CHAPITRE XXXIII - Les Plumes, partie 2.

Hello vous !

Tout d'abord, vraiment désolée pour cet immense retard ! J'ai eu quelques déboires personnels… rien de grave, mais je ne me sentais pas trop d'écrire. Pour être honnête, je n'en avais plus envie… Mais après cette petite parenthèse, c'est passé, heureusement, et je suis ravie de vous livrer aujourd'hui, la suite de cette histoire…

On se retrouve à la fin du Chapitre.

Bonne lecture !


Gideon lui avait souri, plissant légèrement son visage rouquin.

Freya, encore le fessier inconfortablement plaqué sur le parquet, les jambes avachies au dessus de la valise de Dragonneau, conservait une expression figée. Elle n'osa même pas bouger pendant quelques secondes, et remarqua tout à coup que son souffle était inconsciemment redevenu régulier.

Sa voix, en revanche, était restée bloquée dans sa gorge, encore nouée par l'émotion, et puis ses yeux perdus passèrent de Gideon, accroupi devant elle, vers Romilda Faucett, qui remettait sa jolie chevelure blonde en place avec une grimace amère… et se stoppèrent finalement vers Dragonneau, debout, le visage rivé vers elle, avec une expression à la fois décontenancée et réprobatrice.

Freya ouvrit la bouche.

Mais la referma aussitôt.

Une centaine de questions, un flot de mots, la plupart d'ailleurs dans le désordre, fusaient dans son cerveau confus… mais aucun son ne sortit de sa bouche.

Dragonneau sembla tout de même capter quelle devait être sa question principale, puisqu'il répondit avec une voix débordante d'amertume :

- Vous ne pensiez tout de même pas que votre frère nous aurait envoyés comme cela à Rio…

Sa bouche se déforma dans une grimace pleine de colère envers le Nott, et il ajouta dans une voix si basse qu'elle fut presque un murmure :

- …il est bien trop inquiet quant à me laisser seul avec vous.

Freya cligna des yeux.

Et puis, après quelques rapides secondes de réflexion, mettant le ton acerbe de Dragonneau de côté, elle lui demanda avec un ton accusateur qu'elle ne sut dissimuler :

- Vous le saviez, depuis le début ?

Les sourcils de Thésée se froncèrent tout aussitôt, trahissant un affreux mélange d'agacement et de culpabilité. Mais à vrai dire, il n'eut pas le temps de répondre quoique ce soit, car les mains pâles de Gideon avaient déjà agrippé les épaules de la sorcière, la tirant vers le haut. Tout en la relevant, le soigneur intervint avec un ton presque gêné :

- Monsieur Dragonneau nous a repérés très rapidement.

Les yeux agacés de Dragonneau glissèrent rapidement vers la longiligne silhouette de Romilda Faucett, encore près de la porte de la cabine. Il articula avec un ton reprochant sans équivoque :

- Cette fiole rose m'était familière.

Romilda parut subitement piquée au vif, comme gênée et vexée qu'il mentionne le fait qu'elle soit à l'origine de l'échec de leur mission d'infiltration. L'esprit de Freya étaient encore si confus sur l'instant, qu'elle ne put entièrement se délecter de l'expression amère de la Faucett.

De toute façon, cette expression se fana rapidement, et le sourire mielleux revint. Elle le dirigea vers Freya et expliqua avec un air doucereux :

- Il est venu nous voir hier matin, et puis nous nous sommes retrouvés sur le Pont des Troisièmes Classes pour-…

Freya, maintenant sur ses deux pieds, dégagea les bras de Gideon dans un geste vif et courroucé. Elle fit volte-face vers Dragonneau, sentant des plaques rouges de colère s'installer dans son cou. Sa voix stridente vacilla :

- Et quand est-ce que vous comptiez me dire que-…

- Monsieur Dragonneau voulait que l'on vous surveille, Miss Nott.

Cette voix doucereuse et ce ton venimeux ne lui avaient pas manqué.

La Nott s'était retournée avec lenteur en direction de la sorcière blonde, cette dernière enroulait une mèche autour de son doigt avec un air soudainement faussement pensif. Elle compléta avec un regard presque désolé sous son grand chapeau oiseau :

- … Qu'on garde un oeil sur vous.

Ce fut au tour de Freya de se sentir piquée.

Sa voix aiguë dérailla alors qu'elle demandait :

- Oh, vraiment ?

Elle jeta un regard sombre dans la direction de Dragonneau, jusque là immobile et silencieux, en espérant secrètement qu'il démente cette information.

Mais ce ne fut pas le cas.

Ses yeux gris étaient intenses et sérieux, inébranlables en face de ses bleus.

Sa grande main remua nerveusement autour du bois de la baguette argentée de la Nott, et sa bouche eut un sursaut, entre agacement et nervosité.

Romilda continua avec un sourire irritant dans le timbre de sa voix :

- Ne faîtes pas cette tête, vous savez très bien, comme tout le monde ici, que vous ne faîtes qu'attirer des ennuis…

- Rom-…

Le regard de Freya fusa si vite vers celui de Dragonneau qu'elle crut en avoir le tournis. L'auror s'était stoppé net, et croisa les yeux bleus de la sorcière. Sa bouche remua de nouveau, comme s'il essayait de ravaler le prénom qu'il s'apprêtait à prononcer. Il grimaça presque, mais reprit rapidement un air agacé dans la direction de la sorcière blonde, et reprit :

- Miss Faucett, je vous en prie.

Si Romilda fut surprise de ne pas entendre son prénom, elle ne fit aucun commentaire. Son sourire mielleux s'était fané, laissant place à une expression plate et froide. Le doigt qui tournicotait autour d'une mèche d'or, retomba dans un croisement de bras presque boudeur.

Gideon intervint une nouvelle fois :

- En tout cas, quelqu'un à bord sait pour vous.

Il semblait extrêmement concentré et sérieux tout à coup, et Freya se demanda même s'il avait suivi la conversation précédente. Thésée redevint grave lui aussi et hocha la tête avec un air sombre.

Ses yeux gris, tombés vers sa valise renversée, remontèrent tout aussi vite vers les yeux de Freya. Elle venait de plaquer ses bras contre sa poitrine, dans un geste inconscient et inquiet. La main du Héros de Guerre sursauta une nouvelle fois avec la baguette de la sorcière dans sa paume, et puis, il sembla réaliser qu'elle était encore là, coincée entre ses doigts crispés.

Il le lui tendit dans un geste étrange et saccadé, comme s'il avait hésité avant de le lui rendre.

Freya l'attrapa vivement, l'arrachant de ses doigts, et la plaquant contre son buste, comme si il le lui avait volé. Un autre pincement de lèvres amer se créa sur le visage de Thésée, et puis, la voix de Gideon les ramena tous les deux à la nouvelle conversation en cours :

- Mais ce quelqu'un ne sait pas pour nous…

Le soigneur mentionna rapidement Romilda et sa personne dans de vagues gestes de la tête, et puis tout en remontant ses lunettes sur son nez, ajouta avec un petit sourire confiant :

- … ça nous donne une petite longueur d'avance.

Thésée hocha la tête de nouveau.

Son silence était pesant, intense.

Freya ne sut dire sur l'instant s'il était en train de réfléchir à la situation ou s'il était simplement perdu dans ses pensées.

La Nott secoua la tête, comme si elle venait de réaliser quelque chose.

Son visage inquiet pivota vers son ami de Poudlard :

- Mais pourquoi es-tu ici Gideon ?

Il ne parut pas surpris de sa question.

Elle continua avec le même air confus :

- Tu n'es pas Auror, tu-…

- Ton frère estimait qu'un soigneur n'était pas de trop lors de ce séjour à Rio.

Il émit un étrange sourire, et puis ce dernier se fana rapidement pour devenir une courbe de lèvres ironique :

- Et puis… qui pouvait-il envoyer d'autre ? Malefoy ?…

Il avait prononcé ce nom avec un souffle sarcastique.

Mais la nouvelle expression moqueuse se mut en un air triste :

- … Phineas ?

La simple mention du prénom de leur ami commun, à jamais estropié suite à l'incident d'Exmoor, fut comme un coup de poing contre sa cage thoracique. La douleur fut si vive, qu'elle ne put respirer l'espace d'un instant.

Un silence épais et dur s'installa dans la cabine.

Le bois grinça.

Et tous demeurèrent figés.

Gideon sembla sincèrement regretter d'avoir mentionné leur ami, et ses yeux tombèrent vers le sol alors que ses mains se crispaient avec colère.

La voix de Romilda brisa l'instant avec un ton morne :

- Miss Nott devrait rester dans sa cabine pour le reste de la traversée.

Freya flasha vers elle des yeux assassins.

Mais la Faucett ne se démonta pas pour autant, elle haussa simplement les épaules avec un air quelconque. Elle continua dans sa réflexion, mais la dirigeait clairement vers Dragonneau :

- C'est bien trop dangereux pour elle de se balader en dehors ; ils pourraient être déguisés en n'importe qui.

Freya se décala d'un pas, obstruant ainsi le champs de vision entre la Faucett et le Héros de Guerre. Elle lui demanda avec une mâchoire crispée :

- Vous voulez m'enfermer ?

- Miss Faucett a raison, Nott. Je pense qu'il est plus raisonnable de vous avoir ici.

La voix grave et froide de Thésée semblait avoir ricoché contre son dos. Les épaules de Freya se tendirent d'un seul coup, habitées par une venimeuse contrariété.

Romilda croisa une nouvelle fois ses bras contre sa poitrine corsetée, et un sourire en coin revint. Elle articula avec un sourcil relevé, comme en défiance :

- Et il en va de même pour vous, Monsieur Dragonneau.

Si la provocation dans le ton et l'expression de la sorcière blonde étaient tout à fait lisibles, Dragonneau se résigna pourtant. Il ne répondit rien. Et lorsque Freya se retourna vers lui, comme pour jauger son expression faciale, elle ne fut pas surprise de trouver ses sourcils froncés en direction de Romilda.

La remarque ne lui avait pas plu.

Mais il s'était à priori rendu à l'évidence : elle avait raison.

Sa mâchoire se contracta avec amertume, mais il enchaîna rapidement, avec le même air grave :

- Sait-on qui et combien d'ennemis nous avons à bord ?

La Faucett appuya son fessier contre le cadre du lit de Freya, dans une posture faussement décontractée qui mettait bien trop en valeur ses longues jambes. La Nott dût ravaler une nouvelle montée de jalousie. La blonde finit par répondre, la tête penchée sur le côté :

- Je dirais deux, mais je n'en suis pas sûre.

Et comme la réponse ne suffisait apparemment pas à Dragonneau, elle continua avec un air plus sombre et une voix plus basse :

- L'identité, je n'en ai pas la moindre idée pour le moment…

Le déplaisir était palpable sur le visage de Thésée, mais il ne dit rien.

Il rangea sa baguette dans un geste vif en la faisant remonter dans sa manche de chemise et il fourra ses deux mains dans ses poches de pantalon. Freya le regarda patiemment alors qu'il se déplaçait avec lenteur vers un des hublots de la cabine, d'où on pouvait apercevoir la pâle lueur d'un nouveau jour et un horizon infini de bleu.

Il resta là, quelques secondes et finit par laisser dépasser son visage grave au dessus de son épaule droite. Sa voix grave demanda :

- Avez-vous pu investiguer les deux personnes dont je vous ai parlé ?

Les yeux intrigués de Freya filèrent vers Romilda qui s'était redressée avec une expression familière : celle de l'élève qui n'a pas obtenu une bonne note pour son dernier devoir de potions.

Sa voix n'était plus mielleuse quand elle articulait :

- Oh, et bien, impossible de mettre la main sur votre Groom, Will, pour l'instant…

Freya allait ouvrir la bouche, mais Gideon avait enchainé avec un soupir agacé :

- Quant à l'Officier Oswald, il s'est enfermé dans sa cabine depuis hier soir.

Freya croisa le regard amer de Dragonneau, avant qu'il ne le redirige rapidement vers le hublot. La Nott suspecta même qu'il ne souhaitait pas affronter son air courroucé. Sa voix aiguë dérailla une nouvelle fois alors qu'elle plaquait ses mains contre ses hanches :

- Vous leur avez demandé d'enquêter sur Will et l'Officier-…

- Bien sûr que oui.

La voix de Dragonneau l'avait coupée sèchement, comme l'aurait fait un couteau.

Il avait pivoté une nouvelle fois pour lui faire face, et son visage était si sombre, que la bouche de Freya se referma aussitôt. Ils ne développèrent pas d'autant plus ce sujet pour autant, car les expressions désormais intriguées de Gideon et Romilda les interrogeaient en silence.

Les mains de Thésée se crispèrent dans ses poches de pantalon.

Il articula sombrement :

- Rio n'est plus qu'à quelques jours de navigation.

Il fit un pas décidé en avant, vers les trois sorciers.

Ses yeux gris oscillaient fermement entre Gideon et Romilda.

Il continua sur le même ton :

- Je veux mettre la main sur ces deux hommes avant que nous arrivions, est-ce bien clair ?

Il y eut un court silence.

Et puis, Faucett répondit calmement :

- Comme du Veritaserum, Monsieur Dragonneau.

Gideon ne laissa pas un autre silence s'installer, puisqu'il enchaîna avec une voix timbrée d'inquiétude :

- Allez-vous prévenir le Professeur Dumbledore, Monsieur ?

Les yeux de Thésée retombèrent vers Freya, et elle comprit ce que le soigneur voulait dire par là.

Son rêve.

Ses rêves.

Ariana Dumbledore, la soeur du Professeur…

La pauvre Ariana Dumbledore, elle avait explosé en un nuage de charbon.

Comme ce qu'il y avait dans la valise de Norbert.

Comme ce qu'était son cousin, Eugène, ou Croyance comme l'appelaient la plupart des sorciers.

C'était clair désormais.

Le talon d'Achille du Professeur Dumbledore c'était Croyance.

C'était le fait qu'il soit un Obscurial, comme la défunte Ariana.

Les yeux gris de Thésée glissèrent de nouveau vers Gideon et il hocha la tête avec le même air grave :

- Oui, je vais lui faire parvenir une lettre…

Son visage se réorienta vers l'horizon bleutée, mais sa voix continua :

- … si tout cela est bien vrai, alors, c'est lui qui est directement visé. Il doit être mis au courant.

- S'il ne l'est pas déjà.

Freya pivota vers Gideon avec un air interrogateur, il hocha les épaules et justifia son commentaire :

- Monsieur Travers dit vrai, il a toujours une longueur d'avance…

Thésée s'était rapproché d'eux, s'arrêtant juste à côté de Freya, toujours les deux mains enfoncées dans ses poches. Ses yeux étaient tombés vers la sorcière et il marmonna avec ce qui ressemblait à de la résignation :

- … et plus le temps passe, plus je demande s'il ne s'agirait pas plutôt de deux longueurs d'avance.

Dans le pétillement de ses yeux gris, Freya se demanda un instant s'il voulait sous-entendre quelque chose en disant cela.

Après tout, il était vrai que le Professeur Dumbledore avait quelques longueurs d'avance sur eux… et la Nott ne put s'empêcher de penser au faux Pendentif, que Dragonneau avait en sa possession et qu'il devait remettre à Grindelwald…

Dumbledore l'avait mise dans la confidence, et il n'aurait pas dû.

C'était une véritable torture de devoir garder cela pour elle et ne pas le confier à Dragonneau.

Et à en juger par le regard qu'il lui lançait, il se doutait bien de quelque chose.

Après une pause où Freya fuyait le regard de son ancien patron, ce dernier finit par ajouter calmement :

- Je vais aussi écrire aux autorités Brésiliennes, les prévenir que nous avons un dossier rempli de Détraqueurs qu'il faudrait détruire.

Il avait fait un vague signe de tête vers le dossier en cuir noir, qui gisait au sol, à côté de sa valise à moitié défaite. Sa grimace amère et sombre reflétaient un grand tourment… et Freya se rendit rapidement compte qu'ils avaient tous cette même expression, inquiète, sur leurs visages.


Le reste de la journée s'était déroulé dans un calme plat. Un silence absolu et angoissant.

Freya avait même fini par descendre dans l'ancienne valise de Norbert, tant l'atmosphère dans la cabine était étrange et pesante.

Elle y avait retrouvé la grande, et fausse, étendue verdoyante… le chant des oiseaux… une brise fraîche et une lumière agréable. Et puis, elle y avait surtout retrouvé Bernie.

La créature semblait particulièrement enthousiaste quant à la présence de la sorcière, elle n'avait pas arrêté de galoper, de trottiner, de hennir à ses côtés. Elle frottait tantôt son bec contre la chemise de la sorcière, puis contre ses boucles noires complètement défaites.

Freya, elle, devait reconnaître qu'elle était amusée devant le comportement de la créature, et se prêtait au jeu volontiers. Elle caressait vigoureusement des plumes, son bec abîmé, la suivait du regard alors qu'elle galopait vers l'illusion d'une colline…

Et puis, la créature fit demi-tour, avec fougue, et se rua dans sa direction.

Au début, Freya souriait encore dans la direction de Bernie, et puis… au fur et à mesure qu'il s'approchait, la courbe de ses lèvres se dégradait. Une onde de vive inquiétude la secoua : il lui fonçait dessus. La Nott n'eut pas même le temps de faire quoique ce soit, mais la créature aux grandes plumes grises s'était arrêtée juste devant elle.

Juste devant elle.

Et il en était moins une.

Freya la toisa avec un regard effaré, et elle sentit ses jambes trembler.

Mais à vrai dire, elle n'était pas au bout de ses surprises.

L'animal s'était penché vers ses jambes, et avec une force incroyable et soudaine, souleva la sorcière du sol. Freya bascula en avant, par dessus le col plumé de l'animal et se retrouva à califourchon sur le haut de son dos. Elle aurait ri de sa propre position, tout bonnement ridicule, sur l'animal si elle n'avait pas été si surprise et angoissée.

Son angoisse pulsa de nouveau alors que Bernie se mit à hennir, puis à trotter en faisant un premier tour de la cabane boisée. Freya, pendant ce temps, tenta tant bien que mal à se mettre dans le bon sens, manquant de tomber du flan de la créature plus d'une fois. Par chance, ses formations assidues de vol par son frère, Marcus, lui avaient permise de développer un bon équilibre…

Freya venait de s'asseoir dans le bon sens sur la colonne vertébrale de l'animal lorsque son cerveau se stoppa.

Elle se figea.

Le vol.

Le rythme de Bernie s'accéléra d'un coup, et il se mit à galoper.

Les pensées de Freya fusèrent dans son esprit paniqué : il allait voler. Bernie allait voler.

Son ventre se tordit dans tous les sens, comme si on l'essorait. Elle se rappelait de ses cours de vol, des articles sur Dragonneau qui avait été Capitaine de son Equipe de Quidditch, de sa volonté de faire comme lui… et puis, les vives images de l'accident revinrent comme un coup de tonnerre.

La pluie,

Le cognard,

Le choc,

Le bois de son balai, explosant en mille morceaux,

Sa chute.

Ses yeux se fermèrent dans un tremblement, elle allait vomir. Freya s'agrippa fermement aux plumes devant elle, mais Bernie hennit, comme si elle lui avait fait mal. Elle s'appuya alors tant bien que mal au cou de la créature, et elle se mit à l'implorer :

- Non, non, non, Bernie ! Pas-…

L'air de ses poumons sortit d'un seul coup, ne lui laissant pas l'opportunité de finir sa phrase.

Bernie avait décollé.

Il avait décollé.

Il volait.

Et Freya avec lui.

Le vent vif fouetta son visage, défaisant complètement ses cheveux noirs qui filaient vers l'arrière, formant comme un sombre étendard. Freya inspira une bouffée d'air violente, comme si elle s'était retenue de respirer depuis quelques longues secondes. Elle rouvrit un oeil, puis l'autre, et remarqua qu'elle s'était plaquée contre le haut du dos de Bernie, vers l'avant, et que ses bras entouraient fermement son cou plumé gris.

Ses bras tremblaient.

Ses jambes, elles étaient si serrées contre les flans de Bernie qu'elle ne les sentait presque plus.

Ses yeux bleus étaient écarquillés… mais pas vraiment à cause de l'horreur.

Plutôt à cause de la surprise, de l'adrénaline.

Cette sensation, c'était celle qu'elle ressentait lors de ses premiers vols avec Marcus, de ses premiers cours à Poudlard… et cette sensation lui avait terriblement manqué.

La sorcière se redressa un peu, alors que Bernie continuait à faire des virages lents au-dessus de la fausse prairie. D'ici, la cabane avec l'escalier paraissait étrangement petite, comme une miniature ou une maison de poupée exigüe.

Ses yeux se détachèrent du sol, et elle se redressa un peu plus encore.

Les images du cognard étaient étrangement lointaines désormais.

A vrai dire, elle n'y pensait même plus sur l'instant.

Cette sensation de vitesse, d'air, de virages, et légèreté…

Tout cela lui avait terriblement manqué.

Freya ne parvint qu'à articuler :

- Merlin

C'était comme un souffle, une délivrance, un soulagement.

Tout à coup, elle se sentait plus légère, plus libre.

Et puis, l'altitude s'atténuait peu à peu, le battement des ailes de Bernie se faisait plus subtil derrière ses jambes encore solidement serrées. La brise se faisait plus légère contre ses joues rougies, et elle se sentait respirer à pleins poumons, comme si elle renaissait.

Un bruit émanant de la cabane attira son attention.

Dragonneau venait d'en sortir, les traits tirés par la fatigue des dernières nuits.

Et puis, il avait levé des yeux inexpressifs vers le ciel et croisa les siens. Au début il parut surpris.

Ses yeux gris s'étaient légèrement écarquillés en apercevant Freya ainsi perchée dans les airs, sur le dos de la créature… et puis ils étaient devenus un peu sombres, un peu plus inquiets.

Bernie approcha du sol, à quelques mètres en face de Dragonneau, et lorsque ses sabots foulèrent le sol, Freya fut un peu secouée sur son dos, et elle faillit perdre l'équilibre. Et finalement, Bernie s'arrêta complètement, juste en face de Dragonneau, comme s'il voulait le défier.

Thésée, d'ailleurs, n'avait pas bougé.

Ses sourcils froncés quittèrent la direction de Freya, pour descendre vers le regard de l'animal devant lui. Alors que Freya essayait de rassembler ses esprits, et retrouver son souffle, lui ne bougeait toujours pas.

La sorcière ne comprit pas son expression, la même qu'il lui avait lancé alors qu'ils s'occupaient des Hippogriffes dans la Grange de la Ferme Dragonneau, mais elle était tellement stupéfaite de ce qu'il venait de se produire, qu'elle ne s'attarda pas plus sur ces pensées.

Ils étaient à l'arrêt.

Bernie était tout aussi immobile que le Héros de Guerre devant eux, et pourtant, la tête de Freya lui tournait un peu, comme après une valse entraînante. Elle était essoufflée et elle pouvait sentir l'adrénaline pulser dans ses veines, depuis son coeur frémissant jusque ses muscles encore crispés. Ses jambes, d'ailleurs, se détendirent d'un seul coup, et se mirent à flageoler contre les flans de Bernie. Elle regarda ses mains, alors qu'elle les détachait du plumage gris, comme si elles ne lui appartenaient pas. Leur moiteur était alarmante et elles tremblaient encore.

Sans relever ses yeux de ses paumes, elle demanda avec une voix vrillante :

- Vous… vous avez vu cela ?

Pas de réponse.

Elle releva ses yeux ahuris vers Dragonneau, dont l'expression sombre dévisageait encore la créature sous elle. Elle répéta un peu plus fort, pensant qu'il ne l'avait pas entendue :

- Vous avez vu, j'ai…

Elle ne parvint même pas à articuler ces mots, tant ils paraissaient irréels.

Et comme Dragonneau n'avait toujours pas réagi, elle finit par énoncer dans un souffle incrédule :

- J'ai volé.

A ces mots, les yeux gris remontèrent immédiatement vers les siens, et ils étaient glaçants.

Mais cela ne freina pas le sourire béat qui naissait sur le visage de Freya. Elle sourit de toutes ses dents, et après un nouveau regard vers ses mains tremblantes, elle répéta :

- J'ai volé !

Les mots semblèrent le secouer violemment, comme si on l'avait giflé et qu'il reprenait tout à coup ses esprits. Ses yeux gris sévères retombèrent vers Bernie, et il s'inclina avec une expression de vive amertume, comme s'il le faisait à contre-coeur.

Bernie finit par s'incliner lui aussi, et Dragonneau s'avança vers eux avec de grandes enjambées urgentes et crispées. Freya, encore prise par l'adrénaline et le tourbillon de ses émotions était restée là, assise sur le dos de l'animal. Dragonneau se plaça à côté d'un des deux flans plumés et lui tendit la main avec une rigidité sans pareille.

- Descendez.

Si le geste paraissait courtois, le ton, lui, sonnait comme un ordre urgent. Encore une fois, Freya ignora l'expression torturée et sévère de Dragonneau, et soupira avec un même sourire. Le souffle était tremblant, elle n'arrivait pas à croire ce qu'il venait de lui arriver !

Elle posa sa main moite et tremblante dans celle de Dragonneau sans vraiment se soucier de quoique ce soit, d'une manière presque absente. Elle était sur son petit nuage d'adrénaline et d'accomplissement, prise dans un tourbillon de légèreté. D'ailleurs, sa tête lui tournait encore un peu.

Elle souleva une jambe flageolante avec peine au-dessus de la colonne vertébrale de Bernie, mais resta plantée là, comme si elle avait oublié ce qu'elle voulait faire. Ses deux jambes tremblaient tellement contre le flan gauche de la créature, qu'elle en perdit presque l'équilibre.

Les yeux gris de Dragonneau avaient glissés à leur tour vers les jambes de la sorcière, et il dût se rendre compte qu'elle ne parviendrait pas à descendre seule car il détacha sa main de celle de la Nott, et encercla fermement sa taille. Encore une fois, Freya ne releva pas, même si l'étau sur ses hanches était fort, elle continua à parler avec la même expression :

- Rendez-vous compte, j'ai volé, sans Philtre de Paix, sans-…

Sa voix s'était coupée, Dragonneau avait soulevé sa taille et l'avait faite descendre du dos de Bernie. Toute la hauteur qu'elle avait, elle perdit tout d'un seul coup, devant à nouveau plier son cou en arrière pour pouvoir continuer à parler à Thésée.

Ce dernier l'avait lâchée, et puis, voyant qu'elle tombait presque tant ses jambes étaient flageolantes, rabattit fermement ses mains contre sa taille, la maintenant résolument contre lui. Et alors qu'elle entendait que Bernie s'éloignait, dans son dos, elle avait senti que les bras de Dragonneau s'étaient tout à coup crispés autour d'elle, la faisant pivoter sur le côté, comme pour la protéger d'un danger invisible.

Les bruits de sabots de Bernie s'étaient éloignés.

Et la poigne de Thésée autour d'elle s'allégea, mais le sourire de Freya retomba un peu. Elle avait son oreille appuyée contre le thorax de Dragonneau, et elle remarqua à quel point son coeur battait la chamade. Il battait si fort, qu'elle se demanda s'il ressentait autant d'adrénaline qu'elle… alors qu'elle était celle qui avait volé.

La sorcière se détacha un peu en arrière, Dragonneau fixait Bernie avec un air méfiant, alors que la créature était à une bonne vingtaine de mètres d'eux. L'adrénaline était retombée. D'un seul coup. Timidement, et avec une voix incertaine, Freya hésita avant de répéter :

- Je… j'ai volé.

Encore une fois, les yeux de Dragonneau flashèrent vers les siens, froids.

Il articula avec une tension dans sa mâchoire :

- Ravi que cet Hippogriffe vous soit un bon instructeur.

Non seulement l'adrénaline était retombée,

Mais tout son nuage de bonheur, d'accomplissement, s'était effondré à son tour, comme une bulle de savon qui aurait explosé.

Freya toisa Thésée, interdite.

Elle était surprise qu'il réagisse de cette manière. Son ton amer faisait clairement référence à sa proposition : celle de lui donner des cours de vol. La sorcière fronça les sourcils dans sa direction, non pas pour condamner sa vive réflexion, mais plutôt pour lui exprimer sa confusion.

Il parut instantanément regretter sa phrase, et il détacha une main de la hanche de la sorcière pour l'aplatir contre son visage, comme pour cacher une grimace de regret. De derrière sa main, elle entendit sa voix grave souffler moins durement :

- Désolé, je… ce n'est pas ce que je voulais dire.

Sa main retomba et il réussit à esquisser un vague sourire qui n'atteignit pas ses yeux :

- Je suis heureux de vous voir sourire… c'est si…

Il ne parvint pas à terminer sa phrase, tout à coup perdu dans ses pensées. Ses yeux oscillaient vivement entre ceux de la sorcière. Ce fut au tour de la Nott de lui esquisser un sourire :

- C'est arrivé rarement ces derniers temps, n'est-ce pas ?

Elle se détacha de lui, et fit un pas en arrière, en croisant ses bras au-dessus de sa poitrine avec une soudaine nervosité, même si malgré cela, ses pieds étaient redevenus stables, et son souffle, régulier. Les emplacements des mains de Dragonneau sur ses hanches laissèrent un grand vide froid, et elle tenta de se défaire de cette pensée.

Il y eut un court silence, et inconsciemment, la Nott lança un regard absent dans la direction de Bernie. Dragonneau suivit brièvement son regard, et malgré lui, recentra vers elle des yeux désapprobateurs.

Il articula vaguement :

- C'est normal, Nott, ces derniers temps ont été… chaotiques.

- Oui.

Elle s'était reconcentrée vers lui et il détendit un peu ses sourcils, son air désapprobateur retomba vers ses pieds, et il mit ses deux mains dans ses poches, sûrement pour cacher le fait qu'il serrait ses poings si fort que ses articulations en étaient devenues blanches.

Un autre silence s'installa, et une brise les décoiffa tous les deux.

La voix grave de Dragonneau prit à peine le dessus sur le bruit du vent :

- Je ne vous ai pas dit pour Faucett et Prewett parce que j'espérais piéger ceux qui perturbent cette traversée sans trop vous inquiéter.

Freya sentait son regard de nouveau vers elle, lourd d'excuses, mais elle n'osa pas l'affronter. Elle se sentait bien ridicule d'avoir pensé qu'il aurait pu la trahir, et elle balbutia avec hésitation :

- Je… j'ai cru que vous n'étiez plus de mon côté.

Une main avait attrapé le haut de son bras, et elle pivota de nouveau sa tête vers lui, croisant un regard gris résolu. Sa mâchoire s'était serrée avec beaucoup de tension, et il avait fini par articuler :

- Nott… Jamais je ne passerai dans le camp de Grindelwald.

Il accentua :

- Jamais.

Et elle savait qu'il ne mentait pas.

La sorcière lui fournit un bref sourire, fugace et triste ; pensait-il à Lestrange en disant cela ?

Pensait-il à la mort injuste de sa fiancée ?

Il dût lire le train de ses pensées, puisque son regard résolu se voila vaguement de tristesse. Sa main glissa et quitta son bras. Il la remit dans sa poche alors qu'un nouveau silence s'installait entre eux.

Ils se mirent à regarder Bernie tous les deux pendant quelques instants, et puis la voix de Dragonneau, une nouvelle fois habitée d'amertume, rompit le calme de la prairie :

- Vous en revanche… êtes clairement passée de son côté à lui.

Encore les yeux rivés vers la créature, Freya mit de nouveau le ton reprochant de Dragonneau de côté, elle était absorbée par la créature, et se demanda pour la énième fois si l'instant qu'elle avait vécu dans les airs, quelques minutes plus tôt, était bien réel.

Elle murmura avec le même ton incrédule et absent :

- Je n'aurais jamais cru créer un lien privilégié avec une créature comme celle-ci… c'est incroyable.

- Méfiez-vous tout de même.

Sa tête avait pivoté si vite vers lui qu'elle crut avoir le tournis de nouveau.

Son visage était fermé, son regard et sa posture, rigides.

La Nott pencha sa tête sur le côté, et, repensant à son comportement alors qu'ils étaient chez sa Mère, prononça avec un ton curieux :

- Vous… ne paraissez pas si à l'aise que cela avec les Hippogriffes.

Thésée lui répondit du tac-au-tac, comme piqué à vif :

- Je vous l'ai déjà dit, je ne suis pas comme ma mère et mon frère.

Après une petite pause, Freya avait froncé ses sourcils dans sa direction. Il n'était pas normal, il était à fleur de peau. Elle s'approcha avec lenteur alors qu'il ne bougeait pas, la fixant avec ces yeux gris et intenses, et il faillit tressauter alors qu'elle avait posé une main sur son avant-bras, avec douceur.

Elle secoua la tête avec un demi-sourire qui se voulait rassurant :

- Bernie n'est pas dangereux.

- Les Hippogriffes sont dangereux Nott.

Sa voix grave avait ricoché contre le mur de la petite cabine de bois.

Il se défit de son contact avec une mine torturée, et après un dernier regard méfiant dans la direction de Bernie, il ajouta :

- Je vous demande juste d'être prudente.

Freya ne put ajouter quoique ce soit, il avait tourné les talons et avait claqué la porte de la cabine derrière lui.


La Sorcière ne revit pas Thésée de tout l'après-midi.

Elle s'était installée, assise dans l'herbe, le dos plaqué contre une paroi de la cabine en bois, et lisait un magazine Moldu des plus ennuyeux. Mais que pouvait-elle bien lire d'autre ?

Au loin, alors que le soleil couchant avait disparu des fausses étendues verdoyantes, Bernie semblait courir après un papillon blanc, qui virevoltait tout près de lui. Freya trouvait cette scène très jolie, et très touchante, jusqu'à ce que la créature gobe le papillon d'un sec claquement de bec. Elle avait tant sursauté que le Magazine lui avait échappé des mains.

Et puis, elle avait sursauté de nouveau, se rendant compte que Thésée était là, debout, juste à côté d'elle. Elle le toisa avec surprise, ignorant depuis combien de temps il se tenait ici. Son regard gris était dirigé droit devant lui, droit vers Bernie.

Freya se racla la gorge, attirant son attention vers elle.

L'humeur du Héros de Guerre semblait particulièrement à vif, et avec précaution elle s'enquit :

- Vous… avez eu des nouvelles de Gideon et Miss Faucett ?

Mais l'air bougon de l'auror s'accentua. Il plongea ses mains dans ses poches et arqua ses épaules vers l'avant :

- Oui, toujours pas de trace de vos amis Will et Oswald. Prewett est de garde cette nuit, il va surveiller le Pont des Premières Classes, au cas où ils apparaitraient…

Freya se releva, laissant le Magazine Moldu par terre.

Elle croisa les bras sur sa poitrine, et commenta avec une mine désapprobatrice vers Thésée :

- Je ne pense vraiment pas que Will-…

- Il vous attirée droit dans un piège, et s'est évaporé.

Encore une fois, sa réponse avait été cinglante, et son visage crispé de colère.

Freya adopta un air à la fois inquiet et agacé, elle lui demanda avec le ton le plus patient qu'elle réussi à produire :

- Qu'est-ce qu'il vous arrive ?

Sa grimace s'accentua, et il rétorqua, acide :

- Comment ça ?

- Vous… même avec Bernie…

La Nott secoua la tête, remettant de l'ordre dans ses pensées.

Elle termina simplement :

- … vous êtes si… méfiant.

- Et vous ne l'êtes clairement pas assez.

Il avait accentué le « Vous » en la pointant du doigt, avec un air si vénéneux qu'elle avait été prise au dépourvu. Il laissa tomber sa main, qui s'enroula dans un poing. Sa mâchoire était si tendue que Freya fut surprise qu'il arrive à articuler les mots suivants.

- Que ce soit pour cet Hippogriffe, Will ou Oswald.

Sa phrase se termina dans une voix étranglée, à bout de souffle, comme s'il avait utilisé les dernières réserves d'air logées dans ses poumons. Sa mine en colère se mut en une grimace, et il détourna le regard.

Freya laissa le silence s'installer un peu entre eux, et puis avec une fronce inquiète, fit un pas vers lui. La lumière violacée de la fin de journée accentuait les traits tirés de l'auror et la Nott dût rassembler tous ses efforts pour lui demander le plus délicatement possible :

- Qu'est-ce qu'il ne va pas, Thésée ?

Ses yeux gris s'étaient tournés vers elle avec un mouvement hésitant. L'étonnement d'entendre son prénom fut palpable l'espace d'un instant sur son visage, et puis, après un pincement de lèvres, il laissa retomber ses yeux vers le sol.

Freya se mordilla la lèvre, son inquiétude face au comportement défait de Dragonneau s'agrandissait exponentiellement, comme la profusion d'une tâche d'encre dans de l'eau.

La Nott déglutit, ne perdant pas son air inquiet :

- Vous paraissez…

Elle n'arriva pas à terminer sa phrase, ne trouvant pas un terme qui puisse définir son comportement sans le froisser. De toute manière, il ne laissa pas achever ses dires, puisqu'il portait déjà une main à son visage, le balayant de haut en bas, pour dévoiler de nouveau des yeux épuisés.

Sa voix grave souffla :

- Je vais bien… Je… vais bien.

Mais tout indiquait pourtant le contraire.

Ses yeux glissèrent de nouveau sur elle, balayant son visage et ses cheveux défaits. Il avait replongé ses mains dans ses poches, tentant tant bien que mal de se donner l'air nonchalant qu'il adoptait habituellement.

La lumière violacée se teinta de nuances plus profondes, et bientôt, les rayons bleus du début de la nuit les éclairait tous les deux. L'air était frais, mais agréable, son parfum était celui de l'herbe et de Bernie… si bien que cela rappela fortement à Freya la Grange des Dragonneau.

Elle se demanda d'ailleurs si Thésée la percevait, et s'il se sentait, quelque part, comme chez lui.

En tout cas, il ne laissa rien transparaître, comme à son habitude.

Sa voix teintée de préoccupation s'était adoucie alors qu'il lui suggérait :

- Il se fait tard, vous devriez remonter et vous coucher.

Une autre brise agréable les caressa tous les deux, et Freya regarda la porte boisée de la cabine avec regret. Elle n'avait aucune envie de retourner dans sa cabine, qui la ramènerait à sa dure et angoissante réalité ; ils allaient à Rio, et le voyage n'était pas aussi calme que ce qu'ils avaient espéré. Et cette simple pensée en ramena une centaine d'autres, toutes aussi préoccupantes que les autres : il fallait retrouver Norbert, donner le faux Pendentif à Grindelwald, retrouver Croyance et Queenie, la soeur de Porpentina… et puis, elle pria pour que Marcus retrouve leur Mère, et le fait de n'avoir aucune nouvelle de lui, était une véritable torture de plus.

Alors que Thésée s'apprêtait à passer la porte boisée, Freya déblatéra machinalement :

- Je… vais dormir ici.

Il se stoppa net, et la regarda à deux fois.

- Pardon ?

La Nott leva des yeux absents vers le faux ciel, désormais étoilé, et esquissa l'ombre d'un sourire. Sans même le regarder, elle ajouta simplement :

- Oui, ici, à la belle étoile…

La sorcière n'eut pas besoin de le voir pour sentir les yeux désapprobateurs de Dragonneau sur elle. Sa voix avait repris un peu de sa fermeté, et il lui déconseilla :

- Vous allez attraper froid.

Mais il ne resta pas plus longtemps, et la porte boisée s'était refermée derrière lui. En entendant le cliquetis de cette dernière, Freya la toisa avec un air maussade et absent. La situation était déjà bien assez compliquée, pour l'un comme pour l'autre, mais les émotions négatives et la fatigue commençaient aussi à les tirer tous les deux vers le fond.

Elle s'assit lourdement, comme si ces mêmes émotions l'avaient poussée en arrière, et elle cala son dos contre le mur boisé de la cabine avec un soupir. Au loin, Bernie jouait encore, avec des lucioles cette fois, et Freya l'observa faire avec des yeux absents, un esprit dénué de pensées.

Elle leva les yeux vers le ciel, où les jolies et fausses étoiles scintillaient un peu. Une brise caressa sa peau et elle plaqua instantanément ses mains contre ses bras. Elle se retint de grimacer, Thésée avait raison, bien entendu. Mais pourtant, elle ne pouvait se résoudre à remonter dans sa lugubre cabine, où l'ambiance serait tout aussi pesante que durant la matinée.

La porte grinça à côté d'elle et la sorcière ne put retenir un regard surpris dans sa direction. Thésée était là, l'air faussement quelconque, les bras soutenant un oreiller et une épaisse couverture, tous deux décorés des broderies de la compagnie maritime.

Sans attendre une réaction de sa part, il avait refermé la porte derrière lui. La sorcière, elle, l'avait observé, interdite, et puis, avait lâché avec étonnement :

- Monsieur Dragonneau…

Son regard tomba vers elle, pendant un instant sembla hésiter, et puis lui tendit l'oreiller qu'elle attrapa machinalement. Elle le cala dans son dos et lorsqu'elle avait relevé les yeux, il s'était assis à côté d'elle, et étendait déjà la couverture sur leurs cuisses à tous les deux.

La voix de Freya s'étrangla un peu :

- Vous… restez ?

La sienne ne fut qu'un souffle :

- Oui.

Il lui jeta un regard presque soupçonneux, et puis, il ajouta :

- Je veux garder un oeil sur vous.

Freya s'agaça et lui retourna avec un air sarcastique :

- Et sur les rêves que je pourrais faire ?

Touché.

Il sembla blêmir un vague instant, comprenant clairement qu'elle parlait de ses étranges mentions de Lestrange. Et plus particulièrement sur ces derniers rêves dont elle faisait l'objet. Et cela ne faisait qu'attiser la curiosité de Freya.

Il ne répondit rien, si ce n'est qu'il plissa légèrement les yeux dans sa direction, avant de les faire glisser vers Bernie, à l'autre bout de la prairie. Etrangement, depuis que Dragonneau était revenu, la créature ne jouait plus, mais il était resté immobile, face à eux, les fixant avec une intensité presque inconfortable. Pour Freya, il ne faisait aucun doute que Bernie devait sentir l'animosité de Dragonneau à son égard, et que cela le mettait sur ses gardes.

Au bout de quelques secondes, Freya avait même l'impression que Dragonneau et lui se livraient à une véritable guerre de regards. Ils ne s'étaient pas lâchés des yeux, pas un seul instant, et l'air de Dragonneau devenait de plus en plus sombre. Sa main s'était même lentement détachée de la couverture pour se loger sous sa veste, où Freya se doutait qu'il devait se trouver sa baguette.

Sentant que la situation pouvait tourner au vinaigre à tout instant, Freya posa sa main sur le bras de Dragonneau, l'interrompant dans sa quête pour sa baguette. Elle lui dit avec un ton reprochant à peine dissimulé :

- Cessez de le fixer ainsi, il ne nous fera rien.

- C'est lui qui me fixe.

Freya ne put se retenir de secouer sa tête avec consternation.

Dragonneau, lui, finit par se détacher de cette bataille visuelle, avec une grimace amère. Ses yeux retombèrent sur Freya avec un mélange d'intensité et de fatigue :

- Dormez, Nott.

- Non.

Elle n'avait même pas pu penser à sa réponse qu'elle était sortie d'elle même de sa bouche.

Thésée avait fait flasher ses yeux gris vers les siens, un peu surpris de son ton catégorique. La main qu'elle avait posé sur son bras devint si délicate et tendre que cela aurait pu s'apparenter à une caresse.

Freya secoua une nouvelle fois sa tête, avec un air soucieux, et expliqua :

- J'aimerais que vous dormiez avant moi, cette nuit.

Un coin de la bouche de Thésée se souleva nerveusement, et il nia tout aussitôt de fermes mouvements de la tête :

- Je n'arriverai pas à trouver un sommeil paisible.

- Et il en va de même pour moi si je vous savais encore à veiller à mes côtés.

Les yeux gris en face des siens oscillaient entre négation et fatigue, entre obstination et renoncement… et puis, les traits de son visage se détendirent un peu, et il détourna le regard, le posant sur la main de la sorcière, encore appuyée contre son avant-bras.

Freya y exerça une légère pression, encourageante.

Et elle l'implora dans un murmure :

- Reposez-vous, Monsieur Dragonneau. S'il vous plait.

Ses yeux remontèrent vers les siens, et pendant un instant, elle put y lire un épuisement intense, une inquiétude vive, un tourment. Ses sourcils s'étaient froncés dans une grimace hésitante. Il jeta un vague coup d'oeil vers Bernie, qui s'était abaissé au sol, et avait fini par caler sa tête et son bec à côté de ses pattes pliées.

Freya ne comprit pas ce nouveau regard préoccupé en direction de l'animal, mais elle plaça son autre main contre la joue de l'auror. Il avait pivoté sa tête automatiquement vers elle, étonné par ce geste ; en d'autres circonstances, Freya l'aurait été aussi, et pour cause : cela était si déplacé. Mais pourtant, elle répéta dans un autre murmure :

- S'il vous plait.

Elle ne pensait pas qu'il réagirait ainsi, mais il ne dit rien. Il ne tenta plus de la contredire, ou de lutter contre sa volonté. Et sans que Freya n'y exerce aucune pression, il avait fini par se pencher vers elle, sans la quitter des yeux, et puis son front se posa dans le creux de son cou, sa joue, contre sa clavicule. Et il avait fermé les yeux.

Au début un peu inconfortable, Freya s'était raidie, soudainement affreusement consciente de ses moindres respirations, de ses moindres faits et gestes qui pourraient perturber son assoupissement. Et puis, étrangement, alors que les respirations de l'auror contre elle devenaient de plus en plus profondes et lentes, Freya se sentait bercée.

Oui, bercée, dorlotée dans un vague mouvement.

La Cologne mentholée de Dragonneau atteignit ses narines, l'odeur de Bernie, de l'herbe, de d'une chaude soirée d'été… elle se sentait partir loin désormais.

Ses yeux se fermèrent.

Et le dorlotement continuait malgré tout.

Mais peu à peu, il s'intensifia.

Le doux va-et-vient apaisant devint un véritable balancement, de droite à gauche, d'avant en arrière. Et puis, la brise fraîche de la prairie était devenue une bourrasque glaciale. Le vent fut si violent contre sa peau, qu'elle ouvrit ses yeux d'un seul coup, dans un sursaut incontrôlé.

Elle prit une grande bouffée d'air, comme s'il lui en avait manqué pendant quelques instants.

Il faisait froid.

Il faisait sombre.

Mais ce n'était plus la prairie.

Il n'y avait plus Dragonneau contre elle, il n'y avait plus Bernie.

Il n'y avait plus personne.

Une autre bourrasque froide la balaya. Elle était en robe de nuit, et elle se sentait épuisée, comme réveillée en plein milieu d'une nuit tourmentée. La sorcière se regarda une nouvelle fois de haut en bas ; que faisait-elle debout déjà ? Et que faisait-elle dans ce couloir ?

Elle regarda d'un côté, puis de l'autre, et réalisa tout de suite que ce n'était pas le couloir des Premières Classes, ni aucun autre couloir du Navire sur lequel elle se trouvait actuellement. Un frisson intense la parcourut. Cette peinture grise craquelée, ces portes de métal boulonnées… ce long et terrifiant couloir dont la lumière ne faisait que cligner. Elle l'avait déjà vu quelque part.

Elle n'eut pas le temps de se rappeler où exactement, que des bruits assourdissants la firent grimacer. il s'agissait de cris d'enfant, des cris d'un jeune bébé.

La porte de cabine rudimentaire à sa droite s'ouvrit dans un claquement, et en sortit une très jeune fille. Elle portait une longue chemise de nuit elle aussi, et ses épaules étaient recouvertes par ses longs cheveux crépus et sombres. Elle était sortie de la cabine avec les mains plaquées sur les oreilles, une vilaine grimace dépeinte sur le visage, et les cris du nourrisson s'intensifièrent encore. Une créature étrange, aux traits épuisés, et de la taille de Torry en sortit à son tour, avec dans ses bras, le fameux bébé. Il était enveloppé dans un draps en gaze blanc et gigotait dans tous les sens.

- Ma douce Leta, rentre te coucher…

- Corvus fait tant de bruit, depuis tant de jours !

Le sang de Freya se figea.

Un mouvement plus intense dans tout le couloir les fit trébucher et se cogner contre la paroi en métal, mais la jeune Leta avait conservé ses mains sur ses oreilles, fermement plaquées, visiblement indisposée par les hurlements de son jeune frère, Corvus Lestrange.

La porte juste en face de la leur s'ouvrit à son tour, et le sang de Freya se glaça une seconde fois dans ses veines. Une grande femme, au corset et au chignon noirs en était sortie. Son visage anguleux, si caractéristique des Fawley, ne laissa aucune place au doute.

Freya avait reculé d'un pas, quelque part entre surprise et déséquilibre, car le bateau sur lequel ils étaient semblait bel et bien tanguer. Sa voix vrilla dans un murmure choqué :

- Tante Isadora…!

Mais cette dernière, ne l'entendait pas, et elle ne la voyait pas non plus.

Dans ses bras, un autre nourrisson, lui aussi enveloppé dans un drap blanc, était presque immobile, silencieux. La Nott déglutit de travers, s'étouffant presque sur sa salive. Etait-ce là Croyance ? Elle se reprit mentalement : Eugène.

Oui, cela devait être Eugène Fawley, son cousin.

Et puis, ses yeux s'écarquillèrent avec réalisation.

Non.

Alors qu'Isadora Fawley avait passé sa tête dans le couloir, avec une mine inquiète, comme pour essayer de comprendre ce qu'il se tramait, les yeux de la jeune Lestrange oscillaient rapidement entre les deux nourrissons, entre son frère qui hurlait, et Eugène qui était presque immobile.

Et là, Freya comprit.

Elle n'avait jamais vraiment saisi comment les deux enfants avaient pu être échangés lors de ce voyage vers les Amériques, et Gideon et Phineas ne semblaient pas le savoir non plus lorsqu'elle les avait interrogés. Mais là, tout commençait à devenir clair.

Son coeur se mit à battre la chamade, avec une vilaine sensation de mauvais pressentiment.

La petite femme qui tenait Corvus était entrée de nouveau dans leur cabine, elle aussi avec une mine inquiète, vraisemblablement pour re-déposer l'enfant dans son couffin, car elle ressortit sans lui. Elle caressa la joue de Leta, tout en lui suggérant tendrement de retourner elle aussi dans la cabine, le temps qu'elle aille vérifier quelque chose, et Lestrange s'était exécutée, non sans un dernier regard vers la porte en face de la leur.

Isadora Fawley, elle aussi, avait disparu derrière la porte de métal boulonnée.

Le coeur de Freya était au bord de ses lèvres, palpitant.

Elle serrait ses poings si fort qu'elle sentait ses ongles blesser ses paumes.

Elle ferma les yeux et implora Merlin qu'elle se trompait.

Non, cela ne pouvait être cela.

Non.

Une mouvement soudain dans le bateau la fit chuter en arrière, elle tomba, se cogna le bas du dos et les coudes contre le sol froid et… trempé. Le sol était trempé. Les images de ses rêves précédents, des pleurs de Lestrange, de l'eau qui s'infiltrait partout… tout revint comme une claque. Et puis, la panique l'envahit pour de bon alors qu'une alarme se mit à sonner.

Un son strident et angoissant, urgent.

Puis le bateau tangua encore, de l'autre côté cette fois, et Freya glissa contre le mur opposé, se cognant contre le métal glacé. Les lumières clignaient de plus belle, et presque toutes les portes métalliques s'ouvrirent d'un seul coup, des gens paniqués et inquiets en sortaient, se ruaient vers le pont où des voix autoritaires déblatéraient des consignes presque inaudibles.

La nourrice des Lestrange était sortie à son tour, les mains jointes et inquiètes devant son poitrail, après un dernier regard protecteur dans la direction de sa cabine, s'était éloignée, tout comme Isadora Fawley. Freya avait dû se plaquer contre le mur du couloir, pour pouvoir les laisser passer.

Le bateau tanguait d'autant plus, et les hurlements de Corvus étaient si intenses, que la Nott commençait à en avoir mal au crâne.

Elle se releva tant bien que mal dans le couloir humide, avec des yeux écarquillés, les paupières tremblantes tant la tension l'habitait. Son coeur allait jaillir de sa poitrine. Elle pria Merlin de nouveau. Elle l'implora de se tromper.

Mais une fois encore, Merlin l'avait ignorée.

La jeune Lestrange était sortie de sa cabine, l'enfant hurleur dans les bras, le drap blanc qui l'enveloppait s'était un peu déroulé, et tombait dans l'eau glacée à côté de ses pieds. La gestuelle était lente, cela semblait durer de longues minutes insoutenables. Freya secouait la tête, elle se mit à hurler, les deux bras vers l'avant, comme pour essayer de retenir Lestrange :

- Non, Lestrange, non… Ne faîtes pas ça.

Mais la jeune Lestrange ne l'entendait pas.

Elle répéta plus fort :

- Ne faîtes-…

Elle se tut.

Lestrange était ressortie, avec Eugène dans les bras, un certain soulagement dessiné sur son visage… mais ce dernier fut de courte durée.

La nourrice était revenue, tout comme Isadora, en courant vers leurs cabines respectives. La petite femme avait attrapé l'enfant des bras de Lestrange, qui, confuse, n'avait rien pu dire, et ils partirent en direction du pont.

Freya resta plantée là, paralysée par l'horreur.

Tous les mouvements du bateau, et le fait d'avoir assisté à cette scène lui avait retourné l'estomac. Elle avait envie de vomir. Ses tripes s'étaient complètement mélangées, et crispées dans son tronc, et elle dût se maintenir à une paroi blanche et se pencher vers l'avant pour se retenir d'être malade.

Les lumières clignèrent vivement.

Et un autre frisson la parcourut.

- Corvus.

Le sanglot, venu d'outre-tombe, la glaça.

La Nott s'était relevée comme un ressort, tous les muscles de son dos s'étaient figés. Une autre plainte, tourmentée, torturée, résonna de depuis la cabine :

- Corvus… Oh, Corvus.

Freya déglutit, et avec une force surhumaine, s'avança vers la porte de la cabine.

Lestrange, vêtue de sa longue robe noire brillante, celle qu'elle portait lors du Bal d'Août 1927, était assise sur le bord du lit défait, le visage enfoncé dans ses mains jointes et tremblantes. Les plumes noires de Corbeaux, coincées dans ses cheveux frémissaient avec tension.

Et à côté d'elle, gisait le couffin vide.

Le terrible couffin vide de son frère.

Un sanglot se bloqua dans la gorge de Freya.

Un noeud si intense, qu'elle crut que sa gorge allait exploser.

Leta releva les yeux vers elle, des yeux rouges et sombres, pleins de haine… sauf que cette fois-ci, Freya comprit que cette haine n'était pas dirigée vers elle… C'était de la haine pour elle-même. Un regret.

Un remord si fort qu'il la détruisait de l'intérieur.

Cette fois-ci, le sanglot dans la gorge de Freya explosa. Des larmes se mirent à couler le long de ses joues, et elle laissa elle aussi échapper un gémissement de peine.

La scène changea en un clignement d'yeux, mais le rythme qui berçait le sol, non.

Lestrange sanglotait toujours, mais elle était de dos.

Freya avait sa longue robe de soirée, elle se tenait à quelques mètres derrière elle. Et elle se souvint. Cet instant où elle avait suivi Lestrange, qui s'était brusquement enfuie de la salle de bal, qu'elle l'avait retrouvée devant les lavabos des toilettes des Dames, complètement éplorée.

La Nott se mit à pleurer d'autant plus.

Le regret vint la trouver, elle aussi.

Sur l'instant, elle ne savait pas, non… Elle n'aurait pas pu savoir, non.

Mais elle avait voulu lui rendre la pareille.

Elle avait voulu lui sortir la même remarque cinglante qu'elle avait reçue d'elle en Troisième Année, alors qu'elle pleurait dans les toilettes des Filles à Poudlard.

Les deux voix résonnèrent en elle, dans un déchirement atroce :

« Nous ne sommes pas si différentes, Nott. »

« Tu avais raison, Lestrange. Nous ne sommes pas si différentes après tout. »

Elle sanglota, se maintenant à une porte de cabinet de toilette pour ne pas perdre l'équilibre. Merlin, ce qu'elle regrettait d'avoir dit cela.

Et alors que les reniflements de Lestrange continuaient au-dessus du lavabo, Freya lui hurla, comme essayant de rattraper son erreur :

- Ce n'était pas votre faute !

Elle s'étouffa sur son sanglot.

Sa nausée revint, et elle s'agrippa à une poignée de porte avec une main tremblante.

Elle hurla de nouveau, car Lestrange ne l'entendait apparemment pas :

- Ce n'était pas votre faute, Lestrange !

Toujours aucune réaction, alors elle répéta :

- Lestrange- …!

Ses yeux s'ouvrirent d'un seul coup, et tout son thorax se souleva de terre alors qu'elle prit une grande bouffée d'air sifflante. Son dos se plaqua de nouveau au sol, dans un relâchement complet. Il n'y avait plus aucune énergie en elle, elle était comme vidée.

Freya mit de longues secondes à reprendre ses esprits, son souffle était si défait, si irrégulier qu'elle n'entendait que cela. La confusion s'infusa en elle ; où était-elle déjà ? Où était passée Lestrange ? Et tout lui tournait, c'était le plus terrible.

La vague de nausée la secoua, et elle crut qu'elle allait être malade.

En passant sa main contre son visage, elle le trouve trempé ; trempé de larmes et de sueur. Ses mains étaient moites et ses paumes lui piquaient.

Il y avait une pâle lueur au-dessus d'elle, et l'herbe sur laquelle elle était écrasée tanguait encore. Cette fois-ci, même la Cologne mentholée de Dragonneau ne suffit pas à la réconforter. Sa vision était floue, perdue, mais elle avait réussi à deviner sa silhouette à côté d'elle, immobile. Etrangement immobile.

Un reste de sanglot naquit en dehors de sa gorge en feu, et elle roula sur le côté, dans un ultime effort. Entre deux souffles difficiles et un autre gémissement entre douleur et peine, elle réussit à bredouiller :

- Je… je ne me sens pas bien.

Elle plaqua une nouvelle fois sa main contre son front, tremblant de tous ses membres.

La Nott cafouilla de nouveau, incapable d'apercevoir la silhouette de Dragonneau plus clairement :

- Tout tangue c'est…

Dragonneau mit un certain temps à lui répondre quoique ce soit, comme si lui aussi avait un noeud coincé dans la gorge. Et lorsque sa réponse résonnait enfin, sa voix semblait si étrange, si éteinte et tremblante, que Freya se demandait s'il ne pleurait pas lui aussi.

- Il y a une tempête dehors, c'est le navire sur lequel nous sommes qui tangue, pas juste vous.

Freya tendit sa main vers la silhouette floue et mouvante en face d'elle, pour essayer de l'atteindre. L'ombre resta paralysée un instant, et puis, dans un mouvement imprécis, elle sentit qu'on lui avait attrapé la main.

- Oh…

L'intérieur de sa main lui piquait intensément désormais.

Sa vue se précisa, même si elle n'arrivait pas à se fixer plusieurs secondes sur une même cible, comme des pellicules d'argentique ratées.

La main de Dragonneau attrapa son avant-bras, puis son épaule, et l'autre. Ses mains étaient tout aussi moites et tremblantes que les siennes. Sa voix préoccupée souffla contre elle :

- Nott..

Il commença à la soulever un peu de terre, pour la redresser.

- Asseyez-vous… voilà.

Il la fit s'asseoir, calant son dos trempé contre la paroi de la cabine boisée. Et puis, il la lâcha subitement, avec des mouvements hésitants… et se recula un peu, toujours en face d'elle, mais avec une distance étrange.

D'autres larmes coulèrent des yeux de Freya, et la Nott comprit que c'était à cause de cela qu'elle ne voyait pas avec précision. Sa vue se précisa, s'accrocha au visage de Thésée.

Cette vision la déchira encore plus.

Son visage était blême.

Blafard.

Ses yeux étaient rougis, et intensément fixés vers les siens.

Il avait l'air complètement abasourdi, dévasté.

Freya pleura encore et son énième sanglot sembla le faire tressauter, comme s'il subissait un véritable électrochoc. Elle balbutia dans une plainte :

- C'était ça.

Cette fois-ci, Thésée sortit de sa paralysie, et il se mit à secouer la tête avec une grimace de souffrance, de déni, de regret. Mais Freya continua malgré tout, elle geignit :

- C'était ça, le secret de Lestrange.

Thésée passa sa main tremblante sur son visage, dans ses cheveux défaits, masquant un démenti d'autant plus fort. Freya repensa à toutes les terribles images qu'elle avait vues, aux pleurs de Lestrange, à ses regards froids et dédaigneux, à ses remarques cinglantes et sèches, à son attitude… Et là, il ne faisait aucun doute que sa souffrance avait dû être intense, étouffante.

Le visage livide de Thésée ne faisait aucun doute, il l'avait entendue hurler, il l'avait entendue parler à Lestrange. Et qui sait ce qu'il avait vu ou entendu d'autre durant son moment d'absence ?

Freya repensa à ce qu'elle avait ressenti, en revoyant Lestrange éplorée devant le lavabo des toilettes des Dames, lors de ce bal d'Août. Ce regret. Cet immense et amer regret.

Elle avait voulu lui rendre la pareille, une histoire de fierté de pacotille… mais jamais elle ne se serait doutée que Lestrange souffrait autant, jamais elle ne se serait doutée que… Non, elle n'arrivait toujours pas à y croire.

La Nott parvint à mettre des mots sur ce qu'elle avait fait :

Lestrange avait tué son frère.

Elle l'avait tué par accident.

Et elle avait gardé tout cela pour elle, depuis tout ce temps.

Une nouvelle bulle de sanglot explosa en dehors de sa poitrine, et Freya secoua sa tête avec désarroi et incrédulité :

- Merlin, ce qu'elle a dû souffrir.

Thésée était resté silencieux.

Muet.

Son regard était d'une intensité sans pareille.

Son désespoir, et sa souffrance, à vif.

Freya secoua une nouvelle fois la tête vers lui, et lui demanda avec une voix encore tremblante :

- Pourquoi vous ne vouliez pas que je le sache ?

Il tressauta encore, comme si elle l'avait giflé.

Mais il ne répondit pas, à vrai dire, il paraissait tout aussi perdu qu'elle.

Elle répéta, avec un peu plus d'impatience cette fois :

- Qu'est-ce que vous voulez cacher avec ça ? Qu'est-ce que vous voulez-…

- Je ne cache rien !

Sa voix avait vrillé et il avait repris une grande bouffée d'air, comme s'il s'était contenu depuis très longtemps déjà. Freya l'avait toisé, interloquée par sa réaction explosive. Et après quelques respirations haletantes, et un autre geste perdu de la main sur son visage, il articula avec douleur :

- Je ne veux pas qu'on entache sa mémoire.

Les yeux qu'il avait relevés vers elle étaient à la fois sombres et implorants.

Le ton grave de sa voix s'était abaissé, presque dans un murmure :

- Il y avait déjà beaucoup de rumeurs à propos de sa famille, de son Père, de la disparition de son frère… on parlait d'une malédiction.

Il déglutit et détourna le regard quelques instants, sentant certainement que des larmes menaçaient de s'échapper de ses yeux à lui aussi. Il rabaissa la tête, et dans un souffle douloureux, il compléta :

- Ajouter le meurtre de son frère au tableau n'aiderait pas.

Il redirigea des yeux brillants vers elle.

Sa voix grave dérailla encore :

- Et de toute manière… personne n'était sensé être au courant.

Il termina dans une grimace de souffrance :

- … pas même moi.

- Vous ne le saviez pas ?…

La question de Freya sembla lui donner un autre coup de couteau.

Ses lèvres s'étaient soulevées nerveusement, dans une expression entre colère et regret.

- Non.

Le souffle de Freya se calma, mais la douleur dans sa poitrine non. On avait l'impression qu'on lui essorait le coeur. Et l'expression peinée de Dragonneau en face d'elle, la torturait.

Il eut un petit sourire et un souffle sarcastiques, et il n'osa pas la regarder lorsqu'il détaillait :

- Je l'ai appris par Norbert. Après l'incident de Paris.

Il y avait de l'amertume dans sa voix et son expression. Il souffla un rire sarcastique et forcé une nouvelle fois et redressa ses yeux vers elle. Un hoquet de sanglot s'échappa des lèvres de Freya, et ces dernières se mirent à trembler.

- Je suis désolée, avait-elle déblatéré.

Elle secoua la tête encore, incapable de retenir un autre pleur naissant dans sa gorge.

- Je suis désolée, j'étais curieuse de savoir, oui c'est vrai… Mais jamais je n'aurais cru… jamais je n'aurais imaginé… et puis, je ne pensais pas que… je ne peux pas contrôler ce que je vois et je…

Thésée la regardait, immobile, avec des sourcils courbés vers l'envers, dans une expression attristée. Freya ne parvint pas à mettre assez d'ordre dans ses pensées ni dans ses phrases. Elle abandonna.

Et puis ses yeux étaient tombés sur les mains de Dragonneau, tâchées de rouge.

- Vous êtes… blessé.

Dragonneau secoua la tête, avec les mêmes yeux brillants.

Sa gorge devait être nouée, parce qu'il n'avait pas répondu tout aussitôt.

Son expression vira au préoccupé, et il s'avança un peu vers elle, sur les genoux et attrapa ses mains à elle. Il les retourna délicatement, dirigeant leur paume vers le ciel, et Freya réalisa qu'elles étaient inondées de rouge.

- C'est vous qui êtes blessée.

Ses mots étaient plats, sans tonalité.

Et quand Freya avait relevé des yeux perdus vers lui, elle avait réalisé qu'il semblait tout aussi sonné qu'elle. Presque sous le choc.

Après une pause, où il avait cligné des yeux plusieurs fois, comme s'il essayait de déterminer si tout cela était bel et bien réel, il avait sorti sa baguette depuis l'intérieur de sa veste et l'orienta vers les mains retournées de la sorcière.

Les traces de ses ongles qui avaient ainsi entaillé sa chair s'effacèrent lentement, et Freya grimaça un peu. Elle avait un peu mal, mais ce n'était rien comparé à la confusion et à l'immense tristesse qu'elle ressentait.

Thésée n'avait pas lâché ses mains, et semblait tout aussi paralysé qu'elle.

Sa voix grave souffla sur son front, balayant des mèches noires décoiffées :

- Vous devez me promettre que vous n'en parlerez pas.

Elle releva des yeux brouillés de larmes vers les siens.

Ils étaient d'un gris profond, celui d'un épais brouillard londonien.

Il compléta avec un air solennel et tendu :

- A personne. A jamais.

Freya réussi à bredouiller, retenant un autre sanglot :

- Je vous le jure…

Il avait juste hoché la tête, mais conservait cet air défait et absent.

Dans un geste maladroit, il avait lâché les mains de Freya, et se cala à côté d'elle, contre la paroi en bois de la cabine. Son bras retomba le long de son flan, et sa main s'écrasa contre l'herbe aplatie par la nuit. Il y lâcha sa baguette, comme si plus aucune force ne l'habitait lui aussi.

Il laissa retomber sa tête contre l'épaule de Freya, comme il l'avait fait la veille, pour s'endormir. La Nott le laissa faire. Elle pouvait sentir dans son propre thorax la douleur de Lestrange, ses regrets, ses remords, ses souvenirs… et celle de Thésée, essayant désespérément de la protéger, et ce, même après s'être senti trahi, même après qu'elle soit partie.

Elle le sentit déglutir contre son épaule, puis réajuster son front froncé pour le caler dans sa nuque palpitante. Les vibrations de sa voix grave firent trembler son tronc tout entier :

- Dumbledore disait avoir le même regret qu'elle…

Freya ferma les yeux, contenant une autre plainte.

Oui, les mots de Dumbledore, ils faisaient sens désormais, comme toujours.

Dragonneau ajouta dans un souffle :

- Maintenant je comprends ce qu'il voulait dire.

Elle le sentit secouer la tête en négation contre son épaule.

Et il ajouta dans une voix torturée et torturante :

- Finalement, il la connaissait peut-être mieux que moi.


Tadam !

Et voilà, après de longues semaines d'absence, voici la suite des aventures de Freya, Thésée et compagnie.

Je suis encore désolée pour cette attente, et encore plus de ne pas avoir répondu à tous vos gentils messages ! Merci de me suivre, de m'envoyer tous vos petits commentaires et MP, ça me fait tellement plaisir de vous lire !

Je vais tâcher de me remettre doucement à écrire la suite de cette histoire, et profiter de ces semaines et de ce contexte un peu particuliers pour vous faire voyager un peu… On en a tous besoin, n'est-ce pas ? Eh oui, un peu de voyage… car le Brésil n'est plus très loin (un amarrage à Rio est prévu dans 2 Chapitres, à peu près).

Mais d'ici là… vous l'avez remarqué, les vagues commencent à faire tanguer le navire. Une tempête approche… Alors cramponnez-vous pour le prochain chapitre.

Son titre ? « Le Piège »… ça en dit long, non ?

Prenez soin de vous, et de vos proches.

A très vite,
Netphis.