Eren Jaeger avait rejoint le Quartier des Investigations du Bataillon, sous la supervision de Livaï. Et Hanji avait même délaissé ces deux nouveaux spécimens pour se consacrer à l'adolescent, dont les pouvoirs de transformation en Titan lui faisaient perdre la raison. Le jeune garçon avait amené un souffle nouveau au Bataillon.

L'escouade du Caporal n'était pas particulièrement enthousiaste à l'idée d'accueillir le jeune brun dans leur rang, mais personne n'osa en toucher le moindre mot, respectant les ordres de leur supérieur.

Quant à Erwin, il était remonté à Hermina, accompagné de Mike et Nanaba afin d'y remplir la montagne de devoirs administratifs qui l'attendait. Les deux soldats se retrouvaient ainsi souvent dans le bureau d'Erwin, et aidaient le Major à ne pas sombrer dans la paperasse. La scène avait d'ailleurs particulièrement amusé Lilith, qui les avait surnommé : l'escouade des blonds aux yeux bleus.

Ces quelques jours l'avaient rapproché de la jeune soldate, avec qui elle entretenait une relation bien plus cordiale qu'auparavant. Nanaba avait fini par la tutoyer, et il arrivait même fréquemment aux deux jeunes femmes de se liguer contre Erwin et Mike, lors des soirées animées qu'ils passaient ensemble à la taverne de Jen.

Lilith devait bien l'admettre, elle était soulagée de ne pas voir le Caporal. La violence qu'il avait offert en spectacle à tout le Tribunal l'avait tant marqué qu'elle avait fini par en parler à Erwin. Ce dernier lui avait alors confié que Livaï n'avait guère eut le choix, s'ils voulaient récupérer le gamin. Mais elle ne semblait pas se remettre de cette scène macabre.

- Je me posais la question, puisque je ne vois plus ta garde, tu n'as plus de problèmes ? La questionna Nanaba entre deux signatures de documents.
- Effectivement, ils sont retournés à Mitras pour une affaire urgente, mais habituellement seul Liam m'accompagne et il assure très bien ma sécurité. Répondit-elle tout en adressant un clin d'oeil au concerné.

Nanaba arqua un sourcil, sceptique. La jeune noble ne répondait jamais réellement aux questions. Elle se demanda si Erwin lui-même parvenait à recueillir de véritables informations la concernant... Elle restait toujours évasive, et terminait souvent par un large sourire, assumant pleinement de répondre à côté ou partiellement. Que pourrait-elle lui dire de toute manière ? Elle ne la connaissait que très peu, et plus de la moitié du Royaume se tenait entre leur statut social respectif. Lilith Everglow faisait exactement ce qu'elle voulait. C'était sûrement une des raisons pour lesquelles Livaï l'avant tant en horreur : c'était extrêmement frustrant.

- J'imagine que Detlev et toi êtes de nouveau en bons termes, si c'est lui qui t'as missionné pour assister à l'audience. Fit remarquer Erwin.
- Effectivement, nous avons passé un accord, dirons-nous.

La même voix, le même sourire de fin. Erwin adressa un regard interdit à sa subalterne lorsqu'elle le fixa, hilare. Elle détourna rapidement les yeux, n'ayant guère envie de provoquer le Major.

Erwin sourit face à son attitude. Nanaba était une soldate facile à vivre. Il appréciait passer du temps en sa compagnie et celle de Mike. Il avait beaucoup d'affection pour Hanji, mais elle n'était pas de tout repos, et Erwin avait besoin de calme pour se ressourcer et réfléchir.

Le Major s'offrit une petite pause et se mit à fixer Lilith. La jeune femme lui cachait quelque chose depuis le procès de Jaeger. Sa discrète évasion ne lui avait guère échappé, et elle n'avait pas voulu cracher le morceau. Depuis, Liam passait son temps à lui transmettre des messages, envoyés par oiseau voyageur.

Elle semblait préoccupée, et Erwin doutait qu'il ne s'agisse d'une simple question d'affaires ou de contrats. Il la sentait tendue, alerte, alors même que la Haute Société l'avait de nouveau encensée, arrêtant toute tentative d'assassinat à son encontre. Que pouvait-elle bien cacher ? Il sourit à l'idée qu'il passait littéralement tout son temps libre à tenter de percer ses secrets.

- Encore ? S'étouffa Liam avant de se prendre la tête entre ses mains, désemparé.

Lilith venait d'annoncer qu'elle partait plus tôt pour rejoindre Jen. Le pauvre garde n'aimait pas escorter la belle dans cette taverne. Pour commencer, il y avait beaucoup d'habitués, et sa présence régulière n'était pas passée inaperçue. Et puis si Erwin avait déjà eu l'occasion de voir les deux amies boire et discuter joyeusement contre le comptoir, il avait découvert l'étendue de leur complicité, lorsqu'elle passait une véritable soirée ensembles. Et il y avait de quoi s'inquiéter, car assurer sa sécurité dans de telles conditions ne devait pas être une partie de plaisir.

La jeune Duchesse avait sympathisé avec chacune des courtisanes de la taverne, des serveurs, et particulièrement du pianiste et chanteur. Erwin avait découvert qu'elle composait régulièrement des chansons avec Jen, et qu'elle possédait une voix extrêmement belle. Lorsqu'elle ne chantait pas, elle se mouvait gracieusement au rythme du piano, attirant bien trop souvent à son goût, l'attention sur elle. Il lui arrivait même de plaisanter avec la clientèle de son amie, et elle semblait s'amuser de toutes les situations durant lesquelles on la confondait avec une courtisane.

Cela faisait moins rire Erwin, d'autant plus qu'il n'était pas toujours présent lorsque Jen et elle se retrouvaient. Mais le beau militaire n'osait pas aborder le sujet avec elle. Avait-il le droit de lui reprocher son attitude ? Ils n'avaient jamais défini clairement leur relation, et étant donné que leur finalité n'était ni de se marier, ni de fonder une famille, il lui apparaissait limpide que rien ne serait conventionnel. De plus, avait-il la légitimité de lui demander une telle exclusivité alors même qu'il frôlait la mort chaque jour...?

Mais ce soir, il n'irait pas à la taverne. Ses collègues non plus d'ailleurs : ils avaient beaucoup de travail, depuis que les Brigades Spéciales les avaient obligés à formuler quotidiennement des rapports détaillés sur Eren. Et même s'ils devaient bien reconnaitre qu'il ne se passait pas grand chose depuis son arrivée au Q.G., cela prenait du temps pour tout écrire, et beaucoup d'encre. Sans parler du fait qu'ils devaient traduire les gribouillis illisibles d'Hanji afin de transmettre quelque chose de propre et d'officiel à Naile.

- L'enfoiré.

Les trois soldats adressèrent un regard choqué à Lilith, tandis que Liam récupéra la petite enveloppe que venait de lire la jeune femme. Sa voix était beaucoup plus tranchante que d'habitude, cela les avait tous pris au dépourvu.

- La forêt. Rectifia Lilith, un sourire innocent aux lèvres. Elle me manque, vraiment ! Je retournerais volontiers au Q.G. à l'occasion...

Ils la fixèrent sans un mot jusqu'à ce qu'elle hausse les épaules. Nanaba soupira. Même prise sur le fait, la Duchesse ne se justifia guère et vaqua à ses occupations : ils ne sauraient jamais ce qui avait déclenché une si rare vulgarité. Mike remarqua que les yeux d'Erwin avaient scintillé de cette lueur qu'il ne connaissait que trop bien : celle de la curiosité. Lilith allait sûrement devoir passer aux aveux ce soir.

Puis comme elle l'avait annoncé plus tôt, la jeune femme se leva et salua les soldats avant de quitter le bureau du Major. Liam referma la porte derrière elle, et les militaires entendirent distinctement Lilith s'adresser à son garde.

- Je le savais ! Je le savais qu'on aurait dû le tuer. À chaque fois que je t'écoute et que je fais preuve de clémence cela me retombe sur la gueule ! Râla-t-elle.

Le reste de la conversation leur échappa car Lilith et Liam s'éloignèrent rapidement de leur porte. Ils restèrent un instant silencieux, avant que Nanaba ne brise le silence.

- Elle fait peur quand même.

Erwin laissa échapper un petit rire. Assurément. Mais il ne se lassait pas de découvrir ses nuances au fur et à mesure qu'il la côtoyait. Il avait même réussi à instaurer qu'elle lui partage quelque chose de personnel à chaque nuit passée ensemble. Lilith avait trouvé cela amusant, mais avait exigé qu'elle n'aie pas l'obligation de rentrer dans les détails. Ainsi, il lui arrivait de lui lâcher une confidence brute et surprenante, sans qu'il puisse lui soutirer plus d'informations à ce sujet.

La première fois, elle lui avait subitement dit qu'elle était encore très en colère que son père aie quitté le Bataillon pour avoir le loisir de « fréquenter » davantage sa mère. Erwin avait cru qu'elle ouvrait enfin le dialogue sur cette partie de son passé, mais elle s'était murée dans un silence avant de lui adresser un magnifique sourire, annonçant la fin de la discussion.

Le lendemain, elle lui avait raconté que le Duc tuait systématiquement ses chevaux, jugeant qu'elle s'y attachait plus que de raison, et que c'était ce qui l'avait amené à régner sur le marché équestre, telle une revanche.

Puis lentement mais sûrement, la tradition des confidences devint un supplice pour Erwin, à qui elle confiait des bribes de son histoire avant de brutalement se taire, tel un écrivain torturant ses lecteurs au fil de ses publications...

Un soir, elle lui avait même confié que la mort du Duc n'était nullement accidentelle. Erwin avait alors bondi du lit, prêt à l'écouter, mais elle n'avait pas continué l'histoire.

- Tu sais Erwin, c'était une très bonne idée. Te confier des choses comme cela, c'est vraiment libérateur, merci.

Il savait très bien qu'elle le provoquait, mais cela ne changeait rien au fait qu'elle aborde des thématiques extrêmement sensibles pour elle. Quelque part, Erwin savait que ce petit jeu ouvrait des portes, et qu'elle tâtait ses réactions à chaque fois. Lorsqu'elle serait prête, elle se confierait.

Lilith avait insisté pour qu'Erwin s'installe dans son château en plein centre d'Hermina. Elle n'avait pas eu à argumenter bien longtemps, mais il avait tout de même commencé par refuser, ne voulant pas dépendre de la jeune femme. Lorsqu'elle eut fini de lui faire visiter, il déposa les armes et goûta simplement sa chance.

Dehors, ils agissaient comme de bonnes connaissances, tandis qu'au sein de la demeure de Lilith, on aurait pu croire qu'ils vivaient ensemble depuis la nuit des temps. Tout semblait si naturel que même Liam s'était rapidement habitué à la situation. Cependant, Erwin avait remarqué que le jeune homme n'était jamais complètement détendu en sa présence.

Erwin avait du mal à cerner les gardes de Lilith. Autant, les confidences de la jeune femme l'avaient aidé à comprendre la relation qu'elle entretenait avec Ghérart, le garde de son enfance, mais Liam, comme les autres, demeurait un mystère pour lui. Qu'est-ce qui pouvait pousser un assassin à servir aveuglément une Duchesse ?

Selon lui, Lilith était nettement moins proche de Hans et de Tim, qui lui étaient cependant tout aussi loyaux que les autres. Il lui arrivait souvent de nommer « Thomas », qui la conseillait en affaires, et il savait que Lise était également une informatrice précieuse à la jeune femme. Liam et Roy semblaient tenir une place particulière, et il n'arrivait pas à lui en faire parler. Et il savait pourtant que chacune de ces personnes résoudrait le puzzle complexe de la vie de Lilith. Il bouillonnait de l'intérieur lorsqu'elle refusait ouvertement d'assouvir sa curiosité.

...

Lorsque Lilith rentra de sa folle soirée avec Jen, Erwin était déjà couché. Il n'avait pu se résoudre à fermer l'œil, attendant le retour de la jeune femme. Il était tard, et il avait trop attendu pour réprimer sa contrariété. Bien qu'il savait pertinemment qu'elle ne serait guère en état d'avoir une véritable conversation avec lui, il attira son attention sur son comportement.

- Je ne suis pas rassuré de te savoir là-bas toute la nuit... Ça me mets mal à l'aise.

Il scruta sa réaction, craignant qu'elle ne s'emporte, ou ne lui reproche de vouloir la contrôler. Avec son passif, Lilith ne devait pas aimer qu'on la prive de sa liberté. Mais la jeune femme vint s'asseoir à ses côtés et se blottit contre lui avant de poser sa tête sur la cuisse d'Erwin, qui s'était assis sur le lit.

- Je suis désolée, je ne voulais pas te mettre mal à l'aise, je n'ai pas réfléchi à ce que tu pouvais ressentir. Avoua-t-elle.
- J'aimerais qu'on trouve un moment demain pour parler un peu de nous. Lui dit-il tout en lui caressant la tête.

Même en état d'ébriété, Lilith avait ce pouvoir calmant sur lui. Il lui en voulait quelques secondes à peine auparavant, et à présent, il se demandait simplement comment ses cheveux pouvaient être aussi doux...

- Erwin...

La situation le fit sourire, ne lui rappelant que trop bien cette fameuse journée durant laquelle Lilith était venue se reposer dans son bureau, lorsqu'elle était fiévreuse. Il l'avait rejoint sur le canapé, et comme à présent, sa tête reposait sur ses cuisses tandis qu'il lui caressait affectueusement les cheveux. Elle l'avait alors interpellé, avec cette même voix douce et hésitante.

- J'ai tué mon père. Lui souffla-t-elle.