48 | Tactique et stratégie

o Lundi, Londres, Ministère de la Magie, Division des Aurors

J'arrive lundi à la Division avec Sam. J'avoue : on ne s'est pas décollés l'un de l'autre depuis mon retour d'Athènes. On est bien loin du créneau "Projet d'avenir" défini par Kane, mais on a été bien d'accord pour ne pas en tenir compte ! Je suis foncièrement contente de pouvoir me dire que je vais passer une bonne partie des journées qui viennent avec Sam - même pour préparer et pour participer à un procès. Mon plan immédiat est donc de trouver Mark et d'abuser de mon autorité et de sa bonne volonté pour lui refiler mes deux rapports à remettre à Weasley et m'enfermer avec Sam et Seamus. Pendant le petit-déjeuner, Samuel a trouvé ça "à demi-malin, parce que Weasley met toujours un point d'honneur à égaliser le score." J'ai stupidement répondu qu'il m'avait à la bonne.

Je viens juste de localiser Mark, en train de discuter avec Cassia Aubrey, l'aspirante de Caradoc, quand j'entends la voix assurée de ce fameux lieutenant qui-m'a-à-la-bonne :

"Ah, Iris", il lance dans mon dos. On se retourne Sam et moi d'un seul homme. "T'allais oublier de me dire bonjour ?"

"Jamais, chef", je réponds - ça tient du réflexe.

Ron n'est pas dupe mais il ne se fatigue pas à le dire.

"J'ai besoin d'un peu de ton temps. Ils vont commencer sans toi."

Il n'a pas précisé qui est "ils", mais je n'ai aucun doute. Samuel non plus. On opine tous sagement. Mark, Cassia et moi suivons notre supérieur, Sam part de son côté. Dans le bureau du lieutenant, il y a deux assez nerveux nouveaux aspirants. Un se prénomme Théodore. Il y a aussi tout le reste de l'équipe et même le major Groves. Ok, j'ai mal choisi mon jour pour chercher à me planquer.

"Maintenant que nous sommes tous là", enchaîne Ron la main encore sur la poignée de la porte. "Et avant que nous vaquions chacun à nos importantes activités, on va faire quelques présentations et expliquer où chacun en est. J'imagine que tout le monde sait qui je suis et que c'est moi qui décide donc..., prenons l'autre bout de la table", il désigne les aspirants en regagnant sa place.

Les deux jeunes se regardent, et je vois bien que Théo refuse d'être celui qui parle le premier. Le grand costaud taillé comme un batteur de Quidditch est assez gentil pour lui laisser ce choix.

"Adrian Boot, c'est mon premier jour d'aspiranat".

Théo reprend à son compte cette formulation lapidaire. Ron ne fait aucun commentaire et ne pose aucune question mais pointe son index vers Mark qui perd moins de temps que d'habitude pour se mettre à raconter sobrement qu'il revient d'une mission de protection en Italie et en Grèce sous mes ordres.

"Voir du pays, toujours bon à prendre", commente aimablement Ron en donnant la parole toujours aussi sobrement à Cassia Aubrey.

"Je suis l'aspirante de Caradoc Darnell. Nous finissons de rédiger la demande d'inculpation d'un étudiant en potions pour trafic. C'est une affaire commune avec la Brigade", résume cette dernière avec une rougeur des joues moins intenses que dans mes derniers souvenirs.

Est-ce de voir arriver plus bleu qu'eux qui leur donne davantage de prestance ? La question m'intéresserait sûrement si je ne me posais pas autant de questions sur l'affaire Augustine.

Je n'arrive pas à résister à jeter un coup d'œil interrogateur à Caradoc mais ce dernier prend bien soin d'éviter mon regard.

Heathcote après Cassia résume l'affaire de Pembroke pour annoncer que notre demande d'inculpation a été acceptée et que le juge Rufus Scrimgeour, nommé sur l'affaire, a demandé à nous recevoir dès mercredi. Heathcote a un regard pour moi à ce stade et m'envoie le parchemin du Magenmagot. Je commence à le dérouler en me demandant quel sens je dois trouver au fait qu'on ait déjà un juge et qu'il soit un ancien Auror et Ministre.

"Tu liras plus tard, Iris - elle s'appelle Iris Lupin-McDermott, si quelqu'un ne le sait pas", intervient Ron, ses yeux rivés sur moi quand je relève la tête. "J'ai reçu l'évaluation du Département de la Coopération hier. Elle décrit ton équipe comme "disponible et présente sans lourdeur" - autant dire que vous avez fait le job. Bravo. Tu as eu le temps de faire mes rapports ?"

Je lui tends en confirmant verbalement, avec le lieutenant de rigueur. J'ai le sentiment qu'il veut impressionner la jeune classe et qu'il serait malvenu de ne pas donner l'exemple. Heathcote ravale un soupir résigné mais je n'ai pas le temps de m'occuper de lui.

"Je sais que tu es le premier témoin du procès Graves qui commence demain et un témoin capital, Iris. Je sais que tu n'as qu'une envie aller répéter avec Sam et Seamus. Mais avant j'ai besoin de ton expertise. Heathcote a sélectionné deux affaires et je veux que tu fasses le choix final." J'ouvre la bouche pour protester, il lève la main, je la boucle pour les mêmes raisons que précédemment. "Ce sont toutes des affaires anciennes que la Brigade n'a pas clos, et l'idée est de voir si on peut faire quelque chose. Pas de caractère d'urgence. Du coup, s'il faut s'interrompre pour parler au juge Scrimgeour ou pour garder une salle de conférence ou même répondre à une vraie urgence, on devrait s'en sortir. Du papier, des archives, des croisements, peut-être frapper à trois portes. Rien qu'un Rang Quatre et un aspirant ne peuvent commencer sans toi... - surtout avec un ou deux policiers en soutien... - et je serai là s'ils ont des questions en ton absence..."

"Bien, lieutenant", j'abdique parce que c'est clairement ce qu'on attend de moi.

Il ne reste après que Darnell avec son aura d'Auror le plus gradé après Ron. Avec assurance et sobriété, sans me regarder une seule fois, il nous explique qu'ils ont fini par trouver des clients d'Augustine prêts à témoigner que le jeune homme tenait commerce. Ils le font en échange d'un sursis pour d'autres délits plus ou moins bénins comme avoir été vu par des Moldus en balai, avoir acheté des objets moldus modifiés sans licence jusqu'à des plaintes pour violences physiques qui me font un peu grincer des dents. J'imagine sans peine ce que Cyrus va dire ! Bref, ils ont de quoi augmenter les charges contre Augustine, et Caradoc va même jusqu'à louer le travail de Logan. C'est la seule fois qu'il me regarde. Ok, faut qu'on trouve un moment pour discuter seul à seul pour que je mesure s'il y a un problème.

"Je voulais que chacun ait l'agenda général de notre équipe en tête. Je vous remercie tous pour vos rapports", conclut Ron toujours directif comme si on était en assaut. Alors qu'on se lève tous - enfin que tout le monde se lève, une fois que Caradoc et moi avons montré l'exemple -, Weasley annonce aux deux nouveaux aspirants qu'ils vont passer leur première matinée au centre d'appel de la Brigade et que le major Groves va les y accompagner.

"Merlin, Iris, il n'aurait pas fallu que je traine trop en Nouvelle-Zélande", souffle Mark sur mes talons. J'avoue que je souris.

Dans notre bureau, je laisse Heathcote me présenter les deux affaires potentielles parce que c'est la procédure. La première tient aux dégâts occasionnés par la fuite des trolls d'une entreprise de sécurité ; les riverains se sont organisés pour obtenir des dédommagements et des garanties ; le directeur accuse ses concurrents d'avoir fomenté cette fuite pour le ruiner, et c'est cette accusation qui pourrait justifier que des Aurors s'en mêlent. L'affaire se complique de la mobilisation d'un collectif de défense des Créatures qui, lui, accuse l'entreprise de mauvais traitements des trolls qu'ils utilisent. Pour Heathcote, il y a dans les premiers rapports plusieurs pistes qui demandent vérifications, notamment les circonstances de l'évasion des trolls de sécurité, et les ramifications de l'affaire sont clairement de notre ressort plutôt que la Brigade seule.

La seconde affaire touche un milieu bien différent. Un enchanteur de métaux a déclaré la disparition de plusieurs instruments de sa production. Ce qui est intriguant et dépasse, du coup, les compétences traditionnelles de la Brigade, c'est que ces disparitions se sont révélées temporaires. "C'est comme s'il s'agissait d'emprunt", conclut Heathcote qui a l'air singulièrement intrigué. "Et ce sont des instruments de grand prix, des Scrutoscopes notamment, qui ont été empruntés. Pour en faire quoi ?"

Je me rends compte que je n'ai aucune idée de comment prendre une décision sur l'intérêt de choisir l'une ou l'autre affaire en me basant sur son seul rapport oral. Quand je lui avoue ça, Heathcote s'inquiète avec la même sincérité que son rapport soit mauvais.

"Aucune idée, Heathcote. Je ne sais même pas quelle question te poser ! Je crois que je dois apprendre à avoir une opinion et je ne vois pas comment le faire sans lire tout ça et me faire une religion... Tu me laisses une heure ?"

Il a un geste qui dit qu'il n'a pas d'argument contre et me propose du café. J'opine, et Heathcote regarde Mark qui commence à se lever avec une promptitude qui fait plaisir. Sauf qu'il se trompe.

"On veut bien du café, Mark et moi", je l'arrête. "Lire des dossiers constitués, c'est un truc intéressant, Mark. Tu vas voir."

"Je cherche quoi ?", s'enquiert Mark à voix basse alors que j'essaie de mettre mes idées en ordre. Heathcote a ramené du café et annoncé qu'il allait faire un tour à la Brigade en attendant que je le rappelle.

"Rien de spécial. Lis, apprends...", je commente sans lever les yeux.

"Mais, Iris... Toi, tu prends des notes", il remarque.

Je me suis effectivement mise à noter ce qui n'était pas dans la présentation de Wintringham et que j'aurais eu besoin de savoir... La plume en suspens, je me dis que c'est un peu vache pour Heathcote de le dire comme ça.

"Je note les questions que j'aurais dû poser", je formule finalement.

"Je ne peux pas faire pareil ? Je veux dire, même si je n'ai pas à poser de questions, je peux quand même lister les questions qui me semblent importantes, non ?" Je reste tellement stupide qu'il s'inquiète immédiatement. "C'est présomptueux de ma part... ?"

"Non, c'est une bonne idée", je tente de le rassurer avec le résultat paradoxal de le rendre totalement suspicieux sur mes intentions. "Je suis désolée, Mark. C'est moi, qui ne sais pas trop comment... me positionner. J'ai peut-être une expérience qui est censée faire de moi une cheffe d'équipe mais j'avoue que pour moi aussi, des tas de choses sont des premières fois."

"Weasley... Il te pousse à prendre plus de place", remarque lentement Mark. "Toi et Wintringham, il a besoin que vous montiez en puissance parce qu'on ne lui filera pas des Aurors déjà plus autonomes. Un truc comme ça, non ?"

"Dis comme ça, ça parait assez élogieux", je souris.

Mark me rend mon sourire, un peu incertain, et se plonge dans sa lecture. Je fais de même avec une espèce de calme intérieur retrouvé que je ne sais même pas s'il me l'a offert volontairement.

oo mardi, Londres, Magenmagot

Mardi en milieu de matinée, on entre dans le prétoire tous les trois, Seamus, Samuel et moi, alors qu'un public relativement nombreux est déjà là. Les policiers nous saluent discrètement sur notre passage, et Sindri Rowle relève la tête et nous regarde nous installer avec un regard inquisiteur.

Mes deux collègues vont jusqu'à la table de l'accusation les bras chargés de nos dossiers. Je vais sagement me présenter au greffier qui me fait asseoir derrière lui puisque je suis le premier témoin. Comme je n'ai aucune envie de me payer une bataille de regards avec Rowle, je laisse mes yeux courir sur l'assistance. Aucun proche, et j'avoue que ça ne me dérange pas. J'ai passé le moment où voir un de mes frères ou un ami dans la salle était une bonne nouvelle. Si ma mère était là, ce serait une déclaration politique, j'en suis bien consciente.

Je reconnais sans surprise quelques journalistes. Pénélope Deauclaire, l'avocate de Bloedwen, est également là. Elle est en discussion avec différents membres de l'entourage de Myron - pas les membres du groupe ou Sandy Haley, son assistante productrice, tous cités comme témoins à ce stade. Seul Merton Graves, le frère de l'accusé, est présent dans ce groupe. Il me paraît avoir pris dix ans depuis la dernière fois que je l'ai vu. Il croise mon regard et reste quelques secondes à me regarder avec un mélange de désespoir et de colère qui arrive à dépasser mes barrières professionnelles. Ça se joue à peu, mais il sort vers la pièce où, je le sais, les témoins doivent attendre tant qu'ils n'ont pas été entendus avant que je détourne les yeux. Je ne manque ainsi pas l'arrivée d'un Mark désemparé. Il n'ose pas s'approcher. Heureusement, Sam le repère lui aussi et va le chercher juste avant que les juges n'entrent. Je le vois saluer quelqu'un d'un signe de tête déférent sur le chemin du retour - je me penche pour mieux voir, il s'agit du major Groves.

Je n'ai pas le temps de réfléchir à sa présence. La cour entre. Zachariah Howe annonce qu'il sera le président des juges pour ce procès, assisté de Carmine Summers et Nelson Belby - les mêmes que pour la première partie du procès ; c'est juste la présidence qui a tourné. Comme le résume Seamus, "on pourrait avoir une composition bien pire". D'ailleurs, Howe prend soin de rappeler que cette session du Magenmagot "ne doit pas être séparée de la session qu'a présidé ma collègue, l'estimée juge Carmine Summers. Ce jury prendra bien garde de respecter l'ensemble des conclusions atteintes dans la session précédente sur la responsabilité de Monsieur Layton Graves."

Sindri Rowle écoute l'introduction avec une résignation grave et met sa main sur le bras de son client pour l'énoncé des charges de l'accusation : "meurtre avec préméditation de Myron Wagtail par empoisonnement ; meurtre aggravé de Daniel Smith par utilisation d'un sortilège Impardonnable ; manipulations pour entraver le cours de la justice ". Le cadre étant posé, Howe se tourne vers la table de l'accusation.

"Je vois que la Division est là en force aujourd'hui. Dois-je m'attendre à voir l'Aspirant Wang mener un interrogatoire à charge ?"

"Non, votre Honneur", répond en souriant Seamus Finnigan. "L'Aspirant Wang est là pour deux raisons : il était là quand la Division de Londres a répondu à l'appel de la Brigade qui venait de constater le décès de Myron Wagtail et c'est important pour lui de voir comment ceci est traité en procès ; il vient aussi voir témoigner son mentor, l'Auror Iris Lupin. Ça fait partie de nos traditions."

"Qui va mener l'interrogatoire ?", questionne encore Howe.

"Moi, Votre Honneur", annonce Seamus en se levant.

"Nous remercions la Division de maintenir un maximum de distance formelle", commente Howe ce qui est à la fois une mise en garde qui lui ressemble bien mais aussi une belle façon de couper l'herbe sous le pied de Rowle selon moi.

Je prête serment et je m'installe pour ce que je sais une longue session. Avant de se tourner vers moi, Finnigan prend bien garde de prévenir : "L'Auror Lupin devrait être assise avec nous à cette table tellement elle a été impliquée dans l'enquête sur les conditions de la mort de Myron Wagtail. La fusion de ce dossier avec celui de l'incendie d'un élevage illégal de dragons nous a conduit à fusionner aussi les deux équipes qui avaient suivi séparément les deux dossiers. L'Auror Lupin a donc été réaffectée à d'autres missions."

Rowle s'agite sur son siège comme s'il retenait de dire tout le mal qu'il pense de cette introduction, mais Howe, lui, opine et Finnigan se tourne vers moi. Question après question, mon chef à l'époque des faits me fait raconter les circonstances de mon arrivée sur les lieux, la composition de l'équipe, la constatation du décès et les premiers doutes immédiats sur la réalité du suicide. On a répété hier et j'ai bien les faits et les détails en tête. On a prévu que Seamus me donne une copie du dossier à lire à haute voix avant la fin de l'interrogatoire pour que je l'ai quand Rowle fera son contre-interrogatoire, mais ce n'est pas pour tout de suite.

Sous la houlette de Seamus, je raconte aussi nos premiers mouvements pour sécuriser les archives des activités de Wagtail et retracer sa soirée. Je m'étends longuement sur le fait que la dernière fois qu'il a été vu vivant, il montait dans un taxi moldu après avoir reçu un appel par miroir qui avait semblé important. Je développe la mise en place de notre coopération avec la police moldue vite récompensée par des images vidéos du taxi et, surtout, la découverte du conducteur, Daniel Smith, assassiné au volant de son véhicule par un Sortilège de Mort jeté dans son dos. La mention de l'Impardonnable provoque le frisson attendu dans toute l'assistance. Derrière Finnigan, Layton Graves a l'air de m'écouter retracer tout ça avec une curiosité distante.

"Le taxi est ensuite sorti de la route faute de conducteur", j'explique. Seamus me fait préciser ce que j'entends par là et j'espère ne pas perdre trop l'assistance. "L'examen du véhicule a aussi montré que quelqu'un a tenté d'y mettre le feu d'un Incendio après l'accident - sans doute pour effacer les traces. Sauf que le sortilège n'a pas bien fonctionné et que celui qui l'a lancé n'est pas resté assez longtemps pour s'en rendre compte."

Je conclus ce point en soulignant que les deux sortilèges relevés dans le taxi portent une signature magique qui ressemble beaucoup à celle de Layton Graves. Le juge Belby regarde Rowle qui fait signe que non, il ne fera pas objection à ma présentation à ce stade. Seamus fait semblant d'attendre et ne reprend que lorsque Howe a un geste agacé.

"La mort de Daniel Smith est donc devenue une partie intégrante de votre enquête, Auror Lupin. Qu'est-ce que vous avez pu établir ?"

"Grâce aux images de surveillance vidéo moldue et aux enregistrements des communications moldues du défunt, nous avons pu retracer une partie de cette dernière course. Les images nous ont notamment permis d'établir qu'une autre personne était dans le véhicule quand Myron Wagtail y est monté", je formule lentement.

On a là des tas de concepts peu habituels pour un public sorcier. On compte bien revenir en détails sur ces différentes preuves et sur leur apport, mais je suis là pour planter le décor.

"La femme visible sur les vidéos - sur les images animées moldues - correspond physiquement à Bloedwen Starling. Elle-même a reconnu avoir appelé Myron Wagtail depuis le taxi pour lui proposer de la rejoindre. Elle a dû insister pour qu'il accepte." Je fais une pause dramatique avant d'introduire l'autre complexité : "Les enregistrements du téléphone du conducteur indiquent pour leur part qu'à un moment situé entre l'heure à laquelle Myron Wagtail est monté dans la taxi et l'appel enregistré d'un de ses collègues, une troisième personne est venue les rejoindre. Un homme lui aussi vêtu d'un costume de cuir rouge. C'est ce que raconte le conducteur, David Smith, au collègue qui l'a appelé pour lui proposer une course."

Seamus me propose de lire la retranscription de la discussion enregistrée et me tend pour se faire le dossier préparé. Je m'exécute puis je laisse le rapport s'enrouler devant moi. Seamus ne le reprend pas.

"Donc, nous avons deux personnes avec Myron Wagtail et le conducteur de taxi moldu, juste avant le meurtre de ce dernier ?", souligne Finnigan.

"La présence de trois personnes, une féminine et deux masculines est attestée par les analyses chimiques moldues des traces de salive retrouvées dans le véhicule. Nos analyses permettent de préciser que la femme était de sang mêlé, avec une trace notable de sang Harpie. Nous avons donc trois passagers dans ce taxi, plus le conducteur qui va être retrouvé mort : une femme, Bleodwen Starling ; Myron Wagtail qui l'a rejointe ; un deuxième homme vêtu d'un costume de cuir rouge identique à celui de Myron Wagtail. "

Seamus soupire alors avec un air de martyr : "Ah oui, ces fameux costumes de cuir rouge ! Dites-nous donc pourquoi ils sont si importants, Auror Lupin."

"Myron Wagtail a été vu toute la soirée précédant sa mort portant un costume de cuir rouge. Il a été retrouvé chez lui seulement vêtu d'un peignoir de soie jaune, sans qu'on ne trouve aucune trace de ce fameux costume de cuir rouge. C'est un détail qui m'a intrigué dès le début..."

"Ne pourrait-on pas parler d'obsession, Auror Lupin ?"

"C'est un reproche qui m'a été fait", je reconnais en entrant dans le jeu.

"Mais vous avez continué à chercher ce costume", souligne Seamus.

"J'ai cru l'avoir trouvé une première fois quand nous avons fouillé les alentours du lieu de l'accident du taxi", je raconte. "Mais ce n'était pas le bon costume. La taille n'était pas la bonne, même si l'analyse a montré plus tard que tous les costumes avaient été taillés dans le cuir du même dragon", je précise. Il me semble que Graves, en face de moi, enrage un peu que je souligne ce point. Peut-être parce qu'on peut finalement dire que lui aussi a été obsédé par ces costumes qu'il a tant cherché à faire disparaître. "Le costume de Wagtail a été finalement retrouvé bien plus tard quand nous avons perquisitionné un pavillon de chasse dans le Wiltshire, tout à côté de l'atelier de lutherie dirigé par Layton Graves."

"Ce premier costume trouvé, avez-vous réussi à trouver à qui il appartenait ?"

"A Layton Graves. C'est un costume de cuir de dragon, réalisé par Corwin O'Tannian comme l'indique son témoignage. Trois costumes ont été taillés dans le même cuir naturellement rouge de Boutefeu : un pour Myron Wagtail, un pour Layton Graves, un pour son frère, Merton Graves..."

"Objection ! Votre Honneur, je ne sais pas où la Division de Londres veut nous emmener, mais sommes-nous là pour parler costumes en cuir de dragon ?", intervient Rowle avec force.

"Votre Honneur, notre but est de montrer combien cette enquête a été faite de petites découvertes et de pistes suivies de manière minutieuse. Toute enquête est un puzzle mais celle-ci a été particulièrement..."

"Je pense que vous avez bien résumé votre intention, Auror Finnigan. Reste que nous sommes loin d'avoir couvert la présentation totale de l'enquête que vous nous aviez promise après vingt minutes de témoignage", remarque Howe. "Je pense que nous allons avoir tout le temps de revenir sur les détails qui vous tiennent à cœur. Mais essayons de continuer cette présentation générale en restant dans les grandes lignes."

Seamus se le tient pour dit pendant les vingt minutes qui suivent. On poursuit par un jeu de questions réponses notre survol de l'enquête pour arriver à la conclusion de la probable culpabilité de Layton Graves en insistant sur les preuves matérielles : les seules traces de signatures magiques retrouvées sur les lieux de la mort du taxi moldu ressemblent à celle de Layton Graves ; le chaudron de poison a été retrouvé dans la partie du Pavillon de chasse près de Salisbury dont il possédait une clé ; Dieû et Quân NGuyet ont indiqué avoir fourni à Graves du réalgar et de l'orpiment, et les traces trouvées dans le poison et les restes présents dans l'atelier O'Tannian correspondent ; les lettres adressées à la presse pour nous accuser de biaiser l'enquête ont été faites sur l'imprimante de l'atelier - pour terminer par l'absence d'alibi vérifiable et la résistance à l'arrestation.

Je bois alors un peu d'eau, et Rowle pense visiblement qu'on en a fini et se prépare déjà à prendre la suite, tout son langage corporel le dit. Mais Finnigan a une dernière question.

"Auror Lupin, au début de votre présentation vous avez parlé de la présence de Bloedwen Starling dans le taxi le soir du crime. Vous avez même rapidement suggéré que, si elle n'avait pas été dans le taxi, Myron Wagtail serait rentré chez lui ou aurait continué sa soirée dans le bar. Pouvez-vous nous raconter quelle suite a été donnée à cette piste ?"

Ça me prend vingt autres bonnes minutes de raconter comment nous avons découvert l'existence de Bloedwen Starling, la sœur de cœur de Myron Wagtail, son statut et ses relations anciennes et complexes avec l'accusé, Layton Graves. Je dois aussi narrer sa traque et le fait qu'elle nous a été livrée, blessée, par un groupe de Harpies. Je ne voulais pas spécialement aborder ce point parce qu'il insiste sur la non-coopération immédiate de Bloedwen et documente une certaine violence qui peut se retourner contre nous, mais Seamus a dit qu'il valait mieux être transparent sur ces deux points et Samuel lui a donné raison. On termine comme prévu sur le fait que Bloedwen Starling est, selon nous, complice involontaire de Layton Graves en ce que sa présence a décidé Myron Wagtail à se rendre à une rencontre qu'il refusait depuis des mois, mais qu'elle est aussi la coupable que Layton Graves a voulu nous désigner et en cela une autre victime du luthier.

"Merci, Auror Lupin", termine Seamus avec un très bref clin d'œil.

Alors qu'il retourne à la table de l'accusation, je tends de nouveau ma main vers mon verre qui s'est rempli dans l'intervalle et je prends le temps de boire pendant que Rowle se lève et vient se placer en face de moi pour le contre-interrogatoire. La partie facile est certainement terminée.

"Bonjour... - comment dois vous appeler ? Auror Lupin ou Auror Lupin-McDermott ? Votre dossier dit "Lupin-McDermott, mais j'ai noté que votre collègue et supérieur n'utilisait que votre nom de naissance...", s'interroge Rowle en guise d'introduction.

"La plupart de mes collègues qui m'ont connu avant mon mariage le font", je réponds alors même que Seamus a levé la main pour intervenir. Il la repose jugeant sans doute que ma réponse partielle suffit.

"Ce n'est donc pas pour nous rappeler de qui vous êtes la fille ?", a déjà embrayé Rowle avec une feinte ingénuité.

"Quel que soit le nom qu'on utilise pour s'adresser à moi, je suis la fille de mes parents, la sœur de mes frères et la femme de mon mari, Maître. Ce sont des choses que j'ai apprises toute petite en même temps que la curiosité commune pour mes relations familiales", je réponds très calmement. Il y a des murmures dans la salle et Sam a un bref sourire d'approbation en m'entendant.

"Aucune préférence ?"

"Non", j'affirme en ne quittant pas Rowle pas des yeux. On s'attendait à des attaques personnelles contre moi, j'espère que ce sera la seule, même si je n'y crois pas. Reste que Belby toussote et que l'avocat de Graves juge plus sage d'avancer.

"J'ai une préférence personnelle pour les noms complets", m'informe l'avocat. "Reprenons donc, Auror Lupin-McDermott. Un point m'intrigue, qui a découvert l'existence de Bloedwen Starling ?"

Droit sur la semi-Harpie, je mesure. L'accusée naturelle, que j'ai tant contribué à dédouaner. Bien, bien.

"Moi", je réponds et, clairement, il ne s'y attendait pas. Mais il a de la ressource et me demande comment.

"Je me suis intéressée au testament de Myron Wagtail. Il y avait treize chansons dont les royalties allaient à une personne non nommée, plus exactement les royalties devaient être versées à un compte anonyme chez les Gobelins. Une de ces treize chansons a d'ailleurs fourni le texte retrouvé auprès du corps de Myron Wagtail", je détaille parce qu'insister sur la mise en scène ne peut pas nuire à mon propos. "En regardant cette liste, mon aspirant et moi avons vu que toutes étaient signées Myron Wagtail et "BS". Ça pouvait être l'acronyme des Bizarr' Sisters, sauf que dans les autres chansons, les noms des membres impliqués étaient toujours listés. Avec l'accord de ma hiérarchie, je suis retournée voir les différents membres du groupe pour leur poser la question. C'est lors de ces seconds interrogatoires que le nom de Bloedwen Starling est apparu. On nous a parlé d'elle comme la sœur de cœur de Wagtail et on nous a aussi parlé de son sang mêlé. Elle nous a semblé une personne d'intérêt."

"Est-ce que cet intérêt n'avait pas d'autres fondements ?", commence Rowle. Cette fois, c'est Summers qui fait mine d'intervenir. "Je précise ma question : vous nous avez parlé de l'empoisonnement de Myron Wagtail en termes très généraux. Est-ce que vous pouvez nous dire ce qui a été retrouvé dans l'estomac de Myron Wagtail ?"

"Un poison mêlé à du whisky et du sang d'agneau."

"Que voulez-vous dire par sang d'agneau ? Vous avez le dossier devant vous, votre chef vous l'a laissé. Lisez-nous donc l'analyse faite par vos services, Auror Lupin-McDermott."

Je m'exécute en faisant attention de n'avoir l'air ni pressée, ni sur mes gardes. Ce n'est pas si facile.

"Le contenu de l'estomac de la victime est le suivant : 60 % de foie d'agneau très partiellement digéré, délayé dans du whisky écossais. Sur extrait sec, on trouve une proportion importante d'un mélange de réalgar et d'orpiment, à forte teneur en arsenic, qui peut être tenue responsable de l'empoisonnement par paralysie progressive des organes : l'estomac puis le cœur. Les deux ingrédients ont des couleurs naturellement fortes qui ont été sans doute couverte par le sang cru et le whisky..."

"Merci, Auror Lupin-McDermott", m'arrête Rowle avec un regard sévère. "Au cours de votre long récit, vous avez très rapidement évoqué la découverte et la perquisition d'un logement secret appartenant à Myron Wagtail", il reprend après une pause dramatique. "Pouvez-vous nous détailler ce que vous avez trouvé dans ce logement ?"

"Deux chambres, une a priori généralement occupée par Myron Wagtail, une autre par Bloedwen..."

"Auror Lupin-Mcdermott, nous parlions de whisky et de foie d'agneau !"

"J'allais y venir, Maître", je promets avec sincérité. Il y a des rires dans la salle, et ça alarme Mark. Sam met une main sur son épaule et se penche vers lui pour commenter alors que je prends un peu d'eau dans mon verre. "Nous avons trouvé plusieurs congélateurs moldus rempli d'abats d'agneau... La liste exhaustive est dans le rapport...", je fais mine de chercher.

"Et elle est édifiante. Elle dit bien quel était le régime alimentaire des habitants de ce logement ou au moins l'un d'entre eux", commente Rowle. Les juges le laissent faire, Seamus aussi.

"Lorsque ce tribunal interrogera Bloedwen Starling, il pourra demander des précisions", je commence.

"Si ce tribunal interroge Bloedwen... !"

La baguette de Howe est plus rapide que la main de Finnigan.

"Maître Rowle, vu la longueur de ce témoignage, je suis prêt à vous laisser quelque latitude dans vos questionnements, mais ne vous enfermez pas dans un plaidoyer. C'est beaucoup trop tôt. Nous venons à peine de commencer. Et si vous aviez posé une question plutôt que fait un commentaire, vous auriez eu plus de contrôle sur la réponse de l'Auror Lupin-McDermott."

Le conseil du juge fait évidemment la joie d'une partie de la salle. Layton Graves, lui, plante des yeux méprisants sur moi.

"Une question, Votre Honneur, bien sûr... Voyons... Est-ce que vous avez pu établir si le foie d'agneau consommé par Myron Wagtail venait de la même provenance que les abats conservés dans cette maison secrète, Auror Lupin-McDermott ?"

"C'est assez difficile à prouver, Maître. Qu'on ait recours à des méthodes moldues ou magiques, chaque agneau a un seul foie..."

"Mais on peut le supposer ?", insiste Rowle imperméable aux nouveaux rires dans la salle.

"Ce n'est pas déraisonnable."

"Vous avez également trouvé de vastes quantités de whisky écossais dans cet repère secret, n'est-ce pas ?"

"Également", je reconnais sobrement. Je sens bien où il va en venir et je ne suis pas déçue.

"Est-ce que vous avez établi si mon client avait accès à ce lieu ?"

"Pas à notre connaissance."

"Sur quelles sources s'appuient votre connaissance, Auror Lupin-McDermott ?"

"Sur le témoignage de Bloedwen Starling", je suis bien obligée d'admettre. Sindri Rowle joue très finement avec des faits qui ne peuvent être contredits.

"Donc d'après le principal témoin à charge contre mon client, celui-ci ne pouvait pas avoir accès directement aux éléments du repas - appelons cela un repas - retrouvé dans l'estomac de Myron Wagtail ?"

"Cette maison n'est pas le seul lieu à Londres ou en Angleterre où l'on peut trouver du foie d'agneau et du whisky écossais..."

"Certes, Auror Lupin-McDermott, mais vous aviez semblé tenir ces éléments comme importants comme incriminants directement mon client. Or, vous venez vous-même de dire qu'ils peuvent venir de diverses sources..."

"La question est le poison", je tente.

"Tout à fait, j'allais y venir, Auror Lupin-McDermott, tranquillisez-vous. "

ooo

Bon, on y est enfin à ce fichu procès. Préparez le pop-corn pour le prochain. Une bonne activité de confinement, ça, le pop-corn, non ?