Il cherchait El de partout. Il écumait les couloirs, montait les étages, dans tous les sens. Parfois, il croisait des élèves, qui chuchotaient en le fixant bizarrement, mais il ne les entendait pas. Il n'entendait rien. Il était dans une bulle de brouhaha interne qui le coupait du monde. Il voulait trouver El. C'était tout ce à quoi il arrivait à penser. Ses pensées ne voulaient plus se former de manière cohérente ; dès qu'il commençait à formuler une réflexion, celle-ci se désintégrait et retombait en poussière dans son esprit. Il ne sut jamais combien de temps il avait déambulé ainsi dans le château. Il finit, au bout d'un temps incalculable, par trouver une salle. Une salle qu'il avait déjà trouvée auparavant, un soir d'hiver, alors qu'il fuyait. La salle à la fontaine. Là où il s'était réfugié le soir du bal d'hiver, pour échapper au nom de Ginny Weasley, et au regard émeraude. Cela le décontenançait, d'être là, de nouveau. Comme si cette pièce apparaissait exprès. L'eau qui s'écoulait de l'édifice en marbre était plus bleue que jamais, et brillait dans la semi-pénombre. Draco songea à plonger ses mains dans le liquide pour s'abreuver, mais son expérience dans le monde des sorciers agissait comme un grand sigle « warning » rouge lumineux au-dessus de la fontaine. Ne jamais se fier à rien dans l'univers magique, sans être sûr et certain de ses effets. Comme ce soir de décembre, il se contenta donc de se laisser glisser contre le monument de marbre froid. Il encercla ses genoux de ses bras, et enfouit sa tête au milieu.

Il n'en pouvait plus. C'était trop pour lui, c'était la goutte qui faisait déborder un vase qui était d'ores-et-déjà trop rempli depuis des années. Il avait envie d'être laissé tranquille, de s'extraire de la réalité, de prendre un poignard et de taillader un cercle dans l'épaisseur de l'existence tout autour de lui, pour se perdre dans les limbes de l'espace. Il aurait pu prier une force supérieure, un dieu, une déesse, un tout surplombant et omniscient de le laisser en paix, mais il n'y croyait pas. Il n'y avait que lui, ce sol dur et glaçant, son dos collé contre la paroi d'une fontaine à moitié irréelle, et le cosmos tout entier qui s'acharnait sur lui.

Au moins, McGonagall ne le tenait pas responsable pour ce qui était arrivé. Il n'était pas considéré comme suspect, a priori, ce qui était déjà ça de gagné. Cela aurait été pire encore s'il avait, en plus, était vu comme fautif. Il avait l'impression de perdre totalement la tête, d'être fou. Cette fois-ci, ce n'était plus seulement à cause de ses sentiments terrifiants pour son ancien ennemi juré, mais c'était lié à l'idée qu'un danger planait au-dessus d'eux de nouveau. Ne pouvait-on pas leur foutre la paix cinq minutes ? Il n'arrivait pas à comprendre. Qui était cette silhouette ? Un ou une sorcière très puissante ? Une créature magique maléfique ? Un Mangemort déguisé ? Un démon ? Rien de tout cela n'avait de sens. Pourquoi maintenant ? Le mois de février touchait à sa fin. Cela faisait environ dix mois que la guerre était terminée. Pourquoi agir à cette occasion ? Pourquoi utiliser autant de magie pour pétrifier des centaines de personnes, pour seulement essayer de faire tomber le Gryffondor de son balai ? Ce n'était pas logique. Ce n'était pas cohérent. Ça n'avait pas de sens. L'individu avait prononcé quoi, quatre phrases ? Et c'était assez pour tout chambouler. « Ceux qui veulent vengeance », « les derniers fidèles ». Cela faisait écho en lui. Il revoyait sous ses paupières le visage de son père, tordu par la rage. Il se remémorait ces soirées où il devait écouter, bien sagement, son père et ses acolytes déblatérer leurs ignominies. Au début, il ne savait pas. Il ne savait pas que derrière ces mots, il y avait des personnes, comme lui, comme eux, des êtres de chair et de sang, avec des organes, des entrailles, un cœur, des émotions, une famille. Il n'avait pas compris, jusqu'à ce qu'il voit la mort quitter les yeux d'un homme, d'une femme, d'un enfant. Jusqu'à ce qu'il sente le goût métallique du sang dans sa propre bouche. Jusqu'à ce que les hurlements le hantent chaque nuit, dans son sommeil. Avant, les mots n'étaient que des mots, alignés les uns après les autres, enfilés, qui dégoulinaient logiquement, intelligemment, organisés de manière convaincante. Il se remémorait la terreur qui avait été sa compagne pendant ces mois où il avait dû accomplir tant d'actions ignobles. C'était ça, être fidèle au Seigneur des Ténèbres. C'était sombrer dans une torpeur abominable et haïr ce qu'il était à chaque instant. Il se remémorait l'attitude de Lucius Malfoy, après la fin de la guerre. Un comportement qui l'effrayait, lui et sa mère. Il disparaissait, revenait, parlait peu, sauf pour maudire tous ces gens, tous ceux qui avaient été de l'autre côté, ceux qui avaient vaincu. L'amertume se lisait dans ses yeux, gris comme un ciel d'orage qui s'apprête à éclater. Draco se souvenait de tout. Il n'avait pas besoin de réfléchir bien longtemps pour émettre comme hypothèse que ceux qui voulaient se venger n'étaient probablement rien d'autre que des ex-Mangemorts qui n'arrivaient pas à renoncer aux pratiques anciennes des Ténèbres. « Les derniers fidèles ». Etait-ce donc cela que son père faisait lorsqu'il s'absentait pendant plusieurs jours d'affilée ? Allait-il à des rassemblements de frustrés de la guerre qui complotaient pour se venger du Sauveur, de l'Elu, de Harry Potter, celui qui avait survécu une fois encore à Lord Voldemort, et avait fini par le vaincre ? Exprimé de cette façon, cela semblait presque ridicule, comme un club d'hommes qui se plaignent sur leur célibat involontaire ou leur manque de virilité. Cependant, rien n'était trop insensé en ce bas-monde. Les humains étaient les créatures les plus siphonnées de la création.

Partons du postulat que c'était bien son père, Lucius Malfoy, qui était derrière cette attaque improbable. Qui était l'individu tout de noir vêtu, à la voix étrange ? Cette question restait sans réponse. Pourquoi avoir choisi ce moment-là ? Aucune idée. Qu'est-ce que son père espérait donc ? Tuer Potter ? Pourquoi faire ? Il n'y avait pas d'horizon après cela. Si Potter succombait de sa chute, cela serait une perte qui ferait la une des journaux sorciers, mais l'ordre du monde ne serait pas modifié. Le cours des choses reprendrait. Lucius n'allait pas renverser la société en tuant une personne. L'idée de la mort du Gryffondor lui donnait envie de pleurer, pourtant il se retint. Il était seul, mais il refusait de laisser couler les larmes. Il fallait qu'il trouve un moyen de s'opposer à son père et à sa folie. Ce n'était pas en pleurant qu'il allait y arriver. Quelle heure était-il ? Draco sentit son estomac gargouiller. Depuis combien de temps n'avait-il pas mangé ? Il perdait la notion des heures qui passaient.

Il se releva, et prit appui sur le rebord de la fontaine. Ses jambes lui paraissaient toujours faibles, mais elles supportaient tout de même son poids. Après un bon repas et une longue nuit de sommeil – utopique -, il se sentirait probablement en meilleure forme. Et que ferait-il ensuite ? Il fallait qu'il discute avec El. Son amie avait toujours de bonnes idées.

Il voulait partir, mais son regard fut capté par le liquide qui remplissait la fontaine. Les reflets bleus et argentés de l'eau étaient hypnotisants. Il était en train de se pencher pour mieux voir, plonger ses mains dedans, ou bien tout simplement en boire un peu, lorsque quelqu'un parla.

- Je ne ferais pas ça, si j'étais toi.

Il sursauta et se retourna vivement. Hermione Granger se tenait dans l'encadrement de la porte qui l'avait menée dans la salle-à-fontaine. Avec sa masse de cheveux broussailleux d'un volume extraordinaire, elle avait l'air d'une lionne. Ce qu'elle était, bien-sûr. Elle était seule, ce qui était rare depuis qu'elle était en couple avec cet idiot de Weasley. Elle avait l'air exténué, toutefois son regard ne perdait en rien de sa férocité. Elle s'approcha lentement de lui, comme s'il était une bête blessée qu'il ne fallait pas brusquer, même si elle ne donnait pas l'impression d'avoir peur de lui en aucune sorte. C'était plus comme si elle prenait des précautions pour ne pas qu'il s'enfuie.

- Ce n'est pas une fontaine ordinaire. Les livres qui traitent de l'histoire de Poudlard l'évoquent parfois. Cette pièce était aussi rarement connue que la Salle sur Demande – que tu connais bien, si je ne m'abuse. Quoi qu'il en soit, cette eau n'est pas faite pour être bue. Elle est magique, comme tu t'en es peut-être douté. Elle a été conçue pour guérir certaines blessures qui devraient autrement causer la mort. Evidemment, cela a un coût qui n'est pas négligeable, et qu'il vaut mieux ignorer. J'ai lu quelques chapitres à ce sujet.

Draco s'éloigna de l'édifice. Il était heureux de ne pas s'être penché plus que ça, il avait bien senti l'attraction qu'avait exercée sur lui la couleur indescriptible du liquide et préférait ne pas être tenté de nouveau. Guérir des blessures ? Voilà qui était tout de même très intéressant. Mais pour l'instant, moins intéressant que la raison de la présence de Granger dans cette pièce.

- Que fais-tu ici ?

Il aurait pu essayer d'être un minimum aimable – après tout elle venait, plus ou moins, de l'empêcher de faire une bêtise en plongeant dans une fontaine ensorcelée – mais il était encore trop en colère et bouleversé. Elle ne parut pas surprise de son ton agressif, et croisa ses bras sur sa poitrine.

- Cela pourra t'étonner, mais j'étais à ta recherche, annonça-t-elle.

Draco eut l'impression d'avoir mal entendu, mais apparemment pas.

- En effet, on peut dire que je suis étonné, rétorqua-t-il. Qu'est-ce que tu me veux Granger ? Ce n'est pas encore assez, tout ça ? Besoin de m'humilier un peu plus ?

- Je ne suis pas là pour t'humilier, Malfoy, ce n'est pas mon genre et ne l'a jamais été – contrairement à toi.

Touché. Il avait envie de se donner une claque. Qui était-il pour parler d'humiliation à Hermione Granger, qu'il avait tant de fois mise plus bas que terre avec des insultes, remarques et violences ? Ne pouvait-il donc pas fermer sa bouche une fois de temps en temps ? Il enfonça ses ongles dans la paume de sa main, si fort qu'il ne sentait plus sa peau.

- Désolé, fit-il, je suis à bout…

Elle lui fit un petit signe du menton, comme si ce n'était rien. Ce qui était certainement le cas – elle avait vu pire qu'un gamin méchant depuis.

- Je sais. Je te cherchais pour te parler d'Harry. C'est important.