Chapitre 24
Je décide de la laisser au bout de quelques minutes. D'une part, parce qu'elle s'est vraisemblablement détendue. Ensuite, car je ne veux pas qu'elle se réveille et me voit si proche d'elle. Chaque chose en son temps. Je gratouille la tête du chat et je m'en vais.
La nuit est tombée lorsque je passe la porte de chez moi. Vais-je trouver le sommeil ce soir, avec les fantômes du Douze qui rodent dans ma tête ? J'essaye quand même. A priori, ce moment en catimini avec Katniss m'a aussi détendu, puisque je réussi à braver mes cauchemars cette nuit.
A mon réveil, je fais immédiatement du pain que j'apporte à Katniss. Sur le palier de sa porte, Sae Boui-boui s'apprête à rentrer quand elle me voit. Nous arrivons ensemble auprès d'une Katniss réveillée mais avec les yeux rougis. Je devine qu'elle a pleuré. Je coupe le pain et Sae nous prépare le petit déjeuner en me proposant de rester.
- Seulement si tu es d'accord, dis-je à l'intention de Katniss.
- Bien-sûr.
- Comment vas-tu ?
- On fait aller, me répond-elle. Et toi ? Plus de crises ?
Je secoue la tête avec un sourire. En réalité, je pourrais encore en faire, mais dès que je les sens venir je suis apte à me contrôler. Cette réponse semble lui convenir car je vois ses lèvres s'étirer.
- J'ai enfin appelé ma mère ce matin, annonce-t-elle.
- C'est bien ma grande, lance Sae en souriant. Je suis fière de toi.
Je ne souhaite pas enfoncer le couteau dans la plaie alors je ne dis rien. Nous terminons le déjeuner en silence. J'aperçois que depuis qu'elle est revenue, elle n'a pas réemménager ses affaires ici. Je me demande si c'est une bonne idée de lui proposer. Au moment de rentrer chez moi, c'est avec surprise de Katniss se jette dans mes bras alors que je suis sur le seuil de la porte. Je lui rends son étreinte, plongeant mon nez dans ses cheveux, savourant de nouveau toutes ses sensations que sa proximité peut me procurer. Sur ce plan, rien n'a changé j'en suis certain. Je la serre avec force, tâchant de lui faire comprendre tout ce que je ressens sans avoir besoin de mots.
- Tu m'as manqué, tu sais, lui dis-je quand même.
Elle se détache de moi en me souriant. Je sais qu'elle n'est pas très bavarde, je ne lui en tiens pas rigueur, ce sourire me suffit.
Comment allons-nous pouvoir retrouver une relation saine, elle et moi ? Est-ce même possible ? Le Dr Aurélius m'a beaucoup aidé à faire un travail sur moi-même et je suis en mesure de dire que je ne me déteste plus. Mais qu'en est-il d'elle ? Supporterait-elle ma présence à ses côtés, moi qui lui ai fait tant de mal ? En rentrant chez moi, je décide de prendre un bain pour apaiser mes pensées et me nettoyer. Puis une fois séché, je peins. Le visage de Katniss sous toutes ses coutures. Une broche de geai moqueur. Un chat roux. Je ne m'arrête que le soir pour aller dormir.
Pourquoi suis-je attaché ? Pourquoi me veut-on du mal ? Je le sens à cette atmosphère lugubre et violente. Je suis dans une pièce sombre. Un homme y entre, tenant par le bras une petite fille avec deux tresses et une robe rouge à carreau. Elle se débat. Je ne comprends pas ce qu'il nous veut. Elle me regarde d'un air implorant, mais son visage se transforme en celui que je ne connais que trop bien. Ses deux tresses se rassemblent en une seule, et son hurlement me glace le sang lorsque l'homme commence à scalper sa peau.
Je me réveille en sursaut, constatant une fois de plus que j'ai fait un mauvais rêve. Mais le hurlement bien trop familier de mon rêve ne s'atténue pas. C'est Katniss qui crie pour de vrai.
Je me penche à la fenêtre pour voir ce qui ne va pas. Tout est éteint chez elle. Ce doit être un cauchemar. Peut-être qu'ils ne s'effaceront jamais, comme les miens. Je décide cependant de me recoucher, mais je comprends assez rapidement que je ne pourrais pas me rendormir.
Je suis à la cuisine, je cuis du pain et le soleil s'est levé quand on frappe à ma porte. Les mains pleines de farine, je vais ouvrir et j'ai la bonne surprise de tomber sur Katniss.
- Je te dérange ? me demande-t-elle.
- J'étais en train de faire du pain. Entre.
Elle a une seconde d'hésitation mais fini par se diriger vers la cuisine. Elle s'installe et semble soucieuse.
- Tout va bien ? je l'interroge.
- Peeta, je voulais te remercier … d'être rentré … et d'être de nouveau toi.
Son soudain besoin de me dire les choses me désarçonnent mais j'en suis content.
- Je ne te laisserai pas tomber, je lui avoue. Jamais. Je te l'ai dit, tu te souviens ?
Elle hoche la tête timidement.
- Je voulais aussi te demander pardon, je poursuis. Pour tout ce que je t'ai fait.
- Ce n'était pas ta faute. Tu as toujours fait ce qu'il fallait pour essayer de me garder en vie et en sécurité, et je n'ai même pas été capable de te rendre la pareille.
Ses yeux commencent à briller alors je m'approche d'elle et la prend précautionneusement dans mes bras. Elle ne se dérobe pas.
- Tout va bien, maintenant, lui dis-je pour la rassurer. Nous sommes ici, bien vivants. Tu peux compter sur moi.
Je sens mon épaule se tremper. Nous restons un bon moment dans les bras l'un de l'autre, debout, dans la cuisine. Je me détache d'elle uniquement lorsque le four annonce la fin de la cuisson de ma tournée de pain. Je m'empresse de les sortir et me retourne vers elle.
- N'en parlons plus, d'accord ?
Elle hoche la tête
- J'aurai besoin de toi. Pour un projet, ajoute-t-elle. Enfin, si tu es d'accord.
- Quel genre de projet ?
- C'est pour ma thérapie. Hier, j'ai enfin ouvert les cartons qu'on a pu me ramener du Treize, et je suis tombé sur le livre des plantes de ma famille.
- Je me souviens de ce livre. Je t'avais aidé à le faire, tu notais tout ce que tu savais des plantes et des baies et je les dessinais. Réel ou pas réel ? je demande avec un clin d'œil.
- Réel. J'ai pensé faire la même chose … pour ne pas oublier.
Je comprends qu'elle parle de sa sœur. De ses amis. Peut-être même de mes parents. J'accepte immédiatement.
- Je n'ai pas encore de feuilles ni de crayons, mais je vais trouver le moyen d'en faire venir, me promet-elle.
- Tu es retourné en ville depuis ton retour ? je demande.
Elle hoche tristement la tête.
- Moi aussi, je lui avoue. Je me suis arrêté devant la boulangerie. Je pense reprendre le travail de mon père.
- C'est une bonne idée. A partir de quand ?
- On doit me prévenir lorsque je pourrais commencer les travaux.
Je fini de faire le pain sous l'œil avisé de Katniss. Elle me parle de son retour ici, de Sae Boui-boui et de sa petite fille, que je n'ai encore jamais vu, et je lui parle de ma thérapie au Capitole. Nous ne mentionnons jamais Gale.
- J'ai cru comprendre que c'était l'anniversaire d'Haymitch ce week-end. C'est Sae qui me l'a dit, précise-t-elle.
- On ne lui a jamais souhaité. C'est peut-être le moment pour nous de nous rattraper.
- Comment ? dit-elle en souriant.
- Il faut qu'on lui trouve un cadeau.
- Un cadeau pour Haymitch ? Quoi, une bouteille d'alcool fort ?
Je secoue la tête en gloussant.
- Quelque chose pour occuper ses vieux jours.
- A part des bouteilles d'alcool, je ne vois pas bien ce qui lui ferai plaisir.
- Allons voir en ville, je suggère. Je sais que la Plaque a rouvert pour certains marchands. On y trouvera peut-être une idée.
Elle acquiesce et je m'empresse de me passer sous l'eau afin d'enlever toute cette farine. Nous partons ensuite en direction de la ville et, sur le chemin, je suis ravi de voir qu'elle me prend volontairement la main.
A la Plaque, nous passons devant des marchands de tissus, d'alcool, de bonbons, mais aucune brillante idée ne nous vient. Nous pensons finir par rentrer les mains vides, avec pour idée de lui préparer un bon repas, quand nous passons devant chez l'homme-chèvre. Qui n'a pas que des chèvres, d'ailleurs. Sa femme s'occupe à longueur de journée d'un poulailler pendant qu'il trait ses chèvres.
- J'ai une idée ! j'annonce à Katniss en lui montrant la vieille ferme.
- Quoi, une chèvre ?
- Non. Des poules.
Elle rit. C'est la première fois que je l'entends rire depuis ce qui me semble être une éternité, ce qui me ravi.
- Ne te moque pas, lui dis-je en lui plantant un doigt dans les côtes. Tu étais heureuse d'avoir ta chèvre pour avoir du lait. Sauf que je vois mal Haymitch traire un animal.
- Alors il n'aura qu'à aller chercher des œufs, c'est ça ?
- Précisément, lui dis-je en lançant un clin d'œil.
Il s'avère que les poules ont toutes péries, donc en attendant, la fermière est occupée par des oies. Nous lui en achetons donc une demi-douzaine. Des œufs d'oies feront tout aussi bien l'affaire.
Le soir venu, nous avons acheté suffisamment de nourriture pour faire un bon repas chez moi. Je fais un gâteau, avec un glaçage représentant des oies, pour pousser la plaisanterie. Les volatiles sont dans un grand carton que nous laissons dans la chambre d'amis le temps de la soirée. Quelle ne fut pas sa surprise quand il a découvert notre cadeau. Nous avons dû rattraper les oies dans toute la maison car elles se sont enfuies du carton dès qu'il a été ouvert. Nous passons relativement une bonne soirée. Nous avons reçu une photo d'Annie et de son nouveau-né. Je suis certaines qu'elle fera une super mère.
Au moment de partir, Katniss prend un air triste que je ne lui connaissais que très rarement. Je comprends ce qui ne va pas lorsqu'elle me demande :
- Peeta, j'ai … j'ai peur de faire des cauchemars. Ils sont plus horribles que jamais en cette période. Je peux rester avec toi ?
Je lui empoigne la main et nous montons les marches de l'escalier jusqu'à mon lit. Je lui prête un tee-shirt et un short pour la nuit, après quoi nous nous allongeons, blottis l'un contre l'autre, comme nous le faisions après nos premiers Jeux. Je dois dire que c'est un remède efficace pour éloigner les cauchemars.
J'ai dormi d'une traite et j'en suis heureux. Katniss dort encore dans mes bras. Je la serre un peu plus fort contre moi pour me persuader que ce n'est pas un rêve. Je me mords la langue pour faire bonne mesure. Ouille ! C'est bel et bien réel.
Les semaines passent. Haymitch a créé un enclos pour ses oies, ce qui est relativement étonnant, et Katniss reçoit finalement ses parchemins et ses crayons, donc nous nous mettons au travail. Elle souhaite le commencer avec une image de sa sœur.
- Tu ne préfères pas qu'on écrive une petite introduction ? je demande.
- Quelle genre d'introduction ?
Je me creuse les méninges pendant quelques minutes mais fini par écrire d'une écriture soignée : « On peut trouver le bonheur même dans les moments les plus sombres. Il suffit de se souvenir d'allumer la lumière ». Voilà nos lumières. Nos souvenirs les plus beaux, tous les actes de bontés auquel nous avons été témoins. Afin de ne jamais oublier.
Elle me regarde avec fierté, les yeux brillants, le sourire aux lèvres. Puis je commence mon esquisse de Prim. Je la dessine telle que je me l'imaginais dans l'histoire de Katniss, le jour de son anniversaire : couchée devant la cheminée, sa chèvre nouvellement arrivée dans la famille lui léchant la joue. S'ensuit une photo de son père tout sourire. Un croquis de mon père et de ses éternels cookies. Les yeux de Finnick, surplombés d'une couleur vert d'eau. Rue qui chantonne. Cinna. Chaque personne nous ayant fait ressentir un instant de bonheur à un moment de notre vie. Chaque geste de bonté auquel se raccrocher. Personne n'y échappe.
Durant tout ce temps, nous ne cessons pas de dormir ensemble, combattant nos cauchemars mutuels. Elle me sert de rempart contre la violence du monde et je fais de même pour elle. Elle ne va presque plus chez elle, craignant d'y réveiller les fantômes. La mine du Douze a fermé et une usine de médicament est en train de s'y construire là où se trouvait la Plaque. On sème aussi afin de s'auto-suffire. Les morts sont enterrés. Le Pré reverdit, comme le signe qu'une nouvelle vie peut commencer. Nous tentons de nous reconstruire.
Katniss me parle très rarement de Gale. Un jour, elle sent le besoin de m'expliquer comment leur relation est partie en fumée petit à petit, depuis le début de la guerre, et comment il a trahi sa confiance en envoyant une bombe sur sa sœur. Je tente de le défendre, à sa grande surprise, mais je sens que c'est un sujet sur lequel il ne faut pas trop appuyer. Alors je la laisse parler et me contente de l'écouter. C'est sa manière d'évacuer ses émotions.
Les papillons qui naissant dans mon estomac en sa présence se transforment en bourdon. Je suis conscient d'avoir besoin de plus, toutefois je ne peux pas le lui demander. Pas après tout ce qu'elle a vécu.
C'est compliqué d'éloigner les cauchemars si longtemps. Une nuit, Katniss se réveille en sursaut avec un cri d'horreur. Je la prends immédiatement dans mes bras afin de la protéger de tous ses mauvais rêves. Qui de Prim, Rue ou Finnick a-t-elle vu mourir sous ses yeux, cette fois-ci ?
- Tout va bien, je suis là.
Elle sanglote de plus belle. Je reste auprès d'elle, lui faisant quelques baisers rassurants dans les cheveux, lui caressant le dos. Elle fini par se calmer. Puis elle lève son visage vers le mien.
- Merci, souffle-t-elle.
Avant d'avoir pu répondre, elle approche son visage du mien. Pose sa main sur ma joue. Et je ne bouge plus. Je plante mon regard dans le sien. J'attends qu'elle fasse le premier pas, n'osant pas la brusquer. Elle brise finalement la distance qui nous sépare en plantant ses lèvres sur les miennes.
Je lui rends son baiser. Contrairement à celui qui m'a fait reprendre mes esprits au Capitole, celui-ci a le gout de l'espoir. D'envie. Et quelque part, de promesse silencieuse.
Nos lèvres bougent à l'unisson, et ma langue se fraie un passage jusqu'à la sienne. Elle lâche un gémissement de plaisir qui fait écho dans tout mon corps. Mon estomac se tord et je sens une partie de mon anatomie se tendre. C'est moi qui me détache d'elle en premier.
- Katniss Everdeen, vous allez me rendre complètement fou.
Elle me regarde avec une envie nouvelle et un appétit nouveau. Mais elle semble retrouver la raison lorsqu'elle repose sa tête sur mon épaule pour se rendormir.
