Je vous souhaite une agréable lecture !
Les mains dans les poches, Sarpédon est passé d'un étage à l'autre, d'une pièce à la suivante, laissant ses pas le guider au hasard de Zanbaât. Ses doigts frôlent parfois un meuble en passant, caressent les joyaux incrustés ici et là. Il ne lui a pas fallu longtemps pour comprendre que ces Terres Noires regorgent de pierres précieuses.
De la beauté au cœur de la noirceur et des malédictions.
Les rubis sont les plus présents dans la demeure, même s'il a pu également trouver quelques émeraudes, des diamants aussi gros que sa main et un rare saphir.
Poussant une porte au hasard, il tombe dans une salle presque vide, à l'exception d'une magnifique sculpture. Le côté droit est taillé dans un saphir de taille humaine et sa silhouette n'est pas sans rappeler celle d'Aggelos tenant son Sceptre Divin. Dos à lui, taillée dans un rubis tout aussi énorme, Lucéma est reconnaissable. Tous deux ont beau ne pas se faire face, aucune hostilité ne semble les habiter. Chacun a ramené un bras légèrement en arrière et tient la main de l'autre.
Ça devait être au début, quand Equilibre s'est scindé en deux.
Fasciné, le rouquin fait le tour de la double statue, impressionné par le réalisme des traits. Il s'attendrait presque à les voir soudain s'animer, à entendre leurs bijoux cliqueter et leurs habits voleter dans une brise.
Cette pièce a beau l'air d'être aussi intacte que les autres, il sent bien qu'elle n'a été que très peu visitée à l'époque où Lucéma vivait en ces lieux.
Quelque peu troublé, Sarpédon continue sa visite. Comme obéissant soudain à un pressentiment, il traverse plusieurs couloirs sans s'arrêter et sans ouvrir de portes, descend des escaliers, traverse un couloir dérobé, et finit par pousser un nouveau battant qui donne sur une petite cour intérieure. Une pierre tombale se dresse au centre. Retenant presque son souffle, Sarpédon avance jusqu'à elle et fait face à l'inscription. Il s'accroupit et ses doigts se posent sur les caractères Anthémien gravés dans le marbre noir et or. Ecrits par Lucéma, il en est certain. L'alphabet de ce monde a beau lui être inconnu, une part de lui sait très bien quel nom est marqué là.
Sarpédon.
- Ton homologue Anthémien.
Le rouquin tourne la tête pour regarder par-dessus son épaule. Aiacos semble surgir des ombres de sa forteresse et s'approche de lui, l'air nonchalant :
- Le seul à être venu me voir et à avoir découvert que je n'étais pas si monstrueux que ça.
- Comment est-il mort… ?
Le Spectre soupire en levant le visage vers le ciel :
- Il est resté trop longtemps ici. Aucun Anthémien ne survit longtemps lorsqu'il s'expose à l'Energie Négative de cet endroit, tu sais. Mais même conscient des risques, il venait me voir. D'abord, c'était une fois par mois, puis une par semaine. A force, il est tombé malade et nous savions que c'était irrémédiable. Alors, sur les dernières semaines de sa vie, il est resté ici, avec moi, pour en profiter un maximum.
Sarpédon observe à nouveau la tombe :
- Irrémédiable ? répète-il. Albafica ne pouvait pas… ?
Le visage d'Aiacos s'assombrit :
- Même lui n'aurait rien pu faire. De toute façon, j'étais une épine dans le divin pied parfait de sa Seigneurerie la Création. Il passait ici de temps en temps, juste pour s'assurer que ses parfaits petits sujets ne s'approchaient pas de moi.
Le rouquin se redresse et se tourne vers lui. Il affiche un sourire compatissant :
- Ça devait être compliqué à vivre. Vous étiez en parfaite opposition, je suppose que vous n'auriez jamais pu vous entendre. La solitude devait être terrible pour toi, mais on ne peut pas non plus lui reprocher d'avoir voulu garder les gens en vie.
L'expression du Juge s'adoucit, il pose une main sur la joue du rouquin en hochant la tête :
- Tu es dans le vrai et la théorie est juste. En pratique, c'était invivable. Et à l'époque, je ne percevais pas les choses de la façon que tu décris. Pour moi, à nous deux, nous maintenions une forme d'Equilibre, à l'instar du Yin et du Yang. Je ne voyais en lui qu'un petit Prince gâté, choyé par ses deux amants et bêtement idolâtré par le peuple.
Stupéfait, Sarpédon entrouvre les lèvres en clignant des yeux :
- Quoi ? Tu as dit « deux amants » ?
Furtif, Aiacos lui vole un baiser, puis se met à ricaner :
- Ouais ! Ses deux bras droits avec qui il s'envoyait en l'air. Les homologues Anthémiens de Zeus et Minos. Ça te la coupe, hein ? Tu t'attendais pas à ça ?
- De Zeus ?!
Sous le coup de la surprise, le rouquin imagine soudain le Père des Dieux en train de partager son lit avec Albafica. Dérangé par cette idée, il la relègue au fond de son esprit tandis que les pièces du puzzle s'emboitent dans son esprit.
- C'est donc bien ça, il existait un Minos ici ! J'avais un soupçon, mais…
Il s'interrompt, ses yeux se posent à nouveau sur la pierre tombale, avant de revenir sur Aiacos qui le dévisage en silence.
- Tu n'as pas encaissé la mort de ton seul ami et tu es allé assassiner Minos, c'est ça… ?
Un rictus étire les lèvres du Juge qui approuve d'un hochement de menton :
- Bien vu. J'étais jaloux et furieux de constater que je ne pouvais même pas garder une personne à mes côtés, tandis qu'Aggelos batifolait joyeusement. J'ai voulu lui apprendre la douleur de perdre quelqu'un qu'on aime. Et ne te leurre pas, si j'avais pu buter son Zeus dans la foulée, je l'aurais fait.
Pensif, le rouquin acquiesce alors que le puzzle termine de se mettre en place :
- Vous vous êtes alors battus et votre affrontement vous a mené jusqu'à la Terre où vous êtes finalement morts…
- Tu as tout compris.
Aiacos pose une main sur la pierre tombale en soupirant. Sarpédon reste silencieux un long moment, avant de glisser ses doigts dans les siens.
Le rire de Kanon résonne soudain quelque part dans la forteresse, les arrachant de leurs pensées.
- Sarpy, y'a un truc que je ne t'ai pas dit, reprend le Juge en s'asseyant au sol.
Le concerné vient se blottir contre lui en lui faisant signe de continuer.
- Je ne rentrerai pas dans les détails, mais j'ai découvert que c'est moi qui t'ai bloqué aux Enfers. Je suis désolé…
- Oh.
Sa révélation ne semble pas arracher plus de réaction que ça au rouquin.
- Quoi, c'est tout ? « Oh » ?
- Si tu attends des reproches, c'est raté, rétorque Sarpédon. Je me doute bien que ce n'était pas volontaire… alors je ne t'en veux pas.
Même s'il s'y attendait, ses propos rassurent énormément le Juge qui se sent instantanément soulagé d'un poids.
La joue appuyée contre son épaule, Sarpédon reprend :
- Je te trouve assez serein, depuis quelques temps. Il y a quelques jours à peine, tu maintenais de la distance, tu étais sur les nerfs, tu cherchais à m'éloigner de toi. En un sens, tu semblais même attendre qu'on te tue. Depuis, tes souvenirs ont l'air de revenir petit à petit, tu me parles de ton passé comme si tu en étais détaché. Pourtant, tu aurais de quoi avoir peur, avec tout ce dont tu te souviens. Peur de perdre le contrôle, de nous tuer… mais non, tu es…incroyablement zen.
Un petit rire anime Aiacos. Il passe une main dans les cheveux roux :
- Céder à la panique ne m'a pas aidé. Ce qui m'a fait du bien, c'est que tu sois venu me parler.
En souriant, il dépose un baiser dans la chevelure flamboyante tandis que ses doigts descendent pour caresser le dos de son amant :
- Lucéma était seul. Moi, non. J'ai une famille et je l'ai côtoyée durant des siècles, assez longtemps pour savoir aujourd'hui que ma présence auprès d'eux ne leur est pas fatale.
Ses bras se resserrent davantage autour de lui tandis qu'il souffle :
- Et toi, Sarpy, tu m'as donné quelque chose qui me manquait à Anthéma : de l'espoir.
L'intéressé redresse la tête.
Ils échangent un long baiser plein de tendresse.
Le Juge appuie ensuite son front contre le sien et ferme les yeux en parlant à voix basse :
- Je fais table rase du passé. Les choses se sont naturellement équilibrées.
- Comment ça ?
- Ici, j'étais terriblement seul, considéré comme le pestiféré, tandis qu'Aggelos était entouré et vénéré. Quand nous sommes morts, la toute petite part divine qui a subsisté de nous a voulu se réincarner, même si, bien entendu, aucun de nous n'en avait conscience jusqu'à récemment. J'ai réussi mon incarnation du premier coup. Alors ok, les siècles passés ont été compliqués, il n'empêche que Rhadi et Minou m'épaulaient, travaillaient à mes côtés et qu'Hadès nous prenait en considération. Et avec la venue des Guerres Saintes, j'ai pu être violent, destructeur et sanglant sans que ça ne dérange mon camp.
Sarpédon l'écoute avec attention :
- Oui, je vois. Tu t'es senti existé, tu pouvais faire ce qui te plaisait, tout en ayant des frères. Tu t'es senti à ta place.
- Ouais. J'ignore en fait jusqu'à quel point la part de nous qui a survécu avait une conscience… Il y en avait forcément pour nourrir ce projet de réincarnation. Et Aggelos a foiré la sienne. Il est peut-être plus facile de renaître destructeur que parfait, ricane Aiacos.
- Milétos est une tentative ratée, j'en étais sûr !
- Yep ! Il a réussi à donner le corps, mais pas la personnalité qu'il fallait. Cette Conscience subsistante devait déjà être bien affaiblie et cet échec l'a presque mise K.O. Du coup, tandis que moi je menais ma barque, lui – du moins ce qu'il en restait – est resté seul et faible pendant des siècles.
Le Juge se redresse en aidant Sarpédon à faire de même :
- Et quand Albafica est né, il a été jeté comme un déchet dans une roseraie empoisonnée où il a vécu à l'écart du monde. Vivant seul avec Lugonis des Poissons qu'il a fini par perde. Elevé pour être de la chair à canon pour l'armée d'Athéna et devant éviter les autres à cause de son sang toxique. Pas très glorieux comme existence.
- Et tu adores constater qu'il en a bavé, remarque Sarpédon avec amusement. Malgré tout, on est content de voir comment les choses ont évol… c'est pas Minos ça ?
Levant les yeux vers le ciel, Aiacos remarque qu'un Griffon blanc vient de décoller de l'une des terrasses de sa forteresse et s'éloigne à tire d'ailes.
- Si… Il va surement faire un tour d'horizon.
- Ou tenter de trouver Albafica.
Ils observent le point blanc qui s'éloigne dans la nuit. Tous deux savent que leur frère peut se montrer relativement prudent, ils ne s'inquiètent pas vraiment.
- Il a été plus patient que je ne le pensais… A sa place, je serai déjà parti, commente Aiacos.
- Tu crois qu'il nous ramène Albafica pour le petit déjeuner demain ?
Passant son bras autour des épaules de Sarpédon, Aiacos l'entraine à l'intérieur :
- A mon avis, ça ne va pas être aussi facile.
On se retrouve vendredi prochain pour un chapitre plutot (très) gros !
