Chapitre 34 : Un agent secret m'offre les derniers donuts du condamné

-COMMENT C'EST TROP DE LA BAAAAALLE !

-C'EST PIRE QUE LE TAXI C'EST PIRE QUE LE TAXI C'EST PIRE QUE LA TAXIIIIIIIIIHEUHEUUUUUU !

Je hurlais de joie, Hélèna pleurait et criait, Peter avait déjà vomi deux fois, et c'était la nuit la plus exaltante de ma vie. Finalement, on n'avait dormi que quelques heures. Avec l'OMEGA à nos trousses qui ratissait les bois on ne pouvait pas se permettre davantage. Et devinez quoi ?Quand on avait dû partir la lune était à son zénith. Alors Nanuq l'Esprit de l'Ours nous avait fait une proposition. Il nous avait offert ses services de chauffeur.

Pour la première et dernière fois de mon existence je chevauchais parmi – comment on dit ?Une meute, une horde ? – une horde d'ours fantômes lancés à pleine vitesse, sur le dos du gros Loulou. Ils couraient plus vite que des centaures, bondissaient si haut qu'ils sautaient par-dessus les ravins les plus larges. Je me sentais invincible – terrifié, mais invincible, comme au volant d'une voiture de course. Puissant. A chaque fois que l'ours s'élevait vers les étoiles avec cette force telle qu'on eut dit qu'il aurait pu les toucher, un flot d'adrénaline à l'état pure se déversait dans mes veines. Je jure qu'ils galopaient quelques instants dans le ciel, portés par le vent, avant d'atterrir sans la moindre secousse comme s'ils n'effleuraient jamais la terre ferme. J'aurais pu faire ca toute ma vie si j'avais eu une selle, des rennes, ou n'importe-quoi qui m'aurait dispensé de me cramponner à la fourrure de ma monture tout en serrant les cuisses sur ses flancs à m'en briser les jambes. J'avais volé à dos de dragon, conduit le taxi des sœurs grises et plané sur un tapis volant, mais ca n'avait rien à voir. Ici et maintenant, j'étais absolument et totalement libre.

Un hurlement d'horreur et de joie a jaillit de ma gorge quand Loulou a encore accéléré puis tout simplement sauté du haut d'une des plus hautes chutes d'eau des Etats-Unis. Les pattes de l'animal ont glissées sur l'eau sans s'y enfoncer comme des patins sur la glace alors qu'ont surfaient le long de la cascade parfaitement verticale comme sur le plus terrifiant des grands huit. Les embruns me fouettaient le visage comme des gifles, les chutes et le vent hurlaient à mes oreilles et je ne tenais plus Loulou que les deux mains cramponnées aux poils de son dos, les jambes battant follement dans le vide. Hélèna en pleine chute libre a filé à coté de moi dans un hurlement suraigu ininterrompu, suivi de peu par son ours qui s'efforçait apparemment vaguement de la rattraper avant qu'elle ne s'éclate en bas, a moins qu'il ne s'amuse tout simplement. Plutôt que d'heurter la surface de l'eau Loulou a suivi la courbe de la cascade et a continué sur sa lancée en profitant de l'élan de notre chute, slalomant à la suite de ses frères dans les rapides entre des rochers si effilés qu'ils nous auraient coupés en deux, juste derrière Peter. L'ourson avait insisté pour être la monture du Leg de Poséidon, verdâtre, qui manque d'espace restait soudé à lui comme un koala pétrifié sur sa branche, les mains et les pieds se rejoignant sous le ventre du petit esprit.

Nanuq ouvrait la marche, loin devant nous, bondissant avec une grâce sans égal. Même si je devais mourir mille fois jamais je n'oublierais cette silhouette magnifique exhalant la puissance qui se découpait dans la lumière de la pleine lune alors que les gouttelettes scintillaient comme autant d'étoiles tout autour de lui et sur son pelage d'un blanc immaculé.

Puis, il a bondit sur un long rocher qui pointait au-dessus de l'eau vive … et il a rugit. Un cri qui n'avait rien à voir avec celui que j'avais poussé la veille, rien à voir avec celui d'un animal quelconque. C'est seulement là que j'ai compris ce que le dieu ours appelait être « concret », et pourquoi il ne l'était que lorsque la lune atteignait son zénith. C'était un chant, une note parfaite qui a semblé donner un nouvel éclat à la lumière des astres au-dessus de nos têtes, une nouvelle force au vent qui agitait mes vêtements, une vitalité renouvelée à la Nature qui nous entourait. Je ne savais porter que la colère et la haine. Ca, c'était la voix de la Vie elle-même. La horde a répondu à son rugissement, et aussitôt, le paysage s'est flouté tout autour de moi alors que Loulou accélérait si brutalement qu'une onde de choc a secoué l'air tandis qu'il se propulsait en avant porté par l'aura de son souverain. La terre a remplacé l'eau en-dessous de nous, puis le sol est devenu volcanique. Les ours slalomaient entre des geysers surpuissants qui exhalaient des piliers de vapeur blanche, puis l'instant suivant à nouveau entre les arbres, puis de branches en branches.

Enfin, aussi brutalement qu'un rêve qui prend fin, ils se sont arrêtés. Je me suis redressé sur le dos de Loulou, le souffle court. La horde se tenait sur une colline qui dominait la ville en contrebas.

Nanuk a levé la tête vers le ciel où pointait l'aurore matinale.

-Le soleil va paraître. Nous ne pouvons aller au-delà de ces terres. La ville que vous contemplez se nomme Boise City.

-Ca ira, ai-je lancé en sautant du dos de Loulou.

Même moi, cette chevauchée m'avait mis d'exceptionnellement bonne humeur. Hélèna est tombée plus qu'elle n'est descendue du dos de sa monture puis elle s'est aussitôt jetée dans les buissons pour vomir un lointain repas. Peter s'est effondré sur le sol, pâle comme la mort. Pourtant, lui aussi un sourire éclairait ses lèvres.

-Qu'est-ce qu'on peut faire ?Pour vous remercier ?

Oui tient, pour une seule fois dans l'histoire de l'Humanité un dieu avait fait un truc pour des demi-dieux sans rien exiger en retour, pourquoi ne pas lui demander ce qu'il veut juste avant de se tailler ?Crétin…

-N'oublie pas mon nom, a simplement demandé Nanuq l'Esprit de l'Ours. Subsister comme semi-être n'est pas ma Nature, enfant. Il fut un temps où je n'avais nul besoin de la lune pour paraître, une époque lointaine où j'existais, entièrement, constamment. Sans le soutien de mon panthéon, la mémoire est tout ce qui maintient mon existence. A l'instant où le dernier mortel oubliera mon nom, je disparaîtrais tout à fait. Ce n'est pas ce que je souhaite.

-Je ne l'oublierai pas. Je le jure sur le Styx.

La gueule de Nanuk s'est plissée d'une étrange façon, dévoilant ses crocs. On aurait dit qu'il essayait de sourire. A ce moment là, le premier rayon de soleil a percé à l'horizon et a frappé la horde. Le dieu ours et les siens ont commencés à s'évaporer, leur image disséminée par une étrange lumière dont la couleur évoquait celle des aurores boréales du pôle nord.

-Merci, Peter Jackson, fils de Percy Jackson, Leg de Poséidon.

Et puis, ils ont disparus.

-« Merci, Peter Jackson, Fils de Percy Jackson, Leg de Poséidon », ai-je singé d'une voix grave. Putain le truc, c'était ridicule.

-Maintenant qu'il a disparu tu fais le malin, hein ?T'es incapable de comprendre le principe même de gratitude, t'es bien trop…

-Plus JAMAIS on dormira dans les bois, a balbutié Hélèna toujours verdâtre en émergeant des broussailles du mascara coulant jusque sur son menton. Et si on le fait, le premier qui propose de faire un feu je lui fais la peau.

A peine arrivé à Boise City on a prit le métro pour traverser la ville aussi vite que possible, clandestinement. Si Robin des Bois nous avaient conseillés de nous arrêter ici, je voulais quitter le coin aussi vite que possible.

J'ai compris qu'on avait de nouveaux problèmes quand j'ai volé un journal au mec juste devant nous, simplement pour vérifier la date.

Hélèna n'avait pas vraiment d'existence légale et personne n'aurait eu de raison de signaler la disparition de Peter, mais moi, je commençais enfin à devenir une prévisible complication. Ma famille d'accueil avait fini par signaler ma disparition à la police – ou alors ils s'étaient fait choper par une inspection des services sociaux, dans tous les cas les résultats étaient là : j'avais ma photo en première page. L'article était court, aussi concis que ce qu'on savait sur mon compte et surmonté d'un titre dégoulinant de dramatisation :

« UN ENFANT NEW YORKAIS DISPARAÎT DANS LE CHAOS

Vu pour la dernière fois juste avant le désormais célèbre tremblement de terre surlocalisé du Collège St-Anne, le jeune Derek Ravenblack, 13 ans, vivait en famille d'accueil jusqu'à sa brusque disparition il y a maintenant presque deux semaines. Déjà connu des services de police pour divers petits délits, l'enfant avait manifesté auparavant des tendances fugueuses et entretenait malgré les meilleurs efforts des diverses familles d'accueils qui se sont succédées à sa garde un comportement violent et volontiers menaçant.

« Etant donné ce qu'on sait il est très probable qu'il ait profité du mouvement de panique généré par le séisme pour initier une nouvelle fugue », explique le chef de la police. « Cependant, on ne peut pas exclure l'éventualité qu'il lui soit arrivé quelque-chose. Généralement une fugue ca se prépare un peu, le gosse prend de la nourriture, de l'argent, puis il file au milieu de la nuit. Là il venait de vivre un tremblement de terre ! Après un choc aussi important un garçon de cet âge cherche généralement la sécurité d'un milieu encadré, au moins pour quelques heures. En fait, dans le cas où il serait parti de son propre chef ca laisse penser qu'il est peut-être bien psychologiquement instable. Ce qui est certain c'est que la façon déplorable dont la situation a été géré aussi bien par l'équipe pédagogique que par la suite par la famille d'accueil qui a tardé à signaler la disparition du garçon l'a rendu presque intraçable, même si on s'en était rendu compte tout de suite il ne faut pas oublier qu'il a fallut des heures ce jour-là pour rassembler les enfants éparpillés aux alentours de l'établissement ainsi que d'ailleurs quelques membres du personnel enseignant en état de choc. Aujourd'hui il peut être n'importe-où ».

La famille d'accueil responsable de l'enfant n'a pas souhaité s'exprimer, si ce n'est quelques mots de madame Anderson, véhémente dans ses propos : « On n'a rien à voir avec toute cette merde ». »

L'article se poursuivait encore un peu en évoquant l'explosion des canalisations d'eau dû au tremblement de terre et une fuite de gaz responsable d'une hallucination collective selon laquelle un dôme aurait momentanément recouvert le collège. C'est quand j'ai vu la dernière ligne que j'ai compris. Pas moins de 10 000 dollars étaient offerts pour toutes informations menant à me retrouver. 10 000 dollars pour un petit fugueur.

J'ai regardé Peter à coté de moi, qui a hoché la tête en réponse. Il avait compris, lui aussi.

-Tu n'as pas intérêt à le dire à Hélèna, a fait sa voix dans ma tête. Ca ne servirait qu'à l'inquiéter.

C'était l'OMEGA, clairement. Le Madison Square Garden avait à moitié cramé, la gare de Knoxville avait été envahie par la végétation et il avait sans doute fallu une couverture de dingue pour embarquer Peter et Hélèna hors de la Bibliothèque du Congrès. Et pourtant, qu'est-ce qu'on trouvait en première page ?Un préado disparu, probablement de son propre chef. Sans parler de la récompense invraisemblable, on n'offrait pas 10 000 dollars pour retrouver un gosse, même kidnappé : s'ils prenaient le risque d'attirer l'attention avec une somme d'argent aussi conséquente c'était qu'ils étaient prêts à sacrifier la discrétion. Et c'était que la partie émergé de l'iceberg, j'étais prêt à parier que c'était un Agent qui avait soufflé aux flics l'idée que j'avais peut-être pas tout simplement filé seul comme un grand, de simple fugueur j'étais sans doute devenu une des priorités de la police, sinon parce-que j'avais peut-être été enlevé au moins parce-que j'étais peut-être un petit taré. Ils allaient faire du monde entier notre ennemi, la police mortelle, le moindre passant qui reconnaîtrait mon visage, si j'étais un peu plus vieux ils m'auraient sans doute fait passer pour un criminel recherché. Et à l'instant où n'importe-quel adulte nous mettrait la main dessus on passerait illico entre les mains d'un Agent portant le déguisement adéquat.

-Alors en vrai ton nom de famille c'est Ravenblack ?, a fait l'insouciante de service avec étonnement. C'est joli !Je croyais que c'était Smith ou un truc comme ca, j'aur…

-T'arrête jamais de causer? Peter c'est un vrai petit con mais faut lui concéder ca, il est muet.

-Tu sais fort bien que c'est inexact, a rétorqué Peter sur cet insupportable ton professoral.

-Non attends, je veux comprendre, a insisté Hélèna. Pourquoi tu refuses qu'on t'appelle par ton vrai nom de famille comme ca ?

-J'ai PAS de vrai nom de famille, j'ai pas de famille. Toi non plus d'ailleurs. Ca te fait kiffer de porter le nom du bad guy qui a essayé de nous buter ?

Cette fois-ci j'ai touché dans le mille. Elle est restée silencieuse, les yeux écarquillés, comme si elle n'en revenait pas que j'ai osé. Peter m'a lancé un regard haineux. Embarrassé, j'ai détourné la tête et fait semblant d'essayer de dormir contre la fenêtre. Je voulais juste qu'elle arrête de parler de ca.

Je l'ai entendu renifler, comme si elle allait pleurer. Oh, fait chier !

-Y avait un message, ai-je finalement lâché sans la regarder au bout de quelques minutes qui m'ont semblées interminables. Avec moi. Quand on m'a abandonné. Je-sais-pas-trop-qui a déposé mon berceau devant un foyer d'accueil, avec une lettre. J'étais à peine né apparemment. Quand j'ai eu sept ans ils me l'ont montrée. Mais je… ils… personne m'a prévenu, tu vois? Quand on m'a tendu cette putain de lettre j'ai cru… ben, que c'était une lettre, quoi. Des trucs que mes parents avaient écrit, genre sur pourquoi ils n'avaient pas voulu de moi et tout. N'importe-quoi aurait fait l'affaire. Mais tout ce qu'y avait c'était ce foutu nom, au milieu de la page, écrit bien soigneusement avec classe à l'encre. Comme un ordre, froid et formel. Derek Ravenblack. C'était comme si mes parents se moquaient de moi, comme s'ils m'avaient fait espérer même pour une seconde que peut-être ils s'en foutaient pas totalement de ma gueule, ou même qu'ils allaient revenir. J'avais que sept piges après tout. Mais y avait que le nom. Ce jour-là sans même m'avoir jamais connu ils m'ont volé le seul truc qu'ils m'avaient jamais donné, cette fierté que je tenais d'être un orphelin et d'en avoir rien à foutre, d'être persuadé que j'étais assez fort pour m'en moquer. Comme si le message dans le fond c'était que j'étais encore capable d'aimer, que j'étais encore un faible et qu'ils pouvaient me faire mal. C'est pour ca que je veux pas qu'on m'appelle comme ca, voilà. Parce-que mes parents je les emmerde. Donc foutez-moi la paix.

J'avais jamais raconté ca à personne. Je savais même pas pourquoi je l'avais fais. Je ne voulais pas être Derek Ravenblack, c'était la seule manière que j'aurais jamais d'aller à l'encontre des désirs de mes vieux. Et puis « Ravenblack » sérieux, les mots étaient même pas dans le bon ordre.

-Hélèna et moi on va chercher à manger, a annoncé Peter en sortant du wagon de métro. On va avoir besoin de l'argent que tu as volé.

-Et pourquoi je viendrais pas ?, ai-je rétorqué en lui fourrant dans la main des billets que je n'avais aucuns souvenirs d'avoir piqué à qui que ce soit.

-De un ta tête est pour ainsi dire mise à prix, il va falloir apprendre à te faire beaucoup plus discret. De deux, je te déteste, et j'ai envie de passer quelque-chose comme dix minutes loin de tes pensées perfides.

-Peter !, s'est exclamé Hélèna.

-On y va.

Je les ais regardés s'éloigner dans la foule sans mot dire. Non mais vous vous rendez compte qu'il ne m'avait jamais pardonné d'avoir simplement fuit pour sauver ma vie ?Ok, j'avais aussi tenté de vendre Hélèna à Iris, mais là encore il en allait de ma vie, bordel !

Je me suis assis sur un banc et j'ai rabattu ma capuche sur ma tête, furieux. Face à moi, on avait peint à même le mur du métro une large fresque bariolée et absurde, genre cubisme.

-Journée difficile ?, a demandé l'homme en costume assis à coté de moi en mastiquant un morceau de donut.

-Ta gueule…, ai-je marmonné sans le regarder.

L'homme a continué de manger sans s'offusquer.

-Tu en veux ?, a-il proposé en me tendant le sac en papier contenant son repas.

En temps normal, je me serais barré en courant. Parce-que j'étais un sang-mêlé paranoïaque, ou même simplement parce qu'il commençait à me faire chier, mais j'étais mort de faim. Les ours étaient très sympas, mais la seule nourriture qu'ils avaient proposée, c'était nous. Et donc, j'ai arraché son sac des mains du mec et j'ai entrepris de dévorer les donuts les uns après les autres avec la ferme intention de ne rien laisser pour Peter et Hélèna.

-Une belle fresque, n'est-ce pas ?Qu'essaye-elle de nous dire, d'après toi ?

J'ai rien répondu, juste continué à bouffer. Il allait bien finir par se barrer, de toutes façons j'lui rendrais pas son sac.

-La mélodie qu'on emprisonne dans un tableau va bien au-delà des couleurs qu'on y représente. Il faut des années pour tout comprendre d'un chant aussi complexe. La vie aussi est faîte de cela, un enchevêtrement de mélodies complexes dont bien peut sont capables de décrypter les véritables enjeux pour chacun derrière les apparences qu'ils affichent.

-M'en fout en fék, ai-je grommelé la bouche pleine.

L'adulte a émit un doux rire et m'a ébouriffé les cheveux, ce qui m'a donné une violente envie de lui mordre la main avec mes crocs tout neufs.

-Les jeunes n'ont que bien rarement de l'intérêt pour l'art, de nos jours. C'est bien dommage, si tu veux mon avis.

-C'est quoi votre soucis, vous avez pas d'amis de votre âge ?

-Oh non, rien à voir. Je suis le Châtiment Ecarlate, a-il balancé tranquillement comme une précision.

Mon donut est tombé par terre, sans un bruit, échappé de ma main tremblante. Les Châtiments. Les généraux de l'OMEGA. J'ai tourné la tête, lentement, pour regarder l'homme en costume cravate à coté de moi, mais avant que j'ai atteins son visage il a ajouté :

-Continue de regarder la fresque. Si tu veux vivre, j'entends.

Mon regard s'est aussitôt à nouveau cloué sur la toile. C'était impossible. Totalement insensé, même nous on ne pouvait pas manquer de chance à ce point.

« Percy a cinq lieutenants, les directeurs, dispersés à travers le monde qui dirige l'Organisation à ses cotés, un pour chaque continent. On les surnomme les Cinq Châtiments. Harper ne leur arrive pas à la cheville, si le véritable directeur de la division américaine avait été là aujourd'hui nous n'aurions pas cette conversation. »

-Ne t'inquiète pas, a calmement poursuivi l'Agent sans même se lever. Je ne suis ici qu'en tant qu'observateur, et touriste. Je n'ai pas traversé l'océan pour rencontrer un jeune sang-mêlé évidemment, mais d'après ce que j'ai entendu dire, tu es devenu une des attractions à ne pas manquer pour tout Agents de passage en Amérique, n'est-ce pas ?Les Etats-Unis sont un beau pays, plein de promesses, et tout particulièrement plein d'attraits pour nous autres européens – si tu t'en prends à moi tu mourra tout de même, bien-sûr.

J'ai aussitôt ôté de ma poche la main dans laquelle je cherchais mon portable. Les mots de Paul Blofis continuaient de tournoyer dans mon esprit : « Tu ne pourras les vaincre ni par la force ni par la ruse, ni seul ni en équipe. Face à l'un d'eux, cours sans te retourner. »

Cours sans te retourner. Me laisserait-il courir ?J'en doutais.

-Il y a des mortels partout, ai-je plutôt dit toujours en regardant droit devant. Si vous essayez de me capturer, je…

-Oh, je ne te ferais rien. Je voulais simplement vous voir, toi et tes amis.

-Nous… nous voir ?

-C'est cela. Les trois enfants qui ont su échapper au Quartier Général de la Division Américaine, et qui bientôt certainement déclencheront le Protocole Death-Over.

-…

-…

-Vous voulez que je vous demande ce qu'est le Protocole Death-Over, n'est-ce pas ?

-Ca m'arrangerait.

-...hum… le… le protocole Death-Over ?

-Tout à fait. Lorsque l'OMEGA fait face à un danger qu'une seule de nos divisions s'avère incapable d'éliminer, le directeur général a le pouvoir d'exiger l'intervention des Cinq Châtiments, venus du monde entier. De toute l'histoire de l'Organisation Death-Over n'a jamais été activé parce qu'il n'existe aucune menace dont l'OMEGA ne puisse venir à bout. Je ne suis ici aujourd'hui que parce que je le veux bien. Si on m'avait convoqué, en revanche, tu serais déjà mort, toi et tes deux amis.

Un Agent qui ne cherchait pas à me tuer. C'était insensé. Je me suis retenu à la toute dernière fraction de seconde de lui demander s'il faisait partie de la rébellion de Paul Blofis. Si ce n'était pas le cas j'aurais foutu en l'air une opération préparée en secret depuis des années.

-Vous… vous mentez. Si vous étiez un Châtiment, vous vous seriez contenté de me tuer. Vous êtes qui ?Qu'est-ce que vous voulez vraiment ?

-Qui je suis ?Tu ne le devine pas ?Je suis le Petit Poucet, Derek.

Encore la semaine dernière ce genre d'allégation était du plus haut ridicule. Maintenant, elle me faisait trembler alors que je m'efforçais de me remémorer cette histoire idiote pour supposer de ce que pouvait être ses pouvoirs. Devant mon silence, il a ri à nouveau. Un rire sans traces de diabolisme ou de méchanceté, juste un rire.

-Je plaisante. Je ne suis pas Poucet. S'il était ici crois-moi tu le saurais. Et pour ce qui est de te tuer… hé bien, pourquoi ferais-je une telle chose ?

J'ai ouvert la bouche pour répondre, mais j'ai été incapable de trouver suffisamment d'air dans mes poumons. J'en avais oublié de respirer. Un violent sursaut de terreur m'a traversé comme un électrochoc quand le Châtiment Ecarlate a posé une main amicale sur mon épaule, comme un parent qui aurait tout simplement été en train d'expliquer une œuvre d'art à son gosse. Les mortels continuaient d'aller et venir autour de nous, inconscients comme toujours du drame qui était en train de se jouer.

- On ne m'a pas ordonné de vous tuer, aussi n'en ferait-je rien. Beaucoup, y compris au sein même de l'Organisation, voient l'OMEGA comme un unique corps uni dans un même but. C'est une erreur. Rare sont ceux qui ont réellement à cœur de défendre les mortels – l'OMEGA œuvre dans ce but, globalement, mais sa puissance toujours croissante a fini par lui conférer des intérêts de plus en plus variés. Certains veulent le pouvoir. D'autres, l'influence politique. D'autres encore trouve simplement plaisir à faire souffrir, ou ne sont parmi nous que pour tromper l'ennui de l'immortalité. Je n'ai pas spécialement envie de t'arrêter, petit. A daté de ce jour ne l'oublie jamais, chaque respiration, chaque pas que tu fais, c'est moi qui te l'ai offert. Et j'ai hâte de savoir ce que tu vas faire de cette vie dont je te fais cadeau. Elle, en revanche, je doute qu'elle se montre aussi clémente.

-E… elle ?

Le poids de ses doigts sur mon épaule s'est évanoui.

-Derek ?, a fait Hélèna derrière-moi.

-N'APPROCHE PAS !

La fille d'Héra a bondit en arrière avec un petit cri, les mortels se sont figés, interloqués. J'ai enfin tourné la tête pour regarder l'homme qui se trouvait à coté de moi une fraction de seconde plus tôt, mais il n'y avait plus personne. J'étais seul, tous les regards braqués sur moi, la bouche barbouillée de sucre glace.

-Je ne comprends pas, a répété Hélèna. Tu as rencontré un des généraux de l'OMEGA, il nous a trouvé, juste comme ca, il nous a localisé juste parce qu'il en avait envie, et vous avez… vous avez discuté ?!

-L'OMEGA est pleine de mecs bizarres qui sont là-bas que pour le plaisir de porter un costume-cravate, je prétends pas comprendre les motivations de chacun de ces cinglés, faut qu'on se casse c'est tout. Qu'est-ce que t'as fais de Peter ?!

-Je l'ai laissé payer parce-que je trouvais ca méchant de te laisser tout seul après ce qu'il t'avais dis, mais tu… toi tu… c'était l'OMEGA !On est en route pour arrêter leur projet final, ca l'intéresse pas de supprimer le divin et tout ?Si ca se trouve il veut qu'on arrête Persée, c'était un sang-mêlé, un magicien ou quelque-chose ?Tu as senti une aura ?

-J'en sais rien, Hélèna !A la Colo les grands dissimulent leur aura quand ca leur chante, peut-être qu'il a fait pareil, j'ai pas les réponses, ok ?

-Mais pourquoi il a dit que je ne me montrerais pas aussi clémente, qu'est-ce que ca veut dire ?

-Il a dit « elle » et t'es arrivé à ce moment là, je ne suis pas sûr qu'il parlait de toi, tout ce que je sais là maintenant c'est que l'OMEGA est en mesure de nous trouver tant qu'on se trouve ici, et qu'il faut partir avant qu'un mec moins cool décide de nous abattre !

J'ai percuté de plein fouet Peter sortant tout juste d'un magasin RELAY les bras chargés de paquets de chips et de sandwitchs. Aussitôt qu'il a examiné nos mines agitées son regard s'est assombri et je l'ai senti sonder mon esprit à la recherches des dernières informations à la vitesse de l'éclair – il était de plus en plus doué à ce jeu là.

-On sort de là, a-il déclaré en se débarrassant de la bouffe.

Aussitôt, comme s'il avait donné un signal, un premier coup de feu a retenti et quelque-chose a ripé sur mes cheveux en argent en projetant des étincelles. Il n'en a pas fallut davantage pour que la panique général s'empare du métro et que la foule de zombies qui nous entouraient se changent en un véritable fleuve humain qui me ballottait en tout sens.

Et je l'ai vue. Elle était la seule personne dans la foule à marcher à pas lents, le regard fixe et décidée. C'était la blonde de la Bibliothèque du Congrès. Cette même blonde que j'avais revue durant l'évasion du QG de l'OMEGA qui s'était avérée vulnérable au bronze céleste alors même qu'elle était censée être mortelle. Elle ne portait pas un costume cravate cette fois-ci, elle avait bien davantage une allure de chasseuse de vampire, tout de cuir vêtue. Et j'étais le vampire.

Dans chaque main elle tenait une putain de mitraillettes. J'ai à peine eu le temps de faire cette observation qu'elle a braqué ses armes sur nous. Hélèna a hurlé, Peter l'a jeté à terre et j'ai déployé mon bouclier juste à temps pour sentir une rafale toute entière s'y abattre. Par chance, l'Agente a été bousculé et s'est fondue dans la foule, perdant notre trace un bref instant.

-ON SE TIRE !

Sur ces mots j'allais faire volte-face et prendre mes jambes à mon cou sans attendre personne, la procédure habituelle quoi, quand soudain un homme a posé une main sur mon épaule. J'ai bondi, prêt à trancher des gorges, mais c'était un contrôleur de métro. Vous savez, un de ces bouffons minables qui prennent leur pied à s'occuper de vous quand vous fraudez pour arrivez à l'heure en cours. Il y en avait un autre, une femme, juste à coté de lui. Les deux affichaient un sourire béat sur un visage trop lisse, comme de grotesques parodies d'être humains.

-Hé, les petits. Ca vous dirait de rester en vie encore un peu ?

-Suivez-nous si ca vous tente, a renchérit la femme à ses cotés.

L'espace d'un instant je les ais prit pour de simples mortels particulièrement stupides et victime de la chirurgie esthétique. Puis j'ai vu leurs yeux, des yeux de reptiles aux pupilles fendues. L'homme m'a fait un clin d'œil en dardant une langue fourchu de serpent. Des monstres.

De nouveaux hurlements de terreur ont retentis quand notre poursuivante a tiré une autre rafale, beaucoup plus proche de nous. On pouvait tuer deux monstres, on ne pouvait rien contre des mitraillettes, mon choix était fait.

Je me suis laissé entraîner, suivi d'Hélèna et Peter.

-Ca ne ressemble pas aux façons de faire de l'OMEGA, c'est beaucoup trop… trivial. Inutilement bruyant.

-On devrait pas se battre ?!, a glapit Hélèna.

J'ai laissé échapper un rire désabusé.

-Si elle avait des armes ordinaires peut-être, mais des flingues ?On va peut-être finir par apprendre de nos erreurs, un moment !

On ne s'habituait jamais à courir pour sa vie, mais je me sentais étrangement calme. Moins affolé qu'aurait pu l'être l'enfant que j'étais quand tout avait commencé, lucide. J'allais faire ce qu'il faudrait pour survivre. On est très vite parvenus jusqu'à une bouche d'égout à l'écart de la cohue que le contrôleur a ouverte pour révéler une échelle avant de simplement sauter dans le trou. Hélèna a reculé, blême.

-Aaah non. Non. Ca je le fais pas vous entendez, jusqu'à maintenant…

-Hélèna…

-J'ai fais des concessions, Peter !J'ai déjà ruiné mon jean de toutes les façons possibles et imaginables, mes ongles ne seront plus jamais les même et je n'ai pas du tout envie de parler de ce qu'il faut que je fasse jours après jours pour que mes cheveux conserve leur souplesse et leur volume alors PERSONNE n'abîmera mes escarpKYAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA!

Je venais de la jeter dans le trou – si vous réfléchissez un peu vous constaterez que mes méthodes ont toujours été les meilleures, hein. Peter m'a jeté un regard noir avant de descendre l'échelle à son tour, puis j'ai posé un pied sur le premier barreau à mon tour avant de remettre la plaque en place derrière-moi. Pendant toute la descente dans l'obscurité la plus totale l'odeur qui m'avait aussitôt prit à la gorge s'est faite plus insupportable. Si comme moi on vous a déjà enfoncé la tête dans les toilettes juste après passage, vous avez une vague idée des miasmes qui pouvaient régner en maîtres dans ces égouts.

Je suis arrivé en bas, totalement aveugle. Contrairement à ce qu'on voyait dans les dessins animés il n'y avait absolument pas d'éclairage. J'ai sursauté quand l'épée de Peter a soudain resplendit de milles feux pour révéler un long tunnel bas de plafond qui jouxtait une rivière d'eau verdâtre où trempaient les pires immondices. Les visages simplistes de nos guides ainsi éclairés prenaient un aspect spectral et inquiétant.

J'ai dégainé mes poignards.

-Qui êtes-vous ?Pourquoi vous nous av…

Les mots suivants sont morts sur mes lèvres. La peau de nos sauveurs a commencé à se flétrir et à se dessécher, puis elle s'est couverte d'écailles tandis qu'ils rapetissaient en se ratatinant sur eux même. En seulement quelques secondes, les créatures ont disparues dans leurs vêtements de vigiles jusqu'à totalement y disparaître pour ne laisser que deux tas de fringues gisants sur le sol. Puis quelque-chose en a émergé en rampant. Deux longs et fins serpents verdâtres.

J'ai reculé avec Peter et Hélèna, stupéfait. Et puis, tranquille, le serpent sorti des vêtements d'hommes à prit la parole d'une voix nasillarde :

-Je suis George, le serpent préféré de ton père !

L'autre a protesté :

-C'est moi sa préfé…

Sans attendre, j'ai changé mon portable en épée et je l'ai abattue sur le sol pour découper ces saloperies en rondelles. Les reptiles se sont écartés en sifflant de terreur pour éviter le premier coup, puis j'ai bien failli décapiter Georges sans y parvenir avant d'en porter un troisième toujours esquivé d'extrême justesse. Hélèna m'encourageait en piaillant ramassée contre la paroi du tunnel alors que Peter s'évertuait vainement à m'arrêter :

-Kyaaaaaaaaa tue-les !Tue-les, tue ces horreurs, tue-les tue-les c'est trop dégoutant !

-ATTENDS ATTENDS NE FAIT PAS CA !

C'était agile, bordel !Ils ont tentés de prendre la fuite mais je leur ai couru après en fendant l'air de ma lame.

-NOUS VENONS EN PAIX !, a piaillé Martha.

-Vous êtes des serpents qui parle !

-Nous sommes envoyés par ton père, abruti !HERMES !

Je me suis figé en pleine course. Il y a eu un moment de flottement alors que je méditais ces dernières paroles. Et puis j'ai recommencé à frapper le sol à coups d'épées.

-RAISONS DE PLUS POUR VOUS CHANGER EN SAC A MAIN !

-IL A UN MESSAGE POUR TOI !

-ET J'AI UN MESSAGE POUR LUI !, ai-je rétorqué en changeant mon épée en long marteau.

-TUE MARTHA !, beuglait George. TUE-LA ELLE, JE VEUX VIV…

Finalement, j'ai enfin réussi à écrabouiller George. Il est parti en fumée, mais il ne s'est pas dissipé : la poussière dorée s'est reformée pour reprendre l'apparence d'un serpent. J'ai reculé en lâchant le marteau, stupéfait.

-Ah oui, a fait George comme s'il était lui-même surpris d'être entier. J'oublie tout le temps. Je suis pas un vulgaire monstre, merci bien !

-Les dieux soient loués, a soupiré Peter avec soulagement.

-C'est toujours aussi dégoutant, a rétorqué Hélèna à peine rassurée. Ca fait des jours qu'on rencontre plus que des machins vraiment dégoûtants.

-On est sous la protection d'Hermès !, a sifflé Martha en tremblant. Si… si on voulait, on vous tuerait juste comme ca !

-C'est lui qui vous envoie ?, ai-je grogné.

-Mais c'est déjà ce que je te disais quand tu essayais de nous trancher la tête !

-Alors…, a murmuré Hélèna. Alors Derek est… c'est vraiment un fils d'Hermès ?

Martha s'est tortillée, mal à l'aise.

-A vrai dire… on n'en sait rien.

-Hermès n'a rien voulu nous dire, a renchérit Georges. Il nous a ordonné de faire comme si, il a dit que c'était plus simple pour tout le monde de voir les choses comme ca et que si jamais l'enfant demandait à en savoir plus il faudrait à n'importe-quel prix le détourner des bonnes quest...

Martha lui a plaqué le bout de la queue sur la gueule en sifflant avec colère. Finalement, j'ai attracté mon arme et lui ait rendue la forme d'un portable avant de m'asseoir contre le mur avec un soupir.

-Je déteste les serpents, ai-je marmonné, ce qui pour moi était ce qui pouvait approcher le plus d'une excuse.

-Les fils d'Hermès adorent les serpents !, a rétorqué Martha toujours furieuse.

-Jamais j'ai vu un gamin aussi méchant…, a balbutié George avec stupéfaction, encore tremblant. Tu crois que c'est à cause de l'autre truc ?

-Vu le nom que ca porte, ca pouvait pas être gentil !

-Qu'est-ce que vous foutez sur notre chemin ?, ai-je grogné. Comment vous avez su qu'on aurait besoin d'aide ?

-On n'en savait rien. Hermès nous a donné des trucs pour toi. Un message, et des cadeaux. Il a dit… « Les familles, c'est compliqués. Bien faible est celui qui s'en détourne mais éternellement vulnérable celui qui y trouve sa place. Choisi ta faiblesse » .

George a poursuivi :

-Il a aussi dit « le parfait mensonge est celui qui donne à croire qu'il révèle une partie de la vérité alors même qu'il ne s'agit là que d'une nouvelle tromperie dans la tromperie, il fait croire à sa victime qu'elle l'a déchiffré pour mieux la détourner de ce qu'elle est alors incapable de saisir ». Maintenant, les cadeaux.

Il a ouvert la gueule, incroyablement grand, jusqu'à se décrocher la mâchoire comme seul les serpents savent le faire, puis quelque-chose est lentement sorti de son gosier : une petite fiole d'un liquide verdâtre fermée par un très long bouchon pointu, couverte de bave, qui a roulé jusqu'à mes pieds.

-C'est de l'essence de Moly. Bien plus concentrée que ce que boivent les Agents de l'OMEGA, si tu la bois, tu resteras pendant un temps insensible aux effets des sortilèges et des illu…

Hélèna et Peter se sont écartés de moi, pressentant ce qui allait venir. Et en effet, sans attendre la fin, j'ai saisi la fiole et je l'ai balancé contre un mur. Son contenu s'est répandu sur le sol en fumant, perdu, s'ajoutant encore à l'odeur nauséabonde des égouts. Georges et Martha sont restés là, figés de stupeur.

-On va se faire débiter en lamelles de serpents, a murmuré Georges d'une toute petite voix au bout d'un temps.

-C'est pas du tout le scénario habituel !, s'est exclamée Martha totalement scandalisée.

-J'ai pas besoin de lui, ai-je craché. Je veux rien qui vienne de ce sérial-baiseur, c'est clair ?

-Ca s'appelle un cadeau des dieux, petit ! On ne refuse pas un cadeau des dieux, pas si on est poli, ou qu'on tient à la vie !

-Des rillettes, continuait Georges. Ou il nous jettera dans sa soupe.

-Derek, quand un dieu t'offres quelque-chose c'est que son intervention était vraiment la dernière chose capable de t'éviter de gros ennuis !, est intervenu Peter. Ou la mort !Je voyages avec toi, et j'ai très moyennement envie de mourir !

Je me suis levé.

-Rien à foutre ! Je n'ai pas besoin d'Hermès, ni de ses putains de cadeaux. Je veux rien devoir à ce mec.

-Pas même ta vie ?, a fait Georges. Non parce-que la fiole t'en aurais eu bien besoin pour…

Martha lui a plaqué le bout de sa queue sur la gueule en sifflant avec fureur.

-Le patron a dit qu'on n'avait pas le droit de lui dire !

-Mais il n'a plus la fiole !

-Hé bien il va mourir, on n'y peut rien…

-On peut dire ce qu'on veut de ces histoires de seconde chance, mais finalement ca ne change jamais ce qu'ils sont dans le fond.

-Une seconde chance ?, ai-je répété.

-On-n'a-pas-le-droit-d'en-PARLER !En plus je ne t'aime pas. Maintenant j'aimerais bien savoir comment tu vas faire pour casser ton autre cadeau !

Elle a pointé les débris du bout de la queue. La fiole s'était brisée, mais son bouchon pointu était intact. C'était plus une sorte d'arme, en fait, un long stylet effilé, un peu comme une baguette. En y regardant de plus près elle paraissait… rafistolée. On pouvait voir des dizaines de craquelures à sa surface, comme si on avait pu recoller chaque morceau.

-C'est quoi ?

-Précisément, a approuvé Martha. Ton père a eu beaucoup de mal à le retrouver.

-Et plus encore à le réparer, a renchérit George. Si tu le casse tu n'en aura pas d'autre.

-Comment je suis censé me battre avec ca ?

-SURTOUT PAS, ont hurlés les serpents en chœur.

Martha a sifflé avec terreur.

-Il ne marchera qu'une fois !Et encore, sûrement moins bien que la première !

-La première ?

-Ton père a dit que c'était à toi de décider si et sur qui tu voulais t'en servir, a fait George. Alors choisis bien. Et inutile d'essayer de le briser, il ne se casse qu'une fois qu'il est utilisé.

-Je ne veux RIEN qui vienne de lui !

-Il accepte, a corrigé Hélèna. Il accepte, fichez le camp maintenant !Bweuark !

De mauvaise grâce j'ai glissé la baguette à ma ceinture. Georges a dodeliné de la tête.

-J'imagine qu'ont peut pas compter sur toi pour nous apporter une souris bien juteuse la prochaine fois qu'on viendra te…

-Laisse tomber il est nul, a grommelé Martha. Qu'il me manque, le petit Percy Jackson… Allez, on s'en va.

Soudain, j'ai eu une idée.

-Attendez !... vous retournez voir votre boss, pas vrai ?

-Hé bien, oui.

Martha a émit un sifflement qui avait quelque-chose d'attendri.

-Tu voudrais faire passer un message à ton père, mon petit chéri ?

-Ouais. Dites-lui quand même que…

J'ai serré les dents. Mon père. Enfin, celui qui l'était peut-être ou peut-être pas, mais tout de même. C'était la première fois que je pouvais communiquer avec lui, lui dire quelque-chose en étant certain qu'il l'entendrait. Et c'était quand même peut-être mon père.

-Ouais, dites-lui… dites à ce vieux porc que je l'emmerde. Et que dieu ou pas il faut vraiment être le dernier des pervers pour avoir autant de gosses d'âge aussi rapprochés.

Quoi ?Vous vous attendiez à quoi ?Peter s'est pincé l'arête du nez en secouant lentement la tête, découragé. Martha s'était figée, scandalisée.

-Il ne va pas aimer.

-Il ne va vraiment pas aimer, a renchérit Georges.

-J'ai hâte de lui dire !

-C'est moi qui vais lui dire !

-Allez on lui dit ensemble !

-Tu crois que ca va lui faire mal ?

-Attends attends il faut s'entraîner, il faut que ce soit choc, donc il faut le formuler comme ca : d'abord on lui dit que l'enfant nous a laissé un message, comme une bonne nouvelle, et ensuite…

Et là-dessus ils ont disparus dans une fissure en préparant leur message avec enthousiasme, tout excités. Puis la tête de Martha a ressurgit une brève seconde :

-Ah, et je serais vous, je ne traînerais pas dans le coin, elle retrouvera votre trace. Elles ont l'instinct pour ca, ces créatures. Et faite attention au shampooing !

Et elle est repartie.

-Qu'est-ce qu'elle a dit ?, a fait Hélèna d'une voix vibrante d'espoir. Du shampooing ?

-J'aime pas ca, ai-je grogné. On est en pleine malchance surnaturelle, j'en suis sûr. Ca peut pas être un hasard que la merde nous tombe dessus à Boise City alors même que c'est là que Robin des Bois nous a conseillé d'aller.

-La merde nous tombe dessus partout où on passe. Si tu veux remonter là-haut je ne t'en empêcherais pas, moi je prends les égouts et le shampooing.

-Le shampooing, a renchérit Hélèna d'un air rêveur. Je vote pour le shampooing.

Et là-dessus, on s'est engagés dans le tunnel sombre.