-C'est là, annonça Naruto au bout d'un moment.
Ils se tenaient au pied d'un grand arbre, planté au milieu de ses semblables. Ils n'étaient qu'à quelques kilomètres de Konoha mais ici, la bataille n'avait pas troublé la forêt et le calme était impressionnant. Cependant, il y avait effectivement quelque chose d'étrange dans cet arbre, comme s'il n'était pas fait d'écorce mais de…
-On dirait du papier, remarqua Itami.
Naruto acquiesça silencieusement de la tête et, sans attendre plus longtemps, s'avança vers le tronc. Des deux mains, il écarta les feuillets qui composaient l'arbre.
Ils étaient là. Ils étaient deux : un homme, émacié et maigre à faire peur, suspendu à un étrange appareillage d'où dépassaient des transmetteurs de chakra ; et une femme, vêtue du manteau d'Akatsuki, qui se tenait devant lui.
-Konan, reste en dehors de ça, lança l'homme à la femme.
-Mais, Nagato…
-Hé ! les interrompit la voix de Naruto. Toi là-bas, tu es le vrai Pain ?
L'autre posa sur lui l'éclat mauvais de son Rinnegan. Naruto s'avança, imité par Itami. La rage irradiait de l'un comme de l'autre.
-Qui es-tu ? demanda à Itami la voix rocailleuse de Nagato.
-Namikaze, Itami, répondit celle-ci en relevant fièrement le menton.
Il plissa les yeux, mais s'il avait reconnu son nom, il s'abstint de tout commentaire. Près de lui, toutefois, Konan lui coula un regard incertain. Itami, elle, serra les poings. Il était enfin là, devant eux, le coupable de toutes ces atrocités. Le meurtrier de Jiraiya, le destructeur de Konoha, le tueur de Kakashi…
-Me détestes-tu ? lança Nagato à Naruto. Maintenant que tu te tiens face à l'objet de ta vendetta, souhaites-tu te venger ?
Naruto ne répondit pas tout de suite. Sous son crâne résonnaient encore les paroles de Pain, celles de Minato aussi, se mêlant confusément. Un cercle de haine. Encore, et encore, et encore. Vengeance après vengeance, mort après mort, destruction après destruction. La haine engendre la haine, qui engendre la haine. Itami la ressentait au plus profond d'elle-même, ronger son cœur et son âme tandis que les visages tourbillonnaient dans son esprit. L'un d'eux surtout, celui qui lui avait tendu la main pour lui proposer de l'accompagner, celui dont elle avait refusé cette main tendue parce qu'elle avait estimé que son travail ici-bas n'était pas encore accompli, qu'elle avait encore un rôle à jouer. Et peut-être que c'était ici, maintenant. Peut-être que c'était pour cet instant précis qu'elle avait dû survivre, retarder le moment où elle retrouverait les siens, où elle aurait de nouveau une famille.
-La vengeance ne changera pas les choses, Naruto.
Trois paires d'yeux se tournèrent vers elle. La certitude s'était insinuée en elle, et elle avait redressé la tête, se tenait plus droite qu'auparavant.
-Tu m'as dit que tu avais vu Minato. Je ne sais pas ce qu'il t'a dit au juste, mais je suis certaine d'une chose : la vengeance n'est pas la voie qu'il aurait empruntée. Et Jiraiya non plus. Aucun d'eux n'était ce genre d'hommes-là. Bien au contraire, ils étaient le genre d'hommes qui œuvrent pour la paix, pour rompre ce cycle de haine qu'on se transmet encore et encore, et qui alimente guerre après guerre, qui engendre des Nagato et des Pain génération après génération.
Nagato la scruta d'un regard mauvais puis posa de nouveau les yeux sur Naruto, qui avait serré le poing.
-Tu ne peux rien faire, dit-il. Tu n'as pas les réponses. Ton rôle ici n'est que de servir de sacrifice pour le monde que je vais bâtir.
-Naruto ! s'exclama Itami. Jiraiya t'a légué quelque chose. Rappelle-toi.
Le garçon laissa échapper un rugissement de colère.
-Bon sang, s'écria-t-il. Je suis tellement furieux que j'en tremble ! Je ne peux pas te pardonner, ajouta-t-il à l'adresse de Nagato. Mais elle a raison. Maître Jiraiya m'a dit qu'il croyait sincèrement qu'un jour, les gens pourraient se comprendre et vivre en harmonie. Il m'a dit qu'il me transmettait sa quête, mais tout ce qui m'importait c'était d'être un élève digne de lui, et je n'ai écouté qu'à moitié.
Naruto avait desserré le poing et baissé la tête.
-Maintenant, je commence enfin à comprendre ce qu'il voulait dire.
-Cela ne change rien au fait que tu ne pourras jamais me pardonner, l'interrompit Nagato. Et les paroles de maître Jiraiya n'étaient que celles d'un vieil idéaliste dépassé. La réalité est différente. Je croyais que tu voulais me tuer et que toi, tu amènerais la paix au monde des shinobi. Mais tout ce que tu veux, c'est accomplir ta vengeance personnelle. Si c'est ta notion de la justice, soit… Maintenant que tu fais face à la réalité, comment peux-tu encore croire aux paroles ridicules de Jiraiya ?
Naruto sembla songeur.
-Lorsque j'ai découvert que vous aviez été les élèves de l'ermite pervers, je me suis demandé comment vous, vous qui aviez été ses disciples, avez pu finir ainsi. Racontez-moi votre histoire et vous aurez ma réponse ensuite.
Nagato le fixa un instant, puis :
-Très bien.
-Nagato ! le sermonna Konan. C'est une perte de temps ! Nous devons…
-Patience, Konan. Je veux entendre sa réponse.
Ses yeux passèrent de Naruto à Itami avant de revenir au garçon, sur lequel ils s'arrêtèrent.
-J'ai vécu deux grands moments de souffrance dans ma vie, se mit-il à raconter. Le premier fut la mort de mes parents. Cette histoire-là prit place dans le village caché de la pluie, qui se retrouva malmené par les conflits entre les grandes nations et devint un champ de bataille. Mes parents sont morts à cause de la guerre que Konoha avait déclarée. Votre guerre. Je n'oublierai jamais cette souffrance… Je la ressens encore !
Itami avait le cœur serré. Elle avait beau ressentir aussi fort que Naruto l'envie de se venger de cet homme qui leur avait tant pris, elle avait beau mourir d'envie de le déchirer de ses propres mains, elle connaissait cette émotion-là. Cette douleur. Elle l'avait portée avec elle des années durant. Elle l'accompagnait encore chaque jour.
-Cette souffrance s'est transformée en haine, poursuivit Nagato. Et elle a aussi éveillé mes pouvoirs. Comme je n'avais plus rien à manger, j'ai quitté ma maison. C'est ainsi que j'ai rencontré Konan, ici présente, et un garçon qui s'appelait Yahiko. Eux aussi étaient des orphelins de la guerre. Mais ils étaient forts et se battaient désespérément pour leur survie. Je me suis joint à eux. Aucun système n'était prévu pour aider les orphelins de ce petit pays déchiré par la guerre. Nous survivions en volant. Mais même ainsi, Yahiko n'a jamais cessé d'espérer. De rêver. Il disait qu'un jour, il dominerait le monde et mettrait un terme à la guerre. Et c'est ainsi que son rêve est devenu le mien.
Des chimères. Des rêves d'enfants qui, en grandissant, brisés et malmenés, avaient alimenté la rage et la haine. Jusqu'à ce qu'ils deviennent ces adultes qui répandaient le chaos sur leur passage.
-Pour accomplir son rêve, Yahiko voulait devenir fort. Il était décidé à apprendre le ninjutsu. Alors, nous nous sommes mis à chercher des shinobi… Jusqu'à rencontrer maître Jiraiya. Au début, j'étais incapable de faire confiance à un ninja de Konoha, mais j'ai vite réalisé que maître Jiraiya était différent. Peu après, un incident a eu lieu…
-Quel genre d'incident ? voulut savoir Naruto.
-Un ninja renégat nous a attaqués. Quand il s'en est pris à Yahiko, je l'ai tué. C'était inconscient… J'ai alors compris que j'avais un pouvoir spécial en moi. Le Rinnegan. Après cela, maître Jiraiya commença à sérieusement nous enseigner le ninjutsu. Il disait qu'il voulait nous apprendre à pouvoir nous défendre seuls, mais dans mon cas, il voulait m'aider à contrôler le pouvoir du Rinnegan. J'avais peur de mon propre pouvoir. J'étais persuadé d'avoir mal agi et j'étais rongé par la culpabilité. Maître Jiraiya m'a sorti de là.
Nagato semblait plongé dans ses souvenirs, perdu dans le passé. Il revoyait se jouer cette conversation comme si c'était hier.
-Il m'a dit qu'il était incapable de savoir si j'avais bien agi ou non, mais que j'avais sauvé Yahiko et qu'il était juste de vouloir protéger ses amis. Il a ajouté que lorsqu'on est blessé, on apprend la haine. Et qu'à l'inverse, en blessant quelqu'un, on devient celui qu'on haït tout en se sentant coupable de nos actes. Mais que c'est justement parce que l'on comprend ces sentiments qu'on peut se montrer bon envers autrui. Il m'a dit que l'expérience de la souffrance fait partie de l'apprentissage de la vie… Et que grandir signifiait que je devais apprendre à connaître la souffrance et à réfléchir à une solution. Je crois que Jiraiya lui-même cherchait encore cette solution. Il ne l'avait pas trouvée. Tout comme toi.
Naruto serra les dents.
-Moi, à ce moment-là, j'ai immédiatement pu lui apporter une réponse. Je lui ai dit que je voulais seulement les protéger, et peu m'importait la souffrance que cela m'apporterait. C'est là qu'il m'a dit que ce monde était empli de haine, ravagé par la guerre, et qu'il voulait faire quelque chose contre cela, qu'il voulait connaître la paix. Ainsi, il nous a entraînés trois ans durant, et j'ai eu le sentiment d'avoir mûri, d'être devenu plus fort. Mais les mots de Jiraiya continuaient de résonner en moi… Parce qu'il m'avait dit qu'il se demandait si la réponse n'était pas dans mon Rinnegan. Il pensait que j'étais peut-être la réincarnation de l'ermite Rikudo, le Sage des Six Chemins, qui possédait les mêmes pupilles et souhaitait orienter le monde vers la paix. Jiraiya m'a transmis sa quête de paix et s'en est allé, nous livrant à nous-mêmes.
L'histoire n'était pas terminée, loin de là. Konan gardait le même silence qu'Itami et Naruto, alors même qu'elle la connaissait déjà, l'ayant vécue. Mais il manquait quelqu'un au trio, et Itami commença à deviner la suite.
-Nous avons commencé à rassembler des camarades, menés par Yahiko. Notre organisation est rapidement devenue connue. Les gens soutenaient notre idée : construire une société qui ne soit pas totalement basée sur la puissance militaire. Mais le monde était déchiré par la guerre entre les trois grandes nations : Iwa, Konoha et Suna. Ayant entendu parler de notre organisation, le chef d'Ame, Hanzo, nous a approchés. Il nous a proposé de coopérer pour lancer des négociations entre les trois grandes puissances, et nous avons accepté. Ç'a été le début de la fin. Nous étions bien trop naïfs.
-Le début de la fin ? tiqua Naruto.
-Yahiko est mort, n'est-ce pas ? avait compris Itami.
Konan baissa les yeux sur ses sandales et Naruto écarquilla les siens.
-Mort ? répéta-t-il, incrédule.
-Oui, confirma sourdement Nagato. C'est un piège de Hanzo. Il craignait, en fait, que nous finissions par tenter de prendre sa place à la tête du village. Et Yahiko a payé le prix de cette peur ridicule. Le lendemain, au point de rendez-vous, les hommes de Hanzo et l'ANBU de Konoha nous attendaient. Hanzo s'était allié avec ce type de Konoha, Danzo, pour nous éradiquer. Danzo voulait récupérer le titre de Hokage, Hanzo protéger sa propre autorité.
L'émotion était palpable. Nagato continuait son récit d'une voix grave, mais quelque chose de lourd s'était abattu sur le groupe.
-Ce fut ma seconde grande souffrance. Je pensais avoir grandi, mais je n'avais pas changé du tout. J'ai compris que la réponse que j'avais faite à Jiraiya ne voulait rien dire. Yahiko est mort et j'ai pris la tête de notre organisation. Depuis ce jour-là, de nombreux camarades sont tombés au combat. Ils n'ont pas cessé de mourir. Les citoyens de votre pays payent des commissions à Konoha qui servent à financer la guerre. Et tout en sachant la vérité, vos compatriotes prônent faussement la paix. C'est grâce aux sacrifices des petits pays comme le nôtre que vos grandes puissances ont pu être en paix. Votre paix, vous la gagnez grâce à la violence que vous exercez à notre égard. Et ainsi, par le simple fait d'être en vie, les gens font souffrir les autres. Tant que l'espèce humaine existera, la haine également. Une vraie paix ne peut exister en ce monde et tout ce que maître Jiraiya disait n'était que des chimères.
Nagato s'interrompit et considéra Naruto du regard.
-Voilà. Je t'ai raconté mon histoire. Quelle est donc ta réponse ?
Il fallut plusieurs secondes à Naruto pour répondre. Il ferma les yeux et serra les dents.
-Tu as peut-être raison, lâcha-t-il. Je pense un peu comme toi. Je comprends ce que tu as vécu, et pourtant je suis toujours incapable de te pardonner.
-Je vois. Dans ce cas… Finissons-en.
Mais Naruto n'avait pas fini. Il releva la tête et riva ses yeux dans les Rinnegan de Nagato.
-Mais…, reprit-il. L'ermite pervers croyait en moi. Et il m'a transmis ses espoirs. Alors je dois croire en cela aussi. C'est ça, ma réponse.
Nagato et Konan eurent l'air stupéfait. Itami sentait son cœur battre à tout rompre.
-C'est la raison pour laquelle je ne vais pas te tuer, poursuivit Naruto.
-Tu t'obstines à croire les chimères de Jiraiya ? cracha Nagato avec colère. Tu voudrais qu'on se contente d'attendre pendant que tu tentes d'amener la paix ? Non ! Je ne peux plus croire les paroles de Jiraiya après tout ça. La vraie paix, c'est des conneries ! Dans le monde maudit dans lequel nous vivons, c'est tout simplement impossible.
-Alors je briserai la malédiction, rétorqua calmement Naruto. Je n'abandonnerai pas.
Il irradiait d'une telle assurance, d'une telle détermination, d'une telle résolution, que les trois adultes en perdirent la parole. Mais ce fut Nagato surtout qui eut l'air d'accuser le coup.
-Ces mots…, souffla-t-il. Ils viennent tous de…
-C'est exact.
Naruto brandit un livre. Itami leva un sourcil en reconnaissant l'ouvrage. Ce bouquin… Elle le revoyait entre les mains de Minato, il y a seize ans. Ce livre, qui s'était si mal vendu, n'avait rien à voir avec la série Icha Icha qu'il avait rédigée ensuite. C'était l'histoire d'un shinobi déterminé qu'il avait appelé Naruto. C'était le livre qui avait inspiré à Minato le prénom de son fils.
-C'est le livre de Jiraiya, réalisa-t-elle avec émotion. Le premier roman qu'il a écrit.
-Oui, confirma Naruto. L'ermite pervers voulait vraiment changer le monde avec ce livre. Et à la fin, il l'a dédicacé à son élève qui l'avait inspiré… C'était toi, Nagato.
Nagato accusa le choc. Il se souvint de la période où Jiraiya, dans la maison qu'ils partageaient alors, rédigeait ce livre.
-Et le nom du personnage principal… C'est Naruto, poursuivit celui-ci. Mon nom est un héritage de l'ermite pervers ! Je ne peux pas baisser les bras et souiller sa mémoire. Je serai Hokage et j'amènerai la paix au village de la Pluie ! Tu dois croire en moi !
-Pourquoi ? répliqua Nagato. Tu ne peux pas garantir que tu ne changeras pas. Tu penses vraiment que, malgré toutes les souffrances que tu rencontreras, tu resteras le même ?
-Si le personnage principal changeait, ce serait une histoire différente. Un autre récit que celui laissé par notre maître. Et le personnage principal ne serait plus Naruto ! Je ne suis pas capable d'écrire comme maître Jiraiya, donc la suite doit venir de la vie que je mène. C'est pourquoi je dois continuer à avancer, malgré la souffrance. Voilà la personne qu'est Naruto.
Itami fixa longuement son neveu, la personne qu'il était devenue en seize ans. Avec un pincement au cœur, elle songea que ses parents en auraient été fiers. Nagato, lui, semblait perdu dans ses souvenirs, qui revenaient affleurer à la surface en trombe.
-Tu es quelqu'un d'étrange, observa-t-il. Tu me rappelles celui que j'ai été plus jeune. Je n'ai pas été capable de continuer à croire en Jiraiya. Ni en moi. Mais tu me donnes une vision du futur qui montre un chemin différent de celui que j'ai emprunté. Je crois…
Nagato leva lentement les bras, joignant les mains à la hauteur de la poitrine. Naruto eut l'air surpris, Itami afficha un regard suspicieux.
-Je crois que je vais croire en toi, Naruto Uzumaki.
