Jeudi soir, 20h28
Fiona fit craquer ses phalanges avec dextérité, avant de reprendre la manette qui était posée sur la table basse de son salon. Installée confortablement sur le canapé de sa demeure, elle affrontait, comme à son habitude, d'autres joueurs sur un jeu en ligne. Grâce à ses réflexes assez surprenants et sa grande connaissance de la psyché humaine, elle n'avait d'ailleurs pas de difficulté à éliminer ses adversaires. Sans surprise, l'Homme exécutait toujours les mêmes stratégies, quelle que soit la sphère de son existence. Certains de ses rivaux virtuels essayaient de rejoindre son personnage pour l'affronter directement, tandis que les autres préféraient se cacher en attendant qu'elle ne passe près de leur position. Toutefois, la jeune femme les débusquait tous sans aucune difficulté. Malheureusement, même ce titre très populaire ne représentait aucun réel challenge pour la maîtresse des jeux vidéos. Alors qu'elle éliminait un nouvel adversaire, elle entendit les pas familiers de sa petite amie dans la cuisine.
Comme souvent, Diana avait invité sa petite sœur à souper chez elles, pour passer un moment ensemble, en dehors de leur bar. Toutefois, Fiona appréciait particulièrement la cadette de sa fiancée. À l'inverse de Serah, Fanny était une personne intelligente, rusée et pleine de ressources. Elle faisait face à toutes les situations sans jamais reculer, ne se laissant certainement pas abattre quand elle était en difficulté. Même si elle avait connu des épreuves assez difficiles, elle brillait toujours par sa résilience et sa force. D'ailleurs, l'une de ses principales qualités était de ne jamais se laisser intimider. Si Fiona essayait de la confronter, la jeune femme ne lui démontrait jamais ses faiblesses ou ses craintes. Elle lui tenait tête sans hésiter, parfois même avec arrogance. En somme, elle était bien différente de la jeune femme qui avait malheureusement grandit aux côtés de Fiona. Mais sans que la streameuse ne comprenne pourquoi, Fanny adorait pourtant Serah et passait énormément de temps avec elle.
« Au final, le gars a passé toute la séance avec son bras sur l'accoudoir, comme si j'allais mettre ma main dans la sienne, » ricana justement Fanny en prenant une gorgée de son verre de vin. Accoudée au comptoir de la cuisine, elle racontait à sa sœur sa dernière date avec un homme qu'elle avait repéré sur une application de rencontres. « Et puis sérieusement, il n'a aucun intérêt ce gars-là. Quand on se parlait par messages, il avait l'air intelligent, débrouillard, un peu aventurier. Mais en fait c'est carrément un looser, » soupira-t-elle en riant. « Heureusement pour moi, le film était assez intéressant pour que je n'ai pas envie de fuir dès les dix premières minutes.
-Vous êtes allés voir quel film ? » demanda Diana en souriant à sa cadette.
« Le nouveau Christopher Nolan, » lança la jeune barmaid. « Un truc sur les dimensions parallèles, les multiverses et tout ça.
-Oh ouais, j'ai vu la bande-annonce hier, » répondit son aînée. « Mais, tu ne voulais pas aller le voir avec Serah ? Il me semble que vous en parliez l'autre fois…
-Ouais mais elle m'a abandonnée, encore une fois, » soupira la brunette.
« Ce n'est pas dans ses habitudes, » remarqua Diana, qui s'attelait à présent à couper des légumes pour leur souper.
« Ben… » débuta Fanny d'un air légèrement embarrassé. « Apparemment, elle a été convoquée par la police…
-Par la police ?! » éructa sa sœur, horrifiée.
De l'autre côté du salon, Fiona se redressa légèrement, intriguée par la tournure que prenait leur conversation. Sa sœur ne l'avait certainement pas prévenue de la situation, même si elles avaient échangé quelques messages la veille. Désormais agacée par cette idée, la streameuse quitta immédiatement sa partie, sans se soucier des autres joueurs. Elle laissa tomber sa manette sur le divan, avant de se lever pour rejoindre les deux autres dans sa cuisine. S'accoudant auprès de sa belle-sœur, elle choisit d'opter pour une approche plutôt amicale afin qu'elle baisse sa garde.
« Ma sœur t'a dit ça ? » dit-elle d'une voix douce, essayant d'avoir l'air inquiète.
« Ouais… » hésita Fanny. « Euhm… je ne suis vraiment pas censée vous en parler mais c'est par rapport au gars qui a été tué il y a quelques jours… Euhm… » La barmaid prit une nouvelle gorgée de vin pour se donner du courage, espérant que son amie ne serait pas trop jugée par son aînée. « Edward Stevenson, je crois ? Enfin… Serah m'avait dit qu'ils se fréquentaient de temps en temps… Mais qu'elle voulait garder ça secret… Enfin bref… La police l'a sûrement interrogée par rapport au meurtre…
-Elle fréquentait Edward Stevenson ?! » s'étonna Fiona, tentant de dissimuler sa colère. Pour le coup, elle ignorait totalement cette information sur sa cadette et cela la rendait folle de rage. Même si elle méprisait Serah, la jeune femme méritait mieux qu'un gars aussi peu intéressant.
« Tu le connais ? » demanda sa belle-sœur, surprise par sa réaction.
« Ouais, » admit la streameuse. « Il allait à Queen Victoria avec moi. On n'a jamais été très proches, d'ailleurs, » ajouta-t-elle. Elle parvenait tant bien que mal à garder une attitude positive, espérant que la jeune barmaid ne saisirait pas sa colère.
« Ça a dû te faire bizarre de savoir qu'il a été assassiné... » suggéra Fanny d'un air mélancolique. « Je ne connaissais pas Emilie Carter, mais je sais que ça m'avait fait quelque chose quand elle avait disparu…
-Mais Fiona n'a pas de coeur, tu le sais bien, » taquina Diana en adressant un sourire aguicheur à sa petite amie.
« C'est sûr que ça fait toujours quelque chose, » mentit la jeune femme aux cheveux rouges. « Mais j'essaie toujours de me concentrer sur le positif, plutôt que sur le négatif. Ma sœur t'a dit ça quand, au fait ?
-Pour sa rencontre avec la police ? Hier matin il me semble, enfin elle m'a envoyé un texto pour me dire qu'elle ne pourrait pas venir au ciné avec moi. Donc j'ai proposé au gars de Tinder parce que je voulais absolument voir ce film…
-Serah doit être dévastée, si Stevenson était son petit ami, » suggéra Diana en dévisageant sa fiancée. « Tu devrais peut-être l'appeler…
-Je vais essayer, promis, » confirma Fiona en lui tirant la langue, comme si le fait de contacter sa sœur était une corvée. Amusée, Fanny finit son verre d'une traite, avant de reprendre son récit sur son dernier rendez-vous. De son côté, sa belle-soeur réfléchissait encore au mensonge de Serah et au fait qu'elle lui ait caché sa relation avec Stevenson. Plus que tout, la cadette Miller avait rencontré la police, ce qui ne présageait rien de bon pour la suite. Faisant de nouveau craquer ses phalanges, Fiona réfléchit à la meilleure solution pour pallier le problème…
Quatre ans et demi auparavant. 24 mai 2018, 12h05
Adossée à son Aston Martin, Fiona observait les étudiants quitter le bâtiment de l'université par petits groupes. De toute évidence, elle devrait encore attendre quelques minutes avant de voir sa soeur arriver. Depuis qu'elle était jeune, Serah était toujours la dernière à sortir de cours, au grand désarroi de son aînée. Cependant, la jeune femme aux cheveux rouges en profitait pour détailler les plus beaux spécimens de l'université. À l'approche de l'été, les étudiantes se promenaient justement en short ou en jupe, sous le soleil printanier de Vancouver. Justement, une jeune femme brune sortit du bâtiment principal, un livre à la main. Tandis qu'elle avançait en direction de Fiona, sans doute pour rejoindre l'arrêt de bus sur le trottoir d'en face, la streameuse la détailla. L'étudiante était vêtue d'un simple short en jeans, dévoilant ses jambes fines. Elle avait également enfilé de petites sandales légères, comme pour signifier qu'elle attendait les vacances avec impatience. Pour le haut, elle avait opté pour un simple débardeur noir, laissant néanmoins entrevoir sa poitrine généreuse. Sur son épaule tatouée un sac en bandoulière de cuir était simplement déposé, comme par insouciance. Il lui donnait évidemment un air bohème sans pour autant dénoter de son style assez sobre. Attrayante, songea Fiona en ne la quittant pas des yeux. Elle laissa justement son regard remonter jusqu'à la nuque de la jeune femme, s'imaginant déjà mordiller sa peau et s'enivrer de ses soupirs.
Cependant, elle fut rapidement sortie de sa rêverie par sa cadette, qui la rejoint, les bras croisés sur sa poitrine. Derrière Serah, Fiona aperçut un groupe d'étudiantes de son âge, qui détaillaient la jeune femme en riant. L'une d'elles éructa d'ailleurs un « à demain ! » à l'adresse de la brunette, teinté de sarcasme. Apparemment folle de rage, la cadette Miller demanda à son aînée si elles pouvaient s'en aller. Surprise par son comportement, Fiona la dévisagea pour deviner ses pensées.
« Qu'est-ce qu'il se passe avec ces filles-là ? » demanda la streameuse de son habituel ton froid.
« Rien du tout, » mentit sa sœur. « On peut y aller ? »
Malgré elle, Fiona ne put ignorer le fait que Serah avait les larmes aux yeux. Détournant le regard, la jeune femme répéta une nouvelle fois sa demande, espérant quitter le campus le plus vite possible. De son côté, sa soeur ressentait une pointe d'amertume dans son coeur, ainsi qu'un certain agacement. Étonnamment, celui-ci n'était pas dirigé envers sa cadette.
« Serah, parles-moi, » souffla-t-elle comme pour elle-même. Apparemment surprise, la brunette ramena son attention sur le regard toujours méprisant de son aînée.
« C'est rien, je te dis, » reprit-elle un peu plus fort.
Fiona comprit que la jeune femme ne lui dirait rien pour le moment et s'écarta alors pour la laisser entrer dans sa voiture. De son côté, elle rejoint rapidement le côté conducteur du véhicule coupé sport, se plaçant derrière le volant. Après avoir refermé la portière, elle se tourna une nouvelle fois vers sa cadette.
« Elles t'intimident, c'est ça ? » demanda-t-elle, quelque peu embarrassée de montrer de l'intérêt pour l'existence de l'étudiante.
« Je ne vois pas en quoi ça te concerne, » protesta Serah.
« Je suis ta sœur, » admit la streameuse. « C'est mon rôle de te défendre, même si ça ne me plait guère. Elles t'intimident, oui ou non ?
-Depuis le lycée, oui, » souffla la brunette. « Mais c'est juste… Je suis habituée à leurs remarques. Mais parfois c'est un peu trop. Aujourd'hui elles m'ont parlé de mon père et du fait qu'il a été emprisonné pour agressions sexuelles… » Elle se racla la gorge, évitant à tout prix le regard de son aînée. « Elles m'ont demandé si j'avais apprécié de me faire violer par mon paternel ou non… J'ai essayé de les convaincre que c'était faux mais maintenant je sais qu'elles vont répandre la rumeur sur tout le campus… »
Ne démarrant toujours pas le moteur, Fiona poussa un profond soupir, réprimant ses propres émotions.
« Tu veux que je demande à Mère de te changer d'université ? » suggéra-t-elle en détournant le regard. Si elle faisait preuve, pour une fois, d'intérêt envers sa cadette, elle se refusait à l'admettre entièrement.
« Non, » répondit l'étudiante. « De toute manière, le mal est déjà fait. C'est juste que parfois j'ai juste envie d'étrangler cette pouffe d'Emilie Carter… C'est littéralement la pire du groupe…
-J'ai pas le temps aujourd'hui, mais demain soir tu viendras chez moi, » proposa la streameuse.
« Pour… quoi ?
-Pour que je t'enseigne quelques trucs pour t'endurcir, et arrêter de subir leur comportement débile, » rétorqua Fiona en démarrant enfin le moteur de sa voiture. Surprise par la réponse, Serah ne la quitta pas des yeux pendant quelques secondes, essayant de deviner si elle était sincère ou non.
« C'est gentil, » remarqua-t-elle, quelque peu abasourdie.
« Ne me regardes pas comme ça, » siffla son aînée en s'engageant sur l'avenue. « Je fais ça uniquement parce que je compatis. Au moins un peu.
-Tu t'es déjà faite intimider ? » s'étonna Serah.
« Qu'est-ce que ça peut te foutre ? » ricana Fiona, reprenant son habituelle nonchalance envers sa cadette. Au moins, certaines choses ne changeaient pas vraiment. Néanmoins, l'étudiante se sentit un peu rassurée par l'approche de sa soeur. Elle choisit donc de faire, elle aussi, un pas dans sa direction.
« C'est Diana Cooper au fait, » dit-elle d'un air enjoué.
« De quoi tu parles ?
-La fille que tu regardais comme si t'allais la bouffer, » gloussa la brunette. « Son nom c'est Diana Cooper.
-Comment tu le sais ? » s'enquit la streameuse, dissimulant son intérêt soudain pour leur conversation.
« Parce que sa soeur est une amie d'une connaissance à moi. Enfin bref, mais Diana fait partie du bureau des étudiants et elle organise pas mal toutes les soirées d'intégration. C'est pour ça, » expliqua Serah.
« Tu m'en diras tant, » soupira la jeune femme aux cheveux rouges, pourtant heureuse d'avoir appris son nom.
« D'après ce que je sais, elle est célibataire, » ajouta sa cadette en riant. « Elle travaille les weekends dans le bar Andromede.
-C'est à Coquitlam ça, non ? » interrogea Fiona en s'arrêtant à un feu rouge.
« Ouais, je crois que les sœurs Cooper viennent de là, mais je ne les connais pas vraiment… En tout cas, Fanny est assez sympa, pour le peu de fois où je lui ai parlé. Elle me fait un peu penser à toi, d'ailleurs.
-Pour quelle raison ?
-Parce qu'elle a toujours l'air de s'en foutre de tout et qu'elle est pas mal arrogante, » précisa Serah.
« Je ne me fous pas de tout, » répliqua Fiona. « Regardes, je viens même de te proposer de t'aider avec tes bullies. C'est une première, non ?
-T'as raison, je devrais faire une croix dans le calendrier, » ironisa sa cadette avant d'allumer l'autoradio. De son côté, la streameuse gardait les yeux sur la route, perdue dans ses propres réflexions. Emilie Carter et Diana Cooper. Très très intéressant…
Vendredi matin, 4h57
Emma étira ses bras devant elle avant de pousser un long bâillement. Elle avait passé la plus grande partie de la nuit sur son ordinateur, à lire les différents dossiers des victimes du Lightning Killer. Sans grande surprise, la majorité d'entre eux n'avaient pas vraiment de lien avec Fiona McMahon. Mais comme la profiler le pensait, ils pouvaient éventuellement être des victimes d'opportunité. Si le profil qu'elle avait établi était exact, la jeune femme devait certainement assassiner ses victimes par simple plaisir, plutôt que pour les punir de quoi que ce soit. D'ailleurs, la blonde se demandait si la meurtrière allait continuer ses méfaits dans les jours à venir, maintenant qu'elle savait que sa soeur avait été convoquée au poste. Si Regina avait prié Serah Miller de ne pas ébruiter leur rencontre, l'étudiante en avait certainement parlé à ses proches. Et surtout à son aînée, si celle-ci était particulièrement contrôlante envers sa vie.
La porte de la chambre d'Emma s'ouvrit justement sur une Regina en pyjama, qui avait l'air particulièrement épuisée. Rejoignant la profiler, elle lui expliqua qu'elle ne parvenait pas à dormir, elle non plus.
« Qu'est-ce qui ne va pas ? » demanda la blonde.
« Je suis folle de rage à l'idée qu'on ne puisse pas confronter Fiona McMahon, frustrée que l'on n'ait aucune preuve contre elle et ma fatigue est si pesante que je n'arrive pas à m'endormir, » râla la portoricaine, dont le ton rauque confirmait son humeur explosive. « Je vais donc te voler une cigarette et aller la fumer dehors, parce que j'en rêve littéralement depuis deux jours.
-M…
-Et je t'interdis de me faire la morale, Emma Swan, » la coupa la brune d'un ton autoritaire. « Parce que je te rappelle que je sais très bien comment dissimuler un corps, si j'ai envie de me débarrasser de quelqu'un. Et tu sais pertinemment que ma colère est assez imprévisible, quand je suis épuisée. »
Amusée par l'allusion, la profiler leva les mains en signe de paix. Elle déposa ensuite son ordinateur portable sur son canapé, avant de suivre la détective jusqu'à la terrasse de son appartement. Dehors, la brise rafraîchissait l'atmosphère, comme en écho à la quiétude passagère du centre-ville. Allumant sa propre cigarette après Regina, la criminologue l'observait avec curiosité. À chaque fois qu'elle observait la portoricaine, il lui semblait tomber de nouveau sous son charme. Si la brune avait évidemment mûri depuis leur première rencontre, elle était toujours aussi magnifique. D'ailleurs, même la fatigue ne semblait pas altérer sa beauté presque magnétique.
« Qu'est-ce qu'il y a ? » demanda justement Regina d'un air nonchalant.
« Je me demandais combien de temps encore je pourrais te convaincre de rester chez moi pour ta sécurité, » admit la criminologue, qui songeait à cela depuis le début de la semaine.
« Tu ne vas pas prétendre que ton canapé est hyper confortable, » ironisa la détective.
« Non, » gloussa Emma. « Mais c'est ta présence que j'apprécie. Et je ne pense pas avoir besoin de développer sur le sujet.
-Je croyais qu'on devait repousser cette conversation, tant qu'on n'a pas attrapé le meurtrier, » suggéra la portoricaine.
« En effet, » admit la blonde. « Mais je ne peux pas repousser ce que je ressens pour autant.
-Je suis d'accord, » rétorqua la brune, sans pour autant dévoiler ses propres sentiments. « Puis-je te poser une question ? Même si je devrais garder ce genre d'interrogation pour moi.
-Je t'en prie.
-En deux ans, tu n'as jamais songé à… » Regina prit une légère inspiration, essayant de choisir ses mots avec soin. « Passer à autre chose ? Refaire ta vie ?
-Je porte encore la bague que je t'ai offerte, » remarqua la criminologue en riant. « Je pense que c'est assez éloquent. »
Face à elle, la portoricaine prit une bouffée cancérigène en hochant la tête, songeuse.
« Tu ne me retournes pas la question ? » demanda-t-elle en souriant.
« Je sais que tu ne me répondras pas, » admit Emma. « Tu ne baisseras certainement pas ta garde aussi facilement. Surtout pas après une nuit blanche et bien trop de frustration par rapport à l'enquête.
-Touché, » s'amusa la détective. « Certaines choses ne changent pas, alors ?
-Apparemment pas, » répondit la blonde en lui adressant un clin d'oeil. Elle écrasa ensuite sa cigarette dans le cendrier qu'elle avait placé sur sa terrasse, sans quitter son ex-petite amie des yeux. À son opposé, la brune prit une nouvelle bouffée cancérigène, son esprit s'évadant rapidement vers de lointains souvenirs.
9 décembre 2020 - 19h53
Assise sur la petite terrasse de la maison, Regina a ramené ses genoux contre sa poitrine, avant de les couvrir d'une petite couverture. Dans la nuit canadienne, on ne perçoit que le bruit doux des arbres remués par le vent. Face à la détective, son jardin s'étend comme à l'infini, drapé de son manteau blanc. Soupirant, elle allume une nouvelle cigarette en ignorant son téléphone, sur la petite table de patio. Il ne cesse de vibrer depuis près d'une demi-heure. Pour ne pas être dérangée, la brunette a activé le mode silencieux, sachant pertinemment que cela n'est pas urgent. C'est sans doute Kelly qui s'inquiète, s'interroge de son absence. Comme tous les vendredis, Regina devait rejoindre la rouquine ainsi que Victoria, une autre enquêtrice, pour passer la soirée avec elles. Les deux dernières fois, la portoricaine s'est évidemment défilée, ne souhaitant pas quitter le confort de sa demeure. Ce soir, elle s'est contentée de ne pas venir, espérant que ses amies comprendraient. Depuis un mois, Kelly et Victoria essaient en vain de l'inviter à leurs sorties, de la pousser à faire des activités, rencontrer d'autres personnes. Mais Regina n'a ni envie de quitter son domicile, ni le désir de faire quoi que ce soit.
Elle se contente de se jeter à corps perdu dans son travail, restant parfois au bureau jusque tard dans la nuit. De toute manière, elle ne supporte que très peu l'idée de rester chez elle. Chez elles. Elle passe le plus clair de ses soirées sur la terrasse à l'arrière, à fumer et observer les étoiles. Parfois, elle place des écouteurs dans ses oreilles pour essayer d'échapper quelque peu à ses pensées. Mais ni les fugues de Bach, ni les envolées lyriques de Chopin ne parviennent à lui faire oublier ce qu'elle ressent. Un mois auparavant, Emma a quitté pour la dernière fois leur domicile, son sac de sport sous le bras. Sans jeter un regard à la brunette, elle s'est simplement éloignée dans la brume lugubre de novembre, comme un adieu. Depuis, la portoricaine a l'impression que son existence s'est arrêtée. Les premiers jours, elle ne parvenait pas à dormir, occupant ses nuits à sangloter et frapper ses oreillers de rage. De rage contre elle. De rage contre son passé. Contre le monde, même. Peu après, la douleur l'a tout simplement enchaînée, comme une lointaine amie. Présente à chaque minute, à chaque souffle de la brunette, elle lui transperce la poitrine, comme si elle ne souhaitait jamais la quitter.
Ce soir, Regina songe à un film d'adolescents qu'elle a vu avec la blonde, quelques années auparavant. Dans le long-métrage, la jeune héroïne passait plusieurs semaines à pleurer, hurler dans son sommeil, essayant de dépasser le supplice de l'absence de son amoureux. À l'époque, la portoricaine avait rit avec Emma du comportement de la jeune femme, songeant qu'elle exagérait certainement. Après tout, c'était un film pour adolescents, donc l'hyperbole des sentiments était de mise. Néanmoins, la portoricaine réalise désormais que ces scènes, d'apparence futile, sont plus qu'exactes. Un mois après avoir perdu la personne qu'elle aimait le plus au monde, la brunette ne peut que comprendre la jeune femme qu'elle avait moquée, à l'époque. Cependant, elle sait que sa bien aimée ne réapparaitra pas à la fin du film, comme par magie, prête à la rendre heureuse. Ici bas, le destin est bien moins attrayant que dans les fictions...
9 décembre 2020 - 23h57
L'esprit embrumé, Emma se laisse lourdement tomber sur l'un des canapés capitonnés, au fond de la salle. Devant elle, plusieurs couples de danseurs se sont formés, comme portés par la musique. Certains s'embrassent, d'autres ne se quittent pas des yeux, comme pour faire durer l'attente de leur partenaire. Assise sur le divan du club, la blonde finit néanmoins son verre d'une traite, espérant que celui-ci finirait de l'achever. Comme à son habitude, elle a rejoint ce club très populaire de la métropole, ne souhaitant pas rester seule chez elle. La profiler s'est évidemment trouvé un appartement dans le centre-ville, à deux pas de l'université. Mais depuis près d'un mois qu'elle a déménagé, elle n'a toujours pas défait ses cartons. Elle s'est contentée de monter le lit que Belle l'a forcé à acheter, lui interdisant de dormir sur son canapé. Pour le reste, la blonde ne s'est pas vraiment inquiété du destin de ses affaires. Elle n'a même pas eu la force de passer une soirée entière dans sa nouvelle demeure sans finir en larmes, sur le balcon, une bouteille de whisky à la main. C'est pour cette raison qu'elle préfère occuper ses soirées à boire et essayer de se divertir, en vain, dans ce club bondé. Au moins, l'alcool est un assez bon remède pour oublier temporairement la douleur. Comme d'autres substances que la criminologue s'est déjà laissée portée à prendre, priant pour qu'elles soient efficaces.
Mais il reste encore ces moments. Très nombreux. Trop nombreux. Ces instants où l'atmosphère n'a plus aucune importance, où la musique s'efface, inexistante, laissant place à la douleur. Crue. Violente. Suffocante. D'après ses connaissances médicales, Emma ne connait pas de raison valable de connaitre une telle douleur physique quand seul son esprit est blessé. Pourtant, il lui arrive de se réveiller la nuit, angoissée, persuadée qu'on l'a véritablement poignardée, tant la douleur est vive. Parfois, le supplice s'interrompt, laissant assez de temps à son cerveau pour se poser les mille et une questions qu'il retient. De toute évidence, celles-ci ne trouveront jamais de réponse, ni même d'hypothèses de réponse. Elles resteront silencieuses, douloureuses, comme les sentiments que la criminologue n'avouera sans doute jamais à personne. Posant le verre sur la table devant elle, Emma se lève en titubant, se dirigeant rapidement vers la sortie du club. Une fois à l'extérieur, elle allume instinctivement une cigarette, ignorant l'agent de sécurité qui lui ordonne de s'éloigner. À 9 mètres de tout lieu public, songe-t-elle, comme une comptine, adressant néanmoins un doigt d'honneur à l'homme. Tandis qu'il l'insulte, elle continue dans la rue en gloussant, ignorant ses mots qui ne peuvent, de toute manière, rien lui faire. Peu de choses peuvent encore vous toucher quand vous avez l'impression d'être mort. Quand elle lève les yeux vers le ciel étoilé, la profiler se demande néanmoins si elle est seule à se débattre avec une telle douleur. Sûrement, oui, pouffe-t-elle en titubant encore, se disant qu'elle aurait dû commander un autre verre…
Retour au présent
« Tu penses à quoi ? » demande Regina, écrasant enfin sa cigarette dans le cendrier. Elle resserre ensuite ses bras sur ses flans, espérant se réchauffer. Comme revenue sur terre, la profiler lui adresse un sourire rassurant. Pourtant, ses yeux témoignent d'une vive douleur. La même que lorsque la portoricaine lui a annoncé leur rupture, deux ans auparavant.
« Rien, j'étais encore sur le cas Lightning, » ment la criminologue.
« Mais encore ? » insiste la brunette, suspicieuse. « T'étais pas du tout dans l'enquête.
-Qu'est-ce que tu en sais ? » proteste Emma.
« J'ai déjà vu ce regard. Y a deux ans. Dans un hôpital, » admet la brunette, la gorge sèche. « T'étais certainement pas dans l'enquête, » répète-t-elle, contenant ses émotions.
« Ça ne change pas grand-chose, » rétorque la blonde, défiante. « On rentre ? »
Faisant volte face, elle ouvre la porte de son appartement afin de quitter l'atmosphère presque polaire de l'extérieur. Pourtant, une main saisit son poignet délicatement, la retenant un peu plus sur la terrasse. Comme pour la ramener vers le passé.
« Je sais de quoi ça a pu avoir l'air, » débute Regina, le coeur battant à ses tempes. « Mais je pense qu'on a pas mal vécu… la même chose… » bredouille-t-elle.
« Je n'ai pas vraiment envie de revenir là-dessus, » grogne la blonde, apparemment prise au dépourvu. Elle se défait justement de l'emprise de Regina, comme pour rompre leur lien. De toute évidence, la profiler n'est pas encline à admettre ses faiblesses.
« Moi si, » insiste la portoricaine. « Parce que je veux que tu saches que j'ai regretté mon geste pendant…. vraiment longtemps.
-Qu'est-ce que ça change ?
-Je ne veux pas que tu aies l'impression que tu ne m'as pas manquée pendant tout ce temps. Ou que je n'ai pas souffert de ton absence.
-Tu en étais entièrement responsable, » remarque la criminologue, apparemment rancunière.
« Je sais, mais ça n'enlève rien à ce que j'ai ressenti. À ce que je ressens, » reprend la détective. « Quand tu es venue chercher tes affaires, j'avais envie de te supplier de rester. Je rêvais de m'excuser, de te prier de ne pas me quitter, de te dire que j'avais agi impulsivement. Que c'était la pire erreur de ma vie.
-Pourquoi n'avoir rien fait ?
-Parce que j'essayais de me persuader que tu trouverais mieux que moi, que tu serais plus heureuse, ailleurs. »
Malgré elle, Regina sent rapidement de petites gouttes dévaler ses joues, comme si elle n'a aucun contrôle sur son corps, à l'instar de ses émotions. Elle n'a jamais réussi à mettre de mots sur ses sentiments de l'époque. Encore moins à accepter ce qu'elle a vécu, la souffrance qu'elle a enduré pendant deux longues années. Pourtant, cette nuit, il semble qu'elle n'ait plus réellement envie de se battre. Après vingt-quatre mois à lutter contre elle-même, il est peut-être temps de rendre les armes. Néanmoins, la profiler ne parait pas encline à la suivre dans cette conversation. Plus que de la douleur, son regard témoigne à présent d'une certaine amertume envers la brunette.
« De toute évidence, tu t'es trompée, » se contente de répondre la blonde, haussant les épaules. Apparemment, elle a choisi de ne pas, une fois de plus, envenimer la situation entre elles.
« De toute évidence, » répète la portoricaine, ne parvenant plus à retenir ses larmes. « Et je suis désolée de parler de ça maintenant, alors qu'on est encore dans l'enquête. Je pense que j'ai simplement besoin de… baisser les armes un instant. Même si ça me paralyse de terreur. »
Ses paroles surprennent la blonde, qui parait retenir ses propres sanglots. Aussi, elle referme la porte de son appartement, faisant un pas vers son ex-petite amie. Elle s'approche d'elle sans hésiter et la prend dans ses bras, sans même prendre la peine de lui demander la permission. Figée par son geste, Regina ne parvient pas immédiatement à réagir. Elle n'a eu aucun contact physique avec la blonde depuis leur rupture et ne s'attendait certainement pas à cela. Surtout pas après une telle conversation. Pourtant, ses bras entourent bientôt l'abdomen de la profiler, comme s'ils retrouvaient simplement une vieille habitude. S'enivrant de son parfum qu'elle pensait avoir oublié, la portoricaine ferme les yeux. Si Emma ne compte pas poursuivre la conversation, son acte vaut sans doute mille mots. D'ailleurs, pour rien au monde Regina n'interromprait cet instant...
