Chapitre 33 : Je prends du galon dans la chaîne alimentaire
On marchait depuis deux heures quand on a vu les premiers hélicoptères. Une dizaine, qui se sont positionnés en vol stationnaire au-dessus de la forêt de sapin. Un à un ils ont lâchés des échelles de cordes qui descendaient jusqu'entre les arbres. L'OMEGA était sur nos traces. Heureusement – du moins c'est d'abord ce que j'ai pensé – au même moment, on a atteint le lac. A cet endroit, la rive opposée était visible comme une mince ligne de terre au loin. Mais…
-Je sais où on est, a annoncé Peter en pointant du doigt une pancarte. Le lac Yellowstone, le plus grand d'Amérique du Nord. On est au beau milieu d'un immense parc national. C'est une excellente nouvelle, ca veut dire qu'on n'a pas perdu de temps avec cette capture, au contraire le vaisseau nous a rapprochés d'Olympie.
-C'est bien, ai-je raillé. Mais y a rien qui vous dérange ?
Le lac était gelé. Recouvert sur toute sa surface d'une épaisse couche de glace qui réfléchissait la lumière du soleil couchant. Comprenez bien, cette histoire prends place au beau milieu des Grandes Vacances. Les vacances d'été. Les pires de ma vie, mais les vacances d'été tout de même.
-C'est… c'est pas normal, pas vrai ?, a chuchoté Hélèna comme si elle avait peur de réveiller quelques monstres sous la glace.
-Absolument pas, a renchérit Peter. Il a de la magie à l'œuvre. Je ne sais pas vous, mais moi je ne brûle pas d'envie de savoir celle de qui, pour une fois qu'on peut choisir d'éviter les ennuies je suggère qu'on fasse le tour. Ce sera plus long, mais…
-L'OMEGA ratisse la forêt, ai-je rétorqué. On n'a pas une seule seconde à perdre. Je vous rappelle qu'ils se déplacent si vite qu'on ne voit ces mecs qu'une fois qu'on a le canon de leur flingue dans la bouche.
En d'autres circonstances j'aurais contourné l'étendue d'eau peut-importe sa circonférence, seul un abruti s'aventurerait sur un lac gelé en plein été s'il existait ne serait-ce qu'une seule alternative. Il n'y en avait pas.
J'ai fais un premier pas sur la glace. Elle était solide.
-Derek…, a protesté Hélèna.
-Ouais, c'est de la folie, hein ?Clairement des trucs surnaturels à l'œuvre, quasiment certain que la glace va craquer à mi-chemin, mais c'est ca le truc : les Agents penseront pareil. Ils croiront jamais qu'on aura été capable de faire ca, et ils se disperseront pour nous rechercher persuadés qu'on aura contournés le lac comme n'importe-quel personne intelligente. Alors on va être cons.
Là-dessus j'ai fais un autre pas. Peter et Hélèna m'ont suivi avec réticence.
J'ai vite constaté que même si on avait voulu prendre le risque, on n'aurait jamais pu courir sur la glace. Si les premiers agents pointaient entre les arbres maintenant ils nous abattraient comme des lapins ou nous neutraliseraient avec les moyens de leur choix, ont étaient totalement à découvert. Je commençais déjà à regretter ma décision. Etrangement, Peter semblait avoir moins de mal à évoluer sur le sol glissant. Pourtant c'était sans aucuns doutes lui qui jetait à la glace sous nos pieds les regards les plus inquiets.
-Pourquoi t'es nerveux comme ca ?
-On n'a jamais vraiment parlé des implications avant, mais Persée a le Trident. L'eau est son territoire. Ce n'est pas comme si on était sur l'océan ou quoi, mais théoriquement si on tombe là-dessous alors il le saura. Surtout si c'est moi qui tombe, je pense. Il n'est pas impossible que poser un pied sur la glace lui communique déjà notre position, qu'il n'aurait alors plus qu'à transmettre aux Agents qui nous traquent.
-Encore un problème qu'on n'aurait peut-être pas si t'assumais un peu ton ascendance…
Le gamin a stoppé net.
-Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire, ca ?
-Oh pitié, pas maintenant !, s'est écrié Hélèna.
-Je dis juste que c'est impossible de perdre ses pouvoirs simplement comme ca, un beau matin.
-Alors c'est ca, ta théorie ?Tu crois que je fais semblant, que ca me fait marrer ?
-Non, je dis que tu les refoule. T'as vu ton père détruire la Colonie avec ses monstres de glace, et la même nuit tes pouvoirs ont disparus. T'avais quoi, sept ans, huit ans ?Y a des fois où tu appelle Persée ton père, mais même là on y croit pas, tu refuses de te considérer comme son fils. Et si tu refuses de te considérer comme le fils de Persée Jackson, alors tu refuses de te considérer comme le petit-fils de Poséidon. Et donc, pas de pouvoirs sur l'eau. Alors qu'on n'a pas arrêté d'en avoir besoin !
-Tu sais quoi, Anderson ?Je refuse d'écouter la psychologie de comptoir d'un mec qui a lâchement abandonné son groupe quand les choses ont mal tournés puis qui est retourné le chercher dans la même journée.
A cet instant j'ai vaguement entendu un craquement sous mes pieds, mais c'était peut-être simplement ma patience qui atteignait ses limites.
-Tu voulais rester là-bas à jouer les zombies ? On est sortis que grâce à MOI mec, alors soit un peu reconnaissant au lieu de…
-Reconnaissant ?Tu es notre ennemi, Derek, Hélèna est peut-être trop naïve pour le croire mais je sais ce que j'ai vu, tu crois que j'ai oublié ce que t'as essayé de faire à la Bibliothèque ?!Que c'était anodin de tenter de vendre l'un de nous pour avoir le Livre ?!
-Heu, les garçons…, a intervenu Hélèna d'une voix inquiète.
-C'était de la stratégie !
-Tu sais pourquoi t'es encore là, est-ce que tu en as même la moindre idée ?!Parce-que quand tu t'es fais transpercer par la flèche, tu as saigné, du sang humain. Si c'était du sable qui avait coulé de la plaie, ou même de l'ichor, si te tuer n'était pas un véritable meurtre, je t'aurais éliminé aussitôt.
-Va-y, ai-je craché en sortant mon portable. Viens là, essaye !
Peter m'a jeté ce regard empli d'une haine qui n'était pas de son âge habituellement réservé à son père. J'avais vaguement conscience que le sol tremblait en-dessous de nous, mais c'aurait aussi bien pu être un courant sous-marin.
-Tu es incapable de voir les gens autrement, n'est-ce pas ?C'est tout ce qu'on est, pour toi, des outils, de simples armes que tu utilise pour t'en sortir ?
-On est tous égoïstes, Peter ! C'est juste que moi je veux bien l'admettre. Quand tu fais en sorte que quelqu'un que tu aime ait ce qu'il veut, qu'il se sente bien, tu fais pas ca pour lui, tu le fais juste parce-que tu te sens mal quand il se sent mal, tu veux te faire du bien à toi-même. Y a pas un être humain au monde qui considère les autres comme autre chose qu'un moyen d'avoir ce qu'il veut, même si c'est de l'amour et du bien être.
-Tu sais quoi ?Je n'ai pas envie d'essayer de te détromper. Hélèna veut croire qu'y a quelque-chose derrière tes cheveux en métal, ta queue et tes crocs, mais c'est faux. Tu n'es pas humain, pas même à cinquante pour cent comme nous, t'as pas la moindre idée de ce qu'est l'amour. Et si tu essayes encore de te débarrasser de nous, je te tuerais et on saura enfin si tu meurs comme un mortel ou si tu te change en sable comme un monstre.
La comparaison avec un monstre m'a rendu furieux. Trop furieux même pour avoir pleinement conscience des tremblements qui agitaient le sol. Je n'étais pas un monstre. Moralement peut-être et ca je m'en foutais, mais je n'étais pas un VRAI monstre.
-Si je me change en sable, tu peux être sûr et certain que quand je reviendrais ce sera pour te…
Hélèna a balbutié :
-Les mecs…
Personne ne l'écoutait :
-J'arrive pas à croire que tu marches tranquillement av…
-Je m'en fous de ce que tu penses on est là uniquement parce-qu…
-J'arrive pas à croire que tu marches tranquillement avec nous alors que tu veux NOUS TUER !
-PUTAIN MAIS VA-Y LA VIENS SI TU VEUX MOURIR !
Cette fois-ci la fille d'Héra nous a saisis par les bras :
-LES MECS !
-QUOI ?!, lui ai-je hurlé en chœur avec Peter.
Soudain, la glace a explosé presque sous nos pieds pour laisser passage à une créature de cauchemar. Au début j'ai cru que c'était un tigre, un tigre noir avec des cornes de buffle plus effilées encore que celles du Minotaure. La vision était à la fois terrifiante et presque burlesque : un fauve cornu à la gueule déformée entre le tigre et la panthère, le pelage noir et luisant, qui s'extirpait d'un trou dans la glace. Puis il s'est hissé sur le sol, et on l'a vu entièrement. Jusqu'à la taille, c'était bel et bien les pattes avant massives et la gueule garnie de crocs d'une sorte de panthère surdimensionnée, mais son arrière train était la queue d'un énorme serpent visqueux. Il s'est traîné vers nous en grondant comme une grotesque parodie de sirène, sans aucuns doutes affamé.
Hélèna a poussé un hurlement suraigu mais s'est placée sur le flanc droit de la créature tandis que Peter filait sur sa gauche, Bravoure au poing, avant de jeter l'épée d'orichalque à sa ceinture à la fille d'Héra. L'entraînement de la Colonie, sans doute. Que je n'avais toujours pas.
-C'est impossible !, s'est étranglé Peter.
Il avait l'air absolument sidéré. Pourtant, on avait vu bien pire. La tête du monstre oscillait de droite à gauche en se tournant vers nous les uns après les autres, à la manière d'un serpent. Il a ouvert la gueule pour pousser un cri entre le rugissement et le sifflement, indécis. On n'avait manifestement pas affaire à un monstre très intelligent.
-Ca va aller, ai-je haleté. Il est seul, on est trois, on peut le battre !
A cet instant, la glace a craqué à nouveau, derrière-moi. J'ai fais volte-face pour voir émerger un nouveau matou-sirène, encore plus gros que le premier.
-…Ok, deux contre trois, c'est jouable !
CRAK, CRAK, CRAK, bientôt on a été encerclés par pas moins de cinq fauves qui ondulaient autour de nous comme pour nous encercler, lentement, avec la patience d'une meute de loups.
-…Ouais donc les Enfers ca marche comment exactement ?J'ai une chance d'aller aux Champs Elysées ou…
-Derek !
-Mais quoi ?!
Le premier monstre est passé à l'attaque en jetant son dévolu sur Peter, le plus petit. Aussitôt le Leg de Poséidon a roulé en avant alors que son épée voltigeait entre ses mains en brillant. Quand le fauve a atterrit en ne trouvant que du vide sous ses crocs, une longue estafilade de glace courait sur son ventre velu, largement assez profonde pour tuer un monstre ordinaire. Pourtant, il avait juste l'air furieux. Et ce n'était pas du sable, qui s'écoulait de la plaie. C'était de la brume mauve.
Juste à temps j'ai avisé l'ombre difforme du chat-serpent prêt à me sauter dessus, et j'ai fais volte-face pour lui jeter un poignard qui s'est fiché dans son cou. Il a rugit de douleur et s'est étalé sur moi de tout son long, manquant me briser les deux jambes. Un hurlement de terreur a jailli de ma gorge quand l'abomination a commencé à se tortiller sur moi pour tenter de saisir ma nuque entre ses crocs. Hélèna a tranché le bout de sa queue, manquant me prendre un pied au passage. Juste à temps, je lui ai planté mon second poignard au beau milieu du front, et enfin il a disparu dans un nuage de fumée violet.
En fait, bien qu'incroyablement impressionnantes à regarder, les créatures se sont vite révélées incapables de se battre efficacement à la surface. Ils hésitaient sans cesse à attaquer, leurs pattes avants de mammifères peinaient à se synchroniser avec la queue de serpent qu'ils traînaient derrière-eux comme une charge et patinait sur la glace avec autant de difficulté que nous : c'était des monstres marins. Mais il en arrivait toujours plus. Ils ne se contentaient plus d'émerger maintenant, certains jaillissaient du sol pour replonger aussitôt tels de macabres dauphins tandis que d'autres se laissaient glisser sur la glace pour nous encercler peu à peu en ondulant. Individuellement on pouvait les battre, mais ils étaient infiniment trop nombreux, et on était clairement sur leur territoire. Peter s'efforçait d'utiliser Bravoure pour solidifier la glace et enfermer sous la surface les monstres qui n'avaient pas encore émergés, en vain. J'ignorais la quantité de courage nécessaire pour geler tout un lac, mais c'était certainement bien plus qu'aucuns de nous ne pouvait en fournir.
-Comment on arrête ces choses ?!, ai-je bêtement hurlé en désespoir de cause tout en tranchant en deux une de ces saloperies au vol.
-Je… je ne sais pas !
-Que… quoi ?!Mais… Pourquoi ?!
Ca peut paraître naïf, mais ca m'a parut impossible. Peter connaissait chaque mythe, chaque légende, chaque point faible. Jamais je ne lui avait vu un regard aussi empli de détresse et d'incompréhension. Et puis il a dit quelque-chose qui n'avait pas sa place dans la tête d'un Leg de Poséidon :
-Parce-que… parce-que ca n'existe pas !
Une nouvelle panthère-serpent qui semblait on ne peut plus existante a brisé la glace juste entre mes jambes, manquant avaler ma tête toute entière de si peu que j'ai senti son haleine fétide, puis entendu le claquement sinistre de ses crocs à un souffle de mon nez. J'ai basculé en arrière, lâchant mes armes alors que la créature fondait sur moi en retombant. C'est alors que c'est arrivé. A ce moment là, je n'ai eu aucune conscience de ce que je faisais. J'étais désarmé, vulnérable. J'aurais pu Attracter mes couteaux, j'en avais le temps. Au lieu de ca, j'ai ouvert la main et décrit un large demi-cercle. Le monstre s'est changé en brume mauve, tranché en trois morceaux par la longue épée serrée dans ma paume. J'ai regardé mon arme, médusé, puis les restes de mon adversaire qui s'évaporaient. Et aussitôt, l'épée a disparue comme si elle n'avait jamais été là. Tout s'était passé si vite que personne ne s'en était rendu compte.
J'ai attracté mes poignards avant de me relever en tremblant, encore sous le choc. Peter m'a percuté en bondissant en arrière à son tour.
-Ce sont des esprits noyeurs de la mythologie amérindienne !Des… des mishepishus, des panthères d'eau. Ils attendent leurs proies au-dessus des étendues d'eau gelées puis ils les précipitent dans les profondeurs pour les dévorer !
La mythologie amérindienne. Ok. C'était clairement pas le moment de se figer d'étonnement, ca ne faisait que confirmer ce qu'avait dit Sadie : même les mythes les plus lointains et oubliés étaient bel et bien réels, et pour une raison ou une autre la frontière qui semblait nous avoir séparés des millénaires durant commençait à se fissurer.
Soudain, Hélèna a hurlé. Un mishepishu l'avait saisi à la gorge en se servant de sa queue reptilienne et resserrait son étreinte peu à peu. Peter s'est jeté sous lui et lui a tranché les deux pattes avants. Le monstre a rugit de douleur et s'est effondré, réduit à un simple serpent à tête de panthère, mais il ne s'est pas désintégré. Je débutais encore, mais j'étais à peu près sûr qu'un monstre mutilé à ce point là qui conservait sa forme physique, c'était pas normal.
-Pourquoi ca marche pas ?!, a gémit Hélèna en blessant gravement un énième matou-sirène.
-Combien tu paris que quelque-part y a des demi-dieux amérindiens qui essayent de comprendre pourquoi leur métal marche pas contre des monstres grecs ?!, ai-je rétorqué en bondissant de côté pour éviter un coup de crocs.
Le bronze céleste était conçu pour combattre les monstres grecs, il fonctionnait quand même parce qu'il restait de nature divine, mais sur des monstres d'une autre mythologie il s'avérait terriblement inefficace. Quel métal utilisait les amérindiens ?Quel que soit la réponse on n'en avait sûrement pas sur nous.
C'est là, au pire moment possible, que j'ai senti le premier spasme de douleur résultant de la consommation d'ambroisie, le gout de cendre chaude, terrible, qui envahissait tout mon corps et s'infiltrait entre chacun de mes muscles en me consumant de l'intérieur.
J'ai été renversé sur le dos d'un violent coup de patte. Furieux, je me suis tortillé pour échapper à mon agresseur tant et si bien que j'ai fini juché sur son dos. Et alors, mon instinct animal a reprit le dessus : je l'ai mordu. Le fauve a rugit alors qu'un liquide chaud et doucereux s'écoulait entre mes dents. J'ai sursauté. C'était… bon ?
Le mishepishu a rué, ivre de rage, contorsionné en vain pour tenter de me saisir entre ses crocs, mais sa peau s'était révélée étonnamment tendre, sous la fourrure. Je l'ai mordu encore, emporté à mon tour par une fureur bestiale. Il se passait quelque-chose. Le gout métallique du sang remplaçait celui de cendre chaude, le combattait presque. Finalement, en désespoir de cause, le monstre a fait la dernière chose dont il était capable : il a repéré un trou dans la glace… et avant que je puisse même songer à le lâcher, il a plongé.
C'est seulement là, sous l'eau, que j'ai réalisé la situation. Comprenez bien, à la seconde où j'ai été immergé le liquide glaciale a transi chaque parcelle de ma peau comme autant d'aiguilles de glace qui torturaient ma chair, le froid m'a coupé le souffle avec une telle force que je me suis senti suffoquer à la première seconde, mais la vision d'horreur qui s'est présenté à moi m'a rempli de tant d'effroi que j'ai à peine senti les supplices qu'endurait mon corps. Il y en avait des centaines. Des centaines et des centaines de panthères-serpents qui ondulait à perte de vue dans les profondeurs glaciales du lac comme une seule immense infection, se croisant et s'entrecroisant dans un chaos sans nom. Et tout au fond du lac, des yeux. Deux immenses yeux rouges, injectés de sangs, chacun aussi gros qu'une voiture et barrés par des pupilles fendus si noires qu'elles semblaient deux immenses abîmes dans les profondeurs. Leur alpha.
Ma monture se débattait avec fureur en se tordant pour tenter de me saisir entre ses crocs alors que l'air se faisait plus rare dans mes poumons de secondes en secondes. J'allais lâcher. D'autres fauves ont commencés à s'approcher en sifflant, alléchés. Celui que je chevauchais a soudain entreprit de remonter à la surface en rugissant avec fureur, aussitôt talonnés par une quinzaine d'autres bien décidés à avoir leur part de quatre-heure.
On a crevé la surface à une vitesse sidérante, avec une telle puissance que le monstre a continué de monter dans les airs sans s'arrêter, presque comme s'il savait voler. J'ai vu Hélèna et Peter toujours aux prises avec le reste de la meute qui levait vers moi un même visage stupéfait. A l'instant même où l'air a à nouveau su se frayer un chemin dans ma gorge j'ai poussé un hurlement de terreur. Et soudain, on a commencé à redescendre, talonnés par ceux que j'avais rencontrés dans les profondeurs qui suivaient la trajectoire du premier comme la queue d'une étoile filante. C'est là que j'ai compris. Le mishepishu ne visait pas l'eau. Il allait me fracasser sur le sol.
-FAIT CHIEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEER !
Et tous ensemble, les monstres se sont abattus sur le lac gelé dans une explosion d'eau et de glace, un spectacle qui aurait sans aucuns doutes été magnifique si je ne l'avais pas en totalité pris dans la gueule. J'ignore même à quel moment j'ai finalement lâché ma monture, ou comment je me suis retrouvé sous la surface, suffoquant. Il n'y avait plus que des morceaux de glace, des queues de serpent et de l'écume.
Soudain, une main a saisi mon poignet. Peter. Il a tenté de me communiquer quelque-chose par télépathie, mais il était si terrifié que je n'ai perçu qu'un capharnaüm de sons et d'images diffuses. Hélèna était agrippée à son bras et se débattait avec horreur pour remonter à la surface, en vain. Et puis, le fond de la mer s'est fendu en deux pour nous avaler. La gueule de l'alpha, l'immense panthère-serpent qui reposait au fond du lac. Ses effroyables rangées de crocs se sont avancées vers nous, lentement, avec l'inexorabilité de la mort qui referme ses bras osseux sur le vieillard.
La lumière a disparue entre ses dents alors qu'il nous avalait. J'étais mort. J'allais être déchiqueté, digéré, j'étais déjà mort.
Alors j'ai hurlé. En usant de jusqu'à la moindre parcelle d'oxygène subsistant dans mes poumons j'ai poussé le rugissement de fureur le plus puissant qui ait jamais jaillit de ma gorge dans mes pires moments de détresse, si puissant qu'il a écorché mes propres tympans, si puissant qu'une onde de choc dont j'étais l'épicentre s'est propagé dans l'eau comme si on avait fait exploser une bombe dans les profondeurs. Quelque-chose s'est échappé de moi, quelque-chose de plus noir que la plus noire des magies, de plus froid que le regard de Persée Jackson. C'était le hurlement de la Haine elle-même, la promesse de sang d'une bête qui dominait toutes les bêtes. Ce jour-là, pour la première fois de ma jeune vie, j'ai utilisé mon aura. Et la dépense d'énergie que cette prouesse a exigé de mon corps de simple fils d'Hermès m'a vidé de mes forces comme jamais auparavant.
Des images diffuses ont tournoyées autour de moi comme des mirages évanescents à la surface de l'eau. J'ignore si j'étais vraiment inconscient, si c'était possible parce qu'il le voulait bien ou si le Trident pouvait manifester des pouvoirs indépendants de son Détenteur, mais je le voyais. Persée Jackson.
Comme toujours, il traînait dans un coin charmant. On aurait dit un temple en ruine. Ses murs de roches noires étaient à moitié effondrés. Des statues difformes et des gravats jonchaient le sol. Je me suis demandé si c'était lui qui avait fait ca ou si c'était le temps qui avait ravagé les lieux. Il se tenait devant un nuage de Brume qui flottait au-dessus du sol, une brume dans laquelle s'agitait des formes floues. Il m'a fallut un moment pour comprendre que c'était les images de notre évasion du QG, celles qu'avaient pu capter les caméras de surveillance.
-Pourquoi m'avoir invoqué moi et pas le directeur par interim Harper ?
J'ai reconnu la voix, cette fois-ci. J'ignorais comment il pouvait être en Grèce alors que je l'avais vu il y a tout juste quelques heures, mais c'était Paul Blofiss, à genoux une fois encore, juste derrière le fils de Poséidon. Son corps ne trahissait aucune tension, rien qui puisse indiquer qu'il s'apprêtait à devoir se battre ou à fuir. Il savait que si Persée avait décidé de le tuer, rien en ce bas-monde ne lui permettrait d'échapper à son sort.
-J'envisage de le tuer. (j'ai frissonné. Jamais je ne m'habituerais à cette voix) Il s'est révélé inefficace, trop fou pour être utile en fin de compte. Peut-être ferais-tu un meilleur directeur. Quand ton supérieur seras-il prêt à reprendre son poste ?
-Il est toujours injoignable. Vous savez comment il est, on ne le retrouvera pas avant qu'il en ait décidé autrement.
-Vous allez le retrouver, pourtant. C'est le tout premier Infernal que j'ai fais sortir des Enfers, et en tout ce temps jamais je n'ai eu la moindre confiance en lui. Il prépare quelque-chose. S'il s'agit d'un projet devant contrecarrer le mien, je le tuerais. Mais il saura fort bien comment débusquer les survivants de la prophétie, aussi peut-il encore m'être utile, au moins une dernière fois.
-Il saura les débusquer, monsieur ?
-Rien ne lui échappe. Il n'ignore que ce qu'il estime sans importance pour ses projets.
Sur ces simples mots, le regard vide de Persée a à nouveau plongé dans la Brume. Elle diffusait des images de moi à différents moments de l'évasion. Quand j'avais libéré Cronos, libéré les monstres, le moment où j'avais volé une épée à l'un de mes alliés puis celui où j'avais jeté Amos sur la trajectoire des missiles. Tous ceux où j'avais montré le pire coté de moi-même.
-Tu as vu ce qui brûle dans son regard ?Ce sourire sur ses lèvres ?
Paul eut l'intelligence de ne pas répondre. Persée Jackson ne posait jamais de questions, jamais vraiment.
-Il ne ressemble en rien à celui que j'étais à son âge. Ce que je vois dans ses yeux, c'est la haine et la perfidie. Ce sourire, c'est celui des forces obscures que je combattais dans ma jeunesse quand elles pensaient avoir gagné. Cet enfant n'a rien d'un héros qui sacrifierait sa vie pour protéger ses amis, détruire est dans sa Nature profonde. Bientôt il ne voudra plus que punir le monde entier du parjure d'une seule personne.
J'ai à peine écouté ces derniers mots. Parce-que soudain, j'ai vu autre chose. Je n'étais pas le seul espion dans le coin. Il y avait quelqu'un, quelqu'un d'autre que Paul et Persée, caché à l'angle d'un mur à moitié effondré. Ce n'était pas un monstre, je l'ai su tout de suite. Il paraissait mortel… sans l'être. Son visage rayonnait d'une sorte de beauté surnaturelle, inhumaine. Ses cheveux étaient blancs, d'un blanc absolument parfait si pur que même l'obscurité du lieu ne parvenait pas à dissimuler leur éclat. Quelque-chose que je ne parvenais pas à voir s'agitait dans son dos. Un sourire amusé éclairait ses traits alors qu'il écoutait comme moi ce qui se passait à quelques mètres de là.
Soudain il a posé les yeux sur moi, des yeux de la couleur de l'or. Son sourire a disparu, puis il a tendu une main dans ma direction, et a surgi dans sa paume un signe fait de lumière pur dont a jaillit un flash aveuglant qui m'a brûlé les rétines.
J'ai rouvert les yeux. Hélèna et Peter étaient penchés sur moi, l'air inquiet.
-Putain… ca… ca arrive beaucoup trop souvent, nan ?
-Il est vivant…, a fait Hélèna dans un soupir de soulagement.
Je me suis redressé. On était sur l'autre rive. Le lac gelé n'était plus qu'un amas de débris de glace qui flottaient lentement à la surface de l'eau. Comment on avait pu ?... Je me suis tourné vers Peter.
-Est-ce que tu as…
-J'ai nagé, a-il craché dans mon esprit. Je suis un bon nageur. Je n'ai aucuns pouvoirs sur l'eau, d'accord ?!
-Ce n'était pas lui, a renchérit Hélèna. C'était… c'était toi. Quand tu as hurlé, les mishe, les mishpheu, enfin les panthères d'eau quoi, elles… elles…
-Quoi ?, me suis-je impatienté. Qu'est-ce qu'il s'est passé ?!
-Tu les as repoussées. Quand tu as rugit au visage de leur Alpha, il s'est comme figé, comme s'il était terrifié. Comme si soudain c'était lui la proie et non plus le prédateur. Ils ont fuit, Derek, tu as fais fuir toute une meute de mishepishus par un simple rugissement. Les panthères d'eau ne respectent que la force, je m'en souviens maintenant, c'est ca leur faiblesse : elles sont stupides. Elles peuvent venir à bout de presque n'importe-quel prédateur sur leur territoire, mais si elles font face à une créature qui démontre une puissance supérieure à celle de leur Alpha, elles perdent tout espoir de vaincre, et ce peut-importe leur nombre. Ensuite j'ai pu vous hisser jusqu'à la rive.
-Du haut de tes dix ans t'as pu hisser deux ados hors de l'eau en luttant contre le courant et tu vas me faire croire que t'as pas de pouvoirs sur l'eau ?!Non mais tu te fous du monde ?!Ce que je crois c'est que t'as demandé à la rivière de nous laisser partir, et que t'assume pas.
Peter m'a dévisagé comme si j'étais fou.
-C'est ca qui t'interloque, après ce que je viens de te dire ?!
-Et je trouve aussi que t'avais carrément pas l'air de manquer d'air, là-dessous, comme si tu respirais. Est-ce que tu nous prendrais pas pour des cons, mec ?
Il n'a pas répondu. Il me regardait avec dans les yeux une terreur et une inquiétude qui n'avait rien à envier à celle qui nous avait envahis tous les trois face à la meute, tout comme Hélèna, comme si le danger était encore loin d'être passé. Ils ne me disaient pas tout.
-Quoi encore ?
-Tout à l'heure, ton… ton rugissement…, a commencé Hélèna.
-J'ai crié, voilà !Ca arrive des fois depuis que tu m'as filé cette saloperie de nectar, j'ai des pouvoirs bizarres, on va pas en parler pendant mille ans !
-Quand on t'a tiré de l'eau tes yeux étaient noirs, Derek. Entièrement noir, des puits de ténèbres sans fond. Et tes crocs commençaient à s'allonger.
J'ai interrogé Peter du regard, presque dans l'espoir que ce soit une blague, mais il s'est contenté de me dévisager avec inquiétude.
J'ai passé la langue dans ma bouche sans y croire. J'ai compris ce qu'avait changé le nectar. Et j'ai su que je ne pourrais pas en supporter davantage, plus jamais une seule goutte. J'avais des crocs. Pas d'immenses crocs pointus et dégueulasse, non, juste des canines effilées, façon louveteau. Peut-être même qu'ils avaient déjà poussés quand j'avais mordu le mishepishu.
-On a cru que tu allais rester comme ca pour toujours, a murmuré Hélèna. On avait peur que tu te réveilles, on ne savait pas s'il fallait t'assommer dés l'instant où tu serais à nouveau conscient, ou...
Elle n'a pas osé poursuivre. Peter s'est tourné vers le lac aux flots à nouveau calme.
-En tout cas l'OMEGA ne pourra plus passer par là, maintenant. Les Agents au sol vont être forcés de contourner un des plus grands lacs des Etats-Unis pour nous suivre.
-Ils ont des hélicoptères, ai-je rétorqué en me relevant. Et ils n'ont pas pu manquer de voir tout ce bordel. On est repartis.
Hélèna a tendu son épée en orichalque à Peter, mais il a secoué la tête.
-Garde-la. Ca faisait un bout de temps qu'il te fallait une arme. Si tu ne la tiens pas trop longtemps elle ne devrait pas pouvoir t'affaiblir.
La fille d'Héra a haussé les épaules et glissé l'épée à sa ceinture. Je l'ai dévisagé à mon tour. Quand on s'était échappé du QG, des évadés qui avaient tenus de l'orichalque moins longtemps qu'elle avaient fini par s'effondrer, pourtant elle ne semblait en rien souffrir de la magie du métal. C'est là que je m'en suis aperçu : durant tout le combat, Hélèna n'avait pas utilisé la Colère d'Héra une seule fois.
C'est seulement quand la nuit est tombée et que nos vêtements trempés ont commencés à geler à même notre peau qu'on a prit conscience qu'on n'avait ni fringues de rechange, ni provisions, ni sacs de couchages. Même Peter ne tenait plus debout. On s'est rassemblés autour du maigre feu qu'il était parvenu à allumer, tremblants comme des feuilles. On ne m'avait jamais raconté en détails les quêtes des vieux de la Colo, mais j'en étais sûr, jamais des héros n'avaient eu l'air aussi pathétique.
-Je crois que les hallucinations commencent, a murmuré Peter les yeux cernés de bleu. Je jurerais que je viens de voir une fille de mon âge, juste là, en train d'attiser le feu avec un bâton.
-On ne risque pas de signaler notre présence à des monstres, si on fait du feu ?, a fait Hélèna avec inquiétude.
-Ils sont bien assez attirés par notre odeur. Peut-être même que l'odeur des cendres masquera un peu la nôtre. De toute façon il y a aussi des pumas dans le coin, et en ce qui les concerne j'ai la certitude qu'ils ont peur du feu. Ce qui est bien plus inquiétant, c'est l'OMEGA.
-Si on se réchauffe pas on va clamser, ai-je rappelé. On a de l'avance sur eux, faut prendre le risque.
Mais Peter n'écoutait déjà plus. Son regard s'est fait lointain.
-Un puma… je me demande quel goût ca a, un puma…
-On a mangé avant d'entrer dans la bibliothèque, a marmonné la fille d'Héra. Puis on a passé quelque-chose comme une semaine à l'intérieur à cause de la magie, puis on a été emmenés jusqu'au QG de l'OMEGA ce qui a mit je sais pas combien de temps parce-que j'étais inconsciente, ensuite on nous a enfermés dans des cellules où on ne ressent plus la faim, donc… ca fait combien de temps qu'on n'a rien mangé, finalement ?Un jour ?Huit ?Combien de calories vous pensez qu'on a brûlé avec tout ce sport ?
-Pense pas à ca, ai-je grogné.
-Je propose qu'on instaure des tours de garde pour la nuit, juste au cas où. Ne serait-ce que pour surveiller.
-Si on s'endort comme ca dans le froid on va mourir, abruti. Tu veux surveiller la mort des autres ?
Le petit blond m'a jeté un regard méprisant. Ca serait comme ca entre nous pour de bon, ai-je supposé. Il était trop héroïque pour pardonner ce que j'étais capable de faire pour survivre.
-Il va bien falloir qu'on trouve le moyen de dormir. Sans quoi on va mourir quand même, de fatigue. Et je vous rappelle que nos chances d'y rester on doublées, aujourd'hui, peut-être triplées, on va avoir besoin de plus de vivacité d'esprit et de lucidité que jamais.
-Qu'est-ce que tu racontes ?On était déjà poursuivis par ces connards en costume avant, et on a géré.
-Je ne parlais pas de l'OMEGA. Il existe à ce jour plus d'un millier de mythologies différentes qui s'entremêlent à travers l'Histoire par le biais de différentes cultures. Comme tout sang-mêlé qui se respecte, je sais presque tout de la mythologie grecque, mais avec ce que tu nous as apprit… je crois qu'on ne sera plus jamais sûr de rien.
En chemin, je leur avais appris ce qu'il s'était passé après qu'on se soit séparés à la Bibliothèque, y compris le Nome de Memphis. Depuis, Peter n'avait cessé d'en parler, tout aussi fasciné que terrifié.
-Tu n'imagine pas le danger que représente cette évolution, la connaissance du monde grecque est presque toujours ce qui sauve des demi-dieux au combat, bien plus que les armes et les pouvoirs. Si on ne peut plus se reposer là-dessus, si on est désormais forcés de jouer à des jeux dont en tant que grecs nous ne connaissons pas les règles, alors on court un terrible danger.
J'ai repensé aux panthères-serpents, résistantes à notre bronze céleste. Peter avait raison, si on avait été amérindiens on aurait su gagner, ou au moins fuir jusqu'à la sécurité de l'autre rive. C'est nos origines qui avaient faillis nous être fatales.
-Vous croyez que c'est permanent ?, a demandé Hélèna. Ce truc des barrières entre les mondes brisées ?Je veux dire, durant des siècles et des siècles personne n'a jamais eu vent de l'existence d'autres mythologies, et même la découverte de celle des romains est encore toute récente, une vingtaine d'année. Et puis soudain Derek rencontre des égyptiens, puis dans la même journée des monstres amérindiens nous tombent dessus. Il s'est passé quelque-chose, forcément. Peut-être quelque-chose qu'on peut inverser.
-Il faut l'espérer…
Bref, on en était là. D'une manière ou d'une autre, on allait mourir. De fatigue, de froid, dévorés ou d'une balle en pleine tête. A cet instant, un vend polaire a soufflé. Une brise glaciale qui a frigorifié à nouveau mes vêtements en train de retrouver leur souplesse près du feu. Soudain, Hélèna a écarquillé les yeux, fixant un point derrière-moi.
-…Peter ?Tu te rappelles ce que tu as dis sur les animaux qui ont peur du feu ?
-C'est un instinct naturel, toutes les bêtes y sont soumises. Ne t'inquiète pas.
-Moi je te crois. Mais tu… tu pourrais leur dire, à eux ?
Je n'ai pas eu besoin de me retourner pour comprendre où elle voulait en venir. Un autre est sorti de derrière un arbre, puis un troisième a tout simplement surgi de nul-part, non loin. Ils ont émergés de la forêt, un à un, sans émettre l'ombre d'un son. Des ours polaires. D'énormes ours blancs, hauts comme des poneys. Ils nous avaient encerclés, sans se presser. Un énorme animal s'est avancé dans la lueur des flammes, deux ou trois fois plus gros que tous les autres. Ses petits yeux noirs nous jaugeaient avec intérêt. Il était vraiment gigantesque, aucun ours ordinaire n'était même à moitié aussi gros.
Peter s'est relevé et a dégainé, lentement. Hélèna a fait de même en tremblant. Un grondement bas et grave est sorti de ma gorge. J'avais vaguement conscience d'être à quatre pattes, la queue battante, mais je m'en foutais. L'immense mâle a penché la tête sur le coté. On aurait presque dit qu'il était… amusé.
-Jamais l'ours ne recule devant le louveteau, sang-mêlé, a fait une voix chaude et grave dans mon crâne.
-Il parle, a hoqueté Hélèna. Vous… vous l'avez entendu ?
-Plus pour longtemps, ai-je craché.
-On me nomme Nanuq, l'Esprit de l'Ours. Mes frères et moi avons aperçu la lueur de vos flammes au loin. Nous ne voulons que partager votre feu.
Je vous laisse imaginer le silence de mort qui a suivi cette demande formulée poliment par un ours haut comme un poney aux griffes larges et effilées comme des machettes.
-Bien-sûr, a fait Hélèna dans un rire nerveux, d'une voix blanche. Partager notre feu. Vous êtes des ours, pourquoi vous ne voudriez pas vous approcher du feu ?Hein, Peter ?
-Oui, bon…, a marmonné l'enfant.
-…non ?, ai-je finalement osé.
-En êtes vous certain ?, a insisté Nanuq d'un air contrarié comme un gros lourd qui se tape l'incruste à un anniversaire. Il y a de la place.
-C'est que…, a balbutié Hélèna. On attend déjà des, des… des caribous. Tout un groupe. On se fait des soirées, comme ca. Et s'ils arrivent et qu'ils voient qu'on a, qu'on a invités des, des ours sans prévenir, ils… enfin vous, vous comprenez quoi.
-Voilà, a approuvé Peter en tremblant comme une feuille. On est un peu embêtés. Vis-à-vis des caribous.
-Je comprends, a fait Nanuq comme s'il compatissait réellement au dilemme auquel on faisait face. En êtes-vous sûr ?Si vous nous refusez la chaleur de votre foyer, mes frères et moi dévorerons votre chair et nous repaîtrons de votre sang encore chaud, festoyant de vos entrailles jusqu'au petit matin. Pour vous, cela pourrait s'avérer ennuyeux.
-J'adore les randonneurs, a commenté un ours obèse près de lui. Les chinois, surtout. Vous êtes chinois ?
-Loulou aime beaucoup les chinois, a renchérit Nanuq.
Hélèna a été secoué d'un haut-le-cœur, prête à perdre connaissance. Le grand ours a haussé les épaules, faisant rouler le moindre de ses gigantesques muscles de machine à tuer sous sa fourrure blanche, puis il conclut avec une sincère gentillesse :
-Bien-sûr le choix vous appartient, nous respecterons votre décision.
J'allais l'envoyer se faire foutre et m'enfuir en courant, comme d'habitude, mais Peter a posé une main sur mon bras. Puis, face à une horde d'esprits polaires carnivores, il a rengainé son arme… et il a sourit.
-Na… Nanuk, c'est avec joie que nous acceptons ta compagnie. La tienne et celle de tes frères.
-Mais alors vraiment juste en attendant les caribous, hein ?..., a fait Hélèna d'une toute petite voix.
Les ours ont poussés des rugissements tout bonnement terrifiants qui ont résonnés jusqu'au firmament, ce qui à leur yeux devait ressembler à des cris de joie, puis ils se sont rués sur le bivouac comme s'ils se les gelaient depuis des siècles – ce qui était peut-être le cas. En un instant, j'ai été entouré d'une vingtaine d'énormes ours blancs couchés ou assis près des flammes. Maintenant qu'ils étaient plus près – sur moi, en fait – je réalisais qu'ils étaient légèrement évanescent, transparents, comme s'ils n'étaient pas entièrement là. Comme des fantômes.
-Nous ne sommes pleinement concrets que lorsque la lune est à son zénith, m'a expliqué Nanuq l'Esprit de l'Ours couché près de moi en surprenant mon regard horrifié. C'est alors que nous mangeons.
-Ah. Ca… ca doit être… intéressant…
En presque deux semaines de quête, jamais encore je n'avais éprouvé ce genre de terreur tout à fait particulière, totalement différente de la peur des course-poursuite ou des combats, cette angoisse que seul peut procurer une machine à tuer couchée tout contre vous, ses crocs contre votre oreille.
Nanuk s'est penché au-dessus du feu et a soufflé doucement. Aussitôt, les flammes ont cessées de produire de la fumée, puis elles ont triplées d'intensité en répandant une chaleur bienfaisante qui m'a presque fait oublier le gros nounours allongé dans mon dos qui me reniflait la nuque juste pour vérifier que je n'étais pas chinois. Un ourson gros comme un sanglier avait élu domicile sur les genoux de Peter, que seule son incapacité à crier empêchait sans doute de hurler de douleur sous son poids. Quand à Hélèna, raide comme un piquet, elle avait disparu entre deux énorme mâles assis sur leur arrière-train, de chaque coté d'elle.
-Je vous remercie, a fait l'Esprit de l'Ours. Nous errons depuis longtemps maintenant.
-Ne vous inquiétez pas, a fait la voix de Peter dans ma tête et celle d'Hélèna. Ils n'ont pas l'air d'être des esprits mauvais. Enfin… pas spécialement.
Le petit blond dévisageait nos invités d'un regard brûlant de curiosité.
-Vous n'êtes pas grecs, n'est-ce pas ?Nanuq… ca ne me dit rien du tout.
-En effet. Je suis une divinité inuit. Nanuq, l'Esprit de l'Ours.
-Un dieu inuit. Tout à l'heure, nous avons été confrontés à des…
-Des esprits noyeurs, des amérindiens. Je le sais. Nous vous avons observés. Vous avez eu beaucoup de chance, à n'en pas douter.
Le dieu a tourné ses tout petits yeux vers moi. Il y brillait une sagesse et une intelligence qui devenaient étrangement intimidantes dans ces petites billes noires.
-Ton rugissement était l'un des plus puissants qu'il m'ait été donné d'entendre, louveteau. Et ton aura… en plus de vingt mille ans je n'ai connu qu'un seul être au monde à en posséder une plus noire encore.
-Et vous êtes restés là sans rien faire, alors qu'on se noyait ?, n'ai-je pas pu m'empêcher de balancer.
A ma grande horreur, Nanuq s'est redressé, penché vers moi et a ouvert une gueule effroyable garnie de trois rangées de crocs fantomatiques. Il a humé l'air.
-Je sens sur toi la malédiction qui t'accable. Que t'a-t-on fait, exactement ?
J'ai haussé les épaules, vaguement mal à l'aise. Maudit, maintenant. Plus ca allait et moins j'étais sûr d'avoir réellement envie de comprendre ce que j'étais ou même d'où je venais. Devant mon silence l'ours géant s'est recouché et a répondu à ma première question :
-Nous ne pouvons apparaître que lorsque la nuit tombe et que la lune éclaire ces bois. C'est d'elle que je tire mon pouvoir, elle est la dernière chose qui me raccroche à cet univers. Et puis, tout le monde a le droit de manger après tout. La rive est du lac se trouve sur le territoire des amérindiens. La rive ouest, sur le nôtre. Tous ont droit de chasser à la frontière.
-Qu'est-ce qui s'est passé ?, a aussitôt demandé Peter. Vous le savez, n'est-ce pas ?Aucuns grecs n'avait jamais rencontré d'inuits, ni d'amérindiens, ou d'égyptiens. Pourquoi maintenant ?Et si cet évènement n'avait pas eu lieu et qu'on avait voulu traverser le lac gelé ?
-Je sens en toi la magie d'Athéna, a fait Nanuq avec amusement. La curiosité est un des traits de la nature humaine les plus attrayants. Un de ceux qui vous tuent le plus, aussi.
Peter est resté silencieux, aux aguets. Finalement, Nanuq a levé sa grosse tête vers le ciel et poussé un profond soupir :
-Il y a très longtemps, mille mondes cohabitaient sans jamais…
-C'est une longue histoire ?, ai-je coupé. Non parce-que j'ai envie de pisser, et…
J'ignorais jusqu'alors qu'il en avait le pouvoir, mais je vous jure que Peter m'a envoyé une baffe télépathique.
-Il y a très longtemps, mille mondes cohabitaient sans jamais se toucher, inconscients de la présence les uns des autres comme autant de bulles de savons relâchées dans le ciel. Des milliers et des milliers de bulles. Tous furent créés par des êtres différents, dans des buts différents, parfois même par accident. Ymir. Hu-Gadam. Chaos. Atoum. Certains eurent des enfants, puis leurs enfants eurent des enfants. Il s'est passé… beaucoup de choses. Des hurlements. Des distorsions. De la magie. J'étais très jeune à l'époque, aussi je ne me rappelle pas des détails. Quelqu'un a fait quelque-chose. Intentionnellement. Dés lors, tous nos univers, nos légendes, n'ont plus fait qu'Un. C'est alors qu'Il a commencé. Alors que les Livres ont été écrits, pour l'empêcher.
-Qui Il ?, l'a pressé Peter. Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
Nanuk m'a regardé à nouveau, brièvement, et j'ai compris que ce « Il », cette chose pour laquelle les Livres avaient été créés, était cette même entité dont l'aura était plus noire que la mienne.
-Un accord a été conclut. Un Sortilège, qui ne pouvait être brisé que lorsque le moment serait venu. Cela n'a pas très bien marché. La magie était si forte, si absolue que le Sortilège tarde encore à disparaître. Par le simple fait que vous soyez en mesure de nous voir, je pense pouvoir affirmer qu'il n'y en a plus pour longtemps, à présent.
-Et qu'est-ce qui che passera ?, a osé Hélèna d'une voix étouffé dans la fourrure de ses nouveaux potes alors que l'un d'eux lui mâchouillait les cheveux pour goûter. Ensuite ?
-Ragnarok, a fait l'esprit avec un haussement d'épaule comme si ca ne le concernait déjà plus. Armageddon. L'Apocalypse. La fin du monde pour tous ceux qui auront perdu.
-Il y aura des gagnants dans la fin de toutes choses ?Comment est-ce possible ?
-Oh, bien-sûr qu'il y en aura. Tout du moins les êtres de Lumière, certainement. Notre camp, lui, a déjà perdu. Nous ne sommes encore ici que parce-que nous n'étions les enfants de personne. Nous n'avions pas de Lignée, bien qu'appartenant à jamais au noble panthéon inuit.
Les êtres de Lumière. Les étranges paroles d'Horus me sont revenues en mémoire, son délire sur les anges. Et mon rêve, celui où ce mec aux cheveux blancs m'avait aveuglé. Des anges ?Est-ce que c'était vraiment possible ?Peter brûlait de comprendre plus que jamais :
-Les enfants de… quoi ?Qu'est-ce que les êtres de Lumière ?Pourquoi vous n'êtes pas clair ?Si vous n'appartenez qu'au panthéon inuit alors ca veut dire que vous n'avez pas d'identité grecque, ou romaine ?Les dieux des différentes mythologies sont réellement des entités distinctes, des gens qui pourraient… se rencontrer ?Hein ?Qu'était-ce, ce Sortilège, qu'avez-vous fait au juste ?
Je lui ai lancé un regard affolé. Il était en train d'emmerder le plus gros prédateur du monde, un ours qui aurait pu nous tuer tous d'un seul mouvement. Nanuq a secoué doucement le museau.
-Les mots ont du pouvoir, enfant. Les noms, bien plus encore. Je n'attirerais pas le malheur sur les miens et les ténèbres sur mes terres en évoquant plus en avant d'aussi sombres évènements. Tout un chacun en saura plus que de raison bien assez tôt. De plus, vos amis les caribous ne devraient à présent plus tarder. Sans doute ont-ils leurs propres histoires, dont je ne voudrais pas retarder le récit par la mienne.
Peter a soupiré, agacé. Je le comprenais un peu. La réponse à tous les mystères de l'Univers était juste là, partageant notre feu, sur ses genoux, et ils lui restaient inaccessibles. Soudain, j'ai réalisé que je n'avais plus froid. Les douces fourrures pressées contre ma peau me procuraient la même chaleur bienfaisante que d'ailleurs le feu attisé par le dieu ours. Je me suis surpris à sourire bêtement. Ils n'étaient pas si nuls, finalement, ces ours.
-Parle pour toi, m'a grommelé Peter en message privé. L'ourson m'a fait pipi dessus.
Je ne me souviens pas de la suite. Une fois le récit de leur chef terminé les autres esprits ont commencés à parler à leur tour, des histoires de rivières de saumon. A l'instant où la peur et l'adrénaline ont reflués dans mes veines pour la première fois depuis ce qui me semblait une éternité, mes paupières se sont faites lourdes comme des chapes de plomb. Je me suis blotti contre Loulou l'amateur de chinois, sans même m'en rendre compte, et aussitôt j'ai sombré dans le sommeil.
