Chapitre 23

Bien-sûr, mon dernier projet prendrait du temps, mais n'est-ce pas toujours ce que j'ai souhaité ? Je me revois, enfant, face aux clients de la boulangerie ou aux amis de mes parents. Lorsqu'ils me demandaient « Que voudras-tu faire quand tu seras grand ? Boulanger, comme ton papa ? » je répondais « Quand je serai grand, je veux me marier avec Katniss Everdeen ».

En réalité, j'ai couché cette note sur papier dans le but de prouver au Dr Aurélius que j'avais des projets sur le long terme. Pas de ceux que, dès mon retour au Douze, j'aurai terminé et n'aurai plus aucun objectif. Là, il sait que ça me prendra du temps. Si bien qu'il a acquiescer et m'a immédiatement annoncé « Vous pouvez rentrer dès demain, Peeta. Mais quand vous la verrez, dites à Katniss Everdeen de décrocher son téléphone. C'était une condition à son retour au Douze : continuer sa thérapie avec moi à distance. Et jusqu'ici, elle m'a soigneusement ignoré. »

C'est comme ça que je me suis finalement retrouvé dans un hovercraft en compagnie de Delly et Annie, en direction du Douze. Cette dernière s'arrête un peu avant, au district Quatre afin de rentrer chez elle et d'accoucher dans son district. Son ventre a maintenant la taille d'un gros ballon, signe de sa délivrance imminente. Et enfin, nous prenons la direction de notre district. Nous rentrons chez nous.

Delly a pour projet de reprendre l'épicerie du Douze, la famille de l'épicier n'ayant pas survécu. Je repense à Aymi, la fille de l'épicier, qui était censée se marier avec mon frère Essan l'été dernier. Ce qui contribue à de léger tremblement dans mon corps que j'arrive aisément à contrôler.

Nous passons au-dessus des champs interminables du district Onze. Des plantations à perte de vue. Puis nous arrivons au-dessus de nos forêts. Mais mon regard n'a capté qu'une seule chose : les plans de primevères, signe du printemps qui approche. Que l'hiver froid et blanc est derrière nous, et que nous allons pouvoir profiter du soleil qui réchauffe l'air. De l'éclosion des fleurs. De la vie qui renait, tout simplement.

Alors une idée me vient, et quand on nous pose sur la seule parcelle verte restante dans le Pré, j'aperçois que le grillage est au sol. Des habitants du Douze sont revenus afin de reconstruire ce qui a été détruit. Mais pour l'instant, il reste un bout de grillage à terre, me laissant tout le loisir d'aller en forêt. J'annonce à Delly que je reviendrais la voir au plus vite et qu'elle n'hésite pas à passer me voir chez moi, au Village des Vainqueurs, si elle a besoin de quoi que ce soit. Après quoi je fonce à l'orée de la forêt, sous le soleil à peine levant, en prenant soin de ne pas m'attarder sur le trou béant au centre du Pré qui accueille petit à petit tous les corps des personnes qui ont péris dans le bombardement.

Je n'ai pas besoin d'aller bien loin. Au bout de quelques pas sous les arbres, j'aperçois de nombreux plans de ces plantes.

Je retourne rapidement en ville et je demande à des ouvriers si je peux leur emprunter leur brouette avec une pelle, leur assurant que je leur rapporterai avant ce soir. Ils me toisent d'un drôle d'air, se demandant certainement ce que moi, Peeta Mellark, pourra bien faire d'une brouette. L'un d'eux accepte néanmoins et je me retrouve à déraciner quelques plans de fleurs pour les amener au Village des Vainqueurs. C'est le seul endroit assez éloigné de la ville, c'est pour cela qu'il a été épargné des dégâts du bombardement.

C'est la première fois que je reviens depuis la dernière Moisson. Je n'ai pas encore eu le temps de prendre conscience de l'ampleur des dégâts. J'aurais bien assez l'occasion plus tard. Maintenant, le plus important, c'est de lui faire savoir que je suis là pour elle. Que je ne cesserai jamais de l'être.

Je retournerai chez moi après, mais d'abord, j'entreprend de creuser à un endroit qui me parait opportun, à l'arrière de chez Katniss de manière que les fleurs soient toujours dans la lueur du soleil. Dix minutes passent, puis quinze, je commence à suer et à avoir chaud quand je la vois enfin. Elle a dû m'entendre creuser. Son état physique me choque.

Depuis le jour où elle a tiré sur Coin, elle a perdu au moins dix kilos. Ses cheveux qui collent sur son front sont gras et emmêlés. Depuis quand n'a-t-elle pas pris de douche ? Les plis de ses vêtements m'indiquent qu'ils n'ont pas été changés depuis un bon bout de temps. Elle a le teint pâle et les joues creusés, ce qui me fait froncer les sourcils d'inquiétude. Je me promets de faire quelque chose dès qu'elle m'acceptera à nouveau auprès d'elle.

Mais dans ce regard, j'aperçois la même lueur que le lendemain du jour où je lui ai jeté les pains, lorsqu'elle a baissé les yeux sur ce pissenlit. Une lueur d'espoir.

- Tu es revenu, souffle-t-elle.

- Le Dr Aurélius n'a pas voulu me laisser quitter le Capitole plus tôt qu'hier, j'explique. Au passage, il m'a demandé de te dire qu'il n'allait pas pouvoir continuer indéfiniment à faire semblant de te soigner. Il va bien falloir décrocher ton téléphone un jour ou l'autre.

- Qu'est-ce que tu fabriques ? me demande-t-elle en tentant de se défaire d'une mèche grasse de cheveux devant ses yeux.

- Je me suis rendu dans les bois ce matin pour déterrer ces fleurs. Pour elle. J'ai pensé qu'on pourrait les replanter autour de ta maison.

Son regard se perd sur les fleurs. Je me demande soudainement si je n'ai pas fait une erreur, si elle ne va pas me hurler dessus ou me sauter au visage. Au lieu de quoi elle hoche lentement la tête et retourne au pas de course à l'intérieur. Je pose les plans de primevères dans les trous que j'ai creuser puis les recouvre de terre. Et je ramène la brouette aux ouvriers en ville.

En passant devant chez Katniss, j'entends le bruit de l'eau qui coule. A-t-elle pris conscience de son état physique ? Sur le chemin de retour à la ville, je croise Sae Boui-boui qui me salue.

- Vous allez chez Katniss ? je lui demande.

- Bien-sûr mon garçon, comme tous les jours.

- Maintenant que je suis revenu, appelez-moi si vous en avez besoin, lui dis-je avec un sourire.

Elle hoche la tête et nous reprenons chacun notre route. Je prends le temps de m'attarder plus longuement sur l'état de notre district, aux choses à laquelle ne m'était forcé de ne pas faire attention depuis que l'hovercraft s'est posé. Tous les anciens bâtiments de la ville sont détruits et réduits en cendre. Les ouvriers, qui sont en réalité des anciens habitants pour la plupart venant de la veine, bénévoles pour reconstruire la ville, sont masqués et gantés. J'aperçois quelques jeunes qui étaient à l'école avec moi. Et je vois le visage d'un ami de Gale que j'ai rencontré le jour de son châtiment. Il me sourit et je fais de même.

Une neige légère est encore présente et les habitants en sortent les corps des personnes qui ont péri dans le bombardement. J'ai peur de regarder du côté de la boulangerie. De toute façon, la plupart des corps sont calcinés et impossible à reconnaitre. J'essaye d'éloigner les pensées me suggérant que tous ces gens sont morts par ma faute. J'en arrive à faire attention à l'endroit où je marche afin de n'écraser aucun os ou aucun crâne, qu'on retrouve facilement çà et là sur le sol.

Je me presse de ramener la brouette à l'endroit où je l'ai empruntée. Je décide quand même de faire le tour de la ville et je revois tous ces endroits dans lesquels j'ai passé de si bons moments. Je passe devant la maison du charpentier, où habitait Penny, avec qui j'ai vécu une petite histoire avant les Jeux. « Tu es une fille bien, tu es jolie, tu es intelligente. Tu trouveras quelqu'un pour toi, qui te mérite. » C'étaient mes derniers mots pour elle. Elle n'a pas eu cette chance, finalement.

Je passe devant l'épicerie. Delly en fera une belle boutique vivante, à son image. A côté se trouve la boutique de couture que tenait la mère de Conan, mon ami d'enfance. Peu après, je vois le magasin de confiseries du père de Sean. C'est grâce à lui si vous avions des bonbons aux anniversaires car nous avions très peu d'occasion d'en acheter, pour ceux qui le pouvaient. Rien ni personne n'a survécu ici, il ne reste que des cendres et de la poussière. Je leur fais des adieux silencieux et me laisse aller aux larmes.

Mon chemin m'amène devant l'hôtel de justice. Je remarque que malgré son statut social la famille Undersee n'a pas été épargnée. Madge doit reposer sous ses décombres avec sa famille. Je la remercie d'avoir été l'une des seules personne présente pour Katniss, celle qui lui tenait compagnie alors que je n'osais même pas lui adresser la parole. J'aurais dû.

Je ne me suis pas rendu compte que mes pas m'ont amené devant la boulangerie. Je sens les larmes monter de plus belle. Ne reste debout qu'une partie du four à pain, la seule ruine pouvant encore résister à la chaleur du feu des bombes. Le comptoir était ici. Là, c'est l'endroit où je glaçais les gâteaux, et je les mettais en vitrine un peu plus loin, à l'extrémité entre les débits et la rue.

Ce n'est plus la peine de retenir mes larmes, alors je m'accroupis et pose la main sur ce qu'il reste de ce bâtiment, qui avait été mon foyer pendant des années. Il faudra bien faire sortir toute ma peine. Le Dr Aurélius dit qu'il ne faut pas réprimer ses sentiments.

Je me promets alors de reprendre la boulangerie. Je sais que je l'avais mis sur ma liste de projet du Dr Aurélius afin de partir du Capitole au plus vite, mais maintenant c'est réellement concret. Je continuerai le travail entreprit par mon père. Je serai le boulanger du district Douze.

L'ami de Gale, que j'ai croisé plus tôt, s'avance vers moi, maintenant que j'ai séché mes larmes.

- Je suis Thom, tu te souviens de moi ? me demande-t-il.

Je hoche la tête. Je ne connaissais pas son prénom mais je me rappelle bien de lui.

- Nous sommes là pour sortir les corps des décombres, annonce-t-il. Voudrais-tu qu'on te prévienne lorsqu'on se sera occupé de la boulangerie de ta famille ?

Je secoue la tête. Je ne pense pas avoir le courage de faire face à ça. Je souhaite résolument me tourner vers l'avenir. Il reste silencieux un moment avant que je lui demande :

- Qu'adviendra-t-il des murs de la boutique ?

- En toute logique, c'est à toi de choisir, répond-il. C'est chez toi, après tout.

- Alors, j'aimerai la reconstruire et reprendre le travail au plus tôt.

Il acquiesce, me dit qu'il me fera savoir quand la reconstruction sera possible et me salue.

Je prends la route pour retourner au Village des Vainqueurs et enfin m'installer chez moi. Je file immédiatement sous la douche afin de me débarrasser de toute cette poussière de cendre dans mes cheveux. Je remarque par la fenêtre que Katniss s'est emparé de son arc et ses flèches et qu'elle part en direction de la ville. Elle va certainement chasser, ce qui me soulage. J'aimerai penser que mon retour n'est pas pour rien quant à ce regain d'activité.

Je retrouve dans mon armoire mes habits intacts. Je prends un tee-shirt blanc simple, un pantalon beige et je regarde ce qu'il reste dans les placards de ma cuisine. La farine est toujours là. Et quelques boites de conserves. Non, elles me rappellent bien trop les sous-sols du Capitole. Je déteste gâcher la nourriture, alors je décide que je les apporterais à Haymitch qui doit certainement se souler chez lui.

Je recommence à faire du pain. J'ai l'impression de me retrouver moi-même. Ça me fait tellement de bien. Je fais un pain avec le reste des noix que j'ai, pour l'apporter à Haymitch avec mes conserves. Je n'oublie pas que je dois le remercier pour m'avoir fidèlement tenu au courant de tout alors que j'étais obligé de suivre ma thérapie. Je n'ai pas de fromage pour faire les petits pains que Katniss adore mais je me promets d'y remédier le plus tôt possible.

Soudainement, j'entends un cri déchirant. Je cours à la fenêtre et je m'aperçois qu'il provient de la maison de Katniss. Le chat de sa sœur que je reconnais à son poil roux se tient sur le rebord d'une fenêtre ouverte. Il évite une attaque de coussin. La scène aurait pu être amusante sans les hurlements de Katniss. « Elle ne reviendra jamais ! » « Elle est morte ».

Je me console en me rappelant que le conseil du Dr Aurélius : il ne faut pas réprimer ses sentiments. Autant qu'elle fasse sortir toute la colère et la peine accumulé en jetant des coussins, si ça l'aide.

Je prends le pain et les conserves et passe d'abord chez Haymitch pour laisser le temps à Katniss de se calmer. Je n'entends plus rien provenant de chez elle. Je toque à la porte de mon mentor mais n'entends aucune réponse. Je l'entrouvre.

- Haymitch ? Je peux rentrer ? j'interroge d'une petite voix.

Il m'observe depuis son canapé, je le vois me faire un hochement de tête approbateur.

- Ca y est, tu es de retour ?

- Les médecins ont décidé de me laisser sortir hier.

- Tu as vu l'état lamentable de la petite ?

- J'ai eu un aperçu en effet. J'irai la voir juste après.

- Voilà ce que j'appelle du courage, dit-il d'un air railleur.

Je lui pose le pain et les conserves dans la cuisine et aperçois une multitude de bouteilles d'alcool vides. Quoi qu'il arrive, Haymitch reste Haymitch.

Je le salue puis sort en direction de chez Katniss. Elle ne répond pas non plus lorsque je frappe à sa porte. Peut-être ne veut-elle pas me voir, ou être tranquille ? Mais je ne peux la laisser affronter ça seule. C'est une idée bien égoïste mais je ne me la sors pas de la tête en entrant chez elle, sa porte n'étant même pas verrouillée.

Je la trouve au milieu du salon, couchée par terre, se tenant le ventre avec les mains.

- Katniss ?

Mais elle ne me répond pas. Je m'approche d'elle et m'accroupie à ses côtés. Le chat n'est pas loin et me regarde sans cesser de la surveiller. Je touche le creux de son cou dans le but de prendre son pouls, comme on m'a appris à l'entrainement du Treize, pour me rendre compte qu'elle est juste endormie. Elle ne se réveille pas quand je la prends dans mes bras pour la porter jusqu'à son lit. Le chat me suit, je crois qu'il a compris son désespoir et ne veut pas la lâcher des yeux.

Je l'installe et commence à m'en aller lorsqu'elle pousse un grognement dans son sommeil. Ses sourcils se fronce. Je ne peux que la rejoindre.

Je m'installe à ses côtés, lui caresse les cheveux et son visage se détend instantanément. J'aimerai qu'elle sache qu'elle pourra toujours compter sur moi. Tant qu'elle veut encore de moi à ses côtés, je ne l'abandonnerai jamais.