REDEMPTION


CHAPITRE 4 : Dix ans plus tôt

Partie III

Dans la salle des urgences de l'hôpital, Andrew attendait assis sur un lit d'examen, séparé du reste du monde par un rideau, que l'on vienne s'occuper de lui. Une infirmière avait pris ses coordonnées, et lui avait donné un coton afin de prévenir une reprise du saignement de son nez. Elle lui avait indiqué qu'un médecin viendrait très rapidement l'examiner.

En attendant, son esprit vagabondait toujours sur cette époque révolue du lycée. Le petit échange qu'il avait eu un instant plus tôt dans la voiture avec son cousin avait fait ressurgir un certain nombre de souvenirs. S'il lui était souvent arrivé de se remémorer le passé au cours des dix années écoulées depuis, cela faisait tout de même un moment qu'il ne s'était pas laissé aller à la mélancolie.

Pourquoi ?

Pour se protéger, sans doute. Mais se protéger de quoi, au fait ? Des bons souvenirs, parce qu'ils ne faisaient que lui rappeler à quel point ce temps était révolu, retournant le couteau dans la plaie.

Dans des moments comme celui-ci, il avait envie de fumer. C'était une très mauvaise habitude, il le savait. Il avait en projet d'arrêter, mais ce n'était pas aussi facile que ce qu'on pouvait penser. Il se fit la remarque qu'il n'aurait sans doute jamais dû commencer. Oui, sans doute.

Seulement, il ne pouvait s'empêcher de se poser une question au fond de lui. S'il n'avait pas commencé à fumer – avec du cannabis, il reconnaissait que c'était stupide, mais bon…– peut-être que ce qui avait suivi ne serait jamais arrivé.

Il ne parlait pas du drame et de la mort de Taylor, ça, ce serait certainement arrivé malgré tout. Mais ce qui c'était produit de bien entre David et lui, leur rapprochement.

Soupirant, il se laissa aller à revire dans sa tête ses évènements. De toute manière il avait le temps, aucun médecin ne semblait très pressé de venir à son chevet.

L'année touchait presque à sa fin et les vacances de Noël approchaient à grands pas, amenant avec lui le frima. La présence des montagnes tout autour de Famsay Hill précipitant les températures vers le bas et invitant la neige avec facilité.

Ce jour-là, Andrew sortait tard d'une retenue et la nuit avait déjà enveloppé la ville, qui revêtait ses illuminations de fête. C'était devenu assez fréquent ces temps qu'il se fasse coller, ce n'était pourtant pas dans ses habitudes. Cependant, beaucoup de choses avaient changés depuis cette soirée au moins de novembre.

Entre autres, il ne voyait presque plus David, qui semblait lui avoir quelque peu tourné le dos. D'ailleurs, on ne le voyait plus tellement ces temps. Le jeune homme suivait les cours, puis allait s'enfermer en salle d'étude, semblant fuir tout le monde. Andrew sentait bien qu'il y avait un malaise à quelque part, mais il ne savait pas pourquoi, il n'osait pas non plus faire le premier pas pour aller vers lui.

Cela venait probablement de la longue discussion qu'il avait eu quelques semaines plus tôt avec Stella. Celle-ci lui avait donné rendez-vous en toute urgence au parc du centre, un jour, et lui avait déclaré qu'elle pensait qu'il serait mieux pour eux deux de mettre fin à leur relation.

A cela, elle avait une raison très personnelle et tout à fait valable, bien que surprenante. Seulement, d'autres points avaient été soulevés durant cette rencontre, des choses qui concernaient Andrew, et qu'il avait eut plus de mal à admettre. Depuis, il se sentait profondément troublé par les propos avancés par son ex petite-amie.

Il se sentait perdu, à tel point qu'il en avait manqué des jours de cours, et ne parvenait plus à se concentrer correctement. Il n'en était pas fier, mais l'école buissonnière était la seule façon qu'il ait trouvé pour essayer de gérer, ce qui expliquait les heures de colles répétées.

Soupirant en songeant que sa vie prenait une drôle de route, il longea le terrain de sport. Du coin de l'œil, il aperçut quelque chose d'intriguant dans les gradins. On aurait dit la lueur d'un briquet, ce qui lui laissait deviner de quoi il s'agissait.

Il bifurqua et entama l'ascension des marches raides. Comme il s'y était attendu, il trouva Taylor, assis dans l'obscurité, lové dans un épais manteau, un joins entre les lèvres, le regard fixé sur le terrain plongé dans le noir. Une vive odeur de Marie-Juana se distillait dans l'air glacial.

Le jeune homme ne leva même pas les yeux vers lui, peu surpris de sa présence puisqu'il l'avait vu grimper. Andrew resta un moment debout à côté de lui, silencieux, hésitant à rester vu le froid terrible et le vent qui se levait, mais finit par s'assoir. Le silence continua de s'étiré un moment.

Les mains vissées dans les poches, cherchant à se protéger tant bien que mal, le plus vieux des deux se décida à parler, prenant une voix calme, presque un murmure dans la pénombre.

- Pourquoi tu te conduis comme ça Taylor ?

L'autre eut un semi-sourire, mais ne répondit rien. Si ça avait été son frère qui lui avait posé cette question, il aurait immédiatement monté les tours, sur la défensive. Mais il avait un grand respect pour Andrew. Comme celui-ci et David étaient amis depuis leurs primes enfances, ils s'étaient toujours connus tous les deux. D'ailleurs, Taylor le considérait un peu comme un second frère. Et pour dire vrai, il se sentait plus proche de lui que de David.

- Si ça peut te rassurer, je n'ai pas retouché à ces merdes de pilules depuis la fois où vous m'avez choppé avec mon frère. J'ai suffisamment dérouillé avec ce que m'a mis notre Père pour ne pas avoir envie de réitérer. Je me contente d'un petit pétard de temps à autre.

- Ce n'était pas ma question, répondit Andrew toujours calmement, gardant le regard fixé devant lui.

- Je sais.

- Alors ?

- Je t'avouerais que je n'en sais rien moi-même. Peut-être qu'on a simplement oublié de m'apprendre à avoir des limites.

- Sans doute, approuva Andrew en tournant enfant les yeux sur lui. Il faudra que tu apprennes à te mettre des limites et à accepter qu'on t'en mette. Mais je pense que ce n'est pas ça le vrai fond du problème.

Taylor soupira, réfléchissant un moment, puis approfondit.

- Peut-être bien aussi que j'essaie de faire réagir les gens en faisant des conneries. Pour qu'ils me voient, qu'ils comprennent que je suis quelqu'un, et pas juste un pion qu'on façonne comme on veut et qu'on déplace uniquement comme on le souhaite. Je veux qu'on s'inquiète pour moi, et pas seulement pour la mauvaise image que je risque de jeter sur la famille.

Ces paroles avaient été prononcées de manière appuyée, comme si elles étaient lourdes à sortir. Le fond du problème était bien là. Un jeune homme qui voulait juste arrêter de vivre pour les autres et qu'on le considère. Rien de plus. Andrew était content que ce soit sorti, car il avait de l'affection pour Taylor et cela l'embêtait de le voir sombrer.

- En tout cas, je suis content si tu as déjà décroché des stupéfiants, déclara-t-il avec douceur.

Taylor lui accorda un sourire malicieux, accompagné d'un petit tic de la lèvre inférieur, baissa les yeux en mode réflexion, puis demanda à son tour.

- Et toi ? qu'est-ce qui ne va pas ?

- Je te demande pardon ? sursauta légèrement l'autre.

- Bein oui, tu penses que je ne suis pas au courant que tu files un mauvais coton en ce moment. Déjà, tu n'es plus en couple avec Stella, qui est sincèrement une putain de bombe. Personne de censé ne larguerait une fille comme ça volontairement, alors c'est sûrement elle qui t'a quitté. La question c'est : qu'est-ce que tu as à bien pu faire pour que ça arrive ?

Andrew se raidit légèrement sur le banc en métal froid. Il ne s'attendait pas à ce que la discussion se retourne contre lui. Mais bon, puisqu'il était piégé et qu'il n'avait encore pu en parler à personne pour l'instant, autant vider son sac. Ça le soulagerait peut-être.

- Eh bien, elle et moi on a eu une grande conversation, et on s'est rendu compte tous les deux qu'on ne s'aimait pas comme on le devrait, et que ce serait mieux de se quitter avant d'en venir à se faire souffrir.

C'était à peu près ça, mais il manquait quelques détails à cette explication. Des détails qu'Andrew n'était pas décidé à révéler à Taylor ou à quiconque d'autre. Il avait promis de conserver le secret que lui avait confié Stella, ainsi que l'autre chose évoquée durant leur rupture. Celle qui le troublait.

Malheureusement, Taylor ne semblait pas décidé à se contenter de ça et demanda :

- Quand tu dis que vous ne vous aimiez pas comme vous auriez dû… y a une raison à ça ?

Le plus vieux fut légèrement surpris, et pris de court. Il soupira profondément, une volute de vapeur se formant dans l'air crépusculaire. Il était en train de réfléchir à la manière d'éluder la question, mais le jeune Moore se tourna vers lui, et l'interrogea simplement :

- Vos cœurs étaient déjà pris par d'autre, hein ?

Andrew fut interloqué par cette remarque et sursauta légèrement, la mine déconfite. Taylor lui accorda un sourire un peu évasif (il devait être un peu défoncé avec ce qu'il fumait), puis marmonna :

- Ce ne serait pas de mon frangin que tu es épris, des fois ?

- Je te demande pardon ?! s'exclama à moitié Andrew, choqué par cette question déplacée, rougissant subitement.

- Non, non, le prend pas mal, tenta de se rattraper le plus jeune en gesticulant de manière incohérente. C'est cool, je n'dis pas ça pour te blâmer… C'est juste que… en novembre, quand il a essayé de sortir avec l'autre pouf de Rose, tu as passé la soirée à le regarder comme si t'étais jaloux. Je le sais, j'étais là… enfin, jusqu'à ce que vous me chopiez avec la dope et que je me casse. Mais j'ai bien cru voir quelque chose ce soir-là… et depuis, l'un comme l'autre vous vous êtes éloignés… Alors je sais pas, je demande, c'est tout.

Andrew mit un petit instant à analyser ce que venait de dire l'autre. Son cœur battait à toute allure, son sang pulsant dans ses tempes. Voyant son malaise, Taylor le rassura pour l'inciter à parler :

- Tu peux me le dire tu sais… C'est promis-jurer-cracher (il se racla la gorge et expulsa au loin une glaire, ce qui était assez répugnant), je n'répéterai rien à personne, ce sera notre secret.

- Bon, soupira profondément Andrew, en tâchant de retrouver sa contenance. Très bien. Peut-être bien que ton frère occupe une grande place dans mon cœur. Mais je ne sais pas ce que c'est. Je veux dire… je ne crois pas être attiré par les hommes, je prenais vraiment mon pied avec Stella, et celles d'avant, alors je vois mal pourquoi je me sens si bizarre en sa présence.

Tiens, dire ça à haute voix lui faisait un drôle d'effet. Se l'entendre dire donnait soudainement une dimension supplémentaire à la problématique, la rendant tangible. Et cela l'effrayait davantage encore.

- Bein… ça tu vois… fit Taylor après un temps de réflexion, reposant son regard sur le terrain, commençant à rouler un nouveau pétard. Je ne peux pas répondre pour toi, je ne suis pas à ta place. C'est à toi d'essayer de tirer ça au clair.

Il y eut un nouveau silence, qui dura un certain temps cette fois-ci. Chacun était plongé dans ses réflexions. Andrew avait sorti ses mains de ses poches et se tripotait à présent nerveusement les doigts, tâchant de mettre de l'ordre dans ses pensées, mais n'y parvenant pas.

Plus il retournait la chose dans sa tête, plus il avait l'impression de s'enfoncer dans de la mélasse. Un peu comme s'il n'y avait, en définitif, pas de réelle réponse. Et cela l'agaçait.

- Après, ça ne m'étonnerait pas tant que ça, finit par marmonner Taylor, arrivé au bout de son roulage.

- Ah bon ? Et pourquoi, interrogea avec surprise l'autre.

- Je vous observe tous les deux depuis notre enfance et c'est vrai que vous avez une façon… très fusionnelle de fonctionner. Tu sais, ça n's'explique pas, mais ça se ressent ce genre de truc. C'est surement pour ça que tout le monde au lycée plaisante en prétendant que vous êtes un couple, mais peut-être qu'au final c n''est pas qu'une blague dans la réalité. Enfin je n'sais pas…

Il se tut un instant et observa son joint sous toutes les coutures pour voir s'il tenait bien. Il était à la fois incohérent et parfaitement dans le juste. Andrew ne savait pas trop quoi répondre.

- Enfin… si tu veux, j'peux être ton confident, ajouta Taylor en glissant le kéké entre ses lèvres, cherchant son briquet dans ses poches. Le temps que tu fasses d'l'ordre dans tout ça. C'est toujours mieux que de ruminer tout seul et de t'en rendre malade.

Andrew, eut un petit rire nerveux et tourna la tête vers le plus jeune, qui le regardait également à présent avec le sourire d'une personne qui n'était plus très sobre.

- Et qu'est-ce qui me dis que tu n'iras pas tout raconter à ton frère quand je me confierai à toi ? interrogea très sobrement l'élève de terminal.

- Tu sais, j'ai craché donc je suis lié à un serment, lui répondit le plus jeune en lui désignant un espace indistinct dans l'ombre, là où son crachat avait dû aller s'écraser. Et puis de toute manière, David et moi on ne se parle presque plus depuis l'histoire au bar.

- Bon très bien, finit par céder Andrew après un temps de réflexion. Va pour ça.

Il y eut un nouveau silence, puis Taylor lui tendit le bédo. Andrew l'observa d'un air surpris et choqué. Face à cette réaction, le plus jeune répondit calmement :

- C'est bon, j'l'ai pas corsé, tu n'risques rien. Ça va juste te détendre un petit moment, comme ça tu pourras arrêter de te prendre la tête pour ce soir. Et ça n'crée pas de dépendance, tu le sais aussi bien que moi, tout le monde est renseigné de nos jours.

À cet instant, Andrew se trouva face à un dilemme moral. Il hésita un instant, se pinçant les lèvres, pesa le pour et le contre, tendit la main, se ravisa, dévisagea Taylor, puis pensa à David.

Cela lui fit prendre sa décision. Il attrapa le joins qui lui était proposé, et se laissa tenter. Pas qu'il ait envie de sombrer là-dedans, mais il avait effectivement lu que ça aidait à se détendre et que c'était parfois prescrit contre la dépression.

Il tira sa première bouffée, et toussa bruyamment, ayant avalé la fumée. Taylor lui donna quelques explications sur la manière de bien fumer, et ils se laissèrent aller, restant jusqu''à relativement tard dans le froid grandissant.

- En tout cas, je kifferais que tu deviennes mon beau-frère, murmura le jeune Moore dans le silence de la nuit. Ça ferait bien chier à mon père en plus.


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