Elizabeth

– Je n'arrive pas à croire qu'on fasse ça, dit Dolor pour la centième fois.

Assise à côté de lui, sur la banquette arrière de la Jeep de Meliodas, Merlin nous fait part de son étonnement en soupirant bruyamment, pour la centième fois également.

– Je sais, c'est dingue ! On est dans la voiture de Meliodas Demon ! J'ai presque envie de graver mon nom sur les sièges en cuir.

– Si tu fais ça, je t'étrangle !

– Ça va, je plaisante ! Mais j'ai quand même l'impression qu'à moins de laisser ma marque sur cette voiture, personne ne croira que je suis montée dedans.

Je la comprends. Moi-même, j'ai du mal à croire qu'elle soit là. Je n'étais pas surprise que Diane veuille m'accompagner à Cambridge puisqu'elle mène toujours son enquête à propos de Meliodas et moi, mais j'étais réel choquée que Merlin et Dolor insistent pour venir. Ils m'ont déjà demandé à deux reprises si Meliodas et moi sortons ensemble, ce à quoi j'ai répondu par ma réponse standard : on se voit de temps en temps mais ce n'est pas sérieux. Cependant, j'ai du mal à les convaincre, peut-être parce que je n'y crois pas moimême.

Nous mettons la musique à fond, et Dolor et moi découvrons que nos voix sont divinement complémentaires. Pourquoi je ne chante pas avec lui plutôt qu'avec l'autre diva ? Quant à Diane et Merlin, elles sont tout à fait incapables de chanter juste, mais elles nous accompagnent durant les refrains et nous sommes tous d'excellente humeur lorsque nous arrivons à la patinoire.

C'est la première fois que je vais à Harvard et je regrette de ne pas avoir plus de temps pour explorer le campus, mais nous sommes déjà en retard et je presse mes amis afin que nous ayons de bonnes places.

La patinoire est pleine à craquer malgré sa taille, nous trouvons néanmoins des sièges libres du côté de Briar.

– Alors, il marche comment ce jeu déjà ? demande Dolor.

– Tu plaisantes ?

– Pas du tout. Je suis un gamin noir qui vient du Mississippi, Ellie. Tu as vraiment cru que je connaîtrais le hockey ?

– Ok, tu marques un point.

Diane et Merlin parlent de leurs cours de théâtre pendant que j'explique brièvement à Dolor les règles de base du hockey. Cependant, lorsque les joueurs déboulent sur la patinoire, je me rends compte que mes explications n'ont pas rendu justice à ce sport.

C'est le premier match de hockey que je vois en live. Je ne m'attendais pas aux rugissements du public ou à la musique qui surgit des enceintes. Mais surtout, je ne m'attendais pas à une telle vitesse.

Je n'ai pas besoin de savoir que Meliodas porte le maillot numéro 44 pour le reconnaître. L'arbitre vient à peine de lâcher le palet que Meliodas l'emporte et l'envoie à Howzer, en défense. Cependant, ce n'est pas le palet que je suis. C'est Meliodas. Il est… captivant. Il n'est déjà pas petit sans patins, mais sur des lames, il est tout simplement gigantesque. Il est tellement rapide que j'ai du mal à le suivre. Il semble léviter au-dessus de la glace, qu'il survole à la poursuite du palet qu'Harvard vient de récupérer. Il met une charge au joueur adverse et récupère le palet qu'il passe à un autre joueur. Briar ouvre le score, et il me faut quelques secondes pour comprendre que le buteur,c'est Low, le dernière année que j'ai rencontré chez Boar Hat. Le temps file à toute vitesse et je suis persuadée que la première période va terminer en faveur de Briar lorsque l'un des attaquants d'Harvard parvient à passer devant Galand pour marquer un but.

Les équipes viennent de disparaître dans leurs tunnels respectifs lorsque Dolor me met un petit coup de coude dans les côtes.

– Tu sais quoi ? Ce n'est pas si terrible en fait. Peut-être que je devrais me mettre au hockey.

– Tu sais patiner ? je lui demande.

– Nooon, mais ça ne peut pas être si dur que ça, si ?

– Ha ! Concentre-toi sur la musique, plutôt. Ou si tu veux vraiment te mettre au sport, essaie le football. Briar aurait bien besoin de toi.

D'après ce que l'on m'a dit, ça fait des années que notre équipe n'a pas été en si mauvaise posture. Ils n'ont gagné que trois matchs sur huit. Cependant, King dit qu'ils ont encore une chance d'aller en demi-finale, s'ils « se sortent les doigts du cul, et vite ». Ce sont ses mots. Cela me rend triste pour Zeldris, car je l'ai vraiment apprécié.

À peine ai-je fait allusion à Zeldris que je pense à Arthur.

Merde ! On doit dîner ensemble dimanche soir. Comment j'ai pu oublier ?

Parce que tu étais trop occupée à baiser avec Meliodas, peut-être ?

Ouais, ça doit être ça.

Je me mords la lèvre en me demandant quoi faire. Si je n'ai pas pensé une seule fois à Arthur cette semaine, ça n'efface pas le fait que ça fait un semestre que je suis obsédée par lui. Quelque chose m'a attirée chez lui et je ne peux pas l'ignorer. Après tout, je ne sais pas ce qui se passe entre Meliodas et moi. Il ne m'a pas proposé d'être sa copine, et je ne sais pas si j'ai envie de l'être.

J'ai toujours aimé un certain genre de mec : calme, sérieux, mystérieux. Artiste, si j'ai de la chance, et c'est un plus s'il joue de la musique. J'aime qu'il soit intelligent, aussi. Et sarcastique, mais pas méchant. De plus, il ne faut pas qu'il ait peur de montrer ses émotions. Surtout, je cherche quelqu'un avec qui je me sente… en paix.

Meliodas a certaines de ces qualités, mais pas toutes, et je ne suis pas sûre de pouvoir dire que je me sens en paix avec lui. Lorsque l'on se chamaille ou que l'on se taquine, – c'est-à-dire la majorité du temps – mon corps est parcouru de fourmillements. Et lorsque l'on est nus… ce que je ressens s'apparente au feu d'artifice du 4-Juillet.

Je crois que c'est une bonne chose, non ? Eh mince, je ne sais pas.

On ne peut pas dire que j'aie eu beaucoup de chance avec les mecs. Je n'y connais rien en termes de relation sérieuse. Par ailleurs, comment est-ce que je peux être sûre que Arthur n'est pas le mec avec qui je devrais être ? Il faut bien que je sorte avec lui au moins une fois, non ?

Meliodas

Lorsque les gars et moi sortons des vestiaires après le match, nous sommes encore bouillonnants d'adrénaline après notre victoire écrasante. C'est un première année qui a marqué le dernier but, mais j'ai décidé qu'Elizabeth était mon porte-bonheur et qu'elle devait assister à tous nos matchs, parce que nous nous étions pris une raclée aux trois derniers matchs contre Harvard.

Comme prévu, Elizabeth m'attend à la sortie. Elle est avec Diane et une brune que je ne connais pas ainsi qu'un énorme Black que l'équipe de football ferait bien de recruter.

Elle s'éloigne de ses amis et vient vers moi.

– Salut, dit-elle timidement.

Elle semble hésiter, comme si elle ne savait pas si elle doit m'embrasser ou juste me prendre dans ses bras. Je résous son dilemme en faisant les deux, et mes lèvres effleurent les siennes alors que Diane s'exclame : « Je le savais ! »

Je recule et souris à Elizabeth.

– Qu'est-ce qui se passe, tu ne dis pas la vérité à propos de nous ?

– Nous ? demande-t-elle en haussant les sourcils. Je ne savais pas qu'il y avait un nous à avouer.

Je suppose que ce n'est pas le meilleur moment pour parler de notre relation, si tant est qu'il y en ait une.

– Le match t'a plu ?

– C'était génial ! Mais tu n'as pas marqué, dit-elle en souriant. Je m'attendais à mieux, Demon.

– Je suis sincèrement désolé, Ellie, je réponds en souriant. Je te promets de faire mieux la prochaine fois.

– Tu as intérêt.

– Je ferai un triplé, rien que pour toi.

Mes coéquipiers passent devant nous pour monter dans le bus, mais je n'ai pas déjà envie de laisser Elizabeth partir.

– Je suis content que tu sois venue.

– Moi aussi, répond-elle.

– Tu fais quelque chose demain soir ?

Nous jouons de nouveau l'après-midi, mais je meurs d'envie de me retrouver seul avec Elizabeth…

– Je me disais qu'on pourrait faire quelque chose quand je rentre de…

Je me crispe soudain lorsque, du coin de l'œil, je vois mon père descendre les marches de la patinoire. C'est le moment que je déteste. L'heure pour mon père de hocher la tête et de tourner les talons sans dire un mot.

Comme prévu, il hoche la tête. Cependant, il ne part pas cette fois-ci, et sa voix me fait sursauter.

– Meliodas, il faut qu'on parle.

Je hais le son de sa voix. Je déteste voir sa tronche. J'exècre tout ce qui le concerne.

– Est-ce que c'est… ? dit Elizabeth d'une voix inquiète lorsqu'elle voit mon expression.

– Je reviens.

Mon père est déjà presque arrivé à sa voiture. Il ne se retourne pas pour s'assurer que je le suis, parce qu'il est Roi Demon et qu'il ne peut envisager que quelqu'un ne lui obéisse pas. Je vois quelques-uns de mes coéquipiers attendre avant de monter dans le bus, curieux. Certains d'entre eux ont même l'air jaloux. Si seulement ils savaient…

Lorsque je le rattrape, je ne prends pas la peine de lui dire bonjour ni d'échanger des plaisanteries.

– Qu'est-ce que tu veux ?

Comme moi, il ne perd pas de temps.

– Tu rentreras pour Thanksgiving, cette année.

Un rire jaune et sec m'échappe.

– Non merci, je préfère éviter.

– Je me fiche de ce que tu préfères. Je t'y traînerai par la peau du cul s'il le faut.

Je ne comprends pas ce qui se passe. Depuis quand mon père veut célébrer les fêtes avec moi ? Je ne suis pas rentré à la maison une seule fois depuis que je suis parti à la fac.

Je suis à Hastings durant l'année universitaire, et je passe mes étés à Boston, à travailler pour une entreprise de maçonnerie où je me tue soixante heures par semaine. J'économise tous mes salaires pour payer mon loyer et mes courses, parce que je veux prendre le moins d'argent possible à mon père.

– Qu'est-ce que ça peut te faire, que je sois là pour les fêtes ? je marmonne.

– Cette année, il faut que tu rentres. Ma copine fait à manger, et elle veut que tu sois là.

Sa copine ? Je ne savais même pas qu'il avait une copine. N'est-ce pas triste, que j'en sache aussi peu à propos de la vie de mon père ?

Peut-être pas. Je n'ai pas raté le fait que c'est elle qui veut que je sois là. Pas lui.

– Dis-lui que je suis malade. Ou mieux encore, dis-lui que je suis mort.

– Ne me tente pas, garçon.

Ah, il sort le « garçon » ? C'est comme ça qu'il m'appelait avant de me mettre une droite, ou une gauche, ou un coup de poing dans le ventre.

– Je ne viendrai pas, dis-je froidement.

Il fait un pas vers moi, le regard meurtrier sous la visière de sa casquette des Bruins.

– Écoute-moi bien, espèce de petit merdeux ingrat, siffle-t-il. Je ne te demande pas grand-chose. D'ailleurs, je ne te demande rien. Je te laisse faire ce que tu veux, je paie tes frais de scolarité, tes bouquins, ton équipement.

Sa piqûre de rappel me met tellement en colère que j'en ai la nausée. J'ai un tableau Excel sur lequel je note tout ce qu'il a payé pour moi. Lorsque j'aurai accès à l'héritage que m'ont laissé mes grands-parents, je lui ferai un chèque pour lui rembourser le montant précis de ce que je lui dois. Pour lui dire adieu une bonne fois pour toutes.

Cependant, il est vrai que je dois lui lécher les bottes encore quelque temps.

– Tout ce que j'attends en retour, poursuit-il, c'est que tu joues comme le champion que tu es. Grâce à moi, au cas où tu l'aurais oublié. Maintenant, montre-toi reconnaissant et viens à Thanksgiving. C'est un ordre. Compris ? dit-il en me défiant du regard.

Je pourrais tuer ce type. Si je connaissais un moyen de m'en tirer, je crois bien que je le ferais.

– Compris ? répète-t-il.

Je hoche brièvement la tête puis je tourne les talons sans plus le regarder.

Elizabeth m'attend près du bus, l'air inquiète.

– Est-ce que ça va ?

– Ouais, ça va, je dis en soupirant.

– Tu es sûr ?

– Tout va bien, Ellie. Promis.

– Demon, ramène ton cul dans ce bus, crie le coach. Tu vas mettre tout le monde en retard.

– Faut que j'y aille. On peut se voir après mon match, demain ? je demande à Elizabeth en souriant, ce qui est un exploit.

– Appelle-moi quand tu as fini. Je verrai où j'en suis.

– Ça me va, je dis en l'embrassant sur la joue avant de monter dans le bus.

Le coach m'attend en tapant du pied et il regarde Elizabeth partir.

– Elle est jolie. C'est ta copine ? demande-t-il d'un air moqueur.

– Aucune idée.

– Ouais, c'est souvent comme ça avec les femmes. C'est elles qui tiennent les cartes et qui annoncent la couleur. Allez, on y va, dit le coach en me frappant dans le dos.

Lorsque je m'assois à ma place habituelle à côté de Ban, il me regarde d'un air étrange.

– Quoi ? je marmonne en défaisant mon blouson.

– Rien.

Je connais ce mec depuis suffisamment longtemps pour savoir que « rien » signifie tout à fait autre chose pour Ban, mais il met ses écouteurs et m'ignore pendant le reste du trajet. Ce n'est que lorsque nous sommes à dix minutes de Briar qu'il sort enfin de sa bulle.

– Eh merde, annonce-t-il. Faut que je te le dise.

Waouh. J'espère sincèrement qu'il n'est pas sur le point de m'annoncer qu'Elizabeth lui plaît, parce que je ne saurais vraiment pas comment réagir. Je regarde autour de nous, mais la plupart de nos coéquipiers écoutent de la musique ou dorment. À l'arrière, les seniors sont morts de rire. Personne ne nous prête attention.

– Qu'est-ce qui se passe ? je demande à voix basse.

– J'ai hésité à t'en parler, Cap'tain. Mais merde, je n'aime pas qu'on prenne les gens pour des cons, et surtout mon meilleur pote. Je voulais juste attendre après le match, pour pas que tu aies la tête ailleurs.

– De quoi tu parles, mec ?

– Hier soir, avec Howzer, on a fini chez Zeldris pour sa soirée d'Halloween. Pendragon était là et…

– Et quoi ? je demande en le fusillant du regard.

– Il a dit qu'il sortait avec Ellie ce week-end.

– Quel mytho ! je siffle, mais je panique.

– C'est ce que je me suis dit mais… il a juré que c'était vrai. Je voulais te le dire au cas où… tu sais, au cas où ce serait vrai.

Mon cerveau tourne à toute vitesse. J'adorerais penser que ce n'est pas vrai, mais je ne peux pas en être certain. Elizabeth avait vraiment le béguin pour Pendragon. Mais c'était avant. Avant qu'on s'embrasse !

Elle est quand même allée à la soirée de Zeldris, pour le voir, et c'était après le baiser.

Exact. Je déglutis de nouveau. C'était après le baiser, mais avant tout le reste ! Le sexe, les secrets, tous les câlins.

Je t'avais dit que les câlins étaient une erreur, mec.

Le cynique en moi sème la zizanie dans ma tête et me fait paniquer de plus belle.

Pendragon racontait forcément des conneries. Elizabeth n'aurait jamais accepté un rencard sans m'en parler. N'est-ce pas ?

– Bref, je voulais juste que tu le saches.

J'ai du mal à parler tant ma gorge est serrée, mais je parviens néanmoins à marmonner un « merci ».