Bonjour !

Le sort d'Hadès est fixé dans ce chapitre. Bonne lecture !


Elysium

Chapitre 24

"Taint nor thy mind, nor let thy soul contrive against thy mother aught.

Leave her to heaven, and to those thorns that in her bosom lodge

To prick and sting her."

"Ne corromps pas ton esprit, et ne laisse pas ton âme tramer quoi que ce soit contre ta mère.

Abandonne-la au Ciel, et à ces épines qui logent dans son coeur

Pour la griffer et la piquer."

Hamlet, acte I, scène V

oOo

La semaine qui suivit la mort de Zeus fut particulièrement étrange. Une atmosphère morne régnait en permanence sur l'Olympe, comme si la disparition de l'un de ses dieux en avait chassé toute la lumière. Même Apollon avait cessé de rire et ne cherchait même plus à détendre l'atmosphère. Zelena avait un temps pensé que, libérés de l'autorité de Zeus, les autres dieux se réjouiraient et festoieraient pendant des jours. Cependant, elle fut rapidement forcée d'admettre que c'était loin d'être le cas : malgré tous ses défauts et ses mensonges, Zeus restait un membre de leur famille et tous le pleuraient, à leur manière, même ceux qui ne l'appréciaient pas particulièrement.

Hadès était dans ce cas, même s'il n'en montrait rien.

Zelena ne parvenait toujours pas à réaliser qu'il allait connaître le même sort funeste que ce frère qu'il avait tant haï, et ce parce qu'il avait commis la même erreur que lui. Il pouvait dire ce qu'il voulait, il ressemblait bien plus à Zeus qu'il ne voulait l'admettre. Comme si prendre connaissance du mal qui le rongeait avait rendu celui-ci plus réel, Hadès s'affaiblissait rapidement. Il ne quittait presque plus ses appartements et lui et Zelena passaient de longues heures allongés côte à côte à regarder le plafond en tentant de se raccrocher aux instants de bonheur qu'ils avaient connus – car il y en avait eu, elle ne pouvait pas le nier, ni l'oublier.

« Je ne comprends pas, » lui dit-elle un après-midi. « Zeus a utilisé le Cristal il y a des siècles, et il vient à peine de mourir. Toi, tu l'as utilisé il y a un peu moins de dix-sept ans... pourquoi dépéris-tu aussi rapidement ? »

Chercher des explications rationnelles était pour elle une tentative désespérée de donner un peu de sens à cette situation, de se raccrocher à quelque chose.

« Je l'ignore, » avoua t-il d'une voix faible. « Cette magie est tellement imprévisible... peut-être n'y a t-il aucune explication. Quelle différence cela ferait-il, de toute façon ? »

Elle se mordit la lèvre et ravala un nouveau sanglot. C'était comme si tous les reproches qu'elle avait pu lui faire s'étaient envolés, comme si toute sa rancoeur avait tout simplement disparu.

Hadès allait mourir.

Elle était enceinte et Hadès, son âme sœur, le père de son futur enfant, allait mourir. Il n'aurait pas la chance de le connaître, il ne saurait jamais si c'était un garçon ou une fille. Elle se souvint de la façon dont ils avaient élevé Lyra et Rigel. Hadès était tellement fier d'eux, il était fier d'être leur père. Il n'avait pas moins aimé Lyra parce qu'elle n'était pas le fruit de ses entrailles, il l'avait toujours considérée comme sa fille, même quand elle l'avait rejeté au moment où elle avait appris la terrible vérité. Il leur avait légué son talent pour la musique et son goût pour les livres, et tellement d'autres choses encore.

Quand viendrait le jour où ce petit être qui grandissait dans son ventre lui poserait des questions sur son père, elle n'aurait que des récits et des larmes à lui offrir.

Zelena ne s'était même pas aperçue qu'elle pleurait. Hadès essuya tendrement ses larmes du bout des doigts.

« Je ne peux toujours pas y croire, » murmura t-elle difficilement. « C'est tellement insensé... tellement injuste... »

Il lui sourit tristement.

« Je suis désolé, » répéta t-il pour la centième fois au moins. « J'aimerais qu'il y ait une solution... »

Elle se pressa encore un peu plus contre lui et posa la tête sur sa poitrine. Elle se rappelait du jour où elle l'avait embrassé pour la première fois, le jour où son cœur avait recommencé à battre... la preuve du Véritable Amour qui les unissait tous les deux.

Qu'en resterait-il, après ça ? Des échos, des fragments, des rêves avortés, un cauchemar devenu réalité.

Un peu plus tard, Lyra et Rigel vinrent les rejoindre avec leurs instruments : Lyra avait apporté sa lyre enchantée et Rigel son violon.

« Euh... on pensait que ce serait une bonne idée de jouer un peu... » fit la jeune fille, mal à l'aise.

Zelena avait l'impression qu'aucun de ses enfants ne savait comment se comporter. Hadès refusait d'être traité comme un mourant, ils évitaient par conséquent de faire la moindre allusion au sort funeste serait le sien dans à peine quelques jours. Si Lyra parvenait à garder contenance, Rigel avait beaucoup plus de difficultés à le faire : ébranlé par la mort de Zeus, il ne supportait pas de regarder son père dépérir sans pouvoir rien faire pour l'aider.

« C'est une bonne idée, » dit tranquillement Hadès en se redressant. « Malheureusement, je ne me sens pas assez fort pour vous accompagner... mais ce n'est pas grave. Ce serait un honneur pour moi de vous écouter. »

Lyra et Rigel échangèrent un regard entendu et se lancèrent dans l'interprétation d'un extrait des Quatre Saisons de Vivaldi. Zelena connaissait bien ces compositions, qui faisaient partie des préférées d'Hadès.

Elle ferma les yeux et se laissa bercer par la musique. Un instant, rien qu'un instant, elle crut être de retour à Pandémonium, avant qu'elle ne retrouve ses souvenirs, avant que Rigel ne disparaisse. Le doux mensonge dans lequel elle vivait à l'époque lui semblait mille fois préférable à cette triste réalité qui s'était abattue sur elle.

« Je t'aime, » murmura t-elle à l'oreille d'Hadès.

Elle ne lui avait pas assez dit. Depuis qu'ils étaient arrivés sur l'Olympe, elle avait passé son temps à l'éviter. Oh, comme elle le regrettait, à présent...

« Je t'aime aussi, » répondit-il sur le même ton.

Ils fermèrent les yeux et se concentrèrent sur la musique. Zelena savait que c'était une des dernières fois qu'elle appréciait un morceau de musique, et ce parce que le son des battements de cœur d'Hadès l'accompagnait.

oOo

Emma s'ennuyait. Étant donné les circonstances, c'était une pensée horrible, mais c'était ainsi. Depuis la mort de Zeus, elle n'avait pour ainsi dire plus rien à faire : il n'y avait plus d'échéance, plus d'entraînement avec les héros, plus de mystères à élucider. Toutes les choses laissaient un gros vide en elle. Par ailleurs, elle ne savait pas trop quoi penser de la mort prochaine d'Hadès. Elle pensait toujours qu'il récoltait ce qu'il avait semé et que ce n'était que justice après Pandémonium... cependant, elle avait de la peine pour lui. Il allait quand même laisser derrière lui deux enfants orphelins – trois, en fait, si on comptait le bébé qui grandissait dans le ventre de Zelena. Par ailleurs, elle savait bien qu'il n'était pas vraiment mauvais, au fond. Il était gris, exactement comme Regina, exactement comme elle. Bon, Emma espérait être plus proche du gris clair que du gris foncé mais tout le monde commettait de bonnes et de mauvaises actions au cours de sa vie.

Les héros s'étaient retranchés à Elysium presque à l'instant où Zeus était mort et elle ne les avait plus revus depuis. Lily, August et Maleficient restaient en permanence ensemble – Emma savait que son amie d'enfance avait été particulièrement affectée par la disparition brutale de celui qui s'était révélé être son père. Quant à Henry, il passait la plupart de son temps avec ses amis, ce qu'elle comprenait parfaitement : Lyra et Rigel avaient plus que jamais besoin de son soutien.

Elle passait donc ses journées à vagabonder sur l'Olympe en compagnie de Regina, la plupart du temps dans un silence absolu, ce qui leur convenait très bien à toutes les deux. Emma savait qu'elles évitaient un sujet de conversation en particulier mais n'avait pas le cœur à l'aborder. Cependant, Regina était visiblement lasse d'évoluer en permanence dans les non-dits car elle déclara un matin :

« Et maintenant ? »

« Qu'est-ce que tu veux dire ? »

Elle roula des yeux.

« Tu sais très bien ce que je veux dire, Emma. »

La Sauveuse soupira.

« Je n'en sais rien, » admit-elle. « Je ne sais même pas si Zeus avait l'intention de respecter sa promesse... »

Qu'allait-il se passer maintenant qu'il n'était plus là ? Était-il seulement possible de ramener les morts à la vie ? Ou bien tout ça n'avait-il été qu'un autre mensonge ?

« C'est presque égoïste de penser à ça maintenant alors qu'Hadès est en train de... enfin, tu sais, » reprit-elle.

Elle croisa les bras sur sa poitrine, mal à l'aise.

« Tu sais, à Pandémonium, j'aurais tout donné pour le voir dans une telle situation... mais maintenant, eh bien... je ne sais pas... Ce n'est pas quelqu'un de bien, c'est certain, mais il n'est pas non plus entièrement mauvais. »

Regina acquiesça, comprenant où elle voulait en venir.

« On se ressemble beaucoup... même si ça me tue de l'admettre. Qui sait ce que j'aurais fait si j'avais été en possession du Cristal Olympien. »

Il y a quelques jours à peine, la mort d'Hadès lui semblait complètement impensable. A chaque fois qu'elle imaginait son retour à Storybrooke, elle le voyait vadrouiller dans les rues, le visage arrogant, et lui jeter des remarques sarcastiques. Cela faisait presque dix-sept ans qu'Hadès faisait partie de sa vie, et dix-sept ans, c'était long.

Elle refusa de penser qu'elle allait ressentir une sensation de vide.

« Je ne veux pas te laisser ici, Regina, » lâcha t-elle finalement.

Celle-ci ferma les yeux, hocha la tête, et l'embrassa au coin des lèvres.

« Je sais. »

Emma n'aurait peut-être pas le choix, et ça la tuait. Une silhouette familière qui marchait vers elle attira alors son attention et elle accueillit cette distraction avec joie.

« Bonjour, Achille. »

Il leur fit un léger signe de tête.

« Je commençais à croire que vous ne sortiriez jamais d'Elysium... »

« Il ne fait pas vraiment bon vivre sur le reste de l'Olympe en ce moment, » rétorqua t-il.

Ses traits étaient durs, ses yeux clairs étaient froids, pourtant Emma crut y déceler une lueur de fragilité.

« Nous n'avons pas vraiment eu l'occasion de parler depuis votre épreuve... c'était un combat intéressant, » reprit-il.

« Serait-ce un compliment ? »

« N'exagérons rien, » renifla t-il. « Vous avez encore beaucoup à apprendre. »

Emma se contenta de sourire – c'était comme si le héros s'était soudainement mis à distribuer des bonbons à tous les habitants de l'Olympe. Elle ne jugea pas utile de préciser qu'elle espérait bien ne plus avoir à tenir quoi que ce soit qui ressemble à une épée pour le reste de sa vie.

« Comment va Hadès ? » demanda Achille.

« Il s'affaiblit, » lui apprit Regina. « Il n'en a plus pour très longtemps. Quelques jours, tout au plus. »

« Je vois. »

Il leva les yeux vers le ciel. Le soleil allumait des éclats dorés dans ses cheveux, quand bien même une ombre gigantesque s'était abattue sur l'Olympe.

« Je n'aimais pas Zeus, » avoua t-il franchement. « Je haïssais sa règle stupide de séparer les héros des autres âmes défuntes. Je haïssais le fait qu'il m'ait séparé de Patrocle. J'ai même participé à ce complot visant à le renverser. Cependant... je ne pense pas qu'il méritait de disparaître de cette façon. »

Il secoua la tête, comme pour se ressaisir.

« Je plains les enfants d'Hadès. Lui non plus ne méritait pas ça. »

Il tourna alors les talons et s'éloigna.

« Passez une bonne journée. »

Emma attendit qu'il soit hors de portée de voix pour dire :

« Une bonne journée sur l'Olympe... quelle blague. »

Regina s'esclaffa tristement.

oOo

Rigel attendait Poséidon, Apollon et Athéna près de la bibliothèque, les yeux rivés sur l'imposant bâtiment dans lequel il avait passé tant de temps depuis son arrivée sur l'Olympe dans l'espoir d'arracher Zeus à son destin funeste.

Une perte de temps qui aurait pourtant pu ne pas être si son oncle avait fait un autre choix.

Les trois dieux se montrèrent en même temps. Étant donné les circonstances, Poséidon et Athéna avaient visiblement décidé de faire une trêve. C'était presque étrange de les voir marcher côte à côte sans se jeter des regards noirs.

« Tu voulais nous parler ? » demanda Apollon avec gentillesse.

« Oui. »

Il leur tourna le dos et s'éloigna de quelques pas.

« Il y a un moyen. »

« Pardon ? »

« Il y a un moyen de sauver Hadès. »

Même s'il ne pouvait pas les voir, il devina sans mal l'expression de stupeur qui s'afficha sur leur visage.

« Qu'est-ce que tu veux dire ? » balbutia Poséidon.

« Zeus vous a dit que nous n'avions jamais trouvé de remède à ce mal qui le rongeait... ce n'est pas tout à fait exact. »

Il se retourna pour leur faire face. Si Poséidon et Apollon ne cachaient pas leur stupéfaction, Athéna se contentait de le dévisager calmement.

« Continue. »

« Lors de mes recherches, je me suis renseigné sur la magie du sang... Zeus était mon oncle, je pensais que ça valait la peine de creuser un peu de ce côté. »

Il marqua une pause, guettant leurs réactions. Ils étaient suspendus à ses lèvres.

« Saviez-vous qu'il est possible pour un demi-dieu de devenir un dieu ? » lança t-il.

La tête qu'ils faisaient leur indiqua qu'ils l'ignoraient.

« C'est un rituel extrêmement complexe, extrêmement rare. D'ailleurs, je ne crois pas qu'il ait déjà été utilisé. Si un dieu le souhaite, il peut donner une partie de sa magie à un demi-dieu, pour une raison ou pour une autre. En d'autres termes, il lui donne ce qui fait de lui un dieu... dont son immortalité. »

Ils accusèrent le coup en silence. Rigel vit qu'Athéna commençait à voir où il voulait en venir... elle n'était pas la Déesse de la sagesse pour rien.

« Le pouvoir du Cristal s'attaquait à la magie de Zeus. En prenant une partie de celle-ci, j'aurais pu le sauver. Si il avait accepté, il aurait pu vivre. »

Rigel se souvenait avoir tenté par tous les moyens de convaincre son oncle. Zeus n'avait jamais cédé.

« Il me disait que je ne réfléchissais pas assez, que je ne pensais pas assez aux conséquences que cela aurait sur moi... que je ne savais pas ce que ça faisait d'être un dieu. Il y avait une autre raison, bien sûr, et vous la connaissez autant que moi. »

Poséidon poussa un long soupir, dépité.

« Zeus n'aurait jamais supporté d'être privé d'une partie de ses pouvoirs... encore moins de son immortalité. »

Rigel acquiesça. Cela lui rappelait le choix qu'avait dû faire Achille de son vivant – une existence brève mais glorieuse ou une vie longue mais sans éclat.

Quelques instants supplémentaires de pouvoir ou une vie humaine privé de ce qui faisait de lui un être exceptionnel – Zeus n'avait même pas hésité.

« Zeus a fait son choix, » reprit Rigel. « Il a choisi le pouvoir... mais je pense que mon père a d'autres priorités. »

Voilà. Ils y étaient. Apollon écarquilla les yeux quand il réalisa ce qu'il prévoyait de faire.

« Tu n'es pas sérieux, » s'effara t-il.

« Je suis très sérieux, » répondit-il d'une voix déterminée.

« Hadès n'acceptera jamais que tu te sacrifies pour lui, » dit Poséidon.

« Je ne me sacrifie pas, » rétorqua Rigel. « Si cela fonctionne, personne ne mourra. »

Il serra les dents. Il y avait longuement réfléchi, il ne voyait pas d'autre solution... il fallait qu'il le fasse.

« Mais tu vivras éternellement, » lui rappela Athéna. « As-tu bien conscience de ce que ça signifie ? »

C'était sans doute la déesse qui le connaissait le mieux, elle pouvait voir les doutes qui s'amoncelaient dans son esprit. Il se retrouva malgré lui pris au piège de ses yeux verts.

« Oui, » répondit-il, comme pour se convaincre lui-même.

« Tu ne vieilliras jamais. Tu ne pourras jamais vivre très longtemps au même endroit, faute de quoi les gens s'étonneront de ne pas te voir vieillir... par dépit, tu finiras par revenir sur l'Olympe. Nous sommes presque tous passés par là. Tu ne pourras jamais fonder une famille. Tu devras regarder tous ceux qui te sont chers vieillir, et puis mourir. »

« Je sais. »

Il s'interdisait de pleurer. Il ne pouvait pas hésiter, il était trop tard pour ça, bien trop tard.

« J'aime Hadès, » dit Athéna en voyant qu'il n'en démordait pas. « C'est mon meilleur ami. Je donnerais n'importe quoi pour le sauver... mais ce sont ses choix qui l'ont mené là où il en est aujourd'hui. Tu n'as pas à en payer le prix, Rigel. »

Il ne cilla pas.

« Ma mère est enceinte. Elle a besoin de lui. Lyra a besoin de lui. Je peux le sauver... je peux le faire. Je dois le faire. »

Elle lui offrit un petit sourire triste, consciente qu'elle n'arriverait pas à le faire changer d'avis.

« Ta mère et ta sœur ne l'accepteront jamais, » dit Apollon en fronçant les sourcils. « Tes amis non plus... sans parler d'Hadès. »

« Je sais, » répondit Rigel. « C'est pour cela que je ne leur dirai rien. »

Il avait parfaitement conscience qu'ils tenteraient par tous les moyens de l'en dissuader. Il ne pouvait pas prendre le risque de se laisser convaincre... il ne devait pas penser aux boucles rousses de Lyra ou aux lèvres de Violet.

« Et c'est aussi pour ça que j'ai besoin de vous. Hadès ne se laissera pas faire. Il faut que vous m'aidiez à le neutraliser. »

« Il ne nous le pardonnera jamais, » répliqua Apollon, les yeux ronds.

Poséidon hocha la tête pour montrer qu'il était d'accord. Athéna resta de marbre.

« Probablement pas, » admit Rigel. « Mais il vivra. N'est-ce pas tout ce qui compte ? »

Les dieux échangèrent un long regard, comme une longue conversation muette. Athéna se tourna vers lui. Elle ne souriait pas.

« Très bien. »

Rigel avait gagné.

Mais, d'une certaine façon, il avait aussi perdu.

Il ne souriait pas non plus.

.

Ils attendirent que la nuit tombe pour passer à l'action. Rigel savait que sa mère dormait peu, elle passait de longues heures à écumer les couloirs en pleurant ce bonheur qui serait bientôt perdu. Il n'avait pas revu Lyra, lui annoncer qu'elle allait le perdre pour la deuxième fois avait tout simplement été au-dessus de ses forces. Il faisait ça pour le plus grand bien, se répétait-il : sa mère et elle avaient davantage besoin d'Hadès que de lui. Son futur frère ou sa future sœur avait davantage besoin d'un père que d'un frère.

La chambre d'Hadès était plongée dans l'obscurité. Son père était recroquevillé sur lui-même et gémissait dans son sommeil. Le cœur de Rigel se serra. En fin de compte, ce serait peut-être plus facile que prévu.

Il s'approcha doucement du lit et attendit que Poséidon, Athéna et Apollon aient jeté un sort d'immobilisation au Dieu des Enfers. Il ne pouvait pas le faire, il fallait que toute sa magie soit focalisée sur le rituel.

Perclus de douleur, Hadès ne se réveilla même pas. Rigel posa la main sur sa poitrine.

« Je suis désolé, » dit-il.

Il ne sut jamais si Hadès l'avait entendu.

oOo

Hadès évoluait dans un brouillard permanent. Il le sentait, sa conscience s'enfonçait de plus en plus dans un océan sans fond où aucune lumière ne brillait, les sons et les couleurs se mélangeaient autour de lui, il sentait ses souvenirs lui échapper.

C'était la fin. Combien de temps lui restait-il ? Quelques heures ? Moins que ça ? Aurait-il seulement la force d'ouvrir les yeux une dernière fois ? De prononcer quelques mots, de dire à Zelena et à ses enfants qu'il les aimait ? Sa langue était de plomb, ses paupières aussi.

Il lui sembla entendre quelque chose mais il n'était sûr de rien. Soudain, une violente douleur le déchira de l'intérieur, encore plus violente que toutes les crises qu'il avait traversées jusqu'à présent.

C'était comme si une main s'était glissée en lui et palpait, tordait, arrachait ses organes, arrachait le souffle de vie qui tentait désespérément de ne pas faiblir. Il voulut hurler mais aucun son ne franchit la barrière de ses lèvres. Était-ce ce qu'avait ressenti Emma quand elle avait bu du nectar ? Était-ce ce à quoi avaient ressemblé les derniers instants de Zeus ?

Au prix d'un ultime effort, Hadès parvint à ouvrir les paupières pour emporter une dernière belle image avec lui.

Avant de sombrer définitivement, il trouva une étoile bleue.

oOo

Lyra s'était isolée avec Henry dans la petite clairière où elle avait passé une après-midi avec ses parents et Rigel. Le soleil venait à peine de se lever. Elle savait qu'elle aurait dû rester près d'Hadès mais le regarder se tordre continuellement de douleur lui était devenu insupportable.

« J'aimerais tellement remonter le temps, » murmura t-elle. « J'aimerais retourner à Pandémonium avant que Rigel ne disparaisse. »

Elle voulait retrouver sa cage dorée, elle voulait retrouver la sécurité qu'elle lui apportait. Elle voulait retrouver sa famille.

« Je sais, » répondit Henry. « Je serai toujours là pour toi, tu le sais, pas vrai ? »

Elle hocha la tête. Ce qu'il lui disait comptait énormément pour elle. Elle caressa du bout des doigts la kunée d'Hadès. Elle n'avait pas eu l'occasion de la lui rendre et songea que c'était la seule chose qu'il allait lui rester

« Lyra ? »

Elle sursauta. Cette voix mielleuse... on ne lui avait que trop de fois conseillé de s'en méfier. Némésis sortit de l'ombre et s'avança tranquillement vers eux. Lyra et Henry se levèrent aussitôt.

« Qu'est-ce que vous voulez ? » demanda sèchement Henry.

Aucun d'eux n'avait oublié ce que Némésis avait fait à Emma dans le labyrinthe. La mort de Zeus devait forcément l'avoir ébranlée, elle était donc probablement encore plus imprévisible que d'habitude.

« J'ai une information qui pourrait t'intéresser, Lyra, » reprit-elle comme si de rien n'était. « C'est à propos de ton père. »

Son cœur fit un bond dans sa poitrine.

« Mon père ? Il est mort, c'est ça ? »

Némésis s'esclaffa.

« Hadès ? Non, il vit encore. Je voulais dire ton vrai père. »

Lyra fronça les sourcils, méfiante, et lui fit signe de continuer.

Elle ne le savait pas encore mais une série d'événements tragiques allait découler des terribles révélations de Némésis.

.

Lyra courait à en perdre haleine.

Elle courait loin d'Henry, loin de Némésis, loin de ses paroles dévastatrices, loin des mots qui avaient achevé de briser ses fragiles certitudes.

En à peine quelques phrases, son monde s'était écroulé autour d'elle. Les larmes lui brûlaient les yeux, elle avait à peine conscience de l'endroit où elle allait. Depuis combien de temps courait-elle ? Où était-elle ? Elle ne reconnaissait plus rien, elle se sentait sale, elle avait envie de plonger la tête la première dans la rivière, de se frotter jusqu'au sang, de s'arracher la peau, elle avait l'impression d'être laide, d'être une abomination qui n'aurait jamais dû exister.

Elle déboula devant le palais et reprit son souffle. Elle ne s'étonna même pas du fait que tous les dieux étaient rassemblés autour de Rigel tant les paroles de Némésis occupaient toute la place dans son esprit.

« J'ai quelque chose à vous dire, » dit Rigel. « Je... »

Il s'interrompit en voyant l'état dans lequel était Lyra.

« Tout va bien, Lyra ? »

« Je... je... »

Quelqu'un se détacha alors du groupe et se dirigea vers elle. Zelena, les sourcils froncés, tendit la main mais Lyra recula aussitôt.

« Ne me touche pas ! » cracha t-elle.

Zelena se figea, déconcertée.

« Que se passe t-il ? »

Lyra supportait à peine de la regarder, supportait à peine de voir à quel point elles se ressemblaient.

« Némésis m'a tout dit, » jeta Lyra, la voix tremblante.

Elle allait se mettre à pleurer d'une seconde à l'autre... il fallait qu'elle se maîtrise...

« Quoi ? »

« Elle m'a dit la vérité sur mon père. Sur ma naissance. »

Un instant encore elle espéra que la Déesse de la vengeance n'ait proféré que des mensonges, que rien de ce qu'elle avait dit n'était réel. Cet espoir s'envola dès qu'elle vit la lueur de culpabilité dans les yeux de sa mère.

« Alors, c'est vrai. »

« Lyra... »

« Ne me touche pas ! Ne me touche plus jamais ! »

Elle recula encore.

« Lyra... écoute-moi... »

« Ce que tu lui as fait... »

Le mot abject lui broyait les entrailles, lui brûlait la bouche, brûlait cette illusion de famille à laquelle elle s'était toujours raccrochée.

« Tu l'as violé ! »

Elle alla ensuite se planter devant Rigel.

« Tu savais, n'est-ce pas ? »

Il n'eut même pas besoin de répondre, elle le vit dans ses yeux. Elle leva la main pour le gifler mais se ravisa. Elle ne voulait même pas le toucher, il la dégoûtait, sa mère la dégoûtait.

« Lyra, je t'en supplie, » dit Zelena. « Laisse-moi t'expliquer... »

« NE ME TOUCHE PAS ! »

Elle tenait toujours la kunée d'Hadès. Elle n'hésita pas une seule seconde.

Devant le regard désespéré de sa mère, elle l'enfonça sur sa tête, devint invisible, et s'enfuit. Elle ne pouvait plus rester près d'eux, elle devait s'éloigner de cette vérité abjecte, elle devait oublier.

Et il existait un endroit parfait pour cela.

Une fois qu'elle fut suffisamment loin, Lyra s'assura que personne n'était dans les parages et se mit à hurler.

« Pandore ! »

Personne ne lui répondit. Peu lui importait. Elle allait l'entendre, elle en était sûre.

« Pandore ! Pandore ! Pandore ! »

« Lyra ? »

Pandore apparut de nulle part, comme à son habitude. Lyra se jeta littéralement sur elle.

« J'ai besoin de vous, » dit-elle en ravalant un sanglot.

« Besoin de moi ? »

« Vous avez dit que vous étiez la gardienne du jardin des Hespérides, c'est bien ça ? »

« Oui. »

« Un lieu où ni le passé ni l'avenir n'importent ? »

« C'est exact, mais... »

« J'ai besoin que vous me laissiez y entrer. »

Pandore fronça les sourcils.

« C'est un endroit... »

« Dangereux, je sais... vous ne comprenez pas... il faut que j'y aille... ma mère... je ne peux pas repartir de l'Olympe avec elle, je ne peux pas ! S'il vous plaît... je vous en supplie... »

Elle était prête à se mettre à genoux pour la supplier. Pandore, touchée par sa détresse, posa une main sur son bras.

« Tu es sûre de toi ? »

« Oui ! »

« Dans ce cas... »

« Lyra ! »

Henry fonçait vers elle. Elle avait dû crier tellement fort qu'il l'avait entendue.

« Je t'ai cherchée partout ! Qu'est-ce que tu fais ? »

« Je m'en vais. »

« Quoi ? »

« Je pars dans le jardin des Hespérides. Je ne peux pas... je dois oublier, je dois partir d'ici... »

Henry jeta un œil à Pandore, comprenant pourquoi elle l'avait appelée.

« Mais... »

« Bon sang, Henry... ce que ma mère a fait à mon père... je suis le fruit d'un... d'un viol. Je me sens sale, je me sens laide... je ne devrais même pas exister. »

« Ne dis pas ça, Ly, je t'en supplie. »

« Tu ne comprends pas... je dois partir... je dois oublier. »

Désespérée, elle lui attrapa les mains et les serra fort.

« Viens avec moi. »

« Mais... »

« J'ai besoin de toi, Henry. Viens avec moi. »

Sans prévenir, elle plaqua ses lèvres contre les siennes. Bien que surpris, il ne la repoussa pas.

« Viens avec moi, » répéta t-elle, les yeux brillants. « Nous pourrons être heureux, là-bas.. »

Il hésitait toujours, elle le voyait.

« Si tu m'aimes... viens avec moi. »

Il déglutit, elle voyait qu'il avait du mal à penser, les événements s'enchainaient trop vite, s'l avait eu plus de temps il aurait peut-être pris une décision plus rationnelle mais elle ne lui en avait pas laissé l'occasion.

« Oui... d'accord, je vais venir avec toi... »

Lyra se tourna vers Pandore. Celle-ci soupira et agita la main. Ils se retrouvèrent devant un grand mur végétal. La seule entrée du jardin des Hespérides était barrée par des ronces.

« Êtes-vous certains ? Je vous l'ai dit, il s'agit d'un endroit dangereux... un endroit où vous pourrez vous perdre vous-même. L'oubli n'est peut-être pas la meilleure solution. »

Elle planta ses yeux dans les siens.

« Je n'en vois pas d'autre. »

Pandore acquiesça, résignée, et claqua des doigts. Les ronces s'écartèrent et libérèrent un passage. Lyra fut immédiatement tentée d'avancer.

« Une dernière chose, » les prévint la déesse. « N'oubliez pas que ce jardin renferme un objet extrêmement dangereux. »

« La Boite de Pandore, » se souvint Henry.

« Vous ne devez jamais l'ouvrir. Jamais, sous aucun prétexte. »

« Très bien, » dit Lyra.

L'oubli était droit devant elle, à portée de main... elle y était presque...

« Ne laissez personne d'autre entrer, » demanda t-elle. « Je ne veux pas que quiconque puisse venir nous chercher. »

Pandore fit un léger signe de tête. Lyra attrapa la main d'Henry et pénétra dans le jardin.

Elle ne regarda pas une seule fois en arrière.