L'espoir est un mot terrifiant,quelque soit le contexte. Pour celui régnant d'une main de fer, c'est à la fois un symbole de mutinerie et de rébellion. Pour le révolutionnaire, c'est un mot truffé de promesses. Jusqu'à quel point est-il potentiellement fatal, cela reste à définir. Et pour moi ?

Une illusion.

Un rêve qui a disparu au moment où une horde de rôdeurs nous a séparés d'Erwin et d'Hanji. Une douleur écœurante se répand dans mes tripes alors que je pense à l'incroyable merde dans laquelle les deux doivent se trouver. Ou peut-être qu'ils s'en sortent mieux que nous… ce qui n'est probablement pas si loin de la vérité étant donnée l'intrusion que Levi et moi avons perpétré en ce moment dans les couloirs sombres d'un hôpital tout droit sorti de l'Enfer.

L'espoir d'un couloir mieux éclairé s'envole par la fenêtre située au fond de la cafétéria, ne nous offrant rien d'autre qu'un boyau de ténèbres. Levi s'est préparé cela dit, la lampe-torche transperce déjà l'obscurité du hall. J'essaie, à nouveau de me souvenir des mots de Jean à propos de la privation sensorielle, parce que ce bâtard avait raison sur ce point. Un point qui a été prouvé avec plusieurs attaques imprévues de rôdeurs. Je décide donc de poser toutes mes cartes sur la table, priant intérieurement pour que les fétichismes sexuels de Jean fonctionnent tout aussi bien sur les mordeurs.

Je bloque toutes les odeurs nauséabondes saturant l'air.

Je fais abstraction des objets qui se distordent avec la distance jusqu'à ce que le hall ne soit plus qu'un écran noir.

Je fais abstraction de tout ce qui m'entoure, n'utilisant plus qu'un seul sens : mon ouïe qui est à la fois fine et pénétrante dans l'obscurité. Mais j'ai dû mal m'y prendre. Parce que je n'entends rien. Rien que le souffle court de Levi alternant avec le mien. Et je commence à regretter d'avoir pris au sérieux la suggestion de Jean. Une sensation de peur me submerge lorsque mes oreilles parcourent et se perdent au sein du silence assourdissant du hall sombre. Et soudain, mon souffle n'est plus le seul son emplissant l'air. Mon cœur bat tel un organe qui vient juste de terminer un marathon et qui est en train de lutter pour avoir de l'oxygène. Résonnant dans mes oreilles, cela devient bientôt le seul son existant pour moi, le battement jouant un rythme effroyable de mains tremblantes et de paumes suantes.

C'est alors que je l'entends.

Le grognement, le gémissement, la signature sonore de la crème des morts-vivants. Et il est proche. Je retire ma main de celle de Levi, l'incitant à baisser la lumière de la lampe-torche, parce que je ne veux vraiment pas renouveler l'expérience de sa dernière confrontation avec un rôdeur. Il suit immédiatement mon ordre silencieux, le faisceau de le lumière artificielle éclairant le sol. Dès lors, mon souffle se coince dans ma gorge et c'est probablement dû au fait que je suis toujours un peu en état de choc en constatant qu'il ne m'a pas retiré sa confiance qui figure toujours sur ma liste de privilèges. Mais, de nouveau, je suppose que la réticence de Levi à me lâcher n'est pas nécessairement la chose la plus bizarre qui me soit arrivée ces derniers mois. Un bruit caractéristique me tire brusquement de mes questionnements internes, le bruit se transformant brusquement en un claquement de dents, ouvert et fermé, ouvert et fermé, chantant sans cesse pour sa proie. La symphonie fait dévier ma direction, la changeant pour aller vers le côté opposé au couloir étroit.

Je suis terrifié, il n'y a pas de raison de le nier. Même avec cet atout sensoriel particulier, je suis toujours un sac d'os qui peut facilement se faire éventrer par les griffes des monstres qui arpentent ces couloirs. Mais j'en ai davantage conscience cette fois, et mes sens plus affinés n'y changent rien. Je sais ce qui rôde dans ces couloirs, des rôdeurs et tout le reste. Incluant ces putains de chariots en métal. Ma main libre s'étend vers l'avant, comme si elle servait de canne à un homme aveugle. Les pas que je fais sont prudents, mais réguliers, rien à voir avec les mouvements tremblants que je faisais la dernière fois que nous avons traversé l'obscurité. Et doucement, ma peur commence à s'évaporer, parce que, j'ai le contrôle.

La main refermée autour de la mienne la serre afin de me transmettre un réconfort dont je n'ai pas besoin. Malgré tout, je lui accorde cette petite forme de réconfort, car même lorsque que ce n'est pas utile, le soutien de cet homme me sera toujours bénéfique. Peut-être est-ce dû à sa sévérité habituelle, mais son geste de gentillesse est amplifié. Peut-être que je suis seulement un connard égoïste qui a besoin d'être constamment dorloté. Mes tripes m'incitent à penser qu'il s'agit d'un mélange des deux, mais depuis quand est-ce que j'écoute ces bâtardes ?

Mais je me trouve toujours dans ce couloir sombre. Me battant encore pour ma vie. Sa main toujours dans la mienne. Je tire sur le membre qui y est relié, testant sa confiance apparemment infaillible. Cette confiance qui, en dépit de tout, semble si foutrement déplacée. Et c'est probablement hypocrite de ma part d'associer sa foi à une telle connotation négative, parce sans doute, Levi a déjà dû se questionner sur la confiance exagérée que j'ai en lui. Sa main se resserre plus fortement tandis que je tente de nous faire sortir de cette obscurité. Et je ne suis même pas sûr de l'endroit où je me rends, je prie simplement pour que je ne nous mène pas indirectement vers une autre horde dissimulée. Mais ce fait ne semble pas gêner l'homme derrière moi, qui ne bronche pas même s'il est entrainé vers l'inconnu.

Et pour être honnête, je pense qu'il serait préférable que Levi me donne la lampe-torche, étant donné que celle-ci occupe sa seule main libre. Ou il pourrait juste me lâcher, mais quelque part cette option me semble davantage effrayante que de survivre dans les ténèbres. Mais de nous deux, il est le meilleur tireur ; et si le pire devait arriver, alors il devrait être celui appuyant sur la gâchette. C'est dommage que je ne puisse pas exprimer ces désirs à haute voix, surtout si l'on considère que le bruit de la damnation éternelle semble être à un souffle de nous.

Le grognement de la créature fige mon sang qui court dans mes veines alors que j'essaie de nous éloigner davantage du monstre. Cela a le même effet sur Levi comme le prouve le léger tremblement de sa main. Et je sais que dans un coin de son esprit il rejoue notre cavale précédente dans ces couloirs. Qu'il se souvient du sentiment d'être si proche d'une fin immortelle. Mais je ne laisserai pas cela arriver.

Plus jamais.

Tu te bats pour lui, tu te souviens ?À cette pensée un nouveau flot d'énergie se diffuse dans mes veines, faisant fondre toute l'anxiété glacée qui s'était auparavant greffée à mon moral. Je le tire une nouvelle fois en avant, ne sachant toujours pas où je me dirige, mais n'en ayant franchement rien à foutre. Peu importe où on finira, ce sera toujours mieux que de respirer le même air que notre bon ami le Sans Cervelle. Les gémissements commencent à décroitre régulièrement en volume à mesure que je m'enfonce plus loin dans l'obscurité, jusqu'à ce qu'ils ne soient rien d'autre qu'un écho silencieux au fond du couloir. Un rappel de l'humanité que ce lieu avait bousillé. Mon cerveau m'exhorte encore à avancer quand Levi se dégage de ma prise. Pendant un instant, je continue d'avancer vers l'inconnu jusqu'à ce que je réalise finalement qu'il manque à ma main un certain contact froid.

« Qu'est-ce qu'on est en train de faire ? » Le timbre profond de Levi brise la tension nerveuse qui nous entoure. J'espère qu'il n'attend pas une réponse assurée, parce que ce n'est certainement pas ce que je peux apporter. « Est-ce que tu sais au moins où on est ? » Il est visiblement conscient de mon incompétence, la question semblant bien plus moqueuse qu'interrogative. Et je veux lui demander pourquoi il est si inquiet quand il pourrait avoir pris les rênes à tout moment. À la place, il fait confiance à l'initiative que prend un gamin de dix-huit ans qui ne connait pas les coins et recoins de ce foutu hôpital.

J'ouvre la bouche pour rétorquer, une colère inutile cherche à s'insinuer dans ma poitrine. « Je suis désolé si on est un peu perdus, mais j'essayais de sauver nos miches. » Le mordant ressort comme toujours passif-agressif, donnant l'impression que je suis à quelques secondes de matérialiser mon agacement grandissant. Levi soupire, toute colère qu'il réprimait se dissipant avec la condensation de son souffle chaud.

« Je ne veux vraiment pas finir transformé en une merde de rôdeur aujourd'hui, Bright Eyes. » Mon agacement s'estompe à cause des idioties de Levi, replongeant lentement dans les replis sombres de mes émotions. Je suis sur le point de lancer un trait d'esprit quand sa lampe-torche balaie quelque chose qui est sans nul doute un cadeau de Monsieur Puissance Supérieure. « Merde. ». L'obscénité s'échappe des lèvres de Levi en un chuchotement alors qu'il promène le rayon jaune le long du mur. Je me rapproche d'un pas, mon ombre se déployant d'elle-même sur le mur tandis que je m'avance dans le faisceau lumineux.

C'est pratiquement une bénédiction venue d'en haut, mais je suppose que le terme technique pour ça serait « carte ». Mes doigts survolent gentiment lalégende, leur bout récoltant la poussière lorsqu'ils glissent sur la glace. Et merde, ces papillons qui apparaissent dans mon estomac sont supposés être réservés à des choses comme l'amour et les premiers baisers, mais les voilà, volant presque dans mon ventre à la vue de ce plan. Mes yeux suivent du regard le tracé débarrassé de la poussière, menant lentement à un point rouge et terni qui indique, « Vous êtes ici ».

« Escalier A ». La trajectoire de la lampe-torche suit mes mots, et effectivement, immédiatement à notre droite est signalée l'entrée de la cage d'escalier.

« Même si cette information est utile, je pense qu'on cherche celle qui dit 'Sortie' ». Je tourne lentement ma tête, et j'essaie de décocher mon regard le plus dur en dépit de mes grands yeux brillants, celui qui signifierait 'ferme ta gueule'. C'est clairement inefficace étant donné que je peux voir les restes de ce rictus qui est la signature de Levi étirer ses lèvres. Mon majeur décide de lui dire à quel point je trouve sa pique amusante, et j'y gagne le son d'un rire étouffé.

Levant les yeux au ciel, je me retourne vers le tableau. Et pourtant même si je ne vais pas l'admettre à voix haute, Levi a raison. Des doigts écartés enlèvent rapidement la poussière restante, révélant la glace tachée de moisissure en dessous. Ma vision parcourt la carte d'un bout à l'autre, cherchant frénétiquement ce mot magique. Et mes yeux le trouvent… enfin, pas exactement, mais « Entrée Principale » sonne tout aussi bien sur la langue.

« Trouvé. » Une brusque aspiration d'air se fait entendre derrière moi alors que Levi digère mes mots. « On est proches, aussi. Juste quelques tournants et on touchera le jackpot. » Je mémorise la disposition des couloirs devant moi. Gauche, gauche, droite. Gauche, gauche, droite. Je grave les directions dans ma mémoire, car pour une raison ou pour une autre, je ne pense pas que Monsieur Puissance Supérieure nous accordera le droit de jeter un second regard à cette carte. Au fond de mon esprit je me demande comment on a pu être honorés de cette liberté momentanée loin des créatures qui semblent être présentes dans chaque recoin. Et je devrais probablement arrêter de me poser de telles questions intérieures étant donné qu'un gémissement opportun a décidé d'agir comme réponse silencieuse. « Allons-y, je l'ai en tête. » Levi n'essaie pas de discuter comme le son du grognement se rapproche de nous, grandissant, de plus en plus désespéré et menaçant.

J'arrache la lampe-torche de la main de Levi avant même qu'il n'ait le temps de comprendre mon geste. Mais je ne prends pas le risque de laisser l'homme sans défense, encore plus qu'il ne l'est déjà, vu qu'il est de toute évidence vulnérable aux morsures des rôdeurs. Ça, en revanche, me vaut des représailles, et je devine que c'est là où les limites de sa confiance se dessinent.

« Qu'est-ce que tu fais ? » Son chuchotement est à la fois agressif et intransigeant, tout relâchement précédent et moqueur ayant disparu derrière la dureté de ses mots. Et je sais qu'il veut m'attraper par les épaules pour m'extirper une réponse en me secouant, mais le volume des gémissements qui augmente oblige Levi à suivre mes pas. Je tourne la tête vers l'homme plus petit lorsqu'on tire soudain mon avant-bras d'un coup sec, alors que j'essayais toujours de maintenir mon allure rapide. Ses sourcils sont froncés de frustration, et un air d'hésitation est plaqué sur son visage.

Je veux lui dire que là, tout de suite, ce n'est pas forcément le meilleur moment de jouer au jeu des vingt questions, et que peut-être il pourrait y revenir plus tard quand on ne sera plus poursuivis par un nombre indéterminé de morts-vivants. Mais ma voix décide de se rebeller contre moi, et je balance le début d'une explication concernant mon vol de lampe-torche.

« Tu as besoin de ton pistolet, au cas où- »

« Je n'en ai rien à foutre que tu sois immunisé. Ces merdeux peuvent toujours t'arracher ta foutue trachée, et je suis sûr que même toi tu ne peux pas survivre avec une jugulaire déchirée. À moins qu'il y ait quelque chose que tu ne me dis pas. » Et bien qu'une telle capacité soit très utile, je suis certain qu'un mur repeint avec mes tripes me laisserait plus qu'un peu patraque. Levi interprète mon silence comme une réponse à sa question non formulée. « Exactement. Donc, arrête d'essayer de jouer au héros. Si quelqu'un a besoin de protection, c'est toi imbécile. » Et je suis certain que Levi souhaite gonfler ma fierté avec son discours, mais l'homme n'a jamais été doué avec les mots et cette fois ne fait pas exception. Parce que, au lieu de me motiver, l'invective n'a fait que me rappeler mes actes héroïques passés. Et merde, je pensais que le poids de cette agonie avait été enlevé de mes épaules. Je pensais que la prise de conscience que j'avais eue avec Armin m'avait aidé à alléger ma culpabilité. Mais c'était le cas. Et je me souviens que je suis pardonné à moi-même. Que je ne vis plus pour cette indéfectible dépression. Que je vis pour lui. Pour Levi. « Merde, je ne voulais pas dire ça comme ça, Bright Eyes. »

Les excuses non formulées de Levi me tirent de mes pensées me ramenant directement dans le couloir sombre. Il me fixe, ces yeux d'argent tirant des balles invisibles pleines de regret dans ma direction. Et je voudrais m'arrêter pour lui dire que ses inquiétudes sont infondées, que j'ai fait reculer ce démon de désespoir intérieur. Mais le claquement de dents est juste derrière moi, l'odeur de chair pourrissante remplissant l'air de son odeur âcre.

« Ça n'a pas d'importance. On doit juste- » Le monde s'arrête alors qu'une paire de mains décrépies s'enroulent autour de mes épaules. Le sifflement d'une respiration laborieuse résonne dans mon oreille, derrière ce son, se cache une créature prête à plonger ses mâchoires dans mon cou. L'anticipation de la douleur provoque la tension de mes muscles sous ma peau, l'action de mes tendons s'interrompant complètement tandis que je suis davantage pris au piège par cette prise froide. Je suppose que je pourrais en vouloir à Monsieur Puissance Supérieure pour l'ironie de la situation, comme Levi venait littéralement d'expliquer l'incapacité de mon corps à survivre à une attaque visant mon cou. Mais à la place de la sensation d'agonie, je suis récompensé par une sensation humide qui éclabousse mon visage.

Le pistolet de Levi est pointé dans ma direction, le canon fumant suite à sa récente activité. Je devrais sûrement remercier ma bonne étoile pour la rapidité de cet homme à se débarrasser du rôdeur derrière moi. Je devrais être en train de courir parce qu'en aucune façon le bruit d'un pistolet faisant feu n'ait pas alerté les autres rôdeurs. Mais je ne le fais pas. Je reste figé. De peur ou de surprise. Je ne suis pas sûr. De toute façon, la seule partie de moi qui bouge est une paire de mains tremblantes, ces dernières agitant efficacement la lampe-torche tel un phare pour les mordeurs.

Je ne suis pas exactement sûr de comment je me suis mis à bouger, mais j'ai l'impression que ça a quelque chose à voir avec la forte poigne tirant de façon brusque sur mon poignet. Les murs semblent se brouiller de noir tandis que je suis trainé sans cérémonie à travers l'obscurité, pendant qu'une symphonie mort-vivante joue la bande son de notre fuite. J'essaie de me rappeler que les rôdeurs sont lents à se mouvoir alors que mon esprit commence à saisir la situation que l'on vit actuellement. Mais cela n'aide pas à dissuader les rôdeurs qui sont déjà à nos trousses, Levi devant jouer les acrobates pour deux notamment lorsqu'il manœuvre parfaitement nos corps à travers des douzaines de bras tendus et avides de plonger dans notre chair.

Soudain, on atteint la fin du couloir, les murs tachés de sang en face de nous arrêtant toute progression en avant. Levi fait une halte, son souffle sortant en petites bouffées, et lance « Quel côté ? » Quel côté ? Merde, quel côté ? « Quel côté, Eren ? » Il hurle à présent, ignorant complètement la horde s'approchant d'un pas pesant vers nous, gagnant du terrain à chaque seconde écoulée. Et ils sont si près, ils sont si près. Et il y en a tellement. Je peux le deviner rien qu'en entendant les innombrables gémissements qui surpassent en nombre celui de nos balles de façon écrasante, en aucune façon on ne pourra se sortir de là vivant si on est acculés. « Eren ! »

Gauche, gauche, droite… tu te rappelles, imbécile ?

« Gauche, gauche, droite. » Les mots sont prononcés telle une révélation, discrets par rapport au son de la horde approchant. Gauche, gauche, droite. « Gauche, va à gauche ! » Je tire sur son bras, le trainant dans la direction qui devrait nous assurer la liberté. Le son d'un chien de pistolet tiré en arrière fait écho dans le couloir sombre, l'homme à mes côtés préparant déjà ses cartouches au cas où le pire arriverait. Mais les balles ne sont pas nécessaires, étant donné que le couloir est quasiment dégagé, à l'exception d'une paire de rôdeurs sans jambe piaillant contre le mur. Mais, là encore, il y a une horde massive de mordeurs qui nous suit certainement, donc je suppose que garder une arme prête à l'usage n'est pas forcément une mauvaise idée. Je murmure les directions encore et encore à voix haute, comme un mantra. Gauche, gauche, droite. Et je suis certain que l'homme à côté de moi peut entendre la litanie, mais il ne se lance dans aucune discussion sur le fait que mon babillage devrait cesser. Gauche, gauche, droite. Le bout du couloir est éclairé par la lampe-torche qui est stable à présent, et je donne la direction avant même qu'on arrive au carrefour.« À gauche. » On a tout sauf semé le groupe amical de mordeurs arrivant derrière nous, les enculés trébuchant au fond du couloir. Mais ces enfoirés pourraient bien se trouver sur une toute autre planète, que je serais toujours en train de sprinter comme si leur souffle chaud était dans mon cou. Apparemment, on peut en dire autant pour Levi.

Je suis brutalement arrêté dans mon élan car l'homme s'immobilise soudain au milieu du couloir. Et je suis sur le point de demander à cet enfoiré à quoi est-ce qu'il peut bien foutrement penser quand je remarque ce qui a capté son attention. Opération. Il a l'air comme ensorcelé, ses yeux argentés suivant les lettres sur la plaque. Et je veux lui dire de bouger, et de dégager son cul de la porte s'il refuse. Mais il veut des réponses, n'est-ce pas ? Il veut savoir pourquoi il y a une douzaine de rôdeurs attachés et éventrés comme une sorte de projet de science foireux. Et qui suis-je pour lui refuser la paix de l'esprit que cette réponse peut apporter ?

Donc je ne dis rien. Rien tandis qu'il relâche ma main. Rien alors qu'il marche vers la porte. Et toujours rien lorsqu'il passe enfin le seuil de la porte.

L'homme disparaît derrière l'encadrement de la porte, m'invitant avec les sons émis par les morts-vivants se débattant. Tandis que je fais un pas de plus dans ce purgatoire, je me demande si les réponses en valent vraiment la peine. Comprendre ce que l'humanité a fait à ces créatures. J'aurais pu penser que Stohess avait montré suffisamment d'exemples de sadisme total, mais de toute évidence j'avais tort. L'odeur aussi putride que dans mes souvenirs, la chair en putréfaction ne laisse aucune place à quoique ce soit d'autre que du dégout absolu. Les rôdeurs ont été réveillés par notre retour, des bras en lambeaux se débâtant contre leurs liens dans une vaine tentative d'assouvir leur faim perpétuelle.

D'autres encore frappent sans interruption contre une porte fermée quelque part dans la pièce, leurs membres décharnés tels des ombres sur le verre embué. Qui sait combien il y en a derrière cette porte. Une douzaine ? Des centaines ? Quoi qu'il en soit, on en entend beaucoup, et ça me démange de me tirer d'ici. Mais j'ignore ces créatures, focalisant mon attention sur une silhouette en particulier.

Levi se tient le dos tourné face à moi, la tête baissée, et la bougeant très légèrement de gauche à droite. Alors que je me rapproche de l'homme, je remarque qu'il est en train de lire. Il a trouvé ses réponses. Et elles semblent aussi satisfaisantes que ce à quoi je m'attendais quand j'arrive finalement à entrevoir son visage. La bouche légèrement entrouverte, et les sourcils froncés sous la confusion, il a l'air horrifié. Ecœuré. Me mettant le dossier entre les mains, Levi quitte la pièce sans un mot. Merde, je ne pensais pas que ce serait si terrible.

Je ne devrais probablement pas regarder, déjà que ce que je sais de la moralité humaine n'est pas brillant. Mais c'est la curiosité qui a tué le chat, pas vrai ? Et il m'est pratiquement poussé une queue et des oreilles à la façon dont mes yeux se précipitent rapidement vers le bas pour m'immerger dans les pages.

Et Putain.

Patient Numéro - 78

Age – 13

Symptômes – 78 ne montrait aucun symptôme avant-coureur avant qu'une lacération fut pratiquée sur l'avant-bras droit.

Heure 4 – Facultés cognitives en baisse, capable de répondre à des questions simples.

Heure 7 – Avant-bras se détériorant lentement, perte complète de faculté cognitive.

Heure 10 – Décès.

Patient Numéro – 113

Age – 10

Symptômes – 113 ne montrait aucun symptôme avant-coureur avant qu'une lacération fut pratiquée sur l'épaule gauche.

Heure 1 – Hémorragie continue, décès imminent.

Heure 2 – Décès.

Mes yeux fixent les âges listés sur la page du dossier. Dix ?Treize ? Putain… de merde, c'est encore pire que Stohess. C'était des enfants. Ils tuaient des putains d'enfants.Mes doigts qui tremblaient sans que je m'en rende compte laissent tomber le dossier, répandant allègrement les rapports sur le sol. Des enfants. Tout prend son sens maintenant. L'air sur le visage de Levi, pourquoi il est parti. Ça prend tout son sens maintenant. Parce que c'est comme une règle tacite selon laquelle les enfants sont intouchables. Bien sûr, les rôdeurs ne suivent pas ces lois, mais les humains ? Les humains devraient les avoir gravés dans leur mémoire. Et ces gens s'étaient juste torchés avec, je me trompe ? Le mince espoir que cette divinité là-haut avait sur nous selon lequel nous n'étions pas qu'une bande de sociopathes, ils l'avaient pris et balancé bien profond dans le plus sombre des abysses.

Mes mains tremblent toujours tandis que j'essaie de sortir de la pièce, ma hanche entrant en collision avec plusieurs lits d'hôpital. Putain, des lits d'hôpital qui avaient probablement des enfants morts-vivants attachés dessus. Et je me sens mal. J'ai vraiment l'impression qu'à tout moment ces foutues barres chocolatées me rendraient une petite visite de la manière la moins agréable possible. Me tenant le ventre, j'essaye de vider mon esprit de ces récentes découvertes. Des enfants. Bordel de dieu. Des enfants. Mes jambes chancellent alors que j'arrive vers la porte, tentant de penser à n'importe quoi d'autre que le supplice que ses gens ont probablement enduré. Finalement, j'atteins l'entrée, mes doigts attrapent rapidement l'encadrement. Passant au travers, je me laisse glisser contre le premier mur que je trouve, ma tête se levant pour admirer un plafond noir.

« On est des monstres, pas vrai ? » Il est assis à côté de moi sur le sol, ses yeux regardant ces mêmes carreaux de plafond immobiles. Et je veux être en désaccord, parce qu'on n'est pas des monstres… bon, lui en tout cas il n'en est pas un. Mais, pour une quelconque raison, je pense que Levi parle en général, de l'humanité entière.

« Ouais. » Je lui offre une réponse simple, courte et directe. Je suppose qu'il l'accepte si je dois me fier à ce son d'acquiescement qu'il émet.

« Ça a toujours été comme ça, non ? Les gens avaient juste besoin d'être dans la pire merde pour se justifier. » Et je peux garantir que si cet homme n'était pas actuellement assis dans un hôpital infesté de rôdeurs, il allumerait probablement un de ces bâtons à cancer. « Et c'est acceptable. En parti nécessaire pour trouver un remède. Je parie que c'était ce que se disaient ces tarés tout le temps… » Il prend une grande inspiration et ferme les yeux, sa tête tombant entre ses épaules. « Je suis si fatigué, Bright Eyes. » Le ton abattu de sa voix ne va pas du tout avec son profond timbre de ténor, comme si cela n'avait rien à faire là et qu'il s'introduisait dans un territoire interdit. Brisé. Et ce mot n'est d'ordinaire réservé qu'à moi, mais je ne peux m'empêcher de penser qu'il est associé à l'homme avachi contre le mur en cet instant.

Je tends ma main vers lui, caressant tendrement les fins cheveux qui tombent sur son visage. Je ne peux pas faire grand-chose, mes mots n'ont que peu d'importance, mais ça ne m'empêche pas d'essayer. Parce que, Eren Jaeger ne peut pas abandonner. Pas une fois de plus.

« Je suis désolé, Levi. » Et pour la millionième fois, je ne sais pas pourquoi je m'excuse. Ce n'était pas moi qui avais attaché ces enfants. Ce n'était pas moi qui les avais donnés à bouffer aux rôdeurs. Mais les excuses sorties de ma bouche sonnent juste. Et de toute évidence ça fonctionne sur Levi puisque l'homme se laisse maintenant aller à mon contact. « Je suis tellement désolé. »

Je ne l'ai jamais vu pleurer, et je doute en être témoin un jour; en tous cas, j'ai l'impression que c'est ce que je verrais qui y ressemblerait le plus tandis qu'il tremble entre mes bras. Cela me détruit. Parce que cet homme est tellement fort, tellement brave. Et je ne peux empêcher le picotement derrière mes yeux tandis qu'il frémit contre ma poitrine. Bientôt, une trace d'humidité se dessine sur ma joue, cascadant silencieusement sur ma peau bronzée pour entrer en contact avec mon menton. Je sais que j'ai clamé que nos étreintes pleines de douleur étaient dignes d'un 'album souvenir de l'apocalypse' auparavant, mais cette scène enfonce le clou. C'est définitivement l'image parfaite de l'apocalypse. Deux personnes souffrant silencieusement sur le sol d'un hôpital, l'un étant trop mélancolique pour verser ses larmes, l'autre se lamentant silencieusement avec ses deux joues mouillées.

La perfection.

La fraîcheur du début de l'hiver est plus que bienvenue contre ma peau, le froid me rappelant que je ne suis plus piégé dans l'hôpital des horreurs. Levi n'a plus dit un mot depuis qu'on est sortis de ce trou de l'enfer, le voyage de retour ayant été plutôt rapide et direct une fois qu'on avait rassemblé nos esprits. Il ne m'avait même pas regardé, à présent, ses yeux sont juste tournés sur la route devant lui. Je veux lui demander où est-ce qu'on va, étant donné que durant cette dernière heure, on a marché sans but précis sur l'autoroute. Mais mes mots ne sont pas les bienvenus pour le moment, l'homme semblant satisfait de ce silence inconfortable.

Ma main frotte instinctivement ma nuque en un tic nerveux, quand je sens les restes de mon ami rôdeur toujours collés sur le côté de mon visage.

« Merde. » Le juron fait dévier le regard de Levi de la route jusqu'à moi. Et, pour la première fois depuis des jours, j'ai l'impression qu'on est revenus à la case départ. Parce que, ce regard n'a plus la même étincelle… plus maintenant. C'est vide. Creux. Et, à une époque, j'aurai catégorisé cela comme du pur Levi, mais plus maintenant. Pas alors que j'ai vu l'émotion que cet homme cachait sous son masque.

Et je me sens malade à nouveau.

« On va faire un détour par le ruisseau. J'entends de l'eau couler pas loin. » Il ne me laisse pas le temps de répondre tandis qu'il sort de la route pour se diriger vers un sentier de sous-bois recouvert de feuilles brunes. Et je réalise que ce n'est pas simplement son visage, mais ses mots aussi. Vides. L'homme n'avait jamais été du genre à afficher beaucoup d'émotions, mais ça. Ça ne va pas. Ce n'est pas Levi.

Ce n'est pas Levi.

Je lui cours après, l'homme disparaissant déjà derrière les arbres. Les feuilles craquent sous mes bottes tandis que je suis le son d'un courant continu ; et bientôt, je fais face à la vue familière d'un dos scarifié. Il se tient là, torse nu au bord de l'eau, assis en tailleur et tétanisé. Et qu'est-ce que je peux faire ? Je ne suis pas doué pour lire à travers les gens, encore moins quand il s'agit de Levi, et je ne sais pas comment l'aider. Armin le saurait. Armin aurait-

Armin est mort.

Pour être honnête, je pense que je préférais mon subconscient quand il était juste impertinent plutôt que quand il me rappelle constamment mes fautes. Sortant le petit con de mon esprit, je m'avance vers Levi, essayant de maintenir le courage que je ne suis pas certain d'avoir. Il se hérisse quand je m'assois à côté de lui, et enlève ma veste tant que j'y suis, parce que s'il allait souffrir du froid, alors je suppose que moi aussi. Ne me demandez pas si cela a du sens. Je blâme les tensions qui se sont accumulées pour avoir foutu en l'air ma faculté à réfléchir.

Plusieurs minutes passent en silence, aucun d'entre nous n'ayant la volonté de troubler cet instant de tranquillité. J'émets un soupir appuyé, espérant que cela pousse Levi à parler, parce que je suis merdique quand il s'agit de réconforter les gens ; et j'ai l'impression que si cet homme me donne du grain à moudre alors peut-être que tout ne partira pas en cacahuète. Mais, bien sûr, je n'obtiens rien de plus qu'une sèche indifférence tandis qu'il laisse toujours son regard dériver dans les eaux cristallines.

« Je ne sais pas comment te parler. » La phrase sort de ma bouche avant que je ne puisse la retenir, ma diarrhée verbale décidant que cela faisait trop longtemps qu'elle ne s'était pas manifestée. Je le regrette presque instantanément, mais alors l'homme tourne sa tête, m'offrant un regard qui semble quelque peu moins vide. « Je… » et ce n'était déjà pas simple quand Levi ne me regardait pas avec cet air expectatif, mais maintenant cela me semble pratiquement impossible. « Tu me déconcertes, et je ne sais pas comment t'aider à te sentir mieux. » Et, merde, cela commence à être très vite très pathétique. J'ai presque envie de dire 'et puis merde' et prier silencieusement que Monsieur Puissance Supérieure aide Levi à voir la lumière, parce que de toute évidence je fais un travail formidable. Mais, bon sang, je me suis fait une promesse. Une foutue promesse. Et si je n'ai aucune raison de vivre, alors honnêtement, à quoi bon ? « J'ai juste… » Il me regarde avec curiosité, un sourcil dressé et ses lèvres à peine entrouvertes. « Tu sais toujours comment m'aider, même si tu dis être nul avec les émotions… et… et, je ne suis pas comme ça. Mon répertoire est vide après les excuses et les marques d'affection. Alors pour être honnête, je ne joue pas à domicile ici. »

Et, soudainement, quelque chose s'allume dans ses yeux d'argent, quelque chose qui semblait avoir définitivement disparu ces dernières heures. Cette vision me donne du courage, m'incite à continuer. « Je veux juste… je veux juste que tu sois heureux, Levi. Et je sais que c'est vraiment égoïste de ma part de demander ça considérant le fait qu'on vit dans un monde merdique de classe ultime mais… mais, une fois tu m'as dit que je n'étais pas seul. Et toi non plus. Je suis là. Et… » Je marque une pause et regarde l'homme à côté de moi. Ses lèvres toujours entrouvertes, il a perdu cet air perdu et quelque chose de complètement différent est en train d'apparaitre sur son visage. De l'étonnement. Et le sentiment me pousse à finir ça, à dire les mots magiques. « Je…tu comptes pour moi, Levi. Tellement foutrement.» Les derniers mots sortent en un murmure, comme s'ils n'étaient pas censés avoir été dit. Mais je le pense. Chaque foutu mot. J'aim-. Non attendez. Je m'éloigne de ce précipice, alors que j'essaie de ravaler toute autre confession suintante de sentiments non intentionnelle. Parce que non…je ne l'aime pas…je…non… Une main froide me tire brusquement de mon combat interne, s'échouant sur la mienne en une tendre caresse.

Je ne me tourne pas vers lui, ses yeux cherchent toujours quelque chose dans l'eau courante. Je me contente de rester assis là en silence, laissant mes mots retomber sur nous deux. Et si le froid n'était pas en train de me geler le cul alors je dirais que ce calme est plutôt relaxant, mais malheureusement plus le temps passe et plus je me rapproche de l'engelure à rester assis sans bouger. De toute évidence, le froid est assez mordant pour éloigner même Levi, qui enlève sa main de la mienne alors qu'il plonge son mouchoir dans le ruisseau.

C'est presque enchanteur de voir la façon dont ses doigts bougent dans l'eau, des membres pâles nettoyant délicatement le morceau de tissu. Et peut-être que je suis bien trop prétentieux avec mes pensées, mais je ne peux m'empêcher de trouver ce simple geste beau. Il essore le tissu avec une main osseuse, laissant retomber l'excédent d'eau dans le courant. Levi se tourne vers moi avec un visage adouci, un visage qui ne semble plus vide ni creux. Et cela me rend heureux. Même s'il ne peut l'exprimer oralement, je l'ai aidé. Je l'ai rendu plus heureux.

L'homme drape le mouchoir autour de mon cou sans prévenir, me rappelant que Levi n'est pas vraiment l'homme le plus tendre de la création. Un frisson me parcourt le dos à cause du froid de l'eau gelée, et j'essaie instinctivement de m'éloigner de ce morceau de tissu glacé, juste pour me retrouver au point de départ.

« Ça marcherait probablement mieux si tu retirais ton haut. » Je lève un sourcil. « Pour qu'il ne se retrouve pas mouillé, espèce de petit con pervers. » Levant les yeux au ciel, j'enlève le t-shirt noir en le passant par-dessus ma tête, essayant de cacher mon sourire en dessous. Parce que, ça c'est Levi. Le connard sarcastique qui avait d'une certaine façon réussie à se frayer une place dans mon cœur. Et je sais que ça ne devait pas être très sain, ce brutal revirement mental allant d'une dépression stagnante vers son impassibilité habituelle. Mais ce cheminement l'ayant ramené à la réalité était-il si étrange ? Putain, j'ai essayé… j'ai essayé de me tuer, et me voilà critiquant la session de deux heures durant laquelle Levi a broyé du noir, l'accusant de nuire à la santé. Et de toute façon, je me suis sorti de là tout aussi facilement. Il n'avait fallu que lui. Il n'avait fallu que Levi et j'allais mieux. Alors, est-ce que son apparent virage à 180° était si difficile à croire ?

Non.

« Tu m'as foutu une sacrée trouille. » La voix de Levi fait écho dans mon esprit tandis qu'il continu de frotter le sang séché sur le côté de mon cou. Et je ne sais pas si je dois lui répondre, si on prend en considération que l'homme a déjà suffisamment entendu ma voix. Mais alors que le silence s'installe de nouveau sur nous, il devient évident qu'il attend une réponse.

« Tu m'a foutu une sacrée trouille toi aussi. » La main sur mon cou s'arrête, et pendant un instant je pense que j'aurais dû tout simplement faire avec le calme du silence. Et je suis certain que je n'aurais pas dû évoquer une blessure qu'il venait littéralement juste de recevoir. Mais, merde, c'est du Jaeger tout craché pour vous. Finalement, la main reprend ses mouvements, bien qu'un peu plus sèchement.

« C'était des gosses. Qu'est-ce que tu t'attendais que je fasse ? Que j'oublie et passe à autre chose ? » L'amertume dans sa voix est une menace pour n'importe quelle réponse que j'aurais pu donner, parce que je suis accidentellement devenu un objet de défoulement émotionnel. Il inspire profondément, et je sais qu'il essaie de m'éviter afin que je ne devienne pas le centre d'attention de sa colère montante. Mais, pour être franc, je porterais ce fardeau si cela voulait dire qu'il ne retournera pas dans cette solitude. « Je savais que ce monde était pourri… mais, je ne savais pas que c'était à ce point. » Ses yeux observent le sang séché sur ma peau, plissés sous la concentration et tintés d'un soupçon de colère. Ma main attrape son poignet, parce que je suis sûr qu'il est déjà passé sur cet endroit une dizaine de fois et ça commence à brûler.

Ses yeux se vrillent aux miens en réponse à mon toucher, le tissu s'arrêtant net contre ma peau. Mes doigts commencent à tracer l'intérieur de son poignet, écrivant des lettres invisibles sur la peau sensible. Le regard mauvais qu'il affichait des secondes auparavant se transforme en un regard de contentement, son visage se détendant davantage à chaque effleurement de mes doigts.

« Tu es nul à chier en distraction. » Un petit sourire en coin étire le bord de ses lèvres pendant qu'il dégage son poignet de ma main. Et je ne peux retenir le sourire qui se forme sur mon visage, la tranquillité du moment aidant à éradiquer chacun des souvenirs tourmentés qui s'étaient gravés dans mon cerveau durant les dernières vingt-quatre heures.

« Permets-moi de ne pas être du même avis. » De ma main libre, je l'attrape par la nuque et l'attire à moi pour un baiser rapide et chaste sur les lèvres. Et, putain, ce n'est pas possible que cet homme soit le même que celui dont l'état s'aggravait juste à côté de moi il y a quelques minutes, si ? Peut-être que Levi avait une sorte de jumeau maléfique dont il ne m'avait pas parlé. Parce que, merde, j'aurais complément gobé une histoire de doppelganger plutôt que la réalité. C'est cet air dans ses yeux qui me pousse à me poser des questions. Et bien que je me sois préalablement assuré de sa clarté, ça semble juste tellement soudain. Parce que, cet air. Seigneur, ces yeux me regardent comme si j'étais l'unique chose restante au monde. Comme si j'étais la seule chose qu'il voit. Et c'est merveilleux, c'est un bonheur ; et si je pouvais choisir de passer l'éternité à vivre ce moment alors ce serait sans hésiter.

« Petit con. » L'insulte est contredite par un sourire amusé peint sur son visage, rendant l'appellation plus affectueuse que ce qu'il avait probablement prévu. « Tourne-toi. » Je suis son ordre sans discuter, positionnant mon corps pour que mon dos lui fasse face. De l'air aspiré abruptement fait du bruit derrière moi, et je tourne la tête pour rencontrer l'appréhension de Levi. Il m'offre la réponse sous la forme de doigts passant délicatement sur mon dos, sur mes cicatrices. Il y a un accro dans son souffle tandis que le bout de ses doigts effleure la chair boursouflée, rose et violentée sur ma peau halée. « Je suis désolé. » L'excuse semble aussi désespérée que quand je l'ai entendu pour la première fois à Stohess avant qu'il n'abatte le fouet sur mon dos. Mais c'est complètement inutile, parce que j'ai pardonné depuis longtemps à cet homme pour ces écarts, l'acte ne faisant que rediriger ma colère sur Zackly.

Je suis sur le point de répondre quand il pose le tissu contre mon dos, frottant efficacement la saleté et le sang accumulés ici. Cela me semble stupide d'essayer de convaincre Levi une fois de plus que ces coups de fouets n'étaient pas de sa faute, parce que cet homme est aussi buté que moi. Donc, je décide de repousser la pensée hors de mon esprit, de simplement me laisser aller dans le réconfort silencieux que l'homme m'offre pendant que le tissu passe sur mes épaules. C'est agréable, un mot que je devrais probablement utiliser plus souvent considérant le fait que ça illuminerait grandement mon humeur. Mais la sensation de se faire choyer dans ce monde est si rare que j'avais presque oublié ce que cela faisait. Et pendant que Levi fini de me laver le dos, je décide que je veux faire la même chose pour lui.

Il retourne tremper le mouchoir dans le ruisseau, ses muscles se tendant alors qu'il se penche. « Et toi ? » Je ne m'attends pas à ce que cette phrase lui fasse marquer une pause, mais c'est le cas. Il arrête de laver le tissu pour me lancer un regard interrogatif.

« Ça va. »

« Tu es sale. Ça va- »

« J'ai dit… ça va, Bright Eyes. » Son ton a presque quelque chose de désespéré, quelque chose de colérique. Et c'est comme s'il essayait oralement de me dire de dégager de son chemin. Mais je suis un connard têtu, et s'il pense que quelques mots durs vont me faire reculer, il a tort.

« C'est à cause de tes cicatrices, c'est ça ? » Je n'aurais probablement pas dû aborder un sujet qui rendrait l'homme de toute évidence mal à l'aise, mais au fond de moi-même, j'ai décidé qu'il ne m'avait pas laissé d'autre choix que de faire un sale coup. Et je m'attends à une grande démonstration de fierté, peut-être même au silence. Mais, à la place, je reçois un mouchoir mouillé en pleine tronche et un accord marmonné. Tandis que le tissu glisse le long de mon visage, je vois que Levi est déjà en position, me tournant le dos pour me donner un meilleur accès à la toile de peau pâle.

Je suis hésitant au début, parce que contrairement au connard devant moi, je ne veux pas le surprendre avec le froid du tissu. En dépit de mes meilleurs efforts, le contact provoque tout de même un petit frisson chez l'homme qui murmure une série de jurons. Retenant un petit rire, je commence par ses omoplates, massant les muscles tendus sous le mouchoir. Il émet un son de satisfaction, et très vite ce son devient mon seul objectif. Je cartographie son dos avec le mouchoir, passant un temps considérable sur chacune de ses cicatrices… ce qui n'échappe pas à l'attention de Levi.

« Je ne sais pas si tu t'en es rendu compte, mais je ne suis pas fier de ces marques. Alors, arrête de vénérer ces putains de trucs. » Sa franchise provoque l'arrêt de ma main sur son dos, les mots de réprimande entraînant une sensation de vide dans ma poitrine. Soupirant, il essaie d'adoucir ses mots suivants, « J'ai fait pas mal d'erreurs, Bright Eyes. Et la plupart d'entre elles m'ont marquées de ses saloperies sur lesquelles tu baves. Je n'en suis pas fier, et elles ne méritent pas qu'on les chérisse. » Et d'un coup, j'ai l'impression d'être un connard pour lui avoir rappelé ses fautes passées, parce que le moment présent donne du sens au fait que ces cicatrices soient un sujet tellement sensible pour cet homme.

Une excuse marmonnée sort presque d'entre mes lèvres avant que je ne me souvienne mettre déjà excusé auprès de lui aujourd'hui, et que trop de mots sortis de ma bouche me font frôler le pathétique. Alors, je reste silencieux et je finis de le laver, et ça sonne probablement comme quelque chose de passif-agressif ; mais franchement, je ne me fais pas confiance pour ne pas souffler ces deux mots si je brise le silence. Enfilant de nouveau mon haut et ma veste, je me résigne à oublier que j'ai même tenté de briser encore plus la barrière apparemment impénétrable de Levi, me disant que lorsqu'il voudra que je sache les détails de son passé, il me le fera savoir.

« Eren. » Mon nom résonnant dans l'air me pousse à me tourner en direction de l'homme en question, son corps déjà recouvert de son habit d'hiver. « Je n'ai- » Sa déclaration est interrompue par quelque chose de terrifiant. Quelque chose que je croyais avoir entendu pour la dernière fois il y a des kilomètres de cela. Et, soudainement, l'hôpital ne me parait plus si effrayant. Parce que ce bruit amène une véritable peur, celle d'une dépravation encore plus poussée.

Un moteur de camion.

Et il est juste à côté de nous.