Draco accéléra le rythme. Granger ne paraissait pas, à première vue, être une grande sportive, et pourtant elle marchait à une cadence effrénée. Dès que le nom de Potter avait été prononcé, l'attention de Draco avait été captée – il n'en fallait pas plus. Après quelques paroles échangées, le Serpentard avait accepté de la suivre. Comment aurait-il pu ne pas le faire ? Il songeait toujours dans un coin de sa tête à El – il souhaitait toujours discuter avec elle de ce qui s'était passé, mais n'avait pour l'instant aucun moyen de la retrouver. Et puis, à présent, il avait une autre priorité. Hermione lui avait proposé quelque chose d'insensé. Son cœur battait la chamade rien que d'y penser. Cela était-il seulement envisageable ? Cela avait-il un quelconque sens ? Non, probablement pas, tout comme le reste de son existence. Mais s'il y avait quelque chose à faire, c'était cela, il le sentait, il le sentait jusque dans ses tripes. Il était plein de doutes et de peurs et d'angoisse et d'idées noires, mais rien de tout ce marasme n'avait d'importance à l'heure actuelle. Car il cavalait derrière Hermione Granger en traversant l'école, pour se rendre dans le hall. Où lui, Granger, et Weasley allaient se rendre à l'hôpital Sͭ ͤ Mangouste pour rendre visite à Harry Potter.

Et, non, selon toute vraisemblance, ceci n'était pas une vaste plaisanterie.

Il avait failli traiter Hermione Granger de foldingue lorsqu'elle lui avait annoncé que s'il le voulait, il pouvait venir avec eux. Elle lui avait proposé, le plus simplement du monde, de se rendre avec eux au chevet de leur ami, à l'hôpital, comme s'ils étaient des potes de longue date. Ce qui n'était pas exactement le cas. Draco avait cru que son cœur dégringolait jusque dans ses talons. Il avait bégayé plusieurs fois, incrédule. Mais Granger ne cillait pas, et ne blaguait pas non plus. C'était insensé, mais il courait à présent derrière elle, un peu comme dans un rêve, sans comprendre exactement ce qui lui arrivait. Il avait eu envie de poser une tonne de questions, sans savoir par où commencer, sans savoir comment formuler les interrogations qui s'emmêlaient dans son cerveau, alors il avait fini par se taire et hocher la tête.

Il était fou à lier. Peu importait.

Arrivés au lieu de rendez-vous, il eut un mouvement de recul face à la tignasse rousse de Weasley. Faire le chemin avec lui était… une perspective peu réjouissante. S'il voulait arriver en un seul morceau à S ͭ ͤ Mangouste, il allait falloir qu'il apprenne à effectivement fermer sa gueule.

- Ah, tu l'as trouvé, finalement ? dit-il en les voyant approcher.

Le Gryffondor était vêtu d'un très laid gilet en laine vert kaki, assorti d'un jean usé plein de déchirures. Franchement, il avait toujours du mal à voir ce que Granger lui trouvait – mais là n'était pas la question. Draco aurait pu répliquer un truc bien cinglant, du genre « non, non, moi je suis son sosie officiel », mais il prit sur lui pour garder son calme et ne pas s'énerver face au rouquin. C'était, malgré tout, le meilleur ami du garçon qu'il aimait, alors il allait devoir faire quelques concessions.

Hermione sourit à Ron et lui prit la main, puis fit signe à Draco de les suivre. Ils se dirigèrent vers la sortie, où la directrice les attendait, avec son habituel air austère. Juste à côté d'elle, se trouvait un râteau rouillé, au manche en bois noirci. Draco ne savait pas quelle heure il était, mais la nuit enveloppait le parc et ses alentours comme un grand manteau obscur. Il faisait froid, plus froid qu'il ne l'aurait cru. Il n'était habillé que d'un pull peu épais, étant donné que le soleil brillait haut et fort durant l'après-midi, et il s'en voulait de ne pas avoir réfléchi deux minutes et demandé à aller chercher une veste avant de sortir.

- Bien, miss Granger je vois que vous avez fini par mettre la main sur monsieur Malfoy.

Elle plissait les yeux, un peu comme si elle ne comprenait toujours pas ce qu'il faisait là, aux côtés de deux Gryffondors et qu'elle était à deux doigts de le renvoyer dans la salle commune de Serpentard. Elle ne fit pourtant aucune remarque – elle avait dû voir plus étrange. En montrant le râteau du doigt, elle expliqua :

- Ceci est un Portoloin, qui vous mènera à l'hôpital. J'imagine que vous savez tous les trois vous en servir.

- Oui, professeure, répondit Hermione du même ton qu'elle utilisait lorsqu'elle répondait en cours.

La sorcière leur adressa à tous un long regard incompréhensible, comme si elle tentait de sonder leurs âmes, avant de rentrer dans le château sans prononcer un mot de plus. Seuls, les deux héros de la guerre et l'ex-Mangemort se dévisagèrent un instant, tentant de trouver un sens à cette situation – qui n'en avait pas. Draco ne trouvait rien à dire. Qu'aurait-il pu dire, de toute manière, à Ron Weasley, dont il avait tué la sœur ? A Hermione Granger, qui s'était fait torturer par sa tante ? « Désolé » semblait une piètre réponse. Sans se concerter, ils touchèrent tous le râteau et furent pris dans un tourbillon infernal qui lui donna la nausée. Un fil tirait sur son nombril, avec la même sensation que si on lui arrachait la peau. Ses yeux roulèrent dans leurs orbites, ne sachant où se poser tant les couleurs tournaient dans tous les sens. Il ne put respirer de nouveau que lorsque ses pieds retrouvèrent la dureté bienvenue du sol. Il cligna des paupières à plusieurs reprises pour s'habituer à la lumière vive et crue du couloir. Ils avaient surgi au beau milieu d'un long corridor absolument vide, ce qui était, pour le coup, assez angoissant. Hermione prit immédiatement les devants de leur expédition.

- Suivez-moi, déclara-t-elle tout naturellement.

Weasley jeta un coup d'œil mauvais à Draco, puis lui emboîta le pas. Le Serpentard les imita. Il était surprenant que Weasley ait été d'accord pour qu'il les accompagne à l'hôpital. La dispute dont il avait été témoin lors du cours d'Histoire de la Magie, quelques temps auparavant, lui revint en mémoire. Le couple s'était-il disputé à ce propos également ? Weasley avait-il argumenté contre lui ? Si Draco avait eu une sœur et qu'un gars l'avait tuée au cours d'une bataille, il aurait probablement fait tout son possible pour lui pourrir la vie. Il estimait que Weasley ne lui en avait pourtant pas fait voir de toutes les couleurs, alors qu'il aurait très bien pu. Draco avait le sentiment d'avoir une dette envers lui – même s'il ne l'avouerait jamais au concerné. En tout cas, s'ils s'étaient querellés à ce sujet et que Weasley s'était opposé à sa venue, cela voulait dire que Granger l'avait défendu, et avait été convaincante puisqu'il était là.

Tandis qu'ils entraient dans un ascenseur desservant les multiples étages de Ste Mangouste, le blond se mit à réfléchir à ce qu'il allait bien pouvoir dire à Potter. « Salut mec, juste pour te dire que c'est pas moi qui ait voulu te tuer cet aprèm. Ah oui, et d'ailleurs ça te dirait d'aller boire un verre un de ces quatre ? », voilà qui était parfaitement crédible. Sauf que non. La dernière fois qu'ils s'étaient parlés face à face remontait à… un mois et demi. Et ils s'étaient alors criés dessus, et tout avait été si confus et si tranchant, et si dur, comme être emporté par un ouragan ; Draco avait eu l'impression de ressentir la souffrance de Harry sous sa propre peau, il entendait encore son cœur battre à l'intérieur de sa poitrine, si fort. Puis il l'avait embrassé. Et un trou noir avait pris place en lui, annihilant toute lueur, lorsque le brun l'avait rejeté.

Depuis, plus un mot n'avait été prononcé. Et Draco ne savait pas s'il aurait eu le courage de venir lui parler, si ce n'avait été les évènements qui s'étaient déroulés l'après-midi-même. Il avait du mal à croire que seules quelques heures le séparaient du moment où il s'était retrouvé seul, entouré de centaines de personnes soumise à un ensorcellement, Potter en danger sur son balai, des dizaines de mètres dans les airs. Seulement quelques petites heures auparavant, la silhouette noire était apparue et l'avait terrifié. Une angoisse qui s'était faufilée jusque dans ses entrailles à la manière d'un poison.

D'une manière tout à fait inexplicable, il était dorénavant derrière deux des Gryffondors qu'il avait le plus haïs durant sa scolarité, se rendant dans la chambre de son ennemi juré depuis sa première année à Poudlard. Franchement, ça sonnait comme une blague trop longue qui tombe à l'eau et ne fait rire personne. S'il n'avait pas peur pour la vie de Potter jusque dans les tréfonds de son âme, il n'aurait peut-être pas accepté de venir. Même s'il était également infiniment curieux de savoir pourquoi – par les chaussettes de Rusard – Granger lui avait proposé de se joindre à eux. Elle ne lui avait fourni aucune explication détaillée. Il en était réduit à supputer : que lui était-il donc passé par la tête ? Est-ce qu'à force de travailler et accumuler des connaissances, son cerveau avait fini par se détraquer ? Il ne voyait pas bien ce qui l'aurait poussée à le chercher lui. Excepté le fait qu'il avait été le seul témoin de la scène, le seul à ne pas être figé comme tous les autres. Excepté le fait qu'il avait embrassé Potter. Excepté l'hypothèse que Granger pouvait se douter de quelque chose concernant ses sentiments. Excepté tout un tas de trucs qui l'effrayait, parce qu'alors cela voudrait dire que Granger l'avait convié à cette joyeuse sortie pour que, justement, Potter et lui se retrouvent de nouveau l'un en face de l'autre. Elle ne jouait tout de même pas aux entremetteuses, n'est-ce pas ? Ce ne serait pas digne d'elle, non ? Et puis, pourquoi ferait-elle ça ? Pourquoi aurait-elle envie que Potter se rapproche de lui ? Il n'aurait dû mériter que son mépris. Elle n'était pas assez bête pour l'aider…

Draco se cogna presque contre le dos de Ron Weasley, qui venait de s'arrêter net. Le Serpentard cligna des yeux, rassuré d'avoir évité le contact avec la laine verte et terrifiante du gilet de Weasley. Ils étaient arrivés dans un couloir, quasiment identique à celui dans lequel le Portoloin les avait transportés, si ce n'était le groupe de sorciers qui se tenait devant une des portes. Draco leur trouva l'air risible. C'était un hôpital, pas une prison. Et puis, si c'était le même individu qui voulait s'en prendre à Harry Potter, le même qui avait figé l'entièreté des occupants de Poudlard pour faire tomber un mec de son balai, probablement que trois-quatre sorciers de puissance moyenne ne pourraient rien contre lui. Hermione leur dit quelques mots, ils hochèrent la tête et ouvrirent la porte.

Draco n'avait rien écouté – inintéressant. Toutefois, il sentait l'appréhension dans ses tripes, l'appréhension de le revoir. De le revoir peut-être faible, peut-être blessé, peut-être inconscient, peut-être mécontent de voir sa face de fouine. Il appréhendait de le voir allongé dans un lit blanc, comme s'il était sur le point de mourir. Cela aurait été trop bête : survivre plusieurs fois au Seigneur des Ténèbres pour crever après une chute de balai. Non, ce n'était pas assez épique pour un gars comme Harry Potter. Il lui fallait un dénouement un peu plus glorieux… Quoi que, peut-être ne voulait-il pas de fin glorieuse, peut-être voulait-il seulement une fin tranquille, comme lui. Draco chassa vite cette pensée. Ils ne pouvaient être semblables sur tous les points, c'était du pur délire. Reviens à la réalité, s'intima-t-il. Les sorciers les laissèrent donc passer sans faire de remarque, bien que Draco sentît les regards s'attarder sur sa personne. Il n'avait rien à faire là, et il le savait. Sans y prêter plus d'attention, il pénétra dans la chambre. Les fenêtres laissaient entrevoir la nuit noire à l'extérieure, la seule lueur qui éclairait la pièce était une lampe de chevet banale, posée près du lit. Dans la pénombre, il était difficile, à première vue, de distinguer le jeune homme qui y reposait. Hermione s'avança doucement, sur la pointe des pieds. Weasley resta en arrière, et, quant à lui, Draco n'osait pas esquisser le moindre mouvement. Il osait à peine respirer. Ici, le silence était stupéfiant.

- Harry ? chuchota-t-elle.

Une forme bougea sous la couette, avant de se redresser. Après quelques tâtonnements, la lumière diffusée par la lampe se fit plus importante. Retenant son souffle, Draco dirigea ses yeux vers le visage de Potter. Les ombres formées par l'obscurité rendaient ses traits plus creusés et effrayants qu'ils n'auraient dû l'être. Il ne semblait pas encore avoir remarqué le grand blond vêtu de noir qui se tenait dans le fond. Il paraissait focalisé sur son amie, qui venait de s'asseoir sur le rebord du matelas. Elle commença à discuter avec lui, à prendre de ses nouvelles, adoptant un ton inquiet mais qui s'efforçait d'être doux. Le roux avait fini par s'approcher lui aussi, de l'autre côté, et faisait une blague de temps en temps. Harry esquissa un sourire ou deux, même si la conviction n'était pas présente.

Draco préférait faire comme s'il était invisible. Il avait l'intime certitude qu'il n'était pas à sa place ici, que sa présence n'était qu'une erreur monumentale. Il commençait à échafauder des plans pour s'échapper, pour sortir de là sans que personne ne s'en aperçoive. Toujours était-il que son cœur lui disait le contraire : enfin, il allait avoir l'occasion de discuter avec lui, et le brun ne pourrait même pas partir en claquant la porte derrière lui (pratique). Ses battements cardiaques s'affolaient. Il s'escrimait tant bien que mal à apaiser ses pensées, et surtout ce cœur qui était hors de contrôle, lorsqu'il comprit qu'il avait cessé d'être invisible.

- Vous avez amené Malfoy avec vous ?