Hello tout le monde ! Voici le chapitre vingt-cinq, pas un des plus joyeux, je vous l'accorde, mais j'espère qu'il vous plaira quand même !
Réponses aux reviews :
Guest : je n'ai pas pu te répondre en privé, mais merci beaucoup ! Ta review est vraiment adorable ! Moi aussi je lis beaucoup plus d'histoires en anglais qu'en français, alors je suis bien contente que la mienne te plaise :)
Bonne lecture !
Le déni — décision consciente ou inconsciente de refuser d'admettre que quelque chose est vrai.
Marinette sécha d'un revers de la main les larmes qui lui brouillaient la vue, régula sa respiration du mieux qu'elle le put et se leva sur ses jambes flageolantes. Elle ne pouvait pas se laisser aller, plus maintenant. Plus maintenant qu'Adrien allait débouler dans la salle de bain dans quelques secondes et l'assaillir de questions. Plus maintenant qu'elle allait devoir lui annoncer la plus douloureuse, la plus monstrueuse, la plus atroce de toutes les nouvelles. Plus maintenant qu'elle allait devoir le soutenir dans cette épreuve dont la perspective lui nouait déjà l'estomac.
C'était à elle d'être forte, à elle de sécher ses larmes, à elle de l'aider à se relever.
— Mari ? Qu'est-ce qui se passe ?
Sa voix était inquiète, ses pas précipités, ses sourcils froncés lorsqu'il apparut devant ses yeux fixes. Elle se tenait droite sur ses jambes, n'osant pas esquisser de réel mouvement de peur de s'effondrer comme un chateau de cartes. Son regard était perdu dans l'immensité de son esprit, ses lèvres ne tremblaient plus, mais son visage restait terriblement pâle, seul vestige de l'émotion qui l'avait emparée.
— Mari ? répéta-t-il en se rapprochant d'elle.
Il posa ses mains sur ses épaules, le visage baissé vers le sien. Ses yeux bleus se levèrent vers lui. Pour la première fois, ils ne reflétaient ni ciel d'été, ni nuée d'étoiles, ni brillance céleste. Ses pupilles étaient vides, recouvertes d'un voile d'insensibilité qui lui faisait froid dans le dos.
— Je sais qui est le Papillon, annonça-t-elle d'une voix blanche.
Son cœur sursauta en même temps que son corps, complètement sous le choc. Il resserra la prise de ses mains sur ses épaules, approfondit l'ancrage de ses yeux dans les siens, comme pour voir plus loin que ce masque qui recouvrait son regard.
— Je suis tellement désolée, Adrien... trouva-t-elle la force de murmurer.
Il lui sembla un instant qu'elle le dévisagea avec tristesse, avec désespoir, avec une telle affliction qu'il sentit sa gorge se nouer. Mais, la seconde d'après, elle le regarda à nouveau de cette œillade étrangement vide.
— J'ai vu, avec ses yeux... J'étais dans une pièce, un bureau peut-être... Et j'ai vu un cadre...
Un terrible présage se faufila dans l'esprit d'Adrien. Ses mains se desserrèrent peu à peu des épaules de Marinette.
— Un cadre avec trois personnes, reprit-elle. Une famille. Ils semblaient si heureux...
Un léger sourire se dessina sur ses lèvres. Un sourire à la pensée de ce petit garçon et de la joie qui l'habitait. Mais ce petit garçon qui était devenu un homme ne souriait plus, et ses mains glissèrent peu à peu des épaules de sa coéquipière à mesure qu'il reculait.
— Il y avait cette femme, elle...
Elle déglutit péniblement, refoulant le sanglot qui se formait douloureusement dans sa gorge.
— Elle te ressemble tellement, murmura-t-elle.
Adrien secoua la tête, désormais si loin de Marinette qu'il butta contre le mur, prit au piège.
— Non, chuchota-t-il. C'est impossible.
Les larmes voulaient couler, les cris voulaient éclater, le désespoir voulait se faire entendre, mais elle ne leur en laissa pas l'occasion.
— Et il y avait toi, Adrien. Et ton...
Elle ravala encore un peu plus sa tristesse qui lui lancinait l'oesophage.
— Ton père, souffla-t-elle finalement.
— Non ! hurla-t-il d'une voix tremblante.
Son désespoir lui déchira le cœur, mais elle ne céda pas.
— C'est impossible ! Il a déjà été akumatisé, il ne peut pas être le...
Le mot, le nom qui hantait leurs cauchemars depuis des années ne franchit pas la barrière de ses lèvres chevrotantes. Mais Marinette n'avait pas besoin de l'entendre, ni Plagg, ni Tikki qui les avaient rejoints.
— Il y a forcément une explication ! C'est obligé, c'est...
Il se mordit l'intérieur de la bouche, refoulant un sanglot.
— Tu es sûre que c'était lui ? Peut-être que c'était Nathalie, ou quelqu'un d'autre, quelqu'un qui s'est infiltré dans son bureau...
La coïncidence était trop grande, la certitude de Marinette trop importante, la logique de cette découverte trop intense. Elle était sûre, plus sûre qu'elle ne l'avait été depuis des mois. Gabriel Agreste était le Papillon, l'héroïne de Paris en était persuadée.
Mais les yeux d'Adrien étaient trop perçants, son refus d'y croire trop bouleversant, sa détresse trop poignante.
Alors, au lieu de lui jeter en pleine figure toutes ses certitudes, toutes les preuves qui s'entassaient dans son esprit, toute la cohérence de cette révélation, Marinette baissa lâchement le regard, incapable de soutenir le sien une seconde de plus.
— Je suis sûr qu'il y a une autre explication...
Marinette se pinça les lèvres, les yeux rivés sur le sol de sa chambre.
— Adrien... tenta d'intervenir Plagg. C'est la conclusion la plus censée...
— Plagg a raison, murmura Tikki de sa voix fluette. Ce serait logique...
Adrien retrouva soudainement l'usage de ses jambes, se mettant à faire les cent à travers la pièce.
— Hé bah j'emmerde la logique ! grogna-t-il. Depuis quand ce qui nous arrive est logique ?
Les deux kwamis ouvrirent la bouche, mais ne trouvèrent aucune réponse à fournir. Pas plus que Marinette, qui était aussi immobile qu'une statue.
— Est-ce que voir l'avenir est logique ? Est-ce qu'un bouclier magique ou je-ne-sais-quoi est logique ? Et la possession mentale, c'est logique, ça ? Ou, plus simple, est-ce que deux ados déguisés en chat et en coccinelle qui se trimbalent sur les toits de Paris pour sauver les habitants d'un fou qui se sert de papillons maléfiques, c'est logique ?
Bien sûr, personne ne rétorqua.
— Rien de tout ça n'est logique, donc pourquoi l'identité du Papillon le serait ?
« Il marque un point » : c'est ce que tout le monde pensait mais que personne n'osait dire. Parce que malgré la pertinence de son raisonnement, malgré le manque de cohérence qui planait au-dessus de leur existence et malgré l'envie folle de s'accrocher à l'espoir que le Papillon n'était pas le père d'Adrien, ils savaient tous que c'était le cas.
Mais ils tenaient tous tant à ce jeune homme plein de vie qui ne s'arrêtait pas de gesticuler devant eux qu'ils n'eurent pas le cœur — pas le courage, peut-être — de le contredire.
Quelques jours plus tard, tout le monde — du moins, tous ceux qui n'étaient pas étrangers à l'identité des deux héros de Paris — avaient été mis au courant de l'identité du Papillon. Mis à part Chloé dont le cas restait sensible (ils ne savaient pas à quel point le Papillon pouvait accéder à ses pensées, et avaient donc préféré ne rien lui dire tout de suite) et Maître Fu qu'ils avaient prévu d'aller voir le plus tôt possible.
Là où Alya, Nino, Marinette, Plagg, Tikki, et même Tom et Sabine, travaillaient avec cette nouvelle information, Adrien continuait de se voiler la face, de se convaincre lui et tout ceux qui voulaient bien l'écouter que son père n'était pas le Papillon. Là où tous se demandaient s'ils avaient enfin repris l'avantage sur l'ennemi, Adrien mettait au point des théories toutes plus abracadabrantes les unes que les autres. Là où tous essayaient de savoir si le Papillon était au courant de leur découverte ou s'il restait étranger à la connaissance de son identité, Adrien passait ses nuits à réfléchir, à faire des recherches, à se retourner le cerveau dans tous les sens pour trouver une solution envisageable.
Il était épuisé, et Marinette l'était tout autant. Tiraillée entre la volonté de lui hurler au visage pour le débarrasser de ce déni qui lui gangrenait la vie et celle de l'épargner, de lui faire accepter petit à petit la plus incroyable révélation de son existence, elle ne fermait plus l'œil non plus.
Alya ne cessait de lui répéter de confronter Adrien une bonne fois pour toute pour lui faire accepter l'idée. D'après elle, il aurait plus de raisons qu'eux tous réunis de vouloir mettre fin à la terreur du Papillon, et serait donc un élément essentiel dans leur victoire. Nino, lui, pensait davantage à son meilleur ami qu'à sauver Paris. Il ne voulait pas brusquer celui qui venait de voir sa dernière figure parentale s'écrouler après des années d'admiration. Tom et Sabine étaient plus nuancés. Selon eux, il fallait dire les choses clairement au jeune homme, lui faire comprendre la réalité, aussi dure soit-elle. Mais ils étaient cependant très touchés par l'état d'Adrien qui ne cessait de se dégrader, et se demandaient si lui cracher la vérité au visage ne serait pas un peu trop rude pour sa santé mentale. Tikki et Plagg s'étaient rangés du côté d'Alya. Bien que très affectés par la situation, leur devoir était avant tout d'arrêter le Papillon.
Marinette était toujours plongée dans cet état second depuis sa découverte du samedi précédent. Elle ne s'autorisait pas à hurler de frustration, ni à pleurer de désespoir, ni à crier de colère. Elle ne s'autorisait pas grand chose, finalement. Le sommeil ne venait plus, ne la soulageait plus pour quelques heures de répit, plus maintenant qu'Adrien n'était plus près d'elle, mais scotché à l'écran de l'ordinateur, à la recherche de preuves, à la recherche d'éléments pour s'enfoncer plus encore dans ce sable mouvant de déni qui l'engloutissait.
Une semaine.
Cela faisait désormais une semaine qu'ils savaient.
La nuit était tombée sur la ville, l'enveloppant sous son manteau noir-gris, dénué d'étoiles. Samedi soir oblige, des rires, des cris et de la musique résonnaient dans le quartier, s'engouffrant dans la chambre de Marinette à travers la fenêtre entrouverte. La lycéenne sortit de la salle de bain, une serviette sur les épaules, les cheveux humides, la peau encore réchauffée par l'eau qui y avait coulé. Sans surprise, Adrien avait les yeux rivés sur son ordinateur, griffonnant en même temps sur le petit calepin qui le suivait partout. On pouvait y lire sa liste de suspects et les preuves en faveur ou en défaveur de chaque individu.
Elle avança dans la pièce, habillée d'un tee-shirt d'Adrien qui lui arrivait mi-cuisses. Le tissu bleu marine faisait ressortir ses yeux clairs qui se posèrent un instant sur le profil de son coéquipier.
— Dis, tu crois que ça pourrait être monsieur Bourgeois ? demanda-t-il, absorbé par les pixels qui se dessinaient devant lui.
Monsieur Bourgeois, le Papillon ? Un individu aussi influençable qu'ignorant, la plus grande menace que Paris ait-jamais connue ? L'absurdité même de cette proposition la fit lever les yeux au ciel.
— Sérieusement ?
— Non, t'as raison... Par contre, monsieur D'Argencourt...
Trop. C'était trop.
Marinette jeta sa serviette par terre d'un mouvement agacé, s'attirant un regard en coin d'Adrien.
C'était tout ce dont elle avait le droit ces deniers temps : les regards en coin, des morceaux de phrases.
— Stop ! hurla-t-elle. Tu veux que je te dise qui est le Papillon ?
Les yeux du jeune homme commencèrent à se recouvrir de cette étincelle de colère, à s'assombrir de tristesse. Mais elle ne céderait pas, pas cette fois. Elle l'aimait trop pour ne pas lui dire la vérité. Aussi cruelle soit-elle, elle savait à quel point il y tenait.
— On en a déjà parlé, c'est pas possible...
Son agacement laissa place à de la fatigue alors qu'elle se rapprochait doucement de lui.
— Adrien... murmura-t-elle. Tu ne trouveras rien sur Internet, ou nulle part ailleurs.
Elle referma son calepin, désormais tout près de lui et donna un léger coup de pied dans la chaise à roulettes qui se tourna vers elle.
— Tu ne trouveras rien parce que tu as déjà les réponses.
Son regard restait rivé sur le sol, incapable de se lever vers celui de Marinette. Alors, elle s'abaissa à sa hauteur, accroupie sur le sol, le front juste en face du sien.
— Tu sais qui est le Papillon.
Tout à coup, ses yeux se connectèrent aux siens, aussi rudement que deux flèches aiguisées qui lui transpercèrent les pupilles. Ils brillaient, menacés par des larmes qui ne venaient pas, ils s'assombrissaient, d'une rage qu'il couvait depuis des années.
— Dis-le, ordonna-t-il.
Marinette baissa le regard.
— Dis-le !
Elle se releva, mais il attrapa son poignet avant qu'elle ne s'éloigne.
— Dis-le ! hurla-t-il.
Elle devait dire les mots qui lui brûlaient les lèvres, lui calcinaient la gorge, lui incendiaient le cœur depuis des jours. Maintenant. Maintenant !
— Ton père est...
Sa voix trembla un peu, mais elle se reprit rapidement.
— Ton père est le Papillon.
Il hocha la tête.
— Voilà, c'était pas si compliqué... murmura-t-il.
Marinette pinça ses lèvres tremblantes.
— Adrien...
Elle posa ses mains sur ses épaules, leva quelques secondes les yeux pour y chasser les larmes qui menaçaient de les envahir et se rapprocha légèrement de lui.
— Non... susurra-t-il dans un filet de voix.
Il la repoussa, mais elle se rapprocha à nouveau.
— Non ! J'ai pas besoin de...
Il appuya à nouveau ses paumes contre son corps pour la rejeter une énième fois, mais la conviction dans son mouvement était si faible que ses bras retombèrent lamentablement.
— Si, chuchota-t-elle.
Cette fois-ci, lorsque ses mains chutèrent jusqu'à ses épaules, lorsqu'elle caressèrent le haut de son dos, il ne l'écarta pas. Cette fois-ci, lorsque son buste se rapprocha de son visage, il se nicha contre sa poitrine, à bout de forces. Cette fois-ci, lorsqu'elle passa les doigts dans ses cheveux, il passa les siens dans son dos.
— Je suis là, souffla-t-elle, le menton posé contre sa tête.
Un sanglot secoua le corps du jeune homme qui se recroquevilla contre Marinette.
La colère — vive émotion de l'âme se traduisant par une violente réaction physique et psychique.
Les jours continuaient de s'écouler, à une lenteur extrême, à une rapidité vertigineuse, Adrien ne savait plus. La notion du temps n'avait plus d'importance, à présent. Plus grand chose n'en avait, d'ailleurs, de l'importance. Puisque cette rage sourde lui broyait le cerveau à longueur de journées, cette rage contre tout le monde, absolument tout le monde qui le consumait de l'intérieur.
C'était un mercredi après-midi, plus de dix jours après que Marinette ait découvert que le Papillon était son père, quatre jours après qu'il s'en soit réellement rendu compte. Seulement, s'en rendre compte ne voulait pas dire l'accepter. Loin de là.
Adrien marchait dans les couloirs du lycée, les muscles tendus, une colère sourde lui broyant l'estomac, le visage fermé. C'était la même expression qu'il arborait depuis presque quatre-vingt-seize heures, c'était la même contraction qui dessinait sa mâchoire, c'était le même sang bouillant qui pulsait dans ses veines. Il voyait bien que Marinette faisait ce qu'elle pouvait. Elle était présente sans être envahissante, le soutenait sans l'étouffer, l'écoutait sans le pousser à parler.
Comme d'habitude, elle était parfaite.
C'était bien ça le problème.
Elle était la gentille, l'attentive, l'emphatique Marinette. Et il n'était qu'un poids mort qu'elle était obligée de se traîner, qu'une coquille vidée par l'absence d'un père, qu'un amas de rage contre la terre entière.
Un nouvel élan d'exaspération contre lui-même lui broya le cœur déjà meurtri.
Heureusement, sa coéquipière arriva à calmer légèrement sa fureur, à faire baisser sa température corporelle et à détendre son visage lorsqu'elle frôla sa main de ses doigts fins. Ils avaient déjeuné avec Alya et Nino, qui étaient rentrés chez eux, et avaient désormais leurs activités respectives. Adrien avait toujours ses cours d'escrime et Marinette était inscrite à des cours d'athlétisme depuis le début du lycée. Officiellement pour se changer les idées, officieusement pour entretenir la vitalité physique indispensable en tant que Ladybug.
Ses lèvres se déposèrent sur sa joue dans un frôlement qui le fit frissonner. Il obligea ses lèvres à se redresser dans un sourire rassurant, mais il savait qu'il ne trompait personne, et sûrement pas Marinette.
Mais ils prirent chacun une direction opposée, elle allant dans les vestiaires réservés aux filles, et lui dans ceux d'en face. La pièce était vide, tous les autres devaient déjà être en train de s'échauffer. Un soupire le quitta lorsqu'il déposa son sac dans son casier. Ses mouvements étaient las tout en étant tendus, et il se retrouva en tenue sans se souvenir de s'être changé. Pourquoi continuer ? C'est ce qu'il se demandait sans arrêt en allant aux séances photos, aux cours de chinois, à ceux de piano et d'escrime. C'était ridicule, la seule personne pour qui il se pliait en quatre, pour qui il vivait deux journées en une, pour qui il n'avait pas une minute à lui, c'était son père.
Il referma son casier d'un mouvement sec, son masque à la main.
Tout à coup, un bruit retentit. Un cri étouffé, quelqu'un projeté contre un casier, un autre cri. Son masque d'escrime tomba lourdement contre le sol, et Adrien s'élança à travers la pièce, traversa le couloir et s'engouffra dans les vestiaires des filles.
Son sang incendia sa peau qui s'embrasa à son tour. Ses yeux verts devinrent noirs d'une rage trop longtemps contenue. Contenue non pas depuis quelques jours mais depuis des années. Ses poings se contractèrent, tremblants de fureur.
Marinette était là, comme son instinct lui avait soufflé, habillée d'un short et d'une brassière de sport, plaquée contre un des casiers. Elle semblait terrifiée, elle qui savait se défendre mieux que n'importe qui. Elle qui n'avait besoin de l'aide de personne avaient les yeux écarquillés de stupeur, elle-même abasourdie de sa vulnérabilité soudaine. Le garçon derrière elle, qu'Adrien reconnut comme étant celui à qui elle avait lésé — et encore, le mot était faible — l'entrejambe deux semaines auparavant, la maintenait immobile, le front appuyé contre le casier. Il maintenant ses deux poignets et avait la main posée sur ses côtes, à la limite de sa brassière.
Le feu qui calcinait ses veines devint officiellement incontrôlable lorsque ses yeux tombèrent jusqu'à la ceinture défaite du lycéen. Le bassin de ce dernier était pressé contre Marinette qui tentait par tous les moyens de se dégager de son emprise.
Le temps suspendu dans les airs reprit son ascension à partir du moment où Adrien s'avança dans la pièce. En réalité, il ne s'avançait pas, il bondit. L'agresseur s'échappa en une seconde, et Marinette tomba dans les bras de son coéquipier, chancelante.
— Je suis là, murmura-t-il en la serrant contre lui. Je suis là...
Son visage était couvert de larmes, ses grands yeux bleus étaient envahis par la panique et par le soulagement. Elle tremblait comme une feuille entre ses bras, et cette fois-ci son contact ne suffit pas à calmer sa colère.
— Désolé, chuchota-t-il dans son oreille.
Elle fronça les sourcils, mais il ne lui répondit pas. À la place, il relâcha doucement son étreinte, mais Marinette dût tout de même se rattraper au mur pour ne pas tomber, ses os étaient devenus aussi solides que de la gelée. L'instant d'après, il s'élança à la rencontre du lycéen qui atteignait la porte de sortie, mais ne lui en laissa pas l'occasion. Son poing rencontra sa mâchoire dans un craquement effroyable. Adrien secoua vivement sa main endolorie.
Ç'aurait pu s'arrêter là. Se limiter à un coup de poing grandement mérité.
Mais celui qui était à terre répliqua. Sa jambe percuta celles du blond, le faisant tomber comme une quille. Il se hissa au-dessus de lui, le visage déjà rougi par le poing d'Adrien. Il eut à peine le temps de tendre le bras que l'alter-ego du super-héros parisien échangea leurs positions d'un coup de genou bien placé, écrasant une nouvelle fois son poing dans sa mâchoire. Cette fois-ci, le craquement ne l'arrêta pas.
— Adrien, stop !
Les paroles de Marinette se noyèrent parmi les cris qui retentissaient dans son esprit, ceux qui lui hurlaient de continuer. Les bras de sa victime retombèrent mollement le long de son corps, incapable de se débattre plus longtemps. Mais Adrien ne s'arrêta toujours pas. Son poing rencontra le nez, l'arcade sourcilière, la pommette du lycéen, sans relâche, sans s'arrêter.
Marinette réussit à retrouver un semblant de stabilité et se faufila jusqu'à son coéquipier avant de se laisser tomber par terre à ses côtés. La vision du visage bouffi, rougi par le sang, complètement défiguré qui gisait au sol lui arracha une grimace. Mais elle redressa bien vite le regard dans celui d'Adrien. Seulement, ce n'étaient plus des yeux qui habitaient ce visage, c'étaient deux trous noirs, remplis de fureur.
— Adrien ? Adrien, regarde-moi, essaya-t-elle.
Il lui sembla que son coup de poing fut légèrement moins fort que le précédent.
— Regarde-moi, murmura-t-elle d'une voix tremblante.
Soudain, son visage se tourna vers le sien, et ses pupilles se plongèrent dans les siennes. Elle hocha la tête, sans jamais rompre le contact visuel, et posa précautionneusement sa main sur son bras tendu.
— Je vais bien, d'accord ? Je vais bien, assura-t-elle.
Ses yeux assombris parcourent son corps, comme pour vérifier ses dires. Elle crut un instant que son poing allait à nouveau s'écraser sur la mâchoire de celui qui gisait sur le sol lorsqu'il aperçut des ecchymoses et des griffures sur son buste. Mais il s'éloigna du visage ensanglanté.
— Tout va bien se passer, chuchota-t-elle alors qu'il retira son corps de celui du lycéen. Je te le promets, susurra-t-elle en posant ses mains sur ses joues.
La fureur n'était pas totalement dissipée, elle le voyait à ses mouvements raides, à son souffle court, à ses muscles contractés. Mais il laissa tomber son front contre son épaule, posa ses mains tremblantes et tâchées de sang sur sa taille, épuisé.
— Je t'aime tellement, souffla-t-il.
Quelques heures plus tard, Adrien était assis sur le lit de Marinette, le regard vague. Les cris et le bruit des corps qui s'étaient jetés l'un contre l'autre avaient alertés plusieurs élèves, et ce qui n'était que trois personnes s'était vite transformé en une émeute. Résultat, ils avaient rendez-vous, lui et Marinette, chez le proviseur le lendemain matin. Ils n'appelleraient leurs parents qu'à l'issu de cet entretien, ce qui laissait à la lycéenne la soirée pour informer les siens. Et Adrien... Il n'en avait pas grand chose à faire de ce que pouvait penser son père, plus maintenant. Du moins, c'est ce dont il essayait de se convaincre.
Marinette sortit de la salle de bain avec une serviette humide et une bassine d'eau qu'elle posa sur le sol, devant les pieds d'Adrien. Elle était encore habillée de sa brassière et de son short de sport puisqu'ils s'étaient transformés pour rentrer, par conséquent, elle n'avait pas craint les température fraiches du mois de février : son costume était isotherme.
Elle s'assit à ses pieds, attrapa une de ses mains et y retira le sang séché qui s'y trouvait encore. La mâchoire d'Adrien ne cessait de se contracter.
— Tu n'as pas à faire ça, déclara-t-il d'une voix rêche.
— Je vais bien.
Ses paroles étaient vides de sens, ses mouvements robotiques, son regard fixe.
— Non, tu ne va pas bien, rétorqua-t-il en posant sa main sur la sienne.
Il attrapa sa taille, la faisant sursauter, et la poussa à se redresser. Son doigt courut le long de sa peau, sillonna ses côtes parmi les tâches de sang, empruntes qu'il lui avait laissées quelques minutes plus tôt. Parmi les traces rougeâtres, on distinguait clairement des griffures qui s'échouaient le long de son dos, des ecchymoses qui lancinaient son ventre.
— Tu ne va pas bien, répéta-t-il. On ne va pas bien.
En réponse à son affirmation, il désigna sa mâchoire droite, rougie par le coup de poing qu'il avait reçu. Marinette, désormais le visage à hauteur du sien, avait les lèvres tremblantes, les yeux brillants. Comme si elle s'en voulait de laisser paraître sa faiblesse, elle baissa le regard.
— Ne fais pas ça.
Elle ne prit même pas la peine de nier ou de faire semblant de ne pas comprendre de quoi il parlait. C'était inutile, elle le savait bien.
— Tu as le droit de ne pas aller bien, souffla-t-il.
Son visage se redressa vers le sien, son regard à nouveau voilé.
— Pour une fois que c'est toi qui a besoin de moi et pas l'inverse, je...
Elle déglutit douloureusement, maîtrisa le tremblement dans sa voix et reprit :
— Je ne peux pas te demander de...
— De quoi ? D'être là pour toi ?
Adrien retira ses mains du corps de Marinette et se leva, à nouveau traversé par cette rage.
— Le pauvre Adrien qui n'a plus de famille, le pauvre Adrien qui ne sait pas gérer sa douleur, j'en ai assez !
Marinette se leva à son tour, les bras croisés sur sa poitrine. Cette fois-ci, ses yeux n'étaient plus recouverts de cette force factice, ils étaient plus vulnérables que jamais.
— Compte pas sur moi pour jouer les égoïstes !
— Très bien ! répliqua-t-elle du même ton.
Il tourna le regard vers elle.
— Dans ce cas compte pas sur moi pour te laisser te détruire comme tu le fais !
Plus elle se rapprochait de lui, plus cette fureur sourde qui le tourmentait semblait remonter à la surface.
— T'es tellement en colère, Adrien !
Ses narines se dilataient au rythme de sa respiration saccadée, son corps entier était contracté, ses ongles s'enfonçaient dans ses paumes et ses yeux... ses yeux ressemblaient à deux émeraudes en fusion.
— Tu es en colère contre Alya, contre Nino, contre Chloé, contre ce mec...
— Ce mec a essayé de te violer, Mari !
Ce mot agit comme un poignard incendié planté dans son cœur, comme une vague d'eau bouillante en pleine figure, comme un pieu qui s'enfonçait dans son estomac brûlant de dégoût.
— Et moi aussi je suis en colère, si tu savais à quel point... Je suis en colère parce que ça arrive tous les jours, et que la plupart du temps ces gens n'ont pas autant de chance que moi.
Soudain, son corps était à nouveau plaqué contre ce casier froid, ses hanches à nouveau pressées contre lui, ses cordes vocales à nouveau incapables de vibrer pour émettre le moindre son.
— Je suis tellement en colère, et je le serai probablement toute ma vie.
Il voulut la prendre dans ses bras et ne plus jamais la laisser partir, mais il resta planté devant elle, se consumant sur place.
— Mais toi, Adrien, toi t'es pas en colère, c'est beaucoup plus que ça. Tu as cette rage en toi depuis tellement longtemps...
Ses pupilles tremblaient, baignaient dans les larmes qui ne voulaient pas couler.
— Tu es en colère contre ton père d'avoir été toujours trop exigent, tu lui en veux de ne plus jamais avoir été le même après la mort de ta mère, tu lui en veux d'être devenu ce monstre contre qui on se bat depuis si longtemps.
Sa voix s'adoucissait au fil de ses propos.
— Tu es en colère contre ta mère de t'avoir laissé trop tôt, tu lui en veux de ne pas être restée avec toi un peu plus longtemps.
Elle continuait de se rapprocher de lui, et bientôt sa main se posa sur son torse.
— Tu es en colère contre moi, je le vois bien. Mais surtout, tu es en colère contre toi-même.
Les larmes piégées dans ses yeux rendait son regard flou, incertain. Mais Marinette pouvait y deviner la rage qui s'essoufflait, la fureur qui s'estompait, les masques et les illusions qui tombaient.
— Arrête de te punir pour ne pas avoir pu le sauver, murmura-t-elle en posant son front contre son torse.
Le soir même, Marinette descendit de sa chambre et rejoignit ses parents dans le salon. Ses pas étaient lourds, sa démarche incertaine, sa gorge nouée. Le regard de Tom et de Sabine se levèrent en même temps vers leur fille qui s'assit sur la table basse, juste devant eux. Le boulanger éteignit la télé, les yeux toujours rivés sur Marinette.
— Je...
Sa voix se brisa à peine avait-elle ouvert la bouche. Ses parents se redressèrent d'un même mouvement.
— Tu peux tout nous dire, ma chérie, murmura Sabine face au silence de sa fille.
Marinette hocha la tête. La boule qui se formait dans sa gorge allait éclater au moment même où elle allait ouvrir la bouche, elle le savait.
— Ça a commencé il y a deux semaines, j'étais avec Adrien et...
Comme elle l'avait prédit, le sanglot qui lui compressait l'œsophage jaillit de sa bouche en même temps que ses mots. Sa mère prit sa main dans la sienne, son père l'attira un peu plus contre elle, et sa respiration se régularisa suffisamment pour qu'elle puisse parler à nouveau.
— On était dans les toilettes, on a commencé à s'embrasser, et...
Ses paroles s'interrompirent à nouveau, incapable de poursuivre. De toute façon, elle n'eut pas besoin de continuer sa phrase, ses parents avaient très bien compris. Sabine resserra son emprise sur sa main, Tom celle sur ses épaules.
— Oh, Marinette... chuchota sa mère.
C'était un reproche teinté de tolérance, une réprimande bienveillante, une accusation désolée.
— Et on nous a... filmé.
Les mots étaient aussi libérateurs que douloureux, aussi rédempteurs que tranchants. Tom avait les sourcils froncés, l'expression contractée par la colère, son épouse était sous le choc, et, pour une fois, à court de mots.
— Il y a eu ce garçon, qui m'a dit des choses...
Les paroles de Marinette étaient vagues, mais ses parents ne comprenaient que trop bien. Le rictus de rage de son père ne se fit que plus intense.
— Alors je l'ai... remis à sa place...
Un léger sourire se dessina sur les lèvres de Tom.
— Mais tout à l'heure...
Cette fois, ce ne fut pas un seul sanglot mais une explosion de pleurs qui secoua le corps de Marinette. Elle se réfugia dans les bras protecteurs de son père, sa main toujours serrée dans celle de sa mère.
— J'étais dans les vestiaires, je venais de me changer, et puis... il est entré, et...
Son récit d'horreur était secoué par les larmes, par l'émotion qui lui tailladait la gorge. Tom caressait doucement ses cheveux, Sabine frottait tendrement son avant-bras.
— Et il a essayé de...
Ses parents fermèrent les yeux au même instant, les dents serrées.
— J'ai essayé de me débattre, j'ai vraiment essayé, mais j'étais paralysée... Et je voulais crier mais... mais rien ne sortait. J'ai... j'ai eu... j'ai eu tellement peur...
Son flux de paroles était considérablement diminué et sa respiration largement compliquée par les pleurs qui agitaient son corps.
— Et Adrien s'est acharné sur lui, il n'était plus lui même, il était... aveuglé par la rage.
Compte tenu des révélations sur son père et de son état depuis plusieurs jours, Sabine et Tom ne furent pas vraiment étonnés.
— On est convoqués chez le proviseur demain matin, termina-t-elle en levant le regard vers ses parents.
Elle semblait si petite dans les bras de son père, si vulnérable. Bien sûr, tous deux savaient à quel point elle était forte, ce qui rendait sa détresse d'autant plus poignante.
— On ne le laissera pas s'en sortir comme ça, je peux te l'assurer, grogna Tom.
Lui qui était toujours si gentil, si doux ne faisait que ressortir davantage la colère qui lui déformait le visage.
— On viendra avec vous, intervint Sabine d'une voix tremblante. Et je peux te jurer, murmura-t-elle en plongeant son regard déterminé dans celui de sa fille, je peux te jurer qu'il ne remettra plus un pied dans ce lycée.
Le cœur de Marinette se gonfla d'émotion dans sa poitrine. Elle se jeta dans les bras de sa mère, plus que jamais reconnaissante de pouvoir l'appeler comme telle.
Les minutes passèrent, les sanglots se calmèrent, les respirations s'apaisèrent, mais la colère de Tom et Sabine ne diminuaient pas, même s'ils tentaient de la cacher.
— Vous savez qui a pris cette vidéo ? demanda le boulanger au détour d'une conversation.
— On a découvert que c'était Chloé... expliqua Marinette en reniflant. Mais elle a été forcée par le Papillon... par...
— Par mon père.
Marinette se redressa vivement, la vision toujours légèrement troublée par les larmes. Elle distingua finalement Adrien, à l'entrée du salon, ses joues encore rougies par le froid. Il avait fait un détour chez lui, pour récupérer quelques affaires, alerter Nathalie qu'il ne restait pas, et était revenu chez Marinette. Ils avaient convenu que c'était mieux ainsi, la discussion qu'elle venait d'avoir avec ses parents était trop intime, et il avait tenu à les laisser tous les trois.
Avant même qu'elle ait pu esquisser un mouvement, Tom se leva et se dirigea vers le jeune homme qui sentit son cœur s'accélérer. La seconde d'après, il le prit dans ses bras, l'étreignant de toutes ses forces. D'abord prit de court, Adrien finit par passer ses bras autour de la large carrure du boulanger.
— Merci, déclara simplement ce dernier.
Sabine se leva et posa une main pleine de reconnaissance sur l'épaule du lycéen. Celui-ci sentit la colère qui l'habitait depuis des jours, des mois, des années, se dissiper encore un peu plus. Cette nouvelle famille, cette vraie famille, à laquelle il appartenait désormais lui offrait l'apaisement et le soutien dont il avait désespérément besoin.
Une poignet de minutes, une pincée d'explications, et beaucoup de paroles rassurantes plus tard, Marinette était debout dans sa chambre. Ses yeux étaient perdus dans le vide, son corps immobile, son cerveau submergé de pensées.
Une présence rassurante la fit frissonner. Adrien venait d'enrouler sa taille de ses bras, de poser le menton sur sa tête et de coller son torse contre son dos.
— À quoi tu penses ? demanda-t-il dans un murmure.
— Je me demande ce qu'il ce serait passé si tu n'étais pas arrivé, avoua-t-elle en se laissant aller contre lui.
Elle le sentit se raidir derrière elle.
— J'essaie de me convaincre que j'aurais réussi à me défaire de son emprise, que Tikki serait intervenue et que j'aurais eu le temps de partir, mais...
Sa voix n'était plus agitée par les sanglots, elle était juste lasse, comme si elle avait déversé son quota de larmes pour la journée.
— Même si je sais qu'elle aurait fait quelque chose, je ne pense pas que j'aurais été capable de bouger. Je me serais laissée faire...
Adrien resserra son étreinte autour de sa taille.
— Tu n'as pas à te sentir coupable de quoi que ce soit... chuchota-t-il contre son oreille. Ça ne te rend pas moins légitime d'être Ladybug... ajouta-t-il en caressant sa peau de son souffle chaud.
Ses paupières se fermèrent, et elle laissa son souffle se caler sur celui de son coéquipier.
— Ne pense pas aux « si », parce que je serai toujours là, susurra-t-il de sa voix rauque.
Ses lèvres se posèrent doucement derrière son oreille, faisant frissonner tout son corps. Ses baisers qui couraient le long de sa nuque l'enveloppèrent dans une bulle où les évènements de la journée n'existaient plus. Un soupir de soulagement et de plaisir s'échappa de sa bouche quand celle d'Adrien se déposa tendrement sur son épaule dévoilée par le tee-shirt trop grand — c'était encore un des siens — qu'elle portait. Son torse ferme se pressa davantage contre son dos, sa main droite chuta jusqu'au creux de ses reins.
C'est à ce moment là, quand son bassin se pressa contre ses hanches et que sa main gauche caressa sa peau à travers le tissu, se posant sur ses côtes, que la bulle éclata. Ses yeux se rouvrirent, et tout ce qu'elle vit était une porte de casier. Ses poignets étaient à nouveau emprisonnés, sa respiration à nouveau coupée par la peur.
— Je suis désolée, déclara-t-elle en se dégageant de son étreinte. Je... je peux pas.
Le visage inquiet d'Adrien reflétait aussi une grande compréhension qui calma les battements affolés de son cœur.
— C'est pas grave, assura-t-il.
Mais les yeux de Marinette s'embuèrent à nouveau de larmes. Son quota n'était visiblement pas atteint, tant bien même qu'il y en ait un.
— Hé, murmura-t-il en se rapprochant d'elle, sans toutefois oser la toucher. C'est pas grave, Mari, d'accord ?
Elle hocha la tête, les lèvres tremblantes.
— Dis-moi ce que tu veux, n'importe quoi, je le ferai, tenta-t-il.
Un léger sourire se dessina sur ses lèvres alors qu'elle essuyait les larmes qui lui mouillaient les joues.
— Tu peux me faire un câlin ? demanda-t-elle d'une petite voix.
La seconde d'après, Adrien passa ses bras dans son dos, caressant doucement sa peau à travers le tee-shirt. Marinette enfouit son visage contre son torse, se replongeant à nouveau dans sa bulle de protection — littéralement.
La colère se dissipa totalement dans le cœur du jeune homme. L'amour prenait toute la place.
La négociation — processus ayant pour but de retarder l'inévitable ou de prendre ses distances de la réalité de la situation.
— T'es sûr de vouloir faire ça ? demanda Marinette le samedi suivant.
Adrien lui offrit un sourire rassurant et hocha la tête.
— Il me faut des réponses, je... j'en ai besoin. On en a tous besoin.
Marinette acquiesça et baissa un instant le regard. Assise sur le rebord de son lit, elle essayait de se dépatouiller de ce mauvais pressentiment qui accaparait ses pensées. Une pression sur ses épaules la fit relever la tête. Adrien était debout devant elle, une lueur de détermination brillait dans ses yeux.
— Ça va aller, je serai là avant la nuit, murmura-t-il avant de poser ses lèvres sur son front.
Ses paupières se fermèrent un instant sous le contact. Le contact doux de sa peau contre la sienne était tellement agréable qu'elle aurait voulu qu'il ne s'éloigne jamais. Malheureusement, il passa sa main sous son menton dans une caresse pleine de tendresse, et s'éloigna. La seconde d'après, il se transforma, et la suivante, il disparut par la fenêtre.
Marinette se laissa tomber sur le matelas, l'esprit à nouveau accaparé par son instinct qui lui soufflait qu'il reviendrait bien plus tard que le coucher du soleil. Le sommeil était devenu une véritable épreuve pour la jeune fille qui se réveillait en sueur toutes les nuits, la sensation du métal froid contre son front, celle d'une main chaude contre ses côtes et celle abominable d'un bassin qui se pressait contre elle. À chaque fois, Adrien la réconfortait, la prenait dans ses bras, l'aidait à réguler sa respiration, à penser à autre chose. Et, à chaque fois, ça fonctionnait. Mais, à chaque fois, ça recommençait. Encore, encore, et encore, depuis trois jours.
— Je ne suis pas sûre que ce soit une très bonne idée, Marinette... déclara Tikki d'une petite voix.
La lycéenne rouvrit les paupières, tombant nez à nez avec son kwami, posé sur son ventre. Elle la regardait de ses grands yeux bleus inquiets mais remplis de compassion.
— Adrien doit aller parler à son père, il en a besoin.
— Mais peut-être qu'il n'en ressortira rien, rétorqua-t-elle. Et puis, c'était la seule longueur d'avance qu'on avait...
Marinette haussa les épaules.
— On n'en sait rien. Peut-être qu'on n'avait aucune avance.
Si Tikki était convaincue que le Papillon n'était pas au courant de leur découverte, la jeune fille n'en était pas aussi sûre. Même s'ils avaient préféré ne pas en parler à Chloé pour préserver cet hypothétique avantage, il avait probablement ressenti la connexion qui s'était établie il y a deux semaines, lorsqu'elle avait vu ce cadre à travers ses yeux. Comme d'habitude, rien n'était certain, tout était supposé, théorique.
Alors, quand Adrien avait émis le besoin d'aller chercher des réponses auprès de son père, elle avait bien entendu sacrifié cette prétendue longueur d'avance. Même si ce pressentiment continuait de lui lacérer le cerveau, elle savait à quel point il avait besoin de cette vérité. Seulement, elle n'était pas sûre sue son père soit résolu à lui donner.
Mais, c'était surtout cet espoir qu'il ressentait qui l'inquiétait. Plus l'espérance est grande, plus la désillusion est terrible, Marinette en avait terriblement conscience.
Terrible était un bel euphémisme comparé au désespoir qui allait bientôt l'engloutir.
À quelques kilomètres de là, Chat Noir se posa sur un toit, à proximité de là où il avait grandi. Son cœur s'accéléra dans sa poitrine et il ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel face à cet espoir qui le submergeait tout à coup. Comment pouvait-il encore espérer quoi que ce soit de lui ?
Agacé par sa propre naïveté qui le suivait malgré tout, il s'élança dans les airs, jusqu'à se poser sur le toit du manoir. Non sans hésitation, il finit par s'introduire à travers une fenêtre, atterrissant directement dans le bureau de Gabriel.
— C'est pas trop tôt, déclara ce dernier sans même relever le nez de son bureau.
Les poings de Chat Noir se serrèrent automatiquement, transperçant ses gants de ses griffes. Encore une fois, à quoi s'attendait-il ? Il savait qu'il n'était pas du genre à tourner autour du pot, à feindre la surprise ou l'ignorance. Même s'il ne se l'avouerait jamais, le fils tenait du père sur ce point là : il était venu en tant que Chat Noir. Il était venu sous les traits de son ennemi, et non sous ceux de celui qu'il avait élevé.
— Il faut qu'on parle, se contenta-t-il de répondre entre ses dents.
Gabriel referma le dossier sur lequel il travaillait et leva enfin le regard vers Chat Noir. Ce dernier fut surpris par la manière qu'il avait de le dévisager. Il n'y avait ni haine, ni reproche, ni dédain. Pour la première fois, il semblait le voir, vraiment le voir.
— En effet.
Sa voix était calme, et la prévisibilité avec laquelle il prenait sa visite lui fit serrer les poings un peu plus fort. Son père tendit le bras en avant, lui faisant signe de s'asseoir sur un des sièges devant son bureau.
— Sérieusement ? dit-il en haussant un sourcil. Arrêtez de faire comme si on était alliés.
— Arrête de faire comme si on était ennemis, rétorqua Gabriel, pas le moins du monde décontenancé.
Chat Noir émit un rire amer.
— C'est l'hôpital qui se fout de la charité !
— J'ai agi par nécessité, assura-t-il en posant ses avant-bras sur le bureau.
— C'était une nécessité tous les cauchemars de Ladybug ? commença-t-il en s'avançant dans la pièce. Et d'avoir faillit me tuer, aussi ? Et d'avoir pratiquement enterrée Ladybug vivante sous un incendie que vous avez déclenché ? Tous ces gens blessés, c'était une nécessité ?
Il lui sembla un instant qu'une lueur de culpabilité passa dans le regard de Gabriel, mais elle fut vite remplacée par ce reflet métallique, vide, sans émotion.
— Oui, répondit-il simplement de sa voix grave.
— Très bien, rétorqua Chat Noir d'un ton tranchant. Et cette vidéo, c'était une nécessité aussi, c'est ça ?
Cette fois-ci, la surprise se dessina distinctement sur le visage de son père. Le super-héros regretta immédiatement sa phrase. Il venait de lui dévoiler qu'ils étaient non seulement au courant de l'existence de son alliée, mais aussi de son identité. C'était probablement ce que Gabriel attendait de cette discussion, de lui dévoiler ses dernières cartes. Mais, bizarrement, il ne semblait pas se réjouir de cette révélation.
— J'ai ordonné à mademoiselle Bourgeois de vous affaiblir, mais je n'ai rien précisé davantage. Je n'ai jamais approuvé cette idée, et quand elle m'en a fait part, il était déjà trop tard, avoua-t-il.
— Ah, bah dans ce cas tout va bien, c'est ça ? répondit Chat Noir avec mépris.
— Ce n'est pas ce que j'ai dit.
— Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? De ce que ça a fait à Marinette ?
— Le lycée m'a appelé, se contenta-t-il de répondre en haussant les épaules.
Chat Noir ouvrit ses yeux accusateurs un peu plus grand.
— Et c'est tout ce que ça vous fait ?
— Ça ne te concerne pas, ce qu'il lui arrive. Ces choses affectent beaucoup plus les femmes. C'est injuste, mais c'est ainsi que le monde est fait.
Le super-héros n'en revenait pas d'autant de nonchalance.
— Vous êtes vraiment...
— Un monstre d'antipathie ? Peut-être, mais il faut que tu te détaches de cette fille.
Un sourire plein de lassitude se dessina sur les lèvres du jeune homme.
— Cette fille, répéta-t-il en s'avançant à nouveau vers son bureau. Cette fille qui vous met la raclée depuis des années et que vous êtes incapable de battre tout seul ?
La mâchoire de Gabriel se contracta, et Chat Noir ne put s'empêcher d'être satisfait de sa propre répartie.
— Tu as d'autres choses à faire que de t'occuper d'elle, Adrien !
Il leva les yeux au ciel devant la mauvaise foi de son père.
— Vous ne prononcez pas son nom, vous la faites passer pour une moins-que-rien, vous faites comme si elle avait besoin de quelqu'un pour s'occuper d'elle, énuméra-t-il. Parce que vous savez que la seule susceptible de vous battre, c'est elle. Vous avez peur d'elle, parce qu'elle a presque autant de raisons que moi de vous arrêter, et qu'elle n'aura aucune pitié, aucun semblant d'amour, contrairement à moi.
Les mots jaillissaient de sa bouche, trop longtemps retenus, et leur justesse heurtait Gabriel un peu plus à chaque seconde.
— Tu n'es rien sans elle, grogna le quadragénaire, pour une fois, à court de réponse.
Les lèvres de Chat Noir ne se redressèrent que davantage.
— Oui, mais moi, je ne m'en cache pas.
— Elle ne sera bientôt plus que l'ombre d'elle-même, avec ce qui lui arrive.
Cette fois-ci, sa voix n'était pas posée, elle était aussi coupante qu'un couteau, faite pour le blesser, le jeune homme le savait.
— Et ça ne vous fait rien ? De savoir que vous êtes responsable de ça ?
Gabriel plissa légèrement les yeux.
— Je ne suis pas responsable.
Chat Noir haussa un sourcil.
— Pas de ce qu'il s'est passé mercredi, en tout cas.
— C'est vous qui avez forcé Chloé à nous diviser, c'est à cause de vous qu'elle a filmé cette vidéo, et c'est à cause de cette vidéo que...
Les paroles du super-héros moururent sur ses lèvres. Sa gorge se noua alors que la vision de Marinette plaquée contre ce casier lui brûla la rétine.
— Ce n'est pas aussi simple, rétorqua Gabriel. C'est la solution la plus facile de m'accuser. Je comprends. C'est plus facile de me faire porter tous les malheurs du monde que d'accepter qu'il y ait des gens qui sont pires que moi.
Chat Noir savait qu'il avait raison, et qu'est-ce que ça l'énervait !
— Tout n'est pas tout noir ou tout blanc, continua son père d'une voix presque douce.
— Et c'est là que vous me montrez pourquoi vous faites tout ça et que vous voulez que je vous rejoigne, c'est ça ?
Un sourire — un vrai sourire — se dessina sur les lèvres de Gabriel.
— On peut dire ça.
Les escaliers en pierre qui s'étendaient devant Chat Noir semblaient interminables. Plus il s'enfonçait sous terre, plus son cœur battait fort, plus la fraîcheur des lieux fouettait la peau de ses joues, plus la main posée sur son bâton se contractait. En dix-sept ans de vie dans ce manoir, il n'avait jamais eu connaissance de la pièce qui s'étalait maintenant devant lui. Son pied se posa sur le sol aussi doucement que le coussinet d'un chat et ses oreilles se dressèrent sur sa tête, complètement obnubilées par cet endroit.
Gabriel s'avança dans la pièce, beaucoup moins hésitant que son fils, mais sa démarche restait légère, posée... respectueuse ? Il fit un signe au super-héros de le suivre, une expression grave dessinée sur le visage. Chat Noir, les sourcils froncés, suivit son père, les doigts toujours posés sur son bâton, les muscles prêts à se tendre, les jambes prêtes à bondir.
Mais, lorsque Gabriel se décala de quelques pas, révélant ce qu'il y avait derrière lui, sa main retomba le long de son corps. Ses muscles se contractèrent, mais ses jambes ne bondirent pas, comme vissées sur le carrelage. Ses grands yeux verts s'écarquillèrent face à ce qu'ils découvrirent.
Il voulut hurler de toutes ses forces, pleurer jusqu'à ne plus avoir une goutte d'eau dans le corps, mais tout ce que ses cordes vocales trouvèrent la force de produire fut un murmure :
— Maman ?
Et voilà... pas très joyeux aha :p
J'ai beaucoup hésité à propos de la scène des vestiaires avec Marinette, parce que je trouvais que ça faisait beaucoup avec tout ce qui leur arrive. Mais j'ai réfléchi à la question, et je me suis dit que déjà, c'était logique qu'il revienne à l'attaque, vu comment elle l'avait mis KO, et puis, c'est quelque chose de tellement réel, qui arrive tellement souvent, et dans la vraie vie, personne ne se demande si ça fait beaucoup ou pas, alors j'ai laissé cette scène.
J'espère que mes explications sont claires, et que vous avez aimé le chapitre !
Concernant les étapes du deuil (déni, colère, négociation, dépression, acceptation) je trouvais ça hyper adapté à la situation. Adrien doit faire le deuil de son père, dans un sens, parce qu'il se rend compte qu'il n'est pas du tout celui qu'il croyait.
Enfin bref, dites-moi ce que vous avez pensé de tout ça, j'ai hâte de savoir !
Passez une bonne journée, on se retrouve mercredi prochain, et prenez soin de vous !
