du sous-lieutenant Havoc, et Breda qui organisaient leurs forces. Hawkeye était visiblement restée sur place et il n'osait même pas imaginer les trésors d'ingéniosité et de persuasion que le Colonel avait dû mettre en place pour réussir à venir jusqu'ici sans elle.
_ Colonel, j'ai des jeunes filles grièvement blessées, un peu plus bas sur la route. Elles ont besoin de soins immédiats.
Le militaire se reprit, carrant les épaules et son visage confus devint dur et déterminé. Il aboya quelques ordres stricts aux hommes les plus proches de lui, un petit détachement partant vers l'orée de la forêt sous les directives d'Alphonse. Havoc prit la tête, une mallette pleine de matériel médical sur l'épaule, cependant que Breda s'occupait de contacter l'hôpital de North City pour préparer leur arrivée.
L'armure les laissa faire, se sentant brutalement épuisé mais rechignant toutefois à quitter les côtés du Colonel pour les accompagner et les aider. Il était rassurant de retrouver un visage connu dans tout ce joyeux foutoir.
_ Qu'est-ce que tu fais ici tout seul, Alphonse ? S'enquit le brun en reportant son attention sur le jeune homme. Où sont Eurus et Fullmetal ?
_ C'est Helena qui m'a demandé de sortir les victimes des mines et de venir chercher du secours. Je ne m'attendais pas à vous trouver ici… Ni vous, inspecteur Landers…
Il se pencha légèrement sur le côté pour fixer le policier qui n'en menait pas bien large. L'homme se tordit les mains avant de lisser le devant de son manteau et se racler bruyamment la gorge.
_ Après votre départ, exposa-t-il brièvement. Et les demandes de Mme Ackermann, j'ai senti… je ne voulais pas le croire, mais j'ai préféré prévenir mes collègues de North City. Mais je ne m'attendais pas à avoir si rapidement une équipe.
Alphonse acquiesça, jeta un bref coup d'œil aux militaires autour d'eux et se tourna vers Mustang, qui se détournait curieusement de leur conversation. L'armure plissa mentalement les yeux, soupçonneux. Quelque chose clochait, dans ce beau tableau.
_ Ce sont des uniformes d'East-City, reconnut-il, et il fut presque certain d'apercevoir une brève rougeur sur les joues du colonel, dont la mine se renfrogna instantanément.
_ Eurus était censée me faire un rapport régulier, grommela-t-il et si Alphonse l'avait déjà vu agir de manière terriblement enfantine lorsqu'il se chamaillait avec son frère aîné, jamais encore il n'avait autant eu l'air d'un gamin prit en faute.
Soudain, le cadet Elric comprit. Inquiet par le silence de sa fille, qui n'avait plus donné signe de vie depuis des jours —et il n'était même pas au courant de la moitié des maux qu'elle avait endurés— le Colonel Roy Mustang avait jeté toute prudence au vent et avait fait ce que tout parent ferait dans une situation pareille ; se précipiter à la rescousse de son rejeton. Helena les avait prévenus en riant qu'il était un tantinet surprotecteur, malgré ses airs indifférents et bravaches mais Alphonse n'aurait pas cru qu'il soit prêt à lâcher toutes ses responsabilités de la sorte. Après tout, Eurus était une Alchimiste d'Etat douée et débrouillarde, qui avait déjà dû lui prouver à diverses reprises qu'elle pouvait s'en sortir seule.
Dans le cas présent, toutefois, Alphonse n'allait certainement pas critiquer les instincts paternels et protecteurs du Colonel.
_ Ils sont à l'intérieur, expliqua le jeune homme en désignant la montagne du pouce. Nous avons trouvé un tunnel de maintenance qui nous a conduit jusqu'au laboratoire de Bérénice Ackermann. A priori, elle est à l'origine de tout ça et sa mère la soutient.
Du coin de l'œil, il vit l'inspecteur Landers blêmir fortement, la bouche entrouverte. Il avait pleuré Bérénice Ackermann comme beaucoup d'autres, lorsqu'elle avait disparu à son tour, et découvrir qu'elle était le monstre derrière ces disparitions ? Derrière ces meurtres ? Rien n'aurait pu le dévaster davantage ; elle avait toujours été une jeune femme si douce et sympathique, combattant vaillamment son étrange maladie qui l'affaiblissait toujours un peu plus.
Et pourtant. Pourtant, il ne pouvait nier qu'il avait eu ses soupçons, lui aussi. Les jeunes femmes qui avaient été enlevées, jusqu'à présent, étaient jeunes et vigoureuses, et lorsque Bérénice avait elle aussi mystérieusement disparu… Sa mère était restée si froide et stoïque, intouchable et distante. Il avait d'abord cru à une simple réaction défensive face à l'horreur de la situation mais avec du recul… Grand dieu, sa colère lorsqu'elle avait entendu parler de l'arrivée des Alchimistes d'Etat, son besoin pressant de les faire partir par tous les moyens, alors que Landers ne demandait que de l'aide supplémentaire pour résoudre cette affaire qui le rongeait depuis des mois. Il aurait dû s'en rendre compte plus tôt. Commencer à soupçonner plus rapidement. Mais les Ackermann avaient toujours été une famille exemplaire, les membres imminents de leur communauté, alors comment aurait-il pu…
_ Nous allons envoyer des hommes à l'intérieur, décida prestement Mustang, tirant l'inspecteur de ses pensées tourmentées. Alphonse, pourrais-tu nous indiquer le—
Un grondement assourdissant coupa le militaire au milieu de sa phrase et tous se tournèrent vers la montagne qui les écrasait de sa masse. Alphonse tressaillit violemment, Landers imitant involontairement son mouvement, alors que le son réveillait en lui des souvenirs terrifiants.
La dernière fois, la mine avait…
Plus loin au-dessus d'eux, jaillissant de la gueule encore obstruée par les gravats, un souffle rauque et chaud, empli de poussières et de fumées. Alphonse aurait pu jurer sentir la terre trembler sous ses pieds et pendant une brève seconde, la panique le cloua sur place.
Puis, mut par la terreur et l'horrible pressentiment qui lui hurlait à l'oreille que s'il ne bougeait pas maintenant, il ne reverrait plus jamais le visage de son frère, les sourires moqueurs d'Helena et n'entendrait plus leurs chamailleries, Alphonse se rua vers l'avant.
Dans son dos, les militaires d'East-City et les officiers de police de Yadrov poussèrent des cris d'avertissement et quelques-uns se lancèrent à sa suite. Il était persuadé que Mustang était sur ses talons —cherchant à l'arrêter ou bien à le dépasser, il n'avait aucune certitude— mais Alphonse fut le premier à atteindre l'ouverture de l'exploitation minière.
Sous la force des tremblements qui ravageaient ses galeries et ses tunnels, les énormes blocs qui bouchaient encore l'entrée dégringolaient eux aussi du monticule qu'ils avaient formé, lors de la précédente explosion. Depuis le premier passage d'Helena, les ouvriers s'étaient contentés de déblayer suffisamment la place pour y faire circuler leurs engins terrassiers mais personne ne s'était encore risqué à retirer les roches qui s'amoncelaient de part et d'autres des mines. Il n'y avait aucun passage, aucune ouvertures si ce n'étaient les fissures d'où s'échappaient les rumeurs de l'effondrement et les faibles cris paniqués des occupants, qui résonnaient en vain dans leur prison de pierre.
Alphonse traça un cercle dans le sol avant même de savoir ce qu'il faisait et quelle transmutation pourrait lui être utile. Il avait la force et la connaissance pour solidifier la structure, écarter les gravats et permettre un passage. Il pouvait le faire, il en était persuadé. La main de Mustang sur son bras l'empêcha de poursuivre ses tracés.
_ Arrête, lui ordonna-t-il. Tu ne sais pas comment sont les tunnels à l'intérieur et le souffle de la transmutation pourrait tout faire s'effondrer.
_ Mais je—
Le destin avait un étrange et curieux comique de répétition. Alors qu'ils se tenaient tous les deux devant l'entrée de l'exploitation, les débuts d'une transmutation agitant les doigts d'Alphonse, ils virent soudainement voler un rocher au-dessus de leurs têtes.
Alphonse suivit son envolée, estomaqué, avant qu'une réalisation pleine d'espoir ne naisse en son sein. Il se redressa alors qu'un autre bloc de pierre prenait le même chemin que son acolyte, s'écrasant à une dizaine de mètres d'eux. Les militaires s'exclamèrent bruyamment, s'éparpillant aux alentours lorsqu'une nouvelle pluie de débris s'abattit sur eux.
Il y eut finalement un grondement, plus assourdissant que les autres et cette fois-ci, ce fut tout un pan de mur qui s'effondra dans un immense fracas, soulevant des gerbes de terre et de poussières en tout genre. Mustang toussa fortement, le visage et le nez cachés par sa manche alors qu'Alphonse profitait de la force de son corps et l'absence de poumons pour aller de l'avant.
Une vague d'angoisse agita son âme, alors qu'au milieu du tonnerre caverneux et des retombées des débris légers, se dessinait une silhouette lourde et tordue, qu'il ne reconnaissait pas. Si ces salopards avaient survécu alors que son frère était encore piégé là-dedans…
_ Putain. Dès qu'on est rentré à la maison, je me fais des cercles sous les godasses.
Un faible rire retentit au milieu des toux sèches et finalement, les Alchimistes d'Etat émergèrent de la brume et de la noirceur. Il faisait nuit, encore et les seules lumières étaient les spots durs et froids qui éclairaient les abords de l'entrée de la mine. Helena avait été jetée sans ménagement sur les épaules d'Edward qui soufflait comme un bœuf, se frayant un chemin ardu entre les pierres. Il tenait une botte abimée dans sa main, semelle en avant et Al y vit briller les dernières traces d'une transmutation.
Le grotesque de la scène lui coupa les jambes et il regarda son frère venir à lui, les bras ballants, leur amie sur l'échine qui semblait être à deux doigts de s'évanouir définitivement.
Le blond eut même l'audace d'offrir un sourire narquois à son cadet, le visage crasseux et des coupures plein la peau.
_ Eh, petit-frère. Je vois que tu as ramené toute la cavalerie, bien joué.
Alphonse acquiesça, sans un mot. Puis Helena s'étouffa dans son propre sang, et Edward s'affaissa sur le côté comme une poupée de chiffons.
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_ Et c'est à ce moment-là que le Major Lewin s'est servi de ses cercles sous ses chaussures pour que vous puissiez sortir.
_ Non, non, du tout. Elle était pas en état pour ça, c'est moi qui lui ai piqué ses bottes pour nous tailler un chemin dans la roche. Et là, on a dû déboucher sur la galerie qu'elle avait repérée lors de sa première visite. Le tunnel latéral, qui était bouché, tu te souviens ?
_ Attends, attends… Alphonse feuilleta ses notes, remontant loin en arrière et ratura brièvement les derniers mots qu'il avait tracés. Des yeux, il parcourut le brouillon —torchon, c'était un véritable torchon tant il était revenu plusieurs fois sur les mêmes paragraphes pour ajouter les précisions que son frère oubliait au fur et à mesure de sa narration— du rapport qu'ils devraient fournir à Mustang dans les prochains jours. Et ne voulait même pas imaginer ce que donneraient la relecture et les modifications qu'apporterait Helena, une fois réveillée et suffisamment en forme pour le lire.
Edward, installé contre les oreillers de son lit d'hôpital, s'étira de tout son long. Ses blessures étaient minimes et guérissaient bien, les médecins avaient tenu à le garder quelques jours, histoire qu'il se repose véritablement et pour surveiller l'apparition d'éventuels traumatismes internes. Contrairement à sa collègue, Ed avait une santé de cheval et il lui tardait de sortir d'ici. Il n'avait pas fait de vagues jusqu'à présent, car silencieusement inquiet pour Eurus, à quelques portes plus loin dans le couloir, mais le temps commençait à se faire long.
Assis à son chevet, Alphonse poussa une petite exclamation contrariée en relisant ses notes.
_ Le passage concernant le cercle de transmutation qu'elles ont utilisé est très confus.
_ Je n'ai pas eu le temps de l'étudier plus que ça, je t'avouerai et à moins de me remettre le nez dessus, je ne pourrai pas en ajouter plus. Les équipes du Colonel ont pu dégager un passage ?
Après leur évasion pour le moins explosive, Edward et Helena avaient été rapatriés en urgence jusqu'à l'avant-poste de North-City pour y recevoir les soins appropriés. Mustang, à la suite de toute cette joyeuse débandade, avait dépêché sur place des bataillons d'experts et deux Alchimistes réquisitionnés pour l'occasion, afin de renforcer la structure des mines et pouvoir ainsi accéder aux salles utilisés par les Ackermann et leur secte. En trois jours, les progrès avaient bien entendu été minimes et Ed ne s'attendait pas à ce qu'ils puissent atteindre la caverne inférieure où Bérénice pratiquait ses sacrifices et ses rituels.
La montagne avait englouti leurs corps —impossible qu'elles aient pu survivre, l'une ou l'autre— et ne les recracherait pas de sitôt. Le jeune homme espérait qu'ils pourraient peut-être atteindre le laboratoire qu'ils avaient rapidement traversé, Helena et lui, afin de récupérer les recherches de la famille Ackermann. Rien ne se trouvait à leur domicile et si les mines les avaient également dévorées, on ne pourrait plus que compter sur la mémoire de Fullmetal et de Eurus pour assembler les pièces de ce puzzle alchimique. Les témoignages des adeptes aideraient sans aucun doute, encore fallait-il leur remettre la main dessus. Certains, Ed en était persuadé, avaient réussir à s'enfuir et Landers mettait tout en œuvre pour rattraper ces fuyards et les traduire en justice. Le maire de Yadrov, effondré par toute l'affaire, avait rendu ses fonctions et laissé le village et ses citoyens dans un chaos exemplaire que les forces de l'ordre tentaient de maitriser du mieux possible.
Le jeune homme soupira fortement. C'était devenu une sorte de blague, entre lui et les membres du bureau d'East-City, qu'à chacune de ses interventions, les coûts des réparations et des dédommagements crevaient les plafonds. Le Colonel se moquait toujours en grinçant des dents que le montant des dégâts était inversement proportionnel à sa taille. Edward s'en agaçait, bien sûr et fulminait autant qu'il le pouvait sans manquer de respect à qui que ce soit —dans la limite du raisonnable, tout du moins— mais à l'heure actuelle, il ne pouvait que confirmer les allégations de toute l'équipe de Mustang.
Pour une fois, cependant, il pouvait mettre en avant les propres compétences de sa collègue et binôme de mission, qui n'avait pas non plus était en reste dans tout ce processus de destruction massive. Quand on y regardait de plus près, Edward s'était servi de ses cercles…
_ Tu crois que cette transmutation aurait pu nous être utile ? Pour nos corps ?
Ed reporta son attention sur son cadet, qui s'appliquait à ranger les feuilles de leur rapport dans le bon ordre. Il y avait songé, durant les longues nuits passées à contempler le plafond en attendant que les infirmières passent pour vérifier ses constantes.
Il aurait vraiment aimé pouvoir jeter un coup d'œil aux recherches des Ackermann. Après son éviction du corps des Alchimistes d'Etat, Philippe et son travail étaient visiblement retournés à Yadrov. Edward le soupçonnait d'avoir commencé à plancher sur le sujet lorsqu'il avait découvert que sa sœur était malade. Un noble but s'il en était mais la manière pour parvenir à ses fins l'était beaucoup moins. Alphonse était retourné faire un tour aux archives du QG Nord, base de rattachement du comté où se situait Yadrov mais n'avait pas trouvé grand-chose de plus, malheureusement.
Il y avait fort à parier que l'homme, prit dans une expérimentation instable, était mort sur le coup et que la mère et la sœur avaient poursuivi son œuvre dans l'espoir de sauver la plus jeune. En condamnant la vie de tant d'autres dans la foulée et sans le moindre état d'âme. Ed avait encore du mal à comprendre comment les Ackermann avaient réussi à rallier à leur cause autant de personnes. Fermaient-ils tous les yeux, en espérant que les expériences de Bérénice parviendraient peut-être à révolutionner la médecine moderne et ainsi, en sauver des milliers ? Après tout, on ne faisait pas d'omelette sans casser des œufs…
Edward haussa les épaules.
_ Le procédé était trop instable. Il a suffi qu'Helena distraie Bérénice pour que la transmutation lui échappe et cherche à tout avaler autour d'elle pour compenser. Et le coût est trop important, même en modifiant le cercle. On n'a rien sans rien. Il cherchait à troquer une force vitale contre une autre. Des… organes viables, des corps, contre des parties malades. C'était trop abstrait et tordu pour fonctionner correctement.
Alphonse acquiesça, solennel et rassuré, quelque part. Si le cercle, malgré son lourd tribut, avait fonctionné… Il savait que son frère et lui n'auraient rien tenté, bien sûr mais Edward se serait très certainement tué à la tâche pour pouvoir récupérer toutes les informations possibles et modifier le cercle pour le faire fonctionner. Cela touchait trop à la transmutation humaine pour qu'il s'en sente à l'aise et il espérait de tout cœur que personne ne parviendrait à remettre la main dessus.
Que les mines de Yadrov conserveraient ce terrible secret en leur sein.
_ Des nouvelles de Eurus ? Demanda son aîné en le coupant dans ses pensées. Alphonse secoua à nouveau la tête.
_ Le sous-lieutenant Havoc m'a dit qu'elle était réveillée et que les médecins autorisaient les visites « non-officielles ». D'ailleurs, j'ai croisé l'infirmière Joëlle [1] en venant te voir et j'ai récupéré tes papiers de sortie.
_ Ô miracle. Donne-moi ça, que je les signe et qu'on puisse se barrer d'ici avant que le Colonel ne vienne nous faire la morale !
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Helena battit des paupières, inspirant prudemment sous les ordres doux du médecin, alors que le contact froid du stéthoscope quittait finalement sa peau. Comme d'habitude, il entendait le murmure maltraité de son cœur faiblard mais semblait plutôt satisfait de constater que les poumons répondaient bien au traitement et que ses bronches se dégageaient des poussières de sa récente escapade. La blessure sur son flanc, une grande brûlure zébrée, ne montrait aucun signe d'infection et si l'on ne comptait pas son bras manquant ; Helena était en relative bonne santé. Même la cicatrice sur sa joue était plus discrète qu'elle ne l'aurait cru et ne faisait que lui donner un ou deux ans de plus. Elle en aurait encore pour des jours de convalescence, et des semaines de repos une fois rentrée à East-City mais elle ne se plaignait pas vraiment de ce congé forcé.
La seule chose qui l'attristait était de devoir supporter les instincts protecteurs de Roy, qu'elle entendait roder derrière la porte, attendant de pouvoir entrer une fois que le médecin en aurait terminé avec son examen journalier. Pour un peu, elle en aurait presque supplié l'homme de rester encore quelques minutes, histoire de lui épargner les remontrances que son père ne se gênerait plus pour lui adresser, maintenant qu'elle était hors de la zone de danger.
Appelé par d'autres patients en demande et ses responsabilités, malheureusement —même si Helena le soupçonnait d'avoir perçu les ondes noires qui cherchaient à se glisser sous sa porte— le médecin prit congé et Mustang eut la bonne grâce d'attendre une minute ou deux qu'elle se recompose et se réinstalle, pour entrer dans la chambre.
Helena, appuyée contre ses oreillers et le teint encore pâle malgré l'amélioration globale de son état, lui adressa un sourire narquois et un rien provocateur. Il était hors de question qu'elle le laisse se morfondre ou bien qu'ils s'apitoient tous les deux sur la situation.
_ Toi qui cherchais une excuse pour rater le diner avec les Hughes, lança-t-elle en retenant un rire amusé. La voilà toute trouvée.
Mustang resta sur le pas de la porte un instant, droit et digne, vêtu encore de cette attitude de colonel face à un subordonné, qu'il perdit en même temps que son souffle fatigué. Ses épaules se courbèrent et sa main vint gratter le bout de son menton où l'Ishbal voyait poindre les poils timides d'une barbe de quelques jours.
_ J'avais dit quoi, Lena ? Lui demanda-t-il en venant tirer une chaise au bord du lit pour s'installer à ses côtés. Il avait passé les trois derniers jours à jongler entre ses obligations en tant que colonel, la suite de l'enquête et l'hôpital. Sans parler des appels téléphoniques frénétiques de la part de Hawkeye, qui exigeait qu'il revienne à son poste au plus vite, le militaire faisant trainer les choses en invoquant le statut problématique de sa fille, qui ne pourrait bientôt plus lui offrir de couverture suffisante pour échapper à ses responsabilités et la paperasse qui l'attendait.
Helena eut un léger rire, ses yeux outremer se posant sur la silhouette fatiguée de son père, pleins d'affection et de soulagement. Elle aurait dû se douter que l'homme ne tiendrait pas en place et viendrait à leur rencontre, plutôt que l'inverse. Il avait beau vouloir le cacher, Roy Mustang avait un cœur tendre et inquiet pour sa famille et ses camarades. Helena n'avait pas le moins du monde était surprise de la voir veillé à son chevet lorsqu'elle s'était réveillée.
_ De ne plus jamais te refaire un coup pareil ? devina-t-elle aisément, comme à chaque fois que quelque chose mettait en jeu sa santé et qu'elle en était la principale responsable.
Roy secoua la tête, agacé par son flegme mais lui prit la main pour lui serrer les doigts. Avec le temps, la tendresse entre eux et ce besoin de protection n'avaient pas diminué mais leurs manifestations s'étaient faites plus rares. Et au sein du QG, s'étaient même volatilisées. Ils avaient toujours fait en sorte de se montrer professionnels et composés, bien sûr, chacun endossant son rôle à la perfection lorsqu'ils franchissaient les portes de la base militaire. Mais ici, au fin fond du nord du pays, Roy envoyait paitre la distance et le professionnalisme. C'était sa fille qui avait failli mourir, encore, et il emmerdait quiconque lui ferait la moindre remarque à ce sujet.
_ A la base, lui dit-il en soupirant. Je t'avais envoyé en mission avec Fullmetal pour que tu contiennes ses ardeurs, pas que tu les amplifies.
_ Il serait peut-être temps d'apprendre que jeter de l'huile sur le feu n'est jamais une bonne idée. Comment vont-ils ?
Elle avait obtenu quelques nouvelles d'Havoc et de Breda, qui étaient passés la voir et lui souhaiter un bon rétablissement lorsqu'elle avait émergé de son simili-coma, à la fin du deuxième jour. Les Elric allaient bien, selon leurs dires, mais elle aurait voulu le constater de ses propres yeux. Ils auraient peut-être l'autorisation de passer la voir eux-aussi. S'ils en avaient l'envie, bien entendu.
Roy agita la main comme pour chasser une mouche particulièrement agaçante. Encore une fois, elle voyait clair dans son jeu, Mustang ne s'était pas inquiété que pour elle et sa réaction témoignait que les deux autres allaient bien, fort heureusement.
_ L'aîné à quelques bleus et des blessures superficielles mais au-delà de ça, ils sont indemnes et en bien meilleure forme que toi.
_ Pas comme si c'était très difficile de me battre sur ce point-là. Est-ce que je vais me faire taper sur les doigts avant eux, ou bien tu as encore suffisamment pitié de moi pour aller les voir en premier ?
_ Les Elric vont y avoir droit sous-peu et sache que je m'apprête à te faire vivre un enfer, une fois que nous serons de retour à East-City.
_ Il me tarde d'y être, soupira la jeune femme avec désinvolture. Sérieusement, Roy. Ne sois pas trop dur avec eux, ils ont été remarquables tout au long de cette enquête et personne ne pouvait prévoir ce qui s'est passé ces derniers jours.
_ Je sais, j'ai lu quelques pages de leurs notes. En dépit des récents évènements, et du fait que tu ne m'as pas averti sur ton état de santé problématique comme tu aurais dû le faire, vous avez fait du bon boulot.
_ Est-ce que ce n'est pas le moment où tu es censé nous dire que tu es fier de nous ? Le taquina la métisse après quelques secondes d'un silence tranquille. Roy grogna, récupéra sa main pour croiser les bras, boudeur.
_ Jamais de la vie.
Helena ricana de plus belle et lui tapota le bras, compatissante au possible car elle savait à quel point il était difficile pour lui en ce moment de tracer la ligne entre la famille et le travail. Et comme il ne voulait pas admettre qu'il était fier comme un paon de toute son équipe.
_ Va te doucher et te raser, l'enjoignit-elle en lui désignant la porte. Je vais bien et tu as un speech à assurer pour quand je pourrai me tenir debout et le supporter. En plus de ça, je suis persuadée que Riza attend des nouvelles et que tu retournes à ton bureau, que tu n'aurais pas dû quitter, soit-dit en passant.
Pour toute réponse, l'alchimiste ronchonna, se passa à nouveau la main sur le visage mais se leva néanmoins, consentant à prendre congé et suivre les conseils de sa fille. Il pressa un rapide baiser sur son front, comme s'il craignait que quelqu'un le surprenne et quitta rapidement la chambre.
Helena n'eut pas à attendre bien longtemps avant qu'une petite série de coups ne retentissent contre sa porte.
_ Entrez, dit-elle en souriant. Restez pas dans le couloir, Roy pourrait vous coincer et vous tomber dessus.
Les frères Elric ne se firent pas prier et pénétrèrent dans la chambre, Alphonse obligé de se mettre de biais pour passer la porte sans en arracher le montant. Edward, habillé et sa décharge toujours en main, s'assit sur la chaise qu'avait quitté Mustang sénior alors que son armure de frère se posait à côté de lui.
_ J'en conclus que le Colonel ne t'a pas encore charcutée et qu'on est les premiers sur sa liste.
_ Je profite outrageusement de mon état de pauvre et faible malade sans défense, on ne va pas se le cacher.
Ils ricanèrent, Alphonse secouant la tête, faussement navré.
_ Comment tu te sens ? demanda-t-il une fois l'hilarité retombée. D'un coup d'œil, il évalua d'un air critique l'état de leur amie et la jeune femme le rassura d'un geste de la main.
_ Fatiguée mais je respire et compte tenu de tout ce qui s'est passé ; pas si mal que ça. Pas de complications de votre côté ?
_ Mis à part Grand-frère qui ne tenait plus en place ? Non, rien de problématique.
_ Hey !
Pour faire bonne mesure, l'aîné frappa allégrement du plat de la main contre le plastron de son frère qui ne broncha pas outre mesure et ne fit même pas mine de reconnaitre son geste de protestation. Edward lui tira la langue avec toute la puérilité dont il était capable et Helena les regarda se chamailler gentiment, retenant ses rires derrière ses lèvres tirées en un sourire amusé.
Finalement, les frères s'installèrent plus posément et Alphonse tira une liasse de papiers des profondeurs de sa carapace de fer.
_ On a rédigé le rapport de mission, on voulait que tu le lises avant qu'on ne le remette au Colonel. Ed a relaté tout ce dont il se souvenait quand vous étiez dans les mines, je ne sais pas si tu souhaites ajouter quelque chose… ?
De sa seule main valide, Helena attrapa les feuilles et les étala sur ses jambes et ses couvertures, lisant rapidement dans les grandes lignes. Elle leur faisait confiance, ils avaient su lui prouver au fil des jours qu'ils étaient plus que capables et une force sur laquelle elle pouvait compter.
_ Honnêtement, je ne me rappelle plus de grand-chose non plus, confia-t-elle avec une moue ennuyée. D'ailleurs, Edward, je ne t'ai pas remercié pour m'avoir sortie de là.
_ Comme si j'allais te laisser crever dans cet enfer, renchérit immédiatement l'intéressé avec une pointe de condescendance facile. Tu m'en dois une, Eurus, maintenant, échange équivalent.
Elle acquiesça, préférant taire la remarque qui lui montait aux lèvres alors qu'elle voyait se peindre une légère rougeur sur les joues de son collègue. Bien sûr qu'il ne l'aurait pas abandonnée là-bas, loyal et bon qu'il était, mais cela ne voulait pas signifier qu'elle ne reconnaissait pas son geste et les risques qu'il avait pris pour elle. Helena n'était pas persuadée qu'un autre que lui ne l'aurait pas laissée en arrière au moment de se rendre compte qu'elle n'était pas en mesure de marcher seule.
_ Est-ce qu'on a eu des informations supplémentaires ? Les jeunes femmes que nous avons ramenées ? Demanda-t-elle en tapotant le rapport, changeant de sujet pour éviter de le gêner davantage. Malgré sa grande gueule, Edward Elric avait le triomphe modeste lorsque les choses comptaient réellement et elle n'allait pas le laisser mariner dans son malaise plus longtemps. Elle était trop reconnaissante pour cela.
_ Elles sont encore en soins intensifs. L'une a succombé pendant notre rapatriement à North City. J'ai essayé de demander aux médecins plus de nouvelles à leur sujet, mais ils n'ont pas voulu m'en donner. Secret médical, ou un truc du genre.
Helena se mordit légèrement la lèvre, mal à l'aise et peinée. Elle aurait souhaité en faire plus pour toutes ces familles endeuillées et les malheureuses qui avaient connu l'enfer. Désormais, elle ne pouvait plus qu'espérer que ces dernières parviendraient à s'en remettre et reprendre une vie un peu plus normale. Helena n'y croyait qu'à moitié : lorsqu'elle constatait sur elle-même les ravages qu'avait provoqués la guerre d'Ishbal, elle doutait que ces jeunes femmes retrouvent la moindre sérénité, même au bout de plusieurs années.
_ Et pour les Ackermann ?
Edward secoua la tête, un rien agacé. Il ne pouvait demander à ce que les choses filent plus rapidement et trouvent leur résolution sans mal, mais après ce qu'ils avaient tous vécu, il lui tardait de mettre ces évènements derrière lui.
_ Rien, pour le moment. Les équipes sur place sont toujours en train de déblayer le terrain. J'imagine qu'on en saura plus dans quelques jours. Mais je ne pense pas que la mère ou la fille aient pu survivre.
_ Ça m'étonnerait également. J'ai vu le rebond atteindre Bérénice et… Eh bien, je sais que mes projections peuvent être violentes. J'ai sans doute brisé la colonne de Mme Ackermann en la lançant contre le mur, avant que la caverne ne nous tombe dessus.
Edward grimaça mais n'épilogua pas plus longtemps. Il n'avait pas envie d'y penser, pas plus qu'il ne souhaitait qu'Helena ressasse inutilement. Elle avait agi pour les sauver tous les deux, il préférait se concentrer là-dessus.
_ Quand est-ce que tu sors d'ici ? demanda Alphonse en détournant à nouveau la conversation qui prenait quelques lourdeurs désagréables. Ed a reçu ses autorisations aujourd'hui mais je pense que même si on part maintenant, le Colonel finira par nous retrouver.
_ C'est même certain, il peut se transformer en vrai limier, quand il le veut. Et je dois rester encore une bonne semaine en observation, avant d'être transférée à East-City et finalement rentrer chez moi. Autant de jours de répit avant que notre cher supérieur ne me tombe dessus pour me faire la leçon.
_ Quand tu te sentiras mieux, tu devrais venir avec nous à Resembool, lui proposa la grosse armure. Winry serait ravie de te faire un nouveau bras.
_ Et ce sera bien mieux que ton vieux machin déglingué.
_ Ce vieux machin nous a sauvé la vie, ait un peu de respect pour les anciens, gamin !
Le reste de l'heure se déroula sur la même ligne, entre les rires et les piques, Helena se pensant tombée dans une dimension parallèle. Elle n'avait pas espéré un jour pouvoir atteindre un tel niveau d'entente et de camaraderie avec le Fullmetal, lorsque l'on voyait à quel point ils avaient pu s'écharper lors de leur première rencontre. Finalement, alors que les Elric s'apprêtaient à prendre congé et des dispositions pour leur couchage du soir, Helena les rattrapa avant qu'ils ne franchissent la porte.
_ Ah, je viens d'y penser.
Ils s'arrêtèrent sur le seuil, Edward haussant un sourcil interrogatif alors qu'Alphonse amorçait un mouvement vers elle en la voyant se relever difficilement. Dans un coin de la pièce, Havoc avait déposé les affaires qu'ils avaient récupérées dans leur voiture et elle les désigna d'une main.
_ Je ne sais pas si ça pourra vous être d'une quelconque utilité, dit-elle en invitant Al à fouiller dans son sac. La pochette bleue, le renseigna-t-elle. Roy m'avait confié cette affaire avant que je ne parte avec vous à Yadrov. Dans l'état actuel des choses, je ne pense pas que je pourrai remplir ma mission avant un moment, et ça pourrait vous intéresser, d'une certaine manière.
_ Qu'est-ce que c'est ? questionna le plus jeune en rapportant les documents souhaités à la jeune femme, son frère jetant un coup d'œil par-dessus son épaule alors qu'il ouvrait la pochette sur les genoux d'Helena.
Elle fouilla un moment entre les papiers qui s'y entassaient, allant de la coupure de presse fanée aux brouillons de rapports, voire même des extraits de dossier militaire qui n'auraient sans doute pas dû trainer là. Il y avait diverses enveloppes scellées et Ed était presque certain d'avoir aperçu une liste de courses et des horaires de train griffonnés sur un vieux billet, avant qu'elle ne parvienne à extraire les feuilles qu'elle souhaitait.
_ Ah, voilà. Tenez, elle leur tendit une enveloppe brune. On a encore peu d'indices et de renseignements sur ce qui se passe là-bas, mais ça a été suffisant pour attirer notre attention, visiblement.
Les deux frères s'appliquèrent à libérer l'enveloppe de son contenu et lire rapidement le rapport d'enquête préliminaire alors qu'Helena poursuivait.
_ J'ai entendu quelques rumeurs, en revenant d'une de mes dernières affectations. Je devais régler un conflit à la frontière, bref. Nous avons des voyageurs et des marchands qui débarquent en ville et qui rapportent des faits étranges. Des histoires farfelues.
_ Farfelues comment ?
_ Comme des prodiges. Des oasis qui fleurissent en plein milieu du désert, de l'eau qui se change en vin ou bien de l'or qui pousse à même le sol. Des morts qui sortent de leurs tombes. Le genre de miracle que vous cherchez, si j'ai bien deviné.
A son annonce, les deux jeunes gens se raidirent un instant. Ils n'en n'avaient encore rien dit et Helena ne les avait pas pressés une seule fois de questions ou même de menaces. Edward en avait été reconnaissant autant que soulagé et il n'était plus revenu sur le sujet, car il savait que l'autre avait plus ou moins compris. Mais comme ils étaient là, désormais liés par le sort et le destin, il se sentait mal à l'aise.
Helena lui sourit lorsqu'il leva les yeux, Ed comprit à son regard doux et tranquille, incroyablement maternel, qu'elle ne leur demandait rien et se contenterait de prendre ce qu'ils voulaient bien lui offrir. Il avait pesé le pour et le contre un moment. Elle leur avait livré ses secrets, son histoire et n'avait pas hésité à mettre sa propre vie entre leurs mains, il semblait injuste qu'ils ne soient pas en mesure de faire la même chose.
Après tout, les Mustang étaient dignes de confiance.
Edward inspira profondément, jeta un bref coup d'œil à son frère qui n'eut pas besoin de mots pour le comprendre et acquiescer à son tour.
_ Notre père est parti quand on était tout jeunes, lâcha-t-il à brule-pourpoint, comme si ses paroles étaient de l'acide contre sa langue. Il nous a laissés seuls avec notre mère, c'était la seule famille qu'on avait.
Helena, qui s'était contenté de garder le silence alors qu'ils parcouraient tous les deux rapidement les informations qu'elle leur transmettait, sentit une grimace fondre sur ses traits et elle ouvrit la bouche pour l'arrêter. Elle sentait la douleur dans sa voix, dans la posture d'Alphonse et le cliquètement nerveux de ses grosses mains de fer. Elle n'avait pas besoin de les entendre, pas besoin de cette histoire s'ils ne voulaient pas la lui livrer.
Edward coupa court à ses protestations en levant la main.
_ Tu as confié ton secret, je pense que c'est juste qu'on en fasse de même. Donnant-donnant, pas vrai ?
Elle lui sourit tristement, consciente du courage et de la force dont ils faisaient tous les deux preuve pour lui livrer ainsi leurs plus sombres cauchemars et souvenirs.
_ Trisha, poursuivit Ed en secouant la tête, chassant d'un mouvement des souvenirs terribles qui tentaient de supplanter ceux, plus heureux, qu'il conservait de sa mère. Etait gravement malade, mais elle n'en n'a rien dit à personne. Elle souriait, prenait soin de tout le monde, ne laissait jamais rien paraitre. Un peu comme toi, lui lança-t-il avec un sourire en coin, trop crispé pour être sincère et Helena perçut très nettement le reproche voilé qu'il lui adressait.
_ Lorsqu'elle est morte, poursuivit Edward en se frottant la nuque. Je me suis trouvé une obsession. Je pensais que je pouvais la ramener, au moyen de l'alchimie. J'étais doué, déjà à l'époque, et je me croyais plus malin que tout le monde. Alors j'ai travaillé. Nuits et jours, sur la théorie, et sur la pratique. J'ai entrainé Al avec moi dans cette histoire de fous.
_ J'aurai pu t'arrêter, le corrigea doucement son frère en posant sa main sur son épaule, pressant légèrement le tissu pour le réconforter. Je savais bien que ce que nous faisions était dangereux, et interdit. Je pense que j'aurai pu t'arrêter et te raisonner. Mais moi aussi, j'avais envie de revoir maman. La faute nous revient à tous les deux, pas seulement à toi.
Edward, vaincu et honteux, des remords plein les épaules et le cœur, baissa la tête, suffisamment pour laisser à ses mèches blondes le soin de cacher son visage et ses yeux brillants. Alphonse continua, fixant Helena qui les écoutait avec respect et une compréhension délicate. Oh, Ishbala, comme elle pouvait comprendre, en effet, elle qui n'avait pas eu la moindre épaule pour pleurer lorsqu'on lui avait enlevé toute sa famille si ce n'était celle d'un étranger et d'un bourreau.
_ La transmutation humaine a un lourd prix à payer, et le résultat… Il n'y a pas de bon résultat à tirer de cela. Edward a perdu sa jambe, et moi-mon corps entier. Il a sacrifié son bras pour pouvoir ramener mon âme et l'attacher à cette armure. Depuis… On cherche un moyen de redevenir comme avant.
Helena hocha la tête, sentant la tension s'épaissir dans l'air alors que les deux frères attendaient patiemment sa réaction, tendant déjà le dos pour un coup de bâton qu'elle serait bien la dernière à leur donner. Ils avaient déjà suffisamment payé leurs espoirs et leurs chagrins et le fardeau était trop grand pour leurs épaules encore jeunes.
_ Je vous remercie, de me l'avoir confié. Pour être parfaitement honnête… Edward releva la tête, cherchant une quelconque trace de morale ou de dégoût dans sa voix. Si j'avais eu les connaissances nécessaires, à l'époque. La compréhension nécessaire. Je pense que j'aurais fait comme vous.
Elle leur sourit, rassurante au possible parce que bon dieu, elle comprenait, —même si elle ne pouvait s'empêcher d'être terrifiée de la puissance dégagée par la transmutation et des atrocités qu'elle avait engendrées. Un corps tout entier ? Par Ishbala…— et désigna la pochette et le dossier d'un mouvement de menton.
_ C'est une Alchimie d'un niveau trop haut pour moi, mais vous pensez que ça pourrait vous aider, même un peu, dans votre quête ?
Elle l'avait dit sur un ton léger, presque comme une plaisanterie, cherchant clairement à dédramatiser la situation. Mais il n'y avait nul mépris, dans sa voix. Pas de jugement ou de colère.
_ Je ne sais pas, souffla le Fullmetal en reportant son attention sur les feuilles, heureux malgré tout de ne plus évoquer sa mère et leur odieuse trahison. Peut-être. Si les témoignages sont fiables, alors il pourrait bien s'agir d'une Pierre Philosophale, après tout.
_ Le caillou miraculeux ? J'ignorai même qu'il était possible d'en créer.
Alphonse pouffa devant la désinvolture de la jeune femme alors qu'Edward lui lançait un regard à moitié scandalisé de l'entendre ainsi désacraliser un des artefacts les plus puissants du monde alchimique.
_ Un caillou non mais… Personne n'en n'a jamais vu, mais de nombreux récits relatent l'existence d'un tel « caillou ». Alors, autant vérifier.
_ Bon. Demandez à Roy la référence du dossier complet, il vous donnera tout ce dont vous avez besoin et au pire, vous lui direz que vous venez de ma part.
_ En ce moment, je ne sais pas trop qui de toi ou moi est le moins dans ses petits papiers, ironisa Edward en se redressant. Il empocha le dossier. Merci, en tout cas. De faire ça pour nous.
_ Eh. C'est ce que font les amis, il me semble, non ?
Elle leur sourit franchement, ses dents blanches éclatant contre le mât de sa peau et Edward le lui rendit bien volontiers. Alphonse laissa flutter un rire.
_ Si tu veux, tu pourrais venir avec nous, lorsque tu seras remise et que tu te sentiras mieux, proposa-t-il, visiblement enjoué par l'idée. Helena ne pouvait pas nier que cette perspective d'une nouvelle et délirante aventure était alléchante. Certes, leur première mission n'avait pas été de tout repos mais à bien y penser, Helena n'était pas contre le fait de travailler à nouveau avec eux.
Malheureusement, elle savait aussi que son corps le lui ferait chèrement payer et elle n'était pas certaine que Roy survive à une nouvelle vague d'énergie comme ils avaient su en déployer jusqu'à présent.
_ Ça aurait été avec joie mais je pense qu'il fera bien trop chaud et trop sec pour moi. Lior est bien plus proche du désert que ne l'était Ishbal et le sable, au bout d'un temps, on s'en lasse un peu.
_ Très bien, alors, pas pour cette fois-ci mais je pense vraiment qu'un voyage chez mamie Pinako te ferait du bien. Il parait que l'air de la campagne est bon pour la santé.
_ Et il me faut un nouveau bras. Maintenant, sauvez-vous, je ne voudrai pas que vous gâchiez votre journée à me faire la causette, vous avez des choses à faire, déclara Eurus sur un ton ferme et autoritaire, comme une mère devant ses petits. Edward ricana, lui tira la langue en guise de rébellion et prit le chemin de la porte.
_ A la prochaine, akka [2]. Essaye de ne pas mourir d'ici là.
Surprise, Helena ouvrit la bouche puis éclata de rire. Des larmes lui vinrent malgré elle au coin des yeux, qu'elle chassa bien vite d'un revers de main. Elle sourit.
_ Compte là-dessus, tam'mudu ! [3]
[1] Comment résister…
[2] sœur aînée, grande sœur.
[3] Frère cadet, petit frère.
Et voici, mes amis, la fin officielle de l'aventure. Il me prendra peut-être l'envie d'ajouter des illustrations, voire même rajouter un petit recueil de scènes entre Roy et Helena, plus tard. Je remettrai alors ce dernier chapitre à jour pour vous donner les liens.
Merci d'avoir suivi (ou re-suivi), cette fic et au plaisir de vous revoir !
Bises,
Naé
