Elizabeth

Ma vie est merveilleuse.

Ma vie est si merveilleusement sublime que c'en est presque effrayant.

Ça fait deux semaines que je sors officiellement avec Meliodas, et mes journées sont pleines de rires, de câlins et de parties de jambes en l'air incroyables, le tout parsemé de cours, de révisions, de répétitions et de matchs de hockey. J'ai été surprise par le lien qui s'est créé entre Meliodas et moi, et si Diane continue de se moquer de mon virage à cent quatre-vingts degrés, je ne regrette pas ma décision. Je me laisse porter pour voir où cette histoire nous mènera, et pour l'instant, tout fonctionne à merveille.

Seulement, lorsque la vie est aussi belle, il faut nécessairement que quelque chose tourne au vinaigre.

– Je sais que c'est pénible, dit Matrona, ma directrice d'études. Hélas, je ne peux rien faire à part vous conseiller de parler directement à Guila pour…

– C'est hors de question.

J'agrippe les accoudoirs de mon fauteuil et je dévisage la jolie blonde assise de l'autre côté du bureau en me demandant comment elle peut dire qu'un tel désastre est juste pénible. Et elle voudrait que je parle à Guila ? C'est mort. Pour quelle foutue raison est-ce que j'aurais envie d'aller parler à la petite conne qui vient de ruiner mes chances de décrocher une bourse ? Je n'arrive pas à croire ce que Matrona vient de m'apprendre. Guila et Gowther m'ont larguée. Ils ont eu la permission de me dégager pour que Gowther fasse un solo. Non mais c'est quoi, ce bordel ?

Au fond, je ne suis pas vraiment surprise. Meliodas m'avait prévenue que ça pouvait arriver, mais jamais je n'aurais cru Gowther capable de me virer quatre semaines avant le spectacle ni que ma conseillère ne trouverait pas cela choquant.

– Je ne parlerai pas à Guila. Apparemment, elle a déjà pris sa décision.

Ou plutôt, Gowther a pris la décision pour elle, puis il l'a amadouée pour qu'elle en parle à nos directeurs respectifs en disant que sa composition n'était pas mise en valeur par un duo et qu'elle la retirerait du spectacle si ce n'était pas un solo. Bien sûr, Gowther s'est empressé de remarquer que ce serait un terrible désastre que le public n'entende pas un si beau morceau, et il a gracieusement proposé de me laisser le chanter. C'est à ce moment là que Guila a insisté pour que son œuvre soit chantée par une voix d'homme.

Eh bien, va te faire foutre, Guila !

– Alors, qu'est-ce que je suis censée faire maintenant ? je demande. Je n'ai pas le temps d'apprendre une nouvelle chanson et de travailler avec un nouveau compositeur.

– Non, c'est exact.

D'habitude, j'aime le fait que Matrona ne passe pas par quatre chemins pour dire une chose, mais aujourd'hui, ça me donne envie de l'étriper.

– C'est pour cela que le directeur de Gowther et moi-même avons décidé de modifier un peu les règles. Vous ne ferez pas équipe avec un compositeur. Nous sommes d'accord – et le directeur de la faculté l'est aussi – pour que vous chantiez un de vos propres morceaux.

Je sais que vous avez beaucoup de compositions, Elizabeth. D'ailleurs, je pense que c'est l'occasion parfaite pour faire découvrir non seulement votre voix mais votre plume aussi.

Cependant, vous ne serez éligible qu'à la bourse d'interprétation, puisque la composition n'est pas votre majeure.

Je ne sais pas par quoi commencer. Oui, j'ai quelques originaux, mais aucun n'est prêt à être chanté sur scène.

– Pourquoi est-ce que Gowther n'est pas pénalisé pour ça ?

– Écoutez, je ne peux pas dire que j'approuve le comportement de Gowther et de Guila. Hélas, cela fait partie des risques des duos, soupire Matrona. Chaque année, il y a au moins un duo qui se sépare juste avant le spectacle. Vous vous souvenez de Nerobasta ? Elle a été diplômée l'an dernier.

Je hoche la tête en pensant à la sœur de Beau.

– Son partenaire l'a lâchée trois jours avant le spectacle.

– Ah bon ?

– Oui. Inutile de vous dire que les derniers jours ont été chaotiques.

Je me calme un peu en me rappelant que non seulement Nerobasta a gagné la bourse d'études mais qu'elle a été repérée par un agent qui lui a décroché cette audition à New York.

– Vous n'avez pas besoin de Gowther, Elizabeth, dit Matrona d'une voix ferme et rassurante. Vous êtes une superbe soliste. C'est ça votre force. Et si je me souviens bien, c'est ce que je vous avais conseillé au début du semestre.

Je sens mes joues rougir. Elle a raison. Elle m'avait fait part de ses craintes dès le début, mais j'avais laissé Gowther me convaincre qu'ensemble on « casserait la baraque ».

– Vous aurez tout le temps nécessaire pour vous préparer. Nous changerons les emplois du temps pour vous donner accès à la salle de musique dès que vous en aurez besoin, et si vous désirez être accompagnée, vous pourrez demander autant de musiciens que vous le souhaitez. Y a-t-il autre chose dont vous pourriez avoir besoin ? demande-telle en souriant légèrement. Croyez-moi, le directeur de Gowther n'est vraiment pas ravi, alors si vous voulez quoi que ce soit, dites-le-moi et je ferai en sorte que vous l'ayez.

Je suis sur le point de secouer la tête lorsqu'une idée me vient.

– En fait, il y a bien quelque chose que je veux. J'aimerais avoir Jae. Kim Jae Woo, je veux dire.

– Qui ?

– Le violoncelliste. Je voudrais le violoncelliste.

Meliodas

– J'arrive pas à croire qu'il ait fait ça ! s'écrie Diane, outrée.

Ma copine fait tout pour ne pas montrer qu'elle est furieuse, mais elle n'est pas bonne comédienne.

– Ah bon ? demande-t-elle en lissant son tablier. Parce que moi ça ne m'étonne pas du tout. Je parie que c'est ce qu'il avait prévu de faire depuis le début, me rendre dingue et me planter juste avant le spectacle.

– Quel enfoiré ! marmonne Dolor qui est assis à côté d'Diane. Il faut que quelqu'un lui apprenne les bonnes manières, dit-il en nous regardant. Vous ne pouvez pas lui faire un peu peur ? C'est un truc de hockeyeur non, les bagarres ?

– Avec plaisir, dit Ban, à côté de moi. C'est quoi son adresse ?

– On ne va rien faire du tout, je dis en regardant Ban. À moins que tu veuilles affronter la colère du coach et être interdit de jeu ? Mais ne t'en fais pas, Bébé, je dis à Elizabeth. Dans ma tête, je lui ai déjà cassé la gueule. Ça compte, non ?

– Allez, je l'accorde, dit-elle en rangeant son bloc-notes dans son tablier. Je reviens.

Je regarde Elizabeth s'éloigner en matant ses fesses de façon si peu discrète que mes trois compères éclatent de rire et me charrient. Je n'en reviens toujours pas d'être assis là avec mon meilleur pote et les meilleurs amis d'Elizabeth.

J'étais persuadé que les amis « artistes » d'Elizabeth se comporteraient avec moi de façon condescendante et qu'ils seraient coincés, quand elle m'a dit ce qu'ils pensaient des sportifs de la fac, mais je crois que mon charme naturel les a conquis. Diane et Dolor se conduisent comme si nous nous connaissions depuis notre plus tendre enfance, et Merlin, qui s'est découvert une passion pour le hockey, m'écrit régulièrement pour me poser des questions au sujet de mon sport. Le seul à se montrer hostile est Fraudin, mais sa copine Merascylla est très cool, alors je lui laisse le bénéfice du doute.

– Elle est furax, dit Ban en regardant Elizabeth parler avec le cuisinier.

– C'est normal, répond Dolor. Quel genre de psycho-connard plante sa partenaire juste avant le spectacle ?

– Psycho-connard ? répète Ban en riant. Je te vole cette insulte.

– Elle s'en sortira très bien, dit Diane. Ses compositions sont incroyables. Elle n'a pas besoin de Gowther.

– Personne n'a besoin de Gowther, ajoute Dolor. Ce type est l'équivalent humain de la syphilis.

Tout le monde éclate de rire tandis que je continue d'admirer Elizabeth en repensant à la première fois que je suis venu chez Della pour la convaincre de me donner des cours. Ça fait à peine plus d'un mois, or j'ai l'impression de l'avoir connue toute ma vie.

Je ne sais pas comment j'ai pu refuser d'avoir des copines. Sincèrement, c'est génial.

Vraiment génial. Je peux baiser quand je veux sans avoir à galérer, j'ai quelqu'un auprès de qui me plaindre quand j'ai eu une mauvaise journée ou qu'on a perdu un match, et je peux faire les pires blagues du monde, Elizabeth rira quand même.

Surtout, j'adore être avec elle. C'est aussi simple que ça.

Elizabeth revient à notre table avec nos boissons, ou plutôt celles de Diane et Dolor, parce que Ban et moi n'avons droit qu'à un simple verre d'eau.

– Il est où, mon Pepsi, Ellie ? râle Ban.

– Tu sais la quantité de sucre qu'il y a dans un soda ? demande-t-elle en le dévisageant.

– Une quantité tout à fait acceptable.

– Faux. La réponse est beaucoup trop. Vous jouez contre Michigan dans une heure. Vous ne pouvez pas vous goinfrer de sucre avant le match. Vous aurez cinq minutes d'énergie avant de vous effondrer sur la glace.

– Cap'tain, depuis quand ta meuf est devenue notre nutritionniste ? demande Ban.

Je prends mon verre d'eau et j'en bois une gorgée.

– Si tu veux te disputer avec elle, je t'en prie, vas-y.

Ban regarde Elizabeth, dont le visage dit clairement il faudra me passer sur le corps pour avoir ton soda, puis il me regarde de nouveau.

– Non, répond-il d'une voix lugubre.