Bonjour/Bonsoir/Holà !

OK, alors clairement là, j'ai pété un câble niveau musique. Si je vous dis que j'adore ça, est-ce que ça vous étonnera ? La présentation du texte comprend beaucoup d'extraits de chansons pour illustrer la pantomime. Comme rien ne m'appartient, j'ai choisi de citer les chants dans le texte en créditant les auteurs.

Par ailleurs, il n'y aura pas de POV étranger à la Guilde ici.

ANNONCE : je n'ai pas eu le temps de répondre aux messages ou aux reviews depuis un petit moment. Pour celles et ceux qui m'en ont laissé et arrivent sur cette page avant de jeter un oeil à leur boîte de réception, je tiens d'une part à vous remercier, d'autre part à m'excuser. Je vous répondrai au plus vite.

LISTE DES PERSONNAGES (inventés ou sous-développés dans la série mais qui vont avoir de l'importance dans ce chapitre) :

- Guilde du Blanc (Tarth)

- Lady Oldvalon de Tarth, 72 ans, Dame de la Guilde et lointaine cousine par alliance de lord Selwyn de Tarth. Ancienne guerrière et guérisseuse, elle a participé à plusieurs batailles sous le règne d'Aerys, notamment durant la révolte de Robert Baratheon. Elle a élevé la quasi-totalité des enfants de la Guilde. Compagne de lady Gaelyn.

- Lady Gaelyn Tyrell, 68 ans, Dame de la Guilde. Originaire du Bief, petite-nièce de Luthor Tyrell (mari d'Olenna Tyrell), elle a rencontré lady Oldvalon à Hautjardin et décidé de la suivre sur les champs de bataille et à son retour à Tarth. Plus réservée et bourrue, sage-femme de son état et guérisseuse, elle dirige la Guilde avec sa compagne et les Aranoth.

- Leth Aranoth, 34 ans, guerrier de la Guilde. Originaire d'Essos, ancien habitant de Quarth. Il dirige la Guilde avec ses tantes adoptives. Frère guildien de Brienne et Leung, père de Laehn.

- Leung, 28 ans, enfant de la Guilde. Originaire du continent Yi Ti, esclave affranchie. Soeur de Guilde de Brienne et Leth, nièce adoptive des Dames de la Guilde.

- Ahnne, 14 ans, jeune guildienne guérisseuse et archère. Amie de Podrick.

- Gydeon, 15 ans, jeune guildien archer et épéiste. Ami de Podrick.

- Jerry, 12 ans, enfant de la Guilde récemment recueilli, protégé d'Ahnne.

- Lao Si, 7 ou 8 ans, petit Yi Tien orphelin. Fervent grimpeur.

- Evenfall Hall (Tarth)

- Lady Jaelly, 31 ans, épouse de lord Selwyn, mère des jumeaux et de Galladon.

- Les jumeaux Erwyn et Rienna de Tarth, 5 ans, demi-frère et soeur de Brienne. Doués pour semer leur septa et fascinés par les histoires.

- Ortie, 6 ans, petite servante du château de Selwyn. Amie des jumeaux, elle dort avec eux dans leur chambre toutes les nuits et les aide aussi bien dans leurs jeux que pour déjouer les instructions de leurs parents. Elle est terrifiée par le noir et l'orage.

...

..

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BONUS

LA PANTOMIME

Sansa

Si l'on n'avait pas d'abord expliqué à Sansa que la Guilde était une communauté martiale et qu'elle ne l'avait pas vue en action, elle aurait eu de la peine à y croire en pénétrant dans le vaste atrium. Des tribunes avaient été aménagées tout autour de la large scène, et un immense rideau pendait depuis le plafond. Sur la scène, des guildiens de tous les âges disposaient des décors en bois peints. On se serait cru au milieu d'une vaste troupe de théâtre professionnel, à ceci près que nombre des comédiens, de chanteurs et de musiciens étaient en vérité de jeunes guildiens âgés de moins de quinze ans.

La jeune reine se faufila entre les rangs de spectateurs, encore vides. Elle avait accepté bien volontiers de se rendre à la représentation qui se tiendrait le lendemain, mais elle n'avait pas pleinement pris conscience de ce que cela signifiait. Bien que nombre des participants n'aient pas l'âge d'être considérés comme des adultes, ils semblaient tous témoigner d'un savoir de professionnels. Au pied de la scène, lady Oldvalon faisait chanter un groupe d'enfants de moins de six ans.

- Vous paraissez mener une troupe de comédiens et de chanteurs hors pair, commenta Sansa en approchant.

- Vous n'avez pas idée, sourit lady Oldvalon en délaissant son livre de chants pour redresser le col d'un enfant. Je suis navrée de n'avoir pas davantage de temps à vous accorder...

- Vous vous êtes fort bien expliquée ces jours derniers, et nous avons bien assez discuter, me semble-t-il, pour nous permettre de prendre des décisions. Ne voyez aucun jugement dans ma visite, je vous en conjure.

- Je serai entièrement disposée à ce que nous reprenions nos échanges plus... politiques, disons, cet après-midi.

- Je ne venais pas vous importuner, rassurez-vous. Pourriez-vous simplement me dire où je puis trouver Brienne ? L'on m'a dit qu'elle ne donnait pas cours, ce matin.

- Dans l'arrière-salle, avec les décors. Si vous la voyez porter quelque chose de lourd, faites-lui savoir qu'elle n'en a plus l'autorisation depuis longtemps.

Sansa acquiesça avec un sourire, contourna la troupe de petits choristes et traversa la scène en esquivant une échelle et des pans de décors que transportaient les guildiens. Elle aperçut Leth Aranoth, qui lui dispensa un salut réglementaire, puis un jeune Dothraki qu'elle avait vu sur le bateau et qui lui indiqua le chemin au travers de la machinerie et des tentures. Il n'était pas difficile de trouver Brienne, en dépit du capharnaüm organisé qui régnait dans cette partie de l'atrium. Elle dépassait la plupart des guildiens et émergeait sans mal au milieu d'une nuée d'enfants. A côté d'elle, Jaime Lannister se démenait avec un costume de jeune fille bien née, tout en couleurs vives et en voiles à demi transparents. Assis sur une chaise, Podrick Payne suivait visiblement leurs déboires avec une certaine dose de moquerie.

Sansa fit un brusque écart en sentant la jeune Ahnne passer près d'elle sans la voir.

- Alors, sers ? lança-t-elle avec désinvolture. Vous parvenez à vous faire obéir ?

- Je croyais les guildiens disciplinés, grommela ser Jaime, son bras estropié emmêlé dans un long pan d'étoffe rose.

- A partir de six ans, oui, répondit la jeune fille avec un grand sourire. En-deçà, imaginez une horde de petits démons.

Si elle faisait bien deux têtes de moins que les chevaliers, Ahnne bénéficiait d'une autorité si naturelle qu'elle n'avait aucun mal à se faire entendre de tous, du plus jeune au plus âgé. Dans son sillage, un jeune garçon d'une douzaine d'années - Jerry, semblait-il à Sansa, qui tentait peu à peu de retenir certains des noms qu'on lui avait donnés - portait plus encore de draperies et de vêtements. Rien qui ne fut d'une grande richesse, mais la tromperie était efficace.

- Jerry, aide-moi donc, soupira Jaime Lannister en s'emmêlant un peu plus dans sa tentative de se dépêtrer de ses soieries. Quelqu'un a-t-il vu les costumes de chats et de souris ? Si lady Gaelyn repasse ici sans les voir, je ne donne pas cher de ma peau.

- Ils seront là toute à l'heure, promit le jeune garçon en le libérant. Il faudra d'ailleurs faire des ajustements pour ceux que vous nous avez demandés en plus.

- Ne dis pas « nous » comme si tu avais participé à la confection des costumes, dit Ahnne. Où est passé Lao Si ?

- Ici, dit Brienne en tirant sur l'uniforme d'un garçon juché en haut d'une poutre. Descends de là, veux-tu ?

C'était étrange, vraiment. Mais joyeux, et beau aussi, et bizarrement naturel. Même si voir les deux chevaliers envahis par une quinzaine de très jeunes enfants était vraiment une chose que Sansa n'aurait jamais cru voir un jour.

- Je pensais les plus jeunes à la charge de lady Oldvalon, dit-elle doucement.

Tous les regards convergèrent vers elle, et une nuée de saluts guildiens l'accueillit.

- Nous ne vous avions pas entendue arriver, s'excusa Brienne. Et eux ne chantent pas encore assez justes pour rejoindre les choristes. L'année prochaine, peut-être. Cette année, ce seront des souris. Lao Si, Cóng nàlǐ xiàlái ! Descends de là !

- Wǒ zhèngzài xuéxí wǒ de wénzì. J'apprends mon texte.

- Tu l'apprendras tout aussi bien au sol. Il faut que tu fasses des essayages de costumes.

Sansa se sentit sourire malgré elle. Peut-être était-ce parce que ser Jaime n'avait rien trouvé de mieux à faire que de jeter le trop-plein de soieries sur Podrick Payne pour lui faire ravaler son sourire moqueur. Peut-être parce qu'il n'y avait rien de chevaleresque dans la façon dont Brienne s'occupait des enfants, échangeant en dothraki quelques mots avec Ahnne, pendant que Jerry se faisait insidieusement enturbanné d'un drap jaune.

- Tu feras un très beau soleil, commenta ser Jaime.

Nulle place pour la guerre, pour la politique, pour les responsabilités. Comme l'avait dit lady Oldvalon en l'invitant à la représentation, les travaux de réparation sur le navire royal n'avaient pas été oubliés ni même ralentis, mais tous ceux dont la présence sur le chantier n'était pas obligatoire devaient participer à la confection de ce spectacle qui constituait la plus grande trêve dont la Guilde bénéficierait. Si Sansa n'avait pas cessé pour autant de discuter avec les Dames de la Guilde pour décider de la marche à suivre, si elle avait été heureuse de les savoir prêtes à se défaire de certaines oeuvres d'arts et de certaines robes qui pourraient aider la Couronne à rembourser sa dette auprès de la Banque de Fer, elle comprenait aussi que les traditions puissent avoir encore leur place même en ces temps troublés.

- Vous me cherchiez, majesté ? s'enquit Brienne en perdant la bonne humeur qui semblait lui imprégner le visage un instant plus tôt.

- J'ignorais que tu avais un rôle précis à tenir ici, sourit Sansa. Auras-tu un peu de temps à m'accorder dans la soirée ?

- Si c'est urgent...

- Il n'y a rien d'urgent, je t'assure. Et je crains que ser Jaime ne se laisse déborder si jamais je te fais quitter ton poste.

- Cela lui apprendra, commenta Ahnne en s'esquivant de l'amas de petits guildiens.

- Laisse-moi t'apprendre autre chose, toi, siffla le chevalier.

- Tentez toujours !

La jeune fille fut hors d'atteinte en trois bonds et, ayant saisi le jeune Jerry par le bras, elle lui fit quitter les coulisses en courant.

- Est-ce bien la même jeune guérisseuse qui a tant pris soin de mes hommes ? demanda Sansa en la regardant disparaître.

- C'est elle, confirma Brienne. Mais elle n'aura jamais que quinze ans à la prochaine lune. Et les pantomimes ont toujours eu pour effet principal de nourrir la puérilité des guildiens autant que leur sens du spectacle. J'espère que le spectacle vous plaira, majesté.

- Je n'en doute pas, sois-en sûr. Nous nous verrons cet après-midi, donc. Peut-être même au dîner, ajouta-t-elle en se tournant vers Jaime Lannister.

Depuis une semaine, les repas avaient pris une tournure politique et désagréable au-delà de ce que Sansa aurait cru envisageable en pareille compagnie. Il n'était pas possible aux Dames de la Guilde de refuser de recevoir à leur table leur seigneur et sa famille, tout comme elles ne pouvaient prendre le risque de dédaigner la venue de la reine des Six Couronnes sur leur île. Les deux camps, si opposés, se trouvaient donc en compagnie l'un de l'autre à chaque dîner, et profitaient des déjeuners et des petits-déjeuners, moins cérémonieux, pour ne pas avoir à se supporter plus que nécessaire. Dans ce combat d'influence et de pouvoir où les dés pipés ne laissaient que peu de marge de manœuvre, les chevaliers étaient les pions les plus malheureux de ce sordide jeu d'échec. Ils échappaient tant bien que mal aux repas en prétextant des tâches diverses, mais ne pouvaient toujours échapper à tout.

- Peut-être bien, répondit ser Jaime sans plus de précision. Majesté.

Et de s'incliner.

Etrange, vraiment, de se faire congédier par un chevalier estropié, exilé, et qui croulait sous les tentures colorées. Mais Sansa n'y voyait pas d'offense. Elle leur adressa un signe de tête et s'esquiva. Au moment de quitter les coulisses, elle fit un pas de côté pour esquiver trois petites silhouettes pâles qui se précipitèrent sur les chevaliers, la petite Ortie en tête de groupe. La jeune reine écarquilla les yeux en découvrant les bouilles rieuses des jumeaux Tarth.

- On a perdu septa Lonnie ! s'écria Rienna.

- Mais il faut pas qu'on soit trop longs parce que sinon mère nous surveillera trop ! renchérit Erwyn.

Quelle étrange folie douce, songea Sansa. Elle en aurait presque oublié les raisons de sa présence ici, et le fait que tous ces jeunes gens et ces adultes qui s'agitaient autour de leurs costumes étaient en réalité de valeureux et redoutables guerriers.

.

Jaime

- Tu ne m'avais pas dit que nous devrions dompter des fauves, se plaignit Jaime.

- N'es-tu pas un lion ? répliqua Brienne en enfilant l'un des fameux costumes de souris à une fillette de quatre ans. Pod, fais donc répéter Lao Si avant qu'il ne décide d'aller réviser sur le toit.

L'écuyer avait lourdement insisté pour participer à sa mesure aux préparatifs, mais il n'était évidemment pas en état de transporter quoi que ce soit. Tout au plus restait-il assis dans un coin des coulisses à arbitrer la façon dont Jaime et Brienne se faisaient engloutir par de si petits enfants.

Son oeil n'était toujours pas guéri et ne donnait aucun signe d'amélioration, les confortant tous peu à peu dans l'idée que l'écuyer serait désormais partiellement aveugle, mais il n'en pouvait plus de rester enfermé dans sa chambre. Il avait envie et besoin de voir du monde, et pas uniquement lors des visites qu'on lui faisait.

Et puis, il ne lui serait pas aisément donné de voir ser Jaime mis en difficulté par une poignée d'enfants en costumes de souris. C'était une chose qu'il voulait voir avant de mourir. Et le chevalier était trop heureux de le voir lui-même heureux pour s'en vexer. Podrick avait eu bien peu de sujets de réjouissance ces derniers jours. Si cela n'avait tenu qu'à Jaime et Brienne, l'écuyer serait resté alité afin de ménager ses côtes encore quelques temps, mais s'il y avait bien une personne qui fût capable de tenir tête aux deux chevaliers les plus têtus de Westeros, c'était bien leur écuyer. Podrick avait refusé catégoriquement de demeurer au lit et lady Gaelyn elle-même avait accepté qu'il se rende dans les coulisses pour seconder les deux chevaliers – et rire de leurs mésaventures.

L'arrivée des jumeaux, parvenus une fois de plus à se soustraire sans trop de mal à leur vieille septa, avait ravi tout le monde. Depuis le début de leur séjour à la Guilde, les enfants avaient réussi à se faufiler dans la chambre des chevaliers ou dans celle de Podrick presque chaque soir. Ils ne connaissaient évidemment pas le chemin le plus sûr à emprunter, ni même le chemin le plus simple, mais ils avaient dès le deuxième soir réussi à s'assurer la complicité de certains jeunes guildiens. Sans aucune surprise, Ahnne et Jerry avaient été de ceux-là. Dans le plus grand silence et la plus parfaite discrétion (mais en leur réservant un léger sourire qui se voulait un peu moqueur) ils escortaient les jumeaux et Ortie jusqu'aux chevaliers, et sans que Jaime ne puisse comprendre comment, il s'en trouvait toujours au moins un sur les deux guildiens pour être encore debout quand les enfants devaient retourner se coucher. Ahnne et Jerry guettaient-ils depuis l'autre bout du couloir ? C'était bien possible. Cela n'aurait même pas été si étonnant que cela, connaissant les deux jeunes gens. Toujours est-il qu'ils avaient alors à cœur de reconduire les enfants à leur chambre, sans mot dire.

- Vois-tu Jerry, lança Ahnne en attrapant deux enfants pour leur faire essayer un masque de souris, c'est pour cela que les lions ne sont pas dangereux. Ils rugissent beaucoup et ils sont très doués pour montrer les crocs, mais ils sont incapables de survivre à l'attaque d'une petite armée de souris !

- Répète donc cela ! cingla Jaime.

Mais l'adolescente était déjà hors d'atteinte, et Jerry souriait largement. Il est vrai que voir le chevalier aux prises avec un tissu vaporeux de couleur orangé était certainement une chose qui ne reproduirait pas de sitôt. Lui-même aurait certainement pris la chose sur le ton de la plaisanterie s'il n'avait pas été à ce point occupé par les cris enthousiastes d'une vingtaine de garnements de moins de six ans.

- Vous vous en sortez très bien, ser, dit Jerry en se dégageant de son propre tissu jaune.

- Tu sembles prendre bien tes aises, toi.

- Il s'habitue ! répliqua Ahnne en empoignant quelques costumes. Il faut qu'on fasse des essais de notre côté. Tâchez de ne pas vous faire ensevelir par les enfants. Ils ne mangent pas encore les chevaliers, rassurez-vous.

Et d'entraîner Jerry dans son sillage sans même laisser à Jaime le temps de protester. Il émit un grommellement indistinct. Il aurait aimé se faire plaindre, mais comprit rapidement que cela ne servirait à rien. Brienne avait tout son attention dirigée vers Erwyn, dont le buste avait disparu dans une caisse d'accessoires, Rienna passait entre les petits guildiens en posant plus de questions que la chevaleresse ne pouvait en gérer, et Podrick tentait de convaincre Lao Si de redescendre des poutres qu'il avait escaladé. Dépité, Jaime baissa les yeux et croisa le regard d'Ortie.

- Ne savent-ils pas rester en place plus d'un instant ?

- Je ne crois pas, ser, répondit prudemment l'enfant. Ils étaient très impatients de venir.

Le contraire aurait été étonnant. Jaime se dépêtra tant bien que mal pour sortir de la toge orangée dans laquelle il s'était enroulé malgré lui et s'efforça de suivre le flot ininterrompu de questions qui jaillissait de la bouche des jumeaux.

- Il y aura des épées dans le spectacle ?

- Et des princesses ?

- De la magie ?

- Beaucoup de magie, assura Dolan, un petit Dothraki au large sourire.

- Et un troll ! cria un autre enfant.

- Et des chevaliers très forts sur une île magique !

Le chevalier ne savait plus où donner de la tête, et regretta soudain qu'Ahnne et Jerry ne soient pas restés plus longtemps. La jeune fille n'avait peut-être pas encore atteint ses quinze ans, mais elle était capable de suffisamment de poigne pour rappeler à l'ordre n'importe quel guildien trop impétueux, fût-il plus âgé de quelques années. Comme Brienne s'efforçait de rétablir un peu d'ordre, Jaime croisa le regard de Podrick, qui avait abandonné la bataille et laissé Lao Si escalader les poutres.

- Je suis certain que vous aurez la tâche la plus simple, dit l'écuyer en s'approchant de lui. Imaginez-vous, rester ici et commander à ces petits monstres pendant les prochaines semaines ?

- Ce sera sûrement un aperçu des Sept Enfers, répondit Jaime.

Mais le cœur n'y était pas totalement. Depuis qu'il avait été décidé à l'unanimité que l'état de Podrick ne lui permettrait pas de voyager durant les prochaines semaines, quelque chose avait changé dans les rapports que les deux chevaliers entretenaient avec l'écuyer. Le garçon souriait toujours et les suivait partout où ils se rendaient, au détriment du temps qu'il aurait dû passer alité à prendre du mieux, sans qu'on pût le convaincre du contraire. Jaime lui-même se sentait étrangement seul à l'idée que Podrick ne soit bientôt plus dans leur sillage. Malgré les difficultés de leurs premiers temps à Tarth, cela faisait longtemps que le chevalier ne pouvait plus envisager un quotidien sans le jeune garçon.

Et à en voir son regard, l'écuyer ne pouvait pas davantage appréhender un quotidien qui se ferait sans ses chevaliers. Il s'approcha lentement.

- Vous veillerez sur elle, n'est-ce pas ? murmura-t-il.

- Evidemment, répondit Jaime sur le même ton.

Bien qu'elle soit éloignée et accaparée par les enfants, Brienne pouvait encore les entendre. Et il y avait fort à parier que cela ne serait pas pour lui plaire.

- Vous veillerez sur elle même quand elle tâchera de vous en empêcher ? insista Podrick en guettant la chevaleresse du coin de l'oeil.

- Je t'en fais la promesse.

Sans doute était-ce bien une chose ridicule, de jurer à un écuyer que lui, chevalier, veillerait sur la santé de sa propre fiancée. Mais Jaime pouvait le voir au regard de Podrick, quoi qu'il se passât, s'il arrivait quelque chose à Brienne, le garçon ne le lui pardonnerait jamais et toute leur amitié chavirerait comme cela avait déjà été le cas lors de leurs retrouvailles à Port-Réal.

- Toi, il faudra que tu te ménages pour prendre du mieux au plus vite, dit-il en attrapant le garçon par l'épaule. Je veux qu'à notre retour tu sois à même de tirer l'épée.

- Ce me semble envisageable, répondit l'écuyer.

Il parut hésiter, puis donna une tape sur le bras du chevalier. Le départ du Brise-Tempête ne se ferait pas avant quelques jours encore, mais ce qui se passerait d'ici là serait un avant-goût de la solitude prochaine de l'écuyer. Il y aurait tant à faire dans les prochains temps pour prévoir l'expédition vers Dorne que Jaime et Brienne n'auraient plus que bien peu de temps à accorder à Podrick, et celui-ci ne pourrait toujours les suivre partout. Il se fatiguerait trop pour cela. C'était déjà contre l'avis de tous qu'il avait gagné les coulisses et s'était assis sur une chaise auprès de ses chevaliers, et sans la promesse de ne faire aucun geste qui pourrait lui déclencher une douleur, jamais il n'aurait eu le droit d'y demeurer. Après un instant, Podrick se tourna pour apercevoir Brienne qui bataillait toujours avec les enfants. Il fallait réussir à rétablir l'ordre bien sûr, et contenter les questions des jumeaux. Jaime secoua la tête.

.

Davos

Ce fut sans grande surprise ce soir-là que les chevaliers manquèrent à l'appel. Le dîner se faisait tôt en ce jour, puisque la pantomime aurait lieu juste après. Lady Oldvalon et lady Gaelyn présidèrent comme de coutume un repas tendu entre la reine Sansa et lord Selwyn. Il ne fut cependant pas bien difficile à ser Davos d'en quitter la table rapidement. Il prétexta de devoir vérifier les réparations du navire royal, sur lequel s'escrimaient les hommes et les guildiens depuis des jours. Bientôt, le bateau pourrait reprendre la route de Dorne, et le vieux marin souhaitait inspecter les travaux, en dépit de la soirée festive qu'on leur avait promis.

Il était impressionnant de voir comment les guildiens travaillaient de concert, s'exprimant dans une multitude de langues. Ils s'étaient joints aux hommes de la Couronne pour remettre le navire en état. En pénétrant sur la jetée, Davos avisa la cinquantaine d'hommes et de femmes qui s'escrimaient sur les travaux. Malgré l'heure tardive et la fête sur le point de se tenir, ils étaient plusieurs dizaines à se relayer deux fois par jour pour continuer la réparation. Bien sûr, d'ici moins d'une heure certainement, ils prendraient un temps de pause pour venir assister à la pantomime, mais ils le méritaient assurément.

- Ser Davos, dit le capitaine Martyn et l'apercevant. Que nous vaut le plaisir ?

- Je venais simplement voir comment vous vous en sortiez.

- Les réparations sont presque achevées. Voyez ! Nous pourrons appareiller d'ici deux jours, tout au plus.

Le capitaine s'écarta d'un pas pour désigner le navire. Les mâts et les voiles avaient été réparés, de même que l'ensemble des trouées pratiquées dans la coque. Elles se trouvaient bien au-delà du niveau de l'eau, mais en cas de tempête, elles seraient d'un grand danger. La plupart des dégâts occasionnés sur le pont durant l'attaque avait été réparée.

- En réalité, nous pourrions même partir dès ce soir, reprit le capitaine Martyn. Mais puisque la reine a choisi de demeurer ici jusqu'à la fin des dix jours annoncés par les guildiens, nous avons fait plus que prévu.

- Les réparations ont été rapides ? s'enquit Davos.

Il connaissait déjà la réponse. La plupart des soldats que le navire avait transporté n'était pas en capacité d'aider aux travaux, mais l'aide des guildiens avait été précieuse. Le vieux marin ne pouvait nier que sans eux, il aurait été probablement impossible d'arriver à un tel résultat aussi rapidement, et maintenant qu'il avait l'assurance que lady Oldvalon et lady Gaelyn leur donneraient leur appui, il s'inquiétait moins pour le voyage à venir. Sans doute que le Brise-Tempête appareillerait emplis de preux guerriers.

- Plus que je ne l'aurais espéré, répondit le capitaine Martyn.

Davos hocha la tête, s'enquit encore de quelques points puis quitta le port. Ses pas le menèrent au théâtre sans qu'il y prenne garde. Il restait encore du temps avant que le public ne soit invité à s'asseoir sur les nombreux bancs disposés çà et là, mais il n'y avait personne pour lui interdire l'accès. Il se laissa guider par les voix dont il percevait le murmure et ne tarda pas à pénétrer dans les coulisses où s'entassaient des lieues et des lieues de tissus, des dizaines d'accessoires colorés, des armes de bois peint, des costumes bariolées et des poulies et des manivelles à ne plus savoir qu'en faire. Au milieu de ce chaos artistique qui paraissait aussi familier à Davos qu'un cours en langue dothraki, ser Jaime, ser Brienne, Podrick Payne et le petit yi tien qui les suivait continuellement s'étaient aménagés un endroit où manger. Les deux chevaliers avaient pris place sur des caisses fermées et laissé à l'écuyer la primeur de la seule chaise disponible. Le petit garçon était assis par terre, adossé à la caisse de ser Jaime. Sur leurs genoux se trouvaient une assiette garnie. Tous se tournèrent vers lui en l'entendant approcher.

- Ser Davos, le salua ser Brienne avec un signe de tête. Vous êtes en avance.

- Je vois que vous l'êtes encore plus que moi, répondit le vieux marin en tirant une caisse à son tour pour s'asseoir. Et que vous avez réussi à esquiver le sempiternel dîner de ce soir.

- Il nous fallait être assurés de nous trouver là au bon moment, dit Jaime.

Davos ne releva pas, se bornant à un sourire. Il n'était pas dupe de leurs manigances, à tous les trois. Cela faisait quelques jours que le moindre prétexte était bon pour écourter les confrontations entre les deux chevaliers et lord Selwyn, et nul n'aurait pu leur en vouloir. Bien qu'ils aient certainement un rôle à tenir et que se défiler de la sorte ne soit pas faire montre d'une grande bravoure, Davos aurait été bien en peine de leur donner tort. Il ne se passait pas un repas sans que lord Selwyn, refroidi dans ses ardeurs politiques à l'encontre de la Couronne, ne glisse quelque commentaire désagréable à l'encontre de ser Jaime ou, plus rarement, de sa propre fille. Davos s'était émerveillé du contrôle que le chevalier avait sur lui-même. Il n'aurait jamais cru Jaime Lannister capable de se contenir aussi bien devant tant de provocation répétée, et lui-même aurait certainement réagi s'il avait été la cible de tous ces commentaires.

- Je vous rassure, vous ne manquez rien d'historique. Et toi, Podrick ? Comment vas-tu ?

- Bien, ser. Je vous remercie.

A en voir son regard légèrement vague et la bouteille de vin qui reposait contre la jambe du chevalier, l'écuyer n'avait pas bu que de l'eau durant ce repas qu'il achevait. Davos sourit. Il avait eu peu d'occasions de discuter avec Pod depuis leur arrivée, de même qu'il avait assez peu vu les chevaliers seuls à seul. C'était agréable de les apercevoir enfin hors d'un cadre officiel qui imposait un décorum et une discrétion bien peu pratiques.

- Nǐ chīle dōngxī ? demanda Lao Si.

- Il demande si vous avez mangé, traduisit Brienne.

- Oui, et c'était fort bon. Dommage que la compagnie des illustres invités de la Guilde ne soit pas à la hauteur de la cuisine.

- Bien dommage, marmonna Jaime en avalant une gorgée de vin. Mais lady Oldvalon a plus de cœur que son cousin, malheureusement, et plus de correction aussi. Elle n'a pas l'habitude de renvoyer un plat en cuisine parce qu'il n'est pas satisfaisant, je ne l'imagine pas renvoyer son cousin chez lui parce qu'il est désagréable.

Davos sourit, mais le regard de ser Brienne le convainquit de ne rien ajouter. Aussi tendus que soient les rapports entre la chevaleresse et son père, celui-ci demeurait de son sang, et elle avait trop d'honneur et de savoir-vivre pour le désavouer en public.

- En fait d'illustre compagnie, vous deviendriez être heureux de rencontrer les Dames de la Guilde, dit Podrick. Elles sont fantastiques.

- Elles en ont l'air, acquiesça Davos avec indulgence.

Il paraissait évident que le garçon avait la langue plus pendante que d'habitude. Ser Brienne d'ailleurs en fronçait les sourcils.

- Vous n'avez pas été très simples à trouver, reprit le vieux marin. Même si je comprends vos raisons.

- Vous n'avez pas la moindre idée d'à quel point votre visite tombe à pic, soupira Jaime. La prochaine fois que vous passerez, je vous supplierai peut-être de nous ramener dans vos bagages.

- La Guilde semble pourtant vous convenir.

- La Guilde est fabuleuse, assura Podrick avec emphase. Le problème vient plutôt de lord Selwyn... pardon, ma dame, ajouta-t-il d'un air confus. Je ne voulais pas...

Brienne balaya son commentaire d'un geste.

- Je pense que nous avons dépassé ce stade depuis longtemps.

En les observant mieux, Davos remarqua sans surprise que tous les aliments de l'assiette de ser Jaime avaient été préalablement coupés. D'un geste distrait, il ébouriffa les cheveux du petit Lao Si qui lui adressa un large sourire.

- Vous semblez vraiment en désaccord profond avec lord Selwyn.

- Les tentatives de meurtre ont ce genre de conséquences, dit ser Jaime d'un ton aigre.

- Les tentatives de mariage avortées aussi, dit Podrick. C'est pas comme s'il voyait pas où se trouve le p...

Deux mains se plaquèrent brutalement contre sa bouche. Lâchant leurs couverts, les deux chevaliers venaient d'abattre chacun une main contre les lèvres de l'écuyer. La chevaleresse dardait sur ser Jaime un regard peu amène. Davos les dévisagea, sans comprendre. Aucun des deux chevaliers ne lui accordaient la moindre attention.

- Je prends note, dit ser Jaime d'un ton d'excuse. Plus de vin guildien avec le lait de pavot.

- Ce n'est pas comme si je ne te l'avais pas fait remarquer par deux fois... Pod, voudrais-tu avoir l'obligeance de réfléchir à ce que tu dis avant d'ouvrir la bouche ?

Le pauvre écuyer ressemblait à un daim pris entre deux fauves. Il acquiesça frénétiquement, le regard implorant, et les chevaliers se reculèrent enfin. Davos haussa un sourcil.

- Aurais-je interrompu quelque chose ?

Ser Brienne avait le teint rougi, le regard incertain. Les chevaliers se regardèrent quelques instants en silence, comme s'ils évaluaient quelque chose. Se pouvait-il qu'ils soient capables de communiquer par simples regards ? Ils avaient toujours semblé proches depuis la Longue Nuit, et à bien y réfléchir, Davos se souvenait de scènes analogues dans les couloirs et les salles de Winterfell.

Ser Brienne s'empara de leurs assiettes et de leurs couverts, et les posa délicatement au sol. Puis, elle entreprit de délacer sa manche gauche. Ser Jaime attaqua le propre bord du vêtement avec les dents. Podrick abandonna son propre repas pour attraper le bras du chevalier et lui dénouer lui-même les lacets de sa manche et la retrousser.

Sur les deux poignets gauches, Davos ne put manquer le cordon de tissu bleu et blanc. A ses pieds, Lao Si leva le nez sans comprendre. Pendant quelques instants, il n'y eut qu'un silence figé, puis :

- Est-ce... ce que je crois ?

Les deux chevaliers hochèrent la tête, et Podrick aussi, avec un léger temps de décalage. Il gardait la bouche close mais son regard témoignait d'une légère euphorie.

- Nous ne pouvons pas aller plus loin, dit ser Jaime. Pas tous seuls. Lady Oldvalon et lady Gaelyn ont fait bénir les cordons dans le septuaire de l'autre côté de la rive, mais la Guilde n'a aucun septon ni aucune septa dans sa communauté, et lord Selwyn a refusé tout compromis. Il nous met continuellement des bâtons dans les roues. Il a refusé les fiançailles et invalider ma demande par six fois.

Davos hésita une seconde avant de risquer d'un ton prudent :

- Et poursuivre comme vous l'avez fait jusqu'à présent ne serait pas possible ? J'imagine que ce n'est guère pratique ou agréable de vous cacher de la sorte, mais...

- La Guilde n'est pas un problème, l'interrompit doucement Brienne. Mais il est un point sur lequel nous sommes pressés par le temps.

Davos faillit lui répondre que la reine pourrait bien les marier à leur retour, qu'il n'y avait pas la moindre urgence au sein de leur exil, tant que lord Selwyn renonçait à lui faire épouser n'importe qui. Puis il comprit. Instantanément, son regard tomba sur la tunique de ser Brienne. Large et épaisse, masculine, elle ne laissait rien présager des formes de la chevaleresse. Mais soudain, il voyait un ensemble de détails trop connus pour avoir pleinement disparus de son esprit. Il avait eu plusieurs enfants, et même si beaucoup étaient morts en bas âge, il voyait encore sa femme et la façon dont elle se tenait, donc elle se fatiguait quand il fallait nourrir son enfant. Les cernes sous les yeux de ser Brienne, son teint légèrement différents, la façon dont elle posait son bras devant son ventre dans la journée, construisaient un portrait évident.

Comment avait-il pu ne rien voir ?

- Combien de temps ? demanda-t-il.

- Avant que ça ne se voit ? répondit ser Jaime. Un mois, peut-être deux tout au plus.

Davos secoua la tête .

- Ce n'est pas ce que je voulais dire. Depuis combien de temps...

- Un peu plus de deux mois, répondit ser Brienne du bout des lèvres.

Elle avait le teint étrangement coloré, et le vieux marin la soupçonna de se sentir très mal à l'aise. Certainement qu'évoquer une grossesse bâtarde devant un allié était-elle une raison bien suffisante pour y perdre son assurance. Qui était dans le secret, en-dehors de l'écuyer ? A la façon dont les trois complices s'exprimaient ou s'entre-regardaient, Davos se douta que le petit garçon près d'eux ne comprenait rien à leur échange.

- Je ne suis pas sûr d'être le mieux placé pour vous faire la morale, dit-il lentement, mais je ne suis pas certain de la voie sur laquelle vous vous êtes engagés.

- Auriez-vous d'autres nouvelles inédites à nous apprendre ? ironisa Jaime. Rien de tout cela n'était prémédité. Lord Selwyn refuse de nous marier et à imposer à l'ensemble des membres du culte de refuser de nous aider.

Davos ravala sa remarque. Il savait depuis toujours sur quelle pente savonneuse évoluaient les deux chevaliers. Au lendemain de la Longue Nuit, nul n'aurait pu leur en vouloir, ni s'en préoccuper réellement. Puis il avait fallu cohabiter à Winterfell, et sans le consentement du père, il apparaissait normal que ser Jaime n'ait pas demandé la main de la chevaleresse. Mais la prudence aurait voulu qu'ils agissent autrement. Sans même s'appesantir sur l'idée que les dieux devaient bénir une union avant qu'elle ne soit légale... Davos avait toujours honoré les dieux et les commandements des septons, mais il avait aussi appris à composer avec d'autres réalités plus terrestres. Les viols, les amants pris sur le fait que l'on forçait à se marier dans l'urgence pour préserver la réputation de la famille, les multiples bâtards que possédaient les chefs de famille. Il s'était brièvement étonné de la tournure de la relation entre les deux chevaliers, car il avait appris à connaître le sens de l'honneur de ser Brienne, mais après tout, les Marcheurs Blancs avaient changé la donne.

S'ils avaient vécu sur le continent, un septon aurait pris la situation en mains et exigé une période de pénitence, probablement. Sans doute aurait-il béni l'union avant d'imposer aux deux époux de demeurer dans deux lieux distincts jusqu'à ce qu'il estime leur péché racheté. A n'en pas douter, ser Jaime ne s'en serait pas contenté. La Guilde et sa mentalité libertaire, si proche finalement de celle des contrées dorniennes où les bâtards étaient aussi courants et respectés que les mariages, avaient préservé les deux chevaliers de la réalité.

- Il faut que vous soyez mariés au plus vite, dit-il d'une voix sourde.

- C'est pour cela que nous vous en parlons, dit ser Jaime. Vous avez l'oreille et la confiance de la reine. Elle pourra imposer à n'importe qui de nous unir.

- Mais comment ? Ser Brienne, vous ne pouvez prendre part au voyage pour Dorne dans votre condition...

- Je suis parfaitement capable de combattre et de superviser les guildiens, trancha-t-elle sans le laisser finir. Nous avons longuement réfléchi à cette situation. Il y aura à bord du Brise-Tempête une guérisseuse capable de m'aider, et j'emploie des remèdes pour assurer que mon corps tienne le rythme. Je ne ferai pas montre d'inconscience, mais je n'ai pas l'intention de me laisser mourir dans une pièce sans bouger pendant les prochains mois.

Davos croisa brièvement le regard blasé et le léger sourire de Podrick. A n'en pas douter, les débats avaient été vifs. Et l'écuyer devait y avoir pris sa part, certainement. Mais nul n'était jamais parvenu à imposer sa volonté à ser Brienne, et cela ne commencerait certainement pas aujourd'hui.

- Le voyage vers Dorne sera ma dernière mission avant longtemps, reprit la chevaleresse.

- Les mœurs du Sud sont plus légères que celles du reste de Westeros, ajouta ser Jaime. Il sera plus facile, sur insistance de la reine, de trouver un septon à même de nous marier. Si nous nous chargeons d'en parler à Sansa et que nous paraissons pressants, elle pourrait se montrer soupçonneuse.

Davos les regardait tour à tour, de plus en plus serein. Il n'était pas certain de savoir quoi penser de cette situation, mais il commençait à comprendre où tout cela allait les mener.

- Vous attendez de moi que j'entretienne la reine à ce sujet une fois que nous serons en mer, et qu'elle organise la chose quand nous serons à Dorne, résuma le vieux marin.

- Le faire à Tarth ne ferait qu'attiser la colère de mon père, admit ser Brienne. Il y a déjà bien assez de conflits entre lui et Westeros sans en ajouter, ne croyez-vous pas ?

C'était bien vrai. Les repas qui réunissaient les membre de la Couronne, les Dames de la Guilde et le seigneur de l'île étaient toujours tendus et sujets à de vifs débats qui pouvaient aisément basculer. Certainement que lord Selwyn ne pardonnerait jamais à la reine d'avoir mariée sa fille sans son consentement, mais le conflit qui les opposait et le pouvoir dont jouissait Sansa suffiraient à l'emporter.

- Je ne puis rien vous promettre, soupira Davos, sinon que je vais essayer de parler à la reine sans éveiller ses soupçons.

.

Sansa

La pantomime, cette fois-ci, racontait le destin d'une île isolée qui voyait revenir, au début, un chevalier aventureux parti au loin pour servir le roi et enfin de retour chez lui. L'île, enchantée, l'accueillait avec joie jusqu'à ce qu'un troll, réveillé par l'invocation malheureuse d'une jeune fille incomprise, ne se lève pour terroriser la population, forçant les habitants et le chevalier à se battre pour sauver l'île. La pièce comportait des dizaines de chants, et plus de cinquante guildiens apparaîtraient sur scène, sans compter les choristes et les musiciens qui avaient pris place de part et d'autre, ni tous ceux qui s'agitaient en coulisses. Afin que la pièce parlât à tout le monde, les enfants les plus jeunes incarneraient les animaux enchantés qui venaient chanter et danser pour accueillir le retour du chevalier, puis que l'on verrait dans leur petit village au milieu de la forêt. Tous les autres joueraient une trame plus sombre, bien que toujours émaillée d'humour, autour du retour de la guerre, de l'acceptation d'une relation interdite et les ténèbres qui émergeaient d'une brèche oubliée.

- Une bien vieille pantomime, avoua lady Oldvalon alors qu'elle regardait Sansa et sa suite prendre place. Voilà bien quarante ans que je l'ai écrite.

- J'ignorais que vous étiez versée dans les arts, dit la jeune reine. C'est une occupation assez inhabituelle chez une Dame de votre statut. Et comment donc trouvez-vous le temps d'écrire en dirigeant une telle communauté ?

Lady Oldvalon écarta la remarque d'un geste anodin.

- Tout est affaire d'organisation, ma chère. Et ne croyez pas qu'il soit si ardu de diriger la Guilde. Elle existe depuis si longtemps qu'il serait presque possible de dire qu'elle se dirige d'elle-même. Et puis, nous ne sommes pas si nombreux que cela. Sans compter qu'il est bien dommage que les arts ne soient pas davantage connus et valorisés par les grands du royaume. L'on ne cesse jamais de s'extasier devant une sculpture ou une peinture qui devra passer à la postérité, mais, la richesse de la langue des arts n'est que peu admise en tant que telle par les puissants, alors qu'elle reste la langue universelle. Il y aura ce soir sur scène et dans la salle de jeunes guildiens qui ne parlent pas encore convenablement la langue commune et dont je ne puis m'assurer de la compréhension de la pièce. Mais les costumes, les chants, la dynamique du théâtre leur parlent.

Sansa ne trouva rien à répondre. Bien qu'elle fût vieille et qu'elle marchât en s'appuyant sur sa canne, il y avait chez lady Oldvalon une énergie et une passion peu communes.

- Où sont donc les autres ? s'enquit Davos.

- Si vous parlez de ser Brienne et ser Jaime, ils sont en coulisses, répondit lady Gaelyn. Ils ne souhaitaient pas délaisser entièrement les préparatifs à Leth et Leung, et tous quatre nous ont fort gentiment fait remarquer que nous n'étions plus à proprement parler dans notre prime jeunesse et qu'il pouvait être intéressant pour nous de leur déléguer quelques tâches.

- Je trouve que c'est une manière bien élégante pour dire que nous avons été mises dehors de notre propre théâtre, répondit lady Oldvalon.

- Peut-être n'était-il pas de la meilleure des idées de leur dire que nous leur faisions une pleine confiance en la matière.

- N'est-ce pourtant pas la vérité ?

- Et notre âge n'est-il pas tout aussi réel ?

Cela eut le mérite de moucher lady Oldvalon. Sansa sourit. L'entente étrange qui liait les deux femmes étaient bien plus acerbe et joueuse quand lord Selwyn ne se trouvait pas dans les parages. Le seigneur avait trouvé une place à l'autre opposé de la rangée et s'y était installé à côté de son épouse. Nulle trace des enfants, mais Sansa n'aurait pu se dire surprise. La nuit était déjà avancée, et elle avait entendu lady Jaelly exprimer ses réticences devant le caractère immoral que donnaient souvent à voir les pantomimes. La jeune reine se sentit néanmoins déçue à l'idée de ne pas voir les chevaliers avant que le spectacle n'ait pris fin. Ils avaient déjà trouvé moyen d'échapper au dîner, et elle aurait été bien incapable de leur en vouloir. Elle ne parvenait toujours pas à croire que ser Jaime soit parvenu à ce point à contrôler ses humeurs en présence de lord Selwyn. Et bien qu'elle ne se fît aucune illusion quant au fait que le chevalier Lannister aurait certainement donné cher pour conduire le père de Brienne au silence éternel, elle avait été agréablement surprise de son attitude. Elle ne s'en questionnait pas moins sur la teneur réelle des échanges que les deux chevaliers avaient avec les guildiens dans des langues qu'elle-même ne parlait pas.

- Ainsi ne verrons-nous pas ser Brienne et ser Jaime avant le matin, dit Davos.

- Certainement les croiserez-vous au terme de la pantomime, répondit lady Gaelyn. Ils ont la charge pour l'heure des plus jeunes guildiens et de l'activation des différents engrenages des coulisses.

Sansa convoqua brièvement à elle le chevalier Lannister occupé à actionner des manivelles et à tirer des cordes, au milieu d'une nuée d'enfants. Elle sourit. Puis, comme le murmure des conversations s'apaisait et que trois grands coups étaient frappés sur la scène, le silence se fit tout à fait et le rideau se leva.

Trois bateaux – Cécile Corbel

La scène était pleine de couleurs, de mouvements. De fausses vagues en bois s'agitaient en fond, juste devant une toile peine où se dessinait une mer d'huile sur laquelle voguaient trois bateaux blancs, et une amorce d'une île verdoyante. Une jeune guildienne, qui n'avait pas vingt ans, habillée d'une belle robe couleur feuillage et brandissant une longue vue, était debout en haut d'une tourelle de rondins de bois où le lierre et les animaux (interprétés par des enfants en costumes) prenaient presque tout l'espace.

Ce fut elle qui donna le départ, criant soudain qu'elle voyait des navires, attirant l'attention des hommes et des animaux qui cultivaient les champs au bas de sa tour. Quelques notes de musique, de flûtes et de petits tambours, s'élevèrent, et les choristes qui se tenaient en retrait de la scène entonnèrent un chant doux qui entraînait un peu. Les comédiens sur scène reprirent leurs activités d'un pas plus sautillant, les visages trahissaient la bonne humeur. Puis arriva sur scène, jaillissant des coulisses, l'avant d'une coque de navire, bien trop petite pour être réelle, mais figurant l'accostage. En descendit un homme, grand, solide, dont le regard se promena sur la scène avec nostalgie. Jaillissant des arbres, un homme-feuille à la peau sombre s'approcha de lui, lui souhaitant la bienvenue et le bon retour, s'enquérant de ses voyages et de ses années de guerre, des terres lointaines qu'il avait explorées. Il n'était guère difficile de reconnaître sous le maquillage de l'homme-feuille Leth Aranoth, et il le fut moins encore quand il bondit tout à coup sur un rocher fictif et que les musiciens entonnèrent une musique aussi aérienne et pourtant plus lourde, plus masculine peut-être. Des voix aigues chantaient des notes angéliques, accompagnant la lourdeur d'un chant de marin.

Me voilà au pays - Manau

Et voilà que les habitants de cette île fictive se pressaient au port, accueillant le voyageur, se récriant, l'enserrant, et tous étaient heureux, l'homme saluait tous ceux qui l'approchaient, qu'ils fussent ou non humain.

Emporté par les vents, au dessus des océans,
Découvrant des sentiments, au delà des continents,
Il est parti avec l'envie d'aller droit de l'avant,
Quittant le pays sans se demander s'il est temps
D'avoir appris à ne plus être un jeune enfant du clan
Dans les yeux de ses parents toujours un adolescent
C'est ainsi que le petit homme voulait devenir grand,
Ecrire seul son roman, aller à pas de géant.

Les chœurs de jeunes filles tutoyaient les cieux, les comédiens montaient sur scène, et alors qu'elle écoutait les paroles de la chanson, Sansa fut sûre de comprendre pour quelle raison cette vieille pantomime avait eu la préférence des Dames de Tarth. Il n'était guère compliqué que changer quelques pronoms, quelques paroles, pour y voir un message tant à l'intention de n'importe quel guerrier revenu à la Guilde après de longues années qu'envers Brienne spécifiquement. N'était-elle pas la dernière à l'avoir quittée si longuement pour n'y revenir que récemment ?

L'ancre s'est détachée puis il est parti pressé.
Il avançait doucement sans jamais se retourner.
Il vivait ce qu'il devait vivre. Enfin, il vécut
Découvrant à être ivre toutes les joies du début.
Les mois défilaient, tombaient dans des filets,
Petit tas d'épillets séchés, oubliés de fait.
Si la nature a fait le choix de bien se recycler
Lui revenait pas à pas sur les chemins du passé.

Mais il était facile d'oublier la portée politique du chant pour ne jouir que du spectacle coloré et empli d'énergie qui se jouait sous ses yeux. Les guildiens débordaient d'énergie, la scène se divisait en différents tableaux : le voyageur saluant tout un chacun, les danseurs en costumes bigarrés et Leth Aranoth, tout à la fois chanteur, narrateur et homme-feuille dont la voix portait sans mal jusqu'aux confins de la salle.

Me voilà au pays, me voilà décidé.
Ma foi, que les filles sont jolies, ici, rien n'a changé.
Je ne sais pas comment j'ai pu l'abandonner,
Emporté par tous les courants, je suis rentré.

Comment faisaient-ils donc sur une scène qui n'était finalement pas si grande que cela, pour tous danser et chanter au milieu de ce décor qui figurait un port, une végétation luxuriante, des pierres peintes de visages ? Sansa contemplait le spectacle, surprise, et elle se laissa, peu à peu, entraîner par le chant et par l'énergie qui débordait de la scène. Le chevalier voyageur se trouva bientôt juger sur un autre rocher, voisin de celui de Leth, et ils chantaient de concert tous les deux, acclamant le retour au pays et les aventures passées.

Le bal des chats – Cécile Corbel

Jaime

Ahnne venait à peine de revenir aux coulisses. Tous les guildiens de plus de dix ans avaient appris chacun de leurs actes avec une précision impressionnante et savaient que faire et quand, sans parler des costumes dont ils devaient parfois changer. Il n'y avait guère besoin que de les surveiller du coin de l'oeil. Mais il en allait bien autrement des plus jeunes, dont ce serait bientôt le tableau principal, avec la découverte du village des rongeurs. Ahnne savait qu'elle n'avait qu'une poignée de minutes, le temps de quelques répliques, pour se défaire de son costume de fille-arbre et revêtir celui de chat. Elle se glissa entre une nuée d'enfants de moins de huit ans qui enfilaient péniblement des costumes de souris, masque compris, et percuta presque ser Jaime qui se battait avec Lao Si dont le museau ne tenait pas.

- Etes-vous prêts ? murmura-t-elle aux enfants.

- Oui ! affirme Orel, un garçonnet de sept ans qui n'avait pas terminé de se battre avec la petite queue de tissu qui pendait de son costume.

- C'est l'affaire d'un instant, promit Brienne à mi-voix.

Ahnne réalisa que la chevaleresse était occupée à aider Rienna à passer son masque de souris. Trois autres petits mulots au visage cachés se tenaient à ses côtés, et à leur taille, il ne pouvait s'agir que d'Erwyn, Ortie et Lao Si – dont le museau tenait enfin. La jeune guérisseuse plaça son masque sur son visage et s'accroupit à leur hauteur.

- Vous allez me tenir la main et tenir la main de Jerry et Gydeon aussi, et faire comme nous, d'accord ? Les autres connaissent la chorégraphie, mais nous, nous allons vous aider à la faire.

- Vos oreilles sont de travers, dit la voix fluette d'Erwyn.

D'un geste sûr, Ahnne replaça les deux fausses oreilles de chat convenablement. Jerry surgit à cet instant. Bien qu'il figurât parmi les grands comédiens de ce côté-ci des coulisses, il avait encore l'air incertain de celui qui n'a jamais eu l'occasion de se présenter en pantomime de la sorte. Espérons que Gydeon soit à la hauteur, songea Ahnne.

- Avez-vous bien compris ? insista-t-elle en regardant chacun des enfants.

- Oui, répondirent les trois petits Andals d'une même voix.

- Oui, Ahnne, dit Lao Si.

En se redressant, elle croisa le regard de Jaime.

- J'en prends soin, promit-elle.

- Tu as intérêt.

L'adolescente prit la main de Lao Si et lui demanda de bien tenir celle d'Ortie qui venait ensuite. Jerry se plaça entre la fillette et Erwyn, qui se cramponnait déjà à la main de sa jumelle. Enfin, Gydeon, également vêtu en chat, vint compléter le tableau. Le petit groupe se plaça au bord du rideau et, comme Ahnne entendait le signal, elle fit signe à tous les petites souris et les jeunes chats de se précipiter sur scène dans l'ordre établi auparavant. S'ils avaient pris peur et s'étaient cachés à l'approche du chevalier, les habitants du village des rongeurs se précipitaient désormais à sa rencontre, sur l'appel de Leth l'homme-feuille.

Jaime et Brienne avaient pour tâche de contrôler la levée et la baissée du rideau mais aussi de différents accessoires ici ou là. Pour ce tableau, à présent qu'ils avaient réussi à faire coulisser la tour de rondin dans les coulisses et avaient abaissé une toile peinte présentant un village miniature, ils n'avaient plus rien à faire sinon profiter du spectacle et voir le chevalier voyageur et le narrateur s'arrêter dans ce village de rongeurs où se trouvait célébrer un bal de paix entre les souris et les chats. La fantaisie de la scène était prétexte à faire participer les plus jeunes guildiens qui ne manqueraient pas de prendre peur devant le costume de monstre concocté par les yi tiens.

Un gros chat se rendit au bal

Tikiti tom ta tikiti tom

Un gros chat se rendit au bal

Tikiti tom ti day

Un gros chat se rendit au bal

A pris ses bottes et son cheval

Me cax macari duck and a dil

Tikiti tom ti day

Au bal des chats et des souris

Tikiti tom ta tikiti tom

Au bal des chats et des souris

Tikit tom tiday

Au bal des chats et des souris

À petits pas, rondes et quadrilles

Me cax macare duck and a dil

Tikiti tom ti day

Leth Aranoth dansait au milieu des jeunes guildiens, amenant le chevalier voyageur dans ses pas.

La ronde des souris et des chats autour des visiteurs se fendit pour permettre aux chats de mettre un genou à terre et demander la main des souris. Jaime se sentit sourire en apercevant ses quatre petits souriceaux qui s'appliquaient à suivre la chorégraphie avec un léger décalage.

Souris, veux-tu qu'on se marie ?

Tikit tom ta tikiti tom

Souris, veux-tu qu'on se marie ?

Tikiti tom ti lay

Souris veux-tu qu'on se marie ?

J'ai de l'or et du crédit

Me cax macare duck and a dil

Tikiti tom ti day

La chorégraphie de refus était simpliste, mais Jaime n'eut aucun mal à repérer Ahnne qui imitait discrètement les gestes des souris pour donner aux petits truands un exemple à suivre. Ils secouaient la tête en faisant de grands « non » de leurs mains, et à l'évocation de la liberté, ils devaient faire semblant de courir.

Je n'veux pas me marier

Tikit tom ta tikiti tom

Non je n'veux pas me marier

Tikiti tom ti day

Non je n'veux pas me marier

Je veux courir dans les blés

Me cax macare duck and a dill

Tikiti tom ti day

Suivant le rythme de la musique, la valse de petites souris et de chats repartit de plus belle, autour de Leth et du voyageur. Sans doute était-ce du dernier ridicule, réalisa Jaime. Il n'y avait là qu'une chorégraphie basique et un groupe d'enfants si jeunes qu'ils ne savaient ni lire ni écrire. Et puis, n'était-ce pas risible, cette histoire de souris et de chats parlants qui vivaient ensemble en harmonie sur une île d'hommes-feuillage et de pierres sages ? A bien y réfléchir, cela valait à peine mieux qu'un conte pour enfants.

Alors quoi ? Etait-ce parce qu'il connaissait personnellement ces enfants ? Parce qu'il en venait à se dire qu'après tout, chacun d'eux avait une personnalité unique et un certain intérêt à ses yeux ? Il ne parvenait toujours pas à comprendre comment cela était possible. Peut-être un regain d'intérêt pour cette race humaine en développement, dû à sa future paternité. Celle-ci n'avait rien de commun avec les précédentes. Aurait-il voulu que l'enfant se fasse oublier que cela n'aurait pas été possible. Il voyait l'enfant à naître dans le regard que Brienne adressait aux enfants, dans la façon dont son corps évoluait, dans la douceur qu'elle manifestait de plus en plus envers les jumeaux, Ortie ou Lao Si. A l'inverse de Cersei, il savait déjà qu'elle n'aimerait pas son enfant au point de tout lui concéder et de tuer tous ceux sur qui se dresseraient sur son passage. Mais il savait qu'elle ferait une bonne mère. Il en avait la certitude à voir son expression pendant qu'elle scrutait les enfants qui dansaient.

Je n'veux pas me marier

Tikit tom ta tikiti tom

Non je n'veux pas me marier

Tikiti tom ti day

Non je n'veux pas me marier

Ôte tes pattes, vilain chat gris

Me cax macare duck and a dill

Tikiti tom ti lay

Puis ce fut la fin du tableau. Les souris rentrèrent toutes dans les coulisses, et quelques chats reprirent la suite des répliques avec les autres comédiens. Jaime n'eut pas besoin de chercher ses souriceaux pour les reconnaître. Ce furent les seuls à se stopper au pied des chevaliers, jusqu'à empêcher les autres de circuler. Brienne les écarta bien vite pour permettre à tous les enfants de regagner les coulisses, et posa un genou à terre pour croiser le regard de Rienna, qui venait d'arracher son masque.

- Alors ? Qu'en dites-vous ?

- C'était merveilleux !

Les yeux d'Erwyn pétillaient, et un sourire lui étirait la face d'une oreille à l'autre.

La fille du marchand - Manau

C'était Leth Aranoth, costumé en homme-feuille, qui ouvrait la nouvelle partie de la pièce, sa fille sur les talons. Fille d'un marchand incompris qui venait de la montagne et savait les secrets de la forêt que certains hommes ne comprenaient plus, qu'ils craignaient, méprisaient. Figurant à la fois le narrateur et sa conscience, Leth commença à chanter de sa voix profonde, presque immédiatement suivi par les choristes et les musiciens, passant et repassant devant la scénographie qui dessinait le drame d'une fillette manipulée par le troll, qui avait tué ceux qui la méprisait. Sur un coup brusque des instruments, une impulsion qui propulsa la musique dans une envolée lyrique, les quelques trente figurants présents sur la scène se jetèrent dans une danse énergique, brutale. Belle. Sansa aperçut les cheveux crépus et tourbillonnant de la jeune Laehn, la tignasse courte et rousse d'Ahnne, la longue tresse de la jeune soeur de Leung, dont elle n'avait pas encore retenu le nom, et les trois jeunes filles se démenaient, sautaient, tournoyaient, passaient entre les figurants qui avaient leur propre chorégraphie, et c'était si beau et brusque à la fois...

Elle entendit, lui sembla-t-il, un murmure entre lady Jaelly et lord Selwyn. Que trouvaient-ils à redire, encore ? Sans doute était-ce la propension de la Guilde à montrer sa diversité comme une fierté, et non à en dissimuler chaque aspect un peu trop étrange. Bien sûr, cela était perturbant. Sansa ne pouvait pas nier qu'elle-même avait eu une curieuse impression la première fois qu'elle avait aperçu les hommes de Daenerys Targaryen, et plus encore quand elle avait réalisé quelle armée composait la force du Brise-Tempête. Un instant durant, elle avait eu peur. De la vague puissante qu'ils représentaient, des langues qu'ils parlaient. Mais cela lui avait passé. La surprise s'était estompée, au profit d'un sentiment de respect et de sécurité tel qu'elle n'aurait pas cru en trouver en cette époque troublée. Comment donc lord Selwyn pouvait-il fréquenter la Guilde depuis des décennies sans avoir accepté sa singularité et la puissance qu'elle possédait en son sein ? Ce serait certainement le prochain mystère que la jeune femme éluciderait, une fois qu'elle aurait du temps à consacrer à autre chose que la survie la plus primaire.

Puis ce fut la révélation de fin de chanson, l'invocation que la jeune fille avait faite aux anciens monstres de l'île, pour se venger du mépris et de la cupidité des habitants de son village. Un monstre de bois peint et de tissu verdâtre émergea de derrière un rocher, et il y eut des cris dans l'assemblée. Sansa elle-même eut un mouvement de recul. Comment donc le monstre factice pouvait-il bouger ?

Avec de grands coups de ses mains de bois difforme, le monstre ravagea le village humain, faisant fuir tous les habitants sous le regard effrayé de la jeune fille qui l'avait invoqué. Puis la toile peinte changea, et l'on revint au village des rongeurs, où ce fut le même éparpillement. Le rideau retomba au bout de quelques instants sur le monstre triomphant hurlant au ciel qu'il était désormais maître des lieux.

Leth Aranoth, revenu comme narrateur, s'avança au bord de la scène et décrit les ravages du monstre sur l'île, la peur de plus en plus grande, et la colère des habitants humains qui en voulaient à la jeune fille.

- Tout cela n'aurait pu être qu'une bien dramatique affaire réglée par le dialogue, conclut le narrateur. Mais évidemment, cela se serait alors fait sans bravoure chevaleresque.

La musique se fit plus lourde, barbare, faite de tambours, de voix graves et de vieilles discrètes alors que le rideau se levait à nouveau pour dévoiler le chevalier rassemblant les forces de tout un chacun, hommes-feuille, humains et animaux, pour partir en quête d'un moyen de lutte.

A fuir tout ce qui brille – Manau

Jaime

Peut-être hallucinait-il. Peut-être était-il trop porté par la scénographie et les chants. Mais quand Leth Aranoth chanta « Lui, qui se sent plus fort, loin de ses avatars, entouré par tous ces corps bien plus forts que des remparts », il lui sembla que le guildien le regardait droit dans les yeux.

Jaime se secoua. Même si l'attitude de Leth avait connu quelques changements ces derniers jours, il ne pouvait pas nier que cela aurait fait beaucoup. L'hymne guildien ne pouvait lui être adressé directement. Il avait dû rêver.

Brienne lui tira le bras pour lui rappeler qu'il avait un système de poulies à activer et il écarta Leth Aranoth de ses pensées. Mais cela ne dura pas. Une fois passé le chant d'appel à l'unité, le chevalier et ses amis entreprirent de parcourir l'île. Ce faisant, ils croisèrent la route d'une femme-feuille ancienne amante du chevalier, qui connaissait tous les secrets de l'île et leur révéla comment venir à bout du monstre. Il leur fallait trouver une pierre magique qui seule saurait le vaincre. Il y eut un premier affrontement entre le monstre de bois et d'autres petits monstres d'une part, et le chevalier et ses alliés d'autre part. Les petits monstres étaient incarnés par des guildiens d'une dizaine d'années, que l'on avait habillés de rouge et fournis en pinces et en carapaces. Jaime et Brienne activèrent deux poulies, la chevaleresse siffla pour signifier à l'autre responsable des accessoires, de l'autre côté de la scène, de lâcher un éclair. Celui-ci vint scinder en deux la toile peinte d'orage, tandis que les musiciens donnaient corps à la bataille.

Jaime en aurait presque oublié les enfants qui lui encombraient les jambes, penchés pour voir la pantomime. Quand le chevalier et ses amis parvinrent à défaire plusieurs petits monstres et à s'enfuir, il entendit distinctement Rienna et Erwyn soupirer de soulagement. Cela le fit presque sourire. Presque, car il fallut s'écarter à nouveau pour laisser sortir de scène ceux qui n'avaient plus à y être, puis changer de toile peinte, et laisser une scène plus douce et drôle succéder au combat. Les amis du chevalier tentaient de se détendre et se faisaient des plaisanteries les uns aux autres. Le chevalier, lui, s'éloigna pour se trouver à l'écart avec la femme-feuillage.

La discussion écrite pour eux était toute à fait courtoise et appropriée. Lady Oldvalon ne se serait pas risqué à égratigner plus avant l'image du chevalier, qui déjà avait eu pour amante une femme qu'il ne pouvait épouser en vertu des règles de son peuple. Il n'y avait même pas de baiser échangé avant la fin de la pièce. Mais quand survint la musique, Jaime sut que quelque chose n'allait pas. Il ne reconnaissait pas l'enchaînement de notes.

Il avait assisté à la plupart des répétitions des derniers jours, ainsi qu'à celles qui avaient précédé leur sortie en mer, et pas une fois il n'avait entendu cet air. Se pouvait-il que la troupe ait décidé d'improviser ? C'était ridicule. Les guildiens étaient dotés d'une discipline et d'une exigence bien trop élevée pour cela. Mais il n'y avait qu'une petite poignée de guildiens pour s'avancer, prêts au chant, Leung et Ahnne en tête. La première incarnait la femme-feuillage et la seconde une compagne d'armes du chevalier.

Jaime se figea. Il avait comme un pressentiment.

- Qu'y a-t-il ? murmura Brienne.

Mais déjà, les paroles lui répondaient.

Il n'aime qu'elle, et elle n'aime que lui
Comme un manège entre ses bras

Un air de valse, un secret entre elle et lui
Un pas de danse qui n'en finit pas

Elle écarquilla les yeux.

- Est-ce vraiment...?

- Entre ses bras, répondit Jaime, éberlué.

Il connaissait la chanson, vieille balade autrefois écrite à la mémoire de deux amants issus de familles opposées. Tombée dans la désuétude, la chanson n'avait plus été admise dans la plupart des cours pour son immoralité, et il était si rare de l'entendre que Jaime n'avait jamais eu cette chance, bien qu'il la connaisse. Autrefois, Cersei avait trouvé trace des paroles dans un vieux recueil de chants interdits et elle lui en avait lu les mots, se les était approprié et avait été jusqu'à dire que cette chanson les comprenait.

Mais chantée comme elle l'était par les guildiens, elle n'avait pas les accents de Cersei, et ne convoquait aucun souvenir de sa chevelure d'or, de ses yeux charmeurs ou de sa peau qui sentait le soleil.

Il lui semblait plutôt voir deux yeux de saphir et une main d'or abandonnée.

Il se sentait soudain fébrile. Quand et comment les guildiens avaient-ils pu imaginer une telle mise en scène ? Et comment avaient-ils fait pour garder cela secret ?

- C'est une déclaration de guerre à ton père, bredouilla-t-il. Tes tantes sont folles.

Mais Brienne secoua la tête, et lui désigna le public d'un geste. Lady Oldvalon et lady Gaelyn avaient certes l'air ravi, mais elles semblaient aussi surprises.

- Ce n'est pas leur idée, souffla Brienne. C'est celle de Leth. De Leung aussi, probablement.

Qu'est ce que ça peux faire
Si le monde tourne à l'envers?
Le temps qui passe ne revient pas
Qu'est ce que ça peux faire
Si le monde va de travers?
Cette nuit je dors entre tes bras

- Elle est magnifique, murmura Rienna en se contorsionnant pour voir la femme-feuillage danser avec le chevalier.

- Peut-être, dit son frère. Mais on ne voit rien.

Il est vrai qu'avec un tel ballet de danseurs, il n'était pas facile aux jumeaux, bien trop petits, de distinguer l'ensemble de la scène. Jaime faillit dire quelque chose, mais il n'en eut pas le temps. Déjà Brienne s'agenouillait et saisissait un enfant dans chaque bras.

- Tu n'es pas supposée porter quoi que ce soit, dit-il d'un ton reproche.

- Ils ne pèsent pas plus lourds que mon armure, rétorqua-t-elle. Voyez-vous mieux ?

Les jumeaux hochèrent frénétiquement la tête, toute leur attention concentrée sur la scène. Le chevalier adressa un regard las à Podrick. Ils savaient l'un comme l'autre qu'il était inutile d'insister. Surtout maintenant qu'Erwyn et Rienna contemplaient la pantomime avec la bouche ouverte et des étoiles dans les yeux. Que valait la raison face à cela ? Pod lui donna une légère tape sur le bras et lui indiqua de baisser les yeux. Ortie et Lao Si, qui n'étaient guère beaucoup plus grands que les jumeaux, se dévissaient eux aussi le cou dans l'espoir de voir quelque chose. La plupart des autres enfants de leur âge était sous la surveillance de l'un des guildiens plus âgés, Jerry ou Gydeon peut-être, qui les avait fait changer de costume pour le prochain tableau. Aucun des quatre petits truands ne participeraient à une autre scène. Ils avaient tout le loisir de tenter d'apercevoir le spectacle. Jaime se retint de soupirer. Il n'avait pas besoin de lever les yeux vers Brienne pour savoir qu'elle l'observait. Il n'avait pas besoin de l'entendre pour savoir qu'elle ne le contraindrait à rien et respecterait parfaitement qu'il ne fasse pas davantage d'efforts. Il avait déjà atteint certaines de ses limites durant cette semaine.

Pour autant, il mit un genou à terre et attira discrètement l'attention des enfants. Il cala son bras estropié sous Lao Si, sa main de chair sous les jambes d'Ortie, et les souleva tous les deux avant que la fillette n'ait pu protester.

- Profite de la vue, lui ordonna-t-il d'une voix douce en calant les deux enfants au mieux.

Il n'avait jamais fait cela de sa vie. Il était certain d'ailleurs de ne pas savoir s'y prendre et de procéder d'une manière inadéquate. Peut-être sa main de bois rentrait-elle dans la peau des cuisses de Lao Si, car il bougea de lui-même. Peut-être que la crispation d'Ortie devait autant à sa timidité qu'à la prise qu'il avait sur elle. Mais le petit yi tien passa un bras autour de son cou et la fillette saisit sa tunique du bout des doigts, comme si elle redoutait dans trop faire.

C'est une chanson d'amour
Un air qu'on chante à demi-mot
Jour après nuit, nuit après jour
Un parfum qui reste sur la peau

Il n'aime qu'elle et elle n'aime que lui
Leurs yeux se perdent a l'infini

Jaime inspira longuement. Il n'était pas certain de ce qu'il aurait dû éprouver à sentir ainsi contre lui les enfants. Une légère chaleur ? Un élan d'affection ? Les deux petits corps étaient doux, il en sentait la peau contre son cou, là où Lao Si se lovait. Ce n'était pas désagréable, bien sûr, mais était-ce réellement agréable ?

Au moins n'est-ce pas répugnant, songea-t-il en se remémorant son premier contact avec Joffrey, quand celui-ci avait déjà plusieurs mois. Il avait repoussé tant que possible le moment où il devrait le toucher, ne serait-ce qu'une caresse sur la joue ou la tête. Quand enfin il avait pu s'y résoudre, à la demande de Cersei et dans le secret de ses appartements, la peau douce du bébé n'avait rien déclenché de positif à son égard. Elle lui avait même semblé visqueuse, sans aucun attrait. Ce n'était peut-être que de la peau, c'était peut-être l'héritier de leur amour impossible à Cersei et lui, mais ce bébé n'avait pas l'attrait de sa mère et Jaime n'avait senti aucun sentiment d'amour pulser en lui. La douceur de Joffrey était creuse. Il n'était qu'un visage chauve qui pouvait dormir sereinement ou hurler à s'en déchirer les cordes vocales. Il n'était qu'une extension de Cersei qu'elle l'avait supplié de lui offrir.

Jaime avait le regard perdu dans le ballet insensé qui se déroulait sous ses yeux. Dans ce pied-de-nez que les guildiens avaient orchestré de main de maître sous les yeux de lord Selwyn. A n'en pas douter, il ne serait pas le seul à en tirer des conclusions. Davos saurait qu'en penser, lui aussi. Jaime avait perdu le fil des paroles. Il s'efforça de s'y rattacher, et alors seulement il réalisa que Brienne le fixait du coin de l'oeil. Il écarta le spectacle de ses pensées et repoussa Cersei et Joffrey dans les limbes.

Là, tout proche, une poignée de guildiens chantaient des paroles interdites dans un message sans équivoque et un signe de soutien que le chevalier n'aurait jamais cru mériter ou obtenir. Et face à lui, deux yeux saphir le fixaient d'une façon qu'il était seul à connaître.

Qu'est ce que ça peux faire
Si le monde tourne à l'envers?
Le temps qui passe ne revient pas
Qu'est ce que ça peux faire
Si le monde va de travers?
Cette nuit je dors entre tes bras

Le reste de la pantomime demeura aux yeux de Jaime comme dans un brouillard. Il n'y eut plus d'improvisation soudaine, et si le spectacle fut saisissant, il se joua en bonne part sans les enfants. Certes, Lao Si et Ortie ne quittèrent pas les bras du chevalier, et les jumeaux ne firent qu'un bref séjour au sol car, disaient-ils, ils ne parvenaient pas à voir convenablement la scène depuis leur petite taille. Jaime négocia la présence du petit yi tien dans ses bras à la condition qu'il tire sur les cordes des différents mécanismes quand il le lui dirait.

Devait-il donc demeurer un chevalier ou une pauvre septa pourvue d'une barbe ?

La pantomime se poursuivit donc, les enfants dans ses bras, et ce fut un ballet de combats contre des monstres, de danses de feuillage, de moments de gloire et de rire. Tous les moyens avaient été déployés.

Enfin, le spectacle prit fin. Le chevalier et les armées magiques de l'île l'emportèrent contre les monstres et la pantomime s'acheva dans un tonnerre d'applaudissements.

Il y eut un rappel, bien évidemment. Il ne pouvait qu'il y en avoir un. A la décharge de tous ceux qui profitaient du spectacle, celui-ci devait être réellement d'une excellente facture. En dépit de son emplacement qui ne lui permettait pas de jouir de la meilleure vue, Jaime pouvait aisément le voir. Il n'avait pas lui-même participé ou vu de tels spectacles souvent, bien qu'il ait déjà connu plusieurs grandes fêtes emplies de divertissements princiers. Les enfants furent entraînés, museaux de souris sur la tête, au milieu des guildiens. Les musiciens entonnèrent un air entraînant, fait de tambourins, de vielles et de harpes. Feng et Laehn se relayaient au chant, et leurs jeunes fois fougueuses n'avaient aucun mal à s'accorder aux chœurs plus doux. Il n'y avait plus de chorégraphie donnée, simplement de la joie et de l'énergie qui transformaient ce simple rappel pour une nouvelle salve d'applaudissements en spectacle. Jaime se dévissait le cou pour ne pas perdre de vue les souriceaux, et sentit quelque chose lui gonfler la poitrine à nouveau lorsqu'il les aperçut. C'étaient les seuls enfants aussi jeunes à avoir conserver leurs masques, et à leur taille, il pouvait à peu près les identifier. Jerry dansait avec Lao Si et Erwyn, en les tenant chacun par une main. Ahnne avait entraîné l'une des filles – Rienna, lui sembla-t-il – dans une ronde avec quelques autres guildiens. Gydeon avait juché Ortie sur ses épaules.

C'était un assemblage de couleurs, de langues, de voix. Jaime réalisa qu'il y a peu encore, il en aurait eu le tournis. Désormais, c'était devenu sa routine. Il se laissa sourire tandis que Pod venait près de lui, s'installant entre Brienne et lui. Bientôt, le rideau retomba une dernière fois et tout un contingent de guildiens se précipita dans les coulisses. A peine Brienne parvint-elle à retenir les filles du bout des doigts, tandis que Pod harponnait Erwyn et que Jaime se chargeaient de Lao Si. Dans la salle, les gens se levaient un à un des bancs, riant, commentant la pièce, se congratulant.

- Je vais les raccompagner au plus vite à leur chambre, dit Jerry en aidant Erwyn à ôter son costume. Personne ne s'apercevra qu'ils en sont sortis.

- Merci, dit Brienne en poussant vers lui les deux fillettes. N'oublie pas de déposer Ortie au passage. Quant à vous (elle s'accroupit brièvement pour fixer les enfants dans les yeux), nous nous reverrons demain soir. Cela vous convient ?

Les enfants acquiescèrent vivement de la tête. Il brillait une série d'étoiles dans leurs yeux, comme si le spectacle avait continué dans leurs pupilles. Brienne fit un signe à Jerry et celui-ci entraîna les enfants vers l'arrière des coulisses. Il s'agissait désormais de retourner le plus vite et le plus discrètement possible à la chambre qu'on leur avait allouée à l'autre bout de la Guilde, sans risquer de croiser le seigneur et la dame de Tarth, qui ne manqueraient pas de s'en retourner à leurs appartements sans tarder. Jaime songea que ce ne serait certainement pas chose aisée. Puis il ne songea plus aux jumeaux ni à Ortie car Lao Si était en train de batailler avec les cordages et se pendaient à demi dans les outils du théâtre, et Podrick riait sans faire quoi que ce soit. Dépité, le chevalier se retrouva à négocier entre deux mots de yi tien malhabile et des menaces à peine voilées en langue commune, pour tenter de faire descendre ce maudit garnement. Quand enfin il parvint à l'attraper par la tunique et, tirant d'un coup sec, à le faire tomber d'un coup dans ses bras, il foudroya Brienne du regard. Celle-ci se mordait la lèvre pour ne pas rire à gorge déployée.

- Maudite sois-tu, siffla-t-il.

Mais il souriait.

.

Brienne

Il ne pouvait être possible à un guildien de s'en aller se coucher juste après une pantomime. Si les plus jeunes s'en retournèrent aux dortoirs, et certaines familles spectatrices rentrèrent dans leur maison en bordure du domaine, les autres se réunirent dans la prairie où se faisaient les cérémonies et où, les dieux étant cléments, il n'était tombé aucune goutte de pluie depuis le matin. On transporta une grande cuve de cuivre dans laquelle on jeta du bois sec mis de côté dans les bâtiments, et on alluma un grand feu autour duquel se lancèrent plusieurs danses improvisées. Leth commença à chanter, acceptant les défis que lui lançait sa fille, et Leung ne tarda pas à attraper la main de Jaime pour l'entraîner dans son sillage. Brienne retint un sourire. Les danses guildiennes n'étaient pas le fort du chevalier, mais il en existait encore pour espérer les lui apprendre, visiblement. Réprimant l'envie de poser une main sur son ventre, Brienne recula dans le cercle des spectateurs. Podrick buvait quelques gorgées d'eau en discutant avec Ahnne, Gydeon et Akharoh. Les trois guildiens seraient du voyage à Dorne et l'écuyer se sentirait probablement bien seul après leur départ. Même si Brienne aurait aimé profiter de sa présence davantage, elle était heureuse que le garçon se soit fait des amis plus proches de son âge et qu'il profite de leur compagnie ce soir. Les dieux seuls savaient quand ils se reverraient.

Cette pensée morose étiola un peu de la bonne humeur qui l'avait portée toute la soirée. La chevaleresse hésita un moment avant de prendre un verre d'eau dans le tonneau qu'avaient roulé là quelques guildiens. Ses tantes se trouvaient toutes proches d'elle. Quelqu'un avait même apporté une chaise pour que lady Oldvalon puisse s'y asseoir.

Du coin de l'oeil, Brienne vit approcher Sansa. Elle avait perdu de vue Davos et Varys. Un instant, elle se demanda si le marin avait déjà parlé, mais il lui sembla que non. Sansa était bien trop calme, le visage détendu, comme si aucun souci ne pouvait la concerner.

Au moins avons-nous réussi à lui offrir un répit, songea Brienne.

- Je me dois de vous complimenter pour cette pantomime, dit la jeune reine en avisant les deux vieilles femmes. Vous avez réalisé un spectacle merveilleux.

- Eh bien, merci beaucoup pour de telles paroles, dit lady Oldvalon. Vous êtes un bien bon public, c'est toujours agréable à entendre. Je dois dire que mon cousin n'était pas des plus réceptifs...

- Voilà une surprise, ironisa lady Gaelyn. Je ne crois pas me souvenir d'une seule fois en plus de quarante ans où je l'ai vu de bonne humeur.

- Tu es médisante, ma chère.

- J'ai peur qu'elle soit dans le vrai, dit Brienne. Soyez réaliste, ma tante, lord Selwyn n'a pas la fibre artistique que vous vantez tant.

- Le problème vient du fait qu'il n'a pas davantage la fibre politique, renchérit Gaelyn. Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai souhaité l'envoyer sur les bancs de nos salles de classe pour qu'il y suive quelques cours élémentaires.

- Par pitié ! s'exclama lady Oldvalon. Ne parlons pas de politique ce soir, voulez-vous ? Je tiens à profiter d'une dernière fête familiale avant que la moitié d'entre vous ne parte pour les terres dorniennes. Cela vous convient-il, majesté ?

Sansa opina du chef.

- Je n'ai pas davantage l'envie de m'encombrer l'esprit de choses désagréables ce soir. Je ne tenais qu'à vous féliciter encore une fois.

Elle salua les deux femmes d'un signe de tête et contourna les dames de la Guilde pour rejoindre la chevaleresse. Brienne sentit un soupçon de nervosité l'envahir à nouveau, mais le sourire de la jeune reine la détendit.

- Ils paraissent s'être faits à la vie de la Guilde, dit Sansa en désignant tour à tour Podrick et Jaime, que Leung n'avait toujours pas lâché.

- L'existence ici est plus calme que celle à laquelle nous étions habitués, admit Brienne. Et je gage que c'est ce dont nous avions besoin.

- Pas entièrement, puisque vous continuez à porter secours aux navires en détresse.

La chevaleresse sourit doucement, mais avant d'avoir pu répondre à la pique de Sansa, et dut lui tendre son verre pour se libérer les mains. Lao Si lui fonçait dans les jambes. Par un réflexe qu'elle ne se serait pas crue posséder, Brienne le saisit sous les aisselles et le cala sur sa hanche. Ce n'était pas bien difficile, en vérité. Le petit yi tien n'était pas beaucoup plus lourd qu'Erwyn.

- Il semble que ce garçon vous ait adopté, commenta Sansa.

- Je ne suis pas certaine de savoir pourquoi ou comment, avoua Brienne. Lao Si, n'es-tu pas un peu grand pour cela ?

- Wǒ kùnle, marmonna l'enfant. J'ai sommeil.

La chevaleresse le soupçonnait d'en rajouter pour la convaincre de le garder dans ses bras. Il était effectivement bien grand pour un tel comportement, mais sans doute éprouvait-il un besoin presque maladif de preuves d'affection. D'autres lui en auraient données, s'il avait bien voulu dormir dans un dortoir comme les autres guildiens. Après tout, c'était parce qu'il s'était mêlé aux autres que Jerry avait réussi à devenir l'un des membres de la Guilde. Il suffisait de voir comment Ahnne le couvait pour comprendre que le garçon n'aurait pas à se plaindre de manquer de quoi que ce soit. Lao Si aurait pu être de ceux-là. Au lieu de ça, il se pendait désormais au cou de Brienne.

- Cela te va bien, dit Sansa.

La chevaleresse se sentit rougir.

- Ne dites pas de sottises, je vous en prie.

- Je suis certaine que tôt ou tard, tu feras une bonne mère, insista la reine. Je te vois faire avec lui et les autres guildiens depuis mon arrivée. Tu sembles aussi à l'aise dans ce rôle que tu l'aies aux commandes d'une troupe.

Sur un dernier sourire, Sansa reporta son attention sur la fête qui se poursuivait. Brienne sentit à ce moment-là Lao Si se tordre d'une manière étrange. Elle reporta son attention sur le petit garçon et réalisa qu'il la fixait avec un air interrogateur.

- Il y a un problème ? murmura-t-elle en le calant plus confortablement contre sa hanche.

- Zǐgōng li yǒu háizi ba ? Vous avez un bébé dans votre ventre, pas vrai ?

Brienne sentit immédiatement les couleurs quitter son visage. Ses mains qui tenaient le petit garçon tremblèrent et Lao Si, comme s'il craignait d'être soudain lâché, se cramponna plus fort. Comment avait-il su ? Elle avait veillé à rendre la chose indétectable, et son corps trop grand et trop masculin réussissait bien à la protéger pour le moment, comme s'il ralentissait de lui-même la progression naturelle de la maternité. Mais surtout...

Sansa se trouvait si près d'eux elle ne pouvait l'avoir manqué. Horrifiée, Brienne adressa à la jeune reine un regard inquiet. Indifférente à la question du garçon, Sansa continuait fixer les guildiens qui chantaient et dansaient autour du feu de camp comme si elle n'avait rien entendu.

- Nǐ shēngbìngle ? demanda Lao Si d'une voix inquiète. Vous êtes malade ?

La panique qui avait emballé le cœur de la chevaleresse retomba brutalement. Elle s'était tant habituée à entendre les différentes langues en vogue à la Guide qu'elle n'avait pas réalisé que le petit garçon s'exprimait en yi tien. Sansa n'avait pas compris le premier mot de ses deux questions. Brienne prit une profonde inspiration et expira lentement, le cœur battant.

- Méiyǒu. Non, répondit-elle en s'efforçant de contrôler sa voix tremblante. Wǒ méiyǒu bìng, shì de, wǒ de zǐgōng li yǒu yīgè yīng'ér. Je ne suis pas malade, et oui, j'ai un bébé dans mon ventre. Dàn zhè shìgè mìmì, Lǎo Sì, zhànshí méi rén zhīdào. Nǐ néng bǎomì ma? Mais c'est un secret, Lao Si. Personne ne doit le savoir pour le moment. Tu peux garder le secret ?

Le petit garçon acquiesça gravement, mais son regard était toujours un peu inquiet. Brienne se força à sourire plus doucement et lui caressa le dos gentiment. La chevaleresse hésita un instant. Tous les guildiens en âge de comprendre la situation avaient appris à ne pas parler de cela, ni entre eux, ni devant quelqu'un d'extérieur. Il y avait fort à parier que Laehn Aranoth ou Feng, la jeune soeur de Leung, ne sachent pas encore la vérité, mais elles avaient sans doute des soupçons. Lorsqu'il serait impossible de cacher la vérité, il y avait fort à parier que personne ne se montre jugeant au sein de la communauté. Lao Si, d'ailleurs, paraissait simplement curieux. Il était trop jeune encore pour avoir intégré le fait que c'était là un sujet à ne pas aborder en public.

- Wǒ pà nǚwáng huì míngbái nǐ shuō de. J'ai eu peur que la reine comprenne ce que tu avais dit, murmura Brienne. Zài bùshì láizì gōnghuì de rén miànqián, zhèxiē bùshì yào tánlùn de shìqíng. Tāmen bù liǎojiě wǒmen ma? Ce ne sont pas des choses dont il faut parler devant les gens qui ne sont pas de la Guilde. Ils ne comprennent pas les choses comme nous ?

Lao Si regarda Sansa avec méfiance, puis se blottit tout contre la chevaleresse et murmura :

- Tāmen bù xǐhuān yīng'ér ma? Ils n'aiment pas les bébés ?

Brienne sourit en secouant la tête :

- Dāngrán shì. Dànshì dāng zhànshì yǒu hái zǐ shí, tāmen bù xǐhuān tā.Si, bien sûr. Mais ils n'aiment pas quand les guerrières ont des bébés.

C'était beaucoup simplifier la réalité, mais la chevaleresse se voyait mal entrer dans les détails avec un enfant aussi jeune, et au milieu de tant de gens. Peu importait que Sansa ne puisse pas la comprendre : elle se sentait irrespectueuse à mentionner de la sorte sa situation à mi-voix si près des oreilles de la jeune reine.

- Wèishéme ne? Pourquoi ? demanda Lao Si.

- Wǒ bù zhīdào. Je ne sais pas, répondit Brienne. Dànshì jiùshì zhèyàng. Nín quèdìng kěyǐ bǎomì ma?Mais c'est comme ça. Tu es bien sûr de pouvoir garder le secret ?

L'air solennel, le petit garçon opina du chef et se blottit plus encore plus contre elle. C'était cela, alors, songea-t-elle, un peu confuse. De sentir un enfant se serrer contre soi. Serait-ce la même chose quand ce serait son enfant, qu'elle aurait hébergé en elle durant neuf mois ? Serait-ce plus chaleureux ? Plus intime ? A bien y regarder, il y avait un parfum particulier à la peau de Lao Si, quelque chose de profondément doux à la façon dont il se lovait dans le cou de Brienne comme s'il voulait s'y enfouir. En quelques jours, l'enfant avait pris des habitudes qui n'avaient rien de noble ou de commun pour bon nombre de famille westerosi. Avant que les chevaliers ne s'absentent pour porter secours à Sansa, jamais Lao Si ne se serait permis une telle familiarité, même s'il semblait déjà beaucoup aimer Jaime. La perte du dernier membre de sa famille avait considérablement accru le besoin de contact du garçon, et même si elle ne pouvait ignorer à quel point son attitude était inhabituelle, Brienne n'aurait lâché l'enfant pour rien au monde. Aurait-elle moins d'affection pour lui une fois que son enfant serait né ? Lao Si ne lui était rien, contrairement aux jumeaux et même à Ortie, dont elle ne pouvait s'ôter de l'esprit qu'un lien de parenté les liaient forcément d'une manière ou d'une autre. Peut-être le contact du petit yi tien n'aurait-il plus la même saveur, une fois qu'un nouveau-né serait à sa charge pleine et entière.

- Tu sembles bien pensive, dit Jaime et Brienne réalisa à cet instant qu'il avait abandonné la danse pour la rejoindre.

- Rien de grave, éluda-t-elle en coulant un rapide regard vers Sansa. Leung t'enseigne-t-elle convenablement les pas de danse ?

- Elle fait de son mieux.

Jaime avisa Lao Si qui n'en finissait pas de se lover, pareil à un chat domestiqué. Il sourit au garçon avec une étrange douceur et reprit à Sansa le verre qu'elle avait tenu à la chevaleresse. La jeune reine lui parla quelques instants, un échange de politesses un peu guindées, mais Brienne n'y prêta pas grande attention. Autour d'eux, les gens étaient joyeux, joueurs, chaleureux. Ser Davos et lord Varys se mêlaient à la population guildienne, et tout le monde paraissait si serein, si pleinement heureux du temps présent, sans s'inquiéter du lendemain, qu'il était facile d'oublier ce qui les attendaient dans les jours à venir. A la pensée que bientôt, ils quitteraient l'île pour partir à l'assaut de la principauté dornienne, Brienne serra un peu plus Lao Si contre elle. Aussi candide que cela lui parut, elle voulait emporter un peu de l'étreinte apaisée du garçonnet avec elle.

...

..

.

Salut.

J'avais dit le 1er, on est le 4 à l'heure où je poste ce chapitre. Désolé. La vie IRL, comme d'habitude. Par contre rassurez-vous, je programmerai le chapitre suivant quelques jours avant pour être sûr que vous l'ayez le 15. Il me reste 2-3 pages à réécrire et c'est bon. En toute honnêteté, j'ai eu beaucoup de peine à réécrire La pantomime, parce que j'étais satisfait de la premier écriture et que je n'arrivais pas à l'être autant de cette deuxième. Le passage avec Davos m'a pris beaucoup plus de temps qu'il n'aurait dû et je continue de préférer la première mouture. J'espère n'avoir pas à refaire de telles réécritures avant un moment.

J'espère également que ça vous aura plu.

Le chapitre suivant s'intitule Les portes de l'Hiver partie 1 et se déroulera à la fois à Port-Réal avec Tyrion et sur le chemin de Dorne avec Jaime, Brienne et les guildiens. Comme je vous l'avais déjà dit, les chapitres seront plus courts à partir de maintenant (environ 25 pages en moyenne), et ils ne mettront pas en scène tous les personnages à chaque fois. Ce n'est pas vraiment un spoiler, mais en l'occurrence, Podrick n'apparaîtra pas dans le prochain chapitre et certains personnages comme Selwyn, lady Oldvalon ou Edmure ne surviendront plus que de manière ponctuelle. J'ai bien reçu vos remarques concernant le fait de garder Jaime et Brienne au centre de l'intrigue et je vais faire en sorte que ce soit le cas.

BREF. Merci de me lire encore, et pardon pour les délais.

A bientôt,

Kael Kaerlan