Disclaimer: Rien ne m'appartient, les personnages et l'histoire reviennent à Sir Doyle, le contexte et les personnalités à Messieurs Moffat et Gatiss. Je ne fais que spéculer, user et faire souffrir de biens innocents personnages de fiction.
Au départ : La série "Sherlock", créée et développée par Moffat et Gatiss, pour BBC. Adaptation libre de l'oeuvre littéraire de Doyle, la série transpose l'univers et les personnages au XXIe siècle : "Sherlock Holmes est détective consultant et il accueille comme colocataire le Docteur Watson, un ex médecin de l'armée britannique blessé en Afghanistan. Il aide Scotland Yard à résoudre des enquêtes ardues en utilisant ses dons d'observation et de déduction associés aux technologies actuelles. [...]" (cf. Wikipédia). Série géniale. Acteurs monstrueux. Personnages merveilleux.
Le speech : Il y eu une certaine curiosité, au départ, juste quelque chose d'intriguant, de différent et de spécial, chez cet adolescent un peu étrange, un peu comme lui. Puis, il y eu l'obsession, la folie guidée, la folie abreuvée, celle émergeant dans les profondeurs de sa cellule anglaise, celle que Mycroft Holmes était venu chaque jour alimenter. Sherlock Holmes est là, là, quelque part, et il a envie de jouer. James Moriarty souhaite simplement lui trouver un jeu à la hauteur de son génie. Il ne pensait pas que son plan, bien huilé, parfaitement conçu, pourrait prendre une telle tournure. Il ignorait que l'obsession était devenue à ce point hors de tout contrôle.
Ce qu'il faut savoir : C'est un Sherlock/Moriarty. Leur relation, ses hauts, ses bas, ses débuts chaotiques, sont dépeints tout au long de cette fic. Il y aura du John/Mary, du Lestrade/Mycroft, et d'autres couples.
Je vous invite à écouter les chansons suivantes pour vous mettre dans l'esprit du chapitre :
BILLIE EILISH FT. KHALID – « LOVELY ».
BANKS – « YOU SHOULD KNOW WHERE I'M COMING FROM ».
LORD HURON – « THE NIGHT WE MET ».
ATTENTION !
Cette fic traite de thèmes parfois durs : usage de drogue, d'alcool, séquestration et kidnapping, mentions d'abus sexuels et psychologiques, PTSD, troubles psychologiques, meurtre, violence, tentative de suicide, pensées suicidaires, dépression.
Des lemons sont également présents, dès le chapitre 4 : description de relations sexuelles explicites.
Lecture réservée à un public averti.
Merci aux lecteurs ! Merci à toi, mamamia008, pour ces beaux mots ! En effet, je me lance sur AO3, qui est beaucoup plus fluide et confortable dans la lecture que , en mon sens. Les fics y semblent également beaucoup plus barrées et les genres très ouverts, ce qui est très sympa. J'espère te garder jusqu'à la fin : elle est presque écrite, il reste trois chapitres et un épilogue/deuxième fic de plusieurs chapitres que je publierai à côté (neverending pain XD). Je t'invite à suivre la suite sur ou AO3, je publierai désormais sur chaque site. J'espère également que tu n'as pas trop tiqué sur les différences des chapitres entre les deux sites : j'ai en effet modifié certains passages incohérents sur AO3 ) J'espère que cette suite te plaira !
Je vous souhaite une agréable lecture.
Votre serviteur,
AMAZINGmadness.
VINGT-SEPT.
« REMEMBER US »
James resta un long moment paralysé par la stupeur. Irène fit répéter Molly, plusieurs fois, sa voix s'envolant dans les aiguës, plus haut, pour finalement se briser. Allait-elle se mettre à pleurer ? Le faisait-elle vraiment ? Tout cela n'avait aucun sens.
Devant le moment d'hystérie d'Irène, l'étrange atmosphère qui était soudainement venue appesantir l'espace, engluer le moment, Sebastian se sentit presque obligé d'avancer d'un pas, de confirmer. Il parla de sa voix traînante, un soupçon d'agacement dans la voix. Le regard rivé vers lui. James pouvait le sentir.
Mais, vraiment, qu'en avait-il à faire ? De sa considération ?
La pensée n'arrivait pas à s'imprimer. Il clignait des yeux et, lorsqu'ils étaient fermés, il ne pouvait voir que le sang. Il pouvait sentir le sang de Sherlock, chaud, poisseux sous ses doigts. Collant, recouvrant le macadam, recouvrant ses vêtements. Merde, il en avait les vêtements maculés. Il avait perdu … assez de sang pour en mourir. Assez d'hématomes, de plaies, de coups, pour en mourir.
Cela ne pouvait pas être aussi simple. Parce qu'il l'avait pensé en le voyant, il l'avait pensé en découvrant Gabriel, en voyant le sang sur le lit, sur le sol, sur le battant de la fenêtre. Il l'avait pensé en le retrouvant dans l'allée, en le serrant contre lui. Le sang, tout ce sang qu'il perdait, toutes les blessures, il semblait si cassé, brisé … Il y avait pensé, et la pensée n'était pas partie. Elle s'était accrochée. Elle s'était bercée de l'attente, des échos, avait éclos sous l'hésitation de Lestrade, la provocation de Mycroft.
Rien n'arrivait jamais par hasard, n'est-ce pas ? Rien, jamais, ne finissait bien.
D'accord, il s'y était résolu. A ce que les choses tournent mal, à ce que cela soit la fin. C'était, en soit, toujours la fin de quelque chose. Il était la Némésis du héros, il était le méchant de l'histoire. Les fins heureuses n'existaient pas pour ce genre de personnage. Il y avait pensé toute l'après-midi, toute cette putain de soirée. Il s'était résolu à faire ce voyage, le dernier, cette rencontre avec son corps froid, avant que sa famille ne le récupère, avant qu'on ne l'enterre. Il s'était résolu à ce que cela soit la dernière fois.
James serra ses doigts autour de son arme.
Irène retomba sur le canapé, enferma son visage dans ses mains, et James pu clairement la voir se mettre à pleurer. La scène, inédite, provoqua une certaine réalisation, un certain réveil. Irène ne pleurait pas, jamais. Il ne se souvenait pas l'avoir déjà vu faire une telle chose. Mais, ses épaules remuaient et, bien qu'elle soit silencieuse, il ne fallait pas être un génie pour comprendre les émotions qui passaient, les pensées qui s'imprimaient dans son esprit.
Du soulagement. De la tristesse. La retombée flagrante de l'adrénaline, de la panique, de la peur.
Son cœur battait fort dans sa poitrine, et sa respiration s'était accélérée. Pourtant, il ne bougea pas. Pas tout de suite.
Molly ne bougeait pas, elle non plus. Elle l'observait, un peu inquiète, certainement face à son absence de réaction, face à la poigne qu'il maintenait sur son arme.
- Tu ne devais pas être mis dans la confidence, pour le bon déroulement du plan.
Elle parla doucement, lentement, ses deux mains ouvertes devant elle, comme si elle tentait d'apprivoiser un animal sauvage. Elle l'observait lui, mais son regard descendait parfois vers l'arme qu'il tenait toujours. Elle semblait avoir peur qu'il ne se mette à tirer. Peur des représailles. Elle n'avança pas, et c'était certainement une bonne chose.
James ignorait précisément ce qu'il devait faire. Ressentait-il de la colère, de la rage, du remord, de la tristesse ? Semblait-il sur le point d'être englouti par les larmes, par le chaos, par la joie, par la folie ? Rien ne semblait avoir de sens.
- Sherlock m'a prévenu pour Sherrinford. Il est au courant.
Bien sûr. Bien sûr qu'il était au courant. Gabriel s'était sûrement bien amusé, il avait dû adorer lui dire une telle chose, placer devant lui tous les indices. Sherrinford devait être tellement heureux et satisfait …
Putain, si seulement il avait eu le courage de tout lui dire plus tôt !
Il prit une profonde inspiration, le souffle tremblant, ferma un court instant les yeux.
- Il est dans une chambre, au fond du couloir. Nous partons dans une demi-heure.
Molly n'essaya pas plus de trouver des explications, de parler. Elle s'effaça, s'assit près d'Irène, la força à la regarder. De l'autre côté de la pièce, Sebastian haussa les épaules, sorti une cigarette et la cala entre ses lèvres avant de disparaître à son tour.
Et si tout cela était un mirage ? Une illusion ? Ce ne serait pas la première fois : les hallucinations étaient parfois tenaces, ne tenaient sur rien de tangible. Il était peut-être encore dans sa cellule. Il délirait peut-être. Cela ne semblait pas si improbable.
Ou, alors, c'était la vérité, et Sherlock était vivant. Laquelle de ces deux probabilités était la plus folle, la plus inconcevable ?
La plus réelle ?
Sherlock émergea sur un bruit de pas, le raclement d'une porte contre le sol. Il ne se souvenait plus être à nouveau tombé inconscient, et ouvrit des yeux un peu hagards, dû cligner plusieurs fois des paupières pour que sa vision se fasse nette et fixe. La pièce était plus sombre, alors il imagina que la nuit était tombée, qu'un certain temps s'était passé depuis la dernière fois où il avait été réveillé. Il leva sa seule main encore mobile, la passa sur son visage brûlant – il était encore fiévreux – appréciant le contact de la peau avec ses doigts gelés.
Un raclement de gorge le fit sursauter – merde, il en gémit de douleur, passa son bras libre autour de son flanc meurtri. Son cœur s'emballa immédiatement, la panique revint. Il serra les dents en tentant de se redresser, en prenant assez de courage pour oser lever les yeux.
James pouvait y croire. Sherlock était là, en effet. Molly et Sebastian avaient apparemment aménagés toute une chambre d'hôpital, avec lit médicalisé et ce qu'il fallait d'instruments. La table, près de la porte, était remplie de compresses, dont certaines étaient maculées de sang, de seringues et d'aiguilles emballées, d'ampoules et de flacons. Il y avait deux poches de sang vides, également. Il sentit ses poings se serrer, sa mâchoire se contracter. Il se rendit immédiatement compte qu'il était incapable de le regarder. Incapable de lever les yeux.
La vague de soulagement qui enveloppa Sherlock à la vue de James fut incroyable, cathartique. Un sourire vint étirer ses lèvres. Il semblait aller bien, il allait bien. Indemne. Personne ne l'avait touché, personne ne semblait s'en être pris à lui, putain, il était là, et il allait bien.
Il posa sa main sur le lit, y posa son poids, tentant de se redresser bien assez, grimaçant de douleur. Il devait lui montrer que ce n'était pas si grave. Lui prouver que tout allait bien. Qu'il était vivant. Parce que le criminel restait planté sur le seuil, stoïque, le visage froid, un masque lisse posé sur ses expressions. Il ne regardait pas dans sa direction. Est-ce qu'il avait peur que cela ne soit pas la réalité ?
Ils s'étaient quittés il y a quelques heures, une journée, à peine. Cela ressemblait à des mois, des années. Les projets de fuite, les projets ensemble. La vie, ensemble.
Gabriel était mort. Sherlock l'avait tué. Gabriel avait presque tué Sherlock. James aurait pu en mourir.
Lorsque James daigna enfin se tourner vers lui, Sherlock pu rapidement s'apercevoir qu'il ne le regardait pas vraiment en face : il fixait un point légèrement au-dessus de son épaule gauche, baissait parfois un peu les yeux, sans daigner croiser son regard. Il passa une main dans ses cheveux, puis vint poser son arme – en la voyant, Sherlock en ressentit un coup au cœur indéniable – sur la table.
- James, je suis désolé …
Sherlock s'était éclairci la voix, tentant de parler distinctement, de faire disparaitre la douleur dans sa gorge. Il toussa un peu. James ne bougea pas.
Sherlock ne savait pas spécifiquement pour quelle raison il avait choisi de s'excuser ainsi. Désolé de lui avoir fait croire qu'il était mort ? D'avoir été jusqu'à se confronter à Gabriel ? D'avoir tenté de percer des secrets dont il lui avait déconseillé d'approcher ? S'excusait-il … pour tout et n'importe quoi ? Il bougea, mal à l'aise, grimaçant. Il sentait encore l'effet du fentanyl, sa lourdeur sur ses membres, son effet un peu assommant, un peu euphorisant. Il avait du mal à se concentrer, à garder son regard fixe. James ne faisait que regarder, sans réaction particulière, sans émotion particulière. Sherlock se mordit la lèvre, ne sachant s'il angoissait, s'il était sur le point de craquer. La plaie se rouvrit, au geste, et il se maudit lorsqu'il sentit un fin filet de sang rouler sur son menton, couvrir ses lèvres.
Cela ralluma de la lumière dans le regard de James.
Le criminel sentit son souffle se bloquer dans sa gorge. Il suivit des yeux le sang, observant Sherlock se détourner, attraper le drap pour venir s'en essuyer, appliquant le blanc sur le rouge, grimaçant de douleur sous la pression. Le regard de James se perdit sur la coupure sur sa lèvre, sur les traces de coups sur son visage. Sur la plaie sur sa joue. Il ferma les yeux, et la même vision revint, la même image de son corps, ensanglanté, dans cette allée, de son regard rempli de larmes, de ses yeux bleus vides, éteints, désespérés.
Il expira lentement, rouvrit les yeux, tentant de calmer les émotions qui bataillaient à l'intérieur de lui. Il mit quelques secondes à se décider, quelques secondes supplémentaires à l'observer, cette fois, pour de vrai, à le regarder. Le nœud dans son ventre se resserra. Il ne pouvait pas s'avancer. Il ne pouvait pas bouger.
- Je n'aurai pas dû te mentir.
James parla doucement, calmement. Peut-être un peu trop froid, un peu trop distant, mais ce qu'il avait à dire était important et Sherlock devait écouter. Sherlock ne devait pas être distrait. Pas comme lui l'était, le regard ainsi attiré par le corps de celui qu'il aimait, par toute la couleur qui éclatait sur sa peau si pâle, par les bandages, les coups. Il en fit un inventaire, une liste précise dans sa tête. Toutes les blessures qu'il pouvait voir, toutes celles qu'il tentait d'imaginer. Elles venaient s'ajouter aux autres, aux points déjà inscrits, aux manquements flagrants. Toutes les erreurs. Tous les mensonges. Sa mâchoire se serra, un instant, et il dû à nouveau détourner les yeux, refusant que Sherlock puisse lire quelque chose dans son regard.
- Je savais qui était réellement ton frère, ce qu'il faisait, je l'ai toujours su. Tout ce que j'ai pu te dire, ce que j'ai dit aux autres, sur la façon dont on s'est rencontrés, sur nos liens … Tout était faux.
Sherlock laissa tomber le drap, attiré par les mots, laissant le sang doucement s'arrêter, laissant la plaie doucement se refermer. Son visage s'était un peu refermé. Son regard bleu, hagard, sembla reprendre un peu vie, les ombres y vivant revenant doucement y danser, s'y mouvoir. James prit cela comme un encouragement. Son absence de réponse également.
- J'ai passé un marché avec Mycroft, il y a très longtemps. Il ne devait pas s'en prendre à toi. Pas comme ça.
Cette fois, James se détourna réellement, incapable de voir le corps de Sherlock se figer, sentant une certaine tension monter, incapable de lui faire face. Il passa une main sur ses yeux, éreinté. Il rit soudainement d'un rire froid, sifflant entre ses dents serrées.
- J'espère que Lestrade va crever.
Tout cela n'avait aucun sens. Les sourcils froncés, tentant de percer le brouillard opaque qui couvrait son esprit, Sherlock tenta de tout relier, ses paroles, ce qu'il lui avait dit, ce qu'il avait entendu, ce qu'il savait. Il mit volontairement Lestrade de côté – que venait-il faire là, de toute façon ? -, l'agacement perçant sous la douleur, sous le manteau épais des drogues.
- De quoi est-ce que tu parles ?
Et, James l'observait. Encore. Il le regardait de si loin, si froid, et Sherlock n'arrivait pas à comprendre pourquoi. Cela l'agaçait. Cela lui faisait un peu peur. Il sourit, doucement, et le détective ne sut comment l'interpréter, comment jauger son sourire. Tout cela n'avait aucun sens.
- Molly a prévu de nous faire sortir du pays. Pour le monde, nous bientôt disparu. Pas d'échappatoire, de retour en arrière. C'est ce que tu veux ?
Oh !, était-ce là tout ? Avait-il simplement peur qu'il renonce, peur qu'il change d'avis ? Sherlock n'eut pas besoin d'y réfléchir.
- Oui.
Là, là il put voir le regard de James revenir à la vie, l'étincelle y voguant se ralluma, des braises rougeoyantes qui firent bondir le cœur de Sherlock, le rassurèrent.
- Même tes amis te croiront mort. Il n'y aura plus personne. Rien que toi et moi. C'est ce que tu veux ? Tu pourras t'en contenter ?
Sherlock fronça les sourcils, plus sérieux encore, légèrement agacé par ses questions, aussi.
- Oui. C'est ce que je veux.
James n'en paru pas plus heureux. Son regard resta posé sur lui, mais il n'essaya pas de sourire, de s'avancer. Était-ce la bonne réponse, celle qu'il attendait ? L'hésitation monta lentement à l'intérieur de Sherlock, la suspicion finit par gagner ses sens. Finalement, cette absence, cet éloignement, lui semblait être plus douloureux que le reste. Il avait peur de le dire, peur même d'y penser, mais il avait vraiment besoin d'être rassuré, il avait besoin que quelqu'un lui dise que tout allait bien se passer. Mais, James restait distant. Douloureusement distant.
Sherlock serra les dents et, cette fois, rejeta le drap qui le recouvrait, poussant sur son bras libre pour s'asseoir, pour tenter de descendre de ce putain de lit. Sa tête tourna un peu, la plaie sur son flanc tira, son épaule était un marasme de douleur. Il serra les dents, tourna la tête vers James. Dont le regard passait sur son corps, dont le regard s'accrochait à son épaule, son bras, sa main, son torse, et partout en fait. Sherlock vit son visage devenir blême, prendre une couleur de cendres, ses yeux se vider de toute autre chose que du néant. Il allait s'enfuir. L'idée s'accrocha, insidieuse, pénétrante. Il allait partir. Le détective s'arrêta.
Est-ce qu'il était le seul à le vouloir, à vouloir s'enfuir et vivre avec lui ?
James n'arrivait pas à se détourner, n'arrivait pas à penser, n'arrivait pas à comprendre. Il devait dire quelque chose, faire quelque chose. Il ne pouvait pas laisser la rage le consumer, il ne pouvait pas se mettre à hurler, il ne pouvait pas faire ce genre de choses, pas maintenant, pas ici. Le regard de Sherlock se remplissait de larmes, putain !, il devait se reprendre. Il semblait si … Il ne pensait pas … James n'était pas certain qu'il soit capable de se lever seul de ce lit.
- Je ne m'appelle pas James Moriarty. C'est un nom inventé.
Le criminel fut presque soulagé de le voir s'arrêter, de voir les larmes stagner dans son regard, l'hésitation, la curiosité venant poindre dans une flamme fragile, mais bien présente.
Sherlock se retint de rire. C'était une nouvelle révélation, encore une, une de celles qu'il ne connaissait malheureusement que trop bien. James lui avait donné plusieurs versions de cette histoire. Tentait-il de l'amadouer avec de nouvelles révélations ? Qu'essayait-il de prouver, au juste ? Il s'abstint surtout de rire car le visage de James s'était fait plus grave. Ses traits perdirent de leur froideur, de leur dureté. Il semblait surtout fatigué, hésitant. Soudain, Moriarty céda la place à James. L'humanité reparue, hésitante et remplie d'affects, et son regard noir s'anima à nouveau, sa flamme vint raviver un flot d'émotions qui coupa le souffle du détective.
- Je n'ai pas besoin-
- Si, crois-moi.
James répliqua d'un ton sans appel, froid. Son regard s'anima, brûla, avant de se calmer. Sherlock n'osait plus vraiment bouger.
Les choses allaient se mettre en place. C'était là, le moment, l'instant. James allait finalement briser les secrets, les non-dits, ce qu'il allait dire … Sherlock le savait, car il n'y avait plus de marche arrière, parce que le point de non-retour avait été atteint, parce que les choses étaient trop graves, et la suite trop implacable. Il avait failli mourir à cause de ces secrets. Sherlock savait bien que cela signifiait quelque chose pour James. Bien assez pour le pousser à se confier.
- Je m'appelle Victor Trevor.
James avait parlé calmement, bien assez lentement pour que Sherlock entende chaque syllabe, chaque son, pour qu'il soit bien sûr de comprendre. Victor Trevor. Sherlock ne savait pas vraiment comment il devait réagir à cela.
Bien sûr, le nom fit écho, il provoqua une réaction, comme le bruit d'un coup contre une porte, il remonta quelque chose à l'intérieur de lui. Mais … James l'observait avec une attente presque maladive, son regard scannant le sien, cherchant à l'intérieur une compréhension que Sherlock n'arrivait pas à saisir. Devait-il y réagir d'une certaine manière ? Comme si le nom avait un sens pour lui ?
- Est-ce que tu te souviens ? Le manoir ?
Sherlock ne pouvait faire autre chose que le regarder, incapable de réfléchir. Cela n'avait aucun sens. James n'était jamais allé dans ce manoir, celui que sa famille possédait, sur la cote, sur la falaise. Mis à part dans sa tête, bien sûr. Il le saurait. Il en aurait des souvenirs, il pourrait … s'en souvenir …
Sa fréquence cardiaque augmenta, s'envola, il le sentit et le comprit en entendant la machine à laquelle il était toujours relié s'en alarmer. Le regard de James se voila d'inquiétude, se leva vers les relevés, avant de revenir sur lui.
Le sentiment de déjà-vu, son palais mental, ces visions, sur la falaise, dans la chambre. Comment tout semblait si précis, mais si loin, étrange…
Comme si des souvenirs, des bribes, avaient été effacés, modelés.
Il y avait quelque chose, quelque chose dans sa tête qu'il ne parvenait pas à attraper, quelque chose qui hurlait mais ne parvenait pas à se libérer. Sherlock passa une main tremblante sur ses yeux, la migraine frappant contre ses tempes. Victor. Victor Trevor. Ça faisait écho. Ca faisait sens. Mais, quel sens ? Quelle direction ? Il y avait la falaise, les vagues en contrebas, le vent, la pluie … Il s'amusait à jouer les pirates. Avec … Il jouait avec Redbeard. Ah !, cette migraine lancinante, déchirante ! Les pierres tombales, les rires … Il ne riait pas seul. Dans ses souvenirs, dans ses rêves, il ne riait jamais seul.
James n'avait jamais été dupe : Sherlock avait effacé ces souvenirs. Volontairement ou non, Victor Trevor avait disparu de sa vie aussi vite qu'il y était apparu, s'était métamorphosé, était devenu ce chien, cet ami fidèle, dont il lui avait parlé un soir de confession, et dont l'histoire avait rendu James nauséeux et désespéré. Complètement fou. Mais, cela faisait sens. La façon dont il s'était construit, sa personnalité, ses choix, tout faisait sens. Bien sûr qu'il l'avait oublié. Tout aurait été différent, si cela n'avait pas été le cas.
Sherlock l'observait à présent de façon un peu désespérée, entre curiosité et le tiraillement de pensées qu'il ne souhaitait apparemment pas avoir, pas recouvrir. Il semblait effrayé. James l'était également un peu. Le criminel sourit, un sourire étrange, et s'approcha d'un pas, juste un peu.
- Je t'ai embrassé. Sur cette falaise, près du manoir. Tu m'as dit que les pirates ne pouvaient pas s'aimer. Je t'ai dit qu'ensemble-
- Ensemble, nous serions plus forts.
La voix de Sherlock se brisa. L'émotion lui fit un instant perdre tous moyens, tout sens.
Oh … Il se souvenait.
Il savait. Une porte s'ouvrit dans son esprit, il se souvint.
Le gamin coiffé d'un chapeau de pirate.
Le baiser échangé sur la falaise. Le premier. Le tout premier.
Les prémisses d'une crise de panique se firent sentir, et Sherlock serra entre ses doigts les draps blancs, fermant bien assez fort les yeux pour provoquer un sentiment de vertige, une illusion de néant. Il tenta de contrôler sa respiration, les battements erratiques de son cœur. Contrôler les flashs qui se succédaient, les images qui revenaient, confuses, chaotiques, qui s'imprimaient sur sa rétine avec douleur, brutalité.
Il jouait avec Redbeard, l'appelait, mais en regardant bien, en jetant un autre coup d'œil à la scène, Redbeard n'était pas vraiment un chien, et Redbeard n'était qu'un nom de personnage. Il riait, et lui-même riait, et …
James s'avança, les traits tirés, les yeux brillants d'une émotion rare et encore contenue. Sa voix tremblait un peu, et ses mains aussi. Ses grands yeux noirs le détaillèrent, s'arrêtèrent sur son visage, et son sourire s'accentua encore.
- A douze ans, je pensais déjà que tu m'étais destiné. Que nous étions faits pour être ensemble.
Le baiser. Simplement un jeu. Ou, non, enfin, peut-être. Sherlock ne savait plus. Redbeard n'était qu'un chien. Désormais, il était Victor Trevor, et Victor Trevor était James Moriarty.
Il avait des gestes précis, une intelligence admirable. Des mots aiguisés. Un sourire parfait. Son meilleur ami. Son seul ami. Il se souvenait l'avoir embrassé sur la falaise, sous la pluie battante. Il pouvait se souvenir de chaque détail, chaque geste, chaque mot. Son cerveau allait trop vite, ses pensées s'emmêlaient. Mais, il se souvenait de ce baiser. Un geste d'enfant, maladroit, rieur, un peu trop sérieux, pourtant, pour leurs âges. Un geste qui avait retenu son attention, qui l'avait poussé à embrasser Vic- James en retour.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? Nous étions … amis. Et, … Où étais-tu ?
Le sourire de James s'élargit encore, pour cette fois se métamorphoser en une morsure froide.
- Je suis mort, Sherlock.
Sherlock passa sa langue sur ses lèvres, la bouche asséchée, incapable de continuer, d'entendre, de comprendre. Bien sûr que Victor Trevor était mort, bien sûr. Redbeard était mort. Quelque chose, quelqu'un, l'avait tué. C'était une certitude, un savoir universel, sans remise en question possible. Il l'avait pleuré, il le pleurait encore à l'heure actuelle.
Redbeard était mort.
Les lèvres de Sherlock s'ourlèrent d'un sourire empli de tics nerveux et de cynisme. Il se sentait au bord du gouffre, à deux doigts de l'implosion : tout cela n'avait aucun sens.
- Tu es mort … Tu es mort, et tu es devenu Moriarty. Tu ne m'as rien dit. Je t'ai parlé de Redbeard, je t'ai dit que … Bordel de merde !
James ne fit que l'observer, le regard hanté, la silhouette immobile. Sherlock, tremblant, tentant de se contenir, de ne pas simplement fondre en larmes ou imploser de colère, ne fit que détourner le regard, souhaitant masquer les larmes qui montaient, la tension qui s'emmagasinait. Il était tellement en colère …
- Pourquoi ? Et, comment ?
Le criminel pencha la tête sur le côté, observant le détective avec une brûlure évidente dans le regard, une morsure froide, intense, cathartique, qui donna envie à Sherlock de se jeter sur lui pour le frapper ou, au choix, pour le serrer contre lui.
- Cela n'a aucune importance.
Un cri de rage échappa à Sherlock, qui frappa de son poing le matelas – il eut mal, mais ne retint pas la douleur évidente -, ne s'attirant aucune réelle réaction de la part de James, apparemment bien décidé à rester éloigné de lui.
- Dis-moi pourquoi ! Pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt ? Pourquoi tous ces secrets ? Pourquoi est-ce que tu fais ça ?
L'ignorance dévorait les entrailles de Sherlock comme un poison. Savoir qu'on s'était encore joué de lui lui était insupportable. Savoir que cela durait depuis son enfance était pire encore. Et, voir James ainsi, si loin, inaccessible, le voir le dévorer ainsi du regard, comme si – oh non, pas ça, s'il vous plait … – c'était la dernière fois, le voir sourire ainsi, l'entendre se livrer ainsi …
James haussa un sourcil, un drôle de sourire venant se poser au coin de ses lèvres. Ses yeux brûlaient dans leurs orbites, glacés et fous, son regard ne le lâchant jamais, dévorant son visage et sa silhouette, traçant lentement chaque trait, contour, possibilité. Il prit le temps de scanner encore une fois son corps avant de répondre, d'enregistrer le désespoir, la peur, la colère sur son visage et dans ses yeux.
- Pourquoi ? Tu connais la réponse.
Sherlock la connaissait. Il la connaissait depuis des années, depuis le baiser sur la falaise, depuis leur confrontation dans cette piscine, depuis le Jeu, le toit, tous ces pays parcourus pour s'échapper et se retrouver, Dublin, Berlin, la salle de conférence et cette maison inconnue de tous. Il ne voulait pas l'entendre. Il voulait savoir.
- Je t'aime. Je t'ai toujours aimé. Depuis le premier jour.
La révélation n'en était pas vraiment une, mais elle portait tout de même un poids, une idée qui le laissa bouche bée, mortifié. James Moriarty – il n'arrivait pas à le nommer différemment – était amoureux de lui depuis l'enfance. Il l'avait connu tout ce temps, lui avait menti pendant toutes ces années … L'idée était ingérable. Beaucoup trop à encaisser. Il n'avait pas besoin de ça, pas maintenant, pas alors qu'il avait encore l'impression qu'il allait mourir, qu'il avait failli mourir, qu'il s'était fait à l'idée, qu'il avait presque pu l'accepter …
Victor, il pouvait le voir, maintenant, derrière ses yeux clos. Ses yeux noirs, plus rieurs qu'aujourd'hui, plus vivants, mais si calculateurs, si adultes. Son sourire en coin, un peu moqueur, joueur, ses cheveux en bataille. Sherlock prit une profonde inspiration, tourna à nouveau son regard vers son amant. James l'observait toujours, sans bouger, toujours proche du lit mais pas assez pour qu'il puisse le toucher, pas assez proche à son goût. Le sentiment de solitude sembla s'écraser sur lui, lui noua l'estomac. Il sentit une larme rouler sur sa joue, et il l'essuya rageusement, avant que James n'ai pu dire ou faire quoi que ce soit.
- C'était pour me protéger ? Te protéger ?
- Mes parents ont reçus de l'argent des tiens, ils nous ont demandés de partir, ce que nous avons faits. Interdiction de se revoir. Ensuite, lorsque je suis revenu à Londres …
James s'arrêta, hésitant, laissant son regard s'accrocher aux yeux remplis de larmes de Sherlock, tentant de ne pas s'y perdre, de ne pas faire marche arrière.
- Impossible de rester loin de toi. Tu m'obsédais. Mais, le risque était là, Mycroft et moi avions un accord, je pensais que cela serait suffisant.
Sherlock hocha lentement la tête, comprenant que Sherrinford avait quelque chose à voir là-dedans. Bien sûr, quand Redbeard était mort – dans sa tête -, il se souvenait que ses parents avaient, un temps, envoyés son frère au loin. Il y avait eu des disputes, des cris, mais il n'arrivait plus à se souvenir des mots. Etait-ce cela, le grand secret que tous cachaient, celui qui avait modelé leurs vies, celui qui avait tout gâché ? Est-ce que Sherrinford avait tenté de tuer son seul ami, et est-ce qu'il tentait, depuis, de finir le travail ?
Des souvenirs, des mots, des scènes, prirent soudain un nouveau sens, s'éclairèrent. Mycroft ne cherchait pas vraiment à le protéger lui, ou simplement, il cherchait juste à tous les protéger, Sherrinford compris. Son frère l'avait couvert, isolé des autres, Mycroft avait donné une chance à Sherrinford. Il avait tenté de le contrôler, avait certainement cru pouvoir le faire. Cela faisait sens, et Sherlock comprit mieux les relations étranges qui liaient ses deux frères ainés à James. Ils se connaissaient tous. S'étaient toujours connus.
Ils s'étaient tous joués de lui.
- Tu aurais dû m'en parler.
James eu un rire un peu moqueur, un sourire assez doux. Il semblait être soulagé, certainement du poids des mensonges, certainement aussi de voir que Sherlock ne lui avait pas encore sauté à la gorge, ou demandé de partir.
- Te dire que le tueur que tu tentais d'attraper, que l'ennemi public numéro un après lequel tu courrais était ton ami d'enfance perdu ? Celui que tu avais délibérément oublié ?
- J'aurai pu-
- Te dire que ton frère avait tenté de me tuer en me jetant dans un puits, juste parce que c'était drôle ? Ce frère que tu as toujours admiré ?
Sherlock ouvrit la bouche, la referma, se sentant pâlir. Le puits. Il y avait un puits dans la propriété, il avait toujours détesté sa bouche noire et lugubre, l'impression froide et effrayante qui flottait près de lui. Sa vision revint dans un flash, et il se frotta à nouveau les yeux, frissonnant, souhaitant déjà l'oublier.
- Lorsque je suis revenu … Tu avais Watson. J'avais passé des années …
James s'arrêta, cherchant apparemment ses mots. Il détourna un court instant les yeux, le regard voilé d'une dose de mélancolie, d'une colère vibrante.
- Mycroft m'avait interdit de te revoir, mais …
Sherlock hocha à nouveau la tête, plus rapidement cette fois. Ses paroles étaient un poison. Il en ressentait le poids, les conséquences, comme un nouveau coup porté sur son corps déjà meurtri. Il était en colère, contre lui-même, contre James, contre le monde entier. Y avait-il seulement quelqu'un qui ne lui ai pas déjà menti ? Une personne un tant soit peu honnête ?
- Il y a encore quelque chose que je dois savoir ? Mis à part le fait que vous m'avez tous manipulé depuis le début ?
La flamme dans le regard de James s'éteignit. Sherlock en regretta presque son ton froid, venimeux, le dégoût et la colère qu'il cracha dans ses mots. Oh !, et comme il ignorait s'il avait envie qu'il s'en aille ou qu'il reste, qu'il l'embrasse ou qu'il disparaisse ...
Comprenant certainement ce qui se jouait dans sa tête – Sherlock ignorait bien si son visage était complètement ouvert aux émotions qui se bousculaient à l'intérieur de lui -, James recula d'un pas, son visage se fermant.
- Je ne pouvais pas t'avoir. Tu avais des amis, ton frère te surveillait de si près, tu ne te souvenais pas de moi. J'ai essayé, à l'hôpital, je t'ai laissé mon numéro, j'ai tenté … Tu étais prêt à nous faire tous sauter pour avoir l'occasion de me neutraliser, de sauver Watson. Il n'y avait pas d'espoir.
Ses mots firent échos, firent mal, mais Sherlock ne chercha pas à s'en émouvoir. Il serra les dents, incapable de contrôler sa colère.
- C'est là que tu as décidé de me tuer, de tuer mes amis. Si tu ne pouvais pas m'avoir, alors, personne ne le pourrait. J'avais déjà compris ça.
La folie, la totale et libre folie qui brûlait dans ses yeux noirs, qui agitait ses sourires et ses rires. James était complètement fou. A cause du puits ? A cause de l'absence ? A cause de toute autre chose ? Il entendit le criminel soupirer, bouger légèrement, mais n'osa pas tourner à nouveau son regard vers lui.
- Sur le toit, tu as dit quelque chose qui m'a fait changer d'avis. Je me suis dit qu'il y avait peut-être une chance …
Encore une fois, il se tut avant d'avoir pu finir sa phrase. Les mots, la poignée de mains échangée. « Je suis peut-être du côté des anges, mais ne crois pas que j'en sois un. », « Toi et moi, nous sommes pareils. ». Les sourires, les regards. L'adrénaline. Sherlock se souvenait de la peur, celle qui l'avait accompagné pendant toute cette course poursuite avec le criminel, jusqu'à ce toit. Il se souvenait avoir été terrifié pour ses amis, par la folie qu'il voyait dans le regard de Moriarty. Il avait été à deux doigts de faire ce qu'il lui dictait, pour de vrai, pensant son plan plus dangereux, trop dangereux pour ceux qui lui étaient chers. Il se souvenait aussi de l'adrénaline, du rush courant dans ses veines, du plaisir d'avoir à converser, à être aussi près d'une personne si intelligente, si intéressante … Si magnétique. Lui aussi avait ressenti l'attraction, l'étrange compréhension. Lui aussi s'était dit que quelque chose d'étrange se passait. Bien avant que le regard de Moriarty ne s'allume d'une lueur étrange qui l'avait fait frissonner, bien avant qu'il s'approche si près de lui que leurs corps n'avait été séparés que de quelques centimètres, il l'avait su.
Une chance. Une infime chance, étrange, obscure. Celle dont James avait dû rêver pendant longtemps, celle qu'il ne se souvenait même plus d'avoir un jour espéré.
Sherlock secoua la tête, grimaçant sous la douleur causée, cherchant à s'éclaircir les idées, à revenir au présent. Le fentanyl n'agissait presque plus, il le sentait. Ses pensées revenaient en force, comme la douleur. Il prit un instant pour se remettre sur le lit, sentant bien que le moindre mouvement, le moindre étourdissement, allait le pousser vers le sol. Il n'était pas vraiment certain de pouvoir se mettre debout, pas encore. Il n'avait pas vraiment envie de paraitre si faible devant James et ses putains de révélations.
- Me dire la vérité aurait été plus simple. Et, Sherrinford, qu'en est-il ? Pourquoi être allé le rechercher, pourquoi l'avoir fait libérer ? Quand je pense que tu m'as joué la comédie, que tu m'as dit ignorer que j'avais un autre frère …
James l'observait désormais avec un peu d'inquiétude, ayant certainement perçu l'éclat de douleur dans son regard, la grimace sur son visage. Il continua pourtant à parler, observant avec sévérité ses blessures et son visage contracté.
- J'avais douze ans. Je suis resté seize heures dans un puits, dans de l'eau gelée, sans que personne n'arrive à m'entendre hurler, sans parvenir à grimper pour remonter. J'étais en hypothermie, mort de peur, j'ai fait un arrêt cardiaque dans l'ambulance et suis tombé dans le coma. Est-ce que Sherrinford m'avait vraiment poussé ? Les images sont floues. Je me souviens de son rire et de son regard, mais en grandissant, pourquoi ne les aurais-je tout simplement pas imaginés ? Je suis doué pour ça, après tout. Plus tard, lorsque je l'ai à nouveau rencontré …
Sherlock se redressa sur le lit, gémit de douleur. James fit un pas en avant, s'interrompant, mais le détective le foudroya du regard, ayant un geste agacé pour le pousser à continuer.
- Il ne m'a pas reconnu. Il ne semblait pas agressif, juste un pauvre type, pas plus intelligent que la moyenne, qui tentait de se faire accepter dans le business. J'ai longtemps pensé m'être trompé, je me demandais même si les choses s'étaient réellement déroulées ainsi. L'alcool, la drogue … Tout ce qui se passait, dans ma tête … Ca rendait les souvenirs nébuleux. Des éléments me portaient à croire qu'il cachait une grande part de qui il était, mais à l'époque, je n'en avais rien à foutre. Il pouvait bien me pousser sous un train, cela n'avait pas grande importance. Tu n'avais pas beaucoup d'importance. J'avais de l'argent, une réputation-
- Tu avais Sebastian Moran.
Ah, et il ne put s'empêcher d'être à nouveau mordant, rageur, n'est-ce pas ? Il avait été seul pendant toute cette partie de sa vie, l'adolescence avait été une horreur, et la suite, l'université … Et, pendant ce temps, lui couchait avec Moran. Alors qu'il passait de squats en squats, de dealers en raves, alors qu'il faisait tout, absolument tout, pour se détruire à petit feu, James baisait avec Moran.
Cela n'avait aucun sens, mais il ne put qu'en être blessé. Il en ressenti une jalousie qui amplifia la douleur, une détresse qui lui enserra la gorge.
James sembla à son tour en colère, agacé par ses mots, cette interruption qui n'avait aucun sens. Il serra la mâchoire, lui jetant un regard noir, avant de continuer.
- Entre autres. Sherrinford a commencé à tenter de me doubler, pas très intelligemment d'ailleurs. Il m'a poussé à revenir au Royaume-Uni, et je lui ai laissé Boston, il a rapidement retourné mes hommes, changé les fournisseurs, les dealers, gangrené chaque branche. J'ai rapidement été mis au courant. Lorsque Mycroft m'a fait arrêter, presque à ma sortie de l'avion, j'ai dû négocier âprement avec lui, et je lui ai donné Sherrinford. Je lui ai donné tout ce qu'il voulait contre des informations sur toi. Contre tout ce que je pouvais apprendre sur toi.
Encore une fois, il s'interrompit. Il se racla la gorge.
- Il n'y avait que toi. Il n'y a toujours eu que toi.
Oh.
Et, il fut soudainement près de lui. Très près. Sherlock s'empêcha d'avoir un geste de recul, de paraitre effrayé, parce qu'il l'avait espéré, parce qu'il l'avait voulu plus près, plus proche encore. Le souffle de Sherlock se bloqua dans sa gorge, et il s'évertua à rester immobile alors que James se penchait, son regard planté dans le sien, ses yeux brillants d'un feu nouveau, d'un brasier intense. Mais, il ne l'embrassa pas. Son visage resta proche du sien, si proche que Sherlock en eu mal, mais il ne tenta pas d'avancer plus, d'enfin poser ses lèvres sur les siennes, de le toucher.
Il l'observait. Immobile. Et, Sherlock ne savait pas réellement s'il tentait de le punir, de se punir, de paraitre cruel ou tout simplement attentif. Rien de tout cela n'avait de sens.
- J'ai tué de mes mains beaucoup plus de gens que tu ne peux le penser, j'en ai fait torturé, tué encore plus. Je gérais un trafic international de drogue, de prostitution, je gagnais de l'argent sale, je suis devenu peu à peu le sponsor des criminels locaux. Les gens me rendaient service, tuaient pour moi, pour que je puisse ensuite leur donner ce dont ils avaient besoin. Le FBI me recherche pour des dizaines d'assassinats, des enlèvements, des complicités dans des fusillades et des attentats. J'ai vendu des armes. J'ai aidé des terroristes à rentrer dans le pays. Interpol me recherche pour les mêmes motifs.
Sherlock savait tout cela. Il le savait, parce qu'il avait enquêté, parce qu'il l'avait longtemps traqué, parce qu'il avait questionné Mycroft et peut-être demandé à Mary de craquer un ou deux dossiers sensibles, aussi. Il était au courant de la majorité, ce qui lui semblait déjà assez. Oui, il était loin d'être parfait. Il était même à des années lumières de la normalité, de la moralité. Et, alors ? Croyait-il vraiment qu'il était assez stupide pour l'ignorer, assez amoureux pour y être aveugle ?
Tentait-il de lui faire peur ? Essayait-il de le faire changer d'avis ?
Sherlock l'observa, n'osant bouger, le laissant passer ses doigts sur la plaie qui courait sur sa joue, qui se perdait dans son cou. Il s'empêcha de penser à Gabriel et au couteau, à la lame qu'il avait pressé, qu'il avait fait doucement descendre, « pour que tu ne puisses pas m'oublier, pour que tu puisses y repenser à chaque instant », restant dans le moment présent, tentant d'ignorer la fureur dans le regard de James, sa détresse, l'incendie qui le faisait brûler. Tentant d'ignorer sa propre envie de fuir.
- Je ne savais plus si Sherrinford l'avait fait. Est-ce qu'il était vraiment si mauvais ? Surtout, est-ce qu'il n'était pas juste un bon samaritain qui avait tenté de tuer dans l'œuf le sale fils de pute que j'allais devenir ? Un clairvoyant qui avait vu dans le petit garçon le criminel que j'allais finir par devenir ?
Sherlock ne savait plus s'il voulait qu'il l'embrasse ou qu'il s'en aille. Il était si proche qu'il pouvait sentir son odeur, si proche qu'il pouvait sentir sa chaleur, si proche qu'il pouvait voir qu'il portait toujours les mêmes vêtements, ceux enfilés à la hâte ce matin, ceux couverts de son propre sang.
Qu'il l'embrasse, et fasse taire la voix de Gabriel dans sa tête. Qu'il s'enfuit, et emporte avec lui tous ses putains de secrets.
- Tu étais si attaché à lui, tu en parlais avec tellement … d'admiration. J'ai pensé … Quel putain d'abruti.
Qu'il s'étouffe avec sa culpabilité, avec ses regrets, ses remords. Qu'il souffre de ses manquements, de ses petits jeux. Comme Mycroft, comme ses propres parents. Sherlock avait envie qu'il ait mal, comme lui-même avait mal, comme il souffrait, maintenant, sans l'action des antidouleurs, avec toutes ces images dans sa tête, toutes ces révélations inconcevables. Il avait envie qu'il se taise. Il avait envie qu'il l'embrasse, qu'il prenne un peu de la terreur, de la panique, de la détresse qui montait, l'envahissait, le recouvrait.
Mais, James, bien certainement devant son manque de réaction, son silence, se redressa. Sa chaleur fut bientôt lointaine, son odeur se perdit. Sherlock s'empêcha de le retenir, de lancer sa main vers sa chemise maculée de sang, ne souhaitant pas paraitre plus faible encore, ne souhaitant pas l'absoudre si vite. De toute façon, il était trop nauséeux pour y penser. Des points noirs dansaient devant ses yeux, et il n'essaya pas de se redresser, de le suivre. Il n'osa pas le regarder.
- Sherlock ?
James parut inquiet, sa voix était inquiète, et peut-être était-il sur le point d'avancer à nouveau, de s'approcher, mais Sherlock l'en empêcha d'un geste, d'un ton ferme et glacé.
- Je vais bien.
C'était bien certainement le mensonge le moins crédible – il suffisait de le regarder : les blessures, son teint blême, cendreux, son regard fiévreux, la sueur sur son front et ses tempes -, l'affirmation la plus risible – bien ? Après tout ce qui s'était passé ? Après son petit discours très touchant ? -, les mots les plus insensés qu'il ait pu prononcer. Mais, James ne trouva rien à y redire. Il ne dit plus rien, en fait. Il n'essaya plus de bouger. Il attendit un temps, peut-être quelques minutes, sûrement le temps que la nausée passe et que le gouffre dans lequel Sherlock s'apprêtait à plonger s'éloigne, au moins un peu. Il attendit que sa respiration se stabilise et que son regard s'ouvre à nouveau pour se tourner vers lui. Il attendit, et reprit son masque froid, indifférent, son ton calme et indolent. Sherlock eu véritablement envie de lui mettre son poing dans la figure.
- Nous devrions partir dans les minutes qui viennent, je vais donc te reposer la question : est-ce que c'est ce que tu veux ? Partir avec moi ?
Sherlock avait mal, et c'était bien là la seule chose qui fut capable de traverser son esprit. Il avait mal, bien assez pour vouloir James partout ailleurs sauf ici, bien assez mal pour avoir besoin de penser à toute autre chose, pour avoir besoin de se rendormir, de retomber dans l'inconscience pour guérir. Les mots tournaient, et n'avaient pas de sens. Les questions s'empilaient, et n'avaient pas de fins. Les réponses étaient angoissantes, brûlantes, et il n'en voulait pas.
Il se demanda, un court instant, dans le brouillard douloureux qui nimbait son esprit, s'il n'allait tout simplement pas se mettre à le détester, à le haïr, pour ses mots, ses révélations si tardives. Il se demanda s'il n'allait pas tout simplement lui demander de partir.
Et, vraiment, maintenant que l'idée était là, maintenant qu'il ne pouvait s'empêcher d'y penser, que pouvait-il bien répondre à cela ?
X
Tout avait commencé par une rencontre anodine, un simple échange de regards, un simple sourire.
La lande était fouettée par le vent, un vent froid, glacé, qui faisait claquer les vêtements et vrombir la mer toute proche. Les hautes herbes se couchaient et Victor manqua de chuter de la falaise sous la poussée de cette force invisible. Une prise sur son bras, légère, mais ferme, l'empêcha de tomber bien des mètres plus bas.
Voilà comment les choses se passent. Voilà comment les destins se scellent.
Sherlock avait huit ans. Une petite chose toute en boucles brunes, en regard intelligent et pétillant, en sourire espiègle. Un être déjà fascinant. Victor James Trevor, de ses dix ans presque révolus, en était resté pantois, pétrifié de gêne et de fascination. Sherlock avait dit quelque chose qui s'était perdu dans le vent et que Victor n'avait pas compris, avait ri à cela, puis l'avait trainé vers un abri, une grande bâtisse sur la colline que Victor connaissait bien – les Holmes, son père avait le chic pour prononcer ce nom avec un mépris à peine croyable -, où ils s'étaient réfugiés le temps que passe la tempête.
Huit et dix ans. Les pièces s'assemblent. Le puzzle débute.
Petit Victor, dont la vie n'était pas toute rose, dont la famille, définitivement pauvre, n'offrait aucune perspective tangible : une sœur plus vieille de deux ans, une mère pas encore trentenaire et sans emploi, un père ouvrier. Vivant près de la mer, dans une sorte de station balnéaire pourrissante, tournée vers une Irlande d'où ils provenaient tous et qu'ils avaient quittée pour trouver mieux ailleurs – sans y parvenir -, où se côtoyaient familles bancales et richards venus se détendre dans leurs résidences secondaires luxueuses. Petit génie que personne ne comprenait. Qui se cachait de tous, qui se fondait dans la masse jusqu'à y disparaitre.
Sherlock était bien plus que cela. Il l'avait toujours été. Un petit riche, le dernier né d'une famille connue, reconnue, brillante et fière. Un petit génie, dans une famille de génies. Lui n'avait jamais eu besoin de se cacher, de se fondre dans la masse. Mieux encore, il s'y complaisait.
Les Holmes possédaient cette bâtisse, un manoir vieillissant, depuis des générations et, bien qu'elle soit décrépie et lugubre au possible, n'avaient de cesse de venir si complaire dès les premiers beaux jours venus. Là-haut, sur leur falaise de craie, la colline verte où bâtait le vent venu de l'Est. Un endroit où Victor n'aurait jamais même rêvé de mettre les pieds.
Ils étaient devenus amis dans ce contact, dans ce sourire et ce rire. Victor avait perçu quelque chose dans les yeux de Sherlock, et Sherlock ne l'avait de toute façon plus jamais lâché. Inséparables dans ce geste, gravitant l'un vers l'autre. Une histoire de destinée étrange, de rencontre hasardeuse. Victor était le premier ami de Sherlock, et Sherlock était la seule personne qui semblait véritablement comprendre Victor. Une unité parfaite.
Ils avaient passés tout un Eté à jouer ensemble, à se découvrir. Sherlock était déjà très avancé pour son âge, très enjoué et enthousiaste, et Victor s'amusait à lui faire découvrir toutes ces choses, toutes ces connaissances, toutes ces idées dont il ne parlait jamais à personne, mis à part à sa sœur – qui toutefois ne l'écoutait jamais plus que d'une oreille. La désapprobation des parents de Sherlock, de ses propres parents, n'y fit rien : ils passèrent deux mois étalés d'expérience et de secrets, de jeux et de rôles enthousiasmants.
Barbe-Rousse et Barbe-Jaune. Des pirates. Le jeu préféré de Sherlock.
L'Eté s'était achevé sur la promesse d'un retour. Sur un serment. Victor s'était entaillé la paume de la main et il fut surpris que Sherlock fasse de même sans sourciller : ils scellèrent leur amitié dans le sang.
Et, la promesse ne se perdit pas dans le vent.
Sherlock revenait pendant les vacances. Presque toutes. Il lui avait avoué persécuter ses parents pour les convaincre de revenir à chaque fois, ce qui l'avait fait sourire. Victor passait ses journées, ses nuits près de Sherlock, roulé en boule dans le lit d'appoint installé près du sien, à parler de pirates et de la vie lorsqu'ils seraient plus vieux. Comment l'amitié ne s'arrêterait pas. Comment les choses seraient plus simples.
Tellement plus simples. Car, rien, rien n'était fait pour durer.
Rien. Ils le savaient.
Son père violent. Sa mère alcoolique. Sa sœur trop intelligente.
Les frères de Sherlock trop protecteurs. Ses parents, trop étouffants.
Trop de folie. Trop de drames. Trop de choses, de secrets. Trop de non-dits. Trop, trop, trop.
Victor n'avait jamais été un enfant comme les autres, et Sherlock le savait. Il le savait, le voyait, le comprenait. Victor aimait parler de choses dont il ne devait normalement rien savoir. Il aimait faire des expériences trop dangereuses, il aimait regarder des films trop violents, il aimait comprendre. Cela ne faisait pas peur à Sherlock. Cela le rendait, au contraire, fascinant. Sherlock l'observait sous ses presque huit ans révolus avec candeur et admiration, avec envie et ferveur. Il l'observait avec défi et avidité, comme un livre indéchiffrable, une énigme trop difficile, une expérience trop ardue. Quelque chose à résoudre, à réparer, à décrypter. La plus parfaite des équations.
Sherlock n'avait jamais été un enfant comme les autres, et Victor, bordel de merde, le savait. Trop intelligent. Trop observateur. Sifflant de mécontentement en traçant du bout des doigts, innocemment, les cicatrices qui zébraient son dos. Fronçant les sourcils en jaugeant du comportement des adultes les entourant. Trop, trop, tellement candide. Effronté et courageux. Il aimait lire des livres trop complexes pour son âge, s'asseoir au milieu des tombes et rêver. Il aimait lui raconter combien le futur serait prometteur. Comment les parents violents et abuseurs finiraient jugés, et qu'il y aurait un jour une place pour eux dans ce monde. Du haut de ses dix ans, Victor l'observait avec extase, envie. Une envie pas si innocente, qui naissait déjà dans son ventre, une envie qui venait s'aiguiser à sa réflexion trop vive, à ses découvertes trop précoces. Victor voulait l'embrasser et que tout se passe bien. Victor souhaitait, en effet, que le monde les accepte enfin tels qu'ils étaient.
Mais, rien n'était vraiment fait pour durer. Vous le savez déjà, n'est-ce pas ?
Mycroft, un peu plus de vingt ans, déjà, revenait parfois à certaines vacances, se pavanant dans son uniforme d'étudiant brillant, de major de promotion, de futur avocat, peut-être. Il s'asseyait à la table du repas en dardant un regard venimeux vers Victor et Sherlock, méprisant leurs jeux, les ignorants, la plupart du temps. Sherlock, ne s'en offusquait pas, se faisant plus piquant encore que son grand-frère lorsque celui-ci daignait ouvrir la bouche. Défendant toujours son ami, ce que ce dernier n'appréciait que peu, préférant toujours mettre Mycroft lui-même au tapis. Lui rendre la vie impossible faisait d'ailleurs parti de leur jeu préféré.
Parfois, Irène les rejoignait, déjà trop grande et trop mature, déjà presque mère de son petit-frère, pilier de leur fratrie, maquillée et habillée comme une adulte. Elle se moquait de leurs jeux, mais veillait toujours sur eux. Faisait attention à eux. Et, gardait un œil sur Sherrinford, constamment.
Sherrinford. Le cadet, seize ans, toujours là pendant les vacances, toujours à créer les crises les plus folles chez les Holmes. Irène le connaissait, ne le portait pas vraiment dans son cœur. Tout le monde le connaissait. Un idiot qui couchait déjà n'importe où et préférait fumer derrière l'école plutôt que d'aller en cours. Un idiot qui passait du temps avec Sherlock, que Sherlock appréciait beaucoup. A la jalousie increvable de Victor.
Leurs familles. Pas de parents, juste la lande, leurs jeux, et les protagonistes qui s'y pressaient. Juste eux deux, et les frères, la sœur, juste eux deux, et personne d'autre, en fait.
Neuf et onze ans. Presque plus. Bientôt bien plus. Un nouvel Eté, de nouveaux secrets et plus de rapprochement. De nouveaux jeux.
C'était un soir orageux d'Août. C'est là que se produisit l'irréparable, le but de tout, le chemin vers la fin. Un soir où la mer s'agitait, où les nuages s'accumulaient, où le vent commençait à mugir.
Un baiser, innocent. Des lèvres qui s'étaient épousées doucement, chastement. Des doigts qui s'étaient enlacés, maladroitement. Le goût du sel sur sa peau. Le goût de l'innocence. De la première fois. L'ivresse de tout ce qui peut être ensuite, du futur qui allait s'ouvrir et se colorer, de comment tout allait finalement finir par s'arranger.
Voilà. Un soir, le jeu de trop. La rêverie de trop, peut-être. Victor avait douze ans, comprenait tout, n'avait pas peur, et le monde devait se plier à ses envies. Sherlock souriait et, vraiment, la fin venait de s'annoncer : ils s'embrassèrent. Pour la première fois. Un baiser d'enfants, bien sûr, une pression entre les lèvres, rien de plus, mais c'était déjà quelque chose. Un geste qui laissa Sherlock rouge de gêne et Victor fou de lui.
La falaise. La falaise et les vagues, et le sourire de Sherlock, ses joues rouges, ses lèvres, et tout ce qu'il pouvait se passer ensuite lorsqu'il s'était approché à nouveau et avait posé à son tour ses lèvres sur les siennes. Comment il avait ensuite dit que les pirates n'étaient pas censé s'aimer, mais qu'ils n'étaient de toute façon pas de vrais pirates ?
S'aimer comme des enfants. Innocemment. Pas tant que cela, mais chut, c'est ainsi que les choses se sont faites. Juste des regards complices et un baiser étrange. Juste un sourire et un rire, et en fait, c'était le début de quelque chose d'énorme, d'incroyable, ils le savaient bien tous les deux.
La fin de leur innocence, peut-être aussi.
La suite fut empreinte d'acide. Elle fut rayée des tableaux, effacée des récits : parce que, un jour, il n'y eu plus de rires, plus de sourires, plus de baisers, plus de futur, putain.
Un jour, il y eu un puits, et le trou noir. Il y eu des pleurs et des cris et un petit corps flottant dans l'eau. Un jour, Redbeard – Barbe-Rousse, le petit pirate - devint, dans l'esprit éperdu, dévasté d'un garçon, un chien disparu. Le baiser s'évanouit. L'affection se transforma. Et, Victor disparu.
Les cris de Sherlock. Insupportables. Les cris de Victor. Tragiques.
La pluie qui tombait, toujours, qui avait rempli le puit, qui noyait doucement le garçon, et lui qui criait, qui hurlait, qui s'arrachait les ongles aux parois, qui s'arrachait les cordes vocales à supplier qu'on le sauve, qu'on le retrouve.
Moi qui suis perdu, oh !, qui viendra me trouver ?
Personne ne vint, personne ne viendra. Après deux ou trois heures, la pluie s'arrêta, laissant le garçon sauf, mais transi de froid et de fatigue. Au bout de seize heures de plus, ce fut Irène qui, inquiète, morte de peur, le retrouva au fond du vieux puit où Sherrinford l'avait emmené une fois. Elle prévint leurs parents. Ils sauvèrent le garçon qui, dans un état presque catatonique, ne réagit pas.
Il parait qu'il s'était évanouit : hypothermie. Qu'il fit un arrêt cardiaque dans l'ambulance. Que personne, mis à part ses parents, ne vint le voir à l'hôpital. Lorsqu'il se réveilla et réclama Sherlock, ses parents se mirent dans un état rarement vu : ils cherchèrent à porter plainte, jugeant le petit Holmes responsable. Victor savait ce qu'il s'était passé mais il préféra se taire. Se taire, vraiment.
Lorsqu'il se rendit compte que la maison des Holmes avait brûlé, pendant son coma, que la famille avait quitté les lieux et qu'elle ne reviendrait sûrement jamais, il préféra se taire. Lorsque ses parents évitèrent le procès en encaissant une coquette somme de la part des Holmes, il préféra se taire. Lorsqu'ils repartirent vivre en Irlande, après tout cela, il préféra se taire.
Tout au fond, sous le vieux hêtre.
Dublin … Il détestait cette ville. Il haïssait l'Irlande, pour ce qu'elle représentait, pour le changement qu'elle cristallisait. Il en détestait chaque paysage, chaque habitant, il les haïssait tous. Il avait tellement mieux à faire ailleurs. Il y avait tellement mieux ailleurs. Catastrophique. Irène tentait de le sortir de son mutisme, mais Victor s'en fichait bien, en fait. D'elle, des autres, de tout. L'école devint une corvée. Les élèves ne comprenaient pas, ne comprirent jamais vraiment, et qui était donc assez bête pour ignorer où tout cela pouvait mener ? La vie perdit son innocence, son sens sacré. La vie devint fade, cassable, la réalité s'émietta. Son père se fit tuer dans une bagarre d'ivrognes, et la vie devint un véritable Enfer.
Sa mère enchaînait les beaux-pères, et c'était une souffrance supplémentaire dans le quotidien. Les virements étranges et mensuels sur leur compte n'y faisaient rien : sa mère dilapidait tout en vêtements et en beuveries. Rien pour l'arrêter. Rien pour la raisonner. Qui était-il, de toute façon, pour le faire ? Ils passèrent de pauvres à irrémédiablement endettés et sinistrés. Une souffrance supplémentaire. Qu'est-ce qui ne faisait pas mal, de toute façon ?
Les insultes, les coups. Tous ces gens qu'il haïssait, toutes ces personnes qui ne savaient rien, n'étaient rien, qui le méprisait. Les enfants n'étaient que cela, ils n'étaient que des enfants, pour lui, des idiots, décérébrés, incapables, surtout de comprendre. Ils ne savaient rien, alors que lui savait tout. Ils ne comprenaient pas. Ils n'arrivaient à comprendre que sous les coups de poings, de pieds, sous les mots. Et, vraiment, qu'est-ce qui ne faisait pas mal, de toute façon ?
Un soir, il parvint à trouver le numéro des Holmes, celui de leur résidence principale, à Londres. Il le composa entre espoir et excitation, impatient, prêt à exploser sous la voix de son ami disparu, prêt à se disloquer sous son intonation.
Il avait un œil au beurre noir, et bien certainement une cote luxée. Mais, ce n'était pas si grave. Cela l'était, mais, eh bien, il pouvait y avoir bien pire, n'est-ce pas ?
Mais, l'espoir, encore une fois, implosa. Il se cristallisa, gelé, s'évanouit. Car, ce ne fut pas Sherlock qui décrocha le combiné. Ce fut Sherrinford.
Son ombre glacée de vent et de pluie. Son sourire étrange. L'éclat morne dans ses yeux, scrutateur, vide de tout.
Aide-moi, sauve-moi, le vent d'Est souffle.
Victor avait raccroché sans avoir parlé. Le mutisme, encore. L'angoisse. La peur dans les entrailles. La sensation de froid, d'abandon, la Mort au-dessus de l'épaule, l'envie de mourir pour ne plus avoir à lutter, ne plus se battre, simplement se laisser couler.
Est-ce qu'il chercha encore à rappeler, à contacter Sherlock ? Pas vraiment.
Les mois s'égrainèrent, passèrent. Sherrinford était dans un coin de sa tête, Sherlock ne vivait que dans son esprit. Il ne parlait pas vraiment, et ne vivait pas vraiment non plus. Il survivait, en attente de quelque chose, dans l'attente de bien plus. Incapable de s'extraire de ses pensées, incapable de se remettre de tout ce qui évoluait autour de lui.
Il commença à se prostituer pour l'argent. L'argent manquait, et il était facile, ainsi. L'argent manquait, et cela ne dérangeait pas vraiment Victor d'avoir à faire ça pour en gagner. Il n'y avait personne pour s'en inquiéter. Personne ne semblait être assez bête pour s'en soucier.
Alors, Victor devint James, Victor James Trevor devint James Trevor, puis James … Ah !, il ne pouvait pas se présenter sous son vrai nom, pas vrai ? Il ne pouvait pas leur dire cela, leur laisser avoir cela, mettre la seule personne qui lui restait en danger – Irène ne devait pas savoir -, ne pouvait pas rester le garçon qu'il était pendant cela … Il fallait quelque chose qui retienne l'attention, qui puisse se répandre, qui pouvait éclater dans la tête et dans les esprits.
Moriarty. James Moriarty. Ça lui vint en pleine nuit, en pleine passe. Ça lui vint comme un nom de jeu, comme un rôle à endosser, et il fut immédiatement certain que Sherlock aurait adoré ça. Qu'il adorerait ça. Cela le fit sourire.
Il inventa son rôle d'orphelin pour se rendre plus désirable encore aux yeux de tous ces imbus de leur libidos, il éloigna sa sœur pour sa propre sécurité, s'arracha à sa mère pour pouvoir mieux s'en émanciper. Accident de voiture, famille décimée, ça faisait pleurer dans les chaumières et permettait souvent d'arracher quelques billets de plus aux fortunés qui se pressaient entre ses cuisses.
James Moriarty. James Moriarty pourrait, un jour, contrôler le monde. Il pourrait, un jour, devenir un vrai pirate. Il pourrait, un jour, retrouver Sherlock Holmes. James Moriarty était capable de tout.
Seize par six, mon frère, et nous repartons !
Ne sois pas effrayé de marcher dans l'ombre.
Oh, quelle drôle d'époque. L'école, et ses camarades trop idiots, ses professeurs trop ignares. Sa famille, et sa mère trop absente, sa sœur trop vieille pour son âge. Le business, et les affaires qui doucement se mettaient en place. Les plans dans sa tête …
Et puis, bien sûr, Carl Powers. Les sentiments, encore. Il y avait eu un autre baiser, un autre rire, et oui, encore une fois, le temps s'était arrêté. Carl l'avait défendu contre les autres une bonne partie de l'année scolaire. Le bon samaritain, fraîchement débarqué d'une autre école, ouvertement gay – oh, ça n'était pas si commun, à cette époque, surtout à cet âge-là -, assez intelligent et vif pour attirer son attention, son regard … Irène et sa mère l'adorait, le vénérait. Enfin quelqu'un, enfin un ami, enfin, la normalité. A ses côtés, il ne sembla plus si étrange, plus si anormal, il était finalement comme les autres, putain !
Encore un baiser. Encore un geste qui allait tout changer.
Victor avait adoré lui tenir la main, être près de lui. Il avait adoré pouvoir discuter avec lui de choses dont il ne parlait à personne, adoré pouvoir s'accrocher à quelque chose, à quelqu'un d'autre qu'à l'image d'un petit garçon dans sa tête. Est-ce qu'il l'avait aimé, était tombé amoureux ? Sûrement. Il fallait les voir, les baisers derrière les bâtiments, la fois où ils avaient faits ça dans la voiture des parents de Carl, les frôlements de doigts pendant les classes, le flirt incessant.
Carl l'aimait et lui l'aimait en retour. Bien. C'était parfait.
Mais … Ah !, comment lui dire ? Comment lui dire qu'il n'était pas que Victor Trevor, qu'il était bien plus que cela ? Comment lui avouer que, la nuit, il était James Moriarty, et que James Moriarty se faisait baiser par tous les pédophiles du coin pour de l'argent, pour de l'influence, pour un réseau qu'il rêvait de tisser ? Comment lui dire qu'un jour, il serait bien plus que le paumé que Carl aimait embrasser, qu'il aimait tout court ?
Sauves-en un, sauve-les tous, essaye un peu !
En fait, Victor n'eut jamais besoin d'arrêter quoi que ce soit, ou de dire quoi que ce soit. Victor se laissa piéger par le beau sourire de Carl, par ses beaux discours, perdit ses repères, ses instincts de survie. Il ne fit pas assez attention. Carl découvrit la prostitution et tout le reste en le suivant, un soir.
Et, encore une fois, le tout implosa.
C'était une trahison, une traîtrise. Un dégoût, une colère, un poison qui s'installa, se développa. Est-ce que Victor pouvait toujours avoir confiance en Carl ? Il l'espionnait, le suivait. Est-ce que Carl pouvait toujours croire les mots de Victor ? Il mentait, il se cachait, il fuyait.
Le choc passé, la trahison prouvée, l'hébétude retombée, Victor avait dû faire face aux conséquences de ses secrets, de sa double vie, de ses pensées. Carl s'était éloigné, d'abord mutique, inatteignable, et Victor avait pensé que les choses allaient ainsi s'arrêter, que l'amour allait s'éteindre comme cela, comme la flamme d'une bougie, que l'éloignement allait lui faire oublier cet amour stupide, ces sentiments inutiles. N'était-il pas censé être au-dessus de tout cela ? N'avait-il pas assez souffert pour cela ? Il avait pensé, enfin, s'en sortir sans heurts, poursuivre ses plans, bien, les mener à terme. Bien.
Les moqueries reprirent, d'abord doucereuses, puis douloureuses. Les coups aussi. Tout devint très rapidement un véritable Enfer.
Carl ne s'était pas tant tu, il n'avait apparemment pas tant souhaité s'éloigner de lui. Victor n'en connu jamais vraiment les détails – avaient-ils une quelconque importance ? -, mais il avait parlé de lui lors d'une soirée bien arrosée, il avait parlé de ses plans, de ses activités nocturnes. Il avait révélé le nom qu'il se donnait et, oh !, ensuite, en classe, comme cela avait pu les faire rire …
L'Enfer. Le puits. Sa bouche noire, profonde, lugubre et froide. Le néant à perte de vu. La folie dans chaque écho. Victor carra les épaules et fut un instant tenté de faire comme si rien n'était en train d'arriver. Imaginer que tout allait bien. Imaginer que le plan se déroulait à la perfection. Ne pas penser au pire.
Ils saccagèrent son casier et ses affaires. Ce n'était pas si grave. Ils le prirent à partie dans les vestiaires, après le sport. Ce n'était pas comme s'il n'en avait pas l'habitude. Carl ajouta une cicatrice sur son dos, un soir où, fou de rage, un peu ivre, aussi, il l'avait suivi jusqu'à chez lui. Cela ne faisait pas si mal, de toute façon. Ils brisèrent le pare-brise de la voiture de sa mère, y taguèrent un « sale pédé » qui ne fit rire personne. Bon, d'accord, la gifle de sa mère, ce soir-là, fut méritée.
Il suffisait de se faire discret, c'était tout. Juste, éviter de sortir trop tôt le soir, de paraître trop sûr de soi. Arrêter de les regarder de cette façon, de les provoquer, de les observer en se promettant de les faire payer, de les faire brûler, de les torturer à mort.
Il fut renvoyé quelques jours de l'école à cause d'une énième bagarre. Faillit être envoyé aux urgences, mais sa sœur intervint à temps, fit fuir à temps ceux qui avaient décidés de faire de son corps un nouveau punching-ball. Elle prit peut-être conscience de la gravité des choses en cet instant, ou peut-être se rendit-elle compte que tout cela avait assez duré : elle le notifia au proviseur, et les autres élèves, Carl y compris, furent sanctionnés.
Victor, dans son cœur un peu mort, un peu noir, n'était, à l'époque, capable de prendre tous les risques pour une seule et unique personne. Carl, s'il l'avait aimé, n'avait été qu'un individu comme les autres, et sa mère ne représentait rien au-delà de son rôle de génitrice. Non, Victor n'aimait qu'Irène.
Et, Irène … Carl, qui avait noué de nouvelles amitiés, qui s'était fait beaucoup de nouveaux amis depuis leur séparation, qui n'essayait plus tant de passer pour le bon samaritain, eu la très bonne idée de se venger de son exclusion de l'école et de Victor en s'en prenant à elle. Oh !, il ne le fit pas directement. N'était-il pas gay, après tout ? Ses amis, eux l'étaient un peu moins. Et … Eh bien, la rage qui dévora Victor, la détresse qui fit d'Irène une ombre d'elle-même, eurent raison des derniers remparts qui tenaient à distance colère et folie.
Le poison. Une belle piscine londonienne, là où se déroulaient les championnats locaux, là où toute l'équipe de natation de la belle ville de Dublin s'était rendue. Une jolie petite piscine bleue et blanche. Là où Carl mourut.
Il s'était noyé. L'école organisa des cérémonies, des silences, des recueillements, une putain de cellule psychologique fut même mise à la disposition des élèves. C'était un tragique accident. Un si jeune garçon, un élève si prometteur …
Le passage à l'acte fut marqué d'un poinçon rougeoyant, brûlant, qui le marqua, qui l'empoisonna. Victor avait volontairement tué Carl, il l'avait volontairement empoisonné, toutes ces semaines, avait espéré qu'il s'effondre, qu'il succombe, qu'il meurt, putain, pour tout ce qu'il avait fait. Parce qu'Irène n'arrêtait pas de pleurer. Parce que ses projets s'étiolaient. Parce que la vie, encore elle, redevenait froide et insipide.
Une pensée, drôle, l'avait ensuite accompagné pendant des mois. Trois ans avaient suffis, trois ans pour changer le premier baiser en une idée intolérable de la fin, pour changer la falaise en un lieu de désastre, de perdition. Victor se demandait parfois s'il n'avait pas rêvé ce lieu, et si Sherlock ne vivait pas seulement dans son esprit. Il se demandait si quelqu'un se rendrait vraiment compte, cette fois, s'il mourrait pour de bon.
Mes pas, cinq par sept.
La vie est plus proche du Paradis.
L'idée s'était écartée dans la lecture de quelques maigres lignes dans un journal local, dont l'article principal parlait encore de la mort de Carl et de la clôture de l'enquête par Scotland Yard. Des mois après la tragédie, une référence à peine lisible. Victor, qui ne se remettait de rien, qui ne vivait plus pour grand-chose, avait pris le journal des mains d'un énième beau-père – qui le lui avait fait payer son geste par la suite – à la vision d'une petite photo en noir et blanc, d'une silhouette fantomatique. Une chose étrange, extatique, incroyable. Victor en eu immédiatement le vertige, la nausée.
Sherlock Holmes. Pour de vrai. Ecrit noir sur blanc, là, entre les lignes, dans une phrase sans sens que Victor ne parvint pas à comprendre, le nom, vraiment, est là, lourd de sens. La photo, elle, de mauvaise qualité, n'émettait aucun doute. Il dû faire lire l'article à Irène pour vraiment le croire, dû lui demander de lui confirmer ce que cela représentait, ce que la photo voulait dire. Sa sœur avait semblée stupéfaite, peut-être un peu mortifiée lorsqu'il s'était mis à pleurer sur son épaule. Qu'importe.
Le calvaire. Le baiser sur la falaise. L'amour mort. Le puit et le froid. Les cris et les suppliques.
« SHERLOCK ! »
Ne vivant pas seulement dans sa tête, Sherlock était là, quelque part, dehors. Il vivait, et il enquêtait, bordel, il cherchait à résoudre le crime qu'il avait commis ! Putain de fantastique.
Regarde vers le bas, avec tes yeux noirs, de très haut.
Sans ton amour, il serait parti depuis longtemps.
La mort de Carl, son meurtre, devint une étape importante, mais plus si noire. C'était un début, quelque chose de nouveau. La tâche sur son esprit se marqua d'un trait, devint plus lumineuse. L'espoir revint.
Victor savait bien qu'il ne pouvait pas rejoindre Sherlock, pas tout de suite : il n'avait que seize ans, Sherlock en avait à peine quatorze, et les menaces planaient toujours. Et puis, se souvenait-il de lui ? Il était parti sans un mot, n'avait plus jamais daigné donner de nouvelles. Que se passait-il dans son esprit ? Que se passait-il dans sa vie ? Oh, il était encore trop tôt pour le savoir. Il avait tellement de choses à faire, avant de le découvrir …
Abandonnant l'Irlande, sa mère, sa sœur, il prit tout ce qu'il possédait, de l'argent accumulé aux faux papiers payés, et décida de s'enfuir. Irène avait, certes, un numéro où le joindre, une adresse, mais Victor s'effaça délibérément, disparu une nuit sans rien lui laisser d'autre. Il délaissa tout pour l'Allemagne, un pays qui ne lui disait rien, où il n'avait rien, mis à part un vieux contact rencontré un soir, des mois auparavant, dans une boite de nuit du centre-ville de Dublin. Le type était un vieux roublard aigri qui ne dépensait son argent qu'en putes et en cigares. Pas de soucis pour James : il fallait bien commencer sa fortune quelque part.
Le réseau. La drogue. Seize ans et cocaïné à en crever dans les rues de Berlin. La pègre. Dix-sept ans et à peine ému de tirer une balle dans la jambe d'un dealer bien trop consommateur au goût de son nouveau patron.
Le lycée, entre deux. L'université, ensuite. Prostitution, réseau bétonné, petits boulots. L'Allemagne, berceau de Moriarty.
Les années passèrent ainsi, dans l'anonymat de nuits noires, dans l'éclat des spots des clubs branchés, dans la folie des fêtes et de l'argent. Victor, devenu James à plein temps, passait un coup de fil par mois à sa sœur, envoyait de l'argent à sa mère, mais restait invisible la plupart du temps. Comment leur dire ce qu'il faisait, ce qu'il allait encore faire ? Comment leur dire que l'argent était sale, que ses mains l'étaient encore plus et que son esprit … eh bien, que son esprit se gangrénait doucement de folie ?
Il montait doucement les échelons de la pègre locale, là où il semblait exceller. Il avait passé peu de temps en homme de main – trop intelligent pour ça -, encore moins en commanditaire – trop intelligent, toujours. Il avait fait tuer son premier patron. Ce n'était pas grave, pas tant que le sang ne couvrait pas ses mains.
L'Allemagne, son charme, l'ennuyait. Il découvrit aux Etats-Unis, et plus précisément à Boston, un terrain de jeu plus grand, plus épanouissant.
Alors, voilà, il partageait son temps entre ses diplômes et ses activités nocturnes, entre Berlin et Boston. Il s'était fait faire plusieurs costumes sur-mesure, et s'était même très récemment payé un trois pièces Westwood qui valait plus cher que la maison de ses parents. Il avait une voiture hors de prix, un appartement dominant la capitale allemande, et vraiment plus de drogue et de divertissements qu'il n'en aurait rêvé. Mais …
Ah, il avait fallu une escale. Un avion perdu dans les plannings, un tracé mal calculé, un siège mal réservé en classe business. Un soir, une nuit, il atterrit à Londres. Une nuit noire d'Eté, chaude, empreinte de fantastique. Il avait vingt-et-un an, et quelque part, Sherlock en avait dix-neuf. La pensée s'accrochait toujours, notamment lorsqu'il était si proche, lorsqu'il se sentait à deux doigts de flancher, de se laisser aller. Il avait hésité, mais avait finalement envoyé un message à un contact, quelqu'un qui l'avait déjà précédemment renseigné sur Sherlock, qui ignorait pourtant tout de leurs liens. Victor regretta presque son geste. Avait-il besoin de savoir, après tout ? Avait-il besoin de cela, maintenant qu'il était à deux doigts de tout avoir ?
Pourtant, lorsque l'information arriva et se grava dans un message, lorsqu'il lut les mots et les déglutit, Victor ne manqua pas l'instant propice, le moment de folie qui se dessinait : Sherlock se trouvait près de l'aéroport, dans une rave illégale, là où des centaines d'autres étudiants s'étaient précipités, à la recherche de drogues et d'une échappée dans leur quotidien.
S'il savait que Sherlock était devenu un junkie notoire ? Bien sûr. Cela l'inquiétait de le savoir dans un tel endroit, alors, vraiment, alors qu'il était tout prêt, qu'il en avait le temps, pourquoi ne pas … ?
Victor avait détesté cet endroit. James, lui, en faisait tous les soirs son terrain de jeu. La musique était horrible, mais l'ambiance, elle, semblait parfaite. Ça sentait le business à plein nez. Les dealers ne se cachaient pas : ils déambulaient, comme des marchands ambulants, entre les groupes, vendaient à tour de bras, et Victor pouvait voir passer de la marijuana, de l'héroïne, de la cocaïne, des ecstasys, s'échanger les cachets et l'argent, voir les seringues passer dans chaque bras. Il y avait beaucoup de monde, mais il ne lui fallut, en fait, que très peu de temps pour enfin repérer Sherlock.
Oh !, il n'allait pas avouer que, pendant toutes ces années, il avait utilisé un peu de son argent pour le faire suivre, le faire photographier, s'attirer des rapports d'abord mensuels, puis hebdomadaires le concernant. Il n'allait pas dire qu'il avait commencé à épingler des photos de lui sur les murs de sa chambre. C'était trop fou pour y penser.
Son cœur s'était emballé. Sa silhouette longiligne, frêle, mince. Sherlock bougeait lentement sous la musique, certainement complètement défoncé.
S'il avait tenté quelque chose ? S'il s'était approché, avait dit quelques mots ?
Victor en avait rêvé, ensuite. Il avait rêvé de ses vêtements cintrés, de sa chemise serrée, de son jean moulant. De son cul incroyable. Il avait rêvé de ses hanches, de ses bras, des muscles discrets qu'il avait pu voir rouler sous les vêtements. Il avait rêvé de ses yeux bleus, ses yeux aux pupilles défoncées par la drogue. Il avait rêvé de ses lèvres, de son sourire et du putain de son de sa voix.
Il aurait pu s'approcher, se coller à lui. Il aurait pu agripper ses hanches et laisser son corps se mettre à bouger en rythme avec le sien. Il aurait pu respirer son odeur, sentir sa chaleur. Il aurait pu faire bien plus que cela, parce qu'il aurait pu l'embrasser, il aurait pu faire de leur dernier baiser quelque chose de bien moins innocent et chaste, il aurait pu passer sa langue dans sa bouche, et laisser ses mains passer sur sa peau brûlante.
Cela aurait pu être ainsi. Cela aurait pu marquer une fin, un nouveau commencement. Ça aurait pu continuer. Continuer et continuer. James aurait pu l'embrasser, encore. Il aurait pu le ramener jusqu'à sa chambre d'étudiant, lui faire l'amour. Il aurait pu lui dire, tout lui dire, et rester. Rester avec lui. Enfin être avec lui.
Mais, en fait, la falaise était loin. Elle n'était plus qu'un moment, une trace brûlante dans leur histoire inexistante. Le baiser n'avait été qu'innocent. L'amour, candide. Ils se connaissaient à peine, ils ne se connaissaient plus vraiment. Et, de l'argent, des affaires, l'attendaient ailleurs …
Victor n'avait fait que le regarder. Il l'avait observé, avait mémorisé ses traits, sa façon de bouger, les contours de son corps. Il avait, douloureusement, impérieusement, conservés toutes ces informations dans son crâne. En repartant, il s'était acheté une dose de cocaïne. Et, était remonté dans l'avion.
Etait-ce juste le moment qui ne s'y prêtait pas ? L'égo qui l'empêchait de tout stopper pour lui ? Ou, la douloureuse, terrifiante peur du rejet ? Etait-il terrorisé à l'idée de le perdre, encore ? De le perdre avant même qu'il ne lui ait appartenu ?
Il y avait encore Carl, dans son esprit, un Carl ricanant qui l'insultait, distillait son poison. Victor ne pouvait pas se permettre de s'attacher, de ralentir. James Moriarty était destiné à de grandes choses.
Seulement, cela fut suffisant, suffisant pour que l'obsession vienne à s'installer, réclamer ses droits.
Garde ta pitié pour les étrangers, mets l'amour à la porte.
Il fallut une nouvelle année pour que les choses changent, pour que les sentiments reviennent dans la danse. Sebastian Moran, son syndrome post-traumatique, son accent texan et son cul à damner. Le boss qu'ils partageaient, l'argent, la drogue, l'alcool, et la mort tout autour. Putain de période. James Moriarty était le nouvel espoir masculin de ces lieux et tout le monde le savait. Le boss l'avait nommé associé de son petit business et, alors, tout allait pour le mieux, vraiment.
Il était intelligent, avait les diplômes pour, savait se montrer galant et poli, et était bien certainement assez influent pour se sortir de toutes les situations. Baisant joyeusement avec Moran, et tuant allégrement tout ce qui déplaisait au patron. Se constituant son propre cercle au milieu de tout cela. Génial. Tout était incroyable.
Et, Sherlock était ailleurs et, merde, de toute façon, qui pouvait bien s'en soucier ?! Il avait Moran, l'argent, la gloire, l'alcool, la drogue, tout était fait pour le faire planer et oublier qu'il avait un jour été Victor Trevor, que, huit ans plus tôt, Powers était mort et qu'il avait failli en mourir lui-même. Il ne pensait plus à Sherlock, il n'avait plus de regrets quant à ses actes lors de cette rencontre manquée, dans cette rave. Rien, rien ne pouvait ternir ce qu'il avait mis tant de temps à construire, à s'approprier, à ériger, rien.
Si, en fait. Un soir, en fait, tout avait changé. Une énième fête avait fait du club le plus prisé de la ville un repère de mafieux et de bandits en tous genres. Son boss était extatique, transporté, lorsqu'il lui avait présenté un anglais, un nouveau venu, un bellâtre cocaïné qui souriait intelligemment, qui plaisantait, et qui lui serra la main en accentuant un peu trop son clin d'œil, ignorant certainement sa pâleur soudaine, son absence de réaction.
Sherrinford était là. Ce fut la seule chose qui parvint à l'atteindre, et la seule chose que reçu Irène sur son téléphone. « Sherrinford est là ». La seule chose qui la poussa à rassembler ses affaires et à prendre le premier avion pour Boston.
Sherrinford Holmes.
Le sourire, le regard scrutateur, les paroles mielleuses. La désapprobation, la rage sous le vernis. Très proche de Sherlock, trop proche, trop protecteur. Trop fou. Trop désaxé.
Victor – oh !, mais, à cette étape, peut-on encore l'appeler ainsi ? – passa cette première soirée en la compagnie de l'anglais, du frère de Sherlock, de son potentiel assassin, à boire. Puis, lorsqu'il rentra dans son bel appartement, lorsqu'il décrocha son sourire de façade, lorsqu'il se retrouva seul – vraiment seul, pas que dans la solitude de son esprit, pas que dans l'ennui du quotidien -, il prit bien assez de drogues pour se retrouver aux urgences. Ce fut d'ailleurs là-bas qu'Irène le rejoignit, dans une chambre d'un hôpital du centre-ville, dans les mots d'un médecin lui expliquant l'overdose, ses conséquences, et comment il allait devoir se désintoxiquer, et bla bla bla.
Mon âme recherche l'ombre …
L'image était terrible, terrifiante. L'idée était impossible. James se sentit redevenir Victor, se revit dans ce puits, se laissa abattre. Ah !, la réminiscence glacée.
Mais, Sherrinford ne le reconnu pas. Ne les reconnu pas. Comment aurait-il pu ? Victor était mort dans ce puits, et James était bien loin de l'image de ce petit garçon, loin de ses idées naïves, de son attachement idiot. Et, Irène brillait, charismatique et superbe dans ses jupes tailleurs cintrées, dans ses escarpins vertigineux, loin de la jeune fille hésitante qu'elle avait été. Même s'il l'avait souhaité, comment Sherrinford aurait pu reconnaitre en eux les deux enfants Trevor, les deux gamins fauchés qui se pressaient autour de leur résidence de campagne, dans leurs vêtements de seconde main, dans leur odeur de tabac froid et de sueur ? Comment ?
Sherrinford se pressait dans leur cercle comme un vieil ami, tout sourire, épatant et totalement envahi de dettes. Son charme avait toujours très bien fonctionné, et il semblait marcher toujours à merveille. Ce fut ainsi qu'il parvint à se faire de Sebastian un ami, qu'il parvint à remettre Irène dans ses petits papiers – elle qui ne savait rien, qui ignorait bien qui, réellement, l'avait poussé dans ce puits, qui était responsable. Il tenta bien de faire de même avec James, de l'appâter, mais, eh bien, ce dernier ne fit que se défoncer davantage pour oublier.
Oublier le puits. Oublier le sourire de Sherlock, ses yeux bleus, et la douceur de ses lèvres. Oublier la romance d'enfant. Oublier le froid et la pluie. Oublier le regard vide et indolent de Sherrinford, alors qu'il l'avait regardé s'agiter et hurler, au fond de ce puits.
A l'intérieur, mon frère,
Laisse la Mort se faire une place.
Mais, Sherrinford était intelligent, bien plus que James n'ai pu réussir à le comprendre, le deviner. Avant qu'il n'ait pu s'en rendre totalement compte, Sherrinford s'approchait. Sherrinford l'aidait à se sortir de situations périlleuses, d'affaires ardues. Il prit une balle pour lui, une fois. Oh !, et les années passées, toutes ces années qui faisaient de son enfance une période floue, nébuleuse. Il avait arrêté la drogue – ça m'était trop de pagaille dans sa tête -, mais n'avait-elle déjà pas gangrené ses pensées, faits de ses souvenirs et ses pensées des choses fragiles, tremblantes ?
Finalement, Sherrinford était-il si mauvais ? Représentait-il une véritable menace ?
Un matin, le boss fut retrouvé mort. Ce n'était pas beau à voir, et les petits sbires se lamentèrent beaucoup, ses différentes concubines pleurèrent beaucoup. En tant qu'associé principal, James n'attendit pas longtemps avant d'être propulsé à la tête du business qu'il avait aidé à construire, à développer. Le nouveau roi des lieux. Son nom résonnait dans toutes les bouches, roulaient sur toutes les langues. Enfin. Putain, enfin.
Personne ne parvint à prouver qu'il avait commandité l'assassinat du précédent patron, et il fut suffisamment intelligent pour éliminer tous ceux qui avaient la langue bien trop pendante. Bien.
Il en termina avec les réseaux de drogue, les cartels. Il fallait faire plus, autre chose, se diversifier. Créer de nouvelles branches, de nouveaux chemins, s'internationaliser. Le pouvoir voguait, devenait ambiant, l'argent coulait. Irène partit un soir, elle fit ses valises et s'en alla, peut-être lorsqu'elle découvrit l'ampleur des activités, peut-être lorsqu'elle se rendit compte de toutes les affaires criminelles dans lesquelles il se retrouvait impliqué. Tous ces gens qu'il payait. Tous ces terroristes, assassins, criminels, qu'il aidait. Les tueries se multipliaient, les règlements de compte augmentaient. Les armes venaient d'on ne sait où, l'argent coulait des poches des malfrats, sans qu'on ne sache comment. C'était parfait. Le chaos engendrait le chaos et, vraiment, tout était parfait.
James la regarda partir, cela n'avait pas d'importance. Plus rien ne semblait avoir d'importance. Il était riche, avait plus d'argent qu'il n'aurait pu en espérer, et il était influent. On rampait à ses pieds, on le suppliait. Il était comme sur le trône de la pègre Nord-Américaine, il était au courant de tout, il était absolument tout. Il ne pensait pas aux gens qui mouraient, aux victimes collatérales, il ne pensait à rien de tout ça. Il semblait intouchable, inattaquable. A sa droite, Moran veillait sur ses affaires, sur lui. A sa gauche, Sherrinford rentrait dans le jeu, un allié charmant qui gérait toute sa paperasse.
C'était un paradis noir, un Enfer fait de billets et de putes, de cocaïne et de remords. Il perdit peut-être un peu l'esprit (sûrement). Ca le rendait plus fou qu'il ne l'était déjà. Le sentiment d'invulnérabilité, de puissance, était grisant, le poussa à commettre des actes qu'il n'aurait jamais imaginés faire plus tôt. Mais, putain, qui s'en souciait ?
Avant qu'il soit parti, de retour sur ma colline.
Qui s'en souciait assez ? Qui pour simplement dire qui il était, ce qu'il ressentait, ce qu'il pensait ? Tous, tous n'étaient que des petits pantins, des sbires. Tous, tous n'avaient rien à dire, rien à penser. Moran, Sherrinford, Irène, putain, qui étaient-ils, au fond ? Où allait leur loyauté ? Où étaient-ils, lorsqu'il avait désespérément besoin d'eux ?
Ce fut là-dedans que se cristallisa, peu à peu, son sentiment de puissance, sa solitude, sa pensée qu'il était au-dessus des autres et des lois, qu'il pouvait tout faire. Personne n'était là pour lui dire que c'était mal, que c'était bien, personne n'était là pour s'en préoccuper.
Quand on est le maitre des lieux, on attire la crainte, la peur, pas la sympathie.
Est-ce qu'il tentait d'attirer l'attention ? Est-ce qu'il essayait de se faire assez remarquer, d'en faire assez pour qu'on parle de lui ?
Est-ce qu'il continuait de se toucher en pensant à Sherlock ? Est-ce qu'il pensait pouvoir lire, un jour, dans le journal, un article dans lequel il verrait Sherlock tenter de résoudre les crimes qu'il commettait chaque jour ?
Qui le trouvera désormais ?
Pourquoi, personne ne le fera.
La perdition. Il le pensait vraiment. Il pensait à Sherlock, tout le temps. Sherrinford alimentait son obsession en parlant de lui, en lui donnant, sans le savoir, l'envie de partir, l'envie de faire plus, l'envie de tout envoyer en l'air.
Sans le savoir, vraiment ? Cela, James ne put jamais le prouver.
Un jour, c'est ce qui le poussa à prendre un vol pour Londres, à simplement laisser son business aux mains de Sebastian et Sherrinford, et tout quitter. Il pensa à Powers. Il pensa à Sherlock. James savait qu'il était détective, désormais, qu'il travaillait avec Scotland Yard, putain, c'était une opportunité unique.
Les années avaient faits d'eux des adversaires. L'amitié, l'amour, avaient évolués, comme leurs personnalités. Semblables, tellement proches dans l'enfance, pour finir à l'opposé, dans des camps bien séparés, dans des actes bien distincts. Quelle ironie.
Sherlock devait se confronter à James Moriarty. James n'était pas sûr de pouvoir passer une année de plus dans la solitude et l'ennui. Il n'était pas certain de pouvoir garder le cap plus longtemps. Ses gestes étaient de plus en plus erratiques, ses méthodes de plus en plus violentes. Il essayait d'attirer une attention qui ne venait pas, jamais la bonne, jamais sous la bonne forme. Il se savait capable de faire exploser Londres, putain, juste pour un regard.
Il était complètement obsédé. Complètement fou. L'était-il davantage que Sherrinford ? L'était-il plus que Mycroft, que tous les autres ?
Sherlock était grand maintenant et, cette fois-ci, James avait les moyens de le garder près de lui. Il pouvait le faire. Le ramener. Il pouvait lui dire, il pouvait tout faire. Sherlock allait l'adorer. Il le savait. Il allait aimer chaque partie, chaque étape du jeu qu'il avait conçu pour lui. Il le savait.
J'apporte le malheur, car je suis le roi.
Perdu pour toujours, neuf pour dix-neuf.
Victor Trevor était peut-être mort dans le puits. Il était peut-être mort sous les coups de son beau-père. Il avait peut-être été tué par Carl Powers. Il n'avait peut-être aimé que Sherlock.
Peut-être s'accrochait-il si désespérément à lui pour ne pas disparaitre ? Pour exister, encore, pour subsister, encore. Peut-être pour ne pas brûler. Peut-être pour le faire brûler à son tour.
Brûler son cœur.
Car, après tout, tout conte de fées méritait son méchant.
Merci pour votre lecture. Je vous dis à très vite pour la suite !
