Chapitre 26 – Désespoir
J'étais perdu. Le désert s'étendait à perte de vue autour de moi, et aucune forme de vie ne semblait exister. Je marchais durant des heures, mais le paysage restait exactement le même. Je sentais mon corps brûler sous la chaleur, et je ne possédais pas la moindre goutte d'eau pour hydrater ma gorge asséchée. Alors que j'arrivais en haut d'une dune, je vis Médolie au loin qui me faisait de grands signes. Heureux de la retrouver, je me précipitais vers elle, avant de m'apercevoir que la dune s'était transformée en sables mouvants et emprisonnait mes jambes jusqu'aux chevilles. J'essayais tant bien que mal de sortir de là, mais plus j'avançais, plus je m'enfonçais. Quant à Médolie, elle ne bougea pas malgré mes appels à l'aide répétés. Elle finit par me fixer d'un regard accusateur, avant d'être engloutie par le Moldarquor, tandis que le sable achevait de m'enterrer vivant…
Je me relevai brusquement en sueur sur ma couche, la respiration bruyante, tandis que je tremblais de tous mes membres. Presque une semaine s'était écoulée depuis les événements du désert. Amipha et Hyr'iah étaient retournées à la cité l'une pour y être soignée, et l'autre pour y être couronnée. De mon côté, j'avais préféré retourner à l'ancienne maison d'Hyr'iah en espérant me remettre de la tragédie, mais je ne parvenais pas à l'oublier ne serait-ce qu'un instant. Je ne cessais de revivre en boucle le même cauchemar, à tel point que j'en avait perdu le sommeil. Mais ce qui me faisait le plus mal était le regard que m'adressait Médolie, ce regard dénonciateur qui voulait dire « tu avais promis ». J'avais promis…et j'avais échoué… Je n'avais pas su protéger Médolie de la même manière que je n'avais pas su aider Impa… Tous ceux à qui j'avais juré de les défendre mouraient à cause de moi et de mon incapacité à honorer mes promesses. Je n'étais rien de plus qu'un menteur doublé un incapable, un fardeau pour tout le monde et une humiliation pour ma lignée… Pour la énième fois en quelques jours, je tombais en larmes, haïssant les déesses du destin qu'elles m'avaient tracé, et pire encore, me haïssant moi-même pour ce que j'étais et ce que je n'avais pas été capable de faire…
- Link… On peut entrer ?
Détournant tristement la tête de la fenêtre, je vis Hyr'iah et Amipha qui attendaient à l'entrée. Les Gerudos semblaient s'être bien occupée de cette dernière, puisqu'elle avait l'air complètement remise de ses blessures elles étaient même allées jusqu'à lui créer de quoi protéger sa peau du soleil. La voir cependant sans Médolie me fit de nouveau souffrir, un énième rappel de mon échec.
- Si ça ne vous dérange pas, je préfèrerais être seul pour l'instant.
Comme je m'y attendais, elles ne bougèrent pas d'un pouce, la détermination se lisant dans les yeux d'Hyr'iah. Las, je fis un léger signe d'assentiment, tandis que je me retournais déjà pour me soustraire à leur regard. Mais avant d'avoir eu le temps de comprendre ce qu'il se passait, une violente douleur se réveilla sur ma joue, tandis qu'Hyr'iah se massait la main, rouge de colère.
- Ah non ! Pas question d'essayer de nous éviter une fois de plus ! Tu vas te retourner et t'asseoir, si tu ne veux pas la seconde ! On a des choses à te dire !
Surpris par sa réaction, j'obtempérais. Hyr'iah se cala dans un coin, le regard sévère, tandis qu'Amipha se posait juste en face de moi, inquiète.
- Maintenant que nous avons ton attention, on va pouvoir discuter ! Où est passé le jeune voï plein de fougue et de courage que j'ai rencontré la première fois ? Était-il là juste pour m'impressionner ? Je ne crois pas ! Le garçon que j'ai croisé avait quelque chose qui imposait le respect, qui donnais envie de le suivre et de se surpasser ! Qu'est-il devenu ? Depuis que ton amie est morte, tu ne fais rien d'autre que passer tes journées ici à te morfondre et à t'apitoyer sur toi-même ! Et ça, ce n'est pas le Link que j'ai connu ! Le Link d'avant se serait relevé et aurait continué à se battre, même si la défaite semblait inéluctable pour les autres ! Il aurait redonné espoir à ses amis et il serait allé jusqu'au bout, quelques soient les obstacles devant lui ! Et surtout, même mis à terre, il se serait relevé au lieu de se replier sur lui-même en pleurant ! Crois-tu vraiment que Médolie s'est sacrifié pour que tu sois dans cet état ? Que dirait-elle si elle te voyait ? Oui, elle est morte, et sa perte nous a tous touchés, toi le premier. Mais tu ne peux pas laisser tomber les autres uniquement pour ça. Je ne te demande pas de l'oublier, mais d'accepter le fait que tu ne pourras rien y changer. Les autres comptent toujours sur toi, tout comme Médolie a pu compter sur toi. Vas-tu les abandonner à leur sort, ou bien vas-tu te relever et continuer à les aider ? Tu n'es pas un incapable comme tu l'imagines, loin de là ! Je n'ai jamais rencontré de personne aussi courageuse et loyale que toi, et je parle au nom de toutes les Gerudos. Attaquer un Moldarquor de front pour sauver ses amies, c'est du jamais-vu auparavant. Tu es un être plein de ressources, avec du courage et de la détermination à revendre. Alors cesse de te rabaisser, car tu vaux bien plus que tu ne le penses.
Je m'attendais à des remontrances, mais je ne m'attendais absolument pas à un tel discours. Comment pouvait-elle encore me faire confiance malgré ce qui s'était passé ? Et les autres… pensaient-ils vraiment la même chose de moi ? Pourquoi ne me considéraient-elles pas comme responsable ? Tout se bousculait dans ma tête, sans savoir quoi en penser. Me disait-elle ça par pitié, ou croyait-elle vraiment ce qu'elle disait ? Pourquoi dans ce cas étais-je le seul à me sentir comme un fardeau ? Je ne savais plus quoi dire, ni faire.
Et pendant que je bataillais intérieurement, je sentis Amipha se serrer contre moi, tristement.
- Link, je sais que tu te sens responsable de ce qui est arrivé à Médolie, mais ce n'est pas ta faute. Elle savait parfaitement qu'en faisant cela, elle ne reviendrait pas, mais elle l'a fait, et elle l'a fait pour toi ! Pas pour Hyr'iah, pas pour moi, pas pour son peuple, mais pour toi ! Elle savait que même sans elle tu continuerais à aider les autres, et ce malgré tous les obstacles. Tu nous l'as prouvé en venant à notre secours alors qu'on pensait que tout était perdu. Quand on a été amenées à la falaise, on croyait que c'était la fin pour nous deux, mais tu es arrivé et tu nous as aidé, et ce en n'hésitant pas à mettre ta propre vie en danger pour détourner l'attention du monstre. Le simple fait de te voir nous a redonné espoir, car on savait désormais que quoi qu'il se passe, on pourrait toujours compter sur toi. Même quand tout semble perdu d'avance, tu n'hésites pas à te battre pour ce qui est juste, et c'est pour ça que moi, Hyr'iah, Zelda… on a tous confiance en toi. Médolie aussi avait confiance en toi. Et c'est justement parce qu'elle croyait en toi qu'elle a choisi de se sacrifier pour nous sauver. Link… tu ne peux pas baisser les bras, pas après tout ce qui s'est passé. Si tu abandonnes, Médolie sera réellement morte pour rien. Je t'en supplie Link, n'abandonne pas. Si tu ne veux plus le faire pour Zelda, pour Hyrule ou même pour moi, je t'en conjure, fais-le au moins pour elle, que son sacrifice ne soit pas vain. Par pitié Link… ne nous abandonne pas… ne m'abandonne plus…
Alors qu'elle disait cela, je sentis mon cœur se serrer. Déesses, comment avais-je pu être aussi égoïste ? Je n'avais même pas pris le temps de réfléchir à la peine que devait ressentir Amipha après ce qui s'était passé. J'aurais dû être à ses côtés pour l'aider à traverser cette épreuve, et au lieu de cela j'avais fui lâchement, préférant me concentrer sur ma propre peine… Elle avait vécu des choses que jamais un enfant ne devrait connaître, et je n'avais même pas été là pour elle. Et c'était elle qui finalement venait m'aider… Et les autres…Impa, Zelda, les piafs, les zoras…je les avais abandonnés eux-aussi. Pourquoi ne le comprenais-je que maintenant ? Tous m'ont aidé, et me font confiance, et jamais je n'aurais dû l'oublier. Mais alors pourquoi étais-je le seul à douter de moi ? Tout ce que j'avais fait, c'était uniquement par instinct, sans vraiment savoir ce que je faisais sur le coup… Était-ce pour cette raison que les gens me faisaient autant confiance ? A cause de cette capacité à faire ce qu'il faut sans se poser de questions ? J'avais mal à la tête tellement que je ne savais plus où j'en étais. J'étais bloqué face à une question qui me rongeait depuis maintenant des mois… Qui étais-je réellement ?
Au bout d'instant, Amipha se retira et recula vers Hyr'iah, mal à l'aise.
- Link… Avec ce qu'il s'est passé, Hyr'iah pense que le mieux pour moi serait de retourner au Domaine un moment. Si on est venues, c'est aussi pour t'annoncer que je pars demain matin… Je voulais que tu saches…que si tu préfères rester encore un moment ici seul pour réfléchir, je comprends parfaitement. Promets-moi juste que tu prendras soin de toi.
Assis sur le perron de la maison, je regardais le soleil se coucher au loin. Cela faisait maintenant plusieurs heures qu'Hyr'iah et Amipha étaient retournées à la cité, me laissant seule avec mes pensées. Je ne cessais de me remémorer ce que j'avais vécu depuis maintenant quelques mois, et essayais de mieux comprendre, ou plus exactement de mieux me comprendre… Et plus je ressassais mes souvenirs, plus j'étais contraint d'admettre que les filles avaient raisons. Malgré les obstacles qui s'étaient dressés sur notre route, je n'avais jamais reculé…alors pourquoi était-ce différent aujourd'hui ? La réponse, je la connaissais déjà…la peur. Peur de perdre une autre personne qui m'est chère, peur d'échouer et de décevoir ceux qui croient en moi. Mais tout au fond de moi, je sentais qu'il y avait encore une autre raison… J'avais peur de me retrouver seul, et de me perdre… je me rappelais encore avec horreur de l'excès de colère lorsque j'avais vu Zelda au Domaine, ou de l'envie de meurtre qui m'avait envahi quand Kelar'iah était apparue sur la place de la cité. Et cette version de moi m'effrayait plus que tout. Ma plus crainte était de voir un jour ce côté sombre finir par m'envahir. Et c'est ce qu'il risquait d'arriver si je continuais à me tourmenter de cette manière, d'autant plus qu'Hyr'iah avait raison sur un point : ce n'était certainement pas pour ça que Médolie s'était sacrifiée. Je ne pouvais pas l'oublier, mais je ne pouvais pas continuer à me lamenter alors que les autres comptaient sur moi. Et il était hors de question que je les laisse tomber de nouveau, Amipha la première.
C'était décidé, j'irai la rejoindre à la cité Gerudo, et dès demain on rentrerait ensemble au Domaine aider les autres. Le cœur un peu plus léger, je me dépêchais de retourner à l'intérieur récupérer mes affaires. Mais à l'endroit où se trouvait auparavant mon épée et mon bouclier, plus rien. Et la surprise fut d'autant plus grande lorsque je vis une lame apparaitre devant ma gorge, tandis que l'on attachait mes mains avant de me forcer à me mettre à genoux devant une personne de dos à moi. A ses côtés se tenait Kelar'iah, l'air satisfaite.
- Je suppose que c'est cela que tu cherches ? Ne t'en fais pas, tu n'en auras pas besoin là où on va.
Cette voix… non…ce n'était pas possible…pas encore…
- Il nous aura fallu beaucoup de temps pour enfin te retrouver. Mais ne t'inquiète pas pour ça, je compte bien le rattraper une fois que l'on sera de retour à la Citadelle. Après tout, on ne voudrait pas que le pire criminel d'Hyrule ne puisse pas profiter des geôles du palais.
Et tandis que je sentais le monde s'effondrer une fois de plus autour de moi, je vis Zelda se retourner vers moi, un sourire cruel sur son visage.
- Bonjour Link. Je suis heureuse de te revoir.
