La voix d'Harry Potter sonnait curieusement. On aurait dit du papier froissé. Ou alors le bruit d'une feuille morte qui se désagrège sous les doigts. Draco avait le cerveau vide, et aucune idée de quoi répondre. C'est Hermione qui vint à sa rescousse.

- Oui, Harry, expliqua-t-elle. C'est moi qui ai voulu qu'il soit là. Il est le seul à ne pas avoir été ensorcelé. Ne t'énerve pas, fit-elle précipitamment, mais j'ai pensé que ce qu'il avait à dire pouvait être… utile.

Le blond voyait bien qu'elle ne disait pas toute la vérité. Comme si elle préférait taire la vraie raison pour laquelle elle était venue le chercher. Les prunelles émeraude de Potter passaient de toute vitesse de son amie à Draco, comme s'il cherchait à savoir s'ils se moquaient de lui ou pas. Il n'avait pas l'air énervé, mais désemparé. Fatigué surtout. Draco comprenait, il l'était également. Il prenait sur lui pour tenir debout et ne pas laisser transparaître son état d'éreintement. Au bout de presque une minute entière de dévisagement, Potter haussa vaguement les épaules, comme s'il acceptait l'étrangeté de la situation.

- Puisque tu as vu ce qu'il s'était passé Malfoy, tu pourrais peut-être éclairer ma lanterne, dit-il. J'étais trop occupé à rester accroché à mon balai pour voir ce qui arrivait en bas.

A pas lents, presque réticents, le blond traversa la pièce – le trajet lui parut interminable, avec le regard fixe de Potter vissé sur lui, qui le brûlait comme une flamme vive. Il resta planté là, juste à côté du lit, près de Granger – parce qu'aller du côté de Weasley relevait d'un niveau supérieur dans le malaise – ce qui était très gênant, mais il n'avait pas vraiment le choix puisqu'il n'y avait pas de chaise à disposition. C'était soit être sur ses deux jambes, soit s'asseoir par terre. Ou alors se poser à même le lit, et ça, jamais de la vie.

En faisant son maximum pour ne pas avoir l'air totalement dingue, mais en tentant toutefois de relater un nombre important de détails, il réexpliqua comment les gens s'étaient gelés tout autour de lui, l'arrivée de la silhouette, leur brève discussion. Rien de tout cela ne paraissait réel. Malgré tout, aucun d'eux ne remit en cause son discours. Granger fronçait les sourcils si fort qu'ils ne formaient qu'un grand trait barrant le haut de sa figure – c'était le mode « réflexion-intensive ». Weasley, quant à lui, n'avait pas l'air de réfléchir à grand-chose, si ce n'était l'aspect inédit de ses pieds, puisqu'il était en pleine contemplation de ces derniers. Harry Potter, le centre de tout, ne lâchait plus Draco des yeux, ce qui était, bien-entendu, très problématique.

- Nous devons absolument entreprendre des recherches pour savoir qui se cache derrière cet être mystérieux, Harry ! s'exclama la Gryffondor soudainement, prise d'un enthousiasme débordant face à la perspective de nouvelles choses à apprendre.

Celui-ci acquiesça nonchalamment, comme si cela ne le touchait pas de près. Il reporta son regard sur la brune à la chevelure inclassable et lui adressa un mince sourire rassurant.

- Ouais, bien-sûr Hermione, il faudra chercher. Pour l'instant, je t'avoue que je suis un peu assommé…

- Oh ! s'écria-t-elle. Evidemment, pas maintenant ! Enfin, ce n'est pas ce que je voulais dire, je sais bien que… Enfin, oui, on va te laisser, tu dois te reposer, et Ron et moi on va rentrer… (Ses yeux dérivèrent sur Draco qui se tenait comme une statue antique à un mètre d'elle) Oh ! et tu… Draco, oui, on va repartir tous ensemble.

Elle encercla Harry de ses deux bras avec vigueur, lui souhaitant un prompt rétablissement, puis se releva, et prit Ron Weasley par la main, l'entrainant vers la sortie. Draco allait leur emboîter le pas, lorsque Potter reprit la parole.

- Malfoy ? Tu peux rester un instant, s'il-te-plait ? J'ai quelques mots à te dire.

Weasley allait protester, mais Granger lui donna une claque sur le bras – apparemment douloureuse, puisque le roux grimaça. Draco demeura stoïque pendant qu'ils sortaient, comme attendant que la sentence fatale s'abatte sur lui. Puis, il se retourna, à deux à l'heure – peut-être que s'il retardait le plus longtemps possible le moment fatidique, celui-ci serait moins douloureux. Il vacilla lorsque ses yeux croisèrent les deux émeraudes qui étincelaient dans la semi-obscurité comme deux étoiles vertes. Le vacarme sous son crâne était tel qu'il ne percevait plus aucun son. Serrant les poings, il força les mots à sortir de sa gorge.

- Je n'y suis pour rien, déclara-t-il.

« J'ai l'air stupide », se dit-il.

- Je sais bien que tu n'y es pour rien, Malfoy, répondit le brun, comme si ce que le Serpentard avait annoncé n'était qu'une broutille. Ce n'est pas de ça dont je voulais te parler.

- Tu veux dire que tu ne pensais pas que j'étais pour quelque chose dans cette attaque ?

Draco était confus. Il s'était psychologiquement préparé à en recevoir plein la gueule.

- Je t'avoue y avoir songé une seconde, par habitude, mais non, je ne te pensais pas responsable de quoi que ce soit dans cette affaire. Ce n'est plus ton genre de faire ça.

Il émit un rire qui dura une fraction de seconde ;

- Du mois, plus maintenant, ajouta-t-il. Qui plus est, tu n'es pas assez puissant pour jeter un sortilège sur tout Poudlard.

- Eh ! protesta le blond.

Mais il se surprit à ne pas le prendre mal, et même à… sourire lui aussi. Bizarre.

- Enfin, reprit Potter, je trouve que c'est tout de même une sacrée coïncidence que tu sois le seul qui ait réchappé du sortilège. Un sort aussi étendu que celui-ci… Pourquoi toi ? Et cet individu qui te parle comme s'il te connaissait… Est-ce qu'il n'y aurait pas un lien avec ton père ?

Draco fut bouche-bée un court instant, avant de se reprendre.

- Je suis impressionné que tu sois parvenu à une telle conclusion en si peu de temps… Je ne savais pas que tu pouvais réfléchir aussi rapidement.

C'était une boutade, mais il avait l'impression de marcher sur des œufs en tâchant de ne pas en briser la coquille. Harry laissa échapper un regard malicieux que Draco n'arriva pas à analyser avant de retrouver un air plus sérieux.

- Ravi de t'impressionner. Revenons à nos moutons, si tu veux bien. Toi aussi tu penses que ton père est lié à ça ?

- Oui, répondit le blond sans hésitation, c'est probable. Pour tout dire, je ne crois pas qu'il ait accepté la mort de Tu-Sais-Qui.

- Voldemort.

- Euh… oui.

Draco était troublé. La marque sur son avant-bras le démangeait. Il aurait voulu qu'elle disparaisse. Il se força à se donner une certaine de contenance avant de continuer.

- Je n'ai pas eu beaucoup de temps pour y réfléchir, mais j'imagine que lui et quelques autres ont dû créer un petit groupe pour comploter dans leur coin, et ce qui s'est passé cet après-midi y est forcément lié. Par contre, je ne sais pas trop ce qu'ils s'imaginaient en faisant ça…

- Me tuer, avec un peu de chance.

- Mais ça n'aurait pas changé la face du monde.

- Merci de ta considération Malfoy.

- De rien.

Il en avait marre de rester debout, stupidement. Ses genoux craquaient, ses muscles tiraient. Sans demander la permission, il s'assit sur le bord extrême à l'opposé de Potter, évitant de poser son regard sur lui. Le poids de la fatigue pesa sur lui tout d'un coup, comme un sac d'une tonne sur ses épaules. La journée devenait longue. Malgré cela, il était conscient de la distance exacte entre son corps et celui de Potter. C'était hallucinant à quel point ce lit était petit.

- C'est donc ça que tu voulais me dire ? Me parler de l'implication de mon père là-dedans ?

C'était, bien évidemment, le sujet prioritaire du jour, mais le cœur de Draco était dans l'expectative de plus. Une partie de lui – plus grande que ce qu'il n'aurait voulu l'admettre – souhaitait ardemment qu'il évoque leur dernière altercation. Le Gryffondor ne pouvait pas ne rien avoir à dire à ce propos. Il ne pouvait pas ne rien avoir à dire sur ce qu'ils s'étaient dit alors. Draco mourrait d'envie de lui poser toutes les questions qui le hantaient depuis, mais il était effrayé à l'idée d'esquisser le geste le plus infime. Il était effrayé à l'idée de prononcer le moindre mot et de tout faire voler en éclat. L'équilibre était toujours d'une précarité infinie avec lui.

- Je… balbutia le brun, non, j'avoue. Enfin, il faudra bien qu'on en parle, c'est sûr, mais plutôt avec Hermione, et Ron, et autour d'une table, en bonne et due forme. Non, c'est vrai, je voulais profiter de l'occasion d'être seuls ici, et de ne pas risquer d'être dérangés pour te parler d'autre chose. Je… c'est compliqué. La dernière fois.. la dernière fois qu'on s'est vus, je…

- Je suis désolé, le coupa Draco. Je suis vraiment désolé, je n'aurais pas dû.

- Pas dû quoi ?

- Tu sais bien.

Levant haut les sourcils, Potter laissa échapper un petit « oh » qui trahissait sa surprise. Le Gryffondor reprit :

- Ah, oui, bien-sûr, tu es désolé, évidemment, euh… oui, moi aussi, enfin, non, je veux dire… ce n'est pas grave. Ne t'inquiète pas pour ça. J'ai réagi violemment en partant comme ça, c'était impulsif.

- C'était déplacé de ma part, continua Draco. Je ne sais pas du tout pourquoi j'ai fait ça.

A mesure qu'il déblatérait ces conneries, une voix dans sa tête hurlait : « Mais qu'est-ce que tu racontes ?! Evidemment que tu sais pourquoi tu as fait ça ! ». Un mécanisme automatique avait pris le contrôle de sa bouche de ses cordes vocales, et ne voulait plus s'arrêter.

- J'étais déboussolé ce jour-là, je ne sais pas ce qui m'a pris…

L'autre secoua doucement la tête de droite à gauche. A la grande surprise du Serpentard, il se rendit compte que le brun souriait légèrement.

- Vraiment, je n'arrive pas à m'y faire, voir un Malfoy s'excuser est toujours aussi fantastique.

Pour faire bonne figure, le blond rétorqua en lui donnant un minuscule coup dans l'épaule – ce qui n'était, en fait, pas très aisé de faire puisqu'il était toujours assis assez loin sur le lit. Néanmoins, cela était suffisant pour que Potter émette un petit gémissement de douleur.

- Oups, lâcha Draco.

- Ouais, je te rappelle que je me remets d'une chute de trente mètres de haut, la fouine.

Il le fusilla du regard avant d'éclater de rire – une scène en haut d'une certaine tour d'astronomie lui revint en mémoire. Son rire n'avait rien perdu de son écho. Il était à deux doigts de soupirer de contentement lorsqu'il se rendit compte qu'il versait de nouveau dans la niaiserie. Potter sembla rassembler son courage avant de poursuivre.

- Bref, ce que je voulais te dire, c'est seulement que je m'étais mal comporté ce jour-là, que j'avais agis stupidement comme toujours, et que franchement c'était cool de se parler comme ça… c'est bête, mais j'ai l'impression qu'on n'aurait pas dû être ennemis pendant toutes ces années, ça ne servait à rien, du coup, on-pourrait-pas-faire-la-paix-officiellement ?

Harry s'était tant empressé de parler que la moitié ressemblait à du charabia, mais Draco comprit l'idée. Etait-il en train d'halluciner ? Potter était-il réellement en train de lui demander de « faire la paix », comme s'ils avaient tous les deux cinq ans et venaient de se quereller autour du bac à sable? Bon, il fallait bien avouer qu'ils ne se comportaient pas réellement comme deux adultes, cela était vrai.

- Euh ouais, okay, pas de problème, réussit-il à bredouiller, espérant ne pas trahir le désordre d'émotions qui s'enchevêtraient en lui au même instant.

Potter parut soulagé d'une charge énorme. Le Serpentard était si confus qu'il ne savait plus trop quoi dire, alors il opta pour le choix du sarcasme.

- Tu m'entraînes dans un guet-apens pour qu'on devienne amis, Potter ?

- Je n'ai pas besoin de t'entraîner nulle part, fit-il remarquer, c'est toi qui viens à moi.

- Granger m'a forcé la main. Ne prends pas tes désirs pour des réalités.

Les coins de la bouche du Gryffondor se retroussèrent, comme s'il trouvait que c'était une bonne plaisanterie.

- C'est tout de même surprenant cette histoire, je ne pensais pas ton père si fou…

Il eut l'air d'hésiter, comme s'il craignait de le vexer.

- Il a complètement pété les plombs depuis l'année dernière, expliqua Draco (pour bien montrer qu'il n'était plus le fils à papa qu'il avait été autrefois). Il s'en allait pendant des jours sans donner aucune indication de l'endroit où il se trouvait, il est devenu plus violent avec ma mère et moi qu'il ne l'avait jamais été.

Potter semblait l'écouter avec une concertation extrême, ce qui était d'autant plus anormal qu'il ne s'était encore jamais confié sur son père à quiconque – pas même à El. C'était un pan de sa vie qu'il préférait oublier, auquel il préférait ne jamais songer. Et il était là, à montrer un de ses aspects les plus faibles au jeune homme qu'il aimait, au jeune homme qu'il avait tourmenté pendant plus de six ans.

- Pour être honnête avec toi, reprit Draco comme s'il n'y avait aucun souci et que son cœur n'était pas du tout en train de partir en vrille, ce n'est pas mon père qui me fait le plus peur dans cette histoire. C'est cet individu assez puissant pour endormir tous les gens présents dans les gradins, pour apparaître et disparaître sans aucun problème dans le périmètre protégé par les sortilèges de Poudlard. Mon père n'est qu'un sorcier, et sa magie n'est pas si forte que ça – une fois qu'on lui enlève son influence sur les autres, il ne reste plus grand-chose quand c'est seulement l'homme et la baguette. Mais cet être, il ou elle n'était pas humain. Cette chose ne venait pas de ce monde.

- On trouvera qui c'est, d'où il ou elle vient. Je ne suis plus à ça près. J'ai vécu pendant des années en sachant que j'allais un jour ou l'autre me confronter à Voldemort et que seul l'un de nous deux allait s'en sortir. Voldemort était pas mal effrayant. Je pense qu'un gars fait d'ombres, ce ne sera pas pire.

Il disait cela sur le ton de l'ironie, mais ses prunelles laissaient entrevoir une lassitude terrible, qui révélait à quel point il était en réalité exténué par cet éternel combat. Draco comprenait, il comprenait si bien. Il avait envie de le serrer dans ses bras, comme Granger l'avait fait plus tôt, mais il ne pouvait pas, il ne pouvait rien faire d'autre que de rester assis là, sur le rebord du matelas, en essayant de ne pas bouger d'un centimètre au risque de toucher le tibia de Potter. Il prit appui pour se relever, et ce faisant, le bout de ses doigts effleura la main du Gryffondor, posée près de son corps. Pendant un instant qui dura une microseconde, Draco eut une nouvelle fois l'impression que le monde n'existait plus et s'effaçait tout autour d'eux. La sensation s'évanouit aussi rapidement qu'elle était venue.

- Je… il faut que j'y aille, bégaya-t-il. Remets-toi bien Potter.

Il n'osait pas se hasarder à un coup d'œil vers son visage – le péril était trop grand – et s'éloigna rapidement, franchit le pas de la porte sans s'attarder, et se retrouva dans le couloir.