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LE SCARABÉE SOUS CONTRÔLE

- Le prochain week-end à Pré-au-lard est dans un mois, disait Hermione, le souffle court de marcher aussi vite.

- D'accord.

Megan essayait de suivre le rythme du pas effréné de son amie tout en prêtant une oreille peu attentive à ses explications.

- Si on veut pouvoir faire changer les choses, il faut qu'on s'y prenne tout de suite.

- Bien sûr.

Elles atteignirent péniblement le septième étage et pénétrèrent dans la salle commune de Gryffondor. À quelques minutes du début des cours de la matinée, celle-ci était vide.

- On aurait dû y penser plus tôt… Après tout ce que la Gazette du Sorcier a répandu comme mensonges ces derniers mois !

- Tout à fait.

Hermione sortit de son sac un rouleau de parchemin, une plume et un encrier. Megan l'observa rédiger le début d'une lettre :

Rita,

Vous n'avez pas oublié notre accord passé l'an dernier.

- Tu écris à Skeeter ? sursauta Megan. Pour quoi faire ?

Hermione leva les yeux vers elle des yeux brillants.

- Le ministère se sert de la Gazette comme d'une tribune pour véhiculer sa propagande. On peut faire la même chose ! Tu te souviens que j'ai passé un marché avec cette horrible journaliste pour qu'elle n'écrive plus d'horreurs sur Harry en échange de mon silence ? On va s'en servir pour qu'elle communique vos idées à vous, maintenant.

- Nos idées ? répéta Megan en fronçant les sourcils. De quoi est-ce que tu parles ?

- Je parle du retour de Voldemort, de ce qui s'est vraiment passé l'année dernière dans le labyrinthe ! Megan, les Mangemorts se réunissent, ils sont de plus en plus nombreux, Mr Weasley a été attaqué, tu vois bien que ce n'est qu'une question de temps avant que la guerre éclate à nouveau…

La voix de Hermione était tendue, et elle avait blêmit. Megan s'assit en face d'elle et l'observa avec sérieux.

- Il faut que les gens arrêtent de croire à toutes les inepties du ministère, poursuivit Hermione, encouragée par l'écoute attentive de son amie. Il faut qu'on leur dise la vérité, qu'on inverse la balance. Alors je vais demander à Rita Skeeter d'écrire un article, un article où toi et Harry vous raconterez exactement ce qui s'est passé. Peut-être que peu de gens y croiront, mais tant pis, au moins on leur aura donné une chance d'entendre la vérité, on aura semé la graine du doute dans leur esprit. Tout le monde ne demande que ça, d'entendre le récit exact des événements de cette nuit-là, après tout vous ne l'avez jamais vraiment raconté…

- Et il y a une bonne raison à ça, gronda Megan. Ton idée n'est pas mauvaise, mais je ne veux pas y participer. Je ne veux pas de mon nom dans le journal. Elle a déjà écrit un article sur moi l'année dernière, ça suffit.

- Et combien d'articles a-t-elle écrit sur Harry ou sur Dumbledore ? s'exclama Hermione. Votre récit n'aura le poids qu'on espère que si c'est le vôtre à tous les deux, sinon les gens ne feront que pointer du doigt ton silence et ça ne marchera pas !

- Tu crois vraiment que j'ai envie de raconter à Rita Skeeter comment j'ai vu Cedric se faire tuer sans réagir ?

La colère dans les yeux de Megan et son ton furieux firent sursauter Hermione, mais elle serra les dents et tint bon.

- Je sais que ça sera difficile, mais j'ai besoin que tu le fasses. On en a tous besoin. Ça ne sera pas facile pour Harry non plus, tu sais, mais… ça sera courageux. J'ai besoin que vous soyez courageux, parce que ça peut faire la différence. Vous n'avez pas choisi que tout ça vous arrive, et c'est une lourde responsabilité, mais vous êtes dans une situation où vous pouvez changer les choses… S'il te plaît, Megan.

Le regard noir, le cœur battant, la jeune fille détourna les yeux pour se soustraire au regard suppliant d'Hermione. En réalité, elle avait choisi de se trouver là, ce soir-là. Si elle ne s'était pas mise en tête de passer un marché avec Voldemort, elle aurait été dans les gradins à Poudlard et non dans le cimetière. Mais même en ayant été présente, elle avait laissé Cedric mourir et avait failli laisser Potter se faire tuer. Elle avait commis beaucoup d'erreurs, l'an passé, qu'elle ne pourrait jamais rattraper. Mais Hermione avait peut-être raison, et peut-être était-ce là une chance de se racheter d'une certaine façon.

Pendant que Megan réfléchissait, Hermione avait repris l'écriture de sa lettre. Elle invitait Skeeter à les retrouver aux Trois Balais lors du prochain week-end à Pré-au-lard, sans en dire beaucoup plus. Elle allait mettre la journaliste devant le fait accompli, et celle-ci n'aurait pas d'autre choix que d'accepter compte tenu des informations que détenait Hermione à son sujet.

- La Gazette n'acceptera jamais de publier l'article, dit enfin Megan. Ils sont à la botte du ministère.

Hermione se mordit la lèvre. Elle savait que son amie avait raison. Elle monta dans le dortoir des filles pour confier la lettre à Eleyna, puis toutes deux prirent la direction de leur cours de sortilèges qui s'apprêtait à commencer.

- Je vais le faire, ton foutu article, mais on va devoir trouver un autre journal pour le publier, lança Megan à voix basse alors qu'elles prenaient place dans la salle de classe.

- Je suis d'accord avec toi. Heureusement, je connais la fille du directeur du Chicaneur, lui rappela Hermione sur le même ton.

Ron et Potter vinrent s'installer à côté d'elles, empêchant Megan de répondre. Le Chicaneur était un ramassis d'âneries sans aucune crédibilité, leur article aurait-il le succès escompté dans une telle tribune ?

- Hagrid est mis à l'épreuve, annonça sombrement Potter.

- Oh non, murmura Hermione.

- On s'y attendait, lui fit remarquer Megan. Comme si Umbridge allait passer à côté d'une occasion pareille.

Tous les quatre consacrèrent ainsi l'intégralité du double cours de sortilèges à réfléchir au meilleur moyen de sortir Hagrid de cette situation.

A la fin de l'heure et demie, Megan prit congé de ses trois amis pour le temps de la récréation, et alla retrouver Kevan qui sortait à peine de son cours de métamorphose. Plongé dans une conversation avec Ally Collins, il eut un large sourire et se détourna aussitôt d'elle lorsqu'il vit Megan adossée au mur en face de la porte. La jeune fille eut le temps d'apercevoir le regard peiné de la préfète-en-chef avant d'entraîner son petit ami à l'écart des autres élèves.

- Joyeux Noël, dit-elle en lui mettant son cadeau improvisé entre les mains.

Avec un sourire craquant et une tranquillité enviable, Kevan déballa le paquet. Il découvrit un petit carnet en feuilles de parchemins que Megan avait liées entre elles par un sort. Chaque page portait son écriture.

- « Carnet de 'bons pour' magiques », lut Kevan sur la couverture.

Il ouvrit une page au hasard.

- « Bon pour faire le mur et se retrouver dans la salle de bain des préfets ».

Megan eut un petit sourire satisfait.

- Il y en a quinze, expliqua-t-elle. Tu choisis quand tu veux en utiliser un, et tu auras la priorité à chaque fois. Utilise-les bien, ils sont à usage unique. J'ai jeté un sort pour qu'ils disparaissent après avoir été utilisés.

- La priorité ? répéta Kevan.

- Oui. Ce sont des jokers. Si tu actionnes un coupon, je ne peux pas refuser.

- Même si tu es en train de magouiller avec Fred et George ?

- Oui, soupira Megan.

- C'est un super cadeau.

Il avait l'air sincèrement heureux, et Megan sentit comme un poids quitter ses épaules. Il était vraiment épuisant d'avoir à se préoccuper des émotions d'un autre être vivant. Kevan la prit dans ses bras et Megan poussa un soupir en laissant sa tête reposer contre son torse. Elle était rassurée de savoir qu'elle pourrait toujours venir se loger dans ses bras lorsqu'elle aurait besoin de se reposer et de se couper de tous les enjeux angoissants qui entouraient sa vie.

Tous les élèves apprirent la mise à l'épreuve de Hagrid dans les jours suivants, mais il n'y eut pas grand monde pour s'en émouvoir. Certains même, à commencer par Draco, s'en montraient enchantés. Quant à la mort monstrueuse d'un obscur employé du ministère de la Magie à l'hôpital Ste Mangouste, personne ne semblait s'en soucier ni même être au courant en dehors de Megan et de ses amis. Il n'y avait plus désormais qu'un seul sujet de conversation dans les couloirs : l'évasion des quatorze Mangemorts. La nouvelle avait fini par se répandre dans toute l'école par l'intermédiaire des rares élèves qui lisaient les journaux. D'après les rumeurs qui se propageaient, certains des évadés avaient été vus à Pré-au-Lard. On racontait qu'ils s'étaient cachés dans la Cabane hurlante et qu'ils s'apprêtaient à s'introduire à Poudlard comme l'avait fait un jour Sirius Black. Ceux qui venaient de familles de sorciers avaient grandi en entendant les noms de ces Mangemorts prononcés avec presque autant d'épouvante que celui de Voldemort. Les crimes qu'ils avaient commis, au temps où le Seigneur des Ténèbres imposait sa terreur, étaient devenus légendaires. Certains élèves de Poudlard, qui étaient apparentés aux familles de leurs victimes, devinrent bien malgré eux l'objet d'une célébrité indirecte dont les terribles effets se manifestaient chaque fois qu'ils marchaient dans un couloir. Ceux-là étaient pris d'un élan soudain de compassion pour Potter.

Megan observait ces phénomènes avec circonspection. Les rumeurs qui entouraient l'évasion étaient aussi stupides que la théorie de Fudge selon laquelle les Mangemorts s'étaient ralliés autour de Sirius, mais elle se satisfaisait que la peur gagne enfin les rangs des élèves : il était temps de faire face à la terrible réalité du retour imminent des ténèbres. Les chuchotements sur son passage ou celui de Potter commencèrent également à changer, désormais plus curieux qu'hostiles. Quelques bribes de conversation laissèrent même deviner que certains n'étaient pas du tout satisfaits de la façon dont La Gazette avait présenté les causes et les circonstances de l'évasion des quatorze Mangemorts. Soudain plongés dans la peur et la confusion, ceux qui doutaient ainsi semblaient maintenant se tourner vers la seule autre explication possible : celle que Megan, Potter et Dumbledore n'avaient cessé de répéter depuis l'année précédente.

Les élèves n'étaient pas seuls à avoir changé d'état d'esprit. Il n'était pas rare désormais de croiser dans les couloirs deux ou trois professeurs qui chuchotaient, sur le ton du secret, et s'arrêtaient de parler dès que des élèves les approchaient.

- Ils ne peuvent plus parler librement en salle des professeurs, apparemment, dit Hermione à voix basse tandis que Megan, Ron, Potter et elle passaient devant les professeurs McGonagall, Flitwick et Sprout qui sortaient tout juste d'une salle de classe. Pas avec Umbridge dans le coin.

- Tu crois qu'ils en savent plus ? demanda Ron, en jetant un œil aux trois professeurs par-dessus son épaule.

- Même s'ils apprennent quelque chose, on n'en saura rien, répondit sèchement Potter. Pas après le décret... On en est au combien, déjà ?

Car de nouveaux décrets avaient été affichés le lendemain qui avait suivi l'annonce de l'évasion des prisonniers.

PAR ORDRE DU GRAND INQUISITEUR DE L'ÉCOLE DE POUDLARD

Il est désormais interdit aux professeurs de divulguer aux élèves la moindre information qui ne concerne directement les matières qu'ils sont payés pour leur enseigner.

Ceci constitue le 26ème décret d'éducation.

Signé : Dolores Jane Umbridge, Grand Inquisiteur

Ce nouveau décret fut l'objet de nombreuses plaisanteries parmi les étudiants. Lee fit remarquer à Umbridge que, selon les termes de cette nouvelle règle, elle ne pouvait interdire à Fred et George Weasley de jouer avec des Bombabouses dans le fond de la classe.

- Les Bombabouses n'ont rien à voir avec la Défense contre les Forces du Mal, professeur ! Ce n'est pas une information en rapport avec la matière que vous enseignez !

Le soir-même, Megan vit sur le dos de la main de son ami une vilaine blessure qui saignait encore, formant les mots « Je ne dois pas jouer au plus malin ». Umbridge avait encore fait usage de sa plume maléfique. Furieuse, Megan prépara aussitôt un bol d'essence de Murlap pour que Lee y trempe sa main douloureuse.

- Elle va le regretter, lui promit-elle.

- Ne t'inquiète pas, répondit Lee d'un ton apaisant, ce n'est rien.

Il semblait cependant ravi que Megan se fasse du souci pour lui.

- Ce n'est pas mon avis.

Attrapant son sac, elle quitta la salle commune sous le regard inquiet de Lee. Il était bientôt neuf heures, et elle risquait de se faire attraper par Filch ou un préfet-en-chef si elle n'était pas bientôt de retour dans la tour de Gryffondor, aussi elle pressa le pas. Elle s'attendait à trouver Umbridge dans son bureau, mais la Grande inquisitrice se trouvait aux abords de la bibliothèque, non loin du miroir qui dissimulait un passage secret désormais condamné. Saisissant l'occasion, Megan sortit sa baguette et la pointa vers la glace. Sans un mot, elle fit voler celle-ci en éclats, arrachant un cri d'horreur à Umbridge. Constatant avec satisfaction que plusieurs bouts de verre s'étaient enfoncés dans la peau de l'horrible bonne femme, Megan tourna les talons.

- Ça commence à faire beaucoup de matériel endommagé, fit observer une voix malicieuse.

Megan leva les yeux. Peeves flottait près du plafond, juste au-dessus de sa tête, un sourire narquois sur les lèvres.

- Je ne vois pas de quoi tu parles, répondit la jeune fille d'un air tranquille.

Ravi, l'esprit frappeur la suivit dans les escaliers tandis que, derrière eux, Umbridge hurlait de toute la force de ses poumons pour qu'on vienne lui porter assistance. A l'étage inférieur, Madame Pomfrey passa la tête par la porte de l'infirmerie d'un air inquiet. Megan était heureusement hors de vue. Les cris de la Grande inquisitrice allaient bientôt attirer dans les parages tous les professeurs et préfets, aussi la jeune fille pressa le pas, peu désireuse de devoir fournir des explications.

- Il y a eu beaucoup de fenêtres cassées il y a deux mois, affirma Peeves, qui la suivait toujours. Et ça n'était pas moi.

- Ça alors.

Une porte s'ouvrit et les préfets-en-chef de Poufsouffle en sortirent d'un air anxieux. Megan se glissa dans l'ombre d'une statue et ils passèrent devant elle sans s'en apercevoir. Étonnamment, Peeves ne fit rien pour attirer leur attention.

- Tu sais où me trouver si tu as besoin d'aide, lança l'esprit frappeur avec un large sourire.

Puis il plongea entre les escaliers en laissant échapper une série de caquètements. Megan ne put s'empêcher de ressentir de la fierté : était-ce la première fois que Peeves se rangeait du côté de quelqu'un qui n'était pas le Baron Sanglant ? Hautement satisfaite d'elle-même, elle regagna sa salle commune et consacra sa soirée à plaisanter avec Lee et les jumeaux.

On aurait pu penser que ses multiples mystérieuses agressions et humiliations suivies de l'évasion d'Azkaban inciteraient Umbridge à faire preuve d'un peu plus d'humilité, qu'elle ressentirait une certaine honte devant cette catastrophe qui s'était produite sous le nez de son bien-aimé Fudge. Mais il semblait au contraire que son furieux désir d'exercer son contrôle sur tous les aspects de la vie à Poudlard s'en trouvait intensifié. Elle paraissait en tout cas décidée à procéder bientôt à des licenciements et la seule question était de savoir si la première victime en serait Trelawney ou Hagrid.

Chaque cours de divination ou de soins aux créatures magiques se déroulait désormais en présence d'Umbridge et de son bloc-notes. Tapie près du feu, dans la classe saturée de parfums douceâtres, elle interrompait les propos de plus en plus hystériques de Trelawney avec de difficiles questions sur l'ornithomancie et l'heptomologie, insistait pour qu'elle prédise les réponses des élèves avant qu'ils ne les donnent et exigeait qu'elle démontre ses aptitudes à lire l'avenir dans la boule de cristal, les feuilles de thé ou les pierres de runes. Trelawney n'allait pas tarder à s'effondrer sous la pression. Elle avait été aperçue à plusieurs reprises errant dans les couloirs – ce qui était déjà en soi un fait inhabituel car elle restait généralement cloîtrée dans sa tour –, marmonnant toute seule d'un air fébrile, se tordant les mains et jetant par-dessus son épaule des regards terrifiés. Une puissante odeur de xérès bon marché se répandait dans son sillage.

Hagrid ne faisait pas vraiment meilleure figure. Il s'était enfin décidé à suivre les conseils de Megan et d'Hermione et il ne leur avait montré, depuis Noël, rien de plus effrayant qu'un Croup – une créature impossible à distinguer d'un fox-terrier en dehors de sa queue fourchue –, mais lui aussi semblait avoir perdu toute assurance. Il se révélait nerveux et étrangement égaré pendant les cours, perdant le fil de ce qu'il disait, répondant de travers aux questions et jetant sans cesse à Umbridge des regards anxieux. Il était également plus distant avec Megan, Ron, Hermione et Potter et leur avait formellement interdit de lui rendre visite après la tombée de la nuit.

- Si elle vous attrape, on y passera tous, leur avait-il dit d'un ton catégorique.

- Qu'elle essaie, gronda Megan.

Mais comme ils ne voulaient surtout rien faire qui risque d'accélérer son renvoi, ils s'abstenaient de se rendre dans sa cabane le soir. Megan consacra alors ce temps libre à Kevan, qui s'était déjà fait une joie d'utiliser trois coupons, savourant de passer enfin avant les jumeaux Weasley. Fred et George avaient été pour le moins surpris de voir leur amie mettre un terme soudain à leurs activités à la demande du garçon, mais ils s'en étaient accommodés. Jamais encore Megan n'avait passé autant de temps avec son petit ami : à leurs entrevues habituelles s'ajoutaient maintenant les temps consacrés aux coupons et les séances de l'A.D.

Tous les membres de l'armée de Dumbledore, y compris Zacharias Smith, semblaient décidés à travailler plus que jamais depuis la fuite des quatorze Mangemorts. Mais celui qui avait fait les plus gros progrès était sans nul doute Neville. L'évasion de ceux qui s'étaient attaqués à ses parents semblait avoir provoqué en lui un changement surprenant. Pas une seule fois il n'avait mentionné sa rencontre avec Ron, Hermione, Potter et Ginny à Ste Mangouste. Suivant son exemple, eux non plus n'en avaient pas parlé. Il n'avait rien dit non plus de l'évasion de Bellatrix et des autres tortionnaires. D'ailleurs, le garçon ne parlait pratiquement plus pendant les réunions de l'A.D. Il pratiquait sans relâche chaque mauvais sort ou contre-maléfice que leur enseignait Potter, son visage lunaire tendu par la concentration. Apparemment indifférent aux blessures ou aux accidents, il travaillait avec plus d'acharnement que tous les autres. Ses progrès étaient tels qu'ils en devenaient troublants et lorsque vint le moment d'étudier le charme du Bouclier – un moyen de renvoyer à l'attaquant les maléfices mineurs –, seules Megan etHermione parvinrent à maîtriser le charme plus vite que lui. Contrairement à ses amis qui s'en inquiétaient, Megan voyait d'un bon œil le changement d'attitude de Neville. Lui serait prêt quand le moment viendrait. Et même s'il n'était pas sur la liste des gens qu'elle s'était promis de sauver à tout prix, Megan savait qu'elle n'avait pas envie de voir le garçon mourir.

De son côté, Potter poursuivait les cours d'occlumancie, mais il ne semblait faire aucun progrès. En revanche, ces sessions avaient, selon lui, accentué sa sensibilité aux changements d'humeur de Voldemort, sa cicatrice était plus douloureuse que jamais, et il ne cessait plus de rêver de la porte noire du Département du mystère.

- C'est peut-être comme une sorte de maladie, dit Hermione d'un air préoccupé alors que le garçon venait de se confier à elle, Megan et Ron. Comme une fièvre. Il faut d'abord que ça empire avant d'aller mieux.

- Les cours particuliers de Snape aggravent les choses, dit Potter d'un ton tranchant. J'en ai assez que ma cicatrice me fasse mal et je commence à me lasser de marcher chaque nuit dans ce couloir.

Il se massa le front d'un air furieux.

- J'aimerais bien que cette porte s'ouvre enfin, je ne peux plus supporter de rester devant à la contempler bêtement...

- Ça n'a rien de drôle, répliqua sèchement Hermione. Dumbledore ne veut plus que tu fasses ce rêve de couloir sinon, il n'aurait pas demandé à Snape de t'enseigner l'occlumancie. Il faut simplement que tu travailles un peu plus tes leçons.

- Je travaille, protesta Potter, piqué au vif. Tu n'as qu'à essayer, toi, un de ces jours – te retrouver face à Snape qui cherche à entrer dans ta tête –, ce n'est pas une partie de plaisir, crois-moi !

- Peut- être que..., dit lentement Ron.

- Peut-être que quoi ? lança Hermione d'un ton plutôt sec.

- Peut-être que ce n'est pas la faute d'Harry s'il n'arrive pas à fermer son esprit, reprit Ron, l'air grave.

- Qu'est-ce que tu veux dire ? s'étonna Hermione.

- Eh bien, peut-être que Snape n'essaye pas vraiment d'aider Harry...

Il y eut un silence surpris. Megan ne leur prêtait aucun attention, absorbée par la lecture d'un livre. Ron leur jeta à chacun un regard sombre et éloquent.

- Peut-être, poursuivit-il en baissant la voix, qu'il essaye d'ouvrir un peu plus l'esprit d'Harry... pour faciliter la tâche de Tu-Sais...

- Tais-toi, Ron, l'interrompit Hermione avec colère. Combien de fois as-tu soupçonné Snape sans avoir jamais eu raison de le faire ? Dumbledore a confiance en lui et il travaille pour l'Ordre, ça devrait te suffire.

- Il a été un Mangemort, insista Ron, têtu. Et on n'a jamais eu la preuve qu'il avait véritablement changé de camp.

- Dumbledore lui fait confiance, répéta Hermione. Et si on ne peut pas faire confiance à Dumbledore, alors on ne peut faire confiance à personne.

Megan laissa échapper un rire moqueur mais n'ajouta rien.

Skeeter n'avait toujours pas répondu à la lettre de Megan et Hermione, mais cette dernière insista tout de même pour avoir une conversation avec Luna Lovegood au sujet de l'article.

- Si elle refuse de l'écrire, je le ferai moi-même et je demanderai à Luna de le donner à son père, affirmait Hermione d'un ton buté.

Il était pourtant peu probable qu'un article rédigé par la meilleure amie de Meganna Buckley et Harry Potter ait le moindre poids. L'intérêt de faire appel à Rita Skeeter était que son soudain revirement de style attirerait l'attention.

Refusant d'avoir à faire à celle qu'on surnommait communément Loony Lovegood, Megan laissa à Hermione la tâche de convaincre cette dernière et accepta plutôt l'invitation de Kevan à passer le week-end à Pré-au-lard ensemble, la date de la sortie coïncidant avec la Saint-Valentin. Après tout, si Skeeter ne se présentait pas, elle aurait du temps libre, et même si elle n'accordait aucun intérêt à cette fête niaise, Megan s'était mise en tête de faire plaisir à Kevan.

Moins conciliante, Angelina s'était mise à la harceler au sujet du Quidditch.

- On est la pire équipe que Gryffondor ait jamais connue, se lamentait la capitaine à chaque fois qu'elle croisait Megan dans un couloir, Sloper et Kirke sont encore plus mauvais que Ron, c'est un désastre, on a besoin de ton aide, Megan !

- J'ai déjà dit non.

- Le poste que tu veux, poursuivait toujours Angelina. Je virerai n'importe quel joueur pour le remplacer par toi, même Alicia, j'accepterai même la démission de Ron, mais s'il te plaît, viens sauver l'équipe !

Chaque fois, Megan refusait net. Mais lorsque la capitaine l'eut abordée entre deux cours pour la soixante-troisième fois du mois de janvier, la jeune fille finit par lui céder un peu de terrain afin d'être enfin laissée en paix sans avoir à faire usage de la violence sur la petite amie de Fred.

- Je ne volerai pas dans l'équipe de Gryffondor, Johnson, affirma-t-elle d'un ton sans appel. Mais je viendrai assister aux prochains entraînements pour voir ce qui peut être sauvé, d'accord ?

- Merci, Megan, merci mille fois ! Peut-être que ça te fera changer d'avis, qui sait ?

- Fiche le temps avant que j'aille raconter à Alicia que tu es prête à la sacrifier.

- Elle comprendrait, sourit Angelina, aux anges. On se voit ce soir !

Ce fut donc de mauvaise grâce que Megan prit place tous les lundi soir dans les gradins gelés du terrain de Quidditch pour observer les entraînements désastreux de l'équipe de Gryffondor. Kirke et Sloper étaient en effet de très mauvais batteurs, et Ron était beaucoup trop nerveux. Ginny n'était pas mauvaise, mais elle était trop lente à repérer le vif d'or, et les poursuiveuses, exaspérées par l'incompétence du reste de leur équipe, renonçaient rapidement à jouer correctement. Après chaque entrainement, Megan et Angelina s'enfermaient dans le bureau réservé au capitaine de l'équipe pour réfléchir à des améliorations, mais la tâche était vaste.

Entre les entraînements de Quidditch, les coupons de Kevan, l'aide apportée aux jumeaux, les séances de l'A.D. et une quantité stupéfiante de devoirs, Megan ne vit pas passer le mois de janvier. Février arriva en apportant avec lui un temps plus humide et plus chaud, et la perspective de la nouvelle sortie à Pré-au-Lard. Fort heureusement, Kevan avait annoncé à Megan qu'il ne souhaitait pas qu'ils s'échangent de cadeaux pour la Saint-Valentin, ne souhaitant pas faire de cette journée à deux une « fête commerciale », aussi la jeune fille n'eut pas à se creuser la tête une seconde fois pour trouver quelque chose à lui offrir.

Au matin du 14, cependant, Eleyna se trouvait parmi les hiboux postaux. Hermione lui arracha presque la lettre du bec.

- Je pensais qu'elle ne répondrait jamais, dit Megan en tartinant un toast de marmelade tandis que Ron et Potter prenaient place en face d'elles.

- Si la lettre n'était pas arrivée aujourd'hui..., dit Hermione en décachetant avidement l'enveloppe d'où elle sortit un petit morceau de parchemin.

Ses yeux bondissaient de gauche à droite tandis qu'elle lisait le message, et l'expression d'un plaisir sardonique s'étala bientôt sur son visage. Megan, penchée vers son amie pour lire la lettre avec elle, poussa un soupir : Skeeter allait venir les rencontrer avant le déjeuner. L'article allait donc se faire, et elle n'allait finalement pas pouvoir passer la journée avec Kevan.

- Écoute, Harry, dit Hermione en levant la tête vers le garçon. C'est très important. Est-ce que tu pourrais nous retrouver aux Trois Balais aux alentours de midi ?

- Ça... Je ne sais pas, répondit-il d'un ton incertain. Cho voudra peut-être que je passe toute la journée avec elle. On n'a pas décidé de ce qu'on allait faire.

Lui aussi avait visiblement prévu de fêter la Saint-Valentin.

- Amène-la, s'il le faut, dit Hermione d'un ton pressant. Tu veux bien venir ?

- Heu... oui, d'accord, mais pourquoi ?

- Je n'ai pas le temps de te le dire maintenant, il faut que je réponde très vite.

Et elle se hâta de quitter la Grande Salle, sa lettre dans une main, un morceau de toast dans l'autre, suivie par Megan, son toast enduit de marmelade à la main. Il fallait qu'elle trouve Kevan.

- Megan !

Exaspérée, la jeune fille se tourna vers Angelina, qui dévalait les escaliers en agitant la main dans sa direction, tandis que Hermione disparaissait à l'angle du couloir.

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- Je n'ai pas eu le temps de te le dire, et j'ai oublié de demander à Ron…, haleta Angelina. On va s'entraîner toute la journée, aujourd'hui. Le match est dans une semaine et –

- Ah non, non, la coupa Megan. J'ai déjà plein de choses de prévues aujourd'hui, je ne pourrai pas être là.

Angelina n'avait jamais paru aussi pâle.

- On n'y arrivera jamais…

- Ça suffit, vous allez vous entraîner comme toutes les autres équipes et tout ira très bien, d'accord ? Fred !

Le jeune homme, qui arrivait par un autre escalier dans le hall, tourna la tête dans sa direction. En l'apercevant en compagnie d'Angelina, il approcha rapidement.

- Ta petite amie est dans tous ses états, console-la, ordonna Megan en poussant la jeune fille sans cérémonie dans les bras du garçon.

Puis elle tourna les talons et se dirigea vers un groupe de Serdaigle au milieu duquel se trouvait Kevan.

- Il y a un petit changement de programme, annonça-t-elle en ignorant royalement les autres élèves autour d'eux.

- Excuses-moi, j'étais en train de parler.

Megan tourna un regard dédaigneux vers Ally Collins. La jolie préfète-en-chef était un peu plus grande qu'elle et elle n'apprécia pas devoir lever les yeux ainsi.

- Je t'excuse, dit-elle d'un ton sarcastique avant de se retourner vers Kevan. Petit changement de programme, répéta-t-elle, tu viens ?

Collins, outrée, vit Kevan lui adresser un bref regard d'excuse avant de s'éloigner du groupe en compagnie de Megan.

- Elle va finir par me détester si tu continues comme ça, fit remarquer le jeune homme lorsqu'ils se dirigèrent vers la file d'attente pour quitter le château.

- Ça n'est pas franchement une perspective qui m'inquiète, répliqua indifféremment Megan.

En son for intérieur, elle n'était absolument pas indifférente. Tout en elle haïssait Collins, plus fort encore qu'elle haïssait Parkinson, parce qu'elle savait que la blonde faisait une bien meilleure petite amie qu'elle pour Kevan.

Conscient qu'il aurait été maladroit de défendre son amie après avoir admis quelques mois plus tôt qu'ils avaient eu une aventure pendant leur rupture, Kevan préféra ramener la conversation sur un autre terrain.

- C'est quoi, le changement de programme ?

- Oh, je dois rejoindre Hermione aux Trois Balais à onze heures. On a un… truc à faire.

- On ne déjeune pas ensemble ?

Il était visiblement déçu. Megan leva les yeux au ciel.

- Non, tu pourras aller manger avec Collins, tu seras content de la consoler, non ?

- Ne t'en prends pas à elle, s'agaça Kevan. On avait prévu de passer la journée ensemble !

Megan jeta un coup d'œil en direction des autres élèves qui faisaient la queue autour d'eux. La dernière chose dont elle avait envie était une dispute de couple en public.

- Je sais, répondit-elle à voix basse en serrant les dents. Mais il y a quelque chose de très important que je dois faire avec Hermione, d'accord ? Je te rejoindrai dès que j'aurai fini. Et on a toute la matinée !

- Megan, c'est la Saint-Valentin, insista Kevan.

- On s'en fiche ! Et puis je te rappelle que tu n'as pas de bon pour une Saint-Valentin sans interruption pour le déjeuner, donc il n'y a pas de priorité.

- Mais peu importe les coupons ! On n'a jamais passé une journée entière ensemble !

- Et ça n'arrivera jamais si tu t'énerves comme ça, répliqua Megan. Si ça ne te convient pas, on peut ne pas aller à Pré-au-Lard ensemble du tout !

- Je n'ai pas dit ça !

Ils arrivèrent devant Filch et durent s'interrompre le temps que le vieux concierge vérifie la présence de leurs noms sur la liste des élèves autorisés à quitter le château. Lorsqu'il leur eut donné son accord, ils franchirent les portes de l'école et entreprirent de suivre le chemin qui menait à Pré-au-Lard. C'était une journée fraîche avec une petite brise qui soufflait régulièrement. Tous deux demeurèrent silencieux pendant de longues minutes. Lorsqu'ils passèrent devant le terrain de Quidditch, Megan aperçut l'équipe de Gryffondor qui volait au-dessus des tribunes et ne put s'empêcher de penser qu'elle aurait peut-être mieux fait d'aller les rejoindre plutôt que de s'embarquer dans la journée désagréable qui s'annonçait.

Alors qu'ils franchissaient le portail en passant entre les piliers surmontés de sangliers ailés, Kevan prit la main de Megan sans un mot et la serra. La jeune fille poussa un profond soupir. Il l'agaçait souvent, mais son contact était rassurant et chaleureux. Silencieusement, ils passèrent l'éponge sur leur dispute et pénétrèrent dans le petit village. Ils discutaient tranquillement du dernier décret d'éducation d'Umbridge lorsque Kevan désigna les affiches placardées sur toutes les vitrines de la Grand-rue.

- Tu as vu ? Ils offrent mille Gallions de récompense pour toute information pouvant conduire à leur capture.

Megan jeta un coup d'œil aux photos des quatorze Mangemorts évadés qui les observaient depuis leurs cadres.

- Ils sont avec Sirius Black, tu crois ? demanda Kevan d'un ton songeur.

- Je ne te l'ai jamais dit ? Sirius est innocent des meurtres dont on l'accuse. Il n'a jamais été un Mangemort, au contraire, il est l'un de leurs plus fervents opposants. Quand le ministère aura enfin accepté la vérité que Dumbledore leur explique depuis deux ans, il pourra enfin sortir de sa cachette.

- Tu… Tu sais où il se cache ?

- Bien sûr que non, mentit Megan. Mais je sais qu'il n'est rien de ce qu'on raconte sur lui.

- J'ai lu un article cet été selon lequel Sirius Black était en fait Stubby Boardman, un chanteur de variété qui avait arrêté sa carrière après avoir reçu un navet pendant un concert… Mais bon, c'était un article du Chicaneur, donc…

Megan laissa échapper une expression de dédain. Voilà donc à côté de quelles âneries leur article allait être publié.

- Comment est-ce que tu sais que Sirius Black est innocent ? reprit Kevan tandis qu'ils continuaient de déambuler dans la rue principale du village, main dans la main. C'est parce que Dumbledore le dit ?

- Je ne crois pas Dumbledore sur parole, corrigea Megan. Je n'ai aucune confiance dans ce vieux manipulateur, mais j'ai…

Elle jeta un coup d'œil à Kevan. Pouvait-elle lui faire confiance ? Jamais elle ne lui raconterait la vérité sur sa naissance ou ses disparitions de l'an dernier, elle refusait qu'il découvre qui elle était vraiment, mais pouvait-elle lui confier un secret sur ses aventures au cours de sa troisième année ?

- J'ai rencontré Sirius, choisit-elle de dire. Quand il était à Poudlard, il y a deux ans et demi. Je lui ai parlé.

- Tu te fiches de moi ! hoqueta Kevan.

- Oh non. C'est vraiment quelqu'un de bien, tu sais… Vraiment. En fait, je l'apprécie beaucoup. Et je sais qu'il n'a jamais tué de Moldus ou Peter Pettigrew. Et ce n'est pas non plus lui qui est responsable de la mort des Potter. James était son meilleur ami, il a été anéanti par leur assassinat. Crois-moi, il n'est pas du tout celui que le ministère veut nous faire croire.

Ces révélations abasourdirent Kevan. Il savait que sa petite amie avait eu une vie palpitante depuis son entrée à Poudlard, mais il ignorait à quel point. Quelle tête ferait-il s'il apprenait tous les secrets qu'elle cachait ? Megan chassa cette pensée : il ne les apprendrait jamais.

- Tu remarqueras d'ailleurs qu'il n'y a pas l'ombre d'un Détraqueur dans les parages, reprit-elle en désignant de la main la rue remplie d'élèves de Poudlard. Quand Sirius s'était enfui, ils étaient partout. Là, quatorze prisonniers disparaissent, et rien.

- Le ministère doit penser qu'ils ne sont pas ici, non ?

- Tu parles, le ministère n'en sait absolument rien. Non, c'est surtout parce que les Détraqueurs ne leur obéissent plus. Ils ne se sont pas enfuis comme Sirius l'a fait (Megan ne pouvait cependant lui parler de la nature d'Animagus du fugitif), les Détraqueurs les ont laissés partir, et ils ne cherchent pas à les retrouver. Tu n'en as sûrement pas entendu parler, mais Potter s'est fait attaquer par un Détraqueur, cet été. A Little Whinging, en pleine banlieue moldue ! Ça fait des mois que le ministère n'a plus aucun contrôle sur eux, mais ils refusent de l'admettre. C'est pour ça qu'ils font porter le chapeau à Sirius.

- Mais attends, s'ils n'obéissent plus au ministère… Qu'est-ce qui se passe, ils ont pris leur indépendance ?

- Non, je ne pense pas que les Détraqueurs recherchent une quelconque autonomie. Ils ont besoin de se nourrir pour survivre, et jusqu'à maintenant le gouvernement leur permettait d'assouvir leurs besoins grâce aux prisonniers d'Azkaban. C'est pour ça que tout le monde avait remis en question le projet du ministre Eldritch Diggory de fermer la prison : s'ils n'avaient plus d'âme à aspirer là-bas, les Détraqueurs allaient abandonner l'île pour envahir les zones peuplées. Donc le statu quo est resté comme ça depuis 1718, mais maintenant Voldemort (Kevan tressaillit violemment) leur fait une proposition plus alléchante, celle de pouvoir chasser en dehors de l'île, plus de proies… Leur allégeance a changé aussi facilement que ça. C'était tellement prévisible, Dumbledore a prévenu Fudge depuis longtemps, mais bien sûr il continue à fermer les yeux… Ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils soient lâchés sur la population. Et tout le monde ne sait pas produire de Patronus.

A commencer par elle-même. Megan ferma les yeux et inspira profondément pour dissiper l'angoisse que lui inspirait la perspective d'être à nouveau confrontée à ces créatures abjectes, les seules qu'elle ne pouvait terrasser. Troublé par les révélations pertinentes de Megan, Kevan ne s'aperçut pas de son malaise.

Une pluie commença à tomber à grosse gouttes glacées, et ils se réfugièrent dans le café le plus proche où ils abandonnèrent ce sinistre sujet de conversation pour le remplacer par des étreintes chaleureuses et des discussions joyeuses.

La matinée passa bien plus rapidement que Megan s'y était attendue, et elle dut prendre congé à onze heures, promettant à Kevan de venir le retrouver après le déjeuner, dès qu'elle aurait terminé son « truc ».

S'abritant tant bien que mal de la pluie qui continuait de tomber, Hermione l'attendait devant les Trois Balais en compagnie de Luna Lovegood, l'air toujours aussi rêveur. Quelques secondes après, Rita Skeeter les rejoignit. Le chômage ne lui convenait guère : ses cheveux autrefois soigneusement bouclés étaient à présent ternes, négligés, et pendaient tristement autour de son visage. Le vernis écarlate qui recouvrait ses ongles, semblables à des serres, était écaillé et deux ou trois fausses pierres manquaient à ses lunettes en amande. Megan eut un sourire carnassier.

- Voilà mes Miss Je-sais-tout préférées, lança la reporter d'un ton sarcastique en arrivant à leur hauteur. Et elle, qui c'est ? ajouta-t-elle en désignant Lovegood d'un air dédaigneux.

- Votre nouvelle meilleure amie, marmonna Megan. Venez, on va aller s'asseoir.

Ravalant toute sa haine pour la sorcière, elle poussa la porte du pub surpeuplé. Au même moment, Hagrid en sortit, le visage toujours tuméfié, agrémenté de nouvelles coupures et contusions. Skeeter eut une grimace de dégoût.

- Pas un mot, lui siffla Megan. Bonjour, Hagrid ! ajouta-t-elle plus fort avec un sourire.

- Oh, c'est vous, Megan, Hermione et… Qu'est-ce qu'elle fait là, celle-là ? gronda Hagrid en posant son unique œil valide sur la reporter.

- Elle vient constater que son horrible article sur vous ne vous a pas empêché de continuer à enseigner à Poudlard et d'être un excellent professeur, répondit férocement Hermione. Pas vrai, Rita ?

La sorcière semblait avoir quelque chose de coincé en travers de la gorge, l'empêchant de répondre.

- Tout va bien, Hagrid ? s'enquit plutôt Megan.

Le demi-géant avait l'air particulièrement accablé. Il secoua la tête.

- Toujours, toujours, marmonna-t-il. Il faut que j'y aille… À bientôt, les filles.

Et il s'éloigna sous la pluie torrentielle. Rangeant dans un coin de sa tête la tâche d'aller s'enquérir plus sérieusement de son état, Megan se fraya un chemin parmi les nombreux clients du pub. Le petit groupe parvint à trouver une table libre et elles commandèrent à boire. Assises face à face, Hermione et Rita Skeeter s'échangèrent des regards assassins. Megan sirotait sa Bièraubeurre en tâchant de ne pas penser à ce qu'elle allait être contrainte de faire, et Lovegood ne semblait pas consciente de la présence d'autres êtres vivants autour d'elle.

- Alors ? lança enfin la reporter. Vous allez peut-être enfin me dire ce que je fabrique ici ?

Megan ouvrit la bouche pour répondre, mais Hermione l'interrompit :

- Harry ! s'exclama-t-elle. Harry, par ici !

Bien qu'elles ne lui aient donné rendez-vous qu'à midi, le garçon se trouvait en effet assis à quelques tables d'elles, seul – sans Cho. Il se leva de sa chaise pour les rejoindre et se figea en découvrant la présence de Skeeter.

- Tu es en avance ! lança Hermione en se poussant pour lui laisser la place de s'asseoir. Je pensais que tu étais avec Cho, je ne t'attendais pas avant encore une heure !

- Cho ? dit aussitôt Skeeter en pivotant sur son siège pour dévisager Potter d'un regard avide. Une fille ?

Elle attrapa son sac en crocodile et fouilla à l'intérieur.

- Même si Harry sortait avec une centaine de filles, cela ne vous regarderait pas, répliqua Hermione d'un ton glacial. Alors vous pouvez tout de suite ranger votre petit matériel.

Skeeter était sur le point de sortir une plume d'un vert criard qu'elle remit aussitôt dans son sac avec l'air de quelqu'un qu'on vient d'obliger à avaler un flacon d'Empestine.

- Qu'est-ce que vous fabriquez là ? demanda Potter.

Il s'assit et regarda successivement Megan, Hermione, Lovegood et Skeeter.

- C'est ce que les petites Miss Parfaites s'apprêtaient à me dire quand tu es arrivé, répondit la journaliste en buvant bruyamment une longue gorgée de son verre. J'espère quand même que j'ai le droit de lui parler ? lança-t-elle à Megan et à Hermione.

- En effet, vous avez le droit, acquiesça Megan avec froideur.

Satisfaite, Skeeter but une nouvelle gorgée et demanda du coin des lèvres :

- Elle est jolie, Harry ?

- Un mot de plus sur la vie sentimentale d'Harry et le marché ne tient plus, je vous le garantis, lança Hermione d'un ton irrité.

- Quel marché ? interrogea Skeeter en s'essuyant la bouche d'un revers de main. Tu ne m'as pas encore parlé de marché, Miss Bégueule, tu m'as simplement dit de venir vous retrouver ici. Oh, toi, un de ces jours...

Elle prit une profonde inspiration qui la fit frissonner de la tête aux pieds.

- C'est ça, un de ces jours, vous écrirez d'autres articles pathétiques sur Potter et sur Hermione, dit Megan avec indifférence. Allez-y, trouvez donc quelqu'un que ça intéresse.

- Cette année, ils n'ont pas eu besoin de moi pour écrire des articles horribles sur Harry, répliqua Skeeter.

Elle lui jeta un regard en biais par-dessus son verre et ajouta dans un murmure rauque :

- Comment as-tu réagi en lisant ça, Harry ? Tu t'es senti trahi ? Désemparé ? Incompris ?

- Il est en colère, bien sûr, répondit Hermione d'une voix dure et distincte. Parce qu'il a dit la vérité au ministre de la Magie et que le ministre est trop bête pour le croire.

- Alors, tu t'en tiens à ton histoire selon laquelle Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom est de retour ? dit Rita.

Elle abaissa ses lunettes et soumit Potter à un regard perçant pendant que son doigt s'aventurait avec convoitise vers la fermeture de son sac en crocodile.

- Tu maintiens toutes ces salades que Dumbledore a racontées à tout le monde au sujet du retour de Tu-Sais-Qui dont tu serais le seul témoin ?

- Je n'étais pas du tout le seul témoin, gronda Harry. Il y avait Megan et une douzaine de Mangemorts également présents. Vous voulez leurs noms ?

- J'aimerais beaucoup, confia Skeeter dans un souffle.

Elle fouillait à nouveau dans son sac à présent et regardait Potter comme s'il offrait le plus beau spectacle qu'elle eût jamais vu.

- J'imagine le titre en grand : « Potter accuse... » avec en sous- titre : « Harry Potter révèle les noms de Mangemorts qui se cachent parmi nous ». Et puis, en légende d'une belle grande photo de toi : « Harry Potter, quinze ans, l'adolescent perturbé qui a survécu à l'attaque de Vous-Savez-Qui, a provoqué un scandale hier en accusant d'éminents et respectables membres de la communauté magique d'être des Mangemorts... »

Megan se retint de sourire. Aussi détestable soit-elle, elle avait un véritable don pour tourner les autres en ridicule. La Plume à Papote était maintenant dans la main de Skeeter et à mi-chemin de sa bouche lorsque l'expression d'extase de son visage s'évanouit.

- Mais bien sûr, dit-elle en baissant la voix et en fusillant Megan etHermione du regard, les petites Miss Parfaites ne veulent surtout pas que je raconte cette histoire, n'est-ce pas ? Surtout s'il s'agit de rappeler au monde que la délicieuse et inquiétante Meganna Buckley a elle aussi un étrange comportement à se voir reprocher ?

- Eh bien, en réalité, répondit Hermione avec douceur, c'est au contraire ce que veulent les petites Miss Parfaites.

Skeeter et Potter ouvrirent des yeux ronds, leurs regards allant de Megan à Hermione. De son côté, Lovegood chantonnait Weasley est notre roi d'une voix rêveuse et remuait le contenu de son verre à l'aide d'un bâtonnet sur lequel était piqué un oignon mariné.

- Vous voulez que je rapporte dans un article ce qu'il a dit au sujet de Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas- Prononcer-Le-Nom ? demanda Skeeter à Megan et à Hermione d'une voix étouffée.

- Oui, c'est ça, répondit Hermione. La véritable histoire. Tous les faits. Exactement comme les racontent Megan et Harry. Ils vous donneront tous les détails, ils vous révéleront les noms des Mangemorts clandestins qu'ils ont vus là-bas, ils vous diront à quoi ressemble Voldemort maintenant – oh, je vous en prie, ressaisissez-vous, ajouta-t-elle avec mépris en lui jetant une serviette.

Au nom de Voldemort, Skeeter avait tellement sursauté qu'elle avait renversé sur elle la moitié de son Whisky pur Feu. Elle épongea le devant de son imperméable crasseux sans quitter Hermione du regard. Puis elle lâcha soudain :

- La Gazette n'imprimera jamais ça. Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, personne ne croit ces histoires à dormir debout. Tout le monde pense qu'il a des hallucinations et qu'elle (elle désigna Megan du menton) est une déséquilibrée qui a probablement tué un de ses camarades de classe. Maintenant, si vous voulez bien me laisser écrire quelque chose sous cet angle...

- Nous n'avons pas besoin d'un nouvel article pour dire qu'Harry et Megan ont perdu la boule ! coupa Hermione avec colère. Nous avons déjà ce qu'il nous faut, merci ! Je veux qu'ils aient la possibilité de dire la vérité !

- Il n'y a pas de marché pour une histoire comme ça, dit Skeeter d'un ton froid.

- Vous voulez plutôt dire que La Gazette ne la publierait pas parce que Fudge s'y opposerait, rectifia Megan, furieuse de s'être à nouveau entendue accusée du meurtre de Cedric.

Skeeter la fixa longuement d'un regard dur. Puis elle se pencha en avant par-dessus la table et dit, d'un ton de femme d'affaires :

- D'accord, Fudge fait pression sur La Gazette, mais ça revient au même. Ils ne publieront jamais un article qui montre Harry ou même Meganna sous un jour favorable. Personne n'a envie de lire ça. C'est contraire à l'état d'esprit de l'opinion. La dernière évasion d'Azkaban a suffisamment inquiété les gens. Ils ne veulent tout simplement pas croire que Tu-Sais-Qui est de retour.

- Alors, La Gazette du sorcier a pour ambition de ne dire aux gens que ce qu'ils ont envie d'entendre, c'est ça ? répliqua Hermione d'une voix cinglante.

Skeeter se redressa, les sourcils levés, et vida son verre de Whisky pur Feu.

- La Gazette a pour ambition de se vendre, espèce de petite sotte, dit-elle froidement.

- Mon père trouve que c'est un horrible journal, dit Lovegood en se mêlant soudain à la conversation.

Suçant son oignon mariné, elle fixa Skeeter de ses immenses yeux protubérants au regard fou.

- Lui, il publie des articles importants parce qu'il pense que le public a besoin de savoir. Il s'en fiche de gagner de l'argent.

Skeeter se tourna vers Lovegood d'un air hautain.

- J'imagine que ton père dirige une quelconque feuille de chou locale ? dit-elle. Le genre Vingt-cinq façons de passer inaperçu chez les Moldus avec la date des prochaines braderies de chaudrons ?

- Non, répondit Luna en trempant son oignon dans son soda de Branchiflore. Il est directeur du Chicaneur.

Skeeter poussa un grognement de dédain si bruyant que les clients de la table voisine se retournèrent d'un air inquiet.

- Des articles importants parce qu'il pense que le public a besoin de savoir, hein ? répéta-t-elle avec le plus profond mépris. Je pourrais me servir de ce torchon comme fumier pour mon jardin.

- Eh bien, voilà une chance de relever un peu le niveau, répliqua froidement Megan. Son père est d'accord pour prendre notre interview. C'est lui qui la publiera.

Skeeter les regarda toutes les deux pendant un moment puis elle laissa échapper un hurlement de rire.

- Le Chicaneur ! s'exclama-t-elle en gloussant comme une poule. Et tu penses que les gens vont le prendre au sérieux si on publie ça dans Le Chicaneur ?

- Certaines personnes ne le croiront pas, admit Hermione d'une voix égale. Mais la version que La Gazette du sorcier a présentée de l'évasion d'Azkaban comporte des lacunes béantes. Je crois que beaucoup de gens vont se demander s'il n'existe pas une meilleure explication de ce qui s'est passé et s'ils voient un autre article disponible, même publié dans un... – elle jeta à Lovegood un regard en coin – dans un magazine inhabituel, je pense qu'ils auront très envie de le lire.

Skeeter resta silencieuse un long moment mais elle observait Hermione d'un œil rusé, la tête légèrement penchée de côté.

- Bon, admettons que je le fasse, dit-elle soudain. Je serais payée combien pour ça ?

- Je ne crois pas que mon père paye vraiment les gens pour écrire dans son magazine, répondit Lovegood d'une voix rêveuse. Ils le font parce que c'est un honneur et puis aussi pour voir leur nom imprimé.

Skeeter se tourna vers Megan et Hermione. On aurait dit qu'elle avait encore dans la bouche un goût prononcé d'Empestine.

- Je suis censée faire ça gratuitement ?

- Eh bien oui, assura Megan d'une voix égale en buvant une gorgée du contenu de son verre. Sinon, comme vous le savez déjà, Hermione informera les autorités que vous êtes un Animagus non déclaré. À ce moment-là, peut-être que La Gazette vous paiera un bon prix pour un reportage en direct sur la vie des prisonniers d'Azkaban.

Skeeter semblait éprouver une envie irrépressible de prendre le petit parasol en papier qui dépassait du verre de Megan et de le lui enfoncer dans le nez. La jeune fille aurait aimé qu'elle essaie, pour avoir une bonne occasion de défigurer définitivement cette abominable sorcière.

- J'imagine que je n'ai pas le choix ? dit Skeeter d'une voix légèrement tremblante.

Elle ouvrit à nouveau son sac en crocodile, en sortit un morceau de parchemin et prit sa Plume à Papote.

- Papa sera très content, déclara Lovegood d'un ton enjoué.

Un muscle tressaillit sur la mâchoire de Skeeter et Megan elle-même réprima une envie de lever les yeux au ciel.

- D'accord, Harry ? demanda Hermione en se tournant vers lui. Prêt à dire la vérité au public ?

- Oui, je pense, répondit Potter en jetant un coup d'œil à Megan, qui l'ignora.

Il regarda Skeeter dont la Plume à Papote frémissait déjà au-dessus du morceau de parchemin.

- Alors, allez-y, Rita, dit Hermione d'un ton serein en repêchant une cerise confite au fond de son verre.

Ce fut un épisode pénible. Skeeter leur demanda avec insistance tous les plus petits détails de la nuit dans le cimetière. Megan laissa à Potter le soin de raconter la grande majorité des faits, se contentant de confirmer la thèse de l'Imperium et d'acquiescer aux dires du garçon. Lorsque vint le moment de citer les noms des Mangemorts qui avaient rejoint Voldemort, elle omit consciencieusement celui de Lucius, dans une tentative désespérée de préserver le maigre lien qui l'unissait aux Malfoy, mais Potter s'empressa de la corriger, la faisant grincer des dents.

Il leur fallut près de deux heures et demie pour venir à bout de leur histoire sous l'oreille attentive de Skeeter et sa Plume à papote, qui ne perdit pas une miette de leur récit, et lorsqu'ils se séparèrent et que Megan rejoignit Kevan, elle avait la gorge sèche et l'estomac noué. Comment allaient réagir les lecteurs ? Beaucoup, sans doute, verraient dans cet article la confirmation que Potter était complètement fou et Megan une menteuse qui tentait de couvrir la mort suspecte de Cédric, ne serait-ce que parce qu'ils allaient être publiés à côté de franches idioties concernant les Ronflaks Cornus.