Refrain 47 | Confusion et empathie

o jeudi, domaine d'Ippolito Grancavallo, Toscane

Comme Ron l'avait supposé, la protection de Gwyneira Snow me laisse plutôt beaucoup de temps - ce sont les collègues italiens qui font le gros du boulot. Ils sont en nombre suffisant et organisés et, visiblement, le domaine n'accueille pas ce genre de réunion pour la première fois. Tout le monde utilise une sorte de miroir qui permet de "chuchoter" à l'oreille de ses équipiers sans qu'ils aient à activer leur miroir. Les Italiens appellent ça un Bisbigliatore. Orsola Bruni est sincèrement étonnée que les Aurors britanniques ne l'utilisent pas. Moi aussi.

Wind et Mark sont rapidement inclus dans le dispositif - de manière allégée puisqu'on suppose qu'ils vont rester de garde une partie de la nuit mais suffisamment pour que "Snow les repère et se sente prise au sérieux". C'est à partir du moment où mon équipe est intégrée qu'Orsola Bruni semble se dégeler.

Je vais les voir à tour de rôle et de loin en loin. Dans l'intervalle, j'occupe un bureau dans la salle de surveillance installée au rez-de-chaussée, stratégiquement à côté des cuisines. Je peux donc me mettre à la rédaction des rapports demandés par Ron entre deux rondes. Quand il ne surveille pas sa propre équipe - encore qu'il utilise lui aussi les fameux "Chuchoteurs" pour une grande partie de la communication interne de l'équipe -, Dim me fait la conversation.

Orsola revient elle aussi, régulièrement, me surveiller, et les autres Aurors présents pour la protection de leurs représentants - allemands, français et néerlandais - viennent quasiment tous se présenter à moi. Je mesure que je suis un peu l'attraction du moment dans une mission où il n'y a pas tellement d'excitation à attendre. À moins que l'hypothèse que je sois en mission privée autant qu'officielle soit plus répandue que je ne l'espère. Sans parler, évidemment, de ceux qui ont croisé ma mère ou en ont entendu parler.

De mon côté, je vérifie que l'organisation régionalisée des équipes est bien la norme sur le continent. C'était dans le rapport de Mãe, mais je me rends compte qu'on ne m'en a jamais parlé à l'Académie, par exemple, ce qui me paraît un tort. Je tiens de mes collègues qu'ils voient tous la réforme en cours en Grande-Bretagne comme la suppression d'une anomalie, d'une excentricité britannique. C'est d'eux tous aussi que j'apprends qu'Altan Karaman n'est pas le seul représentant turc présent.

"Il y a deux autres - un homme et une femme", m'explique Dim. "Ce n'est pas la première fois que je les vois ces dernières semaines. On pourrait même dire que c'est mon délégué qui les a amenés", il s'enorgueillit clairement.

Faute d'avoir une question intelligente à poser, je me concentre sur ma mission. À quinze heures, je rejoins Snow dans sa chambre pour lui décrire les mesures prises pour sa protection. Elle fronce du nez, mais je vois bien qu'elle n'a aucune idée de si elles sont suffisantes. De manière intéressante mais prévisible, elle essaie donc de me faire parler de ma "connaissance de la situation à Istanbul" et de la "vision familiale des perspectives politiques au Diwan".

"Je ne pense pas qu'il existe une vision familiale, Madame Snow", je réponds sobrement. "Ma connaissance des enjeux est plus que basique... Mon frère en saurait sans doute plus que moi mais il vit dans une Réserve dans laquelle il n'est pas facile de recevoir des appels par miroirs."

Mãe a estimé ce matin à Londres que Snow aurait du mal à me croire. Elle a trop de prévention envers moi pour qu'il en soit différemment. Essaie de ne pas lui répondre et si, vraiment, ça se révèle intenable, dis-lui qu'en la matière toute la famille s'en remet à Albus. C'est après tout à lui qu'elle rend des comptes. J'espère bien ne pas devoir en venir là.

"Altan Karaman, le frère de sa fiancée, est là", elle articule en observant sans aucune retenue ma réaction.

"Nous n'avons jamais eu la chance d'être présentés l'un à l'autre", je lui réponds avec sincérité. "J'imagine néanmoins qu'il connaît mon nom."

"Je pensais l'engagement de votre frère relativement officiel."

"Il l'est, mais ça ne veut pas dire qu'il y a eu une grande fête réunissant les deux familles, Madame Snow", j'explique.

"Mais vous l'avez identifié, Auror Lupin ?", elle questionne après une nette hésitation.

"Il ressemble trop à sa sœur pour qu'il en soit autrement."

"Vous avez l'intention d'aller vous présenter ?"

"Ma mission est votre sécurité, Madame Snow", je répète, "pas de rencontrer les autres délégués."

"Vous avez l'air sincère", elle soupire. "On m'a dit que vous étiez tenue en haute estime par l'ensemble du Département d'application des lois magiques et que ça n'avait que peu à voir avec votre patronyme", elle développe. "On vous dit indépendante de votre mère - je me demande ce que ça peut vouloir signifier en pratique vu vos fonctions. J'imagine que l'avenir nous le dira."

Je pense totalement déplacée de ma part de répondre à une telle affirmation. Je me réfugie dans le silence Lupin qu'elle fait semblant de supporter. Je suis soulagée quand elle reçoit le fameux appel de Londres qu'elle attendait et me fait signe de la laisser.

Moi, je profite d'être en mouvement pour sortir dehors. L'air est étonnamment printanier, des myriades de fleurettes jaunes et blanches ont envahi les vastes pelouses autour de la grande demeure. Le dispositif de sphères couvrent aussi les extérieurs mais seulement de manière visuelle. Je décide de ne pas avoir l'air de vouloir trop me cacher et m'assois sur le socle d'une statue qui pourrait être romaine ou une bonne imitation. Je sors mon miroir et prie sincèrement pour que mon frère prenne mon appel. Sans surprise, mes prières ne sont pas spécialement plus exaucées qu'habituellement. Je laisse donc un message précisant qu'il peut me rappeler n'importe quand et retourne à mon bureau. Il faut presque deux heures de plus pour que mon frère me rappelle.

"Tu es à Sienne ?", il vérifie.

"Il paraît que nous sommes près de Sienne, mais je n'ai pas vu la ville et je ne la verrais sans doute pas. Mission, protection d'une envoyée britannique, discussion secrète... Il paraît que tu sais de quoi il en retourne."

Kane ne prend même pas la mouche. Il est sérieux et tendu quand il lâche : "Je ne sais pas ce que Mãe à en tête. T'envoyer là ? Je ne comprends pas."

"Elle n'a rien de spécial en tête. Elle m'aurait bien interdit cette mission, mais c'était juste plus compliqué politiquement que de me laisser y aller... Disons plus compliqué pour elle et pour la Division parce que, ici, ce n'est pas tellement simple pour moi", j'explique lentement pour qu'il ait le temps de se pénétrer du sens de mes paroles.

"Altan t'a parlé ?", il reprend, pas tellement moins nerveusement.

"On n'a jamais été à moins de cinq mètres l'un de l'autre. Mais, que me dirait-il ?"

"Aucune idée... En fait, Iris, tout ce que je peux te dire, c'est qu'il négocie sa survie... - politique voire physique, parce que la révolution de palais serait proche au Diwan. Différentes sources prédisent que des opposants de longue date, bien implantés, bien connectés à l'extérieur, qu'on appelle les Pragmatiques vont l'emporter. Altan n'a pas spécialement leur confiance d'après Defné... Mais il a peut-être des choses à négocier et, là, il semble se poser en intermédiaire avec les Ministères européens - c'est la théorie de Harry et Tiziano... C'est assez malin de sa part... Defné espère que ça va marcher", il termine dans un souffle.

Tout ça recoupe et éclaire ce que les autres Aurors m'ont raconté mais il reste quand même des choses que je veux vérifier par moi-même.

"Je croyais que Defné et son frère ne se parlaient pas ?"

"Eh bien, ils se reparlent... Altan est venu à pied jusqu'à Lo Paradiso pour lui parler... Ça n'a pas été simple entre eux, mais ils se reparlent", raconte Kane. Je ne dirais pas qu'il s'en félicite.

"Defné le soutient ?", je vérifie en me demandant si je ne devrais pas appeler Harry, en fait, pour avoir un récit plus distancié.

"Non. Elle a pris contact avec un groupe dit des Pragmatiques... À l'heure où je te parle, elle est partie les rencontrer. À Venise, avec Harry et Tiziano. Je ne sais pas si elle les soutiendra officiellement mais je sais qu'elle ne s'engagera pas pour Altan. Mais elle espère qu'il... survive..."

"Merlin", je mesure lentement. Ce n'est sans doute pas le moment d'appeler Harry, autant qu'il se concentre sur Defné.

"On croit qu'on a une famille compliquée et puis on rencontre les Karaman", commente mon jumeau avec un rire sans joie.

oo Même lieu

Je somnole dans la chambrée qui nous a été assignée à tous comme lieu de repos quand m'arrivent les messages de Sam. Le premier est une photo de la Gazette du soir et de l'analyse faite par Laly, leur spécialiste juridique, du premier round du procès de Layton Graves. Samuel en a surligné des passages.

Une première étape du procès de Layton Graves s'est achevée ce soir, et je pense que tous ceux qui ont suivi ce procès ont maintenant une vision bien différente du luthier de Salisbury.

Il ne fait aucun doute que, dans l'esprit des juges Carmine Summers, Zachariah Howe et Nelson Belby, Layton Graves est maintenant tenu pour l'instigateur de l'élevage des dragons pour le cuir sur notre sol comme de sa destruction par le feu. Les interrogatoires ont établi clairement ces deux responsabilités. Pour la famille O'Tannian-NGuyet, il s'agissait certainement de gains et d'approvisionnement faciles malgré les risques avérés.

Les motivations de quelqu'un comme Layton Graves sont plus difficiles à cerner. Son avocat, Sindri Rowle, a cherché à nous amener à penser qu'entraîné par Myron Wagtail, son patron et associé, il a été attiré par l'excitation de l'interdit. Pour ma part, je ne peux pas m'empêcher de me demander si les faits ne racontent pas l'inverse : Layton Graves a incité le célèbre chanteur et producteur à prendre ce risque. Il l'a encouragé à s'impliquer auprès de connaissances de longue date et de petite moralité plutôt pour assurer sa chute qu'autre chose. Pour des raisons qui restent à éclaircir, ce même Layton Graves a demandé à Quân NGuyet de détruire l'élevage. Un jeune homme amer parce que sans réel avenir, un pion facile à manipuler voire à sacrifier.

Quand nier n'a plus suffi, Sindri Rowle a de nouveau essayé de nous peindre un Layton Graves inquiet de tremper dans des activités illicites et se décidant à aider à leur destruction. Les Aurors ont eux suggéré que Layton Graves ait estimé que, Wagtail disparu, l'élevage était une piste trop risquée menant à lui et mêlant leurs intérêts. En d'autres termes, que Layton Graves s'est incriminé par sa volonté de détruire toutes les pistes pouvant mener à lui.

Les juges n'ont pas tranché en la matière, mais tous peuvent constater qu'ils ont considéré les différents témoignages exonérant Bloedwen Starling - dont le sang de quart Harpie a fait déjà couler beaucoup d'encre - de la question de l'élevage des dragons comme valides. Il est notoire que tous les membres de la famille O'Tannian NGuyet, malgré des efforts marqués pour limiter leur responsabilité individuelle en accusant les autres, ont tous répété que Bloedwen Starling n'était pas impliquée parce que Myron Wagtail ne l'aurait jamais autorisé. Comme la décision des juges stipule clairement que tous ces témoignages pourront être cités dans le procès du meurtre de Myron Wagtail qui commence lundi, il me paraît assez claire que la culpabilité présumée de Bloedwen Starling, qui plaide pourtant être complice des circonstances de la mort de Wagtail, sera limitée. Nous en saurons bien sûr davantage la semaine prochaine...

Je me lève, sors dehors pour ne gêner aucun de mes confrères et appelle Sam, le dos contre la bâtisse toscane, le nez tourné vers le ciel étoilé.

"Il n'y avait rien d'urgent", il commence mais il a un sourire qui ne trompe pas sur son envie de partager son triomphe avec moi.

"Tu rigoles ?"

"Tu as lu ?", il demande. "Je ne sais pas si tout le monde est aussi convaincu que Laly mais j'avoue que Dawn, Seamus et moi lisons la décision comme lui."

"Bravo", je le félicite.

"Tu te rends compte que tu vas vite venir t'asseoir avec nous ?", il questionne.

"Weasley avait bien ça en tête en m'envoyant en Toscane", je le rassure. "Et ça fait un moment que j'attends ça, en fait. Sans parler du fait qu'avec un peu de chance, je mettrais plusieurs jours avant de croiser Théo dans les couloirs - un chouette bonus !"

"C'est tranquille, la Toscane ?", il suppose quand il a fini de rire à ma pique.

"C'est très joli, c'est le printemps et les Granians paissent au milieu des fleurettes. Si ce n'était bourré de gens qui se demandent si ma mission dépasse la sécurité de Gwyneira Snow, ça serait reposant. Mais comme le formule Kane, on croit avoir une famille compliquée et on rencontre les Karaman..."

"Pauvre Defné", estime lentement Samuel quand j'ai fini de lui raconter ce que j'ai appris. Pas de doute, il n'aimerait pas être à sa place. La vérité est que moi non plus.

ooo Dans la nuit de jeudi à vendredi, Domaine d'Ippolito Grancavallo, Toscane.

C'est presque au milieu de la nuit, alors que j'ai remplacé Wind en surveillance rapprochée de Snow et vérifier que Mark ne s'est pas endormi qu'Altan Karaman m'approche. Il fait ça avec beaucoup de décontraction. Rien d'une coïncidence et pas un instant timide.

"Auror Lupin ? Iris Lupin ?"

Il me tend la main et je suis bien obligée de la serrer.

"Monsieur Karaman", je réponds sans doute trop formelle mais j'ai bien en tête la disposition des sphères et je sais que notre entrevue ne passera pas inaperçue.

"Mon prénom est Altan. Si votre frère jumeau tient ses engagements, nous serons de la même famille", il commente aimablement.

"Je suis en service, Monsieur Karaman."

"Voilà qui est intéressant", il commente lentement, et je réalise qu'il me pense donc en mission.

"Pas en service pour ma famille", je pose donc. "En service pour la Division auprès du Département de la Coopération magique."

Je sens qu'il essaie de donner le change mais qu'une partie de sa belle assurance se fissure avec la réalisation que je suis sincère.

"Une famille au service de son pays", est son commentaire un peu amer.

"En tout cas, une famille qui ne souhaite pas collectivement prendre des responsabilités ailleurs que dans son pays", j'essaie en me demandant si c'est bien ce que tout le reste de ma famille dirait. Mais on m'a répété qu'il n'y avait pas de position familiale ; Kane a dit que Defné avait choisi une autre faction, qu'est-ce que, moi, je pourrais faire pour lui ?

"Votre frère Harry me l'a déjà bien fait comprendre - et votre jumeau semble juste amoureux de ma sœur, sans tellement de capacité pour en tirer un quelconque avantage."

"Je croyais que vous étiez plus ou moins réconciliée, Defné et vous, Monsieur Karaman", je ne peux m'empêcher de commenter.

Que Kane ne l'ait pas impressionné par ses ambitions politiques ne m'étonne pas. Mais j'ai la seconde suivante l'impression plus surprenante qu'Altan Karaman doit se maîtriser pour ne pas s'enfuir en courant. Il hésite un bref instant puis se penche vers moi et souffle :

"J'espère juste que… Defné se souviendra de moi avec assez de... d'empathie pour... pour ne pas abandonner mes enfants.. si... si je ne suis plus en mesure de les protéger moi-même", est sa sortie finale avant de repartir aussi directement qu'il était venu dans l'obscurité des couloirs.

J'avoue. Je ne trouve pas comment le rattraper.

oooo vendredi, en Toscane puis à Athènes

Le vendredi matin, Altan est le premier à quitter le domaine, encadré par les Aurors italiens. Je me rends compte que je ne sais pas où il va, et ses paroles de la nuit dernière tournent dans ma tête comme un reproche. Je n'ai pourtant pas trop le temps de m'appesantir sur les risques ou sur le destin de cet homme qui fait pourtant de fait partie de ma famille. Il y a tellement de gens que personne ne considérerait comme ma famille et qui pourtant le sont - Severus, Susan, Siorus, pour commencer ; le personnel de la Fondation, les Paulsen... Une liste longue et sensible. Et lui, mon "beau-frère", le frère de la femme que mon jumeau compte épouser, je ne le connais pas. Il m'a dit hier qu'il allait peut-être mourir et qu'il s'inquiétait pour ses enfants et, moi, je n'avais rien à lui répondre... Et, ce matin, je dois me concentrer sur la sécurité du voyage et du séjour de Madame Snow à Athènes. Ça faisait longtemps que je n'avais pas autant eu envie de tout envoyer balader !

Sincèrement, vu les précautions prises pour le voyage, pour l'hébergement et pour l'accueil au sein de la Magiki Poli d'Athènes, je pense que le Wind, Mark et moi, on est essentiellement là pour la figuration, le prestige de l'uniforme britannique, une sorte de confirmation indirecte de l'importance de Snow. Bon, je garde ces pensées impertinentes pour moi. J'ai un aspirant qui se pose déjà trop de questions pour son propre bien à former.

J'ai beau y mettre tout mon zèle professionnel, en milieu d'après-midi, alors que Snow s'est enfermé avec ses homologues grecs, serbes, croates et macédoniens dans une salle dont toutes les issues sont gardées par l'élite des forces grecques, il est assez évident que je n'ai rien pour l'occuper. C'est le cas des autres équipes d'Aurors venues des autres pays représentés.

Dim, qui alterne avec une plus distante Eirini Alkaviadis pour diriger les équipes d'Aurors, est de nouveau de service et il se rend bien compte de la situation.

"Franchement, un de vous pourrait rester là et les autres aller faire un tour - vous connaissez Athènes ? On est en plein cœur de la ville, tout près de la colline du Parthénon..."

Il voit immédiatement qu'il a l'attention de tout le monde. Personne n'osant faire le premier pas, il se tourne vers moi.

"Je suis venue plusieurs fois, enfant", je réponds en évitant le regard plein d'espoir de Mark. "Je ne dis pas que ce n'est pas tentant, mais notre règlement interdit que l'un de nous reste seul, sans compter que Mark n'est pas du tout censé opérer seul."

Dim examine ma contradiction avec un sérieux qui me paraît un peu surdimensionné.

"Mais si vous y alliez à tour de rôle ? Je peux dégager un de nos aspirants comme guide... ça leur fera parler anglais. C'est ridicule que vous n'alliez pas faire un tour ! Et puis on prend une personne de chaque équipe... Les autres restent là... Tous les règlements du monde doivent être respectés, non ?"

Dim arrive assez vite à nous convaincre, il faut le dire. Dans un dernier sursaut de professionnalisme, on insiste tous pour que les visites soient courtes et que Dim promette de rappeler l'équipe de promeneurs si besoin. Je laisse mon Tireur, Bruce Wind, partir en premier parce qu'il m'a confié la veille que son rêve était de voir le Parthénon. Il me raconte combien il va garder ce souvenir dans son cœur pour des mois pendant que Mark fait partie de la seconde visite. On se rend tous les deux bien visibles de Snow au moment d'une pause café.

Plus l'heure de ma propre escapade approche, plus je sens monter la nervosité - à me voir on pourrait avoir l'impression que je vais renier mes vœux d'Auror en allant voir le ciel bleu d'Athènes. Comme je suis inquiète, j'abreuve sans fin ce pauvre Bruce Wind de conseils inutiles concernant son rôle quand je ne serai pas là. Il m'écoute patiemment.

"Auror Lupin", il finit par glisser alors que je dois reprendre ma respiration, "Il ne va rien se passer de grave, on le sait tous les deux." Je dois à la sincérité d'opiner. "Si jamais Snow te cherchait - ce qui est peu probable, on va juste mettre du temps à te trouver, Mark et moi. Au pire tu nous engueuleras devant elle d'avoir été inefficaces. Je suis sûr que Mark pensera comme moi que ça vaut le coup. Va faire un tour, Auror Lupin, tu en as besoin."

Mon petit groupe est le plus réduit et il bénéficie non d'un aspirant mais d'Eirini elle-même comme guide. On commence par le Parthénon, et ceux qui ne l'ont jamais vu vont se mêler aux touristes sorciers et moldus pour en faire le tour et approcher les Caryatides - il paraît que pour les Moldus, elles ne bougent pas ; qu'ils ne voient pas leur danse permanente ; c'est un peu triste, je décide, assise en retrait, sur un muret à profiter de la vue et du soleil sur ma peau.

"Venue plusieurs fois, m'a dit Dim ?", questionne Eirini en venant s'asseoir à côté de moi.

"Oui, mais pas depuis longtemps", je réponds aimablement. "Être là me suffit. C'est un lieu important, dont on ressent la magie sans avoir besoin de prendre un bain de foule", je lui livre parce que je ne voudrais pas qu'elle croie que je n'apprécie pas l'escapade.

"Je comprends", elle me répond avec simplicité. "Et..., sans doute, une certaine distance méthodologique envers les foules et les groupes ?", elle suggère.

Comme je ne crois pas bon pour la coopération entre les peuples d'avoir l'air plus naïve que prévu, je décide de la regarder en face pour m'enquérir : "Une énigme ?"

"Je... C'est sans doute présomptueux de ma part de penser que vous savez qui je suis...", elle recule, et c'est une réaction qui me gêne un peu. Je repasse dans ma tête ce que je sais de cette femme, légèrement plus petite que moi, mais à peu près du même âge et du même grade. À commencer par son nom.

"Alkaviadis", je me souviens. Elle détourne les yeux mais c'est une confirmation. Je fouille ma mémoire pour voir ce que ce nom m'évoque. "Omeros Alkaviadis", je finis par me rappeler, presque surprise que mon cerveau ne s'en soit pas inquiété avant. "Nouveau représentant de la Grèce à Bruxelles... lui ou quelqu'un d'autre ?"

"Mon père", elle reconnaît. "Aucun de mes frères n'a suivi ses traces. Ma mère était Auror mais s'est consacrée à sa famille. Elle prédit régulièrement que je serais obligée d'en faire autant..."

"Tout dépend de la taille et de la composition de la famille", je propose prudemment. Je n'ai pas manqué l'amertume.

"Votre mari est Auror lui aussi", elle me renvoie.

Tout un dossier sur moi, apparemment et sans doute un agenda. Je pourrais biaiser mais là dans la lumière dorée de cette fin d'après-midi de printemps, je décide que je peux un peu jouer le jeu.

"Pour l'instant, on se dit que si un enfant arrivait, on partagerait tout ce qui peut être partagé... C'est notre posture de départ."

"Sa carrière ne passerait pas avant la vôtre ?", elle vérifie.

"C'est une discussion théorique et le monsieur est ambitieux", je reconnais. J'imagine qu'il ne faut pas enquêter beaucoup sur Samuel pour savoir ça. "Mais j'espère qu'on sera capable de trouver un compromis. Je n'ai pas l'intention de... renoncer à être Auror. Je ne dis pas qu'il ne faudrait pas des aménagements ou que mes priorités ne changeraient pas mais... j'adore mon métier."

"Moi aussi !", elle m'assure avec entrain. Je ne sais pas ce qu'elle lit dans mes yeux mais elle rougit presque. "Pardon, c'est une introduction certainement assez... bizarre, j'imagine. Dim n'a eu de cesse de m'enjoindre de vous parler... Deux filles de hauts-gradés Aurors, il suppose qu'on va s'entendre et... s'entraider..."

"Vous avez besoin d'aide, Eirini ?", je vérifie lentement. La dérision dans sa voix ne doit pas me faire croire qu'elle n'est pas sincère.

Eirini Alkiviadis soupire mais se dit sans doute qu'elle est allée trop loin pour ne pas terminer.

"J'ai rompu une relation compliquée il y a quelques semaines, presque deux mois, en fait". Elle semble surprise de ce décompte. "Je pourrais demander à mon père de me trouver un poste quelque part, mais ce n'est pas une option que je trouve facile. J'ai besoin de me prouver, de prouver à la personne que j'ai quittée et à mon père que je suis capable de prendre ma vie en main." J'opine que je suis. "Je pense que j'ai besoin d'air... - et la seule langue que je parle est l'anglais... Alors je me suis dit que je pouvais vous en parler... Enfin Dim qui est un ami d'enfance m'a convaincue..."

Je pense évidemment à Kane qui s'est enfui dans les montagnes italiennes à peu près pour les mêmes raisons. On ne peut pas dire que c'était une mauvaise idée. Ce n'est pas parce que sa vie a l'air un peu compliquée que c'est un mauvais développement. En fait, je crois pouvoir dire qu'il va bien et que ça fait longtemps que je n'aurais pas dit ça de lui. Reste à répondre à la question posée.

"La politique d'échange de la Division britannique", je formule lentement, un peu comme je dois répondre à des questions de Mark, remarque mon cerveau, "est avant tout basée sur des échanges. Il faudrait trouver quelqu'un de grade équivalent qui accepterait de venir en Grèce. Je ne dis pas que c'est impossible mais on est en pleine réorganisation et je ne sais pas si quiconque prendra le risque de s'éloigner maintenant", je raconte avec sincérité. "Mais je peux demander", je rajoute parce que je discerne bien sa déception. J'entends aussi sa question muette. "À mon lieutenant, par exemple", je précise donc.

"C'est très délicat", elle remercie en remettant une mèche derrière son oreille.

"Après avec un bon charme d'apprentissage, il me semble qu'il est possible de rêver d'autres choses que de la pluie britannique !", je me permets d'ajouter.

Je suis contente de l'entendre rire - je ne l'ai pas vexée.

"Ce n'est pas faux mais, et ça peut paraître étonnant, je sais, mais je n'ai aucun contact personnel ailleurs non plus. C'est pour ça que j'ai pris en compte le conseil de Dim. Même si je... je trouve assez osé de vous demander aussi directement de m'aider", elle me livre avec plus de simplicité.

"Vous avez bien fait, Eirini", je décide en lui tendant la main. Elle la prend et la serre longuement alors que les autres reviennent vers nous.

On revient vers le Magiki Poli par des ruelles bordées de commerces magiques variés. Mes collègues s'arrêtent pour acheter des souvenirs qui ne m'inspirent pas réellement. Je m'enfonce quand même entre les étals parce que l'accumulation et le bric-à-brac m'amusent plus qu'ils ne m'attirent. Je pèse ainsi l'idée d'acheter une statuette de sphinx pour l'offrir à Cyrus, ne serait-ce que pour qu'il la critique avec verve pendant toute une soirée. Je l'ai dans les mains et elle agite ses ailes comme pour séduire quand Eirini vient me chercher parce que tout le monde a réglé ses achats et qu'on doit partir.

"Vous voulez prendre cette statuette, Iris ?"

"Non. Je regardais juste", je promets en la reposant sur l'étagère sans regret.

Le patron de l'échoppe est sur les talons d'Eirini.

"J'ai d'autres versions. Certaines donnent des énigmes - avec des niveaux de difficultés", il m'annonce avec un accent londonien que personne ne peut acquérir autrement que par la naissance à ce niveau de pureté. Comme une confirmation inutile, il porte un t-shirt des Bizarr' Sisters usé par le temps et devenu légèrement trop petit.

"Je crois savoir trouver ma dose d'énigmes quotidiennes autour de moi", je lui souris. "Vous vivez ici depuis longtemps ?"

"Une bonne vingtaine d'années... Un jour, j'ai eu envie de soleil... "

"Et vous êtes resté", je termine.

"Pas seulement pour le soleil", il développe en croisant les bras, dans une position défensive. "Je suis aussi resté pour la musique… J'ai toujours aimé et pratiqué la musique mais... Les magies musicales sont peu développées dans nos terres... - ou mal assumées plutôt", il corrige en décroisant les bras. "Ici... Il faut les emmener voir un sirtaki", il rajoute en se tournant vers Eirini. "Les pratiques musicales magiques sont encore vivaces... Elles vous relient à la terre et au ciel, au feu et à l'air. Elles nourrissent directement votre aura."

"Comme les Bizarr' Sisters ?", je ne peux m'empêcher de questionner en désignant son t-shirt.

"Sans doute mieux et plus profondément", il modère. "Mais ce n'était pas un mauvais groupe, et ce pauvre Myron ne méritait pas d'être assassiné... Vous êtes de l'équipe qui a enquêté non ? J'ai vu une photo de vous dans la Gazette... Iris Lupin - un nom prometteur..."

"Oui. Le procès commence la semaine qui vient", je réponds factuellement. Je laisse à d'autres les promesses de mon nom.

"Vous pensez en votre âme et conscience que c'est Graves ?", me questionne le patron anglais de l'échoppe de souvenirs magiques de cette petite ruelle d'Athènes. Il y a des jours comme ça.

"Vous les connaissiez tous ?"

"Il y a tellement d'années... - des décennies ! Mais oui, j'étais à Poudlard avec eux. Juste un peu plus jeune. Totalement fan. Et comme j'étais musicien et que j'ai essayé d'en vivre... Je les ai recroisés les années qui ont suivi. J'ai même remplacé Wintringham une fois sur un concert ! Mon heure de gloire ! Je dois même encore avoir une photo là-haut !"

"Vous aviez rencontrée Bloedwen ?", j'enquête encore contre toute prudence. Mes collègues nous ont rejoints et nous écoutent avec curiosité. Je sais déjà que cette toute petite conversation va avoir sa vie propre. Heureusement, je doute qu'ils lisent tous La Gazette.

"Oui', est la sobre réponse du musicien devenu marchand de souvenirs - il y a nourrir l'aura, il y a nourrir le ventre. "Si ça avait été elle, ça aurait été une belle saloperie... Pas que la vie n'est pas pleine de belles saloperies mais ce n'est pas elle, n'est-ce pas, Auror Lupin ?"

"C'est compliqué, et je ne sais pas ce que les juges conclueront. Mais on peut dire qu'elle a été une victime... - pas totalement innocente mais victime autant que Myron", je formule.

"Mais, en votre âme et conscience, le coupable, c'est Graves ?", il insiste.

"En mon âme et conscience, c'est bien ce que je crois."

oooo

Bon, mon objectif est d'avancer la Morsure... mais c'est toujours un peu plus difficile à écrire que la vie d'Iris... On verra donc ce qui vient en premier... Le prochain d'Iris s'appelle "Tactique et Stratégie", on y va évidemment au Magenmagot... mais pas que