Chapitre 39 : … Down
Glissant, tournoyant et papillonnant sous cette eau troublée de remous et de bulles, c'est ainsi que je m'évade de ce monde que je peine à supporter. A cours d'oxygène, me voilà contrainte de retrouver cette surface qui me fait aussitôt sentir le poids qu'est devenue ma vie à l'heure d'aujourd'hui. Reprenant mon souffle, je nage lentement vers l'arrivée d'eau de l'immense baignoire de la salle de bain des préfets. M'asseyant sur la marche immergée je sens à nouveau le contact de cette eau ni trop chaude, ni trop froide, cascadant du haut de ma tête jusqu'à mon buste. Je ne suis pour elle qu'un obstacle qu'elle contourne audacieusement avant de ne se confondre dans l'étendue aqueuse du bain que je me suis autorisée à prendre en ce vendredi soir.
Bien que mes yeux soient fermés, je ne peux empêcher l'image de cette porte apparaître. Car en face de moi, je sais pertinemment quelle pièce s'y loge. Car dans cette pièce, je sais pertinemment quelle personne y réside. Car avec cette personne, je sais pertinemment quelle autre s'y trouve. Mais qu'à cela ne tienne, la proximité de Drago et d'Astoria ne me fait plus vraiment grand chose. Ou plutôt devrais-je dire que cela m'a tellement atteint que me voilà habituée à cette désagréable sensation.
Cela fait quasiment un mois que j'ai eu la bonne idée de me dévoiler entièrement à mon cher fiancé. Je ne sais combien de temps je suis restée sous cet arbre à fixer les lumières de Poudlard, mais assez pour savoir que les élèves inondaient déjà la salle commune des Serdaigle, comme tel était le cas après chaque dîner. Depuis ce jour, lui et moi ne communiquons qu'en cas d'extrême nécessité au sujet de nos affaires de Préfets-en-chef, notamment lors des réunions hebdomadaires ainsi que lors de la rédaction du compte-rendu à fournir aux directeurs adjoints. En cette fin de semaine, tel avait été le cas. Alors qu'il s'en allait rejoindre la salle commune des préfets qu'il s'était auto-attribuée, je me suis laissée aventurer à l'interpeller dans le but initial de savoir s'il m'était possible de rejoindre la salle de bain des préfets en passant par ladite salle commune. A l'entente de son prénom, il s'était arrêté juste devant la porte de cette dernière, sans toutefois daigner se retourner, m'adressant de son ton trainant que je ne connais que trop bien ces derniers temps, un « Quoi ?» qui résonne encore maintenant à mes oreilles. Laissant immédiatement tomber, je me souviens avoir marmonné un « Rien, je vais me contenter de faire le détour ».
Evidemment, il a fallu qu'un nouvel obstacle se mette sur mon chemin lors de ma sortie de la salle de réunion des préfets. Au moment d'ouvrir la porte, quelle n'avait été mon amère surprise en découvrant une Astoria plutôt désarçonnée de me voir face à elle. Après quelques secondes à se fixer, je m'étais écartée, lui tenant la porte afin de lui laisser le passage. Puis, sans un regard pour les deux autres, je m'étais extirpée de cette pièce qui ne me devenait plus du tout accueillante. Parasitée par la simple idée de les savoir ensemble à cette heure avancée de la soirée, je n'avais eu qu'une envie, sauter à l'eau le plus vite possible. Mais pour ce faire, encore avait-il fallu faire couler le bain dans cette immense baignoire ainsi qu'ôter mes vêtements.
Ramenant des deux mains mes cheveux trempés en arrière, je décide enfin de quitter cette place idéale à mes yeux pour sentir les bienfaits de l'eau sans pour autant perdre son énergie à trop bouger. Sortant du bain, c'est lentement que je rejoins ma serviette avant d'éponger furtivement mon visage, mes cheveux, puis mon corps. N'ayant utilisé d'eau trop chaude, le miroir est vierge de toute buée et c'est sans mal que je peux contempler mon reflet. Il m'est tout de même à chaque fois difficile de me défier du regard. Et pourtant je le fais, car si je comptais le nombre de choses difficiles auxquelles je suis confrontée depuis quelques temps ça n'en finirait plus.
Je me sais amaigrie du fait de ma perte d'appétit de ces dernières semaines. En général je fais de rapides passages aux cuisines, mais je me force tout de même à faire quelques apparitions dans la Grande Salle lorsque les regards de reproches de Morag se font trop perçants. Au final, je ne suis ni plus, ni moins proche de cette dernière. Nous nous parlons toujours aussi peu, mais je me rends compte que sa simple présence me satisfait. C'est comme si notre communication se faisait par de simples regards et gestes agrémentés de quelques simples mots. Elle a compris que je ne souhaitais pas plus, que je n'étais prête pour plus. Ce qui n'est vraiment pas le cas de Théodore.
Lui, ne semble pas concevoir la distance que je m'évertue à mettre entre nous mais s'en accommode autant qu'il peut. J'ai remarqué sa tendance à me coller à chaque fin de cours en commun. Cependant, il y a toujours un moment où mon manque de verve l'insupporte. C'est alors qu'il me laisse enfin seule, face à moi même. C'est alors que je peux enfin faire ce dont j'ai eu envie une bonne partie de l'après midi. C'est alors que j'engloutis ma potion salvatrice.
En y pensant, voilà que mon regard se tourne vers mon sac posé non loin du miroir. M'envahit alors cette sensation désormais connue, ce foudroyant désir de m'abandonner aux effets salutaires de ce petit liquide sirupeux. Je sais que ce n'est pas normal. Je suis consciente que quatre fois par jours est le double de la dose normale. Et encore, c'est sans compter les extras que je me permets à certains moments plus durs que d'autres. D'ailleurs, j'ai bien envie de ce genre d'extra, là maintenant, tout de suite. Dans un mouvement hâtif, je m'exécute et assouvis mon envie. Cette chaleur que j'aime tant s'empare de moi au contact de la potion dans ma gorge. Ce chaud rassurant me conforte dans mon choix d'user de ce relaxant, quoiqu'en soit la dose. Mon but après tout est de tout simplement tenir le coup et si pour ce faire il me faut cela, peu importe. Qui cela dérange-t-il de toute façon ? Le monde est devenu tellement absurde et dangereux, qu'il devient presque normal d'abuser de ce genre de potion.
Ce que je sais, c'est qu'il me serait impossible d'affronter ce que j'endure sans cette potion. Ma position de Préfète-en-chef est toujours aussi délicate, en ce que j'essaie au maximum de minimiser les infractions que je constate au cours de mes rondes. Lorsqu'il m'est impossible de fermer les yeux, je fais toujours en sorte de ne faire appel qu'aux professeurs restant dans la lignée du Poudlard de Dumbledore. En général, pour les réfractaires agissant par pure rébellion, je confie l'infraction au Professeur Mcgonagall. Parfois, cela suffit à faire passer toute envie de pseudo vaillant acte de révolte, les punitions de la fratrie Carrow ne faisant en général que les attiser.
Je me sens bien là, la potion aidant. Toujours enflammée par cette sensation apaisante, il m'est plus facile de faire le tri. Faire le vide devient de plus en plus difficile, néanmoins je m'accroche et fait en sorte de me protéger au maximum, surtout en présence des directeurs adjoints. Je les sens s'amuser à tenter d'infiltrer mes pensées. Ils ont compris que je résistais et ne cessent de multiplier les tentatives, par pure distraction, pour me tester ou les deux qui sait. Des deux mangemorts, c'est Amycus Carrow qui s'acharne le plus. Je l'ai même plusieurs fois surpris à user de sa légimencie contre ma personne durant les cours d'Art de la magie noire. Ces derniers ne font qu'empirer mon dégoût pour cet homme qui n'a rien d'un professeur. Et malheureusement plus mes actions vont dans le sens de cette démoniaque direction, plus c'est moi qui me dégoute. Alors voilà pourquoi ces moments de plaisir procurés par ma potion favorite me sont plus que nécessaires. J'en ai besoin. Il ne me reste qu'elle.
Planant légèrement du fait de la surdose certaine, je mets quelques minutes avant de sentir la fraicheur frôler mon corps nu. M'habillant et me séchant magiquement les cheveux que je garde lisses depuis ce début d'année scolaire, il est enfin temps pour moi de rejoindre mon dortoir. Le chemin du retour se fait sans encombre, sans croiser personne et sans être ravagée de fâcheuses pensées. Dans la salle commune, je ne fais même pas attention à mes anciens amis qui doivent comme à leurs habitudes, certainement me jeter un regard des plus mauvais. Sans m'attarder, c'est ma chambre que je rejoins. Morag n'y est pas encore, sans doute passe-t-elle les dernières minutes du couvre feu avec ses amies Daphné et Megan Jones. Une fois dans mon dortoir, je m'avachis presque trop tranquillement dans mon lit. Le regard perdu vers la structure du meuble à baldaquin, je place inconsciemment mes pieds sur l'un des piliers du lit. Tournant la tête vers la table de chevet, mon attention se porte sur ma boite à musique, offerte par mon père peu de temps avant sa mort. Me retournant sur le ventre je me traine jusqu'à la tête de lit afin d'activer le petit objet.
Captivée. Voilà ce que je suis, comme toujours, à l'écoute de la musique qui résonne dans la pièce. Clair de Lune de Debussy. Mon père me l'avait faite découvrir et m'avait avoué que le virtuose ayant composé ce chef d'oeuvre n'était malheureusement qu'un moldu. D'ailleurs, bon nombre de musiques de cette boite ne sont en fait que d'origine moldue. « Leurs œuvres, voilà la magie de ces hommes, Emma. » m'avait déclaré mon regretté père en me parlant de ces artistes moldus. A ce souvenir, la première musique fit place au célèbre Canon de Pachelbel. Et cette fois-ci c'est à Mandy que je repense. La musique classique moldue était l'un de nos moments de partage favori. Je me souviens encore de l'immense collection de ses parents lors de mon premier séjour chez elle. Je sens aussitôt mon cœur se serrer face au manque de ce qui a été. Avant la dictature, avant la guerre, avant Drago, avant même Cédric...
Me tournant à nouveau sur le dos, les bras encadrant ma tête, je me laisse aller au son de la musique, évitant tant que possible les pensées négatives qui se profilent à l'horizon. Elles sont là, elles me guettent, mais encore sous l'effet de la potion je réussis pour le moment à les tenir à distance. Toutefois, me voilà impuissante face à la soudaine brûlure qui s'empare de ma main. Tout me rattrape en un instant alors que retentit brutalement dans la pièce le tube des Bizarr' Sisters, Do the Hipogriffe. Comme agressée, je reste pourtant immobile, serrant le poing orné de ces écritures rougeâtres. La blague qu'avait faite Michael il y a quelques années de cela maintenant et consistant à mettre une musique de hard rock dans le réveil matin de notre dortoir, à savoir ma boite à musique, a le don d'amplifier l'effroi que me procure l'apparition de ma cicatrice et sa lourde signification. Ce maudit Michael aura même fini par m'empoisonner l'existence de manière anachronique. Mais mon blâme envers mon ancien ami, n'est rien comparé à ce que j'éprouve à l'heure actuelle pour mon ancien amant.
A quelques secondes de la fin de la chanson tonitruante, je désactive brutalement le pauvre objet musical qui n'a rien demandé. Quittant mon lit, je me dirige à pas vifs vers la salle de bain et ignore superbement Padma que je remarque à peine et qui se brosse les dents. Fouillant dans mes affaires de toilettes, je repère sans mal deux liquides distincts, l'un ma potion de relaxation, l'autre, la solution filtrée de tentacules de Murlap marinés. Fixant les deux récipients, c'est pourtant sur le premier que mon choix se porte. Une fois bue, l'effet se fait sentir, mais j'ai toujours au dos de ma main, la preuve de l'évolution de la relation Drago-Astoria. Je n'ai pas envie d'annihiler cette douleur au moyen d'une simple solution, cela serait trop facile.
Je décide alors de me coucher, me glisse sous les draps, cache ma main meurtrie sous mon oreiller et ferme les yeux avec force. La cicatrice qui réapparait à chaque baiser échangé entre les deux Serpentard hante mon esprit. Au fond je ne suis pas surprise et la déception en est d'autant plus grande. J'ai toujours su qu'Astoria avait une place spéciale pour Drago. Maintenant qu'il m'a complètement évincé et au vu de leur rapprochement certain, il n'est donc pas surprenant de les voir en arriver là. Grâce à la potion, mon contrôle des pensées et réflexions est plus aisé, mais la douleur, elle, est toujours là, que ce soit celle du brasier de ma main, ou celle du brasier de mon cœur... Ma nuit risque d'être bien longue et loin d'être apaisée.
*** « Braise de nuit devient cendre du matin. » ***
Proverbe arabe
En cette fin de journée, marquant le début d'une nouvelle semaine de cours en cette mi-octobre, Théodore Nott se trouvait bien songeur. Une image désormais bien ancrée dans sa tête avait marqué le jeune homme un peu plus tôt dans la journée. En effet, comme à sa nouvelle habitude depuis la distance qu'essayait d'installer Emma entre elle et lui, Théodore avait profité de leur cours commun, pour s'assoir auprès d'elle avant de ne plus la quitter une fois que la sonnerie eut rententie. Leurs conversations étaient en somme plus banales que jamais. Constamment sur ses gardes, la jeune fille se refermait à chaque fois que son ami tentait d'en savoir plus sur son état suite au désaveu complet de son fiancé à son égard.
Depuis plus d'un mois maintenant, les choses entre son camarade de maison et son amie s'étaient rapidement et curieusement désagrégées. Connaissant le caractère et le personnage qui composaient Drago Malefoy, il n'était pas surpris que le jeune homme ait mal pris les actions d'Emma en faveur de Dumbledore et contre ce qu'il avait été obligé de mener durant l'année passée. Mais de là à ce que leur relation, plus que renforcée aux vues des épreuves traversées par les deux fiancés, s'effondre aussi brutalement... Au final, pour Théodore, voir s'éloigner celle qu'il aimait de celui pour qui elle admettait un attachement certain, n'était pas une aussi mauvaise chose en soi. Le problème résidait surtout dans les conséquences qu'avait eu un tel éloignement sur la personne d'Emma et notamment sur son comportement vis-à-vis de lui. Alors qu'ils avaient tous deux passé l'été à se voir, se soutenir et s'ouvrir de plus en plus l'un à l'autre, la stupide réaction du blond avait fini par tout foutre en l'air.
Emma, qui avait expliqué cela par un prétendu équilibre rompu, avait pour ainsi dire fini par se reclure sur elle-même d'une façon qui avait dès le départ inquiété Théodore. D'autant plus que la jeune fille s'était également vu durement rejetée par ses désormais anciens amis de Serdaigle et qu'elle n'avait toujours pas clairement arrangé les choses avec Astoria. Le récent et surprenant rapprochement de cette dernière avec Drago ne devait surement pas être sans conséquences sur l'état d'esprit d'Emma. Mais puisque que la jeune fille ne disait mot sur ce genre de chose, Théodore se sentait bien trop impuissant pour aider son amie. Car il le sentait, il le savait, Emma ne vivait pas bien la situation. Et même si à l'heure d'aujourd'hui, elle se concentrait sur sa vie scolaire à savoir les cours et les obligations de préfets, il savait pertinemment qu'un jour ou l'autre tout remonterait. Comme l'addition de certains ingrédients dans la composition d'une potion, tout n'était que suite logique. Et plus les ingrédients incorporés étaient délicatement dangereux, plus le résultat risquait d'être explosif.
Ce fut donc à la suite du cours préféré de Théodore, que ce dernier surprit son amie dans une curieuse action. Alors qu'il devait absolument récupérer un parchemin qu'il pensait avoir oublié dans son dortoir, le jeune homme avait été contraint de ne pas pouvoir accompagner Emma jusqu'à la Grande Salle. Car il n'avait pu que le constater, la jeune fille manquait bien trop souvent les repas. Même si elle lui assurait passer par les cuisines, Théodore préférait la suivre et par conséquent l'obliger à se diriger jusqu'à la Grande Salle, dès que possible, pour être sûre de l'y voir. C'était donc avec regret qu'il avait laissé son amie avant de se diriger vers sa salle commune.
Dans les couloirs des cachots, le Serpentard croisa cependant Daphné qui s'était justement rendu jusqu'aux dortoirs pour des raisons similaires. Cette dernière, se doutant que son ami de toujours avait subi la même omission que la sienne, s'était permise de récupérer ledit parchemin oublié du jeune homme. La remerciant chaudement, il était alors retourné sur ses pas en compagnie de Daphné en direction de la Grande Salle. Sur le chemin, il passèrent tous deux devant le couloir menant aux cuisines. S'arrêtant soudain, Théodore, qui était persuadé de la désertion d'Emma dans le lieu de restauration des habitants de Poudlard, voulut soudainement vérifier que la jeune fille mangeait bel et bien dans les cuisines, comme elle le disait. Sans expliquer à Daphné ses intentions, il la prévint tout de même qu'il ne continuerait pas le chemin avec elle. Vexée de se faire ainsi lâcher, cette dernière le traita de noms de créatures peu avantageuses et s'en alla seule vers la Grande Salle.
Rejoignant enfin les cuisines, Théodore ne vit personne mise à part les Elfes, prêts à lui offrir ce qu'il voulait. Faisant demi-tour, le Serpentard emprunta un autre chemin, passant notamment devant l'entrée de la salle commune des Poufsouffle. A cette heure de repas, il était rare de croiser les élèves aux abords de leurs salles communes, voire dans les couloirs tout court. Au croisement de ce qu'il savait être une impasse, quelle ne fut sa surprise d'y voir une Emma piteusement adossée à l'une des parois murales, engloutir ce qui semblait être une gourde. A la manière dont la jeune fille absorbait le liquide, Théodore exclut l'idée qu'il s'agisse simplement d'eau. Mais de quoi pouvait-il s'agir alors ? La jeune fille ne le remarqua pas, trop occupée à savourer ce qu'elle venait de boire avec envie. Décidant de ne pas l'interpeller, il continua sa route vers la Grande Salle, plongé dans ses pensées, ses interrogations et ses inquiétudes au sujet de son amie.
Telle avait été l'image qui avait marqué Théodore et qui le hanta toute l'après-midi. Une fois les cours finis, ce fut avec hâte qu'il rejoignit le parc histoire de prendre l'air pour la première fois de la journée. La nuit commençait déjà à tomber, ce qui n'empêchait pas quelques élèves de profiter du coucher du soleil, se prélassant contre des parois du château, près du lac ou encore autour de quelques arbres. Le jeune homme repéra sans mal Daphné et Morag qui discutaient toutes deux sur la grève du lac au-dessus duquel se reflétaient les rayons ambrés du soleil couchant.
- Regardez-moi qui voilà ! claqua la voix de Daphné, encore vexée de l'incident du déjeuner.
- Oh ça va, Daphné, épargne-moi ton caprice tu veux, répliqua-t-il en s'asseyant sur le sol caillouteux dont l'inconfort était compensé par la vue qui s'offrait à eux.
- Le pire dans tout ça, c'est que tu t'es pointé dix minutes plus tard, m'ignorant superbement ! ne pouvait s'empêcher de palabrer la Serpentard sous le regard mi-amusé, mi-blasé de Morag.
- Excuse-moi de préférer la compagnie de Blaise plutôt que celle de Bulstrode.
- Parce que tu crois que moi j'avais envie de déjeuner avec elle !
- Tu n'avais qu'à mieux choisir.
- La personne que j'avais choisie m'a royalement plantée je te ferai rappeler. Et Blaise n'était pas encore là à mon arrivée.
- Vous n'allez pas vous disputer pour si peu, ce n'est pas comme si vous ne vous voyez jamais, tempéra Morag face à la proportion risible que semblaient prendre les choses.
- C'est que notre pauvre Daphné, très soucieuse de notre amitié, ne me consacre quasiment plus que ses repas depuis qu'elle roucoule avec son cher Anthony.
- T'es qu'un pauvre con, Théodore ! s'exclama soudain la jeune fille en se levant, de mauvaise humeur. Ce n'est pas de ma faute, si toi de ton côté tu n'arrives à rien côté cœur. Tu n'as que le mot Emma à la bouche, dès qu'on se voit. Elle est fiancée, fais-toi une raison et trouve-toi quelqu'un d'autre, tu veux ! Il y a certainement plus loyale qu'elle, termina-t-elle avant de tourner les talons en direction du château.
- C'est ça, va rejoindre tes nouveaux amis Serdaigle, ils ont l'air de bien te pourrir le crâne ! lança-t-il avec force pour qu'elle l'entende alors qu'il l'observait partir sous un regard noir.
- Hum, hum, dois-je te rappeler que c'est une Serdaigle que tu as à tes côtés, Théo.
- Toi, c'est différent. Tu es sa vieille, très très vieille amie de Serdaigle, reporta-t-il son attention sur Morag qu'il s'employa à gentiment taquiner.
- Je pense que j'aurai pu me contenter d'amie de longue date, commenta-t-elle avant qu'un certain silence ne passe entre eux.
A vrai dire, il était rare que les deux amis se retrouvent seul à seul. Sans pour autant être gênés par telle constatation, Théodore vit là l'occasion parfaite pour aborder le sujet « Emma » avec celle qui était désormais la nouvelle colocataire de la jeune fille.
- Je ne sais pas toi, mais Emma m'inquiète, entama-t-il, le regard soucieux plongé dans sa contemplation du ciel embrasé.
- Pour être franche j'ignore quelles sont ses habitudes en temps normal, mais, je crois en effet, qu'elle ne va pas bien...
- Tout ça à cause de la stupide réaction de Drago ! Comme si elle avait eu besoin qu'il lui tourne le dos lui aussi.
- Oui, c'est d'un compliqué ces histoires de fiançailles... laissa-t-elle traîner sa phrase, en jouant pensivement avec deux petites pierres.
- Franchement, qui de nos jours fait encore ça ! Même mon père a abandonné l'idée. Et en matière de tradition Sang-Pur, je peux t'assurer qu'il ne prend pas ça à la légère, s'exclama Théodore sans apercevoir le voile sombre qui passa sur le visage de Morag.
- Je pense que chaque famille évolue juste à sa manière, finit-elle par dire après un léger silence. La mienne par exemple, a un peu laissé tomber ce fondamentalisme Sang-Pur complètement discriminatoire, même si les apparences restent quand même importantes. Mais... Pour répondre à ta question, mes parents font partie de ceux baignant encore dans la tradition des fiançailles, avoua-t-elle avant de jeter à l'eau les pierres qu'elle tenait toujours dans sa main afin de combler le mutisme de son interlocuteur du fait de cette soudaine annonce.
- Tu veux dire que toi aussi...
- … on m'a désignée un fiancé à ma naissance, oui, compléta Morag en évitant soigneusement le regard de Théodore qui la dévisageait. Et moi aussi je ne l'ai su qu'à ma cinquième année. Et moi aussi... Je mens à tous mes amis... ajouta-t-elle submergée par un sanglot à l'évocation de cette vérité. J'ai juste eu un peu plus de chance qu'Emma. D'être passée inaperçue, d'être peut-être tombée sur un coureur de jupons, mais au moins qui n'est pas impliqué dans cette guerre menée par le Seigneur des Ténèbres.
- Emma est au courant ?
- C'est la seule à Poudlard qui le sache. Enfin, c'était.
- Pourquoi ne pas profiter du fait que la plupart d'entre nous sachent désormais que les fiançailles sont encore pratiquées de nos jours, pour le dire à Daphné ou Megan ?
- Pour que Daphné et ses nouveaux amis de Serdaigle aient une chose de plus en commun, non merci. Rancunière comme elle est, ce serait la débandade totale. Pour Megan, c'est un peu la même chose, sans doute un peu moins que pour notre très chère Daphné certes, mais quand même. Et puis tu sais, c'est quelque chose qui n'appartient qu'à nous. Ca te tombe dessus et tu n'as envie que d'une chose, d'oublier et de vivre ta vie aussi librement que tu puisses encore le faire. Quoi de mieux pour oublier que de taire ce secret qui nous est propre.
- Pourquoi Emma et toi n'êtes pas plus proches ? Vos histoires et manières d'appréhender la chose se ressemblent tellement.
- On est proche, mais à notre manière. Pour le moment, ce n'est pas de moi dont elle a besoin. Ce n'est pas de toi non plus, Théodore.
- Merci de me le rappeler, grogna légèrement le jeune homme.
- Plus on lui forcera la main, plus elle se renfermera.
- Je crains fort que la situation ne s'empire de jours en jours, Morag.
- Je sais. Elle déserte bien trop souvent la Grande Salle. Sur ce point là, j'essaie quand même de m'imposer mais ça ne marche pas à tous les coups.
- Il n'y a pas que ça, indiqua sombrement Théodore.
- Est-ce que tu veux parler... de sa potion ? hésita la jeune fille à émettre le léger doute qui avait émergé en elle depuis quelque temps.
- Toi aussi, tu l'as vue !
- Je n'étais pas sûre, car c'est juste une potion de relaxation et moi aussi j'en ai eu une un certain temps à l'annonce de mes fiançailles. Mais je me suis déjà demandée si elle n'en prenait pas plus que ce qu'il n'en fallait.
- Je l'ai surprise ce midi à... carrément savourer sa gourde complètement affalée contre le mur. Ca m'a tellement choqué de la voir ainsi que je suis parti. Il aurait été risqué qu'elle sache que je l'ai vue dans cet état.
- Je ne pensais pas que ce serait à ce point... Sans doute, le rapprochement entre Drago et Astoria la ronge plus que ce qu'elle ne laisse paraître.
- C'est vrai qu'ils ne se quittent pas en ce moment, mais il faut bien que Drago Malefoy se trouve une occupation maintenant qu'il n'a ni mission, ni fiancée sous la main, lança Théodore avec sarcasme. Mais quand même, j'ose espérer qu'il n'est pas bête au point de faire espérer quoique soit à Astoria.
- Il se sont embrassés hier, annonça Morag sous le regard interrogateur de son ami. Ce matin j'ai aperçu des tâches de sang sur l'oreiller d'Emma. Ce genre de traces je ne les connais que trop bien malheureusement, les ayant souvent subies fut un temps. Et il m'a suffit de constater l'air radieux d'Astoria pour confirmer mes doutes.
- Quel idiot ! Il pense se venger d'Emma, mais c'est Astoria qu'il va finir par détruire par la même occasion.
- Préoccupons-nous d'une seule personne à la fois tu veux. Et puis, franchement Astoria sait très bien à quoi s'en tenir, c'est à elle de prendre ses responsabilités.
- Je ne la blâme pas. Si Emma m'avait laissé une porte ouverte, je n'aurai pas hésité non plus... confia Théodore dans un souffle.
- Mais toi Théodore, tu as toujours aimé te torturer mentalement.
- Hey ! protesta-t-il pour la forme.
- Tu penses que c'est vraiment dangereux ce qu'elle fait ? Abuser de cette potion ?
- Elle a forcément dû contracter une certaine addiction. Et je n'ose imaginer les effets de surdoses consécutives sur son organisme, s'inquiéta le jeune homme l'air soucieux avant de jeter à son tour quelques pierres dans l'eau miroitante.
- Il faut absolument que Drago comprenne ce qu'il se passe, déclara Morag.
- Pourquoi bougerait-il le petit doigt ? En l'état actuel des choses, il se pourrait bien que ça l'arrange qu'il arrive malheur à sa fiancée.
- Je sais que Drago Malefoy n'a toujours pensé qu'à sa petite personne, mais j'ai l'impression qu'il tient assez à elle pour s'en préoccuper.
- Se renseigner sur les traitements appropriés aux addictions de ce genre sera peut-être plus utile que de tenter de convaincre Drago de raisonner Emma.
- En tant que futur médicomage, je vais te laisser t'occuper de cette partie, concéda aussitôt Morag qui n'avait jamais vraiment brillé dans le domaine des potions.
- Dans ce cas, je te laisse la lourde et délicate tâche d'aborder le sujet avec Emma.
- Il vaut mieux oui, je doute qu'elle accepte que cela vienne de toi.
- Qu'est-ce que tu veux dire par là ? sonda Théodore avec perplexité.
- Je ne sais pas vraiment quelle est la nature de votre relation, mais en général les filles n'apprécient guère de dévoiler, hum, comment dire... leur linge sale auprès des garçons pour qui elles ont un attachement particulier, tenta d'expliquer laborieusement Morag.
- Emma et moi, on se dit tout, se défendit Théodore. Enfin, en temps normal...Même si c'est vrai qu'on évite d'évoquer les détails de sa relation avec Drago.
- Vous êtes peut-être trop proches justement, pour qu'elle ose t'avouer la faiblesse qui l'envahit en ce moment. Elle n'a peut-être pas envie d'entacher la perception que tu as d'elle.
- Le fait est que je suis au courant, si je veux l'aider il va bien falloir que j'aborde le sujet avec elle !
- Oui je sais bien, c'est évident. Je dis juste que sauvage comme elle est en ce moment, ne va pas nous la fermer comme une huître juste parce que tu souhaiterais faire en sorte que ça aille mieux le plus rapidement possible.
- Merci, je pense la connaître depuis assez longtemps maintenant pour savoir comment m'y prendre ! s'emporta légèrement Théodore agacé par les dires de Morag.
- Ne te vexe pas, c'était juste une remarque, rien d'autre.
- Il y a certaines de tes réflexions que tu peux garder pour toi, Morag ! rétorqua le jeune homme en se levant avec humeur.
- Pas étonnant que vous soyez comme hiboux et chouettes, toi et Daphné, lâcha la Serdaigle exaspérée par le côté caractériel de ses amis Serpentard.
- Bon, on fait comme on a dit. Et puisque Madame sait si bien s'y prendre avec sa nouvelle amie, tu n'as pas intérêt à, comment as-tu dit déjà, ah oui... « nous la fermer comme une huître » !
Sur ce, Théodore Nott s'éloigna à grand pas en direction du château, tout comme l'avait fait sa camarade de maison un peu plus tôt. Il se souvenait maintenant pourquoi lui et Morag n'avaient jamais vraiment pris la peine de se voir et se lier en dehors de leurs amitiés respectives. La franchise parfois indélicate de la jeune fille l'avait exacerbé plus d'une fois par le passé. Ce fut tout de même content de cette discussion qu'il atteignit le château et erra dans les couloirs ouverts comme il aimait parfois le faire avant de rejoindre sa salle commune. C'était d'ailleurs une partie du château qu'Emma et lui affectionnaient particulièrement lorsqu'ils se retrouvaient fut un temps. Même s'il savait pertinemment que l'état de son amie était plus que précaire, il avait un peu de mal à assimiler la réalité de son addiction à une simple potion de relaxation. Comment une solution censée faire du bien pouvait-elle être une bombe pour l'organisme ? Son envie d'en savoir plus sur le problème fut plus forte que son aversion primaire pour les bibliothèques et sa prochaine destination fut finalement celle de Poudlard.
Avant même de quitter le couloir ombragé de ce ciel désormais déserté par le soleil, il aperçut la silhouette d'Astoria, l'air pensif, accoudée sur le rempart. Ce n'était pas si mal qu'il soit tombé sur elle, il avait certaines choses à lui dire à la lumière de ce qu'il avait appris un peu plus tôt.
- Bonsoir Astoria.
- Oh, salut Théodore, comment vas-tu ? Tu as passé une bonne journée ? enchaina machinalement la Serpentard à l'interpellation de son camarade de maison après s'être redressée furtivement.
- J'en ai passé des meilleures. Et toi ? ajouta-t-il avec une nonchalance feinte en s'appuyant contre le rempart offrant une magnique vue sur la partie est du parc.
- Ca va, j'en ai eu des pires, assura la jeune fille le sourire aux lèvres.
- Et des meilleures, notamment celle d'hier, n'est-ce pas ? attaqua directement Théodore qui comptait initialement prendre des gants.
- Qu'est-ce qui te fait dire ça ? fut-elle prise au dépourvu.
- C'est mon petit doigt qui me l'a dit.
- Ou plutôt le dos de la main d'Emma qui s'est empressée de tout te raconter ! lâcha la Serpentard en émettant l'hypothèse la plus probable.
- Emma ne me dit plus grand chose en ce moment.
- Ce n'est pas la première fois. Mais tu sais bien qu'elle finit toujours par revenir vers toi.
- Un jour ou l'autre, c'est Drago qui va finir par revenir vers elle. Tu peux me dire ce que tu comptes faire ce jour-là, Astoria ? A quoi tu joues, bon sang !?
- Je crois, Théodore, que tu es très mal placé pour me faire ce genre de reproches ! Tu serais le premier à sauter dans les bras d'Emma si elle te les ouvrait, argua la jeune fille, légèrement remontée.
- Ce n'est pas la même chose.
- Et tu peux m'expliquer en quoi ce côté-là de ce fichu carré amoureux est différent !
- Il y a bien un côté totalement distinct des autres en tout cas, pourquoi n'y aurait-il pas des différences entre chacun d'entre eux, fit-il remarquer en pensant au côté dudit carré imagé le liant avec sa camarade de maison.
- Encore heureux qu'il n'y ai rien entre nous. La situation est assez compliquée comme ça ! ne put-elle s'empêcher de rigoler nerveusement, faisant alors sourire le jeune homme.
- Sérieusement Astoria, tu te fais du mal. Et si tu cherches une différence avec moi, c'est que pour ma part, j'ai l'habitude de me torturer mentalement, reprit-il finalement les dires de Morag.
- Tu veux rire, Théo ! Ca fait à peine deux ans que tu éprouves quelque chose pour Emma. C'est depuis le début de ma scolarité que je suis raide dingue de Drago ! Alors j'estime que je suis malheureusement une experte en matière de torture mentale.
- Peut-on clore le concours de celui qui souffre le plus de son échec sentimental maintenant ?
- C'est toi qui a abordé le sujet, je te signale. Et puis si ça peut te consoler, je ne suis pour le moment plus dans une phase d'échec. Alors je te prie de bien vouloir me laisser profiter en paix de cette occasion inespérée.
- La chute sera difficile, crois-moi.
- Soit, si c'est le prix à payer pour voir mon rêve se réaliser. Et puis je ne suis pas si idiote que ça, je sais très bien qui est sa fiancée et qui ne l'est pas.
- Tu es une fille intelligente, Astoria. Un peu naïve sur les bords, mais intelligente. C'est juste que ça m'embêterait de te voir souffrir plus que de raison. Après tout tu n'es que le reflet de ce que je suis dans tout ça.
- Et dans un sens, peut-être es-tu jaloux aussi, en déduisit-elle une pointe de satisfaction dans la voix. Médite là dessus avant de répondre, l'interrompit-elle alors qu'il ouvrait la bouche pour protester.
- Franchement, je remercie Emma d'avoir toujours été claire avec moi alors même que je me suis toujours permis quelques tentatives de rapprochements. Il n'y a pas de jalousie là-dedans. Un bonheur aveugle ne me branche vraiment pas.
- Mais arrêtez tous de croire que je suis la bonne poire qui ne voit rien et qui se fait rouler à tout moment ! Que ce soit toi, Daphné, Emma, ou qui sais-je encore ! Je suis peut-être plus jeune que vous, mais ça ne m'empêche pas de grandir pour autant ! Et pour information, Drago a été tout ce qui a de plus clair avec moi. C'est d'ailleurs ce qui m'aide très certainement à supporter toute cette situation.
- Donc il t'a clairement dit qu'il se vengeait encore une fois d'Emma à travers toi ? Car si ce n'est pas le cas, j'espère que tu t'en rends compte.
- Je sais que leur éloignement est forcément lié à mon rapprochement avec lui.
- Sans blague ! ne put-il s'empêcher de réagir.
- Mais... reprit-elle avec force. La déception qu'il éprouve envers elle dépasse largement les envies primaires de vengeance qu'il a pu avoir par le passé.
- Tout ça parce qu'elle a affiché ne serait-ce qu'un semblant de ses convictions dans certains de ses actes !
- Elle a joué avec la vie de Drago et de sa famille. Même pour un monde meilleur je n'oserai jamais mettre en danger celui que j'aime, assura-t-elle alors que son camarade de maison soupira sans doute d'épuisement.
- Quoiqu'il en soit, tout ce qu'il réussit à faire, c'est la laisser se détruire à petit feu.
- Elle a pourtant l'air d'avoir accepté l'idée qu'ils ne soient plus aussi proches qu'avant.
- Et si tu regardais plus loin que le bout de ton nez, petite Astoria ? lança effrontément Théodore, estomaqué de voir qu'elle ne voyait rien de l'état de la Serdaigle.
- Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler comme ça !
- Heureusement que tu n'as pas un caractère aussi pourri que ta sœur, sinon on ne s'en sortirait jamais, commenta-t-il alors qu'en l'espace d'une seconde l'air de son interlocutrice lui avait rappelé celui de sa très chère amie Daphné.
- Merlin soit loué ! approuva-t-elle avec assurance. Elle va me tuer en apprenant pour Drago et moi, d'ailleurs.
- Ne compte pas sur moi pour t'aider à te sortir de ses griffes, prévint aussitôt le jeune homme avant qu'Astoria ne le regarde avec des yeux de chien battu. Tu t'es mises toute seule dans cette situation, à toi d'assumer.
- Pourtant entre reflets de l'autre, on devrait se soutenir, non ? feignit-elle une petite voix.
- Ma pauvre petite chérie, elle est mignonne, répondit alors Théodore en lui tapotant le haut du crâne, avant que tous deux ne s'esclaffent du ridicule de leurs mots et positions. Quand bien même je le voudrais, Daphné ne m'a pas à la bonne aujourd'hui, cela risquerait de mettre du malagrif dans la potion.
- Tant pis, j'affronterai le dragon seule et vaillamment.
- De toute façon c'est pas comme si tu passais tes soirées dans la salle commune ces derniers temps, nota le jeune homme, un ton de reproche apparaissant de nouveau dans sa voix.
- C'est vrai, fit-elle rêveusement, alors que son interlocuteur levait les yeux au ciel.
- Pitié...
- Désolée, s'excusa-t-elle sans réussir à ôter son sourire béat.
- T'as qu'à penser à Emma, ça t'enlèvera peut-être cet air radieux. Ah, apparemment ça marche, constata-t-il avec une sombre satisfaction.
- Elle est si mal que ça ?
- Non seulement on lui tourne le dos, mais en plus elle rejette les seules personnes qu'il lui reste pour ne pas dire la seule, moi.
- Daphné m'a dit que Morag partageait son dortoir cette année.
- Il y a Morag aussi, acquiesça-t-il, le souvenir de leur conversation lui remontant alors. Mais leur relation ne dépasse pour l'instant pas celle de la bonne entente.
- Si c'est elle qui s'évertue à vouloir rester seule, on ne peut rien y faire.
- Astoria, est-ce que tu te rends compte que toi, son ancienne amie, qu'elle a toujours tenté de protéger quitte à te paraître déloyale... commença-t-il avant de soupirer d'irritation. Ca me tue de dire de ce que je vais dire, lâcha-t-il avant de continuer. ...tu lui fais l'affront de fricoter avec celui qui est non seulement son fiancé,... mais aussi celui qu'elle aime.
- Théodore... commença la jeune fille après quelques secondes de silence. Tu ne m'enlèveras pas de la tête une certitude que j'ai. Evidemment, ils ne peuvent être que liés d'une manière que nous ne comprendrons sans doute jamais, du fait de leurs fiançailles et de tout ce qui a suivi. Mais c'est toi qu'elle aime, assura-t-elle avec une douce conviction qui fit naitre un léger rire désabusé chez son camarade de maison.
- Tu peux dire ce que tu veux, Astoria. Mais tu es bel et bien jeune, naïve et aveugle.
Un silence prolongé s'en suivit durant lequel le regard de la Serpentard se perdit dans le vide, dans des réflexions dont elle seule avait connaissance. Théodore, lui, observait la jeune fille avec considération. Il avait de la peine pour elle mais ne pouvait s'empêcher de l'envier pour sa témérité dans cet amour vain qu'elle portait à Drago Malefoy. Tous deux furent sortis de leurs pensées par des cris, non loin d'ici, dont ils n'eurent aucun mal à reconnaître les propriétaires.
*** « La témérité est péché,
ainsi que la recherche trop ostentatoire du martyre. » ***
François Cavanna
« Je t'ai déjà prévenue, Emma, que si tu osais nous mettre à nouveau en danger, tu le regretterais amèrement ! »
Je regarde ce visage pâle et froid, qui ne m'accordait là son attention que pour ces histoires de préfets, ma gestion ne lui convenant guère. Apparemment, nos chers directeurs adjoints avaient touché un mot au Préfet-en-chef sur la quasi inexistence de mes appels à eux concernant l'attribution des punitions. C'est la raison pour laquelle je me trouve ici, interrompue dans ma ronde de la partie Est du château, sous les menaces de mon fiancé qui daignait enfin m'accorder une infime part de son attention.
- Et que vas-tu faire de plus, Drago, pour me faire regretter ? je réplique posément, le fixant d'un regard maussade, presque désabusé.
- Pauvre Emma qui souffre le martyre, raille-t-il, son intonation faisant monter en moi une sourde rancœur. C'est vrai, que vais-je bien pouvoir faire de plus que d'éviter tout rapport personnel avec toi ? Quelques Doloris et autres Imperium, pourquoi pas !
Sa voix claque dans le silence des couloirs que j'espère déserts. Mais au fond, vu ce qu'était devenu Poudlard et ses cours aujourd'hui, qui cela choquerait-il d'entendre l'énoncé de tel sortilèges désormais ?
- Je t'en prie, Drago, fais-donc ce que tu sais si bien faire maintenant. Après tout ta fiancée le mérite, n'est-ce pas ?
- Loin de moi l'envie de perdre encore plus mon temps avec toi, Emma. Contente-toi donc d'appliquer le règlement à la lettre comme tu es censée le faire et de confier ces foutues infractions aux Carrow.
- Le règlement ne prévoit l'appel obligatoire aux directeurs adjoints que dans le cadre de graves infractions.
- Tu me penses assez idiot pour croire que tu n'es confrontée qu'à de mineures ou majeures infractions ? Je doute que cet avorton d'Ackerley ne se contente de ce type de transgressions avec toi alors qu'il collectionne les infractions graves auprès de tous les autres préfets.
- Je ne te pense pas idiot, Drago, pas pour ce genre de choses. Je réponds sur le ton calme que j'arbore depuis le début de la conversation, malgré les pointes de colère qui monte en moi de temps à autre.
- J'avais oublié à quel point il était fatiguant de discuter avec toi ! souffle-t-il avec une lassitude irritante.
Une nouvelle pointe de colère fait surface. Je réussis à la contrôler certainement grâce à la dose de potion que j'ai pu prendre juste avant de commencer ma ronde. Sans cette dernière, je me serais d'ores et déjà jetée à son cou pour l'étrangler de mes mains si fébriles, comme elles le sont lorsque le manque se fait ressentir. Je déteste les réactions de mon corps lorsque l'envie se fait trop pressante et trop pesante. Alors dans ces moments là sans plus réfléchir, je bois ma potion, j'attends de me sentir à nouveau normale et je passe à autre chose.
- En as-tu terminé avec moi, Drago ? je demande tout en le défiant du regard.
- Comme si tu ne le savais pas, lâche-t-il de sa voix trainante avec un air narquois qui manque de me faire sortir de mes gonds.
- Va-donc retrouver ton jouet du moment, la pauvre elle a attendu ça pendant un lustre.
- Depuis trois jours, c'est tout ce que tu as trouvé à redire. C'en ai presque désolant.
- Je t'aurais fait une scène que tu aurais trouvé cela affligeant.
- Exact. Mais il est désolant de ne pas te voir dans une situation affligeante.
- Ca te donne un certain charme de te voir te comporter comme ça avec moi, je lance soudainement face à cette vision de celui pour qui je ressens désormais malgré moi, des sentiments.
Satisfaite de mon effet face à l'éclair de surprise qui passe dans le regard de Drago à ce moment là, j'avoue toutefois ne pas m'être attendue à sa réponse. Un rictus aux lèvres, il s'était en effet penché vers moi pour me susurrer une phrase qui eut raison de mon contrôle quasi-placide du départ.
- On est en manque, Miss Oreiro ? Pourquoi ne pas aller voir Nott, c'est lui qui n'attend que ça depuis le début.
A l'assimilation de sa phrase, c'est presque inconsciemment que mon pied s'enfonce avec force dans le sien. Hurlant soudainement de douleur, il a tout de même le temps de contrer le Doloris que je lui envoie sans réfléchir, tellement la rage me submerge.
- C'est comme ça que tu veux la jouer maintenant. Nos années de mariage promettent d'être explosives.
- Il n'y aura pas mariage si tu me tues avant, je réplique lugubrement alors que les mots sortent de ma bouche sans que je ne m'en rende vraiment compte.
- C'est une requête, peut-être ? rétorque Drago prenant surement cela sur le ton de l'ironie.
Un unique rire froid sort de ma bouche alors que mon regard se perd dans un lointain que j'ai moi même du mal à identifier. Puis ce dernier se concentre à nouveau sur mon fiancé qui semble me sonder de son visage redevenu impassible.
- Mais peut-être as-tu déjà commencé, Drago...
Lâchant négligemment cette phrase laissée en suspend, me voilà qui recule et qui m'éloigne pour enfin m'arracher à cette conversation qui ne menait à rien. Nos regards ne se quittent pourtant pas et je vois dans ses yeux qu'il cherche à comprendre le sens de mes mots. Rictus aux lèvres, je décide enfin de me retourner à l'angle du couloir menant à celui donnant sur le parc du château, au niveau de la forêt interdite.
Je fais cependant un arrêt brusque en apercevant juste devant moi, Astoria et Théodore tombant dans les bras l'un de l'autre. A vrai dire, c'est plutôt Astoria qui parait être tombée dans les bras du deuxième et c'est semble-t-il gênés qu'ils s'écartent et mettent fin à cette intimité sûrement inattendue. Sans doute étaient-ils en train de nous espionner et ne s'étant pas attendus à ce que je clos la discussion de sitôt, Astoria avait plausiblement voulu déguerpir avant même que Théodore ne comprenne qu'il ne faille le faire. Pourtant m'avait-elle parue interminable cette conversation. Profitant de la gêne ambiante de la jeune Serpentard, je ne peux m'empêcher de lui lancer une remarque bien placée.
- A quelques millimètres près tu aurais été la digne héritière de Cho Chang, Astoria.
Je sais à la coloration de ses joues qu'elle a compris le sous-entendu, que n'a pas l'air d'avoir parfaitement saisi Théodore. Ne se souvenait-il sans doute pas de l'étrange tendance de Cho à récupérer mes ex. Cependant ici, à la différence près que j'étais toujours destinée à poursuivre ma vie avec Drago et que je n'avais officiellement jamais rien commencé avec Théodore. Toujours est-il que c'est plus ou moins satisfaite que je les contourne afin de continuer mon chemin là où mes pas me porteraient.
Cette fin de journée commençait à être épuisante. Reparler à Drago de manière plus approfondie que nos simples échanges de mots de Préfet à Préfète, avait provoqué en moi une satisfaction mêlée d'une rancœur grandissante. Me voilà d'ailleurs encore choquée de mon acte suite aux mots de trop qu'il m'avait dédié. Me dire que j'ai osé lancer sur lui le sortilège du Doloris me fait tout drôle. J'ai bien souvent eu des envies de tordre le cou à Michael, Cho ou quelques autres personnes. Mais tout ceci n'étaient qu'envies dont la réalisation était impensable. Pourtant en cet instant, la rage soudaine qui s'était emparée de moi m'avait fait ne plus répondre de rien. Etait-ce cela qu'avait ressenti Potter lors de l'attaque qui avait failli coûter la vie à Drago dans les toilettes du sixième étage ? Une perte de contrôle, ni plus ni moins. Ma vie étant devenue tellement compliquée à gérer, il est normal qu'émotionnellement je perde un peu les pédales, non ?
- Emma ! m'interpelle soudain la voix de Théodore.
Soupirant, je me prépare alors à une nouvelle discussion fort éreintante.
- Théo, ça faisait longtemps.
- Euh, ce n'est pas ce que tu croyais avec Astoria, se pense-t-il sans doute obligé de clarifier.
- Ah bon, vous ne nous espionniez donc pas ?
- Tu vois très bien ce que je veux dire.
- Et toi tu vois très bien ce que je veux dire aussi.
- Ecoute, on était en train de discuter dans le couloir et on a entendu vos cris, qu'est-ce que tu voulais qu'on fasse d'autre ? Partir et vous laisser plus d'intimité ? Personne ne fait ça.
- Et tu as tout entendu ? je demande en ne lui tenant pas vraiment rigueur car après tout, il n'avait pas tord.
- Une bonne partie je pense.
- Même celle où il me donnait carrément la permission de rejoindre ton lit ?
Devant son air, je comprends que cette phrase de mon fiancé si romantiquement susurrée n'avait pas portée jusqu'à eux.
- De toute façon il n'y a pas moyen que je partage le même dortoir que Crabbe et Goyle, les salles de classes désertées ne me tentent pas et... trop de souvenirs dans la Salle sur Demande. La seule solution serait que tu récupères le mot de passe de la salle commune des préfets afin d'utiliser la chambre réservée aux Préfètes-en-chef.
- Tu plaisantes...? finit-il par dire après un temps d'arrêt, légèrement crispé, alors que je ne peux m'empêcher de me poser la même question.
- Evidemment que je plaisante, je finis par décréter après une petite claque mentale pour m'ôter les quelques images qui m'étais parvenues à l'esprit.
Sans doute était-il lui aussi envahi par de telles images puisqu'aucun de nous deux ne relança la conversation avant de bonnes secondes.
- Avais-tu quelque chose d'autre à me dire ? J'ai une ronde à finir.
- Non... Le reste attendra, ajoute-t-il tout de même sur un ton étrangement plus dur.
- Eh bien, je te souhaite une bonne soirée alors.
- Merci, à toi aussi. Prends soin de toi, Emma.
Intriguée par cette dernière phrase, je reste face à lui à le fixer, les sourcils légèrement froncés. Sans doute mon instinct s'alarme-t-il à l'entente de ce souhait inhabituel. Pourtant, en l'observant de la sorte, les images libidineuses illustrant les propos de Drago quelques minutes plus tôt m'envahissent à nouveau et c'est les joues légèrement irradiées que je fais volte face afin de poursuivre ma ronde. Un sourire apparaît sur mes lèvres bien malgré-moi accompagnée de cette douce sensation papillonneuse que je n'ai connu que trop rarement ces derniers mois. Pourquoi faut-il que Théodore me mette toujours dans cet état dès que mon esprit s'aventure dangereusement à nous imaginer ensemble. Je me remémore aussitôt le rêve que j'avais fait la veille de la Saint-Valentin et qui m'avait plus que jamais troublée, de façon inadéquate en vue de l'occasion censée être partagée avec Drago.
Je retombe aussitôt de mon petit nuage en ressentant soudainement la brûlure de ma cicatrice. Serrant le point comme à mon habitude depuis ces trois derniers jours, c'est cette rage silencieuse mêlée de rancœur, de tristesse et de déception qui s'empare de moi alors que je poursuis toujours mon chemin dans le dédales des couloirs. Qu'ai-je fais à Merlin pour mériter ça ? Me demandant comment ma situation pouvait empirer, l'apparition sur ma route d'Amycus Carrow trainant un Adrian Ackerley au visage fermé mais digne, semble sonner comme une réponse à ma question. Qui vais-je donc bien pouvoir croiser pour clôturer le festival des rencontres ce soir ? Le Seigneur des Ténèbres en personne ? C'est résignée, que je me prépare à l'inévitable confrontation. Je ne peux m'empêcher de penser qu'une petite dose de potion me ferait le plus grand bien pour affronter le plus sûrement possible mon professeur d'Art de la Magie Noire. Mais il est trop tard pour cela, l'homme massif se présentant déjà devant moi.
- Bonsoir professeur, je salue le plus poliment possible cet homme qui ne fait que me dégouter au fil des jours.
- Quel heureux hasard, Miss Oreiro, la directrice adjointe et moi-même comptions justement vous convoquer, présente-t-il son étrange conception du terme heureux hasard alors que je sens sur moi le regard attentif du première année.
- Le Préfet-en-chef m'a fait part de vos remarques à mon sujet. Me voilà navrée et désolée d'apprendre que selon vous, je ne vous attribue pas assez souvent les infractions auxquelles je me vois confrontée. Je n'ai en fait pas voulu vous surcharger, entre toutes les punitions que vous distribuez vous-même et celles que les autres préfets vous confient, je débite avec un respect qui me transperce à chaque mensonge prononcé.
- Cessez votre charabia et suivez-moi ! répond-t-il durement après avoir esquissé un mince sourire machiavélique qui ne présageait rien de bon. Peut-être vous faut-il voir à quoi ressemble les seules punitions que mérite ce genre d'avortons pour que vous nous les colliez enfin comme vous êtes censée le faire ! m'invective-t-il sur une note plutôt grossière pour un professeur en bousculant brusquement le petit mais rebelle Gryffondor pour qu'il avance plus rapidement.
Obligée de suivre le mouvement, je ne manque pas de recevoir l'insulte muette du jeune Adrian lorsque mon regard tombe sur lui. « Lèche-cul ». Pour le coup, cela aussi paraît grossier sorti de la bouche d'un gamin de onze ans. Le chemin jusqu'au bureau me parait interminable et je ne remarque même pas le moment où les brûlures à ma main ont cessé. Tant mieux, cela fait ça de moins à dissimuler. Une fois arrivés à destination, c'est avec appréhension que je traverse cette porte en pensant à ce qui se déroulerait sous mes yeux.
- Pour votre information, ce petit morveux de Gryffondor a une fois de plus violé le règlement, complotant avec ce galeux de Peeves des plans que nous avons heureusement pu intercepter, précise-t-il en libérant de sa prise celui contre qui je tempête intérieurement du fait de son impétuosité récidiviste et quasi-suicidaire.
- Il aurait été regrettable de les voir mis en exécution, je décide de répondre en lançant un regard perçant à Adrian qui n'en faisait qu'à sa tête depuis le début d'année, tandis que le directeur adjoint semble mettre de l'ordre sur son bureau enfoui sous une tonne de parchemins.
- Vous êtes la digne fille de votre père, Miss Oreiro. Aussi hypocrite et magnanime que ce cher Sebastian, lâche-t-il, mon cœur ratant un battement.
- Vous avez connu mon père ? suis-je uniquement capable de réagir avec le plus de neutralité possible face au choc que me provoque la référence vicieusement choisie par ce mangemort qui me tourne toujours le dos.
- Vous me posez vraiment la question ? répond-t-il sur le même ton, tournant enfin vers moi son corps massif dont les traits de travers l'enlaidissaient de manière certaine.
C'est fébrile que je me mets à soutenir son regard, le souvenir de mon père affectant quelque peu mon self-control. Lorsque je le sens tenter de lire mon esprit, mon masque d'impartialité disparaît au fur et à mesure qu'il intensifie sournoisement son attaque. Sous ses tentatives, les dents serrés et le regard haineux, je ne peux dissimuler plus longtemps les tremblements qui se mettent à me parcourir de toutes parts. Je suis consciente que c'est là le signe que mes défenses ne vont pas tarder à s'écrouler, comme cela avait souvent été le cas au cours de mes entrainements avec mon grand-père. Au bord de l'apoplexie, je finis par rompre vivement le contact visuel au moment même où mon professeur parvient enfin à intercepter quelques images de mon esprit représentant mon père.
Ma vision ainsi détournée, mon regard tombe alors sur Adrian Ackerley, assis par-terre de manière inconfortable les mains liées magiquement derrière le dos et semblant avoir subi un sortilège de mutisme. Sans doute est-ce pour cette raison qu'il avait paru étrangement silencieux depuis le début. Sa condition ne l'empêche toutefois pas d'articuler avec dégoût un mot qui semble raisonner dans mon esprit malgré l'absence de sonorité : « Man-ge-mort ». Je devine aussitôt son intention de me signifier qu'il a compris que mon père était un mangemort aux côtés de celui qui se trouvait face à nous. Ne me départissant pas de mon regard hargneux, je reste comme figée dans cette position qui me permet de fuir les yeux intrusifs de celui qui me révoltait de plus en plus. Et cela mon grand-père n'avait eu de cesse de le répéter : être aussi affectée par les actes ou les paroles d'autrui ne pouvait que rendre plus compliquée la maitrise de l'occlumancie. C'est avec appréhension que j'entends Amycus Carrow s'avancer vers moi.
- Tu as une plutôt bonne maitrise de l'occlumancie. Je suppose que c'est à ton planqué de grand-père que l'on doit cela. Voilà ce que vous êtes et avez toujours été les Oreiro, des planqués de première !
Il avait éructé cette dernière phrase tellement près de mon visage détourné que j'avais pu sentir sa fétide haleine. Cette fois-ci, c'est de rage que mon corps se met à trembler. Jamais encore je n'avais entendu quelqu'un oser insulter les Oreiro de la sorte. Au fond, jamais encore je n'avais eu l'occasion d'entendre l'opinion d'un mangemort sur ma famille. Et j'aurai préféré ne jamais en avoir. Sans prévenir, le directeur adjoint s'empare brusquement de ma mâchoire et me force à la tourner vers lui.
- Tu croyais vraiment que ton petit manège continuerait à passer inaperçu ! siffle-t-il entre ses dents, alors que je me refuse toujours à rencontrer son regard plus oblique que jamais. C'était ingénieux de ta part, continue-t-il en me serrant toujours fortement la mâchoire, déformant ainsi douloureusement ma pauvre bouche. Utiliser par sortilège informulé, l'impérium pour contrôler l'esprit des élèves sur lesquels je vous demande de tester votre Doloris. Les pousser à simuler de la souffrance avant de finir par les laisser croire avoir vraiment été torturés... C'est peut-être encore plus perfide que de les laisser souffrir réellement. Car ce n'est là que ta bonne et égoïste petite conscience que cela soulage réellement.
Ainsi démasquée, je me résous enfin à le défier de mes yeux, le foudroyant d'une haine assumée. J'avais sans doute un peu trop sous-estimé la fratrie Carrow. C'est très déçue que je vois donc mes plans s'écrouler. Telle avait été en effet ma réaction face à ce que nous demandait de faire notre professeur d'Art de la Magie Noire, à savoir pratiquer nos sorts de Magie Noire nouvellement appris sur quelques élèves en retenue. Je n'ai évidemment pas la même vision que lui sur la chose, mon seul et unique but étant de protéger un minimum ceux qui étaient mes victimes de ce que l'on me forçait à faire. N'ayant ni l'alternative, ni la hardiesse de Londubat qui s'était immédiatement rebellé face à cet affreux procédé, c'est tout ce qui m'était venu à l'esprit pour agir ne serait-ce qu'un minimum. Mais se pourrait-il qu'Amycus Carrow ait raison ? Le fait d'être la seule à détenir la vérité de mes maigres actions n'annule-t-il pas leur bien fondé initial ? Toutefois que puis-je faire d'autre sans risquer de mettre en danger ma famille et par extension sans risquer de mettre en danger ma propre personne ? Face à ces réflexions, j'ai l'impression de revenir à la problématique qui nous a divisé, Drago et moi. D'ailleurs, je n'ose imaginer la réaction de ce dernier lorsqu'il apprendra que je me suis faite démasquée. Moi qui lui disait que tant que je ne me faisais pas attraper, il n'avait rien à redire de mon comportement...
- Mais c'est qu'elle ose enfin me regarder ! lance-t-il avec sarcasme. Tu es une fille intelligente, Emma. Peut-être un peu trop d'ailleurs, l'intelligence et les femmes ne fait jamais bon ménage. Merlin soit-il, ma chère sœur a été épargnée, se permet-il de s'égarer d'une manière qui me fait étrangement penser à Mimi-Geignarde. Tu apprends vite, ce qui fait de toi quelqu'un de particulièrement doué. Mais comme tout le monde, ce joli petit minois que voilà ne peut qu'avoir des faiblesses et me voilà ravi d'avoir mis le doigt sur quelque chose qui te fragilise enfin, continue-t-il en augmentant la pression sur sa prise, me faisant ainsi me tortiller dans le vain but de me défaire de sa main.
Malgré ma volonté de paraître impassible face à ses attaques autant physiques que mentales, je ne peux réprimer plus longtemps un petit gémissement de douleur. La satisfaction l'envahit aussitôt alors qu'un sourire malsain se met à éclairer son visage d'une sombre lumière. N'en pouvant plus de me retenir et de supporter ses palabres, je me mets enfin à lui rétorquer une phrase résumant rapidement mes doléances à son encontre.
« Allez-vous faire foutre ! »
L'unique son guttural que j'ai pu lui balancer à la figure, avait renforcé l'animosité de ladite phrase. Sans avoir l'air de se vexer pour une noise, son rictus quant à lui, s'élargit d'avantage. C'est alors que Carrow me soumet à une ultime tentative d'intrusion. Résistant avec beaucoup moins de force que précédemment, mes défenses finissent par tomber bien trop rapidement à mon goût. Je le vois s'infiltrer avidement dans mes pensées du moment, puis dans mes souvenirs. Plus particulièrement dans un souvenir précis que je suis ainsi obligée de revivre. La mort de mon père. Cet homme sorti de nulle part qui me prend en otage et menace de me tuer. Mon père qui le supplie d'effectuer sa vengeance directement sur sa personne. Le sacrifice de mon père pour ma vie. La rédemption de mon père pour le meurtre qu'il a commis par le passé en tant que mangemort.
Une fois hors de ma tête, mon professeur et directeur adjoint me lâche enfin. Sans pouvoir faire autrement, je me vois subir la défaillance de mes jambes et me retrouve alors agenouillée à ses pieds. Je préfère penser qu'un sortilège de sa part me force à faire cela, mais j'ai bien peur qu'il ne s'agisse que du manque de réaction de mon corps suite à sa prise prolongée sur ma mâchoire désormais très endolorie. Par réflexe, je ne peux d'ailleurs m'empêcher de la masser en tentant de faire disparaître les sensations de la main de cet homme sur ma peau.
- Cela ne m'étonne pas de Sebastian. J'aurai très certainement laissé mon enfant face à sa mort certaine, pour mieux pouvoir le venger ensuite. Se sacrifier ainsi pour sa fille alors qu...
- Fermez-là ! je l'interromps soudain, la colère se faisant sentir dans ma voix.
- Ai-je bien entendu ? La Préfète-en-chef manquerait-elle encore une fois de respect au directeur adjoint ? questionne-t-il avec ironie en amenant sa main jusqu'à l'oreille.
- Vous êtes tout sauf un professeur, Amycus Carrow. Alors ne parlons même pas du directeur adjoint que vous êtes censé incarner.
Peut-être étais-je allée trop loin avec ces dernières paroles, où ce n'était là que ce qu'il attendait patiemment pour enfin me jeter son sortilège favori. Lorsque son Doloris me frappe de plein fouet, un unique cri de douleur sort de ma bouche avant que je ne serre des dents pour réfréner au possible les gémissements que me provoquent cette douleur que je reçois pour la première fois de ma vie. Celle-ci était cent fois pire que ce que pouvait m'infliger ma cicatrice lors des écarts de Drago. Irradiant mon corps entier, la souffrance semble retentir à l'infini. Désormais à quatre pattes devant mon tortionnaire, je ne me sens à la fois plus humaine, à la fois que trop vivante. Un second cri étranglé s'échappe à nouveau et un rire semble retentir dans la pièce. Je crois percevoir des paroles que je ne comprends pas. Je puise dans toutes mes forces pour lutter contre cette oppressante impression d'être broyée de l'intérieur. Etait-ce cela que Drago subissait lorsqu'il rentrait au manoir ? L'avait-il déjà subi durant sa jeunesse ? Mon père l'aurait-il usé sur moi un jour s'il avait été encore en vie ? Non, il m'aimait bien trop pour cela... Et pourtant, c'était le même homme qui côtoyait celui-là même qui me torturait à l'instant. Je n'ose imaginer le nombre de fois qu'il a pu user de sort sur d'innocentes victimes. Etait-il si magnanime que Carrow le prétendait ? Tel était sans doute son seul mérite dans cet enrôlement toutefois volontaire au sein des Mangemorts. La douleur s'apaisa lentement au bout d'un laps de temps que je ne suis capable de chiffrer.
- Ce n'est pas tout, mais ce n'est pas à toi qu'est destinée cette retenue, déclare-t-il en fixant avec satisfaction l'objet responsable de ma récente souffrance, le caressant presque. Tu restes tout de même prometteuse, Emma Oreiro. Nous pouvons encore faire quelque chose de toi.
Me refusant à réfléchir au sens de sa phrase laissée en suspend, mon attention se dirige sur celui dont j'avais complètement oublié la présence. Adrian Ackerley, toujours sagement positionné sur le sol semble fixer la scène de ses yeux insondables. Dire que ce simple gamin de onze ans avait du recevoir dix fois, voire vingt fois plus de Doloris que moi depuis le début de l'année scolaire. Je me rends compte que ce que reçoivent les élèves punis des autres élèves n'est rien comparé à ce qu'ils peuvent recevoir d'Amycus Carrow et de la puissance de son sortilège. Il doit d'ailleurs en être de même pour sa sœur. Les maigres tentatives de protection de mes pseudos victimes me semblent bien risibles et ridicules désormais. Jamais je ne pourrai mettre autant de haine et de plaisir dans un Doloris. Ou du moins, pas sur eux... Car tels étaient les ingrédients nécessaires au parfait fonctionnement de ce sortilège impardonnable.
- Mais avant de m'occuper du cas de cet imbécile de Gryffondor, je vais te remercier de m'avoir diverti de la sorte en m'offrant si gentiment le souvenir de la mort de ce cher Sebastian Oreiro. J'ai toujours su que cet hypocrite fini payerait de sa personne un jour. Il est réjouissant de voir à quel point j'avais raison.
- Vous pouvez foutre vos remerciements là où je pense ! je crie, dépassée par ses propos en entreprenant de me relever enfin.
- Que j'aime le doux son des insultes de mes suppliciés, chantonne-t-il presque, une grimace de dégoût déformant alors mon visage. Je pense tout de même que tu seras curieuse de découvrir la véritable part de responsabilité de ton père dans le meurtre de la femme de son propre assassin.
- De quoi parlez-vous..!? je demande avec une appréhension certaine.
- Vois par toi-même, se contente-t-il de dire en faisant approcher sur son bureau ce que je reconnais comme étant une pensine.
Amycus Carrow n'en avait-il pas fini avec moi ? Que peut-il encore me réserver ? Quelle est cette histoire ? Mon père avait tué la femme enceinte de son assassin sous les yeux de ce dernier. Qu'y avait-il de plus ? Il est hors de question que je vois la scène responsable de sa mort. Comment pourrai-je supporter voir mon père mettre fin aux jours d'une femme portant la vie en elle. Mon professeur d'Art de la Magie Noire ne se préoccupe guère de ma réticence visible et entreprend d'insérer le fil scintillant sorti de son crâne à l'aide de sa baguette au sein de la pensine désormais posée sur son bureau.
- Ces questions n'ont-elles jamais hanté tes nuits ? Les réponses sont juste ici, à ta portée.
- Il y a parfois des choses qu'il ne vaut mieux pas savoir, ni voir, je résiste, butée.
- Pourtant si tu m'avais laissé finir tout à l'heure, je suis prêt à parier que tu sauterais à pieds joints dans cette pensine. Qu'as-tu à perdre de toutes façons ?
- La question est vous, qu'avez-vous à y gagner !
- L'expression de ton visage une fois au courant de tout, répond-t-il du tac-o-tac.
Ca y est, il a bien malgré moi fini par faire naitre en moi la curiosité de comprendre ses dires. Intriguée et frustrée de me faire ainsi manipulée, je décide de m'approcher de son bureau le plus dignement possible. Observant le filament lumineux miroiter dans la pensine avec un air de défi, je me fige brusquement en sentant deux mains lourdes sur mes épaules.
« Bonne retrouvailles avec papa. »
Je n'ai même pas le temps de réagir à cet énième persiflage de la part de cet homme que je hais désormais presque autant que l'assassin de mon père, Carrow m'enfonçant plus que brutalement la tête dans l'objet que je me contentais de fixer.
Me sentant tomber à la renverse dans une obscurité soudaine, j'atterris durement sur un sol abrupt. Ayant déjà testé le visionnage d'un souvenir au sein de la pensine de mon grand-père, je ne suis pas surprise de la sensation de réel planant dans ce décor purement fictif. A quatre pattes pour la deuxième fois de la journée, je me relève prestement, époussetant ma jupe salie par le sol rencontré un peu plus tôt dans le bureau du directeur adjoint. Levant la tête, je me rends compte que les lieux du souvenir dans lequel je me situe me sont plutôt familiers. Je n'y avais passé que quelques rapides petits jours dans ma vie, mais je reconnais bien là sans difficulté, l'élégant manoir Malefoy, surmonté de ses fenêtres à croisillons. Au vu de la luminosité, je devine que nous en sommes en fin de journée. La végétation fleurissante et les quelques oiseaux batifolants, quant à eux, me font dire que le printemps est déjà bien installé.
Un coup d'œil derrière moi fait apparaître un Amycus Carrow, une quinzaine d'années en moins, peut-être plus. Ses traits tordus sont les mêmes, la différence ne se traduit qu'à travers sa quantité de cheveux et son allure plus gringalet. Alors qu'il avance d'un pas vif vers l'entrée du manoir, je me mets à le suivre lorsqu'il passe à mes côtés. L'on quitte rapidement l'allée de graviers avant de s'arrêter une fois positionné devant la haute porte ouvragée. Je le vois lever sa main afin de s'emparer du heurtoir en forme de serpent, mais son geste se termine dans le vide lorsque la porte s'ouvre soudainement. Peut-être était-il attendu ou alors peut-être avait-il déjà dû montrer patte blanche afin de s'introduire dans la propriété des Malefoy. Contre toute attente, ce n'est pas une tête blonde qui apparait derrière la porte, mais la silhouette grande et fine de Bellatrix Lestrange qui n'était autre que la sœur aînée de Narcissa Malefoy.
- Qu'est-ce qui t'amène ici, Carrow ? demande sans une once d'émotion la femme dont la noble stature ne faisait qu'enrichir sa froide mais réelle beauté.
- Bonjour Bellatrix. Excusez mon intrusion auprès des Malefoy, mais il est urgent que je m'entretienne avec Sebastian. On m'a dit que je pouvais le trouver ici.
- Dépêche-toi donc, ce n'est pas un événement que nous souhaitons particulièrement partager avec toi, déclare Bellatrix en guise d'invitation à entrer alors qu'elle lui tourne impérialement le dos en entamant une marche sûre et contrôlée dans le vaste hall d'entrée.
Je reconnais ici les portraits au teint pâle accrochés aux murs qui m'avaient suivie des yeux lors de ma venue dans le manoir le fameux jour de la découverte de ma future famille. C'est alors que Bellatrix s'arrête au niveau de la lourde porte ouverte sur le grand salon de réception des Malefoy.
- De la visite pour Sebastian. Je m'en occupe, Cissy.
Sans perdre une minute de plus et sans accorder d'attention supplémentaire au visiteur impromptu, la femme aussi brune que les Malefoy étaient blonds poursuivit son chemin jusqu'aux escaliers d'ébènes. La suivant de près, Carrow se permet de jeter un rapide coup d'œil au salon jouxtant le hall d'entrée, avant de l'agrémenter d'un signe de tête respectueux. Lorsqu'à mon tour je passe devant les portes ouvertes, je ne peux m'empêcher de m'arrêter brusquement. Narcissa Malefoy occupait bien ledit salon, mais elle n'était pas seule.
Il n'y a pas de mots pour décrire l'étrange sensation que cela fait de voir sa mère, plus jeune de dix-sept années, le ventre plus arrondi que jamais. Je ne sais ce qui me choque le plus à l'instant, le fait de me retrouver nez à nez avec moi-même version fœtus, ou la terrible ressemblance que je ne peux nier entre cette jeune et future maman, et moi, adolescente torturée. Qu'y-a-t-il d'ailleurs de plus troublant dans cette réflexion ? Qu'une jeune et future maman puisse ressembler à une adolescente torturée, ou que je puisse avoir ne serait-ce qu'une similitude avec la mère la plus froide, indifférente et insensible que j'ai connu jusqu'à présent. Une envie de m'approcher d'elle, ou plutôt de nous, se fait sentir en moi. Au moment où mon pied amorce un geste en direction du salon de réception, mes pensées se tournèrent soudainement vers mon père. Bellatrix emmenait Carrow à lui. Mon père était à l'étage. Il n'y a pas photo, entre ma mère aussi troublante pouvait-t-elle être dans sa jeunesse et mon père qui m'avait quitté bien trop tôt, le choix est vite fait.
C'est presque en courant que je rattrape le petit groupe de deux personnes déjà arrivés en haut des marches. Je reconnais le chemin comme étant celui menant au bureau de Lucius Malefoy. Mon cœur semble battre à ton rompre face à l'impatience qui m'envahit. J'observe intensément Bellatrix Lestrange tourner la poignée de bronze avant de frapper de légers coups contre le bois de la porte. Je la maudis intérieurement de ne laisser Carrow, donc moi, voir ce qui se passe à l'intérieur, sa seule voix nous parvenant.
- Quelqu'un pour toi, Sebastian. Cela ne fait-il pas des mois que le Maître vous a confié cette mission, à toi et Carrow ? commente de sa voix hautaine la sœur de la maitresse de maison.
- Dois-je te rappeler l'interminable mission que tu partageais avec Rodolphus, Bellatrix ? fait la voix de mon père alors que j'ai l'impression de ne plus répondre de rien à son écoute.
- Il n'y avait pas que la mission qui les préoccupaient à cette époque là, n'est-ce pas Bella ? renchérit, sarcastique, la voix de Lucius Malefoy.
- Je n'ai jamais eu d'autres préoccupations majeures que les désirs de notre Maître ! rage la femme qui ne semble supporter l'humour indélicat de son beau-frère. Ce qui ne semble pas être le cas de tous ici, ajoute-t-elle, fielleuse.
- Ce n'est pas parce que nous songeons à l'avenir de nos familles que les intérêts du Maître ne sont plus une priorité, rétorque Malefoy avec cynisme.
- Je te laisse régler ça, Lucius. Mes priorités m'attendent justement.
Aussitôt dit, la porte jusque là entrouverte laissa place à celui que je ne pensais plus jamais revoir jusqu'à maintenant. Je remarque au bout de quelques secondes seulement que ma respiration s'était stoppée et que j'étais moi-même figée, le souvenir continuant quant à lui. Bien trop occupée à observer celui qui allait devenir mon père les jours à venir, si j'en croyais l'absence de grossesse de Narcissa, je n'entends plus vraiment ce qui se dit quelque soit le côté de la porte. Le Sebastian Oreiro qui me fait face, âgé de vingt-six ans et rasé de près, n'avait pas encore la stature du paternel Sang-pur que j'avais connu. Mais je me surprends tout de même à déceler dans son attitude et ses yeux verts identiques aux miens, le futur papa adulateur et protecteur qu'il avait pu être avec moi.
C'est un sourire béat et un intense bonheur qui s'était emparé de ma personne au moment où ce souvenir de mon père était apparu devant moi. Si seulement il nous était possible de vivre éternellement dans nos souvenirs les plus joyeux... Pourquoi n'ai-je jamais pensé à utiliser plus souvent la pensine de Grand-père ? Parce que revoir mon père avait été trop douloureux pour la fillette que j'étais à l'époque. Depuis je n'avais plus jamais osé retenter l'expérience. Mon sourire intérieur s'affaiblit légèrement alors que mes oreilles semblent à nouveau percevoir les sons.
- Tu as fait du bon travail, Carrow ! Je n'hésiterai pas à en toucher un mot au Maître lorsque nous lui rapporterons ce qu'il attend depuis trop longtemps maintenant.
- Nous ferions mieux d'y aller avant que Keynes ne se rende compte de quelque chose, prévient le jeune Amycus Carrow, que la flatterie semblait gonfler d'importance.
Puis, mon père s'engouffre à nouveau à l'intérieur du bureau de Lucius Malefoy avant d'adresser à ce dernier quelques mots afin d'expliquer son départ précipité. Au bout de quelques minutes, le groupe désormais composé de quatre personnes, de quatre mangemorts je ne peux m'empêcher de penser, entreprend de faire le chemin inverse. Accaparée par l'idée de ne rater aucune vision de ce père que je n'avais plus, je me mets à marcher à reculons de manière à pouvoir le contempler encore et encore. Une énième envie de me jeter dans ses bras m'envahit toute entière mais je m'abstiens, sachant cela impossible.
- Vous, les Carrow, avez pas mal progressé ces derniers temps. Le Maître semble satisfait de trouver de probables remplaçants à Rosier et Wilkes. Entame alors la conversation Lucius, que le silence ne satisfaisait peut-être pas.
- Se faire tuer aussi bêtement par un borgne ! Il n'est pas très difficile d'arriver au même niveau que ces deux idiots, se met à houspiller la seule femme du groupe avec un dédain plus qu'assumé.
- Evan était quelqu'un de très respectable, Bella, un minimum de respect ne serait pas de trop, la réprimande mon père de manière calme et posée. C'est sa jeunesse qui l'a malheureusement perdu. Mais je n'en dirai pas tant de Wilkes, c'était un lamentable incapable.
- Ce n'est pas ton futur statut de beau-père de mon neveu qui te permet de me parler sur ce ton, Oreiro !
- Bella, cesse donc de... amorce Lucius avant de se faire interrompre aussitôt.
- C'est toi qui va cesser immédiatement de me lancer des Bella à tout va, Lucius ! Je suis ton aînée à ce que je sache, respecte-moi en conséquence !
- Oh Dame Bella, veuillez implorer notre pardon. Nous ne sommes que de faibles et jeunes mâles, ne sachant se comporter devant une dame de votre âge, théâtralise soudain le maitre des lieux, m'estomaquant complètement car n'ayant jamais soupçonné un tel humour chez Lucius Malefoy.
- Jeunes, c'est certain, mais faibles assurément pas, Lucius, intervient mon père avec une complicité qui ne devrait pas me surprendre autant.
- Tu as raison, Sebastian, je me suis là un peu trop avancé, continue de palabrer Malefoy Senior alors que le groupe de mangemorts arrivait enfin au sommet des escaliers principaux.
Bellatrix quant à elle, fulminait de rage et il n'était guère étonnant de la voir sortir sa baguette, menaçant dangereusement son beau-frère, sous le regard goguenard de Carrow, jusque là en retrait. Ainsi étaient les relations tumultueuses entre mangemorts, se cherchant les poux dès qu'ils en avaient l'occasion. Je ne peux m'empêcher, face à cette image de voir là un groupe de gamins redoutablement armés de Magie Noire. A moins que ce n'était là que la complicité mi-figue mi-raisin que se forçait à adopter les familles de Sang-Pur ainsi liée de manière entendue. Que serons-nous, Drago et moi, à cet âge là ? Que serons-nous à leur âge actuel ? Encore faut-il que nous soyons encore vivants, je me questionne amèrement.
- Bella, tu permets à mon fils d'avoir son père pour quelques années encore, parvient jusqu'à nous la voix de Narcissa, en bas des escaliers et accompagnée d'Héléna Oreiro, plus énorme que jamais. Tes cris l'ont réveillé depuis le premier étage, ajoute-t-elle alors que je remarque enfin que ledit fils se trouve dans ses bras, que Drago, nourisson, se trouve dans ses bras plus exactement.
Je n'écoute plus vraiment les reproches que fait Bellatrix à sa sœur avant d'aller à la rencontre de son neveu, l'air ravi et impatient, comme si elle se hâtait d'exécuter les projets qu'elle avait pour l'héritier Malefoy. A mon tour, je descends les marches qui me séparent des femmes désormais réunies et ne peut me retenir de fixer ce petit être blond. C'est tout bête, mais je pense n'avoir jamais vu réellement de bébé auparavant. Peut-être avais-je été confrontée à Astoria bébé lorsque j'allais plus jeune jouer chez les Greengrass, mais étant moi-même âgée de deux ou trois ans, je n'en avais aucun souvenir. Et dire que ce tout petit bout de chair était Drago, le prétentieux et pompeux jeune homme qui faisait de ma vie un enfer. Bon d'accord, avec tout ce qui se passe à Poudlard, il n'y a pas que lui qui fait que ma vie n'est qu'un amas d'ombre dans lequel je suis obligée de m'engouffrer. Mais quand même, il y contribue grandement.
Quoiqu'il en soit, c'est bel et bien lui que j'observe d'un air presque apeuré, je m'en rends compte. La fierté de sa mère et de sa tante ne fait ici aucun doute et je n'ai aucun mal à sentir celle environnante de Lucius Malefoy, qui restait à discuter en haut de l'escalier. Je sens un léger sourire apparaître sur mon visage en voyant ce bébé ouvrir ses yeux clairs. Toujours ce même bleu qui éclaire si volontiers ses cheveux blonds presque blancs sur ce petit crâne. En voyant Narcissa porter si amoureusement son fils dans ses bras, je ne peux m'empêcher de me demander si ma mère m'a un jour portée de la sorte. Ma mère... qui se trouve d'ailleurs juste à côté à regarder tout comme moi la scène maternelle qui se déroule sous nos yeux. Mais l'air qu'elle arbore n'est pas le mien. Et je trouve d'ailleurs, qu'il ne correspond pas vraiment à celui qu'aurait dû adopter une future maman.
Il est évident que cette jeune femme âgée à peine de vingt-trois ans a en elle une tristesse plus que palpable. Sans doute était-ce en cela que je nous avais trouvées une ressemblance tout à l'heure, car maintenant que je la vois de plus près, je retrouve bel et bien les traits de celle qui était ma mère. Toutefois, à cet âge, sa peau diaphane, ses yeux bleus vifs et ses cheveux bruns encadrant son visage d'une rondeur que je ne lui connaissais pas, la rendait plus douce et paisible que la femme froide aux cheveux sempiternellement tirés vers l'arrière qui me sois toujours restée en tête. Je cesse mon inspection lorsque mon père s'approche de nous ou plutôt d'elle, posant des mains affectueuses sur son épaule et son ventre rebondi.
- Tout va bien, ma chérie ? l'interroge-t-il avant qu'elle n'acquiesce à l'aide d'un vague sourire.
- Tu dois t'en aller ? Ca a l'air important... ajoute-t-elle face à l'évidence de sa première question.
- Ca l'est toujours, Hélèna, tu le sais bien.
Cela me fait tout drôle de voir mes parents en tant que couple. Dans mes souvenirs, mon père n'avait d'yeux que pour moi et rares étaient les moments tendres et affectueux entre eux. Ou peut-être était-ce moi qui n'avait d'yeux que pour mon père et qui ne remarquait pas cette apparente complicité que j'ai sous mon regard à l'instant. C'est avec discrétion que les deux futurs parents continuent leur discussion, les deux sœurs Black couvrant d'attention le jeune Drago et Lucius Malefoy semblant tenir Amycus Carrow à l'écart de ces démonstrations familiales en lui tenant la conversation toujours au niveau de l'escalier.
- Fais attention à toi, Sebastian. Ne me laisse pas seule, pas maintenant... souffle ma mère, une intense angoisse retenue dans sa gorge.
- Au contraire, quoiqu'il se passe, tu ne seras plus jamais seule à partir de maintenant, assure mon père l'enveloppant toute entière d'un regard qui se voulait rassurant. Il faut que j'y aille, Hélèna.
Un mouvement de recul me parvient au moment où les lèvres de mes parents se touchent, me sentant beaucoup trop près de ce spectacle inattendu. En effet, il est temps que ce souvenir en arrive là où Carrow voulait véritablement en venir, à savoir la soit disante réelle part de responsabilité de mon père dans le meurtre de la femme enceinte de son assassin. A cette pensée, le contexte que j'ignorais jusqu'à maintenant ne fait qu'empirer l'horreur de ce meurtre, mon père étant à cette époque, lui même un futur papa. Les insinuations de Carrow insèrent en moi l'espoir qu'il ne soit pas le réel meurtrier de cette femme. Comment cet homme face à moi, peut-il, quelque soit sa condition de mangemort, être capable d'une telle chose ? Cela me paraît impossible. Mais alors, cela voulait également dire que mon père était mort pour rien, qu'il s'était sacrifié pour une raison infondée, que cet homme avait menacé ma vie pour quelque chose qui n'avait pas eu lieu ? Que s'est-il réellement passé, ce fameux soir de juin 1980 ?
- Lucius, je te confie ma femme. Tu as intérêt à prendre soin d'elle, indique-t-il alors que le maître des lieux se met enfin à rejoindre le hall d'entrée, Amycus Carrow à sa suite qui semble dévisager ma mère de façon quasi-obscène; ce que personne ne semble remarquer, mis à part la concernée qui l'ignore de toute sa superbe.
- Tu n'as pas à t'en faire Sebastian. Je m'y connais en matière de femme enceinte désormais. Je peux d'ailleurs t'assurer que cela n'arrivera pas d'aussitôt, baisse-t-il la voix une fois arrivé à la hauteur de son ami sous le regard soupçonneux de sa femme qui avait entendu son début de phrase.
- Pourquoi cela ne m'étonne-t-il pas de toi ? répond mon père avec espièglerie avant de reprendre plus fort. Amycus, je m'en remets à toi pour notre destination, puisque c'est à toi que revient l'honneur d'avoir déniché ce cher Gordon Keynes.
Illustrant ses propos en ouvrant grand son bras gauche, il semble attendre que Carrow lève à son tour le sien afin de pouvoir y poser sa main. Lorsque ce dernier s'exécute enfin, mon père accorde une dernière phrase de salut à l'assemblée, Amycus Carrow se contentant une fois de plus d'un simple mouvement de tête.
- Je vous souhaite une bonne soirée, Mesdames, Lucius.
Je le vois laisser trainer son regard sur ma mère avant de lui faire un rapide mais discret clin d'œil. C'est le moment que choisit Carrow pour transplaner, les deux hommes disparaissant ainsi. Alors que l'image du souvenir semble se figer, je me sens à mon tour transporter dans un autre lieu, bien plus sombre et moins avenant. La nuit était tombée et la maison devant laquelle l'on se tient désormais paraît être isolée de tout. Après avoir observé les alentours, je remarque que les deux hommes ont revêtu leur habits de mangemort, ne manquant plus que le masque pour finaliser le tout.
- Tu te charges d'immobiliser Keynes pendant que je négocie avec lui, dicte mon père qui était vraisemblablement placé plus haut dans la hiérarchie des mangemorts que Carrow.
- Ca me va, accepte volontiers le propriétaire de ce souvenir dont l'expression avide me fait deviner que les termes d'immobilisation et de négociations admettaient certaines particularités dans le vocabulaire mangemort.
Les deux hommes s'approchant à vive allure de la maison, je me mets à accélérer la mienne afin de pouvoir suivre le mouvement. C'est à quelques mètres à peine de l'entrée qu'ils mettent leurs masques et enfilent leurs capuches. J'ai du mal à me rendre compte qu'il s'agit réellement là de mon père. Je vois un éclair sortir de sa baguette et frapper la porte de plein fouet. Cette dernière valse très loin à l'intérieur alors que des cris d'alertes nous parviennent. Le temps que je prends pour rentrer dans la maisonnette me fait manquer le début de l'attaque. Une fois dans la pièce principale, un accès de haine me submerge lorsque je me retrouve face à l'assassin de mon père. Projeté au sol par Amycus Carrow, celui dont j'ignorais le nom jusqu'à maintenant est plaqué face contre terre et ne cesse de fixer un point devant lui. Ce qu'il regarde de la sorte n'est autre que sa femme, dont la grossesse semble bien avancée.
- Décidément, c'est la saison des marmots ! s'exclame Carrow alors que ni lui, ni mon père ne paraissaient au courant.
- C'est un beau cadeau que tu nous fais là, Gordon Keynes. Cela risque d'être plus facile que prévu de te convaincre de répondre à nos exigences, déclare mon père sans lâcher des yeux cette femme qui partageait le même état que sa propre épouse et qu'il immobilisait de sa baguette.
- Trop facile, même, ajoute Carrow, mimant une forte déception.
- N'en soyez pas si sûrs ! Je ne peux rien pour vous. Par pitié, ne lui faites pas de mal, laissez-la en dehors de tout ça.
- C'est simple, Keynes. Ou tu nous dis dès maintenant où se trouve ce que tu as eu le malheur de dérober au Seigneur des Ténèbres et nous pourrons éventuellement trouver un arrangement pour que toi et ta famille soyez encore de ce monde. Ou tu continues à nier ton implication dans cette affaire et tu verras ta chère épouse subir des atrocités qu'une femme ne devrait pas connaître dans son état.
Mon père avait proféré ses menaces d'un calme et d'un détachement qui me fait encore froid dans le dos. Spectatrice impuissante de cette scène, je regarde tour à tour, cet homme ventre à terre dont l'impassibilité laisse à penser qu'il tentait de chercher une porte de sortie à ce guet-apens; sa femme, qui gardait le silence depuis le début, jetant des regards profonds à son mari; Carrow, dont l'impatience paraissait plus que malsaine; et mon père maniant sa négociation d'une main de fer.
- Gordon, intervient simplement pour la première fois Madame Keynes.
- Laissez-les en dehors de ça.
- Tu as donc cinq secondes pour nous révéler la position de ce que l'on cherche, commande le plus haut placé des mangemorts de la pièce.
- Cela ne dépend pas que de moi ! Pitié ne lui faites... Noon ! crie l'homme lorsque sa femme fut violemment touchée par ce qui semblait être un sortilège de Doloris, lancé par mon cher paternel.
- On t'avait prévenu ! lance Carrow, en regardant outrageusement cette femme se tortiller de douleur sur le sol, criant et protégeant inutilement son ventre de ses mains.
- Nous attendons, Keynes. Pour ma part, je suis d'une patience exemplaire. Mais est-ce le cas de ta femme ?
- Arrêtez-ça ! Vous allez tuer le bébé !
- Ressentir la même douleur t'aidera-t-il peut-être ? propose avidement Carrow avant de jeter à son tour le sortilège du Doloris sur son prisonnier qui se tortille aussitôt.
Ces scènes de tortures qui me retournent l'estomac durent jusqu'à ce que Gordon Keynes abdique et leur dévoile un lieu, les cris et supplications de sa femme de laisser leur bébé sauf aidant. Ce pauvre petit être n'allait surement pas naitre sans séquelle. Suis-je bête, je pense alors en me rappelant où j'étais et avec qui j'étais. Cette femme allait mourir ce soir-même.
A ce moment de l'intervention des mangemorts chez les Keynes, il est alors décidé que Gordon amène mon père jusqu'à l'objet de leur recherche pendant que Carrow, lui, reste en compagnie de Madame Keynes, qu'il exécuterait si jamais ils ne revenaient pas dans les dix minutes à suivre. C'est ainsi que je vois mon père disparaître en compagnie de celui qui sera son assassin, huit ans plus tard.
Je vois Carrow observer songeusement la femme, allongée au sol en position fœtale dans un silence de plomb. S'approchant d'elle, il se met à pencher bizarrement sa tête, signe d'une intense réflexion. Je l'entends alors prononcer des questions sans queue, ni tête, à cette pauvre victime qui ne répond rien. Je commence à comprendre où il veut en venir puisque la non réaction de la femme laisse à penser qu'elle ne l'entendait pas. Face à cela, Amycus Carrow secoue lassement la tête avant de lancer un Finite Incantatem délivrant automatiquement la future maman, qui se met à reprendre ses esprits.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Où est mon mari ?
Ca y est, moi aussi je comprends maintenant. C'est même à cet instant précis que je comprends les dires de mon professeur d'Art de la magie noire. « Digne fille de mon père ». Car effectivement, ce qui s'était passé sous nos yeux quelques minutes plus tôt n'était ni plus ni moins que l'utilisation d'un Imperium afin de faire croire à cette femme qu'elle se faisait atteindre par un sortilège de torture. Je n'ai pas le temps de disserter sur cet acte plus ou moins valeureux puisque Madame Keynes, libérée de toute entrave, se met à violemment attaquer le mangemort face à elle. Evitant de peu le sortilège tranchant qui lui entaille tout de même le bras droit, Amycus Carrow ne perd pas de temps pour contre-attaquer et envoie valser de l'autre côté de la pièce la pauvre femme.
- Oreiro t'a peut-être épargné toi et ton foutu bébé, mais ce n'est surement pas ce qui t'attend avec moi !
- Allez au diable, tous autant que vous êtes ! crache la femme avant de recevoir, cette fois-ci véritablement, le sortilège de Doloris.
Je ne peux m'empêcher de détourner la tête de ces images que je ne veux plus voir. Les minutes semblent longues et interminables, où les cris et les sortilèges de tortures se succèdent. Carrow semble s'acharner, tel un dément que l'on ne peut raisonner.
- On dirait que j'en ai perdu un ! lâche-t-il soudain, me faisant tourner la tête à nouveau vers eux.
Je vois alors une flaque de sang s'écouler de l'entre-cuisse de Madame Keynes. Cette dernière complètement affolée et ivre de douleur se met à pleurer et à implorer Merlin de sauver ce bébé pour qui il était malheureusement trop tard. S'en rendant alors compte, dans un ultime geste de désespoir et rassemblant certainement ses dernières forces, la courageuse femme récupère soudain sa baguette tombée non loin d'ici avant de lancer le sortilège de mort à son tortionnaire. Ce dernier, rictus aux lèvres, ayant suivi les derniers efforts de sa victime pour venger sa perte, évite d'une facilité indécente l'éclair vert. J'ai alors peur pour cette femme en bien mauvaise posture, face à ce cruel et déterminé mangemort.
Tout s'enchaine soudain à partir là, Carrow lançant un sortilège de découpe à son assaillante, Madame Keynes hurlant de tout son soul en sentant son ventre et sa poitrine s'entailler violemment, et mon père, son masque et sa capuche noire ôtés, revenant dans la pièce dans un « pop » retentissant et tenant par le bras un Gordon Keynes inconscient.
- Qu'est-ce qu'il se passe ici !
- Cette salope n'a que ce qu'elle mérite, crache Carrow, une folie destructrice empourprant son regard sombre. C'était quoi ton problème tout à l'heure ? L'Impérium, vraiment ?
- Chacun sa technique, Amycus. Du moment qu'on en arrive à ce qu'attend le Maître, rétorque mon père en s'avançant vers Madame Keynes, cette dernière convulsant de manière inquiétante.
- Je l'ai un peu amochée, j'espère que ça ne révulsera pas le futur père qui est en toi, se moque impunément celui qui s'était jusque là fait respectueux envers son supérieur hiérarchique.
- Amochée ? Cette femme est perdue, Amycus. Sans parler de son bébé, réagit mon père avec un calme hallucinant face à la situation.
Je le vois tout de même grimacer à sa dernière phrase alors qu'il observe les dégâts provoqués par le dernier sort lancé. J'ai moi-même un haut le cœur en voyant à mon tour la véritable boucherie survenue sur le ventre arrondi, désormais ouvert par endroit. Même s'il s'agissait-là d'un sort différent, cela me fait penser au mystérieux Sectumsempra lancé par Potter sur Drago il y a quelques mois de cela.
- Gordon... a-t-elle la force d'appeler son mari allongé, inerte, à quelques mètres d'elle.
- Tu as récupéré ce qu'il fallait ?
- Ce fut un peu plus compliqué que je ne le pensais, mais la mission est largement remplie, explique mon père sans réussir à détacher son regard de cette femme agonisant dans son sang.
- Parfait, on peut se tirer d'ici maintenant !
- On y va, confirme-t-il avant de diriger sa baguette vers l'objet de son attention depuis son retour dans la pièce. Avada Kedavra.
- Haley ! Non ! surgit soudain la voix de Gordon Keynes qui avait dû se réveiller quelques secondes avant que le sort fatal ne soit lancé. J'ai fait tout ce que vous m'avez demandé ! Pourquoi avoir fait ça ! Pourquoi les avoir tués ! crie de rage et de tristesse cet homme, berçant le corps ensanglanté de sa femme dans ses bras.
- Je suis étonné du nombre de personnes qui pose encore cette question, s'étonne narquoisement Amycus Carrow avant de sortir du domicile.
Mon père reste quant à lui silencieux, passant lui aussi la porte de sortie en tournant le dos aux deux victimes. Une fois dehors, je le vois lancer un sort faisant apparaître la marque des ténèbres au dessus de la maisonnette. Les reflets verts se reflète sur la peau claire de son visage impassible. J'ai pourtant cet affreuse impression que le cœur de cet homme qui est mon père, est empli de regret. Ou peut-être n'est-ce que ce que je veux croire, moi. Croire qu'il regrette chaque meurtre commis, chaque torture soumise, chaque chagrin causé. Il ne pouvait en être autrement...
Le souvenir s'arrête. Je retourne dans cette réalité qui est la mienne, dans ce présent aucunement plus léger que ce passé. Debout devant cette pensine, mon regard semble se perdre dans un vide intersidéral. Je ne vois même pas mon professeur, assis fièrement face à moi, son bureau nous séparant.
- Vous voilà bien pâle, Miss Oreiro, déclare-t-il avec délectation.
- Il n'a fait qu'abréger ses souffrances... je murmure dans un souffle en me remémorant les dernières images.
- Ce fut d'ailleurs gâcher mon fabuleux travail. Rien de mieux que de voir agoniser ses victimes. Il a au moins eu l'obligeance de saluer devant le Maître ma capacité d'initiative et ma technique en matière de torture.
- C'est de vous, que ce Gordon Keynes aurait dû se venger, j'articule durement en tentant de maitriser la haine montant en moi.
- Quel idiot, n'est-ce pas ? Je me serai fait un plaisir de lui faire subir les mêmes sévices que sa chère épouse.
- Vous êtes un monstre, Amycus Carrow.
- Comme le disait ton père, chacun sa technique, reprend-t-il son tutoiement qui me fait tant grincer des dents. Mais les véritables monstres ce sont les Moldus, dont d'ailleurs était issue cette Madame Keynes puisqu'elle n'était qu'une Sang de bourbe. Et nous, Sang-Pur, avons ce droit et ce devoir de débarrasser le monde de ces nuisibles.
Mon instinct me dicte de ne pas lâcher le trop plein de révolte qui m'assaille face à ces mots, à cette idéologie qui n'est pas la mienne, et aux illustrations dont j'avais été témoin bien malgré moi. Dois-je encore jouer ce jeu destiné à me préserver ma famille et moi, ou est-il déjà trop tard pour nous ?
- Tu as un talent certain, Emma, que nous ne pouvons nous permettre de laisser passer. Que penses-tu de prendre les suites de ton père ? Je pourrai être l'instructeur qu'il a été pour moi fut un temps. C'est en quelque sorte te léguer ce qu'il m'a lui même légué, même si au final nos techniques différaient légèrement.
Apparemment, il n'était pas trop tard. Mais à quel prix ? Prendre les suites de mon père ? Devenir mangemort ? Moi ? Exterminer les moldus de ce monde ? Bannir et supprimer les Sang de bourbe de notre société ? Tuer, torturer, briser des vies ? Apprendre de ce monstre qui ne voit que plaisir dans la souffrance des autres ? Mais quelle horreur. Quel désastre devient ma vie à cet instant ? Que se passe-t-il si je refuse ? Me tuera-t-on ? Soit, que l'on me tue. S'en prendront-ils à mon grand-père, à ma mère ? A cela, je ne sais que répondre. Eux me diraient de suivre la voix que l'on me propose, que cela est une occasion en or pour l'avenir de la famille.
- Tu mérites mieux que de passer ta vie dans l'ombre de ton futur mari de mangemort. Car tu l'auras sans doute compris à travers ce souvenir, tu es promise à ce gamin incapable de Malefoy. Le déclin des Malefoy n'est pas de bonne augure pour ta famille, qui je suis sûr serait fière de te voir parmi nous.
- Drago n'est pas un incapable, il est juste jeune, trop jeune pour tant d'horreur. Tout comme moi.
- Hum... Je vois que tes fiançailles sont loin d'être une découverte. Toujours est-il que le Maître attend beaucoup de cette jeunesse qui marquera l'avenir de notre société. Même si Alecto et moi avons beaucoup à faire avec cela cette année, je vois en toi un potentiel que tu te dois, en tant que Sang-Pur et fille de mangemort, de développer au nom de notre Maître. Nous allons d'ailleurs commencer ce soir ! ajoute-t-il avec un entrain méprisable.
J'ai l'impression que mon esprit se préserve et préfère laisser les choses s'enchaîner sans réagir, restant bloqué. J'ai bien compris ce qu'il attend de moi, mais je préfère pour l'heure ne pas y penser. Alors je l'écoute, parler, encore et encore. Jusqu'au moment où il m'indique que nous commençons ce soir. Mais que commence-t-on ? N'a-t-on pas déjà commencé ? Ne m'a-t-il pas déjà torturé mentalement et physiquement ? Ne m'a-t-il pas déjà pollué l'esprit de cet enrôlement dont je ne veux guère ? Qu'attend-t-il de moi, encore ?
Je le vois lever les yeux vers un point situer au dessus de nous. Levant à mon tour la tête, je découvre le corps inerte d'Adrian, suspendu magiquement dans les airs. J'avais complètement oublié la présence du jeune garçon à mon retour dans la pièce lorsque la vision du souvenir avait pris fin. Je prie Merlin pour que le Gryffondor ne soit qu'évanoui. Un professeur, aussi illégitime soit-il, ne peut quand même pas tuer un élève. Et pourtant, après tout ce que j'ai pu découvrir sur cet Amycus Carrow ce soir, tout me paraît malheureusement possible.
D'un mouvement de baguette, le garçon de onze ans s'écrase brutalement sur le bureau et s'éveille aussitôt. En l'observant, je conclue qu'Amycus ne m'avait pas attendu pour commencer sa punition sur le jeune élève. Car je m'en souviens maintenant, le but de ma présence dans ce bureau était d'avant tout assister à une punition made in Carrow afin que je comprenne pourquoi il est préférable de leur confier les infractions que je relève. Adrian me regarde de ses yeux accusateurs et se prépare courageusement à subir une fois de plus les foudres de son mangemort de professeur. S'il est là, c'est parce qu'il l'a voulu. Il veut sans doute être le témoin de ce système infâme. Mais il est bien trop jeune pour endosser ce rôle qu'il a volontairement endossé depuis la rentrée. Fichu Gryffondor...
-Ce que je veux, ce soir, c'est enfin découvrir la véritable puissance de ton Doloris. Ce morveux d'Ackerley est tout à toi.
- Le meilleur moyen pour vous de le découvrir est que je m'entraine sur vous, professeur, je me permets de répondre avec une légère impudence.
- Il faut réserver les bonnes choses pour la fin, chère Emma.
- Il me tarde donc de déverser toute la haine que j'ai à votre égard et le plaisir que je prendrai surement à vous voir souffrir.
- Je ne raterai cette confrontation pour rien au monde. En attendant, punissez cette vermine comme il se doit. Immédiatement, ajoute-t-il voyant que je ne bouge toujours pas. Ou c'est moi qui vous oblige à le faire, un sortilège de découpe en plus...
*** « La torture.
Il y a quelque chose d'insoutenable et de vertigineux,
la destruction de l'homme à l'état pur. » ***
Vladimir Volkoff
Seul dans son bureau, Amycus Carrow se délectait de sa soirée qu'il n'aurait jamais imaginée aussi bien remplie. Prendre la main dans le sac, Peeves et l'intrépide Ackerley, comploter derrière le dos de la direction. Croiser la Préfète-en-chef dont il avait débusqué l'escroquerie une semaine plus tôt. Ramener les deux élèves dans son bureau afin de leur donner la leçon qu'ils méritaient respectivement. Réussir enfin à entrer dans la tête de celle qui repoussait ses attaques à chaque tentative depuis le début d'année. Découvrir l'idiotie de Sebastian Oreiro, son ancien instructeur, qui avait causé la perte de celui-ci. Se servir de cette faiblesse ainsi découverte chez la jeune Emma Oreiro pour tenter de l'enrôler dans les rangs des mangemorts qui ne manqueraient pour rien au monde un talent certain. Lui faire part d'un souvenir permettant à la fois de raviver le souvenir de son père pas si différent qu'elle, mais qui portait haut les couleurs du Lord Noir, et de la fragiliser encore plus de manière à faire développer en elle une haine plus qu'utile dans la maitrise de la magie noire. Certes, cette haine s'était dirigée plutôt vers lui, mais cela ne pouvait qu'émoustiller davantage la personne d'Amycus Carrow.
Cette fille était d'ores et déjà liée de façon certaine aux partisans du Maître. Etre mangemort, n'était que suite logique à sa propre naissance et son futur mariage. Ce qui l'intéressait surtout était d'en retirer les honneurs. Ramener quelqu'un d'aussi prometteur dans les rangs du seigneur des Ténèbres n'étaient pas sans conséquences et il était fier d'avoir pu mettre la main sur la jeune Préfète-en-chef avant que sa sœur ne le fasse. D'ailleurs, il allait dès maintenant faire part de sa prise à cette dernière. Se levant de sa chaise, le directeur adjoint se dirigea vers la cheminée de la pièce et empoigna un peu de la poudre de cheminette posée au-dessus de l'âtre. Jetant ladite poudre à l'intérieur, il fit appel à sa sœur pour que celle-ci le contact elle-même. Comme d'habitude, cela marcha puisque la tête hirsute d'Alecto Carrow apparut dans la cheminée.
- Pourquoi faut-il toujours que ce soit moi qui doivent fourrer ma tête dans la cheminée dès que Monsieur a envie de me consulter ! Déblatéra-t-elle avec humeur, son frère se contentant de ramener à lui une chaise et de s'y assoir confortablement.
- Il n'y à qu'aux femmes que cela réussisse d'être à quatre pattes, expliqua avec misogynie l'homme au regard oblique.
- Epargne-moi donc tes remarques obscènes, tu veux !
- J'ai une bonne nouvelle, Alecto. Je pense tenir le moyen pour convertir la talentueuse Préfète-en-chef à notre cause.
- Tu as réussi à entrer dans son esprit ?
- Mieux que ça, chère sœur, mieux que ça, assura-t-il avec satisfaction. Je crois qu'il va te falloir trouver un autre élève à entraîner !
- Tu n'es pas le seul à t'être bougé pour trouver des apprentis, Amycus ! J'ai moi même deux élèves sous ma coupe qui ne demandent qu'à entrer dans les rangs.
- Qui donc ?
- Crabbe et Goyle juniors, annonça-t-elle avec moins d'enthousiasme que ce son frère.
- Ces deux abrutis ! Tu n'es pas sortie du bois, ma pauvre Alecto.
- Il vaut mieux deux abrutis dociles, qu'une douée récalcitrante.
- Oh, peu importe, si elle finit par se rebiffer à la fin de l'année, elle finira par rejoindre son papounet.
- Et que penses-tu du fils Nott ?
- Son père me dit que c'est un irrécupérable fini. Sans doute a-t-il peur qu'il finisse par lui faire honte. Comme cet incapable de Malefoy junior.
- Sauf que Malefoy n'a pas attendu son fils pour se foutre dans un pétrin pareil.
- Moi je te le dis, les marmots, ça n'apporte que des merdes dont le décrottage est d'une complication lassante.
- De toute façon, encore faut-il qu'une femme veuille bien de toi pour en avoir ! ricana la représentation de la tête d'Alecto dans l'âtre de la cheminée.
- Tu peux parler, vieille fille !
- Ferme-là et occupe-toi donc de ta Préfète-en-chef ! Car t'en as du boulot, crois-moi !
- Compte sur moi pour ça, chère sœur, compte sur moi...
Alors que le feu verdâtre disparut soudain, le regard empli d'ambition d'Amycus Carrow semblait continuer à éclairer la pièce ainsi assombrie. Des projets pour sa jeune apprentie, il en avait plein, qu'elle le veuille ou non. Pour ce faire, il allait devoir procéder à quelques petites recherches...
*** « L'ambition est le fumier de la gloire » ***
Pierre l'Aretin
Cela m'arrange de constater que le couvre feu est d'ores et déjà tombé, plus personne ne trainant donc dans les couloirs. Il aurait été gênant qu'un quelconque élève me voit avancer tant bien que mal dans les couloirs, portant le petit mais pas moins lourd corps d'Adrian dans mes bras. Ce dernier n'avait pas voulu que je le touche, ni que je l'aide, et j'avais dû me faire force pour parvenir à mes fins. Il était de toute manière trop faible pour rejoindre seul la tour des Gryffondor. Je me suis fâcheusement vue interdire par Amycus Carrow, de mener le jeune Ackerley à l'infirmerie, sous peine de devoir réitérer ce qu'il m'avait forcé à faire ce soir, au cours de toutes ses retenues du mois. Il va sans dire que je ne souhaite absolument pas qu'une telle chose arrive. Voilà pourquoi je me contente de le ramener jusque dans sa salle commune, ou même son dortoir s'il le faut. J'espère tout de même que quelqu'un aura de quoi le soulager, ne serait-ce qu'avec un peu de chocolat pour lui redonner des forces. A notre sortie de ce bureau maudit, je lui ai fait boire un peu de ma potion de relaxation avant de moi-même engloutir le flacon. Je sais que cela n'enlèvera pas la douleur qu'il a pu ressentir, car ce genre de chose est ancré à jamais en nous. Evidemment, ce n'était pas son premier soir de punition au Doloris et je suis effarée de voir à quel point ce gamin s'entête à se rebeller malgré ce que cela lui coûte. Mais cette fois-ci, ce sont mes Doloris qu'il a dû recevoir. Et même s'ils étaient certainement moins violents que ceux de Carrow, ils ne devaient être que psychologiquement plus dur. En tout cas pour moi, cela l'avait été et l'est toujours autant. Refoulant tant que possible, les images et les paroles de Carrow attisant ma haine dans le but d'intensifier mon propre sortilège, je suis soulagée de voir au loin le portrait de la Grosse dame, qui n'est autre que l'entrée de salle commune des Gryffondor. Arrivée devant le tableau, je m'en veux immédiatement de ne pas avoir eu la curiosité de regarder quel était le mot de passe des Gryffondor lorsque j'avais moi-même confié le parchemin dévoilant ce dernier aux préfets de la maison rouge et or.
- Si je vous dis Magicobus, je suppose que cela ne fonctionne plus, je tente sans vraiment y croire.
- Il s'agissait là de notre premier mot de passe, très chère. De toute manière, je ne peux pas laisser entrer une Serdaigle, me répond avec sérieux la dame en robe de soie rose.
- Si vous avez pu voir la couleur de ma cravate, sans doute avez-vous par la même occasion, pu voir mon insigne de Préfète-en-chef, ainsi que, non négligeable détail, le Gryffondor que je porte dans mes bras, je lui rétorque avec une pointe d'agacement.
- Ce pauvre petit m'a l'air inconscient.
- Ouvrez-moi. S'il-vous-plait, Madame, je me permets d'ajouter me disant que la politesse valait mieux que rien du tout.
- Vous avez de la chance... Vous venez justement de prononcer le mot de passe, m'apprend-t-elle alors, gardant son air soupçonneux.
- S'il-vous-plait... murmure difficilement Adrian qui était jusque là resté silencieux, les yeux clos.
Ne m'arrêtant pas plus longtemps sur la singularité de ce mot de passe, je hausse ostensiblement les sourcils dans l'attente que la grosse dame fasse son boulot en me laissant le passage. Ce qu'elle finit par faire, pivotant et révélant ainsi un trou dans le mur à travers lequel résonnaient déjà les différents bavardages des élèves de Gryffondor présents en grand nombre dans la salle commune à cette heure-ci. Inspirant profondément, je me décide à foncer dans la fosse aux lions.
Sentant les regards braqués sur moi, je pose Adrian sur le fauteuil vide le plus proche. Lui et moi se fixons de manière lourde de sens. Il sait désormais des choses sur moi que peu de personnes savent. Et j'ai vu chez lui, une vulnérabilité qu'il n'a de cesse de s'efforcer à dissimuler à tous, souhaitant rester aux yeux des autres le vaillant Gryffondor qui n'a peur de rien.
- Emma ? Que s'est-il s'est passé ? me demande Ginny Weasley qui surgit à mes côtés en compagnie de Neville Londubat.
- Une punition de trop, je me contente de lui dévoiler sans lâcher des yeux le première année désormais placé confortablement dans le fauteuil moelleux de sa salle commune. Quelqu'un aurait-il du chocolat et de l'eau ?
- J'ai des chocogrenouilles dans mon dortoir, me répond une jeune fille semblant de troisième ou quatrième année. Je vais les chercher.
- Voilà de l'eau, me tend Geoffrey Hooper, le préfet de Gryffondor.
- Merci Hooper, tu peux le lui donner, je lui indique avant qu'Adrian ne finisse par prendre le verre d'eau et le boire.
- Lequel des deux lui a fait ça ? continue Ginny son interrogatoire, désireuse d'en savoir plus.
- Amycus Carrow... et moi.
- Comment as-tu pu lui obéir ! s'exclama Neville avec colère.
- Tout le monde n'est pas comme toi, Londubat.
- Et pourtant, je doute que les trois directeurs puissent faire le poids contre nous, si tout le monde à Poudlard refusait de se soumettre à de telles aberrations !
- Pour que les vies des familles de chacun ici présent soient en danger ?
- Les vies de toute la population sont déjà en danger ! Certains ont même déjà perdu leur famille entière. C'est la guerre. Il faut se battre !
- Je commence à comprendre pourquoi un première année s'acharne à tenir tête aux directeurs et préfets. Tu vois où ça le mène.
- Je suis fier d'être le témoin de cette violence ! Dont tu fais maintenant partie ! Fille de mangemort ! intervient Adrian pour la première fois depuis notre entrée dans la salle commune, alors que des exclamations de stupeurs se propagent parmi les Gryffondor ici présents.
Ainsi donc Ackerley avait fait le choix de dévoiler ce qu'il avait appris sur moi lors de sa punition. Soit, que tout le monde le sache. Que cela pouvait-il faire désormais, au point où l'on en était ? Alors que Ginny me regarde avec de grands yeux surpris et peinés, Neville lui, me regarde durement.
- Ca expliquerait pourquoi ils t'ont choisie au poste de Préfète-en-chef aux côtés de Malefoy, en déduit-il aussitôt.
- Ils sont fiancés, Malefoy et elle, continue de déballer Adrian alors que je tourne vers lui un regard surpris.
Comment pouvait-il savoir ? N'était-il pas inconscient lors de cette partie de la conversation avec Carrow ? Avait-il entendu le reste ?
- Je les ai entendus discuter au début de l'année, fonde-t-il son affirmation alors que je me demande à laquelle de nos rares discussions avait-il pu assister.
- C'est vrai, Emma ? souhaite savoir Ginny qui n'en croyait pas ses oreilles tout comme une bonne partie des autres élèves qui murmuraient dans leur coin.
- Pourtant, vous ne vous adressez quasiment pas la parole, intervient à son tour Rodmilla Vane, la préfète des Gryffondor, non loin de là. Et il est toujours fourré avec la préfète de Serpentard.
- Merci, Rodmilla, pour ces charmantes informations, j'ironise, mécontente de la voir participer à ce déballage de ma vie. Adrian, il faut que tu te reposes, que tu te ménages et que tu cesses absolument d'enfreindre le règlement. Je ne peux plus rien faire pour te couvrir désormais, ni même pour couvrir tous les autres.
- Carrow a raison sur un point. Il n'y a que ta conscience que cela couvrait ! Neville lui, a entièrement raison, le seul moyen d'agir c'est de se rebeller ! Il faut arrêter de se soumettre !
- Vane, Hooper, je compte sur vous pour maitriser les ardeurs de vos camarades de maison. J'en ai fini pour ce soir. Je vous souhaite à tous une bonne soirée.
Je n'en peux plus, je me sens éreintée, fatiguée. J'en ai assez du totalitarisme des Carrow, j'en ai assez de la rébellion des Gryffondor, j'en ai assez de n'être qu'un pion dans cette guerre. Car voilà ce que je suis, un pion, un mouton, la pauvre petite Sang Pur obligée d'obéir pour survivre. Je ne supporte plus ces paires yeux qui m'observent à leur guise et décide donc de sortir de cette salle commune qui n'est pas la mienne, quitte à tout reporter sur les préfets de Gryffondor. Alors que je sors rapidement de la fosse aux lions avant qu'ils ne finissent par me dévorer, l'un d'entre eux me suis jusque dans le couloir et m'interpelle.
- Qu'est-ce que tu veux Ginny ? je demande, plus lasse que jamais.
- Alors c'est vrai. C'est pour ça que Michael et ses amis t'ont tournés le dos cette année, déclare-t-elle plus qu'elle ne demande.
- Tu connais Michael et ses dignes et grandes valeurs.
- Je reste persuadée que tu n'as rien voulu de tout ça et que tu n'es qu'une victime parmi tant d'autres. Quand j'ai su que c'était toi la Préfète-en-chef je me suis dit qu'il y aurait à ce niveau de la hiérarchie, au moins quelqu'un pour adoucir les choses. Je sais que je ne me suis pas trompée et contrairement à ce que tu dis, je suis sûre que tu peux encore beaucoup pour les élèves. Je partage l'avis de Neville, mais je me rends bien compte que les choses ne sont pas si faciles pour tout le monde. Néanmoins quoiqu'il arrive, il faut garder espoir et se battre comme on le peut, avec les moyens que l'on a, aussi faibles soient-ils.
- Merci Ginny. Cela fait du bien de voir qu'un certain espoir existe encore quelque part dans le coeur des gens. Mais pour ma part, je n'y crois plus. La disparition de Dumbledore... je réponds à sa tirade lourde de sens avant de me faire interrompre.
- Quand une mort survient, il ne faut pas penser disparition, mais héritage, Emma. Alors si tu plaçais de l'espoir en Dumbledore, tu peux placer de l'espoir en son héritage.
- Jusqu'à maintenant, cet héritage se fait bien discret...
- Un jour il réapparaitra et c'est ce jour-là qu'il faudra se battre, c'est ce jour-là que tout comptera ! Qu'aura-t-on à perdre ? Une vie misérable ? Qu'aura-t-on à gagner ? Une vie, un monde meilleur tout simplement. Pour nous, pour nos enfants et les générations à venir.
- Pour que ce jour compte alors.
- Pour que ce jour compte, me répond-t-elle en retour un sourire confiant et encourageant accroché sur son joli visage.
Tandis qu'elle énonce la formule de politesse qui sert de mot de passe au portrait de la grosse dame qui essuyait des larmes d'émotions exagérées face au discours de la Gryffondor, je reprends quant à moi ma route, le coeur légèrement gonflé d'un mince filet de cet espoir que Ginny a voulu me faire passer. Pourquoi aurait-elle raison, mais pourquoi aurait-elle tort ? Après la soirée que je viens de passer, je peux m'attendre à tout de cet horrible monde qu'est devenu le notre, je peux même m'attendre à pire... Alors l'espoir ne pourra pas me faire de mal. Il suffit juste de le doser raisonnablement.
Pour l'heure, je n'ai envie que d'une chose, d'accord, de plusieurs choses : prendre ma potion, prendre une bonne douche, rejoindre mon lit et boire une dernière gorgée de la seule chose à laquelle j'ose me raccrocher actuellement.
*** « Pour que ce jour compte » ***
Titanic
Morag MagDougal fut brusquement sortie de son sommeil par des cris étouffés et des bruits de coups d'oreiller frappés contre un matelas peut-être. Ne partageant sa chambre qu'avec Emma, cela ne pouvait venir que de cette dernière. Elle avait vu la jeune fille regagner la salle commune puis directement rejoindre le dortoir, une heure avant qu'elle n'aille elle-même se coucher. Lorsque Morag avait à son tour rejoint la chambre, les rideaux du lit d'Emma étaient tirés et sa camarade paraissait dormir, à moins qu'elle ne fit semblant. La jeune rousse n'avait pu que constater l'énième absence de la brune au diner et commençait vraiment à s'inquiéter. Sa conversation avec Théodore un peu plus tôt dans la soirée avait en quelque sorte sonné l'alarme. Elle ne pouvait plus faire comme si de rien n'était et laisser sa colocataire s'enfoncer dans le cercle vicieux qu'elle s'était elle-même créé.
Ce fut pourquoi Morag ouvrit ses propres rideaux et quitta son lit afin de savoir ce qu'il se passait. Elle fut surprise, voire choquée, de trouver Emma au pied de son lit, serrant dans ses bras un oreiller parsemé de tâches de sang et se balançant d'avant en arrière, le visage complètement décomposé. Elle ne semblait pas s'être rendue compte d'être ainsi observée par sa camarade, complètement enfermée dans son propre délire. Puis soudain, la brune balança brutalement l'oreiller qu'elle tenait contre les fenêtres heureusement fermées, face à elle.
- Emma ! s'enquit aussitôt Morag, affolée par une telle scène.
La jeune fille ne lui répondit pas, ne lui jeta pas même un regard, se contentant de ramener ses jambes à elle en les serrant de ses bras. La rousse aperçut alors la cicatrice luisante trônant sur la main droite de son amie. Au vu de la réaction de cette dernière, elle se douta qu'il ne s'agissait pas là de simples baisers. Combien de nuits avait-elle-même passé ainsi, à subir cette douleur si reconnaissable ? Fort heureusement sa sœur lui avait fourni une autre de ses astuces : une sorte de mitaine imprégnée de solution filtrée de tentacules de Murlap marinés. Sans perdre une minute de plus, Morag fouilla dans ses affaires à la recherche dudit objet. Cela faisait des mois qu'elle ne s'en était pas servie, son fiancé et elle s'étant plus ou moins rapprochés ou en tout cas, plus ou moins entendus pour se respecter au mieux l'un l'autre. Priant pour l'avoir tout de même emportée avec elle cette année, la Serdaigle s'activa dans sa tâche.
Lorsqu'enfin elle trouva cette fichue mitaine, elle s'empressa de la tremper dans la solution miracle qui se trouvait dans la salle de bain, avant de revenir vers Emma. Celle-ci n'avait pas changé de position et se balançait toujours d'avant en arrière, ses yeux embués fixés sur le sol. S'asseyant à ses côtés, Morag tenta de lui prendre la main droite avec douceur. La brune se laissa faire et ne broncha pas lorsque son amie lui enfila la mitaine. Normalement, plus aucune douleur physique ne devait se faire sentir. Mais cette astuce bienvenue ne prenait évidemment pas en compte l'aspect psychologique de la douleur qu'imposait cette cicatrice.
Passant son bras autour d'Emma, la rousse la serra contre elle, remettant délicatement en ordre les quelques mèches lui tombant sur le visage. Accompagnant le mouvement de son amie, Morag paraissait la bercer, respectant le silence qu'Emma semblait vouloir garder.
- Comment peuvent-ils me faire ça... Pourquoi justement ce soir... Je crois toujours toucher le fond, mais j'ai cette horrible impression que le puits qu'est ma vie n'en a aucun, Morag...
*** « Il y a une étrange satisfaction à toucher le fond du désespoir;
L'excès du malheur procure une espèce de sécurité,
havre de grâce pour l'âme naufragée qui n'ose plus croire. » ***
Julien Green
Voilà comment se termine ce très long chapitre... Le 2ème plus long après "Les Histoire d'A".
J'ai bien aimé l'exercice de trouver des citations en adéquation avec chaque fin de parties. Comment les trouvez-vous ? En tant qu'ancienne extra fan de Titatnic (j'aime toujours mais j'ai arrêté d'imprimer le script, de regarder 2 fois d'affilé les 3h14 minutes et de répéter à haute voix le scénario que ce soit avec ou sans le film sous les yeux... Vive la pré-adolescence !) je ne pouvais pas manquer d'introduire le fameux "Pour que ce jour compte". Et pour le coup je trouve que cela colle parfaitement à cette discussion avec Ginny.
Ce chapitre était délicat à écrire car il comporte des scènes très dures. Le personnage d'Amycus m'horrifie à chaque fois que je le fais parler ou agir. J'espère que c'est votre cas également car le rendre atroce est un but en soi.
A bientôt pour la suite !
Desea Oreiro
